AUX THERMES

Poème épique de Claude Ferrandeix évoquant sous une forme burlesque à la manière de Juvénal les Thermes dans la Rome antique.


Les thermes de Caracalla. Dans la Bibliothèque' tandis qu’Albinus lit un ouvrage' arrive son ami Portunus.

PORTUNUS

Ave' mais que fais-tu" cher Caïus Albinus?
Tu ne me diras pas" qu’aux Bains nous sommes là
Pour étudier Lucain" Properce ou Lucullus?
Ton corps me paraît sec. N’irais-tu par Minerve
T’asperger de vapeur" ou plonger au bassin
Plutôt que t’ennuyer" dans la bibliothèque?

ALBINUS

Ave' Portunus' ah" me voilà rassuré
Dans ce lieu de croiser" un homme véritable.

PORTUNUS

Comment? y aurait-il" en ces thermes des bêtes?
N’as-tu pris la manie" de ce pauvre Diogène?

ALBINUS

Tu n’imaginerais" ce qui m’est arrivé.
Dans le sudatorium" je regagnai ma stalle
Quand je fus entouré" de curieux citoyens.
Tous' les jambes rasées" les cheveux reluisants
Les joues grimées de pourpre" et les sourcils d’arroche.
Les deux bras enrobés" d’ingrédients capiteux.
L’on eût dit qu’ils passaient" dans le four de Cosmus.
De longs rubans tressés" retombent à leurs tempes.
Si dépassant n’était" le charnel appendice
Grâce auquel on distingue" entre eux l'homme et la femme
L’on n’aurait deviné" leur véritable sexe.
Pourtant nulle naïade" un jour ne les força.
L’un l’autre ils se nommaient" le Génie' la Junon
S’adulant' s’étreignant" par mille afféteries.
Sans doute ils ont aussi" vêtu le voile jaune.
L’un d’eux sans retenue" le crois-tu Portunus?
M’accoste effrontément" et sans la moindre gêne
Témoigne à mon égard" de flatteurs compliments
Désignant de moi-même" un endroit bien précis
Que d’habitude on loue" chez Vénus callipyge.
Ç’en était vraiment trop. J’ai fui ce lupanar
Laissant à leurs ébats" dignes d’un Aristippe
Ces couples d’Hyacinthos" lutinant Apollon.

PORTUNUS

Cette mésaventure" Albinus' est banale.
Tu n’es rompu' je vois" aux coutumes romaines
Car il n’est citoyen" qui s’en offusque ici.

ALBINUS

Mais s’il en est ainsi" dans la ville d’Auguste
Ce jour mieux eût valu" que je ne m'éloignasse
De ma sage province" aux confins de Baïes.
Je constate pourtant" que ton corps est luisant.
Dans le tepidarium" sans doute il est possible
De passer calmement" un savoureux moment.

PORTUNUS

Par Cérès en effet" quel merveilleux séjour.
Las" tu vas en juger. Derechef arrivant
Pour occuper au bord" un bon emplacement
Tu n’a qu’à te couler" parmi bras' flancs et croupes
Surtout sans déranger" d’un riche cet esclave
Largement affalé" sur une étoffe épaisse
Mais tu peux bousculer" ce pauvre plébéien.
Lorsque bien installé" tout recroquevillé
Tu crois après cela" te reposer en paix
Las il te faut subir" l’agitation' les cris.
Celui-ci devant toi" plonge en éclaboussant
Pendant que celui-là" sous la douche s’ébroue.
Lorsqu’enfin l’un se tait" l’autre aussitôt pérore.
Ce groupe s’agglutine" en face des étals
Comme les mendigots" attendant la sportule.
Quant au bassin lui-même" il s’agit d’un cloaque.
L’un y lave à loisir" une crasse incrustée
L’autre y jette la peau" d’un melon dévoré
Cependant qu’un troisième" urine et même pire.
Tu peux imaginer" comme on peut jouir du bain
Quand tu vois Galatée" s’épanchant vers Acis
Quand enflammée Vénus" avec son Adonis
L’attire en un coin sombre" et t’offre un doux concert
De l’une les soupirs" de l’autre les caresses.
De même tu comprends" dans cet orgiaque lieu
Quel agrément l’on trouve" à sentir le relent
De l’œnanthe pressée" contre une épaule humaine
Se mêlant au fumet" des vulves rissolées.
N’est-on pas enchanté" lorsqu’on entend partout
Parler mède ou nubien" syrien' lycien' phrygien.
Voit-on le Tibre ici? Plutôt n’est-ce l’Oronte?
Sont-ils bien des Latins" ces gaillards basanés
Dont la bouche est lippue" dont le poil est crépu.
Rémus et Romulus" à Tama sont-ils nés?
Songe enfin quel délice" on trouve à côtoyer
Les Pedon' les Mathon' Ponticus' Varillus...

