IDOLÂTRIE

    Il nous apparaît que de nombreux ouvrages actuels d'histoire de la musique, et même des dictionnaires, respectant généralement l'objectivité propre à une conception quasi-scientifique des sciences humaines, éprouvent curieusement, tel un réflexe pavlovien, à propos de Bach, la nécessité d'introduire un jugement de valeur ainsi que des éloges plus propres à des ouvrages critiques. Les qualificatifs de sublime, génial, admirable, merveilleux miraculeux y fleurissent alors qu'ils sont généralement absents des notices consacrées à Vivaldi et à la plupart des autres compositeurs.
    
    
    Le caractère idolâtrique de l'intérêt suscité par le nom de Bach depuis le début du XXe siècle ne peut être contesté. L'outrance manifeste de ces hyperboles, objectivable par l'utilisation d'un vocabulaire hypertrophié parfois propre au discours hagiographique, ne peut que susciter, nous semble-t-il, la plus extrême réserve sur son rapport avec la réalité. Contrairement à ce qu'il en a été pour Bach, Vivaldi n'a jamais représenté un mythe. Apparemment, il n'est connu que dans la mesure où sa musique est réellement appréciée, c'est la raison pour laquelle il pourrait représenter - contrairement à ce que pensent la majorité des commentateurs - une valeur musicale plus solide et plus authentique. Outre cette manifestation peu ordinaire d'un véritable culte de la personnalité, ce qui frappe dans le cas de Bach, c'est l'hiatus entre la considération dont il jouit auprès des Intellectuels et le succès nettement plus limité qu'il a obtenu auprès du public mélomane de son vivant et lors de sa redécouverte au XIXème siècle. Si l'on en croit Nicolas Temperley, un des rédacteurs du New Grove Dictionary of music and Musicians (1989) Bach était connu en Angleterre depuis de nombreuses années plus par réputation que par le contact avec ses œuvres.

Nevertheless, for many years, Bach was known in England more by reputation than by experience." New Grove Dictionary of music and Musicians,1989, p. 885.
    
     C'est la même étrange constatation que remarquent Fauquet et Hennion dans l'établissement de la notoriété de Bach en France au 19e siècle:

Dès le début du 19e siècle, Bach est célèbre sans être connu (p. 54) Il faut toujours avoir en tête que chez Bach la réputation précède le succès (p 160) (Fauquet, Joël-Marie/Hennion, Antoine - La grandeur de Bach L'amour de la musique en France au 19e siècle - Fayard, Paris, 2000)

    C'est donc un certain caractère artificiel de cette considération émanant de groupuscules partisans qui, semble-t-il, caractérise l'ascension de Bach au XIXème siècle. Il semble apparaître que ses zélateurs se sont comptés - et se comptent sans doute aujourd'hui - beaucoup plus parmi les Intellectuels, comme le remarque Handschin, lesquels seraient plutôt allergiques à Vivaldi.

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