Alberto ne vit autour de lui qu'un vide sans fond, un espace où il n'était ni haut, ni bas, ni droite, ni
gauche, où rien n'existait. Puis, insensiblement, des lueurs pâles apparurent, des masses brumeuses,
des ombres se mouvant dans le silence. Une trouée vague se dessina, la trace d'un sentier qui luisait.
Alberto tenta de s'y engager. Marchaitil, avaitil des bras, des jambes? Pourtant une force paraissait
le mouvoir, accomplir les actes de sa volonté. À mesure qu'il progressait, le chemin
s'approfondissait, le paysage s'ouvrait sur une irréelle campagne. Alberto eut l'impression de mieux
percevoir son corps, il était bien luimême, quoiqu'il ne sentît pas précisément chaque partie de son
organisme. Lentement, il avançait, sans but, sans raison. Ses mouvements devenaient de plus en
plus faciles et rapides. Savaitil pourquoi il marchait? Pourtant il marchait.
Au loin, Alberto crut distinguer une lueur dans l'interpénétration des vapeurs troubles. Il se
dirigea vers elle. La lueur grandit, devint plus distincte, quoique toujours enveloppée d'une irisation
fluctuante. C'est alors que la masse sombre d'un manoir se dessina contre l'horizon plombé. Alberto
eut l'impression qu'il s'agissait d'un aboutissement, comme si cette bâtisse avait toujours été là pour
qu'un jour il la rencontrât. C'était ici que le menait son destin. Il parvint près de l'édifice. Là, il
s'arrêta un instant. Un étrange silence pesait sur ce lieu lugubre. Bien que noyé dans la pénombre, le
manoir ne lui parut pas sinistre, mais il semblait posé ainsi qu'une interrogation, une énigme
matérielle. Sa façade était construite de moellons chatoyant d'éclats micacés. Des clartés vacillantes
tremblaient aux carreaux fumés des lucarnes et des fenestraux. La porte, sans battants, ni ferrures,
se présentait comme un mur impénétrable. Il parut extraordinaire à Alberto qu'elle pût tourner sur
ses gonds et s'ouvrir, pourtant il avait peur qu'elle le fît soudain, par l'effet d'une puissance
mystérieuse. Qu'allaitil faire? Frapper ou continuer de marcher, mais où aller? Devant lui, le
chemin se dissolvait dans la nuit, derrière, il se fondait dans les éléments. Avant de se décider,
Alberto considéra plus attentivement le paysage. La campagne était morne, composée de masses
immobiles, sombres, où traînaient de vagues reflets. Leur teinte insensiblement variait de la rouille
à l'ocre, de la terre de sienne à la terre brûlée. Des nuées où scintillaient des éclairs blafards se
mêlaient à ce fond ténébreux, se figeaient, s'épaississaient comme si elles s'étaient peu à peu
solidifiées, engluées dans l'espace. Tout ce décor paraissait figé, pétrifié, mû par un effort avorté,
enrayé, mais incoercible, inexorable. On ne pouvait distinguer ni le sol, ni l'air, ni la terre, et toute
matière semblable à une émanation pâteuse ou pulvérulente semblait hésiter entre le solide, le
liquide et le gaz.
Enfin, Alberto se décida. Il s'apprêtait à frapper à la porte quand immédiatement elle
disparut. Il attendit, le cœur battant. Quel être allait d'un instant à l'autre surgir dans l'embrasure?
LA FLEUR DE GILGAMESH