JÉSUS DE NAZARETH

Poème épique de Claude Ferrandeix évoquant Jésus de Nazareth au milieu de ses disciples, Jésus devant le Sanhedrin, Jérusalem et le Temple, la Passion de Jésus jusqu’à sa Crucifixion.


Près de Jérusalem" dès le jour de l’Azyme
Quand tomba la nuit' Jésus" menant tous ses disciples
Gagna Gethsémani" refuge des mendiants.
Pour eux un bouge fut" providentiel abri
Car on se défiait d’eux" car on les pourchassait
Comme pestiférés' parias' êtres maudits.
Le fruit du caroubier" seul apaisa leur faim.
Les voici réunis" auprès d’un grand foyer
Pour écouter encor" les paroles d’amour.
Tout semblait mort' pas une lueur' pas un bruit.
L’uniforme désert" au lointain s’étendait.
Les feuillages trapus" des sombres térébinthes
Menaçants' paraissaient" des fauves pétrifiés.
Les disciples touchaient" le fond de la souffrance
Le corps blessé' meurtri" l’âme ulcérée' vidée
Sans le moindre soutien" sans la moindre espérance.
Le désarroi sans fin" creusait leur face hâve.
L’épreuve continuelle" avait brisé leurs membres.
Les humiliations' les avanies' les vilenies
De plus en plus minaient" leur volonté' leur force.
Jésus prit d’eux pitié" lorsqu'il vit leur misère.
Bien qu’il fût éreinté" sa tête se haussait.
Bien qu’elle fût haillon" blanche était sa tunique.
«Plus simple est de lutter» pensait Pierre atterré
«Contre un flot submersif" que raisonner l’esprit.
Fureur des cieux vaut mieux" que folie des humains»
«Le pauvre est un ingrat» pensait le bon Simon
«Quand on l'a secouru" plutôt que l'agresser.
L’on est prompt à haïr" quand il nous faut aimer»
Dehors' pendant ce temps" s’amassaient les ténèbres.
Le silence figeait" la nature endormie
Que seuls parfois rompaient" les brandons crépitants.

Ainsi parla Jésus - «Vous tous' voyez ce feu
C’est lui qui nous éclaire" et c’est lui qui nous chauffe.
C’est lui qui la nuit montre" à l’indigent perdu
Le chemin du salut" dans la steppe infinie.
S’il est nourri de bois" attisé par le vent
Le voici pétillant" en flammes vigoureuses
Mais s’il est confiné" par la pince étouffé
Le voilà geignant' pâlissant' agonisant...
Car il ne sait pourquoi" l’on est ainsi méchant
L’on veut ainsi du mal" à celui qui veut Bien.
Quand poindra le soleil" je vous le dis' mes frères
Ce feu sera détruit" pour toujours il mourra»
Sachant qu’il se nommait" par cette parabole
Tous alors consternés" en pleurs se répandirent.
Placide' il poursuivit «Ne vous tourmentez pas
Car de ce feu défunt" vous serez purs flambeaux.
Vous irez par le Monde" éclairer les ténèbres»
Puis Jésus continua «Les Écrits sont mensonges
Tous les Commandements" ne sont que tromperie
Tous les préceptes saints" ne sont que duperie.
Le Bien ne peut s’écrire" il ne peut s’inculquer.
De même il n’est pas dogme" il n’est Loi qui soient vrais.
Nous devons contempler" notre for intérieur
Dans le monde sonder" la souffrance des êtres.
Nous devons méditer" sur chacun de nos actes
Nous devons discerner" par l’œil de la conscience.
Partout l’âme succombe" et le péché triomphe.
Nous engraissons le Mal" et prétextons le Bien
Nous jurons dilection" mais servons notre haine.
Les docteurs nient l’Amour" attisent Jalousie.
Leur vice est camouflé" sous le masque Vertu.
Mauvais et bons penchants" sont perceptions' plaisir.
Nous devons supprimer" luxure et non plaisir.
L’éternel Univers" nous montre ses deux faces
L'une est rayon' clarté" l’autre est noirceur' ténèbres.
L’une engendrant bonheur" se nomme volupté
L’autre engendrant malheur" se nomme austérité
Car l’humain qui s’enjoue" ne connaît le Malin
Mais froideur' égoïsme" ont desséché nos vies.
Je souffre' il me torture" et jouit de ma souffrance
Car il entend mes cris" mais demeure insensible.
Comment est-ce possible" et comment l’accepter?
Comment puis-je être moi" pourquoi ne suis-je un autre?»
Les disciples muets" laissaient parler Jésus.
Quand sa fragile voix" sa respiration faible
Ne pouvaient plus suffire" à porter son discours
Chacun se recueillait" pour qu’il reprît haleine.

