SOMMAIRE
L'AUBE DU CHRISTIANISME
JÉSUS DE NAZARETH
CATACOMBES DE ROME
LE RÈGNE DE DIEU L'OCCIDENT
L'ERMITE
LE VASE DE SOISSONS
GALSWINTHE
L'APPEL DU PAPE URBAIN
LA RECLUSE
LES CATHÉDRALES
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007
SAGAS DES TEMPS MÉDIÉVAUX
L'AUBE DU CHRISTIANISME
JÉSUS DE NAZARETH
Près de Jérusalem, dès le jour de l'Azyme
La nuit tombée, Jésus, menant tous ses disciples
Rejoignit un haut lieu, nommé Gethsémani.
Dans un abri de pâtre, alors ils s'abritèrent
Car on se défiait d'eux, car on les pourchassait
Tels des pestiférés, tels des êtres maudits.
Le fruit du caroubier, seul apaisa leur faim.
Lors autour d'un grand feu, les voici réunis
Pour écouter encor, les paroles d'amour.
Tout semblait mort, pas une lueur, pas un bruit.
L'uniforme désert, au lointain s'étendait.
Les feuillages trapus, des thérébinthes sombres
Menaçants, paraissaient, des fauves pétrifiés.
Les disciples touchaient, le fond de la souffrance
Le corps blessé, meurtri, l'âme ulcérée, vidée
Sans le moindre soutien, sans la moindre espérance.
Leur désarroi sans fin, creusait leur face hâve.
L'épreuve continuelle, avait tiré leurs traits.
Les humiliations, les avanies, les vilenies
De plus en plus brisaient, leur volonté, leur force.
Jésus prit d'eux pitié, quand il vit leur misère.
Bien qu'il fût éreinté, sa tête restait droite.
Bien qu'elle fût haillon, blanche était sa tunique.
«Plus simple est de lutter» pensait Pierre atterré
«Contre un flot déchaîné, que raisonner l'esprit.
Fureur des cieux vaut mieux, que folie des humains»
«Le pauvre est moins retors» pensait le bon Simon
«Quand on le démunit, au lieu de le sauver.
L'on est prompt à haïr, quand il faudrait aimer»
Cependant au dehors, s'amassaient les ténèbres.
Le silence figeait, la nature endormie
Que seuls parfois rompaient, les brandons crépitants.
Jésus prit la parole - «Vous tous, voyez ce feu
C'est lui qui nous éclaire, et c'est lui qui nous chauffe
C'est lui qui la nuit montre, à l'indigent perdu
Le chemin du salut, dans la steppe infinie.
S'il est nourri de bois, attisé d'un air pur
Le voici pétillant, en flammes vigoureuses
Mais s'il est confiné, par la pince étouffé
Le voilà geignant, pâlissant, agonisant...
Car il ne sait pourquoi, l'on est ainsi méchant
L'on veut ainsi du mal, à celui qui veut Bien.
Quand poindra le soleil, je vous le dis, mes frères
Ce feu sera détruit, pour toujours il mourra»
Sachant qu'il se nommait, par cette parabole
Tous alors consternés, en pleurs se répandirent.
Mais il ajouta «Ne vous tourmentez pas, non
Car de ce feu détruit, vous serez les flambeaux.
Vous irez par le Monde, éclairer les ténèbres»
Puis Jésus continua «Les Écrits sont mensonges
Tous les Commandements, ne sont que tromperie
Tous les préceptes saints, ne sont que duperie.
Le Bien ne peut s'écrire, il ne peut s'inculquer.
De même il n'est pas dogme, il n'est Loi qui soient vrais.
Nous devons contempler, notre for intérieur
Dans le monde sonder, la souffrance des êtres.
Nous devons méditer, sur chacun de nos actes
Nous devons discerner, par l'œil de la conscience.
Partout l'âme succombe, et le péché triomphe.
Souvent nous faisons Mal, et nous prétextons Bien
Nous invoquons l'Amour, et servons notre haine.
Les docteurs nient l'Amour, attisent Jalousie.
Leur vice est camouflé, sous le masque Vertu.
Mauvais et bons penchants, sont plaisirs de nos sens.
Nous devons supprimer, travers et non plaisirs.
L'éternel Univers, nous montre ses deux faces
Lumière intense est l'une, et l'autre nuit profonde.
L'une engendrant bonheur, se nomme volupté
L'autre engendrant malheur, se nomme austérité
Car l'homme qui s'enjoue, ne connaît le Malin
Mais froideur, égoïsme, ont desséché nos vies.
Je souffre, il me torture, et jouit de ma souffrance
Car il m'entend, me voit, mais il est sourd, aveugle.
Comment est-ce possible, et comment l'accepter?
Comment puis-je être moi, pourquoi ne suis-je un autre?»
Les disciples muets, laissaient parler Jésus.
Lorsque de temps en temps, sa respiration faible
Ne pouvait plus suffire, à porter son discours
Chacun se recueillait, pour qu'il reprît haleine.
Il disait tout, la Vie, les maux et les passions
Montrait dans nos pensées, la parcelle d'erreur
Dénonçait dans nos cœurs, la partie vile, ignoble
Dans nos discours, dans notre action, dans nos regards
Dans tous les traits fuyants, de nos visages faux.
«Vous croyez être bons, innocents» disait-il
«Pourtant la volonté, plus que la main vous souille.
Nous sommes tous pervers, nous sommes tous méchants.
Nous avons tous menti, nous avons tous médit»
Chacun se résigna, devant cette invective.
Les moins éreintés, seuls, trouvaient en eux la force
Pour tout bas lui répondre «Nous sommes tous coupables»
Jésus les contemplant, s'émut de leurs paroles.
Puis il dit «Vos péchés sont absous, paix en vous
Car vous avez compris, car vous avez renié
Votre ancienne conduite, et vos propos impies.
Nous devons supprimer, l'original instinct
Nous devons nous juger, interroger notre âme
Pourquoi fis-je le Mal, et donnai-je souffrance?
Pourquoi l'envie, pourquoi, pourquoi l'hypocrisie?
Honte aura le félon, de lui-même et des autres
Puis il prendra la fuite, éperdu, torturé.
Mais il n'est pas maudit, il n'est pas condamné
Car il ouvre les yeux, car il comprend soudain.
Le royaume divin, se dévoile à sa vue»
Jésus resplendissait, porté par ses paroles
S'épanchant comme un flot, majestueux et doux.
