L'ÉCRITURE EUPHONIQUE

ÉTUDE APPROFONDIE


INTRODUCTION AU CONCEPT D'ÉCRITURE EUPHONIQUE

Le concept d'écriture euphonique propose d'obtenir un texte littéraire dont la lecture - orale ou subvocalisante (en lecture intérieure) - apparaisse la plus congruente possible à l'oreille et à l'esprit. Ce concept peut concerner tous les genres en prose et poésie, mais il est particulièrement adapté aux textes à tendance poétique ou esthétisante.

Cet exposé représente, de la part d'un auteur-déclamateur, un témoignage à l’attention de tous ceux qui pourraient s'intéresser à l'aspect euphonique de l'écriture et voudraient éventuellement à leur tour s'y essayer.

L'écriture euphonique appliquée à la prose, sur de nombreux aspects, se rapproche de l'écriture poétique classique. Néanmoins, elle s'en distingue sur le plan métrique, ce qui lui confère sa spécificité par rapport à cette dernière.

En dernier lieu, les parties Compléments associées généralement à la fin des chapitres peuvent contenir des éléments supplémentaires, notamment statistiques, susceptibles d'éclairer l'analyse.

Complément


IMPORTANCE RELATIVE DU MÉDIUM SONORE

Dans le cas de la poésie, le médium sonore auquel se rapporte l'euphonie n'est pas le seul véhicule de l'effet poétique. Il faut y ajouter le médium visuel. Celui-ci s'exprime par la disposition des vers, notamment les retours à la ligne et la majuscule en début de vers qui peuvent concourir à l'individualiser, sans qu'intervienne aucune homophonie, aucune charnière syntaxique ni arrêt temporel.

Au médium visuel, il faut ajouter les interférences intuitives entre l'aspect intellectuel et l'impression créée par le médium sonore ou visuel. Les cas suivants en constituent une illustration:

-rimes "visuelles"

Voici quelques exemples de rimes visuelles:

amer armer - lacs entrelacs

En revanche, la distinction des rimes féminines et des rimes masculines ne s'appuie pas essentiellement sur la différence d'aspect visuel ni sur la seule différence grammaticale. En effet, le déclamateur est censé prononcer légèrement le e final asthéno-tonique (ne pas prononcer bal comme balle).

-répétitions internes à l'intérieur des mots

Contrairement à ce qu'il en est pour les mots successifs, les répétitions internes de consonnes à l'intérieur des mots ne sont pas ressenties comme cacophonie (mais au contraire parfois comme effet positif)

lilas (pas de cacophonie ressentie)

lis là (cacophonie sensible en l)


-effet de consonne géminée

Il en est de même pour les consonnes géminées ressenties comme effet positif lorsqu'elle sont prononcées comme telles:

illimité (effet positif d'une insistance sur les l)

il lit (effet négatif de cacophonie ressenti)


-gommage de la cacophonie vocalique par élision du e sur un mot terminé par une voyelle

Il est convenu selon les règles de la poésie classique que le hiatus disparaît en cas d'élision sur un e terminal après voyelle:

devenue alors

Si les cas cités précédemment témoignent d'une réelle influence intuitive de l'aspect intellectuel sur la réalité de l'effet sonore ou d'un réel effet visuel, on peut douter pour ce dernier cas du gommage de la cacophonie vocalique par élision en raison de sa complexité.

Nous verrons au cours de cette synthèse bien d'autres exemples d'interpénétration des aspects sonore, visuel, intellectuel (lexical, sémantique, syntaxique, grammatical). Les cas de répétitions internes de syllabes ou de consonne géminée seront discutés dans la partie complément du paragraphe consacré aux cacophonies de contiguïté.

D'une manière plus générale, toutes les règles de la prosodie classique, et notamment l'observation de la rime, représentent une difficulté d'ordre technique qui peut relever, selon les cas, d'une satisfaction intellectuelle, indépendamment de la réalité sonore impliquée.

La prééminence du médium sonore ne peut s'imposer comme argument apodictique, discréditant les effets intellectuels ou visuels que l'on jugerait artificiels, issus d'une dégénérescence ultérieure de la poésie, laquelle serait transformée en pur exercice d'écriture.


L’EUPHONIE DANS LA LANGUE FRANÇAISE

Inconvénients de la langue française

La langue française présente 2 système majeurs assurant son euphonie: les e caducs (évitant la proximité des consonnes sur le plan euphonique), les liaisons (évitant la proximité des voyelles). Néanmoins, ces 2 systèmes présentent des difficultés dans leur applications selon les situations et ils engendrent parfois eux-mêmes des inconvénients euphoniques spécifiques. Il s’ensuit également, voire souvent, dans le cas de la prose, une indétermination de la prononciation en raison d'une signalétique insuffisante. Il s'y ajoute l'indétermination des arrêts temporels consécutive, notamment, une interprétation problématique de la virgule. Ces difficultés, nous semble-t-il, peuvent être surmontées par une écriture littéraire adaptée, néanmoins génératrice de contraintes. L'écriture euphonique a l'ambition d'y prétendre.

Il apparaît également que l'indétermination orale de la graphie est un obstacle à l'affirmation exacte de l'idée exprimée par l'auteur, en particulier sur le registre de langage qu'il veut communiquer.

Avantages de la langue française

En revanche, la langue française possède un avantage appréciable pour la recherche d’euphonie en raison de sa très grande diversité de phonèmes (surtout vocaliques). Ces phonèmes, distribués selon une proportion entre sons vocaliques et consonantiques favorable, se caractérisent par leur extrême netteté, leur absence de rudesse (pas de sons gutturaux marqués, r à prononciation très douce...) ainsi que par leur fluidité, toutefois si l’on se livre à l'évitement des cacophonies de contiguïté. La langue française n’occasionne pas d’occurrences insistantes sur certains phonèmes qui risqueraient d’engendrer une trop grande monotonie, si toutefois l’on parvient à gérer la présence des e caducs. L'absence d'accents toniques marqués, dépourvus de musicalité, a été très critiquée. Il nous semble au contraire, en poésie comme en prose, que la discrétion des accents toniques communique à la langue française son ton de noblesse spécifique.

Au final, les avantages de la langue française,pensons-nous, s'expriment en grande partie si l'on en gomme les inconvénients phoniques par des choix lexicaux et syntaxiques appropriés.


CONDITIONNEMENT DES LIAISONS

Nous devons en premier lieu considérer les liaisons car elles interviennent dans l'étude des cacophonies. La liaison constitue une caractéristique permettant d'éviter la contiguïté de 2 voyelles au niveau d'une interface inter-lexicale (entre les mots). Elle évite ainsi les cacophonies de contiguïté directe sur voyelles. Nous sommes donc amenés à préconiser pour la prose, comme il en est de la poésie classique selon ses règles, la prononciation de toute liaison possible sur les interfaces sans pause. C'est à l'auteur d'éviter sur ces interfaces les situations de liaison incongrues selon son jugement.
Le goéland d’un coup émerge
(liaison p incongruente)

Le goéland brusquement émerge
(liaison t congruente)


NÉGOCIATION DES CHARNIÈRES SYNTAXIQUES

Nous convenons a priori que les ponctuations, en tant que séparateurs syntaxiques, doivent être distribuées, en fonction des liens grammaticaux, par les signes traditionnels définis par les grammairiens.

Considérons le cas particulier de la virgule

-traitement oral au niveau d'une virgule
La virgule est la ponctuation qui représente le lien le plus étroit entre 2 syntagmes, ce qui occasionne au maximum l'existence d'une pause courte. Or, l'existence d'une pause courte (au contraire d'une pause longue) apparaît difficilement compatible avec certaines interfaces, engendrant alors des effets de cassure inopportuns:

La pièce est noire, exiguë.
(élision potentielle: pause incompatible)
Grésil, vent s'engouffrent.
(consonne brute: pause incompatible)
Neige, vent s'engouffrent.
(e post-accentuel: pause incompatible)

En revanche, la pause courte engendrée par la virgule apparaît beaucoup plus compatible avec les interfaces dont le premier terme est un son en voyelle.
Il est averti, prudent.
(terminaison en voyelle, ici i: pause compatible)
Il apparaît cependant qu'une simple inflexion vocale sans pause soit convenante pour négocier les interfaces incompatibles sur élision potentielle et consonne brute, ce qui, notamment, permet l'élision. En revanche, le cas du e post-accentuel-consonne n'a pas de solution et doit être évité par l'auteur.