Il disait tout' la Vie" les maux et les passions
Dans nos pensées montrait" la parcelle d’erreur
Dénonçait dans nos cœurs" la partie vile' ignoble
Dans nos captieux discours" nos fallacieux regards
Dans les traits fugitifs" de nos visages faux.
«Vous croyez être bons" innocents» disait-il
«Cependant l'intention" plus que la main vous souille.
Nous sommes tous pervers" nous sommes tous méchants.
Nous avons tous menti" nous avons tous médit»
Chacun se résigna" repentant' pénitent.
Les moins éreintés' seuls" trouvaient en eux la force
Pour tout bas murmurer «Nous sommes tous coupables»
Jésus les contemplant" s’émut de leurs paroles.
Puis il dit «Vos péchés sont absous" paix en vous
Car vous avez compris" car vous avez renié
Votre ancienne conduite" et vos propos impies.
Nous devons objurguer" l’original instinct
Nous devons nous juger" interroger notre âme
N’ai-je commis le Mal" et donné la souffrance?
Pourquoi l’envie' pourquoi" pourquoi l’hypocrisie?
Honte aura le félon" de lui-même et des autres
Puis il prendra la fuite" affligé' torturé.
Mais point il n’est damné" point il n’est condamné
Car il ouvre les yeux" car il comprend soudain.
Le Royaume divin" se dévoile à sa vue»
Jésus resplendissait" porté par ses paroles
S’épanchant comme un flot" majestueux et doux.
«La seule vérité" c’est la douleur' c’est elle
Qui nous montre la voie" nous apprend' nous élève.
C’est elle qui grandit" c’est elle qui procure
Sa noblesse au bâtard" au pauvre sa richesse.
Car elle est un miracle" et c’est elle qui change
La haine en pur amour" l'égoïsme en altruisme.
Sur Terre il n’est un être" aussi méchant soit-il
Qui dans l’adversité" ne retrouve en lui-même
Le droit chemin du Bien" pour oublier le Mal.
Dès lors nous comprenons" car dès lors nous souffrons
Mais à quel vent impur" il nous faudra plier?
Léviathans inconstants" que ne guide Raison
Nefs dont l’Âme est voilure" et gouvernail l’Esprit.
S’il n’y a pas de souffle" et de volonté ferme
Les agrès sont lâchés" la barre est détournée.
Le frêle esquif dérive" aux perfides courants.
Jamais il n’atteindra" l’édénique rivage
Car le voilà sombrant" dans l’abîme infernal»

Lors Jésus tressaillit. Sa main trembla soudain.
«Fuyez tous' fuyez tous" l’heure est venue' mes frères»
Sa tête s'inclina" ses deux mains se joignirent.
Sur le seuil' brusquement" l’on vit surgir un garde.
L’abri fut encerclé" puis un hazzam parut.
Son chasuble arborait" de fil noir galonné
L’attribut de Yahwé" marque du Sanhédrin.