«La seule vérité, c'est la douleur, c'est elle
Qui nous montre la voie, nous apprend, nous élève.
C'est elle qui grandit, et c'est elle qui donne
Sa noblesse au bâtard, à l'esclave richesse.
Car elle est un miracle, et c'est elle qui change
L'égoïsme en bonté, la haine en pur amour.
Sur Terre il n'est pas d'être, aussi méchant soit-il
Qui dans l'adversité, ne retrouve en lui-même
Le droit chemin du Bien, pour oublier le Mal.
Nous comprenons dès lors, car dès lors nous souffrons
Mais à quel vent impur, il nous faudra plier?
Léviathans inconstants, que ne guide Raison
Nefs dont l'Âme est voilure, et gouvernail l'Esprit.
S'il n'y a pas de souffle, et de main décidée
Les agrès sont lâchés, la barre est détournée.
Le frêle esquif dérive, aux perfides courants.
Jamais il n'atteindra, la rive de l'Éden
Car le voilà sombrant, dans l'abîme infernal»
Mais Jésus tressaillit. Sa main soudain trembla.
«Fuyez tous, fuyez tous, l'heure est venue, mes frères»
Puis il courba la tête, en joignant ses deux mains.
Brusquement sur le seuil, l'on vit surgir un garde.
L'abri fut encerclé, puis un hazzam parut.
Son chasuble portait, de fil noir galonné
Le signe de Yahwe, marque du Sanhédrin.
*
Sur les gradins grossiers, de la Salle-aux-bossages
Les voici rassemblés, chœur sinistre et cynique
Les rabii d'Israël, docteurs, scribes et prêtres
Vers le haut, Pharisiens, forcenés, fanatiques
Plus bas, Saducéens, arrogants, méprisants
Vers la gauche Esséniens, abrutis de prières.
La talmudique loi, crispait leurs traits aigus.
Dans leur pédant esprit, dans leur prunelle fixe
Rien qu'une pensée, qu'une seule idée, Yahwe
Dieu jaloux, tyrannique, oppresseur, despotique.
Lors, cette adoration, possessive, inhumaine
Les tourmentait, les torturait, les dévorait.
Jurant par la Thora, par le Deutéronome
Têtus, obtus, sournois, cruels, vindicatifs
Savants en creux discours, en fausse casuistique
Possesseurs du maschal, des Sept Opérations
Rompus à l'examen, des moïsiaques lois
Sans répit ils notaient, codes et abstinences
Décrétaient les devoirs, les interdits, les jeûnes
Glosaient, jactaient sans fin, sur le détail des rites.
Par toute liberté, scandalisés, choqués
Par toute fantaisie, rebutés, offensés
Toujours ils condamnaient, les idées positives
Marquaient par l'infâmie, toute aimable pensée
Rabaissaient la grandeur, salissaient la beauté.
Leur fureur décuplait, devant leur impuissance.
Les fiers ham-ha-arez, provocants, les raillaient.
Les païens en riant, méprisaient leurs préceptes
Ricanaient de leur dogme, incinéraient leurs morts.
Les Romains victorieux, les broyaient sous leurs pas.
Violents, durs, ils rageaient, pensant au Garizim
Le repaire infernal, des prêtres hérétiques.
C'est ainsi qu'ils cherchaient, l'exutoire à leur haine
La victime innocente, afin de se venger.
Le silence tomba, sur un geste du Prêtre
Quand brusquement au fond, s'entr'ouvrit une porte.
Le hazzam apparut, devant son corps de garde
Puis il poussa Jésus, devant le Sanhédrin
Comme on jette un agneau, dans une cage aux fauves.
Caïphe se levant, dicta l'accusation
«L'homme présent ici, blasphème le Très-Haut
Car le jour du Seigneur, devant tous il mangea
Donnant son impiété, comme exemple aux fidèles»
Jésus restait muet, impassible, immobile.
Son allure imposante, inspirait dignité.
L'on eût dit le voyant, devant le tribunal
Qu'il jugeait les rabbii, comme des accusés.
Placide il répondit, par une parabole
«Près de Capharnaum, dans une synagogue
Deux hommes priaient seuls, par un jour de Sabbat.
Sur la voie par hasard, passe une Ituréenne.
Voilà que cette femme, alors fut agressée.
Pleurant, s'égosillant, elle demande une aide.
L'un des orants, fort pieux, dès qu'il entend ces cris
Jetant son tiphilim, ses tsitsis qui le gênent
Vite vole au secours, de la femme en détresse...
Mais l'autre en son oreille, appuie son phylactère
C'est ainsi qu'il finit, son Shemone Essre.
L'office terminé, ce dernier dénonça
L'homme qui sans
vergogne, interrompit l'office.
Le docteur, selon vous, le trouva-t-il coupable?»
Dès qu'il eut achevé, les rabii le raillèrent.
Galamiel dans un coin, seul restait silencieux.
Mais Jésus continua, par-dessus les huées
«Vous qui n'appelez pas, votre dieu par son nom
Pensez-vous qu'il préfère, un cantique à l'Amour
Que par une prière, il absolve les crimes?»
Tous couvraient sa voix, le conspuaient, l'injuriaient
«Le traître à mort, à mort, l'ennemi d'Israël.
Que l'on fixe à la croix, l'ennemi du Très-Haut»
*
Sur les monts du Moab, à l'horizon vermeil
Le disque du soleil, s'éleva lentement.
Vingt lévites du Temple, en tunique safran
Poussent les deux ventaux, du portail Nicanor.
Tel un cri déchirant, la trompette au son rauque
Jette au sein des cieux clairs, un long vagissement.
Les timides agneaux, liés aux pieux de cèdre
Comme s'ils ressentaient, sur la peau de leur nuque
Le poignard acéré, du sacrificateur
Mêlent à ce vacarme, un bêlement sinistre.
D'Ophel à Bézétha, vers Sion, vers la Géhenne
Jérusalem alors, secoua sa torpeur.
Dans les bouges de terre, aux toits gris de roseaux
Les pauvres demi-nus, se levaient de leur paille.
Les Riches endormis, dans leurs palais superbes
Repoussent d'une main, leurs baldaquins frangés.
Partout, dans les fossés, dans les rues, sur les forums
Les pèlerins couchés, s'éveillaient lentement.
Les perclus se pressaient, au bassin Gegazza
Car le premier baigné, seul y pouvait guérir.
Les aveugles poussaient, au hasard les manchots.
D'un bâton les boiteux, écartaient des lépreux.
