SOMMAIRE
LE RÈGNE DE DIEU L'ORIENT
NEA ROMA
THÉODORA
BYZANCE
SYNODE À SAINTE-SOPHIE
CONSTANTIN PORPHYROGÉNÈTE
LA CHUTE
LE RÈGNE D'ALLAH
L'HÉGIRE
LE DÉFI D'HAROUN-AL-RASHID
AL MUKTADIR
L'ESCLAVE AU MARCHÉ DE CRIMÉE
LES PEUPLES DES GLACIERS
HALLGERD
COMPLAINTE D'ÉRIK LE ROUGE
PLAINTE D'ASA
LE SAMPO
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007
LE RÈGNE DE DIEU - L'ORIENT
NEA ROMA
Comme au Latium, là-bas, voici les Sept Collines.
Voici le Capitole, au centre de la Ville.
Près du milion voici, le grand arc de triomphe
D'où partiront les chars, vers tous les continents.
Là, voici l'hippodrome, et voici les forums.
De flambant neufs palais, séduisent patriciens.
Gratuite annone et jeux, recrutent plébéiens.
La campagne ici jouit, du jus italicum.
Les sénateurs comblés, découvrent ébahis
La Curie devenue, spacieuse et luxueuse.
Comme hier en ce lieu, siègent les magistrats.
Sur le pilier central, dans le marbre parien
L'on grava, prestigieux, ces mots "Nea Roma"
De son araire ancienne, entamant un sillon
Cet homme revêtu, de la pourpre impériale
Ne ressemble-t-il pas, au jumeau Romulus?
Depuis que s'acheva, l'Âge des Olympiens
Le voici converti, chrétien, nazaréen
Mais il est demeuré, Pontifex Maximus.
Le voici priant Dieu, mais déesse Fortune
Le dirige et l'inspire, en ce jour solennel.
Malgré l'opposition, du jaloux Patriarche
Le zélé Sopâtros, néoplatonicien
Dédicace le site, au nom des Hypostases.
L'antique tradition, domine le présent.
Du passé rejaillit, sa force rémanente.
L'on a voulu tarir, la source vivifiante
Mais elle sourd encor, généreuse, abondante.
L'on voulut arracher, cette plante exécrée
Mais s'épanchent toujours, ses rameaux nourriciers.
L'on voulut effacer, l'antique tradition
Mais dans l'ombre survit, l'abhorré paganisme
Que l'on ne peut briser, que l'on ne peut dompter.
Le voici toujours là, profond, puissant, prégnant.
La féconde Rhéa, doit céder à la Vierge
Sainte Irène succède, au temple d'Aphrodite
Mais l'on a conservé, l'hommage au Musagète
La colonne delphique, en marbre serpentin.
Les Bains de Zeuxippus, gardent leur ancien nom.
Ramenée par Énée, lorsqu'il s'enfuit de Troie
L'image de Pallas, étincelante, éclipse
La hache dont usa, Noé le protecteur
Pour édifier son arche, et sauver chaque espèce.
L'Apollon de Phidias, aux traits de Constantin
D'une main brandissant, un fragment de Vraie Croix
Scelle pour le futur, l'impossible mariage
Du glorieux paganisme, au christianisme odieux.
La statue mutilée, buste sans bras, sans jambes
Conserve sa grandeur, et sa magnificence
Plus qu'apôtres intacts, saints fraîchement sculptés.
Si grande hier fut Rome, éternelle cité
Que ses restes encor, dégradés, transportés
Dominent l'univers, éblouissent la Terre.
La foule déambule, en scandant sur le Mèse
D'intrépides pensées, d'héroïques maximes.
Parmi les sons chantants, du Grec, du Koïné.
Résonnent les mots clairs, des latines formules.
De triste nostalgie, les cœurs sont envahis.
Les cris de joie, vivats, s'accompagnent de pleurs
Mais priment volonté, courage et fermeté.
«Jamais l'on oubliera, le Tibre et l'Apennin.
Jamais l'on oubliera, Scipion, César, Auguste.
L'Avenir est à nous, car l'Empire est vivant.
L'Histoire à nouveau s'ouvre, aux enfants de Vénus.
Nous tenons en nos mains, l'Orient et l'Occident
Sur les trois continents, les quatorze provinces.
La Mer Morte n'est-elle, aussi Mare Nostrum?
La Ville connaîtra, l'immense apothéose
Que jamais ne connut, cité de par le monde.
Ainsi Byzance croît, ainsi Byzance explose...
Pendant que là-bas, loin, Rome isolée se meurt»
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007
THÉODORA
«Nika, Nika, Nika, mort, mort à l'Empereur
C'est toi qui nous ruinas, c'est toi qui nous brisas
«Nika, Nika, Nika, mort, mort à l'Empereur...»
Justinien songe, amer, à l'affront qu'il subit
Dans le grand hippodrome, à l'annonce des courses.
Les haineuses huées, dans sa tête résonnent.
Bleus et Verts tous en chœur, l'avaient honni, bafoué.
Puis trois jours et trois nuits, les bandes populaires
S'étaient mobilisées, pour incendier la ville.
Byzance est engloutie, dans une fumée noire.
Cendre est Sainte Sophie, de même le Sénat
Gravats Anastasie, le palais du préfet.
Dans la salle du trône, où se tient le Conseil
La discorde amplifie, l'état de confusion.
L'empereur invective, et Tribonien répond
«C'est toi qui récoltas, en mon nom trop d'impôts»
«C'est vous qui sans répit, exigeâtes finances
Pour le train luxueux, de l'impériale pompe»
Jean le Cappadocien, désemparé, se tait.
La foule atteint déjà, le seuil de l'édifice.
Rien ne peut réprimer, la révolte grondant.
L'empereur s'interroge, irrésolu, perplexe.
L'homme est fort, courageux, pourtant devant le peuple
Devant cette marée, démente, incoercible
Que tenter sinon fuir, abandonner Byzance?
«Que l'on prépare un char, escorté par mes gardes»
Mais alors apparaît, la fière impératrice
Courtisane abhorrée, par l'ascète Procope.
Sa mère est acrobate, et son père est dompteur.
«Peut-on lâchement fuir, lorsqu'on porte le sceptre?
La pourpre qui vous ceint, ne doit-elle être suaire?
Tachez-la d'un sang noble, afin d'en être digne
Puis mourez, l'arme au poing, défendant votre honneur.
Mais le maître c'est vous, ordonnez, je suivrai»
«Nous resterons. La mort, nous unira bientôt»
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007
BYZANCE
Tout faiblit, tout fléchit, devant Constantinople.
Tout se livre et se rend, devant Constantinople
Rois, tsars, califes et émirs, païens, chrétiens
L'on réduit l'un par l'autre, ennemis, prétendants.
L'on achète ou l'on vend, alliés et mercenaires
L'empire est menacé, puis l'empire est sauvé.
L'épée, le goupillon, la monnaie, l'ambassade
Brisent les volontés, calment les ambitions.
Tout pâlit, se flétrit, devant Constantinople
Mausolées, medersas, palais, mosquées, cités.
Devant son art majeur, tout chef-d'œuvre s'efface.
Toute insigne splendeur, est pauvreté mesquine.
Tout s'épuise et croupit, devant Constantinople.
Voici, devant son host, Kroum, le khan invincible.
Kroum est ambitieux, Kroum est fort, Kroum est fier, Kroum
Ne connaît que succès, ne gagne que batailles.
Pour son armée sept ans, d'incessantes victoires.
Qui pourrait le frapper? Ne boit-il dans le crâne
D'un empereur vaincu, par ses vaillants soldats?
Kroum détruit Hebdomon, Kroum prend Selymbria.
Mais un autre empereur, se dresse devant Kroum.
Kroum se bat, Kroum s'enfuit, Kroum gémit, Kroum abdique.
Thomas le Slavonien, fomente une révolte.
Le calife Al-Mamoun, soutient le renégat
Pour eux sera bientôt, le butin de la Ville.
Mais déjà mangonneaux, déployés sur les murs
Déciment régiments, soumettent contingents.
Thomas le Slavonien, renonce à la révolte.
L'argent, l'argent afflue, dans les murs de Byzance
L'or, l'or emplit encor, le ventre de Byzance
Fabuleusement riche, incroyablement faste
Le marbre et le porphyre, éblouissent Byzance
Les joyaux et bijoux, rutilent dans Byzance
Monstrueusement riche, outrageusement faste.
*
Généreux, dispendieux, Théophile investi
Distribue le Trésor, au peuple miséreux.
L'on dit qu'il a donné, plus de vingt mille pièces
Partout s'éparpillant, tel sable dans la mer.
De vastes monuments, il couvre la Cité.
Dès que sont ajustées, les poutres d'un palais
Du suivant l'on commence, à bâtir fondations.
Les images sacrées, les joyaux, les camées
Flamboient de tous leurs feux, sur les iconostases.
Théophile empereur, ne s'inquiète des comptes.
Le soucieux logothète, additionne sans fin
Les débits successifs, du prodigue empereur.
N'est-il pas menacé, par une banqueroute?
Les coffres de l'État, sans doute sont vidés.
Jamais depuis longtemps, on ne les vit si pleins.
Syméon le Bulgare, assiège la Cité.
Mais le siège est levé, l'entente à nouveau règne
Car Syméon repart, surchargé de cadeaux.
L'argent, l'argent afflue, dans les murs de Byzance
L'or, l'or emplit encor, le ventre de Byzance
Fabuleusement riche, incroyablement faste
Le marbre et le porphyre, éblouissent Byzance
Les joyaux et bijoux, rutilent dans Byzance
Monstrueusement riche, outrageusement faste.
*
Soudain, trois cents vaisseaux, venus de la Mer Noire
Paraissent dans les eaux, du Bosphore écumant.
Les vaisseaux de l'empire, au loin sont dispersés.
Quelques embarcations, pourraient-elles sauver
La Ville démunie, d'un sac définitif?
Bientôt, le prince Igor, prendra Constantinople?
Sa gigantesque flotte, au combat se prépare.
Bientôt le feu grégeois, la réduit en fumée.
Séif-ad-Daoulah, devient un grand émir
Sans coup férir il mate, Alep, Émèse, Antioche.
Le voici fièrement, qui revient de campagne
Ramenant enchaînés, les prisonniers chrétiens.
Mais l'empereur l'attend, bloquant un défilé.
Séif-ad-Daoulah, n'est plus qu'un vil esclave.
Bataille et paix, traité, victoire et puis triomphe.
La Cilicie rebelle, est soumise à nouveau.
La Mésopotamie, l'Arménie capitulent.
Sarrasins, Pauliciens, deviennent des vassaux.
Bataille et paix, traité, victoire et puis triomphe.
L'argent, l'argent afflue, dans les murs de Byzance
L'or, l'or emplit encor, le ventre de Byzance
Fabuleusement riche, incroyablement faste
Le marbre et le porphyre, éblouissent Byzance
Les joyaux et bijoux, rutilent dans Byzance
Monstrueusement riche, outrageusement faste.
*
Venant
de Mahdiya, voici les Fatimides
Qui poussent leurs armées, dans la vallée du Nil
Prennent la Palestine, incendient Amida.
Les guerriers du Prophète, avancent en Asie.
L'empereur alerté, vers le calife marche.
Le calife battu, revient à Mahdiya.
Surviennent les guerriers, d'Omar-Ibn-Abdullah.
Mais l'empereur déplace, un contingent barbare.
Plus un guerrier ne suit, Omar-Ibn-Abdullah.
Candie potentissime, aux murailles énormes
Ville des Sarrasins, dans la Crète conquise
Depuis cent ans ravit, monnaie, lingots, émaux
Depuis cent ans, saisit, soustrait, capture, enlève.
Candie la richissime, accumule trésors.
Mais l'empereur envoie, son armée valeureuse.
Candie vaincue, vidée, n'est que fumante ruine.
Trente vaisseaux remplis, jusqu'au sommet des cales
Dégorgent leur butin, dans la Nouvelle Rome.