*

Sur les gradins polis" de la Salle-aux-bossages
Les voici' chœur sévère' inexorable' austère
Les rabii d’Israël" tous les docteurs' les scribes
Vers le haut' Pharisiens' rigides sectateurs
Plus bas' Sadducéens" sourcilleux contempteurs
La face ravagée" par le Talmud sévère
Vers la gauche Esséniens" hantés par la prière.
Dans leur algide esprit" dans leur fixe prunelle
Rien qu’une seule idée" qu’une pensée' Yahwé.
Cette vénération" possessive' impérieuse
Les tourmentait' les torturait' les dévorait.
Jurant par la Thora" par le Deutéronome
Savants en rhétorique" abstraite casuistique
Souverains du maschal" des Sept Opérations
Rompus à l’examen" des moïsiaques lois
Sans répit ils notaient" codes comme abstinences
Décrétaient les devoirs" les interdits' les jeûnes
Glosaient pour définir' la minutie rituelle
Par toute fantaisie" rebutés' offensés
Toujours ils condamnaient" les nouvelles idées
Rabaissaient la grandeur" ignoraient la beauté.
Leur dogme condamnait" renégats' hérétiques.
Les fiers ham-ha-arez" provocants' les raillaient.
Les païens en riant" dédaignaient leurs préceptes
Ricanaient de leur zèle" incinéraient les morts.
Les Romains victorieux" les brisaient' humiliés.
Lors ils invectivaient" les honnis hérésiarques
Sur le mon Garizim" au sein de leurs cavernes.
C’est ainsi qu’ils cherchaient" l’émonctoire à leurs maux
La victime innocente" afin de se venger.

Le silence tomba" sur un signal du Prêtre
Quand brusquement s'ouvrit" une embrasure au fond.
Le hazzam apparut" flanqué par les gardiens
Puis il poussa Jésus" devant le Sanhédrin
Comme on jette un agneau" dans une cage aux fauves.

Caïphe en se levant" dit le réquisitoire
«Cet homme ici présent" blasphéma le Très-Haut
Car le jour du Seigneur" parmi tous il mangea
Donnant son impiété" comme exemple aux fidèles»
Jésus restait muet" impassible' immobile.
Son allure imposante" inspirait dignité.
L’on eût cru le voyant" en ce tribunal vain
Qu'il était le vrai juge" et non pas l'accusé.
Placide' il répondit" par une parabole
«Près de Capharnaüm" dans une synagogue
Deux hommes priaient seuls" par un jour de Sabbat.
Sur la voie par hasard" passe une Ituréenne.
Voilà que cette femme" alors fut agressée.
Pleurant' s’égosillant" elle invoque assistance.
L’un des orants' fort pieux" dès qu’il entend ces cris
Délaissant tiphilim" aussi bien que tsitsis
Vite vole au secours" de la femme en détresse...
Mais l’autre en son oreille" appuie le phylactère
C’est ainsi qu’il finit" son Shemone Essre.
La prière achevée" ce dernier dénonça
L’homme qui sans vergogne" interrompit l’office.
Le docteur' selon vous" le trouva-t-il coupable?»
Dès qu’il eut terminé" les rabii le raillèrent.
Galamiel dans un coin" seul restait silencieux.
Mais Jésus continua" par-dessus les huées
«Vous' n'osant désigner" le Très-Haut par son nom
Pensez-vous qu’il préfère" un cantique à l’Amour
Que par une prière" il absolve les crimes?»
Tous en chœur l'injuriaient" le raillaient' l'insultaient
«Le traître à mort' à mort' l’ennemi d’Israël.
Que l’on fixe à la croix" l’ennemi de Yahvé»

*

Sur les monts du Moab" à l’horizon vermeil
Le disque du soleil" s’élève lentement.
Vingt lévites au Temple" en tunique safran
Poussent les ventaux noirs" du portail Nicanor.
Tel un cri déchirant" la trompette rogomme
Jette aux blafardes nues" un long vagissement.
Les timides agneaux" liés aux pieux de cèdre
Comme s’ils ressentaient" sur la peau de leur nuque
Le poignard incisif" du sacrificateur
Mêlent dans ce vacarme" un bêlement lugubre.
D’Ophel à Bézétha" vers Sion' vers la Géhenne
Jérusalem alors" secoua sa torpeur.
Dans les bouges en terre" aux toits gris de roseaux
Les pauvres demi-nus" se levaient de leur paille.
Les Riches endormis" dans leurs palais superbes
Relevaient d’une main" les baldaquins frangés.
Dans les fossés' les rues" partout sur les forums
Les pèlerins couchés" s’éveillaient lentement.
Les perclus se pressaient" au bassin Gegazza
Car le premier baigné" seul y pouvait guérir.
Les aveugles poussaient" au hasard les manchots.
D’un bâton les boiteux" éloignaient des lépreux.
De leurs moignons' certains" frappaient les démoniaques.
Le bienheureux plongeait" dans l’eau miraculeuse
Puis allait s’affaler" sur les dalles d’ophyr
Sanglant et gémissant" plus infirme' estropié.