Certains de leurs moignons, frappaient les démoniaques.
L'un d'eux, élu, plongeait, dans l'eau miraculeuse
Puis allait s'affaler, sur les dalles d'ophyr
Sanglant et gémissant... plus infirme qu'avant.
Les fils de Sem venus, de toutes les régions
Se trouvaient rassemblés, pour célébrer la Pâque.
Partout, ils pullulaient, comme des moucherons.
Certains avaient suivi, les convois de marchands
Ne comprenant pourquoi, ce jour ils étaient là.
Bavant la foi stupide, imbécile et vulgaire
Tous déjà récitaient, leurs ferventes prières
Qui montaient vers les cieux, pour adorer l'Unique.
Dans les maisons, dans les cours, dans les caniveaux
Les chants se confondaient, avec les psalmodies
Parmi les gros jurons, des Gaulois et Numides
Parmi les échos nets, des syllabes latines
Qu'aux tours de l'Antonia, lançaient les centurions.
Les échangeurs comptant, sur le parvis du temple
Choquaient et retournaient, la monnaie dans leurs doigts
Comme une onde sonore, aux gouttes argentines.
Vers l'autel s'activaient, les prêtres sadoqites
Réglant chaque détail, du rituel exigé.
Quand le poignard aigu, fendait jusqu'à la garde
La robe immaculée, des victimes bêlantes
Sous les voûtes vibraient, des râles monstrueux.
Les hoquets s'étouffaient, dans l'écarlate flot
Se dispersant partout, sur les tables de marbre.
Dans le sacré foyer, qui jamais ne s'éteint
Les chairs déchiquetées, se consumaient sans fin.
Le relent de la graisse, étalée sur les bûches
Se mêlait au parfum, du léger galbanum.
Les agneaux s'entassaient, les prêtres s'affairaient
Tels sur une charogne, une meute affamée.
La rutilante humeur, épandue sur leurs membres
Pataugeant sans répit, au fond des caniveaux
Leur faisait gantelets, cnémides cramoisis.
L'immolation finie, les pontifes suants
Trempaient l'hysope en fleur, au fond des hautes cuves
Pour asperger les murs, et les montants des portes.
L'on eût dit qu'une pluie, tombait sur la cité
Pluie d'horreur, de terreur, de carnage et de mort.
Comme des forcenés, dans la chambre adjacente
Marchant dans la farine, et couverts d'huile épaisse
Des lévites pressés, pétrissaient le froment
Pour enfourner hosties, pains de proposition.
Purifié, sanctifié, chaque fidèle ainsi
Regagnait son logis, un agneau sous le bras.
Puis commença l'orgie. Les coupes se vidaient
Les couteaux dépeçaient, les trompettes beuglaient
Dans un rythme effréné, sauvage, interminable.
Des cris et des clameurs, brisaient l'air étouffant.
La fumée des bûchers, planait en noirs panaches.
Le Hallel terrifiant, sortait des bouches ivres.
La Ville Sainte alors, semblait ville d'enfer.
La fête se calma, quand vint la septième heure.
Comme pour s'amuser, d'une attraction nouvelle
Dans les cours, dans les rues, des groupes se formaient
Bientôt se dirigeant, au pied de l'Antonia.
La porte Doloreuse, et le pont du Xystus
Déversaient un flot noir, de populace immonde
Que soulevaient parfois, de violents soubresauts.
L'espace lentement, se remplit de fidèles.
Comme un raz-de-marée, sur la mer déchaînée
Quelquefois attisées, par de brusques pulsions
Les paroles s'enflaient, et les cris s'amplifiaient.
Certains étaient gais, d'autres hargneux, impatients
De voir gémir, souffrir, l'innocente victime.
Subitement grandit, la vocifération.
Là, devant le prétoire, un homme alors parut
Les pieds chargés de fers, les cheveux ceints d'épines.
Son candide regard, innocent, lumineux
Se posait calmement, sur la foule en démence.
D'horribles convulsions, tordaient la multitude.
La haine s'exhalait, des bouches écumantes.
La cruauté flambait, dans les yeux fulgurants.
De leurs fastes palais, sur le bord du Gareb
Curieux, discrètement, les Riches l'observaient
Par leurs voiles brodés, à la babylonienne.
Les prêtres à travers, les grilles de l'Hechal
Satisfaits, triomphants, savouraient leur vengeance.
Les prenant en pitié, soudain Jésus pleura.
Un ordre tout d'un coup, le fit se retourner.
Près du hazzam, il vit, Caïphe arrogant, sombre
Qui montrait de son doigt, une immense croix noire.
*
Surexcité, le peuple, augmentait sa fureur.
La mouvante cohue, se ferma sur Jésus
Comme une gueule énorme, une hydre aux mille têtes
Qui le happait, qui l'enveloppait, l'étouffait.
Dans la rue descendante, à chacune des marches
La croix dans son épaule, assenait un grand coup
Ponctué par la foule, en joyeuse clameur.
Dans la grêle des coups, des crachats, des ordures
Sans répit s'abattait, l'impur flot des injures
«Chien, fils de catin, hyène, engeance de vipère
Déjection de porc, excrément, fiente de bœuf»
Tristement, il posait, un regard étonné
Sur l'essaim monstrueux, des visages hideux.
«Chacal, chien, fils de catin, fiente de pourceau»
Calme, il disait «Regardez-vous, regardez-vous
Regardez votre Mal, comprenez, comprenez»
Mais sa voix se perdait, sous leurs féroces cris.
«Non, vous ne savez pas, ce que vous faites là.
C'est d'eux et non de moi, qu'il faut avoir pitié.
Mais je vous montrerai, la bonté, le salut.
Je le ferai, je le ferai, je dois le faire»
Les blasphèmes vengeurs, s'amplifiaient, redoublaient.
Alors Jésus tomba, pour la première fois.
Se relevant, il dit «Je tiendrai, je tiendrai.
Je ne plierai jamais, non, non, jamais, jamais»
Le chemin descendait, jusqu'au Tyrophéon.
L'image déformée, de la porte Éphraïm
Lui parut éloignée, petite, inaccessible.
«Chien, fils de catin, hyène, engeance de vipère
Déjection de porc, excrément, fiente de bœuf»
Contre lui seul voyant, cette meute acharnée
Triste, il baissa le tête «Non, je ne puis y croire.
Je ne connaissais pas, la race des humains.
J'étais dans l'ignorance, et maintenant je sais.
Malheureux, inconscients, vous n'avez pas d'esprit.