Pour vaincre la Cité, Boris aux Francs s'allie.
Boris est dangereux, Boris est orgueilleux
Constantinople envoie, ses nefs jusqu'en Mer Noire.
Le khan Boris, pieds nus, suit le basileus
Triomphant en son char, que la foule ovationne.
Boris est ébloui, par la pompe orthodoxe.
La Vierge d'un regard, éveille sa piété.
Sainte-Sophie l'apaise, envoûte sa raison.
Boris devient Michel, soumis et baptisé.
L'argent, l'argent afflue, dans les murs de Byzance
L'or, l'or emplit encor, le ventre de Byzance
Fabuleusement riche, incroyablement faste
Le marbre et le porphyre, éblouissent Byzance
Les joyaux et bijoux, rutilent dans Byzance
Monstrueusement riche, outrageusement faste.
*
Le crâne Svyatoslav, pénètre dans l'empire.
L'armée de Svyatoslav, ne connaît que victoires.
Svyatoslav, plein d'espoir, attaque l'empereur.
L'empereur, calme, attend, le crâne Svyatoslav.
L'armée de Svyatoslav, n'est que rêve détruit.
Mais Svyatoslav s'acharne, et défie l'empereur.
Svyatoslav joint Preslav. Preslav est assiégée.
Svyatoslav bientôt fuit, vers Drista, port bulgare.
Drista bientôt se rend, Svyatoslav doit traiter.
Un nouveau khan, Samuel, surgit devant la Ville
Mais il est arrêté, par six mille varanges
Que Vladimir envoie, pour sauver l'empereur.
La jeune et belle Anna, rejoint la cour de Kiev
La Porphyrogénète, amadoue le Barbare.
Vladimir débauché, se transforme en bigot
Le voilà visitant, couvents et monastères.
La religion, la femme, ont amadoué la guerre.
Les païens sont chrétiens, et la Russie devient
Pour toujours orthodoxe, et pour toujours fidèle.
Mais Samuel insoumis, a maté Dyrrachium,
Quel rempart opposer, à ce prince indocile.
Contre voie commerciale, et monnaie trébuchante
Le doge Orseolo, déployant ses vaisseaux
Devant la Dalmatie, bloque le khan farouche.
Samuel s'effondre enfin, devant Kimbalongos.
La Bulgarie devient, province de l'Empire.
L'argent, l'argent afflue, dans les murs de Byzance
L'or, l'or emplit encor, le ventre de Byzance
Fabuleusement riche, incroyablement faste
Le marbre et le porphyre, éblouissent Byzance
Les joyaux et bijoux, rutilent dans Byzance
Monstrueusement riche, outrageusement faste.
*
Sainte-Sophie, joyau, de tesselles et pierres
Sainte-Sophie, magie, de lumière et beauté
Sainte-Sophie, mystère, étincelant, vibrant
Sainte-Sophie, portail, du céleste univers.
Chapiteaux dentelés, mosaïques flambantes
Gigantesques piliers, arcades colossales.
Par tes vitraux, par tes oculi, par tes baies
L'ardent rayonnement, illumine ta nef.
Ton immense coupole, est ornée d'un Soleil
Hagia Sophia, Symbole, Hagia Sophia, Déesse.
N'es-tu l'hymne à Phœbus, plus qu'hommage envers Dieu.
Sous-jacent transparaît, dans le chrétien message
Le triomphe masqué, du néoplatonisme.
Les pénitents supplient, dans la magnificence.
Les saints joignant leurs mains, nagent dans l'opulence.
Jésus blême agonise, au milieu des parfums.
La Vierge est revêtue, de mousseline et pourpre.
L'humilité se noie, dans l'orgueil des icônes.
Miséricorde et foi, baignent dans pompe et luxe.
L'Art victorieux, glorieux, supplante religion.
Pour toujours invaincue, pour toujours souveraine
Constantinople atteint, l'acmé, l'apothéose
Constantinople atteint, l'apogée, le sommet.
Les Siècles à genoux, devant elle s'effacent.
Les peuples déférents, contemplent dans les nues
Ce rêve inassouvi, de gloire et de puissance.
L'argent, l'argent afflue, dans les murs de Byzance
L'or, l'or emplit encor, le ventre de Byzance
Fabuleusement riche, incroyablement faste
Le marbre et le porphyre, éblouissent Byzance
Les joyaux et bijoux, rutilent dans Byzance
Monstrueusement riche, outrageusement faste.
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007
SYNODE À SAINTE-SOPHIE
«Dieu n'a rien d'amissible, et n'a rien de muable
Car il est aphatos, anescereuniétos.
Nulle icône sacrée, ne peut le circonscrire.
Lors, Jésus-Christ de même, est askématistos
Car le Fils est divin, se confondant au Père
Consubstantiellement, hypostatiquement.
La matérielle forme, induit une apparence
Que l'orant abusé, confond avec le Verbe.
L'icône fallacieuse, éloigne le chrétien
De la Foi véridique, et du pur mysticisme.
Nul marbre et nul argent, nulle pourpre ou dorure
Ne peuvent témoigner, de piété religieuse.
La Matière est Satan, l'impure émanation
Remontée des Enfers, afin de souiller l'Homme.
Volumes et couleurs, sont trompeuse illusion
Masquant sous l'oripeau, l'essentielle Nature.
Le discours n'est la bouche, écarlate et pulpeuse
L'Âme ne se confond, avec le corps impur.
L'on ne saurait ainsi, le peindre ou le sculpter»
«Jésus, vous le savez, fut matérielle chair
Car le Verbe fut corps, yeux, cheveux, bras et jambes.
Le discours serait-il, sans la bouche mobile?
Christ n'est aoratos, il est skématistos
Car s'il vint en ce monde, à l'image d'un homme
C'est pour qu'on l'entendît, qu'on le vît, le touchât.
Dieu miséricordieux, ne voulut que son Fils
Ne fut vaporeux spectre, invisible nuée.
Le sensible croyant, pourrait-il vénérer
Sans nul intercesseur, de couleur ou de forme
L'ineffable divin, que l'on ne peut connaître?
Du Christ pantocrator, souverain, magnifique
Perpétuer l'icône, incombe aux religieux
Pour que triomphe ainsi, la Vierge et son enfant»
«L'hostie chez vous prend goût, d'ocre et de vermillon.
Pour vous Jésus n'est-il, que bêlant animal?
Qui baise l'outremer, commet un sacrilège.
Qui révère une image, est ignoble idolâtre»
«Pour vous Jésus n'est-il, que souffle inconsistant?
Qui méprise l'Agneau, déprécie le Seigneur.
Qui piétine l'image, insulte Jéhova»
«Ne serrez cette Bible, à vos idées contraire»
«Ne citez l'Évangile, hommage au Fils divin»
«Jetez ce crucifix, dont vous n'êtes pas digne
Puisque vous en reniez, la représentation»
«Arius, Arius, Arius» «Nestorius, Nestorius»
«Traître, infidèle, impie» «Mécréant, hérésiarque»
«Vous blasphémez Jésus» «Vous reniez le Très-Haut»
«Serviteur du Saint-Siège» «Valet de Mahomet»
«Retirez, je vous prie, vos propos malveillants»
«Retirez, je vous prie, vos propos diffamants»
«Païen» «Suppôt d'Allah» «Païen» «Suppôt d'Allah»
«Vos raisonnements creux, sont vaine éructation»
«Vos arguments sont pets, empestant l'atmosphère»
«Votre bouche est anus, déféquant des étrons»
«Votre langue évacue, diarrhée malodorante»
«Ne tirez pas ma barbe» «Relâchez mes cheveux»
Synode interrompu. Bataille générale.
Coups de poings, coups de pieds, allègrement s'échangent
Délectables jurons, délicates injures
Sont généreusement, distribués à tous.
L'insulte s'abat drue, comme une giboulée
Crachats sont déversés, comme averse orageuse.
Les gardes médusés, viennent pour séparer
Les pieux représentants, du Seigneur sur la Terre.
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007
CONSTANTIN PORPHYROGÉNÈTE
Mine sombre, œil éteint, visage douloureux
L'empereur supplanté, l'empereur évincé
Tristement se lamente, au fond de son palais.
*
«Je suis le prétendant, le seul fils légitime.
Je suis gênant écueil, aux viles ambitions.
La passion du pouvoir, au cœur de l'Homme ancrée
Change en férocité, civile urbanité.
L'on étudie comment, du trône m'écarter
Sans devoir se rougir, les mains d'un noble sang.
N'oubliera-t-on bientôt, cette délicatesse?
L'unique, ultime but, supprimer les rivaux
Briser, éliminer, les concurrents en lice
Par tout moyen possible, et par toute manœuvre.
Ce mets trop alléchant, me couchera peut-être
La sueur au visage, et la douleur dans le ventre.
Nul jusque là n'attente, à ma vie misérable.
Suis-je homme trop débile, et trop souvent malade?
Pourquoi s'évertuer, à supprimer celui
Qu'une mort naturelle, emportera bientôt?
Me voici relégué, second basileus.
Moi, Porphyrogénète, empereur des Romains
J'envie le sort d'un chien, d'un vulgaire animal
Qu'une immonde pâtée, suffit à contenter
Puis, repu, qui s'endort, sur une couverture.
Survivre abandonné. Survivre toujours seul.
Ne jamais susciter, jalousies, convoitises
Ne jamais s'affirmer, demeurer silencieux.
Cacher mes émotions, masquer mes sentiments
Surtout ne pas montrer, mes rancœurs, mes griefs.
Je ne puis manier d'arme, ou diriger de troupes
Mais l'étude assidue, remplace l'expérience.
La stratégie supplée, force et dextérité.
L'on brûle mes écrits, l'on brise mes calames.
Hors de moi l'on retire, images et ouvrages
Mais je garde un asile, où nul ici n'accède
Mon imagination, ma fidèle mémoire
Qui peuvent ériger, sans marbre ni tesselles
Féeriques palais, sublimes basiliques.
Je puis durant des mois, réciter sans faillir
Poème, essai, traité, que j'appris autrefois.
L'on a proscrit, banni, mes compagnons fidèles.
Qu'êtes-vous devenus, parents et confidents?
Ma tendre mère en pleurs, dut s'éloigner de moi.
Voilà qu'a disparu, mon ultime soutien.
Que vais-je devenir? Pourrai-je être empereur?
Je ne trouverai plus, semble-t-il, désormais
Le bienfaiteur puissant, qui pourrait me sauver.
Cependant je possède, un invincible appui.
Nul complot ne saurait, l'étouffer, le soumettre
Nul meurtre ne pourrait, le réduire au silence
Car il est composé, de têtes innombrables
Repoussant aussitôt, dès qu'elles sont fauchées.
C'est lui qui fait, défait, le renom des grands hommes
Qui fonde ou bien détruit, gloire et notoriété
Qui propose ou dépose, empereurs, patriarches.
C'est le souverain peuple, insoumis, indomptable.
Ne pas désespérer, ni gémir, ni pleurer.
Tenir, tenir, tenir, jusqu'au bout supporter
Les propos allusifs, les avanies mesquines.
Supporter, supporter, de se voir humilié
Supporter les affronts, supporter les injures
Supporter, supporter, infamie, calomnie.
Le fils d'un paysan, venu de l'Arménie
Se trouve maintenant, promu premier des Grecs.
Par hasard il devint, simple garde impérial
Puis chambellan, stratège, amiral, dragonaire.
Parjure et fourberie, de pourpre le vêtirent
Mais il est torturé, par le remords tenace.
Revêtu de cilice, en priant il se traîne
D'église en monastère, ainsi qu'un pénitent.
Dans son renoncement, Dieu l'inspire et lui dit
«Constantin deviendra, l'empereur des Romains»
Que le Seigneur clément, absolve ses péchés.
Cinq de ses rejetons, nommés basileus
N'attendent que sa chute, afin de s'imposer
Tous bâtards couronnés, par un usurpateur.
Le sort ne voulût point, que régnât l'un d'entre eux.
