LE CLUB DE DESSIN

Alberto contempla de nouveau la fillette: les mèches rigides, la peau lumineusement blanche, les yeux mauves. Le terme de beauté appliqué à cette créature lui parut insuffisant, indigent. Ce qu'elle suggérait se trouvait au-delà des mots, au-delà de l'idée. Pourquoi une telle beauté était-elle apparue dans notre monde, se disait-il? En observant les autres membres dans la salle, il remarqua pour la première fois que le teint des femmes était généralement plus blanc que celui des hommes. Il se souvint alors que dans les oeuvres picturales de la Renaissance les sujets féminins sont toujours représentés avec un teint de nacre alors que les hommes sont peints dans des tons plus vultueux tirant sur le fauve. Ainsi, dans les bacchanales, les carnations des ménades étaient plus claires que celles des faunes et silènes. La même différence apparaissait dans les compositions maritimes entre les néréides et les tritons. Bien qu'il eût le teint plutôt pâle par rapport à la plupart des hommes, Alberto eut l'impression de se sentir un métèque auprès de cette fillette.

Il jeta un regard sur le dessin de la pensionnaire et constata que celui-ci n'avançait guère, en revanche le sien n'avançait que trop vite. Nelia semblait à peine mouvoir sa main comme si elle avait peur d'effectuer le moindre geste.

Giorgio passait dans les rangs, rectifiait avec désinvolture les maladresses dans les dessins qu'il jaugeait d'un air blasé, de toute sa hauteur. Quelquefois, il se penchait sur le peintre amateur, lui prenait son pinceau dont il jonglait ainsi que d'une baguette magique et restait toute la séance sur sa toile. Embarrassé, le membre du club demeurait bras ballants, n'osant pas interrompre le maître. Parfois, Giorgio arpentait les allées d'un pas de plus en plus rapide. C'était le signal, on savait qu'à ce moment il allait "s'envoler". Alors, évoquant Botticelli ou Mantegna, il ne voyait plus les dessins. Au début, il commençait par louer abusivement le peintre qu'il avait choisi, mais peu à peu, il le critiquait, dénonçait ses insuffisances, ses plagiats, puis le dénigrait, vertement, véhémentement. Il trouvait trop de sienne dans les ocres, trop de vermillon dans les rouges, quant aux perspectives, elles étaient abominables... L'apologie déférente se terminait en diatribe impitoyable. Giorgio s'échauffait tout seul au milieu de l'assistance silencieuse, écrasée sous le poids de son érudition et la puissance de son souffle lyrique. Alberto l'admirait dans ces sommets où il lançait des propos grandiloquents, la face rubiconde, le regard allumé. Il était impérial, olympien tel Zeus tonnant au milieu des éclairs. On guettait les prémisses de son "décollage", c'était généralement une inflexion de voix plus aiguë, un frémissement imperceptible dans les doigts. Aujourd'hui, Giorgio avait jeté son dévolu sur Le Caravage. Il admira la grandeur, la puissance du "maître révolutionnaire", cependant sur un ton trop révérencieux pour être sincère. Il ne tarda pas à trouver trop de noir dans ses toiles, trop d'expression maladive dans ses sujets, trop d'inspiration macabre dans ses scènes. Trop, c'était trop. Il finit par le traiter de meurtrier de la Beauté. "Assassin, assassin, assassin", criait-t-il, brandissant les poings aux nues...

Lorsque Giorgio se fut tû, la réflexion d'Alberto se poursuivit. Rêveur, il considérait toujours la fillette. "Si je perçois cette idéalité qui se trouve en elle", se disait-il, "c'est qu'une partie de mon être lui correspond. Je ne porte pas en moi cette beauté, mais je la perçois, je reconnais sa singularité, sa valeur. Ce visage ne représente-t-il pas une évocation du "Paradis des poètes et des mystiques dont parlait le manuscrit?". Alberto se demandait comment la fillette pouvait ressentir elle-même cette harmonie qui imprégnait son propre corps, qui constituait sa propre chair. Chez cette fille, l'âme, était-ce la forme? Peut-on concevoir que sur Terre existent les êtres les plus merveilleux et les brutes les plus repoussantes? Un sentiment de tristesse soudain traversa l'esprit d'Alberto. Il pensait qu'au cours d'une journée, cette fille, qui était la beauté même, ne pouvait poser les yeux que sur de la laideur, ces tables, ce placard, là en face, tous ces gens qui étaient ici, lui-même. N'avait-elle pourtant pas le droit de ne côtoyer que des choses et des êtres qui soient à l'image de sa propre beauté? Alberto se rappela l'impression de malaise indéfinissable qu'il avait ressenti un jour lorsqu'il avait vu tomber une magnifique fleur d'azalée sur de la boue. Mais il y avait pire que la boue: tout ce que la civilisation crée, tous les objets utiles, artificiels, mais aussi notre corps, nos excréments. "Est-il admissible pour notre conscience qu'un homme urine sur un parterre de fleurs ou même sur une pelouse?", se disait-il. Cette question, que tout individu normal aurait jugée saugrenue, lui parut très sérieuse.

Pour la première fois, Alberto eut l'envie de peindre un personnage au lieu de ses éternels bouquets de fleurs, précisément cette fille pour fixer sa beauté. Il en eût été évidemment incapable. S'il devait représenter sur sa toile un monstre, il n'aurait qu'à promener son crayon un peu au hasard. Il était plus facile, ainsi, de représenter la laideur que la beauté. Celle-ci correspondait peut-être à une structuration supérieure de la matière. Notre sens esthétique serait un super-sens, union des autres sens, nous permettant de juger le degré de structuration du Réel, perception utile sans doute à notre préservation, ce qui expliquerait son émergence au cours de l'Évolution.

La séance se terminait. Les membres du club sortirent l'un après l'autre. Nelia rangea son matériel avec beaucoup de soin et de délicatesse comme si ses doigts touchaient à peine les objets. Lorsqu'elle sortit, son visage fut illuminé d'un sourire qui figea Alberto. Mais il n'aurait pu dire si ce sourire s'adressait à lui ou s'il était une émanation naturelle de la fillette semblable au parfum que dégagent involontairement les fleurs.

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