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LA JEUNE FILLE Vous alliez à Donaueschingen?LE JEUNE HOMME Là ou ailleurs. En fait, je ne sais pas vraiment où je vais. Je voyage, c'est tout ce que je peux dire.LA JEUNE FILLE Lorsqu'on voyage, c'est que l'on poursuit un but.LE JEUNE HOMME C'est surtout une illusion.LA JEUNE FILLE Que voulez-vous dire?LE JEUNE HOMME Si je vous dis que je suis en voyage d'affaires, le monde vous apparaît stable et bien solide. Tous les éléments de l'existence deviennent nécessaires : le cocher, la diligence, la ville même de Donaueschingen. Au contraire, si je vous déclare ne pas savoir où je vais ni pourquoi, tout se met à flotter, un malaise indéfinissable s'installe. Tout devient gratuit, arbitraire. Alors, oui, je le dis, je le déclare, je suis en voyage d'affaires.LA JEUNE FILLE Mais vous mentez si vous dites cela et que ce ne soit pas vrai.LE JEUNE HOMME Ce mensonge n'est-il pas nécessaire à maintenir la validité du monde humain? D'ailleurs, ce qui importe, c'est ce qui est dit en cet instant. La réalisation ultérieure n'a aucune importance puisque le futur n'existe pas encor. Je ne suis pour vous qu'une image, la simple concrétisation d'une idée qui bientôt s'évanouira dans votre conscience.LA JEUNE FILLE Vous avez peut-être raison, mais poursuivons néanmoins, si vous le voulez. Peut-être votre image acquerra quelque consistance en mon esprit. Vous voyagez donc toujours.LE JEUNE HOMME Oui, ou plutôt je ne voyage pas, je fuis. Pardon, c'est vrai, j'avais déjà oublié. J'effectue une série de voyages d'affaires.LA JEUNE FILLE Vous avez de la chance.LE JEUNE HOMME Vous croyez?... Oui, j'oubliais... bien sûr j'ai de la chance. N'est-il pas extraordinaire de voyager?LA JEUNE FILLE Moi, je demeure en ce lieu. Je ne vois jamais personne.LE JEUNE HOMME Vous habitez cette contrée?LA JEUNE FILLE Peu importe où j'habite. Peu importe aussi qui je suis. J'ai l'apparence d'une jeune fille, cela n'est-il suffisant? Je suis là, vous êtes là, et le reste du monde est sans importance.LE JEUNE HOMME Vous avez raison. Les objets que nous voyons existent-t-ils dès que nous ne portons plus notre regard sur eux? Qu'importe aussi mon nom et votre nom. Qu'avons-nous besoin de nommer des êtres, des objets? Avons-nous si peur qu'ils se diluent dans l'incompréhensible? Peut-être faut-il oublier leur fonction pour les considérer dans leur nudité primordiale........................................................................................................ |