Comme un homme égaré, dans une forêt noire
Soudainement découvre, un espace radieux
Je vois d'un coup s'ouvrir, un glorieux avenir»
*
Port altier, élégant, air vainqueur, œil brillant
Sur le trône s'assied, le nouvel empereur
L'érudit empereur, et l'artiste empereur
Qui sait manier, pinceau, plume aussi bien qu'épée.
C'est l'honneur de Byzance, et l'honneur des chrétiens.
Constantinople exulte, applaudissant le prince
Le digne souverain, de la cité grandiose.
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007
LA CHUTE
Sombre jour. Fatidique jour. Funeste jour.
Byzance est assiégée, par le hardi Mehmed.
Byzance est menacée, Byzance est en danger.
Peu nombreux sont les Grecs, défendant sa muraille
Qu'assaillent sans répit, les nuées ottomanes.
Le tocsin répond seul, aux coups des canons turcs.
La ville se débat, comme un vétéran las
Qu'insolemment agresse, un guerrier juvénile.
Byzance est épuisée, Byzance est moribonde.
Seul Constantin demeure, à son poste fidèle.
Comme peau de chagrin, se restreint son empire.
Le voici dépouillé, sans Trésor, ni province
Mais il est empereur, souverain par devoir
L'empereur des Romains, au regard de l'Histoire.
L'instant de vérité, pour lui vient de sonner.
Voici qu'il redevient, comme Auguste jadis
Le héros combattant, parmi ses légionnaires.
Plus de cérémonie, plus de génuflexion
Plus de pompeuse cour, plus d'arrogante pourpre.
Voici qu'il redevient, magnanime, héroïque.
Le dernier des Césars, ne rejoindra jamais
Les padischahs repus, les indolents poussahs.
Préparatifs, constat, recensement des hommes.
Sphantzès, Grand Logothète, embarrassé, confus.
«Dis-moi, Sphantzès, combien, de guerriers avons-nous?
Vingt mille, ou moins? Dis-moi. Vas-tu parler enfin?»
Sphantzès baisse la tête, et faiblement chuchote.
«Cinq mille au maximum» Lors, Constantin défaille.
«Que nul dans la cité, n'ait écho de ce nombre»
«Combien sont-ils en face. As-tu pu les compter?»
Sphantzès encor blêmit, réticent, hésitant.
«Sont-ils plus de vingt mille, ou bien quarante mille?
Vas-tu parler enfin» «Plus de cent trente mille»
«Que nul dans la cité, n'ait écho de ce nombre»
Et les canons toujours, pilonnent la courtine.
Regroupement des chefs, affectation des rôles.
«Comment te nommes-tu?» «Giustiniani-Longo»
Dis-moi quelle est ta ville?» «Gènes» Qui t'envoie?» «Moi-même»
«Que fait la République?» «Rien ne fut décidé»
«Bien, tu seras, Génois,
chef de la résistance»
«Je me nomme Isidore, et suis venu de Kiev»
«Que fait le tsar là-bas, dans ses lointaines terres?»
Ne blâmez point le tsar, qui ne peut vous rejoindre»
«Minotto, Vénitien. Je viens de ma lagune»
«Ton doge a-t-il reçu, notre appel au secours?»
«Notre Conseil des Dix, n'a voté nulle action.
Mes guerriers francs et moi, nous sommes volontaires»
«Julia Pere, je viens, de Valls en Catalogne»
«Tu n'hésitas pas, brave, à partir de si loin
Pour combattre le Turc, ennemi de ta race.
D'autres vivant ici, pour défendre leur ville
Ne montent même pas, jusque sur les remparts.
Que le Seigneur te garde, ainsi que tes soldats.
Le royaume de France, est proche de ta ville.
Saurais-tu par hasard, comment va ce bon Louis?
Je n'ai pas eu l'honneur, de recevoir sa lettre.
Dommage qu'il ne soit, parmi nous au combat.
Ses croisés valeureux, avaient tant d'énergie
Pour dévaster jadis, notre cité chrétienne»
Et les canons toujours, pilonnent la courtine.
Les secours viendront-ils, par la mer ou la terre?
Que font donc les Hongrois, que font les Vénitiens?
Que fait Jean Hunyadi, que fait Morosini?
Désertes sont les voies, qui mènent vers le Nord.
Désespérément vide, est la mer d'Occident.
Au sommet d'une tour, cris de stupeur. La mer
Se couvre de vaisseaux, parés pour le combat.
N'est-ce un lion se tordant, au sommet de leurs mâts?
Non, c'est un croissant blanc, qui s'étire à la brise.
À la chaîne tous, vite, à la chaîne, à la chaîne
La chaîne que Léon, pour défendre le port
Tendit contre l'Arabe, en face du Bosphore.
Qu'est-elle devenue, depuis deux cent vingt ans?
C'est ainsi qu'on néglige, un objet inutile
Qui nous avait pourtant, comblé durant longtemps.
L'on peste contre lui. N'est-il pas encombrant?
Lors, sans ménagement, on le pousse en un coin
Cependant vient un jour, où l'objet méprisé
Nous devient essentiel, vital, indispensable.
Dans un vieil entrepôt, la chaîne est retrouvée.
La voici repliée, comme un long corps inerte
Prête à nous protéger, humblement, patiemment
N'attendant qu'un signal, pour étendre son corps.
Nos circonspects aïeux, l'ont conçue, l'ont forgée
Lors que nous gaspillons, notre faible énergie
Dans l'incessant combat, de vaines polémiques.
C'est d'elle que dépend, la survie de Byzance.
Tous en la découvrant, sont émus, soulagés
Car elle constitue, le réservoir de force
Qu'avaient jadis créé, lors des fastes années
Pour les fils négligents, les prévoyants parents.
Ses lourds anneaux de fer, paraissent infrangibles
Tels une mère aimante, en son giron puissant
Protège des rigueurs, ses rejetons fragiles.
«N'approchez mes enfants, sinon je vous pourfends»
Semblent à l'ennemi, signifier ses maillons.
Les cœurs sont réchauffés, par la contemplation
De ses pics, de ses nœuds, contondants, menaçants.
Mais elle est délabrée, par les intempéries.
Va-t-elle s'éployer? Va-t-elle résister?
Sans perdre un seul instant, le treuil est actionné.
La chaîne est crochetée, sur le pont d'un bateau.
Les radeaux sont hissés, contre le parapet.
Mais pourra-t-on mouvoir, cette carcasse énorme?
Car le temps a rouillé, le fragile métal.
Pendant ce temps, là-bas, les vaisseaux turcs avancent.
L'on ne peut dégripper, la roue figée du treuil.
Les hommes arc-boutés, poussent la roue géante.
Victoire, elle s'ébranle, en un bruit de tonnerre.
Lentement, lentement, les anneaux se déploient.
Mais la flotte ennemie, cingle vers la cité.
Rapides et légers, les galions ottomans
Semblent filer, voler, au-dessus de la vague
Pendant que lourdement, se meut l'immense chaîne.
Le vent et les rameurs, semblent contre elle unis.
Les vaisseaux du sultan, s'approchent du Bosphore
L'horreur se dépeint, sur les visages crispés.
Que va-t-il advenir? Tous retiennent leur souffle.
Pourvu, pourvu qu'à temps, l'isthme soit verrouillé.
La chaîne touche enfin, la tour de Noreion.
Lors, comme foudroyés, irrésistiblement
Les quatre cents galions, se figent sur la mer.
Et les canons toujours, pilonnent la courtine.
Les moellons sont brisés, par les boulets de fer
Les voilà remplacés, par des sacs pleins de sable.
Mehmed le jour élève, une tour de rondins
Constantin l'incendie, lors que survient la nuit.
Les Turcs par des tunnels, font exploser des mines
Cependant que les Grecs, posent des contre-mines.
Des échelles et pics, s'appuient sur les murailles
Les échelles et pics, sont jetés des murailles.
Le sultan contrarié, pend un prisonnier grec.
L'empereur exécute, un otage ottoman.
Défenseur, assaillant, se heurtent sans répit
Les cadavres sanglants, s'entassent dans la fosse.
Appel à reddition, missive de Memhed.
«Cédez aux Turcs vos clés, et déposez vos armes.
Pour suivre la Sériat, moi, sultan, je propose
D'annexer la cité, sans massacrer le peuple.
Votre ville épargnée, deviendra musulmane.
Les Grecs demeureront, auprès des Ottomans.
Je vous accorderai, l'aman, sécurité
Le timar, seigneurie, que vous commanderez.
Vous serez possesseur, d'un fief dans la Morée»
«Scribe, écris sans tarder, ma réponse à Memhed
'Nous succomberons tous, ou bien tous nous vaincrons.
L'empereur des Romains, doit mourir au combat'»
Et les canons toujours, pilonnent la courtine.
*
Sombre jour. Fatidique jour. Funeste jour.
Sainte Sophie, le chœur, au coucher du soleil.
Sainte-Sophie déserte, en ce tragique instant.
La basilique semble, un tombeau colossal
Qui bientôt recevra, les habitants défunts.
Le soleil couchant pleure, en dorant les vitraux.
La diffuse clarté, filtrée par la coupole
Tombe ainsi qu'une pluie, triste et mélancolique.
Sainte-Sophie parée, pour le dernier office.
Dernier soir, ultime nuit, dernière homélie.
Dernier sermon, derniers sacrements. L'on croirait
Que la Vierge sanglote, et que les saints gémissent.
Dernier soir, dernier jour. Depuis mille ans, ces pierres
Las, ont vu s'incliner, les Byzantins fidèles.
Constantin. Seul. Constantin, grave, appesanti.
Le voici terrassé, vaincu... mais il est grand.
Mille ans, mille ans, ce jour, que furent érigés
Ces voûtes et piliers, cette nef, cette crypte.
Demain la ville turque, avec ses minarets.
Les ruelles du souk, au lieu des avenues.
Demain plus d'hippodrome, et plus de basilique
Dans la nef retentira, le nom honni d'Allah.
Sainte-Sophie ruinée, défigurée, détruite.
La colonne élevée, lors de la fondation
Roulera sur le sol, du forum dévasté.
Le croissant flottera, sur la ville soumise.
Rien ne subsistera, de l'ancienne Byzance.
Pendant que l'empereur, médite sombrement
La foule silencieuse, envahit le sanctuaire.
Paralysé, prostré, par l'immense douleur
Constantin, courageux, paraît devant le peuple.
«Douloureux jour, tragique jour, funèbre jour.
Le soleil pourra-t-il, dans le ciel resplendir
Les champs de blé germer, et les fleurs s'épanouir
Lorsque disparaîtra, notre illustre cité?
Se peut-il que demain, Byzance ne soit plus?
Nea Roma pourtant, demain ne sera plus.
C'est l'enfant Romulus, qui tous nous engendra.
Pouvons-nous oublier, nos lointaines racines.
Tu redeviens, Byzance, en ton dernier instant
La ville de Scipion, de Brutus, de Caton.
C'est Rome qui s'effondre, aux boulets des canons.
C'est Rome qu'on meurtrit, lorsque tes vaisseaux coulent.
C'est Rome qui périt, lorsqu'on abat tes murs.
Funeste jour, sordide jour, tragique jour.
Pourquoi souffrîtes-vous, hoplites héroïques
Ce martyre inutile, au val des Thermopyles?
Dans l'Erèbe sinistre, où vos âmes divaguent
De vos pleurs inondez, vos tuniques sanglantes.
Salamine et Platée, vous fûtes vains triomphes
Puisqu'aujourd'hui l'Europe, abdique et se dissout.
Gémissez, gémissez, pleurez, lamentez-vous.
L'Histoire en cet instant, m'anéantit, m'écrase.
Je ne m'appartiens plus. Mon destin me transcende.
J'assume à travers moi, la chute de l'Empire.
Quelle main reprendra, le flambeau qui s'éteint?
Je lance dans la nuit, ce pathétique appel.
Trois mille ans écoulés, jusqu'en ce terme ultime.
La Reine des cités, disparaît à jamais.
Pardon, pardon, pour ceux, qui jadis la bâtirent.
