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LE BAR-FORUM Un jour, pulvérisant le ronronnement de ces conversations minables, un gringalet, tel un météore, a poussé le battant du portail électronique. Le Grand Maître. Son visage était blafard, cadavérique, ravagé, rongé par les tourments de son génie et de son impuissance littéraires. Ses lunettes noires dissimulaient ses yeux hantés par la présence du démon, ses joues caverneuses paraissaient creusées par la souffrance des péchés inexpiables. Il a déversé contre les abonnés ses flots d'imprécations scatologiques en une péroraison sublime et cinglante - puis il est sorti en claquant le portail électronique... Mon regard à nouveau revient sur Bertrand. Un léger sourire se dessine sur ses lèvres, à la perspective sans doute d'accueillir une nouvelle recrue dont il va se repaître lorsque s'ouvrira le portail de yahoogroups. Une proie facile, naïve, à la candeur ingénue, qui s'enlisera dans cette fosse infernale, ce piège qu'a ourdi son esprit machiavélique. Il s'adosse au comptoir, l'air satisfait, dans la contemplation de ses ouailles, occupées toujours à se renvoyer des railleries sous l'aiguillon de ses perfides manoeuvres. Je l'observe à la dérobée. Son visage est lisse, avenant, sympathique, ouvert, aimable. Comment imaginer qu'il masque une âme si noire, si méphistophélique, si délètère, si crapuleuse, capable de s'adonner aux vices les plus immondes? Ses nouvelles recrues, elles sont prévenues par l'enseigne électronique affichée sur la façade de l'établissement, rien pourtant ne les empêche de s'agglutiner pour leur perte dans ce bar-forum comme les moucherons se brûlent les ailes à la flamme d'une torche. Notre entente tacite avec Bertrand depuis longtemps est bien rodée. Lorsque les victimes innocentes parviennent à s'échapper de ses griffes elles tombent immédiatement dans les miennes, non moins acérées, comme le navigateur imprudent passe de Charybde en Scylla. Les voilà écoeurées, meurtries dans leur ego, humiliées dans leur amour-propre... C'est encore Bertrand qui a imaginé cette captieuse dialectique nous permettant de transformer l'assouvissement commun de nos petites perversions en action de bienfaisance. Selon ses termes: nous faisons évoluer les ânes et les pintades. N'est-ce pas magnifique? J'avoue que je n'aurais jamais eu cette idée lumineuse qui fait mon admiration. Du grand Art. Natalia, ma pensée revient vers toi. Hier, au club des filles en "a", cette institution virtuelle de créatures parfaites que j'avais imaginée à l'instar des vestales, tu m'avais donné rageusement ta démission, je la refuse. Tu n'as pas saisi ce que signifiait ce "a" terminal, tu n'a pas pas compris qu'il devait t'irradier. Tu n'as pas su décrypter mes messages, discerner la sincérité de l'insincérité, l'authenticité de l'inauthenticité. La pensée embellie par l'esthétisme n'est pas fausseté, elle est vérité supérieure, une tentative d'atteindre le monde des Essences où l'Âme peut s'immerger dans la béatitude. Ne l'avez-vous compris, ma chère? Si vous saviez... Natalia. Si tu savais... Natalia. Vous avez été blessée par la critique outrangeante que je fis de vos écrits. Ces pages où vous avez mis toute votre âme, toutes vos aspirations, je les ai raillées, je les ai bafouées, je les ai piétinées. Ne saviez-vous pourtant que ce bar-forum était une arène sanglante? L'arme verbale permet de lancer de perfides traits, d'ajuster d'assassines allusions. Vae victis. Malheur à celui ou celle qui présente son flanc et ne sait braquer le boucler d'une répartie salvatrice, il s'écroulera dans la poussière sous les quolibets et les sarcasmes des abonnés. J'ai tenté de construire un épisode inédit du-bar-forum, dépasser la réalité prosaïque de l'échange électronique, le muer en roman épistolaire, le hausser au niveau du rêve narratif en créant un décor imaginaire, une intrigue virtuelle. Mais vous n'avez pas compris. Vous n'avez pas joué votre jeu de rôle. J'ai tenté de vous élever, je n'ai pas réussi... Qu'est-ce que je fais encore ici à cette heure tardive? Quoique le bar-forum demeure ouvert jour et nuit, les clients-internautes peu à peu quittent leur table-computer, sans doute lassés d'avoir épanché leurs vains sarcasmes par la console qu'ils ont frappée de leurs doigts endoloris. Seul, au fond, Jules, le majordome, ronfle dans ses vomissures. La lumière des flambeaux sataniques diminue. Je vais bientôt partir moi aussi. Reviendrai-je quelque jour lointain? Je ne sais. Qu'est-ce que je vais faire de ma vie maintenant? Me voici confronté à ma décrépitude, à ma finitude. La poésie me transcende encore, mais j'ai livré mes derniers feux. De plus en plus, la féminité m'exalte, la sexualité me dégoûte. Je ne cherche pas d'amante. Je vais retourner dans ma chambre avec mon chat. Seul. Je n'ai qu'un souhait, dormir, dormir, m'annihiler, m'anéantir. Le timbre du portail électronique tinte à mon passage. L'air froid m'environne. Je m'enfonce dans la nuit. |