Malheureux, inconscients, non, vous n'avez pas d'âme»
L'un d'eux lui déversa, par-dessus les cheveux
Son urine fétide, et sa diarrhée fielleuse
Disant «Tiens, voilà ton vin, tiens, voilà ton pain»
«C'est toi qui fais le Mal, c'est toi» lui dit un autre.
Puis tous ils répétèrent «Chacal, pourceau, vipère»
Ses pleurs dégringolaient, de son visage en sang
Tuméfié par les coups, maculé par la vase.
Quelques uns fièrement, exhibaient leur pénis
Puis mimaient en jouissant, les indécentes poses.
L'un d'eux lui projeta, la semence au visage
Puis le prit à parti, grimaçant, arrogant
«N'as-tu pas un phallus, réponds, réponds, réponds.
Tu l'as fait comme nous, tu l'as fait, tu l'as fait»
Délirants ils jouissaient, forcenés, enragés
Pareils à des gorets, se roulant dans la boue.
Alors Jésus tomba, pour la seconde fois.
Il venait de franchir, le muret de l'enceinte.
Devant lui se dressait, le mont du Golgotha.
L'intolérable étreinte, incessante, augmentait.
Les trognes se pressaient, contre son doux visage
Balafrées, congestionnées, velues et vultueuses
Des nez pointus, crochus, des narines en truffe
Des bouches lippues, des mentons plats, raboteux
Des crânes aplatis, de larges mandibules
Des fronts bas qui fuyaient, des yeux têtus, obtus.
Violemment ils criaient, toutes leurs perversions
Jaloux qu'il ne fût vil, sournois, grossier, vulgaire
Qu'il ne fût pas comme eux, cruels, envieux, perfides.
«Je ne les connaissais» disait-il consterné
«Je les croyais bons, oui, je les croyais des hommes.
Non, je ne voyais pas, leur vérité profonde.
Je le sais maintenant, ils ne sont pas mes frères.
Non, tu n'es pas un homme» disait-il à chacun
«Je le vois, je le vois, non, tu n'es pas un homme.
Je le sais maintenant, tu n'as pas de conscience.
Tu n'es qu'un loup, tu n'es qu'un chacal, un rapace.
Non, l'on ne peut agir, l'on ne peut espérer.
Malsaine est la racine, et mauvaise est la graine.
Le Mal est en nous, dans notre chair, dans notre âme.
L'homme est un être impur, dans sa chair, dans son âme.
Je le sais maintenant, l'Existence est mensonge.
Tu mens, Yahwe. L'œil est crevé, l'œil est crevé.
Mais
vous le saurez tous, un jour Dieu sera mort»
Cependant ils criaient, hurlaient, gesticulaient.
Certains glapissaient, d'autres aboyaient, meuglaient
Quelques-uns forniquaient, sur des mulets, des ânes.
«C'est vrai, c'est vrai, nous sommes des bœufs, des chacals.
Nous sommes des veaux, c'est vrai, nous sommes des bœufs»
Puis la foule excitée, laboura son visage
Qui de son pied, qui de son poing, qui de sa dent.
Les gardes l'escortant, de leur piques aiguës
Comme de la vermine, ainsi les repoussèrent
Le condamné devait, sur une croix mourir.
Il vit Jérusalem, à travers un brouillard.
Dans sa vision confuse, où vacillaient les formes
La ville apparaissait, comme un ténébreux gouffre.
Les pinacles du Temple, étincelants, jetaient
Des phosphènes dorés, dans cet abîme noir.
Mais pour lui maintenant, rien n'avait d'importance
Ni gardes et ni croix, ni foule et ni cité
Ni le Monde car seule, existait la souffrance.
Baissant les yeux pourtant, là-bas, il aperçut
Deux femmes qui peinaient, sur la pente escarpée.
La première éplorée, péniblement disait
«Je dois être avec lui, jusqu'au moment suprême.
Jusqu'au bout je ne dois, l'abandonner au sort»
La seconde hébétée, par l'atroce douleur
Semblait avoir perdu, toute lucidité.
Jésus dès lors souffrit, plus qu'il n'avait souffert.
Plus rien ne l'atteignait, ni les coups, ni l'injure.
Pour une ultime fois, il tenta de parler
Mais les mots qu'il disait, par sa tremblante bouche
Faiblement expiraient, en un spasme impuissant
Parmi les hurlements, trépignements, blasphèmes.
«Pitié, pitié, de grâce, éloignez cette femme.
Dites-lui... que c'est une erreur, qu'elle se trompe
Ce n'est pas son enfant, que l'on va crucifier»
Dans un dernier sursaut, tout bas il répétait
«Je tiendrai, je tiendrai, je tiendrai, je tiendrai»
Alors Jésus tomba, pour la troisième fois.
D'un coup, si près du but, ses forces disparurent.
Quel but et quel destin? le supplice et la Mort.
Dans la fange il rampa, de ses mains, de ses flancs.
Plus que dix pas, plus que six, plus que trois, plus qu'un...
Se traînant jusqu'aux pieds, des bourreaux impavides
Sur le roc il tomba, rompu, brisé, broyé.
Versant à l'horizon, des flots incandescents
Le crépuscule obscur, tombait sur le désert.
Vers Lydda se massaient, de lourds nuages noirs.
L'astre clair de Nisan, brillait au firmament.
Sur la ville fumant, repue de sa violence
Résonna le sophar, au son grave et lugubre.
La foule s'étirait, vers les quartiers lointains.
Seule une femme en pleurs, sanglotait dans la nuit
Terrassée par l'horreur, atterrée de stupeur.
Le vinaigre tendu, par le bout d'une perche
Réanima Jésus, pendant un court instant.
Dans l'ombre on vit alors, ses lèvres balbutier
«Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi, m'avoir abandonné?»
Son corps déchiqueté, sur l'immense croix noire
Hideusement gisait, devant le grand ciel vide.
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007
CATACOMBES DE ROME
Ossements, croix, tombeaux, reliques et chapelles
Recouverts par le roc, dans l'éternelle nuit.
Le Peuple de Dieu gît, parmi les mécréants.
Là, reposent en paix, ceux qui renient la Vie
Que le baptême élut, et que le chrême oignit.
Les uns, brisés, broyés, dans l'arène geignirent
Les autres humblement, dans le désert moururent.
Au-dessus, Rome flamboyante, éblouissante
Rome expirant, mourant, telle un fruit putréfié
Que gangrènent les vers, du naissant christianisme.