Pardon, pardon pour ceux, qui jadis l'agrandirent.
Pardon, Justinien, pardon Julien, Théodose
Pour n'avoir égalé, votre valeur insigne.
Pardon pour les affronts, que nous fîmes aux dieux.
Je rendrai mon dernier souffle, au sommet des remparts.
C'est ici dans ces murs, que bientôt je mourrai.
Le cœur percé d'un trait, le crâne pourfendu.
L'enfant peut-il quitter, sa mère agonisante?
Par mon dernier soupir, je dirai ton nom, Rome»
Cris, pleurs, gémissements, s'échappent de la foule.
D'un coup, la vaste nef, retentit de clameurs.
Et les canons toujours, pilonnent la courtine.
*
Le camp des Ottomans. La nuit, la nuit profonde.
Près des feux rougeoyants, les soldats s'interrogent.
«Pour un exploit gratuit, faut-il risquer nos vies?»
«Pour l'ambitieux Mehmed, faut-il nous sacrifier?»
«Pourquoi se battre encor, s'il n'est plus de richesse
Dans cette ancienne ville, où rien n'a subsisté.
Pourra-t-on seulement, piller ce qu'il en reste?»
Las sont les canonniers, de tirer sans répit
De traîner les boulets, de préparer les fûts
Les yeux rougis, rongés, par l'irritant salpêtre.
Las sont les galériens, de ramer vainement.
L'azab ne peut mouvoir, ses doigts endoloris
De lancer tout le jour, des traits infructueux
Tandis que désœuvrés, les hardis janissaires
N'osent même espérer, le moment de l'assaut.
L'amiral Baltaglu, ne voit plus que
d'un œil.
Le découragement, gagne les régiments.
Çanderli fait courir, de pessimistes bruits.
Des rumeurs infondées, circulent dans les rangs.
L'on aurait aperçu, des bateaux vénitiens.
Les Hongrois marcheraient, au secours de Byzance.
Le padichah reçoit, des missives étranges.
Parfois ne trouve-t-on, parmi ses partisans
Plus d'ennemis tapis, que d'amis véritables?
Cependant, le sultan, dans sa tente s'avise.
Rien ne saurait plier, sa volonté farouche
De vaincre la cité, de conquérir le monde.
N'est-il pas le guerrier, désigné par Allah
Pour imposer à tous, la musulmane foi?
Les manœuvres ourdies, par le parti des nobles
Ne le détourneront, de son but victorieux.
Le chef des Ottomans, pas un instant de plus
Ne saurait tolérer, ces perfides intrigues.
Lors, Mehmed se levant, le regard assuré
Devant tous déclama, ce discours enflammé
«Triomphal jour, éblouissant jour, glorieux jour.
Nous abattrons bientôt, la Reine des cités.
Vainement, j'en conviens, nous avons bombardé.
Vainement nous avons, projeté nos grappins
Vainement jusque là, nous attaquons Byzance
Ne croyez pourtant pas, qu'elle soit imprenable.
Songez au long travail, des termites patients
Grignotant lentement, les pannes d'un logis.
L'on croit leur effort vain, tandis qu'elles s'activent.
La poutre semble intacte, un jour pourtant, soudain
La charpente solide, est réduite en poussière.
De même la cité, d'un coup s'écroulera.
Nous abattrons bientôt, la cité des Romains.
Plus rien ne restera, de l'ancienne Byzance.
Les hommes de la Thrace, et de la Roumélie
Peupleront ses maisons, parcourront ses ruelles.
Ne croyez pas qu'ici, finira la conquête.
Des cités remplies d'or, à nos pieds tomberont.
Les sequins par milliers, dans nos mains brilleront.
Telle va s'effondrer, la forteresse entière
Lorsqu'on a disloqué, sa pièce principale
Car elle maintenait, debout tout l'édifice.
Tremblez, villes de Serbie, villes d'Italie.
Nous vous achèverons, chevaliers preux de Rhodes
Nous vous décimerons, boïards fiers de Belgrade.
Viennois, vos murs verront, les Ottomans vainqueurs.
Vous, peuple des contrées, où le gel sévit, Russes
Ne croyez que le froid, pourra vous protéger.
L'Europe est à genoux, l'Europe est désunie.
Battez-vous, détruisez-vous, Milan, Naple et Gènes.
Bientôt je cueillerai, vos ruines sans défense.
Déjà nous possédons, la mer de Marmara.
La Méditerranée, sera bientôt lac turc.
Le muezzin lancera, son cri sur la Brenta.
Le croissant flottera, sur le Palais Ducal
Bellini, Mantegna, produisez vos chefs-d'œuvre...
Pour décorer bientôt, les murs du Topkapi.
Dans mon harem bientôt, j'enfermerai, jaloux
Slaves au teint de neige, et blondes vénitiennes.
Triomphal jour, éblouissant jour, glorieux jour.
Demain, tenez-vous prêts, dès qu'apparaîtra l'aube.
Rangez vos bataillons, devant la brèche ouverte.
Byzance tombera, comme un fruit corrompu.
Nous la vaincrons, nous la prendrons, nous l'abattrons»
Mehmed est acclamé. La confiance renaît.
Çanderli dépité, regagne ses quartiers.
*
Sombre jour. Funèbre jour. Fatidique jour.
C'est le dernier matin, se levant sur Byzance.
La canonnade cesse - Brusquement le silence.
Mortel silence - Tout semble mort - Puis, tout d'un coup...
Des bataillons hurlant, s'engouffrent dans la brèche.
L'on croirait que l'Asie, déboule entièrement
Dans cet isthme d'Europe, abandonné par tous.
*
Nègrepont, minuit, vingt-cinq mai. Du port marchand
Fonce vers l'Occident, un rapide gripo.
Venise au vingt-neuf juin. Conseil des Dix, le soir.
Livide, épouvanté, l'un des magistrats lit
De sa tremblante voix, la terrible missive.
La nouvelle parcourt, les canaux et les rues.
Pleurs, cris, gémissements, à travers la Cité.
Rome le neuf juillet. Le pape Nicolas.
«Malheur, honte à nous tous, honte à la chrétienté»
La ville est parcourue, par les prédicateurs.
Foule désorientée. Lamentations, cris, pleurs.
Gènes le vingt juillet. Le Conseil des Anciens.
Désarroi, catastrophe, une immense douleur.
Bologne au vingt juillet. Cardinal Bessarion
«Malheur, désespoir, humiliation, déshonneur»
Sibiu, Transylvanie, le vingt-quatre septembre.
Samile, évêque grec «Nous appelons à l'aide
Mehmed viendra bientôt, raser notre cité»
Rhodes le quatorze août. Le Grand Maître de l'Ordre
«J'en appelle d'urgence, au prieur d'Allemagne»
Vingt-quatre juillet. Graz. L'empereur Frédéric
Bouleversé, choqué «Nous devons réagir»
Le trente et un juillet, Kiev, le métropolite
«C'est notre mère à tous, qui vient de nous quitter»
Peur, stupeur, affliction, dans les pays d'Europe
Consternation, tristesse, une infinie tristesse.
L'effroyable nouvelle, en successives ondes
Franchissant terre et mer, déferle sur les villes.
Pour toujours disparaît, la cité des Latins.
Le Barbare a vaincu, l'homme civilisé.
Désolation partout, partout, désespoir, deuil.
Les Turcs, fils de Satan, bientôt seront à Rome.
La chrétienté demain, pourra-t-elle survivre?
Échanges et billets. Dépêches et messages.
Missive du pontife, au doge de Venise.
Missive du Conseil, au Souverain Pontife.
Lettre circonstanciée, de Gènes vers Bologne.
Lettre circonstanciée, de Naples vers Milan.
Diètes et assemblées, conseils puis consistoires
Pourparlers, négociations, ratifications.
Propositions, contre-propositions, motions
Dont rien ne peut sortir, sinon palabres vains.
Nul avis concordant, mais projets discordants.
L'on s'émeut, l'on s'épanche, en discours emphatiques
Mais point de volonté, pour agir, pour lutter.
Martiales intentions, bientôt sont enlisées
Dans les atermoiements, et dans l'incertitude.
Naples contre Milan, Venise contre Gènes.
L'intérêt désunit, les cités italiennes.
Le roi de France ignore, un danger bien lointain.
Le Turc pour lui n'est-il, aubaine fructueuse?
Nous devons réunir, une flotte importante.
Nous devons avancer, des sommes sans compter
Concentrons nos armées, unissons nos efforts.
Mais pourquoi dépenser, convoquer des soldats
Si la Sérénissime, agrandit son emprise.
Les coffres sont remplis, de sequins et lingots
Mais pas un ne consent, à verser une obole.
Pas un non plus ne veut, affréter ses vaisseaux.
Des brigantins remplis, de soieries et d'épices
Plutôt que des galions, armés pour le combat.
«Croisade» clament le pape, et Charles de Bourgogne.
«Paix, négociation, traité, commerce» répond Gènes.
Le ton s'aigrit. Chacun, remâche ses rancunes.
Procès d'intention, récriminations, reproches.
Vous êtes atterrés, vous êtes accablés
Mais vous avez tout fait, pour qu'il en soit ainsi.
Nous n'étions informés, des projets ottomans.
Pouviez-vous ignorer, le désastre à Varna?
Vous êtes responsables, au regard de l'Histoire.
Vous êtes responsable, au regard du Seigneur.
Mais d'où vient le quadrige, ornant votre palais?
Mais qui donc détourna, vers Zara la croisade?
Sur l'une des cités, convergent les rancœurs.
Venise détestée, Venise abominée.
Venise convoitée, Venise jalousée.
Venise formidable, étendant son empire
Venise redoutable, imposant le trafic
Venise méprisante, orgueilleuse, égoïste
Venise monstrueuse, intrigante, effrayante
Venise répugnant, à l'effusion du sang
Mais recueillant le fruit, qu'engendre la sueur
Venise qui pressure, extorque, évince, étouffe
Venise dont l'épée, dont l'écu, le poignard
Sont lettre de rechange, et lettre de créance
Dont le glaive est sequin, le bouclier lingot
Dont les combattants sont, commis et négociants
Dont les forts, les donjons, sont comptoirs, entrepôts
Fondachi, colonies, banques et compagnies
Venise qui soumet, par la chaîne des prêts
Venise, étau qui broie, concurrents, adversaires
Venise, aigle, épervier, dépeçant de son bec
Les villes exténuées, par d'abusifs contrats
Venise inassouvie, goulue, vorace, avide
Gigantesque araignée, aux venimeux crochets
Qui tisse patiemment, sa toile emprisonnant
Les cités ligotées, dans son réseau d'échanges
Venise, énorme pieuvre, allongeant sur l'Europe
Les ramifications, de ses longs tentacules.
Mais la Sérénissime, en ce jour humiliée
Ne peut se dérober, à la guerre imminente.
Pas une autre cité, n'accepte son alliance.
*
Trente années ont passé - Chapelle du Kremlin.
Près de la Moskova, figée dans ses glaçons.
Le saint métropolite, au Prince Vladimir
Le Tsar, le souverain, de toutes les Russies
«Deux Romes sont tombées, sous le vent de l'Histoire.
Moscou bientôt sera, la troisième et dernière»
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007
LE RÈGNE D'ALLAH
L'HÉGIRE
Le visage nimbé, de mystique fureur
La prunelle embrasée, le regard enflammé
Rayonnant, impérieux, magnifique, effrayant
Le Prophète d'Allah, monta sur la colline.
C'est l'esprit supérieur, le souverain génie
Conciliant en son for, les qualités contraires
Du saint méditatif, du chef charismatique
De l'ermite paisible, et du guerrier fougueux
L'humble contemplation, la détermination
L'ardente conviction, le réalisme froid.
C'est le guide éclairé, le zélé missionnaire
Qui soumet la puissance, au dogme religieux
Le pouvoir temporel, au rôle spirituel.
C'est l'homme exceptionnel, acteur providentiel
Poursuivant le sillon, de Moïse et du Christ.