Les fils de Sem venus" des régions alentour
Se trouvaient rassemblés" pour célébrer la Pâque.
Certains avaient suivi" les convois de marchands
Ne comprenant pourquoi" ce jour ils étaient là.
Déjà tous murmuraient" de ferventes prières
Qui montaient vers les cieux" pour adorer l’Unique.
Dans les maisons' dans les cours' dans les caniveaux
Les psaumes se mêlaient" aux aigues psalmodies
Parmi les gros jurons" des Gaulois et Numides
Que dominait l'écho" des syllabes latines
Lancées de l’Antonia" par les soldats romains.
Les échangeurs comptant" sur l’inégal parvis
Choquaient et retournaient" la monnaie dans leurs doigts
Comme une onde sonore" aux gouttes argentines.

Vers l’autel s’activaient" les prêtres sadoqites
Réglant chaque degré" du rituel exigé.
Quand le poignard aigu" fendait jusqu’à la garde
La robe immaculée" des victimes bêlantes
Sous les voûtes vibraient" des râles monstrueux.
Les hoquets s’étouffaient" dans l’écarlate flot
Cascadant' bouillonnant" sur les tables marbrées.
Dans le foyer flambant" qui jamais ne s’éteint
Les chairs déchiquetées" grillaient' se consumaient.
Le relent de la graisse" étalée sur les bûches
Se mêlait au parfum" du léger galbanum.
Les agneaux s’entassaient" les prêtres s'épuisaient.
La rutilante humeur" épandue sur les membres
Les habillaient de gants" de cramoisies jambières.
Dès que fut achevée" la sainte imolation
Déambulant partout" les scrupuleux pontifes
Plongeaient l’hysope en fleur" au sein des hautes cuves
Pour asperger les murs" colonnes et linteaux.
L’on eût dit qu’une pluie" tombait sur la cité
Pluie d’horreur et terreur" de carnage et de mort.
Sans répit s'activant" dans la chambre adjacente
Barbouillés de farine" empoissés d’huile épaisse
Des lévites brassaient" la moisson du froment
Pour enfourner hosties" pains de proposition.
Purifié' sanctifié" chaque fidèle ainsi
Regagnait son logis" un agneau sous le bras.

Lors commença l’orgie. L'on remplissait les coupes
Vidées presqu'aussitôt" puis remplies à nouveau.
Les couteaux cisaillaient" les trompettes cornaient
Dans un rythme effréné" sauvage' interminable.
Des cris et des clameurs" déchiraient la touffeur.
La fumée des bûchers" planait en noirs panaches.
Le Hallel jaillissait" des bouches frénétiques.
La Ville Sainte alors" semblait ville d’enfer.

