COMPLÉMENT VIRGULE


Il nous est apparu que le préalable à toute théorie de l'écriture nécessite de pouvoir indiquer sans ambiguïté la présence ou non d'un arrêt temporel dans le discours.

S'il est évident que les différents types de points, guillemets, tirets, signifient un arrêt temporel (quoique ce ne soit pas toujours le cas en poésie classique), la signification de la virgule apparaît beaucoup plus problématique, ce que traduit la variabilité des définitions qu'en donnent les dictionnaires courants, notamment si l'on compare la définition de l'Académie française et celle du Trésor de la Langue Française.

Voici par exemple la signification donnée à la virgule par quelques dictionnaires:
Académie Française 8th Edition (1932-5): indique la moindre des pauses
Trésor: sépare les membres d'une phrase ou indique une pause faible.
Robert: marque une pause de peu de durée, qui s'emploie à l'intérieur de la phrase pour isoler des propositions ou des éléments de propositions
Littré: indique la moindre de toutes les pauses.
Larousse: distingue, à l'intérieur de la phrase, des mots, des groupes de mots ou des propositions qu'il est utile de séparer ou d'isoler pour la clarté du contenu.
Office Québécois de la Langue Française: séparer des mots de même nature et des propositions à l'intérieur d'une phrase.
Certains dictionnaires (Académie, Robert, Littré) définissent la virgule comme marqueur temporel, d'autres uniquement comme marqueur syntaxique (Larousse, Office Québécois de la langue Française). Enfin, le dictionnaire Trésor propose une définition ambiguë. La virgule comme pause définie ainsi par l'Académie ne peut s'appliquer à tous les emplois réels de ce signe (notamment les interfaces sur élision, sur liaison potentielle, sur consonne finale). Ces cas nécessitent de négocier la charnière syntaxique par une inflexion vocale. Nous verrons par la suite comment pallier cette difficulté.

Le TLF, le Larousse laissent à l'initiative du lecteur de négocier la virgule par une inflexion vocale sans pause ou avec pause au niveau de la virgule. Cette solution, comme nous l'avons vu, entraîne l'inadéquation des pauses avec les interfaces lexicales. Une définition univoque de la virgule comme signifiant à l'égard du lecteur nous apparaît donc indispensable.

VIRGULE ET SYNTAXE

On peut remarquer que l'utilisation traditionnelle de la virgule par les auteurs, malgré certaines variations, est dévolue assez rigoureusement aux cas de charnières syntaxiques susceptibles de tolérer, sur le plan de la relation syntaxique, un arrêt temporel. Par exemple, un arrêt temporel entre des adjectifs est concevable (si toutefois l'interface le permet) alors qu'un arrêt temporel directement entre un nom et son verbe ou directement entre un verbe et son complément est incongruent, même si l'interface le permet. Il y a donc lieu de conserver ce critère de congruence syntaxique pour établir un arrêt temporel et ne pas inconsidérément ajouter des arrêts temporels de commodité sur des charnières syntaxiques qui ne le permettent pas.

Cet univers insignifiant' pénétrait dans mon inconscient troublé.
(incongruent car la charnière syntaxique où se trouve la coupe (après délirant) ne tolère pas l'arrêt temporel)


En pratique, on retiendra que partout où on pourrait mettre une virgule en écriture traditionnelle, un arrêt temporel est possible, si toutefois l'interface le permet, c'est-à-dire si elle se produit après un son vocalique.

Cet univers insignifiant, délirant, pénétrait dans mon inconscient troublé.

peut s'écrire identiquement en écriture euphonique:

Cet univers insignifiant, délirant, pénétrait dans mon inconscient troublé.

ou

Cet univers insignifiant' délirant, pénétrait dans mon inconscient troublé.

En écriture euphonique de la prose, on a souvent intérêt, pour éviter un discours haché (sauf si c'est un effet spécifique que l'on recherche) à remplacer les virgules par des coupes intonentielles, même si l'interface permettrait un arrêt temporel. Dans cet exemple, la 2ème version paraît préférable. Et, en cas de listes de termes de différents types grammaticaux (adjectifs, participes...), il est généralement plus seyant de situer l'arrêt temporel après le dernier terme de l'énumération (dans cet exemple, après délirant plutôt qu'après insignifiant).