Au sommet d'al-Safâ, debout devant la ville
Grave, il considéra, les Kuraysh à ses pieds
«Le seul Dieu, c'est Allah, dont je suis le Prophète.
Vous tous, mes compagnons, vous serez victorieux.
Le Croyant ne ressent, faiblesse ni fatigue.
Le Croyant ne ressent, douleur ni désespoir.
L'on vous honorera, l'on vous respectera.
L'Humanité bientôt, connaîtra la vraie Foi.
De l'Afrique à l'Europe, il ne sera point d'âme
Qui, dès l'aube entamant, sa fervente prière
Ne tournera son front, vers le sol de La Mecque.
Le foudroyant Islam, sans bornes s'étendra.
Le pays d'Arabie, tremblera sous mes pas
Car tous un jour sauront, que je suis l'Envoyé
De l'unique Seigneur, trônant au fond des cieux.
Le seul Dieu, c'est Allah, dont je suis le Prophète.
L'avenir m'appartient, demain sera mon ère.
Mécréants, vos enfants, désavouant leurs pères
Seront tous convertis, en musulmans fidèles.
Vous connaîtrez bientôt, le jugement divin
La rigueur éternelle, ou bien le réconfort
Le châtiment suprême, ou la miséricorde.
Ceux qui sont prosternés, devant les fausses pierres
Bénissant le thagout, sur les flancs de Merwa
N'auront après leur mort, de jambes pour marcher
De bouche pour manger, d'oreille pour entendre
Mais ceux qui serviront, les desseins du Très Haut
Dans leurs bras serreront, les houris, vierges pures
De leurs dents pourront mordre, aux savoureuses baies.
Le seul Dieu, c'est Allah, dont je suis le Prophète»
«Voyez ce pauvre gueux, fils des Banu Hâshim.
Parmi les discoureurs, bonimenteurs prolixes
Qui haranguent la foule, en mal de foi nouvelle
Jamais n'avons pu voir, si vain prédicateur»
«Le prophète inspiré, cache un grand séducteur.
Que serait-il sans l'or, de Kharidja, sa femme?»
«De ce triste orgueilleux, voyez la ribambelle
Qu'engendra son amour, pour les veuves âgées.
Pourquoi son dieu puissant, ne lui procura-t-il
Qu'une femelle engeance, et non mâle héritier?»
«Ne connaissez-vous pas, les héroïques faits
Du mystique rasoul, qui veut nous convertir?
Savez-vous son exploit, tout le temps que dura
Le conflit d'El Fidjar, contre Benou-Hawaz?
Fut-il preux, courageux? Se distingua-t-il? Non.
Son glorieux rôle fut, de ramasser des flèches
Tombées loin du combat, trop dangereux pour lui»
«Sachez que ce bouffon, prétend par sa magie
S'envoler dans les airs, jusqu'à Jérusalem
Pour là-bas rencontrer, les prophètes ses frères»
«Pas un digne Mekkois, ne croira son délire»
«Des érudits sensés, pourraient-ils recueillir
Les vaticinations, que récite aux corbeaux
Cet ignorant naïf, inculte, analphabète?»
«Les sujets de ce roi, savez-vous ce qu'ils sont?
Les nuées de criquets, dans le désert volant.
Ses fidèles ne sont, que les chauves-souris
Qui hantent la journée, la caverne d'Hira»
«Minuscule est Allah. Nos dieux sont tout-puissants.
Dans notre Kaaba, l'on n'entendra jamais
Le nom de ce démon, par nous tous abhorré»
Les quolibets fusaient, les sarcasmes pleuvaient.
Cependant Mahomet, ignorant les injures
Fixait là-bas Yathrib, la Médine future.
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007
LE DÉFI D'HAROUN-AL-RASHID
«La prospérité règne, en mon immense empire.
Mes coffres sont remplis, de sequins, de lingots.
Mes amples magasins, regorgent de richesses.
Mes celliers sont garnis, des plus fines denrées.
Mes fastueux palais, croulent sous l'opulence.
Dans la suite infinie, de leurs salles et chambres
L'on chercherait en vain, paroi, plafond, plancher
Qui ne fût occupé, qui ne fût recouvert
Par sofas, divans, lustres ou caissons, tapis.
L'on chercherait en vain, baie, lucarne, ouverture
Qui ne fût adornée, qui ne fût décorée
De rideaux en Dâbik, de voiles en Wasit.
Mon sarîr est gemmé, de saphir, de topazes
Ma couronne incrustée, de perles et rubis.
Mes vergers sont plantés, d'arbres en or massif
Dont la branche est perchoir, de loriots mécaniques.
Je possède en mon parc, un bassin de mercure
Dont l'onde moirée porte, un vaisseau de platine.
Pourtant je m'alanguis, blasé, désabusé.
Mes fous et mes bouffons, ne trouvent pitrerie
Qui déride mon front, de sa mélancolie.
Mes danseuses mimant, les divines houris
Ne peuvent inventer, de posture impudique
Pour chasser de mon cœur, l'insipide tristesse.
Les bêtes enchaînées, dans la ménagerie
Ne peuvent égayer, mon humeur taciturne.
L'agonie des chevreuils, que mon poignard achève
Les râles des faisans, transpercés par mes flèches
N'engendrent plus en moi, de subtile jouissance.
Je n'ai plus soif ni faim, je n'ai plus d'appétence
Pour les mets délicats, les boissons délicieuses.
Nul désir, nulle envie, n'embrasent plus mes sens.
Vous, mes bons conseillers, dites-moi sans nul fard
Comment je puis le mieux, de mon trésor user
Pour donner goût de vivre, à mon âme lassée
Pour honorer mon nom, ma grandeur, ma splendeur.
Vous, mes bons conseillers, dites-moi sans nul fard
Quel grandiose projet, pourrait hausser ma gloire?»
Ainsi, dans son palais, dit Haroun-al-Rashid
Calife de Bagdad, maître du monde arabe
De Kairouan à Fustat, de Kaboul à Damas.
*
Le premier répondit, Abu-Nûwas, poète
S'adressant au calife, en propos avisés.
«Par Allah qui voit tout, Commandeur des Croyants
Mon prince, augmente encor, ta puissance et ton nom.
Par ton empire envoie, cent négociants fidèles
Qui te rapporteront, cent belles concubines
Slave à la chair laiteuse, aux cadenettes blondes
Comme noire Abbyssine, au teint sombre d'ébène
Chinoise à la peau jaune, aux yeux bridés étranges
Cyrénienne au teint d'ambre, aux fins cheveux bouclés.
Dans ton secret harem, enferme ces beautés
Dont toi seul pourras jouir, solitaire et jaloux.
Mon prince, enivre-toi, de vin, d'amour, d'encens.
Le suprême trésor, du plus grand souverain
N'est de marbre ou d'argent, ni d'or, mais de chair vive.
Rien ne peut surpasser, en élégance, en charme
Ces doux fruits palpitants, ces frémissantes fleurs
Dont ton avide corps, sans frein se grisera.
Le soir, quand tout s'endort, par le moucharabieh
Pupille dilatée, le souffle court, tremblant
Tu viendras contempler, ces nudités promises.
Dans l'intimité, du gynécée profond
S'immiscera, curieux, ton regard scrutateur.
Puis tu pénètreras, par l'entrée dérobée
Tu parcourras, fiévreux, le mystérieux dédale
Des couloirs tortueux, des boyaux sinueux
Tels canaux utérins, tels vaginaux conduits
L'infinie succession, des seuils, des embrasures
Tels sphincters et méats, s'ouvrant, se refermant.
Tes mains effleureront, les surfaces visqueuses
Des cavités forées, en ovarienne forme.
L'atmosphère embuée, par le bain des hammams
Le puissant élixir, des femelles fragrances
Les fugaces reflets, dans les miroirs diaphanes
Transporteront ton âme, exciteront tes sens.
Tu saisiras le bras, de l'odalisque en transe.
Par des soupirs captieux, tu l'apprivoiseras.
Les aquatiques jets, au fond des vasques fraîches
Couvriront de leur chant, la tendre oaristys.
Puis lorsqu'elle sera, confiante et relâchée
Tu la dévêtiras, de sa qal'a soyeuse.
Tu la caresseras, tu la possèderas.
Lorsque se répandra, ta semence précieuse
Dans le mystérieux puits, de sa féconde entraille
L'orgastique puissance, irradiera ton corps
Moment suprême, intemporel, sublime, unique.
Tu seras un instant, Maître de l'Univers
Tu deviendras héros, divinité, démiurge
Détenant l'Absolu, Vérité Supérieure.
Tour à tour chaque nuit, les nubiles beautés
Passeront dans tes bras, sans jamais te lasser.
Toutes adoreront, ta violence virile
Toutes vénèreront, ta mâle véhémence.
Tu les honoreras, mais si l'une d'entre elles
Tarde à te satisfaire, et montre déplaisir
Que ton sabre vengeur, pourfende alors son flanc.
Sa chair si parfumée, deviendra pourriture
Dont se rassasiera, l'immonde charognard.
De tes amours naîtront, de nombreux et beaux fils
Perpétuant ta race, aux périodes futures.
Sire, ainsi, tu seras, en eux toujours vivant»
«Que tu sois remercié, poète Abu-Nuwas
Pour tes sages propos, dignes d'un grand esprit.
Qui voudra parmi vous, relever le défi?»
*
Khâl Ibn Sammâk, vizir, le second répondit
S'adressant au calife, en propos avisés.
«Par Allah qui voit tout, Commandeur des Croyants
Mon prince, augmente encor, ta puissance et ton nom.
Sire, imagine l'oued, qui flue dans le désert
L'oued, veine de la Terre, affleurant sur le sol.
Quelques dattiers serrés, auprès de lui se penchent
Comme pour adresser, de leurs palmes tendues
Leur muette prière, à l'onde
vivifiante.
L'eau, rarissime don, surpassant or, diamants
Fait germer sur la rive, abricotiers, figuiers
Mais la fraîche oasis, dans l'aride étendue
N'est qu'un point minuscule, ignoré, solitaire.
La source maigrelette, inutilement coule.
Dès qu'elle naît au jour, elle se meurt, vaincue
Sous le rayon torride, évaporant son flot
Car nulle experte main, ne vient la détourner
La capter, la guider, par d'ingénieux canaux
Dans la vaste citerne, où les milliers de bouches
Sans fin s'abreuveraient, sans l'épuiser jamais.
Si tu le veux, demain, dans ce désert naîtra
L'opulente cité, que jamais n'érigea
Monarque bâtisseur, depuis l'an de l'Hégire.
Si tu le veux, demain, le jardin minuscule
Deviendra vaste champ, de blé, d'avoine et riz.
La mouvante barkane, enserrée de mayens
Sera stabilisée, fixée, puis cultivée.
Le vent, sculpteur patient, des rochers suspendus
Se verra surpassé, par l'habile architecte.
Partout s'édifieront, partout s'élèveront
Kubbas de boue séchée, coupoles émaillées.
Partout s'activeront, partout s'agenceront
Les puits à balanciers, les norias à godets.
La source apprivoisée, de qanats en tunnels
Franchira la kesria, peigne géant, mâchoire.
L'onde à travers ses dents, formera des rations
Que le Maître de l'Eau, distribuera pour tous.
Le silence éternel, sera pulvérisé
Par l'intense clameur, du souk et du fondouk.
Chameaux transportant l'orge, ânes chargés de sel
Charrois et méharis, convois et caravanes
Partout se croiseront, sur les rues et les pistes.
Les produits, les denrées, s'étaleront partout
Macarons farineux, loukoums sucrés, pâteux
Soie de Chine et Caspienne, étoffes de Mossoul
Bois précieux de Nubie, poteries de Rhagès
Grès de Semarra, narguilés, aquamaniles
Tapis du Turkestan, papier de Samarkand
Le coton d'Arabie, les perles de l'Oman
Venant de la Volga, les peaux et les fourrures...
Sous le treillis des joncs, tamisant les rayons
La foule des chalands, côtoiera les marchands
Les crieurs, les courtiers, les agents de la douane.
