Poème épique de Claude Ferrandeix évoquant un dialogue entre le philosophe grec Épicure et ses disciples dans le Jardin à Athènes.
Trois jeunes Athéniens : Ménédème' Arcibule' Polyène rendent visite à leur ami Polystrate.
MÉNÉDÈME
Salut Polystrate.
POLYSTRATE
Bienvenue mes amis.
MÉNÉDÈME
Comment? si tard la matinée' toi Polystrate
Qui de nous tous prétends' posséder la sagesse
Tu consommes des mets" devant un plein calice
Tandis que te séduit" voluptueux' lascif
Le chant d’une phorminx" ou bien d’une chanteuse.
Je le crois' ce repas" te vaut plus d'une mine.
Par Athéna' ma foi' tu n’es pas philosophe.
POLYSTRATE
Je respecte mon corps" autant que mon esprit.
D’un bon festin pourquoi" refuser les délices?
MÉNÉDÈME
Ne sais-tu pas qu’un sage" épris de la morale
Pratique l’ascétisme" essentielle vertu.
POLYSTRATE
Ce n’est point vérité" les dieux' ont créé des plaisirs.
Nous devons jouir sans frein" c’est une loi commune.
POLYÈNE
Halte' il faut raisonner' plutôt que s’emporter.
L’un défend Aristippe" et l’autre Pythagore
Vos opposés discours" font triompher Pyrrhon.
Tel qui suit vos propos" reste en aporétique?
ARCIBULE
L’erreur' tous vous égare" écoutez bien ceci.
"Las' rien n’est jamais rien" n’étant que ce qu’il est"
TOUS
Ha' ha' ha' ha' ha' ha...
POLYSTRATE
C’est un cordeau blanc.
MÉNÉDÈME
Ne viens plus nous troubler" avec ta sophistique.
POLYSTRATE
Tu prétends qu’il faudrait" nous mortifier toujours.
Ne dois-tu sans faillir" appliquer cette règle?
Pourquoi ne cours-tu pas" te jeter sans délai
Dans un bassin glacial" dans un foyer brûlant?
MÉNÉDÈME
Et toi si ton plaisir" est ta morale unique
Pourquoi ne voles-tu" pourquoi n’égorges-tu
Pour subvenir au coût' des orgies qui te grisent?
POLYSTRATE
Tu ne veux le bonheur" ainsi pourquoi vis-tu?
Le Désir peut lui seul" justifier l’existence.
MÉNÉDÈME
Je serai malheureux" loin des festins lascifs
Mais du moins je mourrai" l’âme et l’esprit sereins.
POLYÈNE
Il est donc' je le crois" pareillement folie
De ne vouloir que jouir" ou de se mortifier.
ARCIBULE
Vous ne considérez" l’effet des prédicats.
Si je dis par hasard «Callias est homme blanc»
N’est-ce la quiddité" que revêt le sorite...
TOUS
Ha' ha' ha' ha' ha' ha...
POLYÈNE
Que veux-tu nous prouver?
POLYSTRATE
Mais il faut lui verser" une hydrie sur la tête.
MÉNÉDÈME
Tu n’es bon qu’à louer" Hélène ou Palamède.
POLYÈNE
Tout cela ne dit point" quelle règle adopter.
Pourquoi n’irions-nous pas" consulter Épicure?
Depuis l'année dernière" il a quitté Lampsaque.
Là-bas près du Jardin" se trouve son logis.
POLYSTRATE
Sagace idée" lui seul' convaincra Ménédème.
MÉNÉDÈME
À la philosophie" sans doute il mènera
Ce fou de Polystrate" allons-y' par Cybèle.
*
POLYÈNE
Salut! nous te louons, sage parmi les sages.
Pourrais-tu concilier" nos avis divergeants?
ÉPICURE
Salut' par Dionysos' quel tourment vous occupe?
POLYÈNE
Nous parlions entre amis" de ce qu’est la vertu...
MÉNÉDÈME
Cet écervelé dit" que dans son existence
L’homme doit s’abreuver" de plaisir et débauche.
POLYSTRATE
Ce fou-là sans raison" voudrait se mortifier
Ne tirer de la vie" que misère et douleur.
ÉPICURE
Désirez-vous conseil" ou souhaitez-vous plutôt
M’étourdir les tympans" d’une querelle absurde?
POLYÈNE
Pardonne leur passion" maître' ils sont encor jeunes.
ÉPICURE
Vous avez chacun tort" et tous les deux raison.
Croyez-vous que la peine" engendre la vertu?
Croyez-vous que débauche" entraîne aussi bonheur?
Tel homme au symposion" devient un assidu
Mais en désagrément" son ventre lui rendra
Bien plus qu’en vrai plaisir" lui donna son palais.
Tel aimant le pouvoir" s’octroie la tyrannie.
Depuis il ne dort plus" surveille tous ses proches
Soupçonne sans répit" le fer d’un intrigant
Pour mourir d’un poison" versé par son épouse.
De la triste Olympias" méditez l’existence.
D’abord elle séduit" Philippe en Phénicie
Mais après dix années" délaissée par du Roi
La voici qui prépare" un complot contre lui.
Puis elle fait périr" Cléopâtre et sa fille.
Dès la mort de son fils" la voici poursuivant.
L’aconit élimine" Eurydice' Arrhidée.
Mais quel fut son destin? Vous le savez' hélas.
Tous fuient sa cruauté" plus aucun ne l'aborde.
Sous les murs de Pydna" lors Cassandre l’achève.
Le vice n’est-il pas" la cause des malheurs?
MÉNÉDÈME
Cependant Olympias" malgré sa fin tragique
Put assouvir toujours" ses passions véhémentes.
ÉPICURE
Son existence fut" triste plus que sa mort.
Son justicier pour elle" était le bienfaiteur
Qui permit d'écourter ses terribles souffrances.
N'a-t-elle récolté" ce que fut sa conduite?
Les rapports orageux" d’un mariage malsain
Terreur de la vengeance" et frayeur des complots.
Souvent l’appréhension" plus que douleur afflige.
De la dépravation" l’on ne retire ainsi
Qu’un plaisir immédiat" avili par le trouble.
POLYSTRATE
Mais comment pouvons-nous" parvenir au bonheur?
ÉPICURE
Il suffit pour cela" de suivre la Nature.
Point n’est besoin pour moi" de palais' de mignons
Pour saisir Atonie" sentir Ataraxie.
Je fais de mon fromage" un repas somptueux
La règle est de jouir' oui" de la sobriété.
Soyez heureux toujours" et vivez dignement.
La Saga de l’Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol’Air - © Éditions Sol’Air - 2007