Relativement aux charnières syntaxiques, nous pouvons énoncer la préconisation suivante:

On remarquera cependant que dans la réalité de la lecture, de nombreuses respirations se réalisent en dehors des virgules (parmi les interfaces sans point, on rencontre 45% de pauses sur virgule et 55% sur interface sans ponctuation), donc en dehors des charnières syntaxiques que nous avons considérées comme congruentes, cela pour limiter la longueur de syntagmes incompatibles avec la capacité respiratoire. Au contraire, certaines virgules ne sont pas respectées en tant qu'arrêt temporel (23%). Dans la pratique lectorale, la congruence entre charnière syntaxique et arrêt temporel est donc relativement peu respectée. Nous verrons dans le paragraphe suivant comment l'écriture euphonique vise notamment à rétablir ce rapport de congruence.

Certaines incises où l'on rencontre la virgule au niveau de liens d'interconnexion (prépositions, conjonctions) gagneraient, nous semble-t-il, à être marquées par une inflexion vocale plutôt que par une pause.
Ce comportement, qui devenait constant, provoquait leur séparation.
ce que permet d'indiquer l'écriture euphonique:
Ce comportement' qui devenait constant' provoquait leur haine.
Nous trouvons environ pour la prose littéraire environ 10% d'interfaces avec virgule suivie de "qui", un nombre plus faible, mais non négligeable avec des prépositions comme "dans", des conjonctions comme "ou", "dont". Nous trouvons 6% d'interfaces avec virgule suivie de "et".
L'on rencontre parfois, quoiqu'assez rarement, une virgule sur des liens d'interconnexions (préposition ou conjonction) sans qu'il s'agisse d'incise. Par ailleurs, il semble que ces valeurs statistiques puissent varier considérablement d’un auteur à l’autre, par exemple, pour “qui” associé à la virgule dans quelques extraits que nous avons analysés, on trouve aucune occurrence chez Proust ou Laclos, 2 fois plus chez Zola et Maupassant que chez Balzac et 3 fois plus chez Verne. Ces cas gagneraient seraient certainement plus propices à inflexion vocale plutôt qu'un arrêt temporel.
Voici quelques exemples:
L’air glacé de la cour vint rafraîchir la chaude atmosphère de ce cabinet, qui exhalait l’odeur particulière aux bureaux. (La maison-du-chat-qui-pelote - Balzac)
Son attention se portait particulièrement au troisième, sur d’humbles croisées dont le bois travaillé grossièrement aurait mérité d’être placé au Conservatoire des arts et métiers pour y indiquer les premiers efforts de la menuiserie française. (La maison-du-chat-qui-pelote - Balzac)
Nous buvions notre chocolat, quand nous entendîmes la sonnette. (Le Diable au corps - Radiguet)
...les purgeurs furent ouverts, la vapeur siffla au ras du sol, en un jet assourdissant. (La bête humaine Zola)
Sur une statistique de 1000 interfaces, il apparaît que la virgule en prose littéraire est interprétée comme arrêt temporel dans 82 % des cas. Le type d'interface n'intervient pas comme déterminant de la respiration ou non. Par exemple, parmi les interfaces sur virgule, on rencontre 15 % d'interfaces e,V sur respiration et 12% interfaces d'élisions prononcées, valeurs assez proches. Par ailleurs, en cas d'interface e,C, on rencontre 81% de pauses
L'extrait suivant, très significatif, montre que la virgule chez les déclamateurs reste étroitement associé à un arrêt temporel (P : pause)
Ils étaient cinq, P aux carrures terribles, P accoudés à boire, P dans une sorte de logis sombre qui sentait la saumure et la mer. (Loti Pêcheurs d’Islande lu par Victoria sur litteratureaudio.com)
Par une matinée pluvieuse, P au mois de mars, P un jeune homme, soigneusement enveloppé dans son manteau,... (Balzac La maison-du chat-qui-pelote lu par Nicole delage sur livraudio.com)
On constate sur cet exemple, que la déclamatrice réalise un arrêt temporel au niveau d’une élision: “pluvieuse au” (obéissant en cela à la ponctuation interprétée en tant qu’arrêt temporel) et elle réalise également un autre arrêt temporel sur une interface terminée par une consonne “mars”. Pour cet exemple, l'établissement d'inflexion vocale au lieu de pose, permettant les élisions, apparaît nettement plus congruent.