Sequins, dirhems, dinars, tinteront dans les bourses.
Pauvreté refluera, devant Prospérité.
Sire, ainsi pour toujours, ton nom se répandra.
Le sauvage bédouin, qui ne connut jamais
Bâtisses de moellons, de brique et de mortier
Découvrant ta cité, croira voir, ébloui
Le rêve halluciné, d'un fabuleux mirage»
«Que tu sois remercié, vizir Khâl Ibn Sammâk
Pour tes sages propos, dignes d'un grand esprit.
Qui voudra parmi vous, relever le défi?»
*
Dja'bir hayân, imam, en troisième intervient
S'adressant au calife, en propos avisés.
«Par Allah qui voit tout, Commandeur des Croyants
Mon prince, augmente encor, ta puissance et ton nom.
De toute création, la suprême sur Terre
C'est l'hommage au Vrai Dieu, la mosquée féerique
C'est l'insigne splendeur, joyau du monde arabe
Le fantastique labeur, d'artistes ingénieux
Que pourraient élever, tes habiles sujets
Constructeurs, décorateurs, sculpteurs, maallems.
Tente d'imaginer, cette sublimité.
Contemple avec orgueil, les brillants minarets
Qui transpercent l'azur, comme argentines lances.
Tels des bagues serrant, un gigantesque doigt
S'étagent les anneaux, des balcons dentelés
D'où le patient muezzin, jette son appel rauque.
Traverse l'esplanade, entourée de portiques.
Dans les bassins clairs, Sire, admire, émerveillé
L'iridescent reflet, des coupoles oblongues.
Pénètre par l'iwan, dans le cœur du sanctuaire.
Vois l'immense forêt, des colonnes galbées
La grave majesté, de l'arc outrepassé
Les doubleaux alternant, leurs voûtains blancs et noirs
Les muqarnas pendant, au-dessous des corniches
Stalactites en teck, en santal, amourette
L'escalier du minbar, aux degrés de cormier
D'où le fervent khâtîb, clame aux Croyants son prône
La niche du Mihrâb, aux colonnes d'opale
D'où le mystique imam, dirige la prière
Des orants prosternés, devant le mur kibla.
Sire, imagine encor, autour de toi, partout
Jeté sur les parois, par un génie fantasque
Le filet minéral, des zelliges d'émaux
Dont la trame diffuse, indéfiniment court
Maqtoub, tsaft, quandil, taksira, yajoura, qtib
Lapis, bleu turquoise, orangé, jaune, outremer
Tulipe, œillet, lilas, tulipe, œillet, lilas
Zfar, metwa, zouaqa, mqarmat, idalet, kas.
L'on croirait ce réseau, dendritique écheveau
Toile énorme tissée, d'une araignée cosmique.
L'on croirait ces caissons, géantes alvéoles
Trismégistes rayons, de ruche galactique.
Sire, imagine aussi, recouvrant ces plafonds
Les prismes lamés d'or, concaves et convexes
Le maillage des champs, des motifs et des thèmes
Semblable et similaire, unique et différent.
Partout se ramifient, les zigzagantes lignes
D'angles droits, plats, aigus, obtus, rentrants, sortants
Dièdres superposés, masqués, enchevêtrés
Nœud, trait coufique, entrelacs, gab, myel, mdrisiya
Gouttes et pendentifs, bâtonnets et chaînettes
Bandes s'entremêlant, s'étirant, se gonflant
Croisées, décroisées, torsadées, lovées, courbées.
Fascinant algorithme, obsédant assemblage
Qui déroule sans fin, ses replis, ses méandres
Zfar, metwa, zouaqa, mqarmat, idalet, kas.
Lapis, bleu turquoise, orangé, jaune, outremer
Tulipe, œillet, lilas, tulipe, œillet, lilas
Zfar, metwa, zouaqa, mqarmat, idalet, kas.
Dans ce treillis serré, pas de lieu, de parcelle
Que ne vienne combler, point, facette ou volume.
Symétries, dissymétries, similarités
Scansion vertigineuse, harmonie prodigieuse
Répétitivité, constituant procédé
Jeu magique, illusion, prestidigitation
Profusion, complexité, densité, rigueur
Devenant théorie, canon, dogme, esthétique.
L'esprit géométrique, ici règne partout
Niant avec orgueil, toute figuration
Pour se déployer, pur, en abstraite beauté.
Jusqu'à la fin des temps, dans l'émail des zelliges
Ton souvenir vivant, demeurera fixé.
Quand auront disparu, califats, émirats
Dans ce lieu désertique, un inconnu viendra.
Saisissant un débris, du cailloutis informe
Lors, il déchiffrera, bouleversé, tremblant
De ton nom prestigieux, l'indélébile trace.
Ne deviendra-t-il pas, le monarque suprême
Celui qui pour Allah, construira ce joyau?
N'en retirera-t-il, gloire, honneur et grandeur?»
«Que tu sois remercié, Dja'bir hayân, imam
Pour tes sages propos, dignes d'un grand esprit.
Qui voudra parmi vous, relever le défi?»
*
Abou Youssouf, docteur, le quatrième dit
S'adressant au calife, en paroles sensées.
«Par Allah qui voit tout, Commandeur des Croyants
Mon prince, augmente encor, le savoir des Persans.
Tu seras honoré, comme nul souverain
Si tu fais ériger, dans la vaste Bagdad
L'immense medersa, digne de ta grandeur.
Ses murs seront exempts, de frivole ornement.
Nulle couleur trompeuse, ou forme fallacieuse
N'y pourront détourner, de sa méditation
L'âme éprise de Science, et de Vérité sainte.
Dans une salle austère, isolée du vain monde
Le kuttab copiera, l'Alcoran, les hadith.
Là, règne intelligence, et docte discipline
Qui proscrit l'évasion, les divertissements
Dérèglement des sens, de l'imagination.
Le sage étudiera, les ouvrages savants
La Somme de Shafi, le Traité d'Ibn Hanbal.
Son jugement, sa foi, s'affineront, mûris
Par le fikh des cadis, l'étude juridique.
Le zélé traducteur, exhumera les œuvres
De Porphyre et Plotin, d'Aristote et Jamblique.
Mathématique, astronomie, géographie
Méritent le respect, la considération
Plus qu'épigramme creuse, ou pompeuse épopée.
L'apologue vaut mieux, qu'arabesque insensée.
La modeste sourat, contient plus de raison
Que fausse création, de l'artiste orgueilleux.
Connaissance objective, et profond mysticisme
Raffermissent l'esprit, fortifient la vertu.
Prince, édifie bientôt, la vaste medersa.
Dès lors tu deviendras, un calife admiré»
«Que tu sois remercié, docteur Abou Youssouf
Pour tes sages propos, dignes d'un grand esprit»
*
«Ô, Tell-Mahré très saint, tu n'as rien dit encor.
Ne relèveras-tu, le défi proposé?»
Tell-Mahré, le très saint, répondit au calife
«Par Allah qui voit tout, Commandeur des Croyants
Mon prince, augmente encor, ta générosité.
Sexuelles voluptés, sont illusions fugaces
Ne durant qu'un instant, mortes sitôt que nées.
Quand t'abandonnera, l'influx qui t'abusait
L'érotique attraction, de la chair mensongère
Deviendra tout d'un coup, répugnante aversion.
Tu seras humilié, rempli de confusion.
L'étourdissant coït, alors te paraîtra
Mécanique primaire, abjecte et ridicule.
Songe aux machinations, complots, intrigues viles
Que l'aveugle désir, ne manque d'exciter.
Songe que ta maîtresse, ornement de tes nuits
Beauté que tu comblais, d'étoffes et bijoux
Risque un jour de finir, dénudée, mutilée
Dans la boue de l'Euphrate, ainsi qu'une charogne.
Souviens-toi de Mansour, et des cinquante Noirs
Que Schariar a surpris, outrageant son harem.
Si trop de vin, de chair, enivrent ton esprit
Ne vas-tu négliger, tes devoirs de calife?
Débauche et corruption, dépraveront la cour.
L'anarchie gagnera, les villes de l'empire.
Le vizir ambitieux, gouvernera sans toi.
D'avides régisseurs, détourneront tes biens
De fourbes prétendants, renverseront le trône.
Quant au négoce impur, il pervertit l'esprit.
Sache que le commerce, engraisse l'aigrefin.
L'appât de l'or provoque, envies et jalousies.
Le nanti s'enrichit, par la sueur du pauvre.
Songe au triste destin, du peuple miséreux.
L'indigent paysan, croule sous le kharadj
Les Zendjs nus sont ployés, dans la vase du
Tigre.
Pense au fellah courbé, vers le sol nourricier.
Tes coffres sont remplis, quand sa bourse est vidée.
Vois toute la souffrance, à travers ton royaume
Le bédouin jamais las, dans sa demeure en peaux.
L'âne, aveugle martyr, jusqu'à la mort souffrant
Meut inlassablement, la roue de la noria.
Vois l'étique chameau, qui brave le désert.
L'impassible seigneur, insensible, impavide
Parcourant l'erg brûlant, de son pas lent et sûr
Le voici brusquement, foudroyé, vaincu, mort
Tandis que le convoi, l'abandonne aux ibis.
Crois-tu qu'une mosquée, parée de céramique
Satisferait Allah, prônant l'humilité?
Malheur au souverain, bâtissant en sa ville
Plus de hauts minarets, que n'en compte La Mecque.
Le Prophète aimait-il, prier sous les arcades?
Posait-il ses genoux, sur l'émail des bejmâts
Quand, démuni, pieds nus, il dut fuir vers Médine?
Crois-tu que valent mieux, les docteurs pontifiant?
Plus sage est l'ignorant, que le cuistre savant.
Les medersas partout, engendrent controverses
De religieux dévots, mus par le fanatisme.
Le conflit du chiite, et du mutazalite
Messianisme imamite, et dogme des zaydites
Sapent l'autorité, du pouvoir califal.
Crois-tu que le Prophète, approuverait l'excès
Des sectes s'affrontant, pour de puériles causes?
L'absconse logorrhée, des mystiques soufis
N'est-elle chimérique, et fumeux ergotage?
Le Coran, livre saint, de la Révélation
Fut-il un jour créé, n'est-il pas incréé?
Crois-tu que le Prophète, ait souci de ces thèses?
Dans sa tombe sans doute, en rit-il de bon cœur.
Mais que vaut le savoir, oubliant modestie?
Que vaut la science aride, éliminant conscience?
Que vaut l'érudition, négligeant compassion?
Prince, il n'est de vertu, que dans la charité»
«Ô très saint Tell-Mahré, toi seul connaît la voie
Du Vrai, du Grand, du Beau, conduisant au Salut.
Sans plus tarder, vizir, va quérir tous mes coffres.
Distribue les sequins, les dinars, les dirhems.
Je veux de mon trésor, honorer tous les pauvres»
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007
AL-MUKTADIR
Est-il jour, est-il nuit? Quelle année sommes-nous?
Je ne puis distinguer, le printemps de l'hiver
Je ne puis distinguer, l'aube du crépuscule
Par le grillage étroit, de la jalousie close.
Je suis le souverain, le suprême calife
Que les peuples soumis, du Gange au Tage adorent...
Je suis moins qu'un esclave, et moins qu'une servante.
Moins libre je ne suis, qu'un voleur en sa geôle
Prisonnier, séquestré, dans mon propre harem.
Plus grisante est la vie, du cloporte en son trou.
Mon visage au teint clair, n'essuya d'autre pluie
Que les gouttes des jets, fusant hors des fontaines
Je n'ai vu d'autre mer, que le bassin des vasques.
Mon regard las se heurte, à l'horizon borné
Des plafonds et des murs, des linteaux et tentures.
Mes pas sont limités, à l'espace exigu
Des couloirs et des seuils, des boudoirs et des chambres.
Les tristes lanterneaux, aux diffuses clartés
Sont l'unique soleil, éclairant ma jeunesse.
Pour brise mes cheveux, n'ont frémi qu'à l'air tiède
Brassé par l'éventail, des soubrettes mignardes.