-On peut distinguer les cas suivants selon cas selon la terminaison: V, C ou e terminal:

VOYELLE
V, Il est averti, prudent. (pause - congruent)
V’ Il est averti’ prudent. (inflexion - congruent)

CONSONNE
C, Grésil, vent s'engouffrent. (pause - déconseillé)
C’ Grésil’ vent s'engouffrent. (inflexion - congruent)

E TERMINAL
e, C Neige, grésil tourbillonnent (pause - déconseillé)
e’ C Neige’ grésil tourbillonnent (inflexion - déconseillé)
e, V La pièce est noire, exiguë. (pause - très déconseillé)
e’ V La pièce est noire’ exiguë. (inflexion - congruent)


-indications des pauses et inflexions vocales
Il nous faut donc indiquer au lecteur de pratiquer pour chaque cas de charnière syntaxique une pause ou bien une simple inflexion vocale sans pause. Or, selon l’Académie Française, la virgule indique obligatoirement une pause courte.
La constatation que la charnière syntaxique au niveau d'une virgule ne devait pas toujours s’interpréter comme une pause obligatoire a conduit certains organismes à une redéfinition de ce signe, soit comme pur séparateur syntaxique sans indication de prononciation (Office Québécois pour la Langue Française), soit comme séparateur syntaxique induisant une pause facultative, choix laissé à la discrétion du lecteur (TLFi : Trésor de la langue Française informatisé...).
Il nous semble préférable de conserver la définition de l’Académie selon laquelle le signe de la virgule signifie une pause courte obligatoire, définition qui a l’avantage d’être univoque, indiquant sans ambiguité au lecteur comment il doit négocier ce signe. L'inconvénient de changer la définition de ce signe est que nous ne disposons plus d'aucun signe pour signifier une pause courte. De surcroît, l'enseignement a établi, de fait, cette définition, beaucoup plus explicite pour les apprenants que la notion de délimiteur syntaxique, plus abstraite. L’inflexion vocale sans pause, elle, peut être indiquée par un signe de coupe (/) simplifié en exposant ( ' ) pour faciliter la clarté du texte. Exemple, considérons la phrase suivante en écriture traditionnelle comportant 3 virgules:
En écriture euphonique utilisant le signe de coupe selon sa graphie traditionnelle, nous obtenons dans l'exemple suivant:

La sève / elixir des végétaux, circule au sein des limbes.
(inflexion vocale sans pause après sève, pause après végétaux)

En graphie simplifiée du signe de coupe:

La sève' elixir des végétaux, circule au sein des limbes.

L'exemple suivant montre l'utilisation judicieuse de pause courte ou d'inflexion vocale pour obtenir un phrasé harmonieux, évitant ainsi un surnombre de pauses courtes susceptibles d'engendrer un style trop haché.

Potirons' poireaux, navets' choux, dans ce terrain facilement poussent.

L'auteur peut ainsi signifier au lecteur le rythme de la phrase qu'il souhaite et qui lui paraît le plus congruent.

En pratique, afin de ne pas désoreienter un public traditionaliste, il est conseiller d'éviter l'utilisation du signe de coupe simplifié dans le cadre d'une édition papier. Une plus grande latitude est offerte en ce qui concerne les éditions électroniques.

-traitement oral au niveau des autres ponctuations
Les incompatibilités constatées précédemment au niveau de la virgule n'apparaissent pas au niveau d'une pause longue (point en fin de phrase, guillemets), cas pour lesquels justement un effet de cassure est normal. En revanche, les deux-points, points-virgule, tirets à l'intérieur de la phrase génèrent des pauses courtes qui occasionnent les mêmes incompatibilités. Cependant, eu égard au moindre degré de liaison grammaticale de ces séparateurs par rapport à la virgule, il n'apparaît pas opportun de les négocier par une simple inflexion vocale. Il demeure néanmoins que ces signes ne peuvent être employés qu'après une terminaison sonore en voyelle.
Voici des fruits: bigarreaux,' cassis,' manques.

Voici, en résumé pour la prose, la correspondance entre ponctuation et diction selon nos préconisations:

 LIEN GRAM  DICTION SIGNE EUPH
nul pause longue . ? ! ... « » ( ) [ ] -
faible pause courte ; : -
fort pause courte ,
fort  inflexion vocale sans pause   '  


Cas particulier de la poésie

En poésie, la métrique veut qu'en théorie, aucune pause ne soit permise à l'intérieur du vers, sous peine de détruire son entité rythmique. Ainsi, par exemple, une pause au niveau d'une césure dans un alexandrin, le transformerait en 2 hexasyllabes. Selon la même logique adoptée pour la prose euphonique, toute virgule sera remplacée par un signe de coupe simplifiéou, le cas éc héant, par un signe de césure (//), possiblement simplifié en ( " ) afin d'indiquer au lecteur de la marquer par un accent tonique au bon endroit.
S'il existe d'autres ponctuations à l'intérieur du vers (divers points, tiret...), signifiant donc une pause plus longue, cette séquence doit être considérée comme un fragment de prose adoptant pour une raison de présentaiton graphique uniforme l'aspect d'un vers. Elle devra être lu en ménageant les pauses impliquées par les signes de ponctuation.
-en ponctuation traditionnelle:

Tout se tait; la forêt s'endort sous le soleil.
Pause après "tait". La séquence peut s'interpréter comme un fragment de prose ou comme un fragment hétérométrique: trisyllabe suivi d'un ennéasyllabe.

C'est le cas, également, au niveau d'un changement d'interlocuteur:

«Vous l'avez cru?» -«Jamais je ne l'aurais pensé»

Le cas du e post-accentuel à l'intérieur du flux au niveau d'une virgule, que nous avions considéré précédemment comme incongruent, se pose en poésie. Sur les textes classiques établis, il doit se négocier par inflexion vocale sans arrêt temporel tout en ménageant la prononciation du e post-accentuel (ce qui permet de satisfaire au décompte des syllabes). Nous pensons que cette situation n'est pas esthétiquement très satisfaisante, même si elle est relativement tolérable. Il nous paraît plus seyant que l'auteur choisisse de l'éviter, quoique les règles de la poésie classique la permette:

Des fleurs jaunes / carmin // sur la pelouse brillent.
À ÉVITER
Des fleurs indigos / bleues // sur la pelouse brillent.
CONGRUENT


Conclusion

Les constatations exposées ci-dessus justifient les indications différentielles de pause ou d'inflexion vocale que nous avons préconisées.

Cette disposition d'écriture, néanmoins, ne garantit pas que le lecteur la respecte. Elle est inopérante pour éviter le nombre excédentaire d'arrêts temporels réalisés apparemment de manière stochastique par les lecteurs sur les interfaces sans ponctuation. Elles ne garantit pas non plus que le lecteur respectera les virgules en tant qu'arrêt temporel. Elle n'empêche pas non plus que le lecteur réalise des pauses sur des charnières syntaxiques pour lesquelles le grammairien proscrit la virgule (directement entre sujet et verbe notamment). Néanmoins, la distribution convenable par l'auteur des inflexions vocales et des pauses fournit les meilleures conditions susceptibles de permettre une lecture idoine.