La fête redoubla" quand vint la septième heure.
Comme pour s’amuser" d’une attraction nouvelle
Dans les cours' dans les rues" des groupes s’agrégeaient
Bientôt se dirigeant" au pied de l’Antonia.
Par la voie Doloreuse" et le pont du Xystus
Grouillait un sombre flot" de populace immonde
Que soulevaient parfois" de violents soubresauts.
L’espace lentement" se couvrit de fidèles.
Comme une onde invasive" un flot incoercible.
Parfois électrisées" par de brusques pulsions
Les paroles s’enflaient" et les cris s’amplifiaient.
Tous étaient gais' joyeux" tous hargneux' impatients
De voir gémir' souffrir" l’innocente victime.
Subitement grandit" la vocifération.
Là' devant le prétoire" un homme alors parut
Les pieds chargés de fers" les cheveux ceints d’épines.
Son candide regard" ingénu' lumineux
Se posait calmement" sur la foule en démence.
D’horribles convulsions" tordaient la multitude.
La haine s’épanchait" des bouches écumantes
Comme un vomissement" abject et répugnant.
La cruauté flambait" dans les yeux fulgurants.
De leurs fastes palais" sur le bord du Gareb
Par les voiles brodés" à la babylonienne
Les Riches vergogneux" discrètement épiaient
Dubitatifs' inquiets" cet homme prophétique.
Les prêtres à travers" les treillis de l’Hechal
Satisfaits' triomphants" savouraient leur vengeance.
Les prenant en pitié" soudain Jésus pleura.

Sur un ordre intimé" Jésus leva la tête.
Près du hazzam' il vit" Caïphe arrogant' sombre
Désignant de l’index" une immense croix noire.

*

Surexcité' le peuple" augmentait sa fureur.
La mouvante cohue" se ferma sur Jésus
Comme une gueule énorme" une hydre aux mille bras
Qui le happait' qui l’enveloppait' l’étouffait.
Par la rue descendante" à chacune des marches
La croix dans son épaule" assenait un coup brusque
Ponctué par la foule" en joyeuse clameur.
Dans l'ignoble volée" des crachats' des ordures
Sans répit s’abattait" l’impur flot des injures
«Chien' fils de catin' hyène' engeance vipérine
Déjection de pourceau' fiente' excrément' déchet»
Tristement' il posait" un regard étonné
Sur l’essaim monstrueux" des visages hideux.
«Chacal' chien' fils de catin' fiente vipérine»
«C’est d’eux et non de moi" qu’il faut avoir pitié»
Pensait-il en son for, absorvant leur sadisme.
Placide'il réppondait «Scrutez en vos consciences
Traquez en vous le Mal" conscientisez vos actes»
Mais sa voix se perdait" sous leurs féroces cris.
«Vous tous ne savez pas" ce que vous faites là.
Vous tous ne savez pas" ce que vous dites là.
Mais je vous montrerai" la rémission' la grâce
Par moi' vous atteindrez" le salut de vos âmes»
Cependant s'amplifiaient" les jurons' les horions.

C'est alors que Jésus" tomba la prime fois.

Il dit se relevant «Je tiendrai" je tiendrai.
Je ne plierai jamais" non' non' jamais' jamais»
Le chemin descendait" jusqu’au Tyrophéon.
L’image déformée" de la porte Éphraïm
Lui sembla si lointaine" et presqu'inaccessible.
«Chien' fils de catin' hyène' engeance vipérine
Déjection de pourceau' fiente' excrément' déchet»
Contre lui seul voyant" cette meute acharnée
Triste' il baissa le front «Las' je ne puis y croire.
Je ne connaissais pas" la race des humains.
Las' j’étais ignorant" et maintenant je sais.
Malheureux inconscients" vous n’avez pas d’esprit.
Malheureux inconscients" non' vous n’avez pas d’âme»
Pareils à des gorets" se roulant dans la vase.
Délirants ils jouissaient" forcenés' enragés.