Que je voudrais sentir, en mes sauvages mèches
Les bises balayant, les rives inconnues.
Mon bras chétif jamais, n'a tenu de rondache
Nul casque ne couvrit, ma tête délicate.
Je n'ai ouï de ma vie, que les propos des femmes.
Que je voudrais entendre, au lieu de ces vains rires
Les ordres au combat, clamés d'une voix grave
Le tintement du glaive, et le son des trompettes.
Ce langoureux séjour, mieux qu'émasculation
Las, me dévirilise, autant qu'un mol eunuque
La femme castratrice, enchaîne ma puissance.
Le soupir amoureux, des tendres courtisanes
Corrompt ma fougue mâle, et ma résolution.
Les bras amollissants, des suaves concubines
Brisent ma volonté, ma détermination.
Mon supplice est un bain, de plaisir insouciant.
Plutôt qu'en ce harem, prison de volupté
Que ne suis-je enchaîné, dans un cachot sordide
Noir, infect et froid, laid, hanté par le carabe.
Mon sort épouvantable, attiserait ma haine
Décuplerait en moi, le désir de vengeance.
Une existence brève, illuminée de gloire
Traversée de frayeurs, de fureurs, d'épouvante
Mieux vaut qu'un long destin, monotone et pesant.
L'héroïque trépas, sur un champ de bataille
Sied mieux à l'homme épris, d'honneur et de grandeur
Qu'une agonie sans lustre, en un lit confortable.
Vivre, ô vivre, intensément, dramatiquement
Vivre jusqu'à l'excès, vivre jusqu'à l'extase.
Lorsque plane la mort, plus forte est l'existence.
Le danger amplifie, l'acuité des jouissances
Que la sécurité, déprécie, lénifie.
Je ne puis supporter, au long des tristes heures
L'appesantissement, des journées ennuyeuses.
Tel un feu privé d'air, mon âme étouffe ici.
Que vienne la tornade, incendiant ce foyer.
Qu'il devienne brasier, fulgurant, irradiant.
Las, que puis-je tenter, pour m'échapper d'ici?
Les Turcs, les Turcs partout, surveillent cette enceinte.
Les sorties sont barrées, par des officiers turcs.
Les salles sont fouillées, par des intendants turcs.
Les repas apportés, par des échansons turcs.
Les ulamas jaloux, confisquent mon pouvoir.
Le grand vizir gouverne, à son gré sans contrôle.
Sur les nouveaux dirhams, l'on peut voir son profil.
Son nom même est cité, par l'orant en prière.
Quel vil calife suis-je, honte de mes aïeux
Plus habile à séduire, et caresser les femmes
Qu'à brandir mon épée, dans l'ardente mêlée.
Comment du hardi lion, put naître un chacal torve?
Las, qu'a pu devenir, mon royaume puissant?
*
Mais j'entends le signal, de mon gahramana
Le seul homme en ce lieu, qui me soit favorable.
Parlons bas. Le voici. Que vient-il m'annoncer?»
«Qu'y a-t-il, ô, mon prince? Votre mine est funèbre»
«Je suis triste aujourd'hui - J'ai mal, j'ai mal en moi.
Tu viens encor m'annoncer, de terribles nouvelles.
Dis-moi tout cependant, n'omets pas un détail
Pour que mon âme saigne, et s'abreuve de pleurs.
Je veux jusqu'au tréfonds, sentir mon désespoir»
«La révolte partout, s'intensifie, grandit.
Les Noirs du Zenguebar, menacent le pouvoir.
Le traître Abu Tahir, a dévasté Basra
Le chaudronnier Ya'qub, a pris Sistan, Chiraz.
Le Yemen est aux mains, du chiite Al-Rassi.
Mardawij ibn Ziyar, a conquis Zanjan, Qazvin.
La Crète est menacée, par la pieuvre hellénique.
Les Byzantins jamais, n'ont cessé leurs conquêtes
Ces Grecs, ces maudits Grecs, ennemis du Prophète.
Le traître Abd-al-Raman, le dernier Omeyyade
S'est proclamé calife, en reprenant Cordoue.
La riche Ifrïqiya, le fief des Aghlabides
S'écroule sous l'assaut, des montagnards berbères.
Dans les rues de Bagdad, les Mamelouk armés
Paradant, pavanant, terrorisent le peuple.
Notre glorieux empire, en lambeaux s'effiloche
Tel un mince tussah, que chacun tire à soi.
Perdus le Khorasan, le Fars, la Transoxiane.
Perdus Sistan, Kufa, le Bahreïn, la Syrie»
«Malheur, comment pourrais-je, enrayer notre chute
Quand mes aïeux vaillants, ont ployé le genoux?
Mais comment ont fini, mes oncles et mes pères.
Dis, que sont devenus, tous ceux de ma fratrie?
Wathiq, Muttawakil, Mustakfi, Muttaki
Dis-moi, dis-moi pourquoi, mon cousin vénéré
Marchait-il à tâtons, les deux mains en avant?
Pourquoi ne montrait-il, au peuple son visage?
Tu baisses les yeux, tu frémis, tes mains tressaillent.
N'as-tu plus de mémoire, ou serais-tu muet?
Pourquoi ne réponds-tu? Pourquoi, pourquoi? Pourquoi?
Sache que ma valeur, bientôt s'affirmera.
Sache que nul danger, ne saurait me fléchir.
Ç'en est trop, je ne puis, supporter cette opprobre.
Je m'enfuirai d'ici, puis je réunirai
Par toutes les contrées, des partisans fidèles.
Bientôt je lèverai, de puissantes armées
Qui briseront le joug, des Bouyides honnis.
Bientôt dépossédant, mes ennemis vaincus
J'entrerai dans Bagdad, glorifié, magnifié...
Mais que se passe-t-il? Quel est ce bruit confus?
La tenture a bougé. Nous sommes découverts.
D'où vient ce vil sicaire, un poignard dans la main?
Qui t'envoie, quel usurpateur, quel renégat?
Halte, arrière, assassin, pose à mes pieds ton arme.
Nul jamais n'oserait, à mes jours attenter.
Je suis le tout puissant, Commandeur des Croyants.
Je suis fils d'Abû Bakr, et d'Aroun-al-Rachid
Le sang de Mahomet, en mes veines circule.
Fatima fut la mère, engendrant mes aïeux.
Nul ici ne saurait, supprimer le calife»
«Tu vivras, mais tes yeux, jamais plus ne verront»
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007
L'ESCLAVE AU MARCHÉ DE CRIMÉE
«Seigneur, vois cet esclave, un homme résistant.
Qui pourra convenir, aux plus rudes besognes.
Vois ses brillantes dents, ses muscles bien saillants»
«N'est-il pas amolli, par luxure et paresse?
Des maîtres libéraux, ne l'ont-ils perverti?
Ne bénéficia-t-il, d'un régime trop lâche?»
«Non, car il ne connut, que l'épreuve et la faim
La vie des rudes camps, et des casernements.
De l'aurore à la brune, il subit sans répit
Marches forcées, combats, manœuvres périlleuses»
«Connut-il mère aimante, ou père attentionné?»
«L'armée fut sa famille, et le chef son tuteur»
«Montre-t-il fourberie, peur, découragement?»
«Non, mais pugnacité, fidélité, bravoure»
«Ne se disperse-t-il, en vaines hâbleries
Propos creux ou mielleux, crâneries, vanteries?»
«De sa bouche ne sort, que parole prudente»
«Marchand, voici ton dû, je t'achète cet homme»
«Pardonne-moi, Seigneur, si je suis trop curieux.
Dis-moi, par le Prophète, à quoi destines-tu
Cet esclave au teint pâle, issu de l'Arménie?
Sera-t-il portefaix, terrassier?» «Non, sultan»
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007
LES PEUPLES DES GLACIERS
HALLGERD
Gunnar point n'est aimé, dans le fief de Birka.
Gunnar point n'est loué, par le prêtre et le pâtre
Mais Gunnar est puissant, Gunnar manie son arc
Mieux que Thor son marteau, pour abattre ses pairs.
Gunnar est menacé, par Gizur le féal.
Gizur a pénétré, le manoir de Gunnar.
Gizur a pourfendu, Sam, le chien de Gunnar
Mais Gunnar de son arc, fait reculer Gizur.
Malheur pour le héros, la corde s'est cassée.
Que deviendra Gunnar, sans le secours des flèches?
Gunnar, le héros fort, hèle sa faible épouse.
«Las, voici que la corde, à mon arc s'est rompue
Tant j'ai dû la bander, contre mes ennemis.
Comment la remplacer, par un meilleur filin?
Pour toi, rien n'est plus simple, ô, Hallgerd bien aimée
Que de trancher ta natte, en opulente mèche.
Tes mains la tresseront, pour la solidifier.
Nous serons tous les deux, épargnés grâce à toi»
Mais Hallgerd courroucée, par ces mots lui répond
«Tu me parlais hier, avec moins de respect.
Ta déplaisante humeur, sans répit m'agressait.
Je porte encor ici, rougissant mon visage
Le stigmate laissé, par ta méchante main.
Dans ce manoir maudit, que je ne puis quitter
Rien ne distrait ma vie, sinon la fusoriale.
Je ne reverrai pas, le fjord où je naquis
Depuis que tu me pris, au giron maternel.
J'envie le renne libre, au fond de la toundra
Qui brâme dans le vent, secouant son merrain.
Gunnar, lâche héros, sache que je préfère
Le trépas comme toi, que la vie près de toi.
C'est ainsi que Gunnar, fut occis par Gizur.
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007
COMPLAINTE D'ÉRIK LE ROUGE
Je suis le réprouvé, je suis le meurtrier
Je suis le renégat, banni de son pays
L'Impur déshonorant, la race des Vikings.
De toutes les contrées, de toutes les cités
Je suis proscrit, chassé, rejeté, repoussé.
De toutes parts je suis, conspué, méprisé
Car la Fatalité, s'est abattue sur moi.
Rejeton de Caïn, fils damné de Loki
C'est ainsi qu'on m'appelle, en exécrant mon nom.
J'ai dû, la mort dans l'âme, accepter malgré moi
Le jugement rendu, par le sévère Althing
Siégeant pour me punir, sous la haute falaise.
Comme tant d'entre nous, pourtant je n'ai frayé
Vers les sudiques flots, pour troquer, massacrer.
Je n'ai point affrété, de menaçant drakkar.
Je n'ai point trafiqué, peaux, fanons et plumages
Sur les marchés véreux, de Miklagard la faste.
Je n'ai point remonté, la Seine et la Vistule
Pour frapper de mon glaive, une cité paisible.
Je n'ai point investi, Grenade ou Syracuse.
Je n'ai point saccagé, la mosquée des Croyants.
Je suis le réprouvé, je suis le meurtrier
L'Impur déshonorant, la race des Vikings
Je suis le renégat, banni de son pays.
Contre Dieu j'ai conquis, le Groenland gelé.
Contre Dieu j'ai bâti, ma ville Brattahild.
Par le monde fut-il, un mortel qui vécut
Plus intense aventure, et périlleux périple
Qui vit jamais autant, d'étonnantes splendeurs?
Fût-il marin plus grand, plus hardi, courageux
Depuis que l'Homme existe, et navigue sur l'onde
Qu'Odin lui donna l'âme, Hönir l'intelligence?
Que ne célèbres-tu, skalde au verbe sonore
Mon exploit remarquable, en tes épiques vers?
Que ne cisèles-tu, lapidaire imagier
Les futharks enlacés, de tes runes magiques
Pour exalter ma gloire, aux êtres du futur.
J'eus mieux vécu jadis, en un siècle moins sage.
C'était le temps béni, d'Harald-aux-cheveux-rouges.
Pour vaincre ou bien mourir, l'Homme tirait l'épée
Mais vint le temps haï, des juges sourcilleux.
Dans mon cœur affligé, revient le souvenir
De ma pénible enfance en un pays lointain.
Norvège, ô, le berceau, de mon clan malheureux.