Complément


ÉVITEMENT DES E POST-ACCENTUELS TERMINAUX DANS LE FLUX EN PROSE EUPHONIQUE

Les e caducs (anciennement nommés e muets), lorsqu'ils sont prononcés, permettent dans la langue d'éviter les rencontres consonantiques plus ou moins abruptes (notamment sur des syllabes polyconsonantiques). Néanmoins, il en résulte de nombreux inconvénients dont voici les principaux:

-ils apparaissent comme des chevilles artificielles pour éviter les rencontres consonantiques

-la succession accent tonique e peut devenir lancinante

-ils peuvent s’accumuler localement, nécessitant de la part du lecteur une prononciation sélective parfois problématique: apocope (non prononciation) ou prononciation.

-la prononciation ou non de ces e entraîne une indétermination du texte à la discrétion du lecteur (contrairement à ce qu'il en est dans la poésie), ce qui peut conférer au texte en cas d'apocope un certain registre de langage plus ou moins relâché, voire vulgaire, dont l'auteur n'a pas la maîtrise

-ils occasionnent un accent tonique relativement marqué en déphasage par rapport à la limite finale du mot: cas des paroxytons (accents sur la pénultième) par opposition aux oxytons (accent sur la dernière syllabe) pour lesquels accent tonique et limite du mot se correspondent. De surcroît, en langue française, l'accent tonique final de l'oxyton est moins parqué que celui du parosyton.

colline boisée (colline: paroxyton)
coteau boisé (coteau: oxyton)


Il nous est apparu par la pratique que la seule solution pour obtenir une prose euphonique propre est d’éviter tous les e post-accentuels dans le flux, c'est-à-dire à l'intérieur des syntagmes limités par les arrêts temporels. C’est une contrainte importante, mais aucune autre solution simple ne semble satisfaisante. Dans la mesure où les cacophonies auront été évitées, cela n'entraînera pas une augmentation sensible de rencontres consonantiques gênantes.

Le bénéfice euphonique consécutif de cette préconisation apparaîtra par l'exemple suivant, que l'on apocope ou non le e post-accentuel du mot colline:

La colline fut belle.
La collin' fut belle.
La colline est belle.

La version euphonique, évitant le e terminal post-accentuel par l'élision, et donc occasionnant un accent tonique terminal moins marqué, crée une prose plus douce, plus régulière, plus agréable et fluide, nous semble-t-il.

En poésie, cette préconisation d'éviter les e post-accentuels ne nous semble pas nécessaire pour les raisons suivantes:

-la place limitée, notamment dans un hémistiche, évite leur concentration locale
-ils se prononcent systématiquement dans le flux à l'intérieur d'un vers, ce qui supprime l'indétermination
-ils peuvent participer favorablement à la scansion, particularité propre à la poésie

Par ailleurs, on optera pour une prononciation de tous les e caducs intra-lexicaux (à l'intérieur des mots, par exemple: nullement) dans la mesure où ils n'engendrent aucun inconvénient, ce qui paraît une solution plus littéraire en évitant la rencontre consonantique de l'apocope.

Quant aux proclitiques en e (mots qui reportent leur accent tonique sur le mot qui suit), par exemple: le, ce, me..., il est évident qu'ils ne doivent jamais être apocopés dans le cadre d'une lecture littéraire.

Complément


VARIABILITÉ DES CACOPHONIES - CLASSIFICATION BASIQUE

Une cacophonie (du grec κακός: mauvais, φωνή: voix, son) peut être définie le plus simplement possible comme un son désagréable à l'oreille. Cette notion est purement subjective et ne relève donc pas de la linguistique en tant que science du langage.

Les cacophonies sont de nature et d'effet très variables. De ce fait, elles sont difficiles à définir sur le plan analytique. L'exemple suivant (sur 2 heptasyllabes), comparé à sa version euphonique approchée, le montrera significativement (en gras les parties entraînant un effet cacophonique):

-Version cacophonique

Dans son bonheur, l’empereur
A oublié ses soucis.
Une fête le réjouit.
Sa parure l'émerveille.


-Version euphonique approchée

Dans sa joie, le souverain
Put oublier ses tourments.
Toujours, la fête l'éjouit.
Ses décorations l'égaient.


L'on peut distinguer, d'une part les cacophonies concernant des syllabes en contiguïté entre 2 mots (inter-lexicales) (par exemple a ou de A oublié, s de ses et premier s de soucis), d'autre part les cacophonies dispersées (par exemple eur de bonheur et empereur ou les e post-accentuels de une et fête, les cacophonies intra-lexicales (à l'intérieur d'un mot): s de soucis, conformationnelle, intrinsèque: syllabe re de parure)... Néanmoins, cette classification basique demeure une commodité en partie arbitraire.


CACOPHONIES DE CONTIGUÏTÉ (PROXIMALES):
MODALITÉS


Elles apparaissent principalement au niveau des interfaces lexicales (entre les mots). Pour la commodité de l'exposé, on distinguera le premier terme de l'interface (qui est la fin du premier mot) et le second terme de l'interface qui est le début du second mot.

Il est difficile de comprendre pour quelle raison de telles rencontres nous apparaissent gênantes dans la mesure où de semblables conformations sonores peuvent se trouver à l'intérieur des mots, ce que nous avons signalé précédemment. Il semble que le caractère fortuit et donc anormal ou injustifié de la rencontre inter-lexicale nous heurte alors que nous la considérons généralement comme normale en position intra-lexicale.

Complément

Sur le plan analytique, en simplifiant, notre expérience nous conduit à considérer qu'une cacophonie est engendrée par toute consonne identique dans les 2 syllabes contiguës au niveau de l'interface (en assimilant certaines consonnes proches: z et s, t et d). Concernant les voyelles, on considérera que la cacophonie est engendrée essentiellement lorsque ces voyelles, identiques ou non, se trouvent directement en contact. Ces définitions ne sont pas absolues et s'appuient sur la seule subjectivité.

la lune (cacophonie consonantique en l)
coteau élevé (cacophonie vocalique en o é)


D'une manière générale, la rudesse d'une cacophonie dépend de la nature des éléments concernés (type de consonne ou voyelle), de leur nombre (pour les consonnes), de l'intercalation d'autres phonèmes entre ces éléments, de leur proximité temporelle.

Concernant ce dernier facteur, l'effet négatif est amoindri par l'existence d'une pause, mais reste perceptible, en particulier entre la fin d'un vers et le début du suivant pour la poésie. En revanche, on pourra considérer que cet effet négatif est très peu perceptible entre les mots séparés par un paragraphe.

La fluidité générale du discours dépend également du pourcentage de rencontres consonantiques par rapport aux successions mixtes consonne voyelle, en dehors de toute cacophonie caractérisée. Il n'importe sans doute pas d'abaisser ce rapport, ce qui priverait la langue de tonus, mais d'éviter spécifiquement les cacophonies inter-lexicales.

coteau lumineux (succession mixte voyelle consonne)
ciel menaçant (succession consonantique)


Considérons les principaux types de cacophonies de contiguïté dans le cas général d'une interface sans pause.


CACOPHONIES DE CONTIGUÏTÉ (PROXIMALES) SUR INTERFACE SANS PAUSE

consonantique indirecte:
débris cramés (cas général, ici en r)
chose usée (par élision, ici en z)
fragment entier (par liaison, ici en t)
volatile ou léger (par élision sur plusieurs interfaces, ici en l)


consonantique directe:
il lui dit - sort rigoureux - bloc compact

syllabique:
le repas pastoral, ici pa
venant en tandem (par liaison), ici tan
d'or d'ordinaire (par liaison sur plusieurs interfaces, ici dor)

hétérovocalique:
épée acérée (cas général, ici en é a)
venue aussitôt (cas général, ici en u o)


homovocalique:
tenue unique (cas général, ici en u)
panneau opaque (cas général, ici en o


succession e post-accentuel, e de proclitique en e (de, me, se...) (cas où les voyelles: e, ne sont pas contiguës):
fleuve de boue(cas général, ici ve de
parole retirée(cas général, ici le re


liaison incongrue:
La nuit d'un coup arriva

syllabe re (cas spécial d'une cacophonie engendrée par la seule conformation du premier mot de l'interface, en cas de prononciation du e post-accentuel)
la Nature divine

Complément


CAS PARTICULIERS DES CACOPHONIES DE CONTIGUÏTÉ AU NIVEAU D'UNE PAUSE

L'effet majeur d'un arrêt temporel est d'interdire toute liaison et donc de multiplier les occurrences de cacophonies de contiguïté sur voyelle, à moins que l'on considère cette situation comme relevant d'un cas de caocphonie vocalique négligeable. Une considération qui peut être discutée dans le cas d'une ponctuation mineure comme la virgule, souvent très courte.