Il n’est de lieu dans l’Urbs" où mieux qu’ici l’on puisse
Juger un citoyen" sénateur' plébéien.
Privés de leurs habits" ces riches sont difformes.
Tu ne devinerais" le déplaisant profil
Caché par la prétexte" aussi bien que la toge.
Leur âme dévêtue" crois-le' cher Albinus
De son hypocrisie" qui trop souvent la masque
T’offrirait un spectacle" autrement disgracieux.
Plus d’un bellâtre Hemus" en Véïenton muerait
Plus d’une belle Isis" deviendrait Celeno.

Ils affichent sans honte" à leurs adorateurs
Généreuse opulence" et grasse corpulence.
Comment parviendraient-ils" ahanant jusqu'aux Thermes
Sans leur meute empressée" de parfumeurs' soigneurs
D’eunuques et mignons" d’épileurs' de frotteurs?
Comment pourraient-ils jouir" d'un bénéolent bain
S’ils n’avaient' affairés" ces nombreux serviteurs
Comme des cuisiniers" rôtissant un verrat
Neuf pour les soins du corps" deux ou trois pour les courses
Dix clients pour veiller" à leurs menus désirs.
Que d’hommes tourmentés" pour le repos d’un seul.
Voici l’un d’eux pétri" comme une pâte amorphe
Par les habiles mains" d’un numide gouailleur
Tandis qu'un autre applique" un liminent d’orseille
Qu’un troisième prépare" un lait d’ânesse naine.
Cela pue jusqu’à l’Arx" plus que douze momies.
Les fioles consacrées" malheur' sont presque vides
Mais voici que dehors" en vient un plein rhéda.
Ce patricien fait vivre" une province indienne.
Pour le servir encor" un nilote lointain
Part chasser l’antilope" ou le rhinocéros.
L’Ornatrix-en-chef suit" toute l’opération
Conscient de sa valeur" de sa digne fonction.
Ne fut-il acheté" plus de mille sesterces?
Voilà qu’il admoneste" un esclave lydien
Pour son médiocre zèle" à masser avec art
S’il oint trop haut' trop bas" trop fort ou bien trop peu.
L’on doit réprimander" ces vauriens' ces fainéants
Traînant à contenter" les décrets de leur Maître.
Ne leur inflige-t-il" un atroce tourment?
Le voici tout gluant" d’huiles et d’aromates.
L’on croirait qu’il est prêt" à passer par la broche...
C’est la facile vie" d’un noble citoyen.
Mais toi' pendant ce temps" n’ayant pas d’assistance
Tu manies sans nulle aide" alipile et strigile.
Tu peux attendre là" qu’un prince charitable
Par ta misère ému" te paye un serviteur.
Quant à ce plébéien" se frottant sur le marbre
Sans doute il serait mieux" de l’envoyer ailleurs.
Qui n’a pas les moyens" ne fréquente les thermes.

Ces patriciens pourtant" vivent modestement
Comparés aux nantis" parvenus arrogants
Ceux qui font un profit" de flagornerie pure
Ceux-là qui font le cens" par les quatre boutiques
Ceux qui gagnent leur pain" grâce aux travaux d’Éros.
Le sais-tu' la fortune" est pour eux charge énorme.
Sans doute comprends-tu" les efforts pitoyables
Qu’ils doivent accomplir" afin de supporter
Ces broches en argent" sans répit se choquant
Ces bracelets pesants. Vraiment" quelle torture.
L’on croirait des captifs" qui traînent leurs boulets.
De grâce' ô délivrons" ces pauvres innocents.
Plaignons tous ces flatteurs" il faut imaginer
Combien d’affectations" combien de manigances
Pour si peu d’avantage" ils doivent déployer.
De quoi payer au plus" un palais d’un clima
Chaque jour déguster" un malheureux homard.
Ces beaux éphèbes clairs" à l’iris de velours
S’affirment les égaux" du puissant Alcménide...
Pour ce qu’il fit jadis" avec cinquante filles.
Vois encor l’affranchi" cet esclave d’hier
Mendiant sur les forums" de Solyme ou Lagus
Dont le travail commence" à la vespérale heure
Qui n’a pas le matin" les bras' les jambes las
Mais un membre épuisé" par un certain labeur.
Comment ne pas louer" la constance héroïque
D’un fier Antinoüs" charmant la veuve aisée
Qui le jour ne s’occupe" à tisser un ouvrage.
Ce ne sont pas eux qui" plus de vingt fois par an
Monteraient l’Esquilie" sous la bourrasque froide
Pour les soins d’un patron" méprisant' capricieux.
Mais parmi cette faune" existe une autre espèce
Plus encor débauchée" que ceux-là réunis.
Rufus pourtant la croit" supérieure à nous-mêmes.
Tu reconnaîtras bien" ces chastes créatures
Dont unique souci" n’est que la séduction.
Clara bombe son torse" Oppia cambre ses reins.
Pourquoi sont-elles nues? C’est ainsi qu’elles veulent
Mieux étourdir les sens" mieux envoûter l’esprit.
S’il en est une qui" d’un voile transparent
Se couvre quelquefois" crois-le' ce n’est vertu.
Son benêt de mari" seul pourrait l’affirmer
C’est pour exciter mieux" l’engeance masculine.
Car ce que l'on devine" à travers le satin
Plus sûrement fascine" envoûte et magnétise.
L’une montre un pubis" encor plus fréquenté
Que la Voie du Forum" aux jours des Quinquatries
Mais son infécond flanc" pourtant n’enfantera.
Pourrait-elle endurer" la disgracieuse ligne
Qu’impose un fardeau vil" encombrant' inutile
Rejoindre son amant" et courir les tavernes?
Celle-ci toujours vient" par deux hommes suivie.
Celui qui prend sa main" c’est l’époux' croirais-tu.
Bien sûr que non c’est l’autre" impavide et comblé.
Cette impudente-là" comme Livie perfide
Propose à qui les veut" d’avantageux appâts.
N'est-elle une hétaïre" issue du caniveau?
C’est la fille d’un noble" ou celle d’un édile.
Si le désir te prend" tu peux t’en approcher
Mais sache qu’avant toi" l’on essayée déjà
Quelque vieux sénateur" ou bien un vil rétiaire.
Vérifie que ta bourse" est remplie de sesterces.
Vénus comme Charon" demande ici l’obole
Pour aborder ainsi" l'orgastique rivage
S’étancher au Léthé" par sa lèvre sensuelle.
Tous ne peuvent aller" à la faste Corinthe
Mais encor moins goûter" le charme des Romaines.