Alors jésus tomba" pour la deuxième fois

Il venait de franchir" la muraille intérieure.
Devant lui se dressait" le mont du Golgotha.
L’intolérable étreinte" incessante' augmentait.
Les trognes harcelaient" son tranquille visage.
Ce n'étaient' l'entourant, que vultueuses faces
Balafrées' congestionnées' velues et villeuses
Des nez camus' crochus" des joues mafflues' bouffies
Des mentons raboteux" et des bouches lippues
Des crânes pointus' plats" de larges mandibules
Des fronts bas qui fuyaient" des yeux têtus' obtus.
Violemment ils criaient" leurs viles perversions
Jaloux qu’il ne fût laid" sournois' grossier' vulgaire
Qu’il ne fût pas comme eux" cruels' envieux' perfides.
«Je ne les connaissais» pensait Jésus' navré.
«Je les croyais tous bons" je les croyais des hommes.
Non' je ne voyais pas" leur vérité profonde.
Je le sais maintenant" ils ne sont pas mes frères.
Non" tu n’es pas un homme» à chacun disait-il
«Je le vois' je le vois" non' tu n’es pas un homme.
Je le sais maintenant" tu n’as pas de conscience.
Tu n’es qu’un loup pour l'Homme' un chacal' un rapace.
Malsaine est la racine" et mauvaise est la graine.
Le Mal est en nous-même' en nos pensées' notre âme.
L’Homme est un être impur" en sa chair' en son âme.
Je le sais maintenant" l’Existence est mensonge.
Tu mens' Yahwé. L’œil est crevé' l’œil est crevé.
Mais vous le saurez tous" un jour Dieu sera mort»
La foule cependant" hurlait' gesticulait.
Puis la foule excitée" laboura son visage
Qui de son pied' qui de sa dent' qui de son poing.
De leur piques aiguës" les gardes l’escortant
Rudement les chassaient' telle vermine abjecte.
L'on devait préserver" la vie du condamné
Pour qu'il agonisât" lentement sur la croix.

Il vit Jérusalem" au travers d’un brouillard.
Dans sa vision confuse" où vacillaient les formes
La ville apparaissait" comme un ténébreux gouffre.
Sur le Temple orgueilleux" Les pinacles jetaient
Leurs phosphènes dorés" dans cet abîme noir.
Mais pour lui maintenant" rien n’avait d’importance
Ni gardes et ni croix" ni foule et ni cité
Ni le Monde car seule" existait la souffrance.
Baissant les yeux pourtant" là-bas' il aperçut
Deux femmes qui peinaient" sur la pente escarpée.
La première éplorée" péniblement clamait
«Je dois être avec lui" jusqu’au moment suprême.
Jusqu’au bout' je ne dois" l’abandonner au sort»
La seconde hébétée" par l’atroce douleur
Paraissait dépourvue" de sa lucidité.
Jésus dès lors souffrit" plus qu’il n’avait souffert.
Plus rien ne l’atteignait" ni les coups' ni l’insulte.
Pour une ultime fois" ses lèvres s’entrouvrirent.
Les mots qu'il prononçait" en sa tremblante bouche
Faiblement expiraient" comme un spasme impuissant
Parmi les hurlements" trépignements' blasphèmes.
«Pitié' grâce' éloignez" éloignez cette femme.
Dites-lui qu’il s’agit" d’une illusion trompeuse.
Non' ce n’est son enfant" que l’on va crucifier»
Dans un dernier sursaut" tout bas' il répétait
«Je tiendrai' je tiendrai' je tiendrai' je tiendrai»

Alors Jésus tomba" pour la troisième fois.

D’un coup' si près du but" ses forces disparurent.
Quel but et quel destin? le supplice et la Mort.
Dans la fange il rampa" de ses mains' ses genoux.
Bientôt la mort. Plus que dix pas' six' plus que trois...
Se traînant jusqu’aux pieds" des bourreaux impavides
Sur le roc il tomba" rompu' brisé' broyé.

Versant à l’horizon" des flots incandescents
Le crépuscule obscur" tombait sur le désert.
De lourds nuages noirs" se massaient vers Lydda.
L’astre clair de Nisan" brillait au firmament.
Sur la ville fumant" repue de sa violence
Résonna le sophar" au son grave et lugubre.
La foule s’étirait" vers les quartiers lointains.
Seule une femme en pleurs" dans la nuit sanglotait
Terrassés par l’horreur" atterrée de frayeur.
Le vinaigre tendu" par le bout d’une perche
Réanima Jésus" durant un court moment.
Dans l’ombre on vit alors" ses lèvres balbutier
«Mon Dieu' mon Dieu' pourquoi" m’avoir abandonné?»

Son corps déchiqueté" sur l’immense croix noire
Hideusement gisait" devant le grand ciel vide.

La Saga de l’Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol’Air - © Éditions Sol’Air - 2007