En second lieu, comme nous l'avons signalé, la pause diminue l'effet cacophonique, et cela d'autant plus qu'elle est longue (cas des ponctuations majeures comme le point par rapport à la virgule). Considérons les variations consécutives en fonction du type d'interface.

cas d'interface V-V (voyelle-voyelle)

Dans le cadre de notre théorie de l'écriture euphonique, il nous semble que la cacophonie hétérovocalique au niveau d'une pause est négligeable, même en cas de pause courte.

En revanche, la cacophonie homovocalique, nous semble-t-il, reste sensible en cas de pause courte ou longue. Exemples:
Scrutons ce plateau. Ainsi nous le connaîtrons.
(cacophonie négligeable)
Scrutons ce plateau. Au matin, nous le franchirons.
(cacophonie sensible)
Ce matin, allons marcher.
(cacophonie négligeable)

cas d'interface sur un e post-accentuel ammui ou une consonne brute

Nous avons éliminé précédemment les cas possibles de e post-accentuel ou consonne brute au niveau d'une pause courte. Ces cas ne peuvent donc se produire que sur pause longue (fin de phrase et guillements essentiellement) Considérons les 4 cas possibles selon le type de son qui suit (consonne ou voyelle)
Nous jouons à la balle. C'est distrayant.
(Ce.C balle: terminaison par e ammui: faiblement prononcé)
Nous adorons le bal. C'est distrayant.
(C.C bal: terminaison par consonne brute l)
Jouons à la balle. Ainsi distrayons-nous.
(cas C.V cacophonie pseudo-vocalique très légère)
Allons au bal. Ainsi distrayons-nous.
(cas C.V cacophonie pseudo-vocalie très légère)

En cas de pause longue, sur le plan euphonique, les 2 cas dont le 2ème mot commence par une voyelle (Ce.V et C.C) peuvent occasionner des pseudo-cacophonies vocaliques très légères, que nous considérerons comme négligeables dans le cadre de notre théorie. Néanmoins, certains auteurs peuvent choisir de les proscrire. Pour les éviter, tout syntagme précédant un arrêt temporel doit commencer par une consonne.

cas C-C

Ces cas n'ont aucune spécificité particulière par rapport aux cas correspondant d'interface sans pause (la terminaison ammuie se fait peu sentir). La cacophonie est légèrement amoindrie, mais reste à notre avis sensible.
Nous aimons le bal bien que cela nous fatigue.
Nous aimons le bal. Bientôt nous irons.


-cas Ce-C
En ce cas, il peut apparaître, du fait de l'intercalation du e asthéno-tonique, une cacophonie (consonantique simple ou syllabique) avec la consonne de la syllabe précédente (b de balle dans l'exemple suivant)
Jouons à la balle. Batifolons gaiement.
(cacophonie syllabique)

Complément


CAS PARTICULIER DES CACOPHONIES DE LIAISON

Liaison et registre de langage

L'évitement ou la réalisation des liaisons permet d'affirmer un registre de langage. Il est d'autant plus élevé que le nombre de liaisons réalisé est élevé, notamment sur les liaisons r et t qui communiquent une discrète élégance au discours. Néanmoins, la réalisation de liaisons incongrues (souvent des liaisons en p) peut empreindre le discours de préciosité. Dans la prose littéraire courante, le traitement oral des liaisons occasionne une indétermination très préjudiciable en raison de l'opportunité laissée au lecteur de la réaliser ou de l'éviter. En évitant les liaisons incongrues dans sa composition textuelle, l'auteur peut permettre l'affirmation d'un registre de langage élevé, à la condition que soit respecté par le lecteur le principe de la réalisation obligatoire de toute liaison. Cette dernière condition nécessite généralement une didascalie spécifique (voir l'article ou la vidéo consacrés à cet aspect), réservée néanmoins à la pratique déclamatoire.

Quelques statistiques sur les liaisons

On rencontre environ 92 liaisons congruantes (selon notre jugement subjectif) pour 1000 interfaces (1000 mots) dans un texte littéraire, dont 43 % sont évitées à la lecture. Nous ne pouvons cependant pas indiquer dans quelle mesure les évitements sont justifiés par le registre de langage propre au texte.

Indétermination due aux liaisons

L'indétermination des liaisons permet au lecteur un certain lissage euphonique de la langue. Il peut en effet éviter certaines cacophonies consonantiques incongruentes ainsi que les successions de liaisons identiques, mais celles-ci sont remplacées par des cacophonies vocaliques, certes généralement moins préjudiciables, mais le résultat ne nous paraît pas satisfaisant.

Des rosiers odorants
(cacophonie zié zo avec liaison ou cacophonie é o sans liaison)
Des églantiers odorants
(liaisons consécutives zé zo ou cacophonie é o sans seconde liaison)


Cependant, le principal inconvénient est le risque de fautes majeures comme l'élision erratique:

Des fleurs mauves et bleues (prononcé mauv' et bleu)

Le lecteur peut ainsi éviter des liaisons incongrues (quoique parfois incorrectement), cependant il existe par ailleurs, de nombreux cas où la liaison est bénéfique en supprimant une cacophonie vocalique, mais elle n'est pas obligatoirement choisie par le lecteur.

Des bégonias épanouis (prononcé a é sans liaison)

L'exemple de synthèse suivant présente ces différents cas de liaisons susceptibles d'engendrer des indéterminations et une lecture erronée.
Des zinnias éteints se fanaient en s'effeuillant d’un coup ainsi dans la boue, des résédas rouges et bleus doucement attendaient leur décomposition.

-Des zinnias: liaison normale en z
-zinnias éteints: liaison en z sur une syllabe tonique indiquant un pluriel ou sinon occasionnant une cacophonie vocalique
-fanaient en: liaison en t indiquant un pluriel ou occasionnant une cacophonie vocalique
-coup ainsi: liaison incongrue ou cacophonie vocalique
-rouges et: liaison en z indiquant un pluriel devant un e caduc post-accentuel, risque de lecture incorrecte par apocope du e post-accentuel et évitement de la liaison (élision erratique)
-doucement attendaient: cacophonies de liaison en t ou cacophonie vocalique.


CACOPHONIES DISPERSÉES

Les cacophonies dispersées sont des homophonies parasites, difficilement analysables, mais la plupart restent peu perceptibles, hors celles relatives à 2 mots successifs.

Cacophonie sur le début ou la finale de 2 mots successifs

Une des plus typiques est la répétition d'un même son en début de mot ou en fin de mot sur 2 mots consécutifs (sauf effet très spécifiques volontaire). L'effet négatif est cependant moins net dans le cas d'une voyelle.

Le savant cynique (répétition de s en début de mot)
Le savant pédant (répétition de
en en fin de mot)
Le savant curieux (aucune répétition)


Apparentée à ce type, la cacophonie générée par 2 liaisons successives sur la même consonne. Nous retiendrons ce cas comme préconisation dans le cadre de la théorie de l'écriture euphonique.

les humains épuisés

successions de e post-accentuels (en cas de prononciation du e post-accentuel):

la grande table rouge

échos incongrus de syllabes non post-accentuelles

L'empereur de jour en jour empire.