Dès lors' tu comprendras" Albinus mon ami
Quel délicieux moment" j’ai passé dans le bain.

ALBINUS

Il n’y a donc ici" que mensonge et débauche.
Portunus' je crois bien" ne pouvoir m’habituer.
Cette bibliothèque" assure au moins détente
Car la foule est restreinte" aucun bruit n’incommode.
L’on s'évade en ce lieu" relisant une Iliade
Sur l’Ida lumineux" ou près des portes Scées.

PORTUNUS

J’ai peur que tu n’aies' las" imprudemment parlé.
Cet homme s’avançant" ne me dit rien qui vaille.

ALBINUS

Mais il paraît pourtant" majestueux et noble.
Son front doit contenir" de sagaces maximes .
Sa prunelle pétille" et son regard fulgure.
Sa bouche assurément" ne peut que déclamer
De grandioses discours" de sublimes pensées.
Mais à n’en pas douter" ne serait-il un dieu
Pour ainsi promener' cet air condescendant
Sur tous les citoyens" qui déjà font silence?
Quels parchemins précieux" peut-il bien dérouler?
Ne les croirait-on pas" des ouvrages sacrés.

PORTUNUS

Tu n’es' mon cher Albinus" qu’un fruste provincial
Pour n’avoir jamais vu" ce curieux animal.
Cet homme est un bourreau" subtil et raffiné
Savant pour infliger" à son vaste public
Supplices plus affreux" que jamais n’en subirent
Ceux gardés par le monstre" à la tête multiple.
Ces feuillets' crois plutôt" sont pour nous étrivières
Des massues qui bientôt" vont assommer la foule.

ALBINUS

Si je suis ton propos" nous sommes en danger
Car il assénera" ces pesants parchemins...
Sur nos crânes.

PORTUNUS

Bien pis que cela' dans nos oreilles
Car cet homme est nommé" sait-on pourquoi? poète.

LE POÈTE

Hélas' comme elle est triste" Aphrodite-aux-sourires
Le fourbe Héphaistos" a flagellé sa croupe.
D’une grille en airain" la voici prisonnière.
La fumée la ternit" hélas' trois fois hélas.
Divin Asclépios' viens" la guérir sans tarder.
Mais qui passe par là" vers les rochers d’Éole?
C’est le bouillant Arès" le dieu fort et fougueux
Vainqueur de cent dragons" et de mille géants.
D’un imparable trait" voici qu’Éros l’atteint.
Le vermeil chérubin" lui murmure à l’oreille
«La déesse qui t’aime" est ici retenue»
Vite' il franchit d’un bond" la ténébreuse grotte
Puis brandit son épée" vers le Boiteux jaloux
Qui s’enfuit en geignant" au fond de sa caverne...
Les amants sont heureux" libres sur le Pélion.
Ravissement' délice" ô merveilleux moment.
Phœbos' freine ton char' toi' Nuit' sois paresseuse
Pour que puisse durer" leur caresse amoureuse.
Dis-moi' nymphe indiscrète" épiant leurs doux baisers...

PORTUNUS

Albinus aie pitié" Laisse-moi déguerpir.
Je ne puis endurer" cet immonde supplice
J’aime autant retourner" dans le tepidarium.
La piètre compagnie" des flatteurs' hétaïres
Me semblera' je crois" beaucoup plus agréable.

ALBINUS

De même les mignons" dans le sudatorium
Seront après cela" pour moi très supportables.

La Saga de l’Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol’Air - © Éditions Sol’Air - 2007