C'est au crématorium de Strašnice que je trouvai le plus beau fleuron de l'activité funéraire. Une immense esplanade, monumentale, solennelle, majestueuse conduisait à un prytanée devant lequel une large vasque livrait au ciel sa béance. Cette surface plane, rectiligne, géométrique, évoquant le néant, paraissait absorber les masses qui en traçaient la limite incertaine et lointaine. L'absence primait sur la présence, la vacuité sur la plénitude. Parvenu près de la fontaine, une méditation mélancolique me saisit. Je contemplais la gerbe qui, sempiternellement montait et descendait, m'évoquant de multiples allégories. Ainsi, le suprême effort de cette ascendance, laborieux, douloureux, se terminait en un écroulement inéluctable selon un cycle indéfini. Ainsi, toute élévation de l'âme vers la transcendance retombait dans la déchéance, tout élan vers la sublimité se résorbait dans la médiocrité. Ainsi, tout retournait à la Terre primitive. Ainsi, toute énergie se résorbait dans l'atonie. Ainsi la Vie était nécessaire pour alimenter la Mort et la Mort nécessaire pour générer la Vie... Mais il viendrait un jour où cette onde cesserait de s'épancher, un jour où l'éclat du soleil s'amenuiserait, définitivement, irrémédiablement, un jour où les sources épuisées se tariraient, les fleuves s'arrêteraient de couler, un jour où le vent cesserait de souffler, les volcans de tonner, les nuages de se gonfler, les éclairs de jaillir, un jour où la mer, figée par le froid, cesserait son barratement contre les rivages. Ce jour, ce jour suprême, toute clarté s'éteindra, le désert s'étendra, toute créature disparaîtra, toute plante, tout animal. Tout se fondra en un engloutissement silencieux, définitif, muet. L'ombre recouvrira les oeuvres humaines, villes, routes, champs, palais, châteaux, barrages, ponts, viaducs, ports, digues... Alors, pâle, blafarde, livide, la dernière aurore se lèvera pour engendrer le dernier crépuscule. Le dernier oiseau sur la dernière branche égrènera son dernier chant sur la morne solitude...
À l'intérieur, je fus accueilli par une hôtesse revêche qui m'interpella d'un ton hautain comme si elle fut Perséphone elle-même, la maîtresse des lieux. Je ne compris pas son apostrophe laconique, mais elle devait être du genre: « Monsieur, vous cherchez... » Lorsque je prononçai le patronyme Karel-Patrik Furský et que je tendis la carte de recommandation, elle se radoucit miraculeusement comme si j'avais énoncé le nom d'Hadès en personne – mais n'était-ce pas le cas? Et elle m'accompagna dans l'établissement avec la docilité d'une apparitrice, m'adressant de temps à autre un sourire contraint dont je tirai la plus extrême jouissance.
Alors, je me sentis pénétré par la féerie enchanteresse des dorures, argentures, chromures. Je me sentis submergé par l'omniprésence de la verdure dispersée parmi les parements métalliques, les pavements minéraux. C'était un rêve merveilleux de beauté, de luxe, où, attendrie, l'âme accablée s'abandonnait, rassérénée, rassurée.
C'était un spectacle réconfortant qui emportait l'esprit dans une douce méditation. L'opulence n'était pas prodigalité, mais générosité, la magnificence n'était pas ostentation, mais bienfaisance. D'une salle à l'autre se déployaient catafalques marmoréens, girandoles cuprines, colonnettes laitoniques émergeant parmi les orbes de feuilles veloutées. Là, c'était un jardin floral, un balcon végétal où gerbes, couronnes, bouquets offraient les mille nuances et les mille parfums de leurs corolles épanouies, jacinthe, seringa, myosotis, rubarbes, zinnias, oeillets, astilbes, alstromérias, pervenches, cyclamens, lys, gerberas, lupins... blancs, bleus, mauves, crème, ocre, violets, turquoise, jaunes... Les fleurs semblaient s'épancher en un muet conciliabule: Je te soutiens, Souvenir, souvenir, Ne m'oublie pas, ne m'oublie pas, Ne perdez pas courage, Mélancolie, mélancolie, Courage, courage, Oublie ta douleur, oublie ta douleur, Calme, sérénité... Là, c'était une magie de reflets tamisés, miroitements estompés, réverbérations atténuées sur un fond d'irisations mouvantes et fuyantes. Le regard incisif s'émoussait dans les translucidités incertaines des globes. Cependant, des tentures grises déroulées entre ces suaves magnificences, offraient l'image de la tempérance, de la modération évitant qu'elles ne dérivassent vers les excès de la débauche et de l'orgie. Le gris, mariage du blanc aveuglant et du noir angoissant, annihilait la violence de ces teintes crues qui l'avaient engendré. Le gris, discrétion, réserve, timidité, humilité. Gris de Payne, gris tourterelle, gris tourdille, gris souris. La couleur mercuréenne remplaçait ici la couleur azuréenne. Toute humeur se brisait dans sa neutralité, toute passion se pulvérisait dans son détachement. Le gris, n'est-il plus beau ton qui apaise l'âme, l'adoucit, l'attendrit? Tout cet apparat semblait un décor préparé pour le séjour des anges, des archanges, des séraphins dans une atmosphère baptismale et nuptiale. Mais en cette exubérance des inflorescences, des frondaisons mêlées aux effluves odoriférantes, en cette symphonie de suavités, cette profusion de la Vie chaleureuse et somptueuse, en ce décor paradisiaque, en cet Eden où tous les maux s'évanouissaient, en ce lieu béatifique où se noyait toute douleur, au fond, au fond, tout au fond, tapie, enfouie, terrée, la bête immonde, innommable, à la gueule puante et sanguinolante, aux yeux phosphorescents, la Mort.
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LE MEURTRE DE LA DÉSILLUSION