Cacophonie dispersée et position

En poésie, l'effet négatif des cacophonies dispersées est surtout sensible si elles occupent des positions non correspondantes et stratégiques dans le vers, comme le montre l’exemple suivant:

L’on vit alors aux cieux, briller l’homme de Rome
omme et ome cacophonie disjointe

L'automne dans ces corps, paralysés, rongés
Verse la féerie de ses tons fulgurants.
Quand le soleil couchant de rayons illumine...

Homophonie: an de fulgurants et couchant, en discordance sur le plan sémantique, syntaxique et positionnel. En revanche an dans Quand passe relativement inaperçu et les 2 a de paralysés n’interfèrent pas du tout avec le a de la féérie.)


EUPHONIE DIFFÉRENTIELLE ENGENDRÉE PAR LE TYPE D'INTERFACE DURE OU FLUIDE

En dehors de toute cacophonie, les différents types d'interfaces peuvent engendrer un niveau variable de fluidité.

Ainsi, les interfaces CC apparaissent plus dures que les interfaces V-C, C-V, E-C (non apocopée), E-V (élision) ou LI-V, E-li-V plus fluides, sans pour cela apparaître comme des cacophonies. Exemples:

Le port calme (interface dure C-C)
La baie calme (interface fluide V-C)
L'âme tourmentée (interface fluide E-C)
L'âme alanguie (interface fluide E-V)
Les fourmis affairées (interface fluide V-li-V)
Ils viennent en chantant (interface fluide E-li-V)

Dans la langue, les interfaces CC sont très souvent dues à l'apocope d'interfaces EC, plus rarement à des mots se terminant par une consonne brute. Ces derniers cas correspondent généralement à la consonne relativement douce r, parfois, t, l.

La pomm' verte (interface dure par apocope)
Le grésil tombe (interface dure C-C constitutive)

L'exemple de l'interface EC semble clairement signifier le rôle des e post-accentuels dans la structure de la langue, c'est-à-dire la nécessité d'éviter des rencontres consonantiques désagréables ou engendrant une difficulté élocutoire, surtout lorsqu'elles sont pluri-consonantiques. La règle des 3 consonnes relative à la prononciation du e caduc le confirme amplement.

En revanche, il est certainement erroné d'expliquer l'origine des terminaisons en e post-accentuel par la nécessité d'éviter les rencontres consonantiques. En effet, ces résidus sonores post-accentuels proviennent des désinences latines. Ces désinences comportent un grand nombre de terminaisons sur des consonnes (am, as, arum, is par exemple pour la première déclinaison) et ne sont donc pas destinées à éviter les rencontres consonantiques. La passage et la transformation des désinences latines à la langue française a entraîné un changement de fonction des terminaisons post-accentuelles.

Le pourcentage d'interfaces fluides au lieu d'interfaces dures intervient considérablement sur le niveau général de fluidité du texte. Voici en comparaison 2 phrases ne comportant aucune cacophonie caractérisée, mais dont l'une présente de nombreuses interfaces dures, l'autre uniquement des interfaces fluides. En cas de présence de e post-accentuels, une lecture qui les apocope augmente plus encore la dureté du discours.

Le pic d'un bloc s'empreint d'éclairs vifs.

La montagne ensevelie sous la neige est belle.


HIÉRARCHIE DES CACOPHONIES

Il est important de considérer le caractère de gravité plus ou moins marqué des cacophonies. Les consonnes, pensons-nous, génèrent plus facilement des cacophonies que les voyelles, et surtout des cacophonies souvent plus graves car elles entraînent une gêne kinesthésique. Quasiment toutes les homophonies consonantiques sur des syllabes en contact sont concernées. En revanche, plus rares sont les cacophonies vocaliques indirectes qui engendrent un effet négatif perceptible.

À éviter prioritairement, les cas difficilement prononçables de consonnes se heurtant directement, en particulier les homoconsonantismes directs (il lui dit). Malheureusement, ces cas sont relativement courants et surtout il est difficile de trouver des solutions permettant de les éviter. De même, les homo-vocalismes (il a abandonné) et les cacophonies syllabiques (ma mallette) peuvent difficilement être tolérées. Moins sévères apparaissent les cacophonies hétéro-vocaliques (il a émis).

Contrairement à la tradition qui semble, pensons-nous, avoir réalisé une fixation exagérée sur les cacophonies vocaliques, nous considérons que les hétéro-vocalismes ne sont pas les cacophonies contiguës les plus rédhibitoires. S’il est vrai que certaines langues répugnent naturellement aux cacophonies vocaliques, ce qui se traduit par des modifications convenues selon la présence de voyelle ou de consonne, il paraît difficile d’en tirer une conclusion systématique car ces palliatifs peuvent avoir difficilement leur équivalent pour les consonnes.

Dans le cadre d'une appréciation quantitative de la fluidité relative à un texte, et pour fixer un degré de gravité à chaque type de cacophonie, nous proposons un coefficient de cacophonisme. Il se calcule à partir d'une pondération des variables. Par exemple, une dysphonie consonantique directe, jugée très dommageable, aura un indice discriminatoire de 4 alors qu'une cacophonie hétérovocalique aura un coefficient discriminatoire de 2. Les cacophonies ont été ainsi classées selon leur gravité grâce à cet indice, de la plus dommageable à la moins dommageable. La variable correspondant à une succession consonne-consonne a été rajoutée à la liste, néanmoins pondérée faiblement car les interfaces consonantiques, dans leur ensemble, influent sur la fluidité du texte.

consonantiques directes: 4
syllabiques: 4
homovocalique: 4
syllabe re: 4
consonantiques: 2
consonantiques de liaisons: 2
dispersée: 2
syntagme dépassant 29 syllabes: 2
hétérovocalique: 1,5
successions consonantiques:1
e post-accentuel suivi de eu 1
liaisons consécutives identiques: 1
e post-accentuels consécutifs: 1
cacophonies intra-lexicale: 1
aspirations erronées: 1 (pour une déclamation)
succession consonantique: 0,5
écho: 1

Ainsi, plus ce coefficient est élevé, plus le texte (ou sa déclamation) sont cacophoniques.

Son utilité consiste surtout à comparer des textes dans le cadre d'une application informatique. Ceci en supposant que ces textes seraient lus idoinement en respectant toutes les préconisations orales. Seuls les e post-accentuels consécutifs, c'est-à-dire très proches, sont pénalisés pour des raisons pratiques, mais leur nombre traduit bien les possibilités d'accumulation locale. Pour des raisons de difficulté technique, les échos, prévus dans le coefficient, n'ont pas été considérés.

Complément


ARRÊTS TEMPORELS ET LONGUEUR DES SYNTAGMES

Nous avons vu que l'écriture euphonique évite les arrêts temporels inappropriés sur virgule (interfaces incompatibles) grâce aux signes de coupe.

Néanmoins, il est nécessaire que l'auteur veille à ce que les arrêts temporels impliqués par les signes de ponctuation (points, virgule, guillemets...) délimitent des syntagmes dont la dimension n'est pas excessive, ceci afin de permettre les respirations, et ainsi d'éviter que le lecteur ne les réalise en dehors de toute ponctuation. La nécessité de respiration physique, contrainte biologique incontournable, n'est cependant pas le facteur limitant de la durée maximale convenable pour un syntagme, laquelle paraît plutôt liée à une notion de fatigue intellectuelle, voire d'ennui, engendrée par des syntagmes trop longs temporellement, et surtout trop complexes syntaxiquement et sémantiquement.

Pour la prose, nous avancerons par notre expérience en déclamation la valeur maximale de 19 syllabes afin d'éviter au maximum toute respiration malvenue, valeur basse largement inférieure à la limite respiratoire, mais la mieux adaptée, nous semble-t-il, à un confort physique pour une lecture sur la durée et surtout à une perception agréable cognitivement pour le lecteur. Cette valeur correspond à une durée approximative de 5 secondes environ pour une rapidité du flux vocal moyenne. En comparaison, la valeur maximale du syntagme imposée par la métrique de l'alexandrin correspond à 12 syllabes, soit environ 3 secondes.

