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RÉCRÉATION À peine le prof de math est-il sorti que Claudia se met debout sur une chaise.-Les filles, on reste là et on fait un défilé de mode. -Ouiiiii, crie toute la classe. -Mais qu'est-ce que c'est? dis-je à Stella. -Tu vas voir, ne bouge pas. Soudain, toutes les filles s'activent. Milena et Katarina déplacent les tables pour faire de la place. Ornella et Nelia rangent les chaises sur le devant. Bientôt, tout est prêt. Les filles s'asseyent. Face à elles, Veronica et Angelica se trouvent devant le bureau avec un petit papier. Stella m'explique: "Ce sont les juges". -Qui commence? -Hé bien, toi, répondent les filles. Tout le monde a fait silence. Virginia s'avance, d'abord en hésitant. Elle est habillée dans une longue robe de velours noir. On dirait une fourrure de loup. Je dis à Stella: -Elle a une robe vraiment super. -Chut, me dit-elle, un doigt sur la bouche, ce n'est pas tellement la robe qu'il faut admirer. -Et quoi alors? Stella me chuchote à l'oreille dans sa main. -C'est la fille. -Ha... Virginia fait quelques pas en tournant sur elle-même. Puis elle passe très près de nous, je vois sa belle chevelure noire qui se détache de sa peau blanche. Elle fait voler sa robe en tournant une fois de plus. Un cri d'admiration monte. On a l'impression qu'il y a une espèce de halo autour d'elle. Si on voulait la toucher, on ne pourrait pas. On dirait qu'elle ne repose presque pas sur le sol, Virginia, comme si elle ne pesait rien. -Ouaaaou. -Wirklich süss! Les deux juges écrivent sur leur papier. Ensuite, c'est Natalia qui passe. Elle porte une robe blanche en mousseline et surtout je remarque qu’elle a une superbe natte - puisque c'est la fille qu'il faut admirer, m'a dit Stella. Sa démarche est plus décontractée que celle de Virginia. On a l'impression qu'elle se déplace naturellement. Ses gestes sont gracieux sans qu'elle essaie de créer le moindre effet. C'est curieux. Ses yeux restent dans le vague, on dirait qu'elle ne voit rien ou plutôt que son esprit demeure dans une rêverie indéfinissable, loin, loin du monde. Puis passe Claudia. Elle porte une belle robe espagnole rouge avec des volants blancs. Claudia, c’est encore autre chose. Elle marche la tête haute, on a l’impression qu’elle est maîtresse de tout ce qui l’entoure, du monde entier. C’est une vraie princesse. Si on ne la connaissait pas, on n’oserait jamais lui adresser la parole, surtout quand on croise ses prunelles violettes. Je sens un frisson passer sur toute l’assistance. Puis vient Soniouchka, c’est la rousse à la queue de cheval et aux taches de rousseur. Elle est très très fine, très très élégante. Elle paraît fragile. On a l’impression que sa beauté, c’est une chose miraculeuse que presque rien pourrait détruire. On dirait que son corps, c'est une matière particulière, pas de la chair, on ne sait pas ce que c’est. Puis vient Natacha. Natacha, c’est tout l’inverse. Elle a des formes très arrondies, charnues. On croirait sentir sa main, ses bras, ses jambes. Et son regard est tellement doux, une douceur qu’on ne peut pas imaginer. C’est curieux, quand on voit une fille, on a l’impression qu’il ne peut pas exister de beauté au-dessus de la sienne, et quand on voit la suivante, on pense la même chose à propos d’elle. C'est la première fois que je regarde vraiment des filles. C'est drôle, je le découvre aujourd'hui. Jusque là, j'avais vu des centaines de filles, mais en fait je ne les avais pas regardées. Je n'avais aussi jamais remarqué qu'il puisse y avoir autant de sortes de beautés différentes. Je pense à mon cousin qui me disait un jour: "S'il n'y avait que des gens beaux, ce serait une catastrophe car ils seraient tous identiques, ce serait un clone". Je crois que c'est exactement l'inverse. Enfin, les juges délibèrent. Veronica, la première juge, se lève et déclare: "Aujourd'hui, c'est Virginia qui a gagné". Aussitôt, les filles portent la gagnante et la font monter debout sur une table. Elle est toute rouge, Virginia. On l'applaudit. Tout le monde fait "Ouaaaaou". Ce qui se passe, c'est incroyable. Il y a des filles qui crient avec un cri aigu sans pouvoir s'arrêter. Ornella est toute tremblante, Ludmilla secoue la tête dans tous les sens, ses longs cheveux noirs ondulent sur son dos comme des serpents. Veronica tire sur son chemisier dans tous les sens avec ses deux mains, elle va l’abîmer, elle va le déchirer. Il y a un bouton qui craque. Mais qu’est-ce qu’elle fait, Veronica? Cristina prend sa robe avec ses deux mains et la relève tout d'un coup. L'espace d'une seconde, on a vu ses longues jambes blanches jusqu'à la culotte. Paquita reste totalement immobile, ses yeux sont dilatés, j'ai peur qu'elle s'évanouisse. Katarina regarde intensément Virginia. Qu'est-ce qui se passe? Elle se met à pleurer. Je ne sais pas pourquoi elle pleure, Katarina. Virginia se cache le visage dans ses mains. C'est un délire de cris et d'agitation dans la classe, je n'en reviens pas. Je suis obligée de me boucher les oreilles avec les mains. ...................................................................... |