COMPLÉMENT RELATIVITÉ DE L’EUPHONIE
Sensibilité liée au lecteur
La sensibilité à l’égard des qualités euphoniques dans un texte littéraire n’est pas partagée par tous les lecteurs, qu’il s’agisse de l’effet désagréable induit par les cacophonies ou de l’effet produit par les homophonies positives. Certaines personnes ne soupçonnent même pas la présence de certaines cacophonies quasiment imprononçables. Certaines personnes considèrent même qu'un texte cacophonique est plus euphonique qu'un texte euphonique (au sens où nous avons défini ces deux modalités, de manière effectivement subjective). Cette prédilection pour un texte moins euphonique pourrait s'interpréter comme un penchant vers une écriture plus naturelle, plus familière, plus chaleureuse, au détriment d'une écriture plus châtiée, plus raffinée. De même, certaines personnes n'aiment pas la poésie pour des raisons probablement similaires.
Concernant les personnes indifférentes à l'euphonie, il pourrait s'agir d'une perception plus cérébrale, plus intellectuelle au contraire d'une perception plus artistique, plus sensuelle, plus musicale pour ceux qui sont sensibles à l'euphonie.
Sensibilité liée au déclamateur
Il faut constater également une variabilité due aux déclamateurs. Certains ont moins de capacité à négocier les textes présentant des difficultés élocutoires, donc plus cacophoniques. A contrario, certains déclamateurs possèdent une plus grande facilité élocutoire d'ordre kinesthésique et même une faculté à émousser les cacophonies, de sorte que l'expérience peut être différente pour les auditeurs.
En premier lieu, cette adaptation s'appuie sur la gestion des e post-accentuels (en les apocopant ou non), sur l'évitement ou non des liaisons selon leur degré de congruence, sur l'intercalation idoine des arrêts temporels pour scinder des syntagmes trop longs.
Au-delà de ces alternatives permises par les indétermination normales du texte, l'on peut signaler des procédés ou particularités plus subtiles (qu'il s'agisse de facilité élocutoire innée, d'adaptation inconsciente ou consciente) permettant de rendre un texte plus euphonique:
-la négociation des liaisons de manière assourdie
-l'accentuation des accents toniques précédant les e post-accentuels en poésie, et notamment, en prose ou poésie, au niveau des cacophonies en e post-accentuel-e (Ex: grain
e s
emée)
-l'intercalation d'un bref silence au niveau des cacophonies consonantiques
-l'intercalation d'une légère aspiration au niveau des cacophonies vocaliques
Sensibilité liée à la subvocalisation
Les mêmes variabilités apparaissent probablement au niveau de la subvocalisation (lecture intérieure mimant la diction), quoiqu'il soit difficile de prétendre connaître ce phénomène propre à l'intériorité de chaque individu. D'autre part, il n'est pas certain que la lecture intérieure subvocalisante repose sur la même sensibilité à l'euphonie que la lecture réelle ou encore l'audition résultant d'une lecture réalisée par un tiers. D'après quelques essais de lecture subvocalisante que nous avons testés sur des suites cacophoniques difficilement prononçables, il semble que s'établisse une sorte de subvocalisation floue qui évite partiellement et topiquement les parties les plus cacophoniques.
Sensibilité liée à l'auteur
Les mêmes différences peuvent apparaître au niveau de l'écriture de la part des auteurs. Certains travailleront leur texte en fonction de l’euphonie (surtout en poésie par l'intermédiaire des règles prosodiques), d’autres ignoreront totalement cet aspect. La recherche de l’euphonie implique particulièrement une attitude d’artiste et une sensibilité musicale. Elle exige en outre un effort de distanciation par rapport au contenu sémantique, ce qui doit être le propre du créateur. Certains auteurs sont tellement impliqués, imprégnés par leur pensée, par leur idéalisme que la considération de leur texte sous un angle extérieur, et particulièrement sur le plan matériel des effets phoniques, leur paraît une impossibilité incongrue ou même un sacrilège. Ils considèrent l’activité littéraire comme une sorte de catharsis psychique irréductible à toute analyse et fixée dans sa forme définitive dès sa révélation. D’autres auteurs centreront leurs corrections uniquement sur le contenu sémantique ou la syntaxe car ils ont une conception purement sémiotique du langage plutôt qu'une conception musicale. Les créations des uns et des autres pour cela ne sont sans doute ni plus ni moins profondes ou superficielles, ni plus ni moins authentiques, ni plus ni moins justifiées, elle sont simplement différentes. Chaque auteur comme chaque lecteur choisit ce qu'il écrit, ce qu'il lit en fonction de sa conception, de sa perception individuelle. Il est néanmoins difficile en cas de déclamation d'éliminer l'aspect phonique. En effet, intervient dans ce cas une exigence minimale d'aisance élocutoire pour le déclamateur et de clarté sonore pour l'auditeur.
Sensibilité liée à l'écosystème de la langue
Les différentes langues, au niveau scriptural et lexical, ont pu témoigner d'une conception différente de l'euphonie et d'une sensibilité variable à son égard. Le grec ancien nous fournit l'exemple d'une langue où l'euphonie apparaît comme une préoccupation majeure notamment par les formes contractes, les crases, élisions, la règle de limitation concernant l'accent tonique, la règle des enclitiques...). Le primat de l'oralité pendant l'Antiquité et jusqu'à l'invention de l'imprimerie implique une grande importance de l'aspect phonique. C'est particulièrement le cas pour la poésie largement associée à la pratique déclamatoire.
Sensibilité liée au genre littéraire et au contenu
En dernier lieu, la perception de l'euphonie dépend du genre littéraire concerné. On conçoit que l'auteur ou le lecteur se trouvent dans des dispositions plus exigeantes sur l'euphonie dans les genres littéraires de la poésie ou de la prose poétique et selon le type de contenu littéraire.