RÊVES D'HIVER
Mon regard se porta sur la seconde porte. Je l'ouvris sans plus attendre. Une vaste pièce carrelée du sol au plafond m'apparut. Elle me communiqua immédiatement une indicible sensation de fraîcheur, d'espace, de vacuité. Il s'agissait d'une salle de bains commune comprenant une enfilée de douches, de baignoires et de vasques. Toutes ces excroissances porcelaniques m'évoquaient le contact aqueux ainsi que la nudité des corps. Elles semblaient s'étaler presque effrontément, offrant leurs formes lourdes, opulentes, presque embarrassées d'elle-même comme de gros vers blancs repus. Je m'approchai d'une vasque et observai la robinetterie dont les chromes surenchérissaient encore cette impression de luxe et de faste. J'aurais voulu voir l'eau remplir la baignoire, mais je ne désirai pas tourner le robinet car il me semblait que le bruit du liquide circulant dans la conduite et celui de sa chute au fond du récipient eussent détruit ce beau rêve minéral de paresse et de volupté oisive. Au sommet des murs, les vasistas en verre translucide tamisaient une lumière diffuse, protégeant ainsi ce lieu des regards indiscrets. Je m'avançai pieds nus sous les récepteurs de douche en abandonnant sur le bord mes mules fourrées. Une bouche d'aération devant laquelle je passai m'envoya dans les jambes un souffle d'air glacial comme si ce fut la brise par le hublot d'un paquebot. J'atteignis une baignoire dans laquelle je me coulai, imaginant mes membres abandonnés dans un bain moussant tiède, puis je m'assis contre la margelle et demeurai immobile. Je contemplai de nouveau la pièce pour jouir encore une fois de toutes les impressions que m'envoyaient, sous un angle différent, les vasques et les bidets. Ils m'apparurent métamorphosés. L'on eût dit des icebergs échoués, détachés d'un inlandsis dérivant sur la mer du carrelage aux reflets glauques. Puis une autre image à son tour s'imposa dans mon esprit. Je voyais, ancrés dans un lagon, des vaisseaux surréalistes dont les gouvernails géants étaient les robinets à ailettes. De la pièce émanait une atmosphère marine de grand large si bien que je me crus à l'intérieur d'une barque sur l'océan, d'un esquif bercé par la houle. L'idée me vint de me dénuder. J'y renonçai cependant, me contentant d'imaginer cette action, quoique j'y parvinsse difficilement, car je connaissais mal mon corps depuis mon séjour en ce monde.