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007
LE RÈGNE DE DIEU - L'OCCIDENT
L'ERMITE
Sempiternellement, la même galerie
Sempiternellement, les mêmes chapiteaux.
Rien n'est ici plaisant, rien n'est ici charmant
Car Dieu voulut que l'Homme, en souffrant ici-bas
Pût gagner dans les Cieux, radieuse Éternité.
Dans le domaine enclos, de l'austère abbaye
Point de verger, point de halliers, point de parterres.
Le pois chiche sans goût, seul croît au potager.
Le puits délivre une onde, insalubre, insipide.
Plus triste est la journée, sous les arcades grises
Plus morne est la nuitée, sous les voûtes lugubres.
Cloître aveugle et muet, sourd au fracas mondain
Thébaïde épargnée, par l'humaine folie.
Sempiternellement, la même cour déserte
Sempiternellement, les mêmes colonnades.
Par le vitrail fermé, sur l'extérieur impur
Le monde évangélique, et l'univers biblique
Moïse, Abraham, Josué, Jacob, Salomon.
Face à la Création, brutale, indifférente
Le miracle du Christ, et la résurrection.
Contre la cruauté, des éléments farouches
La pitié de l'apôtre, et l'amour de Marie.
La Procession des saints, face à la mécréance
Romuald, Bernard Tolomeï, Jean Gualbert
Dominati, Placide, Alfène, Odon, François.
Face à la Volupté, face à la Vanité
Flagellations, Crucifixions, Dépositions.
La pesanteur du Temps, incline les ogives
L'étau de l'Existence, emprisonne les âmes.
L'étouffante Matière, alourdit les moellons
S'immisce par les joints, s'infiltre par les dalles
Circule dans nos corps, dans nos mains, dans nos cœurs.
Sempiternellement, la même cour déserte
Sempiternellement, les mêmes colonnades.
Sempiternellement, la même galerie
Sempiternellement, les mêmes chapiteaux.
Le Service de Dieu. Complies, dans l'Oratoire.
Cierges illuminés, repoussant les ténèbres.
La bénite clarté, vainc l'ombre satanique.
Parchemins déroulés, sur le bois des pupitres.
Les orants sont tous là - Silence - Méditation.
Génuflexion, prostration - Premier psaume - Silence.
Cantiques des enfants - Cantique des Prophètes.
Mon Dieu, mon Dieu, pardon, pardon pour nos péchés.
Psaume et bénédiction - Prière et liturgie.
Gloire au Père, Alléluia, nouveau psaume - Silence.
Dieu miséricordieux, ayez pitié de nous.
Psaume, antienne, hymne puis verset, répons - Silence.
Trois fois Alléluia, douze fois litanie.
Seigneur, ouvre ma bouche, afin qu'elle te loue.
Silence de nouveau - Tous les moines se lèvent.
Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu, que serions-nous sans Toi?
Reçois notre oblation, reçois notre ovation.
Psaume cinq fois. L'Apocalypse, Amen - Silence.
Gloire à toi, Seigneur, gloire, à la Trinité Sainte.
Versets de l'Écriture, et Nouveau Testament.
Délivre-nous du Mal, de l'immonde Satan.
Psaume cinq fois. L'Apocalypse, Amen - Silence.
Le Prophète a parlé «Mon Dieu, sept fois par jour
L'hiver comme l'été, je dirai ta louange»
Prostration, génuflexion, liturgie - Silence.
Gloire au Père, Alléluia, nouveau psaume - Silence.
L'office est terminé. Les cierges sont mouchés.
Sans repos se poursuit, la vie pieuse du cloître.
Méditation, travail, recueillement, travail
Jeûne au pénitentiel, étude au scriptorium
Théologie, christologie, théologie.
Sans répit nuit et jour, s'élèvent les prières
Sans répit retentit, sous les hautes voussures
La fiévreuse oraison, vers la Divinité.
Quand l'une est terminée, l'autre déjà commence.
Vigiles dans la nuit, Laudes quand pointe l'aube
Dans la matinée Tierce, après-midi la Sexte
Presqu'aussitôt la None, et les Vêpres le soir
Complies au crépuscule, avant séparation.
Le psaume dépourvu, de chaleur, sentiment
La psalmodie feutrée, des Saintes Écritures
Comme unique harmonie, comme unique chanson.
Pour seule confession, conversation, dialogue
Les gestes évitant, de rompre l'attention.
Que nul instant du jour, Dieu ne soit adoré.
Veille ininterrompue, de sanctifications
D'éloges vers l'Unique, et de bénédictions.
Nous devons racheter, l'originel péché.
Le charpentier bâtit, le paysan laboure
Le chevalier combat, nous prions le Seigneur.
De nous dépend le sort, des âmes perverties.
Dévoués, généreux, nous sommes les bons moines.
Rien ne détournera, nos pensées du Seigneur.
Soumis nous demeurons, serviteurs du Très-Haut.
Que brille ou non le jour, peu nous chaut, nous importe.
N'entendre plus de bruit, sinon lancinants psaumes
Ne plus sentir, agir, ni penser, ne plus vivre.
Ne plus voir l'Univers, que le Mal corrompît.
Nous attendons la mort, la survie de notre âme
Notre libération, de la prison charnelle.
Transitoire est la vie. Futiles et frivoles
Sont plaisir et pouvoir, opulence et jouissance.
Dévoués, généreux, nous sommes les bons moines.
Que l'existence est dure, à porter, assumer.
Nous sommes égarés, seuls dans l'immense Nuit.
Seuls, seuls, désemparés, face au Monde effrayant.
Consciences déchirées, accablées, affligées
Parcelles de matière, inquiète, effarouchée.
Le doute abominable, inspiré par le Diable
Suscite nos soupirs, nos pleurs, nos geignements
L'énorme Création, fait ployer nos épaules
Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi, nous avoir délaissés?
Longueur, langueur, douleur, des jours gris qui s'enfuient.
La vie n'est qu'une attente, avant la délivrance.
La vie n'est qu'un éclair, devant l'Éternité.
*
L'aube engourdie, figée. Le froid, le froid de Dieu.
Le soleil de Dieu, pâle, au bord des monts vermeils.
C'est la morne heure où ceux, que la mort a fauchés
Gisent raidis, verdis, bouche ouverte, œil hagard.
C'est la triste heure où ceux, qui n'ont péri du gel
Se lèvent titubant, pour traîner leur carcasse
Rassasier leurs désirs, assouvir leurs passions.