Discussion sur la détermination des arrêts temporels par l'auteur

Plusieurs hypothèses peuvent être envisagées pour expliquer comment l'auteur, plus ou moins consciemment ou intuitivement, établit la détermination des virgules. Il peut se déterminer en fonction des pauses qu'il veut obtenir de la part du lecteur, mais il peut en réalité plutôt considérer la virgule comme marqueur syntaxique, légitimant en cela la définition du dictionnaire Trésor. En cela, il peut aussi/surtout être fortement influencé par les règles qu'il a vu appliquées antérieurement chez ses confrères dans la littérature, s'appuyant plutôt, elles aussi, sur la définition du Trésor. Par ailleurs, on pourrait penser que le choix de l’auteur pour rythmer son texte par des arrêts temporels ne doit pas être dicté par une prétendue règle grammaticale indiquant les charnières syntaxiques permises ou prohibées pour ces arrêts temporels. Le rythme de la phrase, ponctué par les arrêts temporels, pourrait être considéré comme un choix d’écriture qui appartient à l’auteur, de même qu'il choisit son vocabulaire, qu'il choisit d'écrire le temps de ses verbes... Il en est le seul maître. En revanche, une règle grammaticale, notamment de ponctuation, doit s'appliquer sur le sens convenu d'un signe de manière à ce que toute la communauté puisse s'y référer sans ambiguïté, ce qui n'est malheureusement pas le cas pour la virgule en raison de la dénotation différente entre le Trésor et l'Académie Française.

Arrêts temporel en prose et en poésie

On remarquera que la présence d'arrêt temporel pour des cas excluant une ponctuation est le propre de la poésie, les fins de vers servant à indiquer ces pauses, en l'absence de ponctuation. On peut légitimer en poésie ces poses réalisées sur des charnières syntaxiques incongruentes au regard de la prose, par l'existence en poésie d'un rythme propre.
C’est en vain qu’au Parnasse un téméraire auteur
Pense de l’art des vers atteindre la hauteur :
L'on ne pourrait écrire en prose: C’est en vain qu’au Parnasse un téméraire auteur, pense de l’art des vers atteindre la hauteur.
Un autre effet, plus secondaire, peut intervenir. Dans une présentation sous forme de poésie, la pause en fin de vers, lorsqu'une ponctuation ne se justifie pas, est formalisée par un retour à la ligne sans ponctuation, ce qui induit un sentiment de suspension positif alors que le signe de ponctuation en prose induit une rupture de la linéarité. Cette différence graphique, qui peut paraître accessoire, n’en a pas moins d’importance dans l'effet ressenti.
Après de nombreuses expérimentations orales, il nous est apparu que la pratique de la prose traditionnelle (notamment l'évitement des virgules directement entre sujet et verbe qui est le cas le plus courant) était préférable pour la prose euphonique. Elle restitue mieux la nature prosodique du texte en liant les charnières les plus intimement liées. Place de la virgule et structure linéaire du texte nous semblent représenter l'éthique fondamentale de la prose par rapport à la forme poétique, son style spécifique. Néanmoins, chaque auteur, comme nous l’avons dit, peut en décider selon son choix esthétique.
Par la pratique de l'écriture euphonique en prose, on s'apercevra qu'étendre les cas d'arrêt temporel plus largement que dans le cadre traditionnel permet de résoudre certaines contraintes d'écriture. L'auteur peut être tenté d'y recourir. Pour notre part, nous pensons que l'on doit rester prudent à l'égard d'une telle solution.

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