En lecture subvocalisante (silencieuse), bien que la notion de respiration physique soit inexistante, la limitation de la longueur relative aux syntagmes s'impose dans la mesure où cette lecture mime la lecture orale ainsi qu'en raison de la fatique intellectuelle engendrée.

In fine, précisons qu'il existe de nombreux paramètres liés au texte lui-même et à son interprétation orale qui peuvent entraîner des variations considérables du tempo.

Complément


ÉCRITURE EUPHONIQUE ET DIDASCALIE

La réalité factuelle de l'écriture euphonique ne dépend pas uniquement de l'auteur, mais également du lecteur. Si les consignes de lecture préconisées par ce concept d'écriture ne sont pas respectées, le travail de l'auteur sera vain.

Il apparaît donc utile - voire indispensable parfois - de rajouter des signes de didascalie ou de mieux permettre la visualisation de signes existants par un moyen graphique (graissage, coloration...). Ce procédé n'est pas nouveau et rejoint certaines particularités de mise en page et notamment les notes qu'indiquent les acteurs sur leurs textes à déclamer. Cette didascalie n'a pas vocation - en raison de la complication du texte imprimé qu'elle implique - à être utilisé pour les éditions courantes à destination du public, quoiqu'elle serait nécessaire à une lecture correcte. En revanche, elle est fortement conseillée pour les déclamateurs, voire l'enseignement.

L'on peut regretter que l'Académie n'ait pas modifié depuis longtemps certains particularités orthographiques, par exemple la suppression des h muets en début de mot. En effet, ceci représente un cas manifeste où le "bien écrire" favorise le "mal parler" et peut induire à terme une dégradation de la langue sur le plan oral. De ce point de vue, la désuétude actuelle des aspirations en constitue un exemple. De même pour l'ambiguïté entre é ouvert et è fermé, responsable d'une monotonie sonore de la langue ainsi que de certaines confusions verbales.

Chacun peut juger différemment l'adoption de certaines réformes de l'Académie Française et en souhaiter d'autres, néanmoins, les prescriptions de cette institution constituent dans l'ensemble un socle protecteur de la langue et assurant l'universalité de sa compréhension. Il convient donc d'obéir à ces injonctions. En conséquence, toute particularité destinée à faciliter une lecture correcte et/ou conforme au souhait de l'auteur, ne doit se concevoir que sous la forme d'une didascalie se surajoutant au texte et ne modifiant pas l'orthographe des mots. Une autre raison incite à cette option restrictive, c'est la nécessité de ne pas désarçonner le public attaché à une habitude orthographique.

Voici l'ensemble des signes didascaliques que nous proposons. Tous ne doivent pas être employés systématiquement.

-['] ["] graissage ou coloration

Le matin' Sylvia chantait.

Les combattants vaincus" suppliaient les vainqueurs.

-[h] aspiré: graissage ou coloration

L'homme fuyait les hallebardes

-[ais, ait...] è ouvert: graissage

Il attendait.

-[z, t, n...] liaison: graissage ou coloration de la lettre de liaison ou intercalation entre espaces

Il vient t en chantant
Il vient en chantant

-[e intra-lexicaux]: graissage ou coloration ou intercalation entre espaces

Naturellement

-[ä, ï, ü...] diérèse: ajout d'un tréma graissé ou coloré

Sa perditïon vint alors.

- [     ] pause longue en fin de phrase

Le grand jour vint enfin.     C'est alors qu'il sortit.

- [   ] pause courte au niveau d'une virgule

Tous les matins,   le boulanger passait.

Le cas de la diérèse marquée par un tréma pourrait être discuté car l'adjonction du tréma n'est pas conforme à la référence de ce signe dans le dictionnaire de l'Académie. On pourrait objecter que toute particularité orthographique affectant un mot dans son contexte ne se trouve pas indiquée explicitement dans le dictionnaire, mais reporte implicitement à la grammaire. Exemple: pour le verbe "aimer", la notation "aimé" ne se trouve pas indiquée. On pourrait raisonner de même pour les cas de diérèse, la grammaire stipule qu'on doit utiliser un tréma pour indiquer la protection d'une voyelle. Quoi qu'il en soit, il s'agit là d'une discussion byzantine et l'on peut raisonnablement admettre, nous semble-t-il, que l'indication de la diérèse en poésie par un tréma est fortement recommandée pour assurer une lecture correcte des vers concernés sans que cela constitue une véritable offense à la grammaire et à l'orthographe.

À propos des liaisons, leur indication par une lettre détachée séparée du texte par une espace peut se justifier car une liaison constitue phoniquement un pont entre les mots. Et l'on peut même affirmer, paradoxalement, que si la lettre de liaison appartient au premier mot dont elle constitue la désinence, sur la plan phonique elle appartient en fait plutôt au second mot. En effet, il est plus naturel de s’arrêter au niveau d’une voyelle que d’une consonne.

prenan talors : arrêt confortable (pause après la voyelle en t (néanmoins incorrect, très déconseillé)

prenant alors (pause après prononciation du t) arrêt inconfortable: pseudo-cacophonie ou résidus vocalique avec le mot précédent “prenant”

Voici un fragment textuel en prose et en poésie permettant de juger du résultat:

INTERNE ASPECT GRAS
Le courtisan,' calmement,   parlait au hobereau quand soudain je l'apostrophai. (prose)
Le berger patïent" sur les hautes embouches
Ramenait,' fredonnant" ses brebis égarées.    (poésie)


INTERNE ASPECT VERT
Le courtisan,' calmement,   parlait au hobereau quand soudain je l'apostrophai. (prose)
Le berger patïent" sur les hautes embouches
Ramenait,' fredonnant" ses brebis égarées.    (poésie)


EXTERNE ASPECT GRAS

Le courtisan,' calmement,   parlait au hobereau quand soudain je l'apostrophai. (prose)
Le berger patïent" sur les hautes e z embouches
Ramenait,' fredonnant" ses brebis z égarées.    (poésie)


EXTERNE ASPECT VERT
Le courtisan,' calmement,   parlait t au hobereau quand soudain je l'apostrophai. (prose)
Le berger patïent" sur les hautes e z embouches
Ramenait,' fredonnant" ses brebis z égarées.    (poésie)

ASPECT SYNTAXIQUE ET LEXICAL

L'aspect syntaxique et lexical de l'écriture - qui correspond à ce qu'on nomme le style - répond à un souci d'élégance et de clarté supérieure à ce qu'exige la simple application des règles grammaticales obligatoires. Cette exigence se conçoit comme un prolongement naturel de l'euphonie.

D'une part, elle consiste à éviter les répétitions dans une même phrase, notamment de prépositions, conjonctions... sauf s'ils se rapportent au même terme ou s'ils sont en situation de symétrie. Pour la conjonction et et la préposition de, on pourra tolérer leur répétition dans des propositions différentes.

D'autre part, dans le cadre d'une écriture à tendance poétique ou esthétisante, il est particulièrement opportun d'éviter les formules relâchées, les idiomatismes. Ces préconisations basiques, traditionnellement enseignées par les pédagogues, n'apparaissent pas toujours respectées chez de nombreux auteurs qui constituent la référence de la littérature. On tendra également à n'utiliser chaque mot que dans sa première acception.
Les rayons matinaux qui flamboyaient aux cieux
Brillaient sur la maison qui semblait palpiter. À ÉVITER
La vie, c'est le bambin qui joue, qui sourit/ chante.
CONGRUENT
Il vit ainsi des lieux désolés, des champs qui partout s'étiolaient, des brûlis qui partout s'étendaient. CONGRUENT
Les jours de malheur et de bonheur. CONGRUENT
Il se souvint des jours de bonheur. À ÉVITER
Il but de l'eau du robinet. À ÉVITER



CONSÉQUENCES DE L'ÉCRITURE EUPHONIQUE
EN PROSE


Par suite de l'évitement des cacophonies, l'écriture euphonique apparaît évidemment plus fluide. L'étude statistique montre que le taux de rencontres consonantiques n'est pas modifié. Nous avons donc bien éliminé les cacophonies sans fondamentalement modifier le tonus propre à la langue.