Tous les moines sont là, recueillis, silencieux
Pénétrés par la foi, l'amour, la compassion.
Le Mystère éternel, imprègne leurs consciences.
Tous, les voilà, portant, les instruments du culte
Flambeaux, ciboire, ostensoir, voile consacré.
Le saint diacre s'avance, en brandissant la croix
Pour que fuient les démons, l'engeance maléfique.
Satan n'est-il caché, dans le brouillard mauvais?
Procession, lente progression, pèlerinage.
Salutaris noster, adjuvanos, Deus
Laudate eum, caelum et terra
Marche sous le ciel gris. Marche sous l'œil de Dieu.
Psaume au rythme des pas, de la méditation.
Laudate eum, caelum et terra,
Laudate omnia, flumina dominum
Descente jusqu'au val, posément, lentement.
Le froid, le froid mordant, la chair, les mains, les pieds.
Marche sous le ciel gris. Marche sous l'œil de Dieu.
Psaume au rythme des pas, de la méditation.
Laudate eum, caelum et terra
Salutaris noster, adjuvanos, Deus
La chapelle apparaît, au bord du belvédère
Pavement brut, mœllons rugueux, tuileaux grossiers.
Parvenus au parvis, les moines s'agenouillent.
Les rayons auroraux, percent la brume épaisse.
Bientôt la clarté vive, illumine la Terre.
Partout, dans les halliers, des silhouettes mouvantes.
Les âmes corrompues, à l'appel du Seigneur
Sur le seuil du tombeau, par centaines se pressent.
Tous aujourd'hui sont là, pour honorer le saint
Les puissants, les savants, les manants, miséreux.
Ces prélats ambitieux, les voici rabaissés
Le prêtre luxurieux, l'avaricieux chanoine
L'évêque instigateur, assoiffé de pouvoir.
Ces moniales venues, de leur triste couvent
Que leur ferveur paraît, contrefaite et sordide
Leur malsaine pitié, s'engraissant de leurs vices
Rembrunit leur visage, et renfrogne leur mine.
Les conduisant, voici, la pâle diaconesse
Par l'envie, la rancœur, ulcérée, torturée
Jalouse des plaisirs, que la Beauté procure.
Ces nobles orgueilleux, ces combattants superbes
Suzerains et vassaux, vavasseurs, hobereaux
Quels pauvres corps sont-ils, sans leur côte lustrée?
Quel esprit déficient, occultait la cuirasse.
Leur victorieux mépris, devient humilité
Leur dédaigneux orgueil, devient timidité.
Ces bourgeois dépourvus, de leurs soieries superbes
Dépouillés de leur faste, et de leur apparat
Qu'ils sont tristement vils, hideux et misérables.
Tous ces Riches ventrus, qu'ils ont l'air pitoyables.
Qu'ils sont contrits, déférents, qu'ils sont tourmentés.
Sous l'oripeau flatteur, apparaît l'indécence.
Privées de leurs joyaux, ces courtisanes fières
Ne savent susciter, que dégoût, répulsion.
L'érotique attirance, émanant de leur membres
Dès lors est devenue, repoussante laideur.
Ces clercs, savants rompus, en rhétorique et droit
Les voici démunis, devant le grand Mystère.
Les voici nus, tremblants, soumis, obéissants
Tous contraints de sonder, leur inquiète conscience
L'intime vérité, de leur âme profonde.
N'est-ce dans cet état, qu'ils se présenteront
Quand sonnera pour eux, le Jugement Dernier?
En retrait demeurait, le peuple bigarré.
Ces pauvres que voici, dans leur médiocrité
De frustes paysans, d'abjects manouvriers.
De stupides manants, de féroces bourreaux
Des briscards délurés, de crédules béjaunes
D'avides commerçants, des artisans roués.
C'est le peuple de Dieu, qu'Ève jadis conçut.
Les radasses montrant, leur poitrine gonflée
D'œillades aguichaient, les vilains égrillards.
De rudes viragos, tançaient des avortons.
Parfumées d'origan, les mièvres enjôleuses
Dévoilaient au jocrisse, un jupon fallacieux.
Tout là-bas se terraient, les violents brabançons
Les arbalétriers, ces bannis, ces maudits
Que frappait l'anathème,
énoncé par le pape.
Confus, la honte au front, ils demeuraient au loin
De leur cache espérant, voir la cérémonie.
Les orants sont prostrés, au pied de la chapelle.
Dans la niche grillée, le mystique univers
Le religieux Mystère, au-delà des barreaux.
Dans la sacrée cellule, où gît le saint martyr
Le regard déférent, timidement s'immisce.
Timbre d'une clochette - Murmure étouffé. Silence.
Devant le seuil un moine, avance lentement.
Gestes ralentis, scrupuleux, gestes pesants.
La grille est repoussée - Timbre d'une clochette.
Sur la table en granit, la châsse est déposée
Méticuleusement, précautionneusement.
Le coffre d'argent luit, aux feux du jour qui naît.
Tenant un parchemin, l'un des moines s'approche.
«Ô, béni sois-tu, Bienheureux, céleste Guide.
Car ta vie douloureuse, à tous montra la Foi.
Tu fuis loin de la ville, où sévit le péché.
Te voici dans ta grotte, au pied d'une falaise.
Romain te fait descendre, à sa corde un panier.
Tu réparas le pot, brisé contre la dalle
Tu rendis au novice, un outil disparu.
Tu préféras l'épine, au lieu des chairs tentantes.
La folle vagabonde, en franchissant ton seuil
Recouvrit la raison, découvrit la prière.
C'est grâce à toi que Maur, le compagnon fidèle
S'éleva sur les eaux, pour secourir Placide
Pauvre et pur tu vécus, humble et saint tu mourus»
L'assistance frémit. Les prélats psalmodient.
«Gloire à toi, Jehova, gloire. Ite missa est»
«Gloire à toi, Jehova, gloire. Ite missa est»
L'on brandit l'encensoir, longuement secoué
Qui répand à l'entour, son purifiant effluve
Repoussant au nadir, les horribles démons.
Veni creator spiritus. Amen. Amen.
Veni creator spiritus. Amen. Amen.
Deux moines à leur tour, sur un plateau présentent
La précieuse clé d'or, au diacre en dalmatique
Cérémonieusement, précautionneusement.
Pathétique instant, seconde suprême, unique.
D'un geste il introduit, le pêne en la serrure
Puis il fait pivoter, lestement le couvercle.