Mais toi, modeste Islande, au bout de l'Océan
Tu restes en mon cœur, intaillée pour toujours.
Moi, renégat infâme, agressif et brutal
Moi, le bretteur cruel, batailleur, querelleur
J'aimais te parcourir, Islande aux mille formes
Le pays où l'on voit, glace et feu se mêler.
Réel oxymoron, paradoxe concret
C'est l'étonnant mariage, où le froid, la chaleur
Principes opposés, ne sont neutralisés.
Ma terre, ô je revois, ton familier visage.
Les fjords profonds taillant, ta minérale chair
Les moraines striées, sur le Vatnajokull
Formidable calotte, écrasant le relief
Les sandurs caillouteux, lugubres étendues
Les galeries de glace, aux rus effervescents
Les arches de basalte, au-dessus des flots verts
Le désert canyon d'Asb, les cirques des névés
Les falaises de Vik, le volcan de Laki
Les marmites de boue, les brûlants solfatares
Krisuvik, Hveragerdi, Landmannalaugar
Les geysers vaporeux, fontaines infernales.
Ta plage, ô Langaholt, contient des pierreries
(*)
Les bijoux éclatants, des rhyolites rousses
Les joyaux émaillés, des zéolithes vives.
Breidamerkurjoküll, rade pour icebergs
De cette jetée part, leur gigantesque flotte
De vaisseaux miroitants, à la coque verrine
Qui viennent s'échouer, sur le sable des rives.
Comme toi mon pays, j'ai l'âme rude et fière.
Comme toi mon pays, j'ai l'âme triste et noble.
J'aimais te parcourir, Islande aux mille oiseaux.
Je suis comme un grand labbe, irascible et farouche.
Les sternes chaque année, pour de lointains voyages
Traversent l'océan, malgré tous les périls.
Comme eux je suis parti, malgré tous les écueils
Pour suivre un long périple, au bout de l'Univers.
J'aimais te parcourir, Islande aux fleurs sans nombre
Qui poussent dans le vent, dans le froid, dans la neige
Le modeste lupin, sur le roc dénudé
L'armenia du Kjölur, dans la stérile cendre.
Comme elle je survis, solitaire et farouche
Comme elle je m'accroche, à l'espoir, à la vie.
*
Rejeté par les miens, j'embarquai sur mon knarr
Le véloce navire, à la coque évasée.
J'ai forcé le destin, surmonté les malheurs
Plié la volonté, de l'Océan rétif.
Quand gronde au sein des nues, le char de Thor-Donar
Quand Njörd lance en hurlant, ses lames redoutables
Pour éloigner d'Asgard, les monstres du Midgard
L'on croirait survenu, le Ragnarök ultime
Comme en vers cadencés, décrit la Völuspa.
Combien de compagnons, sur les démentes nefs
Submergés, emportés, par le furieux maelström
Sont maintenant figés, sous l'impétueux flot.
Nous étions démunis, découragés, perdus
C'est alors que je vis, à l'horizon lointain
L'écumant éperon, d'un nouveau continent.
Groenland, pays vert, Groenland, pays blanc.
Nous débarquâmes là, dans la grasse prairie.
Je n'étais satisfait, je voulais fuir toujours
Fuir, fuir l'intense éclat, du lumineux soleil
Fuir, fuir la Vérité, refuser mon passé
Pour m'abîmer enfin, dans l'Éternelle Nuit.
Vers le Nord, j'ai marché, sur le pergélisol.
J'ai dirigé mes pas, vers la stérilité.
J'ai dépassé la borne, où se dissout la Terre
Pour joindre le Nifheim, où nul rayon ne brille.
Mon bagne c'est le froid, ma geôle c'est l'Hiver.
J'ai foulé de mes pas, le morne pays d'Hel.
J'ai vu la Création, dans le Néant chuter
La calotte glacière, étouffer le sol vierge
L'inlandsis détacher, ses radeaux monstrueux.
J'ai surpris le soleil, en sa révolution
Qui jamais ne se couche, au sein des mers gelées.
Nul arbre ne s'élève, en ces contrées lointaines
Le bouleau nanifié, ne saurait même y croître.
Pour survivre en ce lieu, qui n'admet nulle graine
J'ai saigné le narval, sans conserver sa dent.
J'ai vaincu l'ours polaire, en combat singulier
J'ai pourchassé le morse, au fond des tourbillons
J'ai poursuivi le phoque, au bord de la banquise
J'ai traqué le rorqual, au sein des flots arctiques.
Là, des mois j'attendis, pétrifié dans la neige.
L'œil rouge à l'horizon, finit par disparaître.
Point de conseil ici, pour juger ma conduite.
Nulle assise et nul thing, ni verdict, ni sentence
Dans cette immensité, résorbant la conscience.
J'étais seul enfin, seul, délivré, libéré.
C'est alors que je vis, spectacle fabuleux
Dans l'éternelle nuit, de l'étendue polaire
S'élever dans la brume, une orbe merveilleuse.
Lentement se ployaient, ses franges lumineuses
Draperies suspendues, enroulées, déroulées
Scintillant, se réfractant, se réfléchissant.
N'était-ce la Déesse, accueillant les défunts
Qui jetait dans l'éther, son irisé manteau?
Lors j'ai cru dans les nues, voir son calme regard
Compatir à ma peine, et pardonner mes fautes.
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007
PLAINTE D'ASA
De sombres cavaliers, surgissent dans la nuit
Galopant vers le nord, pour joindre Stiflusund.
L'un d'eux, l'œil aux aguets, surveille la colonne.
Puis voici qu'apparaît, un convoi de traîneaux
Que tirent ahanant, des rennes aux longs bois.
Sous les bâches l'on voit, aux lueurs des flambeaux
Scintiller chaînes d'or, soieries, colliers, fourrures
Ceinturons et harnais, au décor de niellure
Coffrets et gobelets, chandeliers, dévidoirs
Broches et bracelets, agrafes trilobées...
L'on vient assurément, de piller une ville.
Sur la piste enneigée, que bordent les congères
Tout semble s'engloutir, en un profond silence.
Pas un homme n'émet, le moindre éclat de voix
Comme si l'on voulait, oublier le forfait
L'odieux crime commis, sous le couvert de l'ombre.
Mais sur l'un des traîneaux, glissant dans les ténèbres
Se profile une forme, à longue chevelure
Tremblante et frémissante, au vent de la toundra
Butin vivant, joyau de chair, la reine Asa.
De longs sanglots secouent, sa poitrine oppressée.
Moins désespérée fut, Hélène quittant Sparte
Briséis rejoignant, la tente de l'Atride
Que cette prisonnière, emmenée par Gudrodr.
«Hélas, triste est ma vie, triste est ma destinée.
J'étais heureuse, aimée, dans ma vaste demeure.
Mon père avec mon frère, à mes côtés veillaient.
Voilà que les milans, de leur chair se repaissent.
Vous que tant j'adorais, vous n'êtes plus que souffle
Dans le Nifheim glacial, attendant sépulture.
Las, plus rien ne subsiste, en notre fief ruiné.
Maintenant est détruit, notre puissant château
Rasé le haut donjon, rompu l'épais rempart.
Ma ville chère, Agder, un jour te reverrai-je?
Que vais-je devenir, esclave du vainqueur?
Faudra-t-il, infamie, déshonneur, ô vergogne
Que j'enlace le cou, de l'immonde assassin
Que je reçoive, horreur, ses répugnants baisers
Que j'offre ainsi l'amour, au prétendant abject
Le cruel meurtrier, le monstre abominable
Qui priva de leur vie, ceux qui me la donnèrent?
Plutôt, d'un bond hardi, me jeter sans regret
De la haute falaise, au fond des flots marins
De même qu'Aïto, fille de Kaleva
Pour ne point épouser, le vieillard Vaïno.
Plutôt me dépecer, avec mes propres ongles
Plutôt livrer mon corps, à la griffe de l'ours.
Vous n'aurez disparu, mon père et vous mon frère
Gyrr, toi qui me fus cher, fils d'Harald-Barbe-Rouge
Sans qu'un jour ne survienne, un juste châtiment
Car je possède encor, malgré notre défaite
Pour venger mon opprobre, un serviteur fidèle.
Ce n'est pas vainement, que votre sang coula.
Ce n'est pas vainement, que pour moi vous mourûtes.
Par Gefjon, donatrice, et Freyia, génitrice
Par les trolls habitant, les grottes des forêts
Par les elfes hantant, la brume des montagnes
Je le jure en mon nom, par les Nains, les Géants
Cet homme vigoureux, orgueilleux et farouche
Galopant fièrement, au devant du convoi
Demain sera cadavre, étendu sur le sol.
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007
LE SAMPO
«Vous tous oyez, oyez, car advint grand malheur.
Venez de Sariola, venez de Tapiola
De la taïga, des marais, de la toundra.
Je suis parti là-bas, au pays de Pojha
Pour la trop jolie fille, attirant mes regards.
Voilà ce que je fis, soyez-en bien témoin.
J'ai forgé le sampo, j'ai sué, besogné.
Voilà ce que je fis, au pays de Pojha.
Pour mon travail ardu, point ne fus gratifié.
Le sampo disparut, au pays de Pojha.
Tous oyez, oyez-moi, car échoit grand malheur.
Venez de Sariola, venez de Tapiola
De la taïga, des marais, de la toundra.
Peuple de Kaleva, peuple de Carélie
Partons laver l'affront, partons livrer bataille
Holà, tous, ramenons, le sampo jusqu'à nous»
Le fabre Ilmarinen, ainsi clama ces mots.
Lemminka, le cœur fol, à ces mots applaudit.
Voïnamoïnen, de même s'en émeut.
Le fabre Ilmarinen, par ces mots l'interpelle.
«Voïnamoïnen, vieux fainéant, lève-toi.
Réveille ta carcasse, il nous faut naviguer.
Voïnamoïnen, travaille à ton radoub.
Vieux roublard impotent, va quérir une hache.
Marin piteux, prends soin, de ton piètre navire.
Qu'il ne prenne pas l'eau, qu'il ne s'abîme au fond.
Replace le bordage, et remplace la quille.
Remets le gouvernail, et replante le mât.
Calfate bien le pont, recloue bien les membrures.
Qu'il nous transporte au loin, vers le champ de bataille»
Voïnamoïnen, tandis qu'il dit s' affaire
Voïnamoïnen, tandis qu'il dit s'active
Replace le bordage, et remplace la quille
Remets le gouvernail, et replante le mât
Calfate bien le pont, recloue bien les membrures.
Voici prêt le bateau, voici prête la voile.
«N'avons point maintenant, d'armes pour attaquer
Dit Lemminkaïnen, le cœur fol, amoureux.
N'avons point boucliers, n'avons point javelots»
Dès qu'il eût dit ces mots, le fabre Ilmarinen
Dans ses puissantes mains, saisit pince et marteau
Puis il tord, puis il fond, puis il bat, puis il frappe.
Voici qu'il a forgé, les tranchantes épées
Voici qu'il a forgé, les épaisses cuirasses
Voici qu'il a forgé, les solides jambières.
Puis il dit «Lemminkaïnen, ô, fanfaron
Bonimenteur, bravache, ô coureur de jupons
Réveille ta valeur, il nous faut guerroyer.
Par le mitan brandis, ta lance étincelante
Par la guiche suspends, le bouclier bien rond
Par la garde secoue, ton glaive à lame fine»
Point ne se fait prier, le héros valeureux.
Par le mitan brandit, sa lance étincelante
Par la guiche suspend, son bouclier bien rond
Par la garde secoue, son glaive à lame fine.
«Suivez tous, venez tous, enfants de Carélie.
Filles de Pojhola, mes genoux baiseront
Filles de Pojhola, de pleurs me couvriront
Car je suis meilleur preux, de tout Kalevala.
Guerriers de Pojhola, moineaux pusillanimes
Gorets ventripotents, couards, poltronnes brebis
Guerriers de Pojhola, tremblez car nous voici.
Le magique sampo, bientôt sera pour nous»
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007