En second lieu, les contraintes de l'écriture euphonique elles-mêmes, additionnées aux préconisations syntaxiques, aboutissent à diminuer la longueur des phrases, ce qui permet d'augmenter le taux de e post-accentuels ammuis (très écourtés, faiblement prononcés) au niveau d'une pause, une situation où ils créent au contraire, pensons-nous, un effet positif.

Pour terminer, l'augmentation spectaculaire des élisions (indispensables pour intégrer dans le flux les mots se terminant par un e post-accentuel) permet une concaténation organique du discours au lieu d'une suite de mots isolés, particularité très favorable à l'euphonie. L'exemple suivant (extrême pour la démonstration et pas obligatoirement souhaitable) le montre de manière saisissante:
Une image idoine en ma pupille apparut.

par comparaison à:
Des images agréables sur ma rétine surgirent.

Les liaisons contribuent également à cet effet de concaténation du discours en évitant les cacophonies vocaliques:
Des projets avortés nous menaient à la ruine.

par comparaison à:
Un aléa intrigant nous mena à la ruine.

Nous devons admettre cependant que l'excès des élisions et liaisons favorise les confusions sémantiques, notamment de genre, reproche historique récurrent à l'égard de la langue française. L'auteur devra donc veiller à l'intelligibilité du texte à l'oral.

Face à la mer,' il déclama son hymne au dieu.
(confusions: mer / mère; au dieu / aux dieux / odieux)
Face au flot,' il déclama son hymne à la divinité.

Complément


RECHERCHE POSITIVE DE L’EUPHONIE

Si nous nous livrons à la suppression de toutes les cacophonies, nous obtenons un texte qui offre un certain degré d’euphonie qu’on pourrait qualifier de neutre. En effet, il résulte de l’exclusion de phonèmes et non pas d’un choix pertinent de phonèmes destinés à créer des effets phoniques spécifiques.

À partir d’un tel texte, il apparaît possible d’y introduire différentes qualités: souplesse, fluidité ou au contraire raucité.... en privilégiant l’emploi des phonèmes les plus pertinents à rendre l’effet désiré. La fluidité s’accorde à un contenu sémantique approprié (scène empreinte de grâce, sujets féminins, évocation du monde aquatique, de musique mélodique, scènes de tendresse, scène pastorale...). La rudesse s’accorde au contraire à un contenu sémantique plus heurté: action violente, colère, expression de désagrément... Plusieurs moyens peuvent concourir à réaliser ces expressions sans pour autant engendrer de cacophonies:

choix relatif aux sonorités internes des mots

On peut augmenter la fluidité du texte en privilégiant les mots dépourvus de syllabes bi ou triconsonantiques et l’on peut au contraire lui communiquer un caractère heurté en sélectionnant ces phonèmes. Certaines consonnes, dans les syllabes monoconsonantiques elles-mêmes favorisent la fluidité (n, m, v, d, g) par opposition à des syllabes plus dures (r, t, c, s, x). La voyelle i évoque la vivacité, la voyelle a évoque la sensualité... Par ailleurs, la longueur des mots intervient. Les mots longs favorisent le balancement langoureux alors que les mots courts favorisent le rythme saccadé.

Choix relatif au type d'interface

Il est possible d’augmenter la fluidité du texte et de permettre une articulation plus aboutie des termes dans le discours poétique en privilégiant les élisions, ce que permettent déjà les contraintes que nous avons formulées. L'idéal serait d'aboutir à un texte composé de successions consonne-voyelle.

Complément


DISCUSSION SUR LES CACOPHONIES AU NIVEAU HISTORIQUE

Très tôt les théoriciens, Malherbe, puis Boileau notamment, signalent l’inconvénient des cacophonies consonantiques au même titre que les cacophonies vocaliques. À l'époque, visiblement, le terme "cacophonie" désigne les cacophonies consonantiques et le terme hiatus les cacophonies vocaliques. Néanmoins, il apparaît que les classiques s'appuient sur une définition à notre avis très permissive des cacophonies. Au lieu de considérer comme définition les cas où une même consonne est présente dans les deux syllabes séparant deux mots consécutifs, ils considèrent uniquement les cas extrêmes où s'agrègent plusieurs cacophonies. D'autre part, les cacophonies consonantiques (même dans leur conception restrictive) ne nous paraissent pas avoir été l'objet d'une proscription aussi prononcée que les cacophonies vocaliques. La différence de sévérité à l'égard des unes par rapport aux autres peut surprendre.

Nous soupçonnons que l’importance des contraintes nécessaires à éviter les cacophonies consonantiques (se surajoutant à celles de la rime) a détourné les théoriciens autant que les praticiens de les proscrire alors que le bannissement des cacophonies vocaliques, moins fréquentes, demeurait possible (du moins, beaucoup plus).

Étonnante apparaît également chez les Classiques la considération selon laquelle l'élision du e - selon l'ancienne conception où il se prononçait - gommerait la cacophonie vocalique engendrée par la voyelle précédente, laquelle se prononce pourtant bien:

La chose convenue alors nous satisfait. (cacophonie u a)

Relativement peu suivie dans la réalité, la proscription des cacophonies vocaliques nous paraît relever plutôt d'une posture de rigueur que d'un véritable souci d'euphonie.


EUPHONIE, INSPIRATION ET TRAVAIL
LITTÉRAIRE


Le développement de cette analyse pourrait laisser penser jusqu’ici que l’euphonie résulte uniquement d’un travail littéraire (éviction des cacophonies, élaboration des homophonies positives), donc d’une opération consciente. Ce serait oublier l’importance de l’inspiration capable de fournir inconsciemment une matière textuelle dont le degré d’euphonie peut varier selon les auteurs, le moment, le type de texte... Sans oublier que l’euphonie au sens large se trouve initialement inscrite dans le tissu de la langue.

Les textes en prose d’un récit sont peu susceptibles d’avoir été corrigés par les auteurs dans le sens de l’euphonie, eu égard à la moindre importance de cet aspect dans ce genre littéraire. Ils pourraient donc être significatifs d’une propension naturelle des auteurs à satisfaire inconsciemment les conditions de l’euphonie, néanmoins il ne s'agit que d'une hypothèse.

Nous n'avons malheureusement pas de statistique très large concernant les auteurs. Pour 23 extraits en prose d'auteurs, principalement du 19ème siècle, le coefficient de cacophonisme varie de 327 pour un extrait des Liaisons dangereuses (Laclos) à 510 pour un extrait de Autour de la lune (Verne). Ils varient de 255 pour un extrait de "Ce qu'on entend sur la montagne (Hugo) à 381 pour La conscience (Hugo), étude sur 20 textes poétiques de 1000 mots environ d'auteurs classiques ou romantiques.

Complément


LIMITES ET RELATIVITÉ DE L'ÉCRITURE EUPHONIQUE

L'écriture euphonique ne se présente pas comme une vérité apodictique. Elle correspond à un choix esthétique parmi d'autres.

Elle crée une fluidité du discours qui peut être ressentie négativement comme un style lénifiant, quoique le taux de rencontres consonantiques, comme nous l'avons signalé, ne soit pas fondamentalement modifié. La tonicité du discours ou au contraire sa fluidité, peuvent entraîner chez le lecteur et l'auditeur, une euphorisation auriculaire spécifique, variable selon les personnes.

Il apparaît cependant possible, pensons-nous, de sensibiliser les auditeurs et lecteurs à discriminer auditivement les textes qu'ils entendent ou lisent. L'habitude de l'écriture euphonique peut entraîner un ressenti gênant des cacophonies, et même des e post-accentuels.