Sur un linge il dépose, un fémur disloqué
Cérémonieusement, précautionneusement.
Pas un bruit dans le val. Tous retiennent leur souffle.
D'un coup, pulvérisant, le silence figé
Deux trompettes d'airain, poussent un hurlement.
Lors, soudain, ruée, cohue, vociférations
Déchaînement, furie, fureur, exaltation
Ferveur, élan, passion. Les mains, les bras se tendent
Jusqu'à l'épilepsie, la tétanisation
Jusqu'à l'horreur, la douleur, jusqu'à l'éréthisme.
Comment cette poussière, émanant d'un cadavre
Qu'un souffle suffirait, à jeter au néant
Peut-elle provoquer, cette révolution
Dans ces crânes humains, subjugués, envoûtés?
Comment cet ossement, ce reste calciné
Peut-il mouvoir ces bras, contracter ces visages?
D'où peut-il bien tirer, cet insigne pouvoir?
Chacun sur la relique, appose un doigt tremblant.
Celui qui ruminait, de funestes pensées
Redevient rayonnant, confiant, rasséréné.
Celui que tourmentait, le remords entêté
S'en retourne joyeux, purifié, délivré.
Mais un murmure étrange, envahit l'assistance.
«Le voici... le voici. Là-bas, c'est lui, c'est lui»
Tumulte, agitation, disparaissent d'un coup.
L'on n'ose plus bouger, ni le doigt, ni le pied.
L'on n'ose proférer, la moindre exclamation.
«Le voici... le voici. Là-bas, c'est lui qui vient.»
Les nobles désarmés, baissent les yeux, honteux.
Sur le front des prélats, un amer pli se creuse.
«Le voici... le voici. Là-bas, c'est lui qui vient»
L'on distingue bientôt, sa tragique silhouette.
La foule épouvantée, laisse un large passage...
Car le voici, le fou, le gueux, le saint - l'Ermite.
*
Son corps, un échalas, cassé, dégingandé.
Sa tête, un coing, sec, dur, ses deux yeux, braises rouges.
Sa chevelure éparse, en mèches relevée
Sylve drue s'étendant, sur une humique tourbe.
Son épaisse moustache, un épineux buisson
Dont on eût affublé, sa trogne abominable.
Sa barbe, une forêt, parasitant sa peau
Recouvrant sa mâchoire, absorbant ses joues caves
Grimpant après son cou, pendant à son menton
Comme une pariétaire, au bord d'une falaise.
Couvert de vieux haillons, dans la main le bourdon
Poitrail à tous les vents, il parcourait le monde.
Son corps grêle était ceint, d'une mystique aura
Son front auréolé, d'une clarté magique.
Sa prunelle irradiait, un rayon mystérieux.
Vide est son estomac, cependant il n'a faim
Nu son flanc, nu son dos, cependant il n'a froid.
S'il pleut il ne sent pas, les gouttes le fouettant
S'il grêle ou bien s'il neige, à peine le sait-il
Car il veut ignorer, cette dépouille abjecte
Cette prison de chair, indigne de l'esprit
Que nous devons traîner, jusqu'à l'instant fatal.
Ses mains, ses pieds, ce n'est pas lui, ce n'est pas lui.
Ce détestable corps, infâme, horrible, infect
Cette immonde matière, il veut la rejeter
La maltraiter, la torturer, l'annihiler.
Perclus, parasité, par les poux, les punaises
Les bras endoloris, les jambes mutilées
Sans répit, sans repos, il marche, il prie, médite.
Voit-il autour de lui, monts, plaines et vallées?
Voit-il devant ses pas, forêts, halliers, garrigues?
Perçoit-il au travers, de son religieux rêve
La marche du soleil, de l'aube au crépuscule?
Maintenant il n'est plus, qu'apparence flottante
Qu'une âme séparée, de sa gangue terrestre.
C'est le mage inspiré, le dément visionnaire
Le christique guerrier, dont l'armure est la foi.
Le moraliste dur, fanatique et rigide
Martyr, indigent, démon, thaumaturge, archange
L'homme charismatique, intransigeant, sectaire.
C'est l'ascète farouche, inflexible, intraitable.
C'est le refondateur, l'évangélisateur
C'est le prédicateur, le saint halluciné.
Vieux depuis sa jeunesse, il n'avait aucun âge.
L'avenir, le passé, pour lui se confondaient.
Jadis il fut enfant, mais il extermina
Le joyeux souvenir, insupportable, honni
D'un bienheureux foyer, vivant dans l'opulence.
Dans sa pensée grandit, la conscience de Dieu.
C'est ainsi qu'un matin, pour toujours il partit
Sans daigner écouter, les soupirs de sa mère.
Fuyant dans le désert, il connut la souffrance
L'infinie solitude, et l'horreur de la Vie.
De trompeuses visions, venaient le tourmenter
Lingots, joyaux, écus, flattant sa vanité
Couronne, étole et mitre, excitant son orgueil
Charmeuses vénustés, provoquant son désir
Mais il put triompher, des forces démoniaques.
De son âme putride, il sonda l'antre obscur
Projetant sans pitié, dans ce gouffre sordide
La divine lumière, envoyée par les anges.
Puis il revint au monde, afin de propager
Le vrai Dieu, la vraie Foi, l'unique Vérité.
Désormais il prêchait, pour la Bonne Parole.
Tour à tour, il connut, la fange des prélats
Racaille ecclésiastique, épiscopale tourbe
L'hypocrisie des rois, des seigneurs, courtisanes
La turpitude impie, des cours, magistratures.
La robe mieux ne vaut, que le heaume flambant
La chasuble encore moins, que le haillon troué.
Rien, rien n'avait soumis, sa volonté rebelle
Son jugement rétif, à toute concession.
Bulle pontificale, excommunication
Procès pour bougrerie, pour magie, diablerie
N'avaient découragé, sa rage religieuse.
Jamais il n'abjura, jamais il ne céda.
La sainte Inquisition, l'avait banni, traqué.
Sans jamais abdiquer, il avait enduré
Le sol froid des prisons, la claustration des geôles.
Rien n'avait pu briser, la fureur de sa foi
Ce feu qui l'étreignait, dévorant ses entrailles
Ni fer au feu rougi, ni tenaille affûtée
Ni le fouet, ni le carcan, ni les étrivières.
Sa rigide piété, démasquait l'Infidèle
Traquant au fond des cœurs, le Mal enraciné.
