MÉDITATION À L’ERMITAGE

C’est un lieu perdu, solitaire
Vallon déserté, désolé
Que l’oeil de Yawéh seul contemple
Mousse verdâtre et lichen gris
Coudriers chétifs, herbes folles
Genêts, broussailles et pierrailles
Plantes rabougries, desséchées
D’un sol pauvre, engeance malingre.
Là, près d’une croix, un vieux banc
Là, parmi les chênes rustiques
L’on aperçoit une chapelle
Moellons grossiers mal équarris
Que réunit une chaux maigre.
Nulle fantaisie ne l’égaie
Nulle décoration ne pare
Ses piliers nus, ses voûtes basses
Mais au fond de la crypte obscure
L’on sent frémir une présence.
Non loin, sur le bord d’un coteau
S’adosse un ancien monastère.
Les moines aux champs dispersés
Confiant la garde à Jehova
L’ont quitté sans verrouiller l’huis.

Dépouillement, recueillement
Tout semble ici pieux, religieux.

La campanule est encensoir
Le banc de granit reposoir
Le mélilot répand son baume.
Le rayon solaire est mystique
Le zéphyr est haleine d’ange.
La cascatelle au vent projette
La bénite pluie de ses gouttes
Sur le front des rochers pensifs.

Rien ici ne paraît changé
Depuis la primitive aurore
Quand par la main du Créateur
Naquit le monde vagissant.
Dix millions d’années, croirait-on
Pourraient vainement s’écouler
Sans que rien ne se corrompît.
Tout semble en ce lieu hors du Temps
Nul cri, nulle voix ou murmure
Ne troubleraient cet air si calme.
Nul souffle n’éploierait cet arbre.
Nul ouragan, nulle tempête
N'ébranleraient cet édifice.

Ô toi, promeneur sans respect
Que ton esprit, là, se ressource
Dans le bon, dans le vrai, le pur
Qu’il retrouve un écho lointain
De l’Eden et du Paradis.

Ô, devant ce témoignage humble
De ferveur, de miséricorde
Marchand, fuis, la vergogne au front
Toi, sculpteur, lâche ton ciseau
Toi, scribe, efface ton grimoire
Poète, abandonne ton luth
Souverain, jette ici ton sceptre
Conquérant, dépose ta lance
Vous tous rois, savants, potentats
Prosternez-vous, inclinez-vous.

Combien dérisoire est la ville
Devant ce paisible ermitage
Combien risibles apparaissent
Côteries, négoce et complots
Richesse, argent, gloire et pouvoir.
Toute vanité capitule
Devant cette simplicité.
La grandeur est ici chétive
L’orgueil devient humilité
La prospérité pauvreté.

En cet exil, écrits, discours
Notions, concepts, catégories
Dégonflés, perdent signifiance.
Que sont verbe, idée, pensée, gnose
Vaine fumée, clameur futile
Balbutiements de l’Ignorance
Masqués sous le faux nom de Science.
Qu’est la Terre, astre minuscule
Dans le giron des galaxies?
Qu’est le soleil, cette bluette
Parmi les milliards d’univers?
Que sont Matière, Espace et Temps?
Rien en vérité ne sépare
L’instantané, l’Éternité
Le photon, l’amas sidéral.
Qu’est l’Homme, insecte misérable?
Va-t-il encor longtemps survivre
Subir avant de s’effacer
L’Apocalypse foudroyante
La vile dégénérescence?

Tout devient plus simple en ce lieu.
Sans calcul et sans rhétorique
Tout algèbre enfin se résout.
La grande face énigmatique
Devient transparente évidence.
Vivre ici jusqu’au jour suprême
S’oublier, s’oublier, briser
Le cycle infini des souffrances
Traquer jusqu’au fond de nous-même
Lâcheté, Fierté, Corruptions
De son âme extirper la pieuvre
Du vouloir-vivre et du plaisir
Nier sensations, émotions
Rejeter pulsions et passions
Forcer la frontière infrangible
Séparant le Soi du non-Soi
N’être plus rien, bannir l’ego
Pervertissant notre conscience
Diluer son Moi dans le Tout
Ne plus voir d’humain, d’animal
Se perdre au sein de l’anonyme
Ne plus parler, ne plus penser
Devenir plante et minéral
Se dissoudre au sein des atomes
S’anéantir, s’annihiler
Dans ce rocher, dans ces genêts
Parvenir à l’état parfait
De l’extatique indifférence
De l’absolue béatitude.

Pourquoi vivre et pourquoi subir
Durant sa morne destinée
L’écheveau sans fin des tourments
Si tout finit par s’évanouir
Dans le silence du tombeau?
Pourquoi vivre, hélas, ressentir
Jusqu’à l’instant de l’agonie
Peines et joies, bonheur, malheur?
Que vaut l’éphémère existence?
La pétulante chair bientôt
Sera squelette, ossements froids
Le suaire au lieu du soyeux drap
Couvrira l’éternel sommeil
De l’écervelé qui jouissait.
La joie brusquement devient deuil.
La fête est bientôt funérailles.
Le cortège nuptial, bientôt
Cède place au noir corbillard.
L’orgastique ivresse des corps
S’évanouit dans l’affre mortuaire
Le baptême et l’extrême-onction
Dans le tourbillon se rejoignent.

Ô mort, toi seule est vraie, toi seule
Séduisante, est l’amante unique
Dont l’émollient baiser, glacial
Délivre un jour de tous ses maux
Notre âme au terme du périple.

Ainsi, je songeais, immobile
N’osant rompre l’instant magique
De ma sombre méditation.
La clarté du jour déclinait.
La grâce descendait sur moi.
C’est alors que dans le silence
Troublant à peine l’air serein
Le chant psalmodié par les moines
Liturgie sans verbe ni sens
N’exprimant tristesse ni joie
De la Terre en déréliction
Monta lentement vers l’Unique.

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