La notion d'euphonie est relative. Elle est inséparable de l'écosystème phonique propre à une langue. Des rencontres consonantiques quasiment imprononçables dans une langue romane n'auront aucun caractère négatif dans une langue slave et seront même esthétiquement positives.

La recherche d'euphonie s'inscrit néanmoins dans le cadre d'une recherche historique dont témoignent aussi bien Aristote dans l'Antiquité qu'Alfred Baudrillart au 20e siècle en passant par Bossuet, Jean Quillien... Elle explique également de nombreuses conformations propres à certaines langues, par exemple en grec ancien les élisions, les formes contractes (fusion de 2 voyelles terminales), les crases (fusion de mots au niveau d'une interface vocalique), modifications de consonnes, d'accentuation...

La notion de cacophonie, avons-nous dit, est très subjective, cependant, en dehors de toute considération esthétique, l'euphonie est consécutive de la facilité élocutoire, de nature kinesthésique, notion objectivable.

En dernier lieu, les contraintes, indépendamment même du plan phonique, peuvent entraîner un effet secondaire oulipien, susceptible d'enrichir le vocabulaire et de créer des effets littéraires.

Complément


NOUVEAUX ÉLÉMENTS APPORTÉS PAR LE CONCEPT D'ÉCRITURE EUPHONIQUE?

Dans le domaine poétique, l'écriture euphonique n'apporte pas véritablement d'élément nouveau, sinon une meilleure adéquation avec les règles qui figuraient déjà dans l'Art poétique de Boileau. L'utilisation de signes inhabituels (mais tous préexistants) dans le cadre de l'écriture courante n'est qu'une pure question de forme.

Quant à l'écriture euphonique en prose, elle peut s'interpréter comme une adaptation à la prose de certaines règles essentielles de la poésie classique (prononciation de toutes les liaisons, limitation des e post-accentuels, évitement des cacophonies...), de sorte qu'il n'y a rien de fondamentalement nouveau non plus. Toutefois, cette application a nécessité l'adoption de signes différents pour indiquer au niveau des charnières syntaxiques, d'une part, les inflexions vocales sans pause, d'autre part, les inflexions vocales avec pause, cela par l'utilisation des mêmes signes préexistants sans changer leur signification.

L'on pourrait donc présenter l'écriture euphonique comme un essai de synthèse, d'approfondissement, voire, ce qui est sans doute plus ambitieux, un aboutissement. Il faut certainement la considérer beaucoup plus comme une sensibilisation et une invitation à une écriture plus soucieuse d'esthétique littéraire.


EXEMPLES EN PROSE ET EN POÉSIE

Nous terminerons par un exemple en prose et un en poésie, déclinés chacun en version cacophonique, puis en version euphonique (déclamation: Josyane Moral-Robin). Ces extraits - dont il ne faut pas considérer le contenu sur le plan de l'intérêt littéraire, a priori neutre - ont été composés ad hoc dans un but démonstratif relatif à la seule euphonie. La version euphonique, élaborée à partir de la version initiale cacophonique, a tenté d'exprimer les mêmes idées, plus ou moins fidèlement, avec des mots similaires sans chercher nécessairement à enrichir le texte. Néanmoins, il est symptomatique que la seule recherche d'euphonie conduit souvent par elle-même à exprimer un registre littéraire plus élevé, plus poétique, notamment par le vocabulaire et grâce aux inversions, procédé le plus courant pour éviter les cacophonies. C'est le même mécanisme d'enrichissement qui permet aux poètes classiques, consécutivement aux contraintes de la prosodie, d'atteindre souvent un résultat plus soutenu sur le plan littéraire.

Concernant la version cacophonique de chaque extrait, en raison de l'indéfinition intrinsèque de la prononciation en prose (liaisons, e caducs, arrêts temporels), seule est intervenue l'intuition spontanée de la déclamatrice. En dernier lieu, précisons que nous avons choisi un exemple en poésie libre non rimée, cadencée (dodécasyllabes à césure centrale), propre à démontrer la possibilité d'une telle poésie obéissant aux préconisations de l'écriture euphonique. En revanche, il est probable qu'une poésie obéissant conjointement aux règles de la prosodie classique (rime et rythme associés) et aux préconisations de l'écriture euphonique soit impraticable en raison de contraintes trop importantes.

Extrait en prose: Le rivage marin



La côte est un lieu où le continent se mêle à l’océan. C’est la zone changeante où s’unissent deux mondes. Le littoral se prolonge jusqu’à l’horizon, ce qui nous permet de découvrir la beauté des éléments terrestres et maritimes. Parfois, c’est une indéfinie frange sableuse sur laquelle les vagues s’abattent sans repos. Parfois, c’est une côte découpée de rochers abrupts. Les écueils fendent les flots dans de violents remous. C’est là que les navires, proies des courants déchaînés, sont fracassés et démembrés, puis ils s’échouent sur les hauts-fonds.

La côte est un lieu où le continent se mêle à l’océan. C’est la zone changeante où s’unissent deux mondes. Le littoral se prolonge jusqu’à l’horizon, ce qui nous permet de découvrir la beauté des éléments terrestres et maritimes. Parfois, c’est une indéfinie frange sableuse sur laquelle les vagues s’abattent sans repos. Parfois, c’est une côte découpée de rochers abrupts. Les écueils fendent les flots dans de violents remous. C’est là que les navires, proies des courants déchaînés, sont fracassés et démembrés, puis ils s’échouent sur les hauts-fonds.

_ cacophonie consonantique
_ cacophonie vocalique
_ cacophonie e e
_ e post-accentuel




Le rivage est un espace où continent,' océan,' se mêlent. C'est la transition mobile unissant deux mondes. L'indéfini littoral s'étend jusqu'à l'horizon, dévoilant à nos yeux l'harmonie de la terre et de l'eau. Parfois,' se déroule une immense étendue, frange aréneuse où la vague incessamment s’abat. Parfois, le rivage abrupt se découpe en rochers. Dans les violents remous, la houle est fendue par les écueils. Les imprudents vaisseaux’ proies des courants impétueux, sont ici fracassés’ démembrés, puis s’échouent dans les abysses.


Extrait en poésie: Le vieux château



J'aime ce vieux château que couvre la forêt.
Le voici qui revit quand décline le jour.
On croît voir en faction sur le chemin de ronde
L’ancienne sentinelle entre les noirs créneaux.
La douve semble emplie de mystère et d’effroi
Sans doute y est caché le spectre d’un seigneur.
N’entend-on dans la tour la complainte attristée
D’une princesse en deuil regrettant son amant
Qu’occit son vil époux jaloux de leur amour...
La vision cependant disparaît au matin
Quand le soleil soudain illumine le fort.


J'aime ce vieux château que couvre la forêt.
Le voici qui revit quand décline le jour.
On croît voir en faction sur le chemin de ronde
L’ancienne sentinelle entre les noirs créneaux.
La douve semble emplie de mystère et d’effroi
Sans doute y est caché le spectre d’un seigneur.
N’entend-on dans la tour la complainte attristée
D’une princesse en deuil regrettant son amant
Qu’occit son vil époux jaloux de leur amour...
La vision cependant disparaît au matin
Quand le soleil soudain illumine le fort.


_ cacophonie consonantique
_ cacophonie vocalique
_ cacophonie e e




J’aime un ruineux castel" assailli par la sylve.
Le voici qui revit” quand le jour s’évanouit.
Sur le chemin de ronde" on croît voir en faction
L’ancienne sentinelle" entre les merlons noirs.
La douve est envahie" de mystère et d’effroi
L'esprit d’un paladin" rôde au sein de l'eau trouble.
Dans la tour,' l’on entend" la complainte éplorée
D’une princesse en deuil" invoquant son amant
Qu’un époux vil occit" jaloux de leur amour...
Cependant la vision" disparaît au matin
Quand soudain les rayons" flamboient sur la bâtisse.