AU COIN DU FEU

   Nous demeurions cois comme si aucun de nous deux par une parole sacrilège ne voulût briser la magie de ce moment merveilleux qui demeurerait éternellement inscrit dans notre mémoire. Enfin, Natalia, d'un geste lent, leva les yeux vers moi et me sourit. Je me tournai vers elle pour l'interroger de mon regard sur l'opportunité d'entamer une conversation. Elle me fit Chut en posant un doigt devant ses lèvres, geste qu'elle accompagna d'un nouveau sourire tendre comme pour adoucir l'interdiction qu'elle m'intimait et s'en excuser. Nous restâmes encore un long moment ainsi. Natalia, rêveuse, demeurait plongée dans un songe profond. Je me gardai naturellement d'interrompre sa méditation. Je comprenais également que seul un mot prononcé par ses lèvres pouvait harmonieusement succéder au silence alors que ma voix plus grave et plus rauque l'eût détruit comme un son vulgaire effarouche un concert d'ange. C'est alors qu'elle murmura: Savez-vous..., mais son discours demeura en suspend comme si elle eut voulu prolonger encore la magie du silence et mieux ainsi la faire percevoir par cette interruption.
-Savez-vous qu'aux temps très anciens, à la veillée, les villageois contaient de vieilles légendes.
-Oui, je sais.
- ...de très très vieilles légendes.
   Natalia marqua un nouveau silence.
-On dit...
-Oui...
-On dit qu'une nuit... les loups-garous ululaient sous la bise hivernale. Dans la forêt profonde, un chevalier frappa de son épée un rocher maudit...
-Aaah... et que se passa-t-il?
-Alors, il se produisit une chose merveilleuse...
-Une chose merveilleuse, laquelle?
-Je ne sais pas. D'ailleurs, cela n'a aucune importance. On dit aussi...
-Oui, que dit-on encore?
- ...qu'une bête horrible soulevait les dalles des tombes pour dévorer l'âme des morts.
    En prononçant ces mots, Natalia, brusquement, avait levé les bras et recourbé les doigts vers le bas pour simuler des griffes. Ses yeux s'étaient agrandi pour mieux évoquer l'horreur, mais au lieu d'imaginer un visage épouvantable, je ne voyais que la métamorphose d'un mode de beauté en un autre.
-Ce devait être un lutin, hasardai-je?
-Certainement, répondit Natalia, prenant un air sérieux.
   Puis elle me regarda furtivement, et, changeant de ton:
-Vous ne savez pas de légende?
-Je ne crois pas.
-Essayez d'en trouver une, allez-y, essayez.
   En vain, je réfléchis quelques instants et crus devoir capituler, mais le regard interrogateur de Natalia fixé sur moi me signifiait qu'elle exigeait absolument une réponse. Alors, saisissant une idée banale qui me traversait l'esprit, je me lancai résolument.
-Il était une fois dans un vieux château...
-Vous voyez, c'est bien, continuez.
- ...une princesse qui se lamentait dans sa tour...
-Votre voix, votre voix, plus... enfin vous voyez. Recommencez.
- ...une princesse qui se lamentait dans sa tour...
-Oui, c'est presque cela, encore une fois. Plus grave au milieu de la phrase et diminuendo, diminuendo.
- ...une princesse qui se lamentait dans sa tour...
-Oui, oui, c'est cela. Encore, encore.
   Natalia m'implorait presque d'une voix langoureuse, les yeux à demi fermés d'aise.
- ... une princesse qui se lamentait dans sa tour...
-Haaaa.
   Alors qu'elle était abandonnée, les yeux clos, Natalia sursauta:
-Mais... est-ce qu'elle jouait de la harpe?
   Je fis mine de réfléchir un moment et répondis d'un air assuré:
-Elle jouait de la harpe effectivement.
-Une harpe à clavier?
-Evidemment, m'empressai-je d'ajouter, bien que je n'imaginai guère ce que pût être un tel instrument.
   Cette idée parut la rassurer comme si le fait que cette harpe, hypothétique pourtant, fût à clavier revêtait une importance capitale.
-Très bien, continuez.
-C'est alors...
   À peine avais-je poursuivi que Natalia sursauta de nouveau et me dit d'une voix impérieuse, le regard inquisiteur:
-Et... comment était-elle cette princesse?
-Heu, blonde, très blonde avec des yeux bleu-gris, je crois, lui répondis-je en la considérant.
-Vous croyez ou vous en êtes sûr.
-Heu, j'en suis sûr.
-Oui, mais de quelle longueur étaient ses cheveux? ajouta-t-elle en fronçant les sourcils.
-Heu, très longs.
-Oui, mais, de quelle longueur - exactement?
-Heu, exactement? dis-je, espérant échapper à sa question.
-Oui, très exactement, souligna-t-elle.
   Hésitant, je dus montrer la longueur avec ma main sur ma poitrine tout en considérant la pointe de ses mèches qui épousaient ses seins.
-Là, jusqu'ici.
   Jusqu'ici?, répéta-t-elle d'un ton étonné comme si elle ne pouvait pas croire que des cheveux fussent aussi longs. C'était pourtant bien la longueur des siens que j'avais montrée.
-Oui, bredouillai-je, décontenancé.
-Et cette princesse... elle était belle?
-Belle, oui, extraordinairement belle, murmurais-je d'un ton rêveur comme un aveu, en faisant mine de contempler l'âtre.
-Haaaaa, dit Natalia en fermant les paupières de volupté, mais elle détourna vite la tête, pour éviter sans doute que je ne lise en son visage l'effet produit par ma réponse. J'eus l'impression qu'elle atteignait une sorte d'état orgastique.
-C'est alors qu'une fée apparut à son carreau...
   Maintenant, Natalia demeurait les paupières closes comme si elle se fut endormie. Interdit, je décidai de poursuivre l'histoire, ou du moins d'essayer.
-La fée lui dit: Pourquoi pleures-tu, belle princesse?
   Je m'arrêtai un moment. Natalia demeurait toujours dans un état extatique.
-Mon coeur est triste, triste à mourir...
   Soudain, elle sursauta, et moi aussi par effet de surprise.
- Legato, legato, legato, scandait-elle avec ses avant-bras contre le sofa cependant que sa chevelure était toute parcourue de tressaillements. Là, reprenez à partir de Pourquoi, et morendo, morendo poco a poco.
    Elle avait débuté sa phrase sur un ton ferme et l'avait achevé sur une nuance d'une douceur infinie comme si en un instant son humeur se fut transformée mystérieusement.
-Pourquoi pleures-tu, belle princesse? Mon coeur est triste...
-Reprenez à Mon coeur et pianissimo, con melancholia.
-Mon coeur est triste, triste à mourir...
    Faute d'inspiration, je ne parvins pas à poursuivre et demeurai silencieux, un peu embarrassé. Natalia se taisait toujours. Je ne savais pas si elle songeait, si elle était assoupie ou bien si elle avait atteint un nouvel état orgastique. Au bout d'un moment, elle rouvrit les yeux comme si elle s'éveillait d'un songe profond.
-C'était bien, c'était bien, votre histoire. Mais il se fait tard. Je suis toute engourdie. Je sens que le sommeil commence à clore ma paupière. Il est temps, je crois, que nous allions rejoindre notre couche afin de sacrifier au sommeil bienfaisant.
....................................................................................................................................

Valid HTML 4.01 Transitional