Son moralisme étroit, secouait les consciences
Chassait partout le vice, empoisonnant les âmes
Dénonçait les péchés, sous les fausses vertus
Condamnait l'impiété, chez les rois, chez les prêtres
Mariages prohibés, libidineuses mœurs...
La soif de l'absolu, subjuguait son esprit.
Ses récriminations, terrifiaient les chrétiens.
Son ascèse effrayait, les bourgeois luxurieux.
Impavide il marchait, sans détourner la tête
Pendant qu'autour de lui, s'agitait l'assistance
Comme si nul humain, n'existait pour son œil.
Lorsqu'il fut parvenu, devant le reliquaire
D'un coup il se figea, puis écarta les bras
Tel sur la croix Jésus, devant le Golgotha.
«Vous tous, écoutez-moi, petits-fils de Caïn
Race dégénérée, qu'enfanta le Malin
Descendance infectée, par Judas le parjure
Fientes que dispersa, l'hérétique Asmodée.
Vous êtes des gorets, des bœufs, des loups, des chiens
Vous touchez tous, horreur, la répugnante chair.
Vous lutinez, baisez, vos femelles impures.
Toi, bourgeois, tu viens là, démuni, déférent
Mais ton argent s'entasse, en ton coffre caché
Lors que devant ta grille, un pauvre meurt de faim.
Toi, seigneur, tu viens là, de tes crimes honteux
Mais dans ton château fort, sèchent tes armes rouges
Prêtes à te servir, pour de nouveaux massacres.
Toi, l'évêque impudent, la monnaie te sacra.
Vous tous, moines très pieux, très miséricordieux
Vos sandales de cuir, déplaisent au Seigneur
Vos capuchons fourrés, plaisent à Belzébuth.
Louez les Bienheureux, évitant les humains
L'ascète en son désert, le dendrite en son arbre
Syméon le stylite, en sa haute colonne
Jane recluse à vie, dans son morne cachot.
Seul Antoine est un saint, Pakhôme est un pêcheur
Qui manie la faucille, au lieu du goupillon.
Cénobitisme impie, ne vaut l'érémitisme.
Que soient chassés, maudits, les vils sarrabaïtes
Négligeant la prière, et s'adonnant aux vices.
Que soit traqué, honni, le gyrovague
oisif
Quémandant aux couvents, pour se nourrir sans peine.
Ceux qui sur un coussin, reposent leurs oreilles
Sans honte oublient celui, qui même n'avait pierre.
Vous baffrez, vous baffrez, vous engrossez les filles.
Jamais n'extirperez, la malsaine racine
Des vices réunis, des péchés agrégés
Qui ravagent vos corps, parasitent vos âmes
Concussion, malversation, prévarication
Luxure, avarice, impénitence, onanisme
Simonie, simonie, simonie, simonie»
Lors, il tendit son poing, vers la foule hystérique.
Les moines affligés, confus, baissaient la tête.
Les nobles murmuraient, les prélats s'offusquaient
Bassement marmonnant, de haineux commentaires.
«Simonie, simonie, simonie, simonie»
S'étranglant, il hurlait, transporté par son ire.
«Simonie, simonie, simonie, simonie
Quand Dieu rappellera, vos âmes dépravées
Quand l'Ange Gabriel, sondera vos consciences
Vous serez condamnés, aux tourments éternels
Vous tomberez en pleurs, au fond de la Géhenne
Par les étroits boyaux, des cercles infernaux.
Vous serez déversés, dans les miasmes putrides.
Votre chair pourrira, vos humeurs croupiront.
Des larves grouilleront, au sein de vos entrailles.
Le fiel de vos pensées, par vos plaies jaillira.
Vos corps se couvriront, de sanie, de pustules.
Des vers s'échapperont, de vos fielleuses lèvres.
Des tarets perceront, vos crânes tuméfiés.
Puis vous serez poussés, dans l'Anténore obscur.
Là, vous étoufferez, dans la fournaise rouge.
Vous marcherez, hagards, sur des brandons ardents.
Les démons cribleront, vos membres de leur pique.
Vos corps seront fondus, par l'irradiante flamme.
Des jets phosphorescents, gicleront dans vos yeux.
Des éclairs sortiront, de vos orbites creuses.
La poix s'infiltrera, dans vos bouches brûlées.
Vous grillerez, vous grillerez, vous grillerez»
Il grondait, rugissait, comme un lion déchaîné
S'époumonait, gueulait, tonnait, tonitruait.
Sa caverneuse voix, résonnait dans les cœurs
Sa barbe s'agitait, comme un serpent fébrile.
Ses lèvres écumaient, ses tempes ruisselaient
Ses pupilles flambaient, son regard fascinait.
Ses bras, ses mains tremblaient, tout son corps frissonnait.
Sa face paraissait, un instable chaos
Strié de plis changeants, parcouru de séismes.
Son front, ses joues, son cou, tour à tour devenaient
Cramoisis, violacés, pâles ou bien livides.
Son flot d'imprécations, tombait sur l'assemblée
Tel ouragan verbal, dialectique tempête
Qui la malmenait, la hérissait, la giflait.
Son génie surhumain, terrorisait le peuple.
Comme s'il fut soudain, saisi de parésie
Terrassé par l'effet, de sa propre énergie
D'un coup il s'affala, sur les dalles du seuil
Demeurant silencieux, privé de mouvement.
L'on aurait dit alors, qu'il avait trépassé.
Mais d'un bras se levant, comme ressuscité
Posément il reprit, d'une voix murmurante.
«Dieu créa l'Univers, Satan le corrompit.
Le monde s'extravase, en perdant la Substance.
L'essence maléfique, imprègne les consciences.
Le Malin nous pénètre, il infecte nos âmes
Pervertit nos pensées, lie notre volonté.
C'est lui qui nous gouverne, éveille nos désirs
Dicte nos jugements, infléchit nos conduites
Se joue de nos vertus, qui deviennent des vices.
Nous sommes corrompus, jusqu'au fond de nous-mêmes.
Dieu créa l'Univers, Satan le corrompit
Le monde s'extroverse, en tombant dans l'Abîme.
Satan, c'est le Mystère, inclus dans la Matière
Le voici dans ce roc, dans ce pré, dans cet arbre
Le voici pénétrant, vos mains, vos bras, vos bouches.
Le printemps, c'est Judas, renaissant de sa mort
La Femme c'est le Diable, en ange travesti.
Le Diable ses cheveux, le Diable ses deux yeux
Le Diable ses deux seins, le Diable ses deux lèvres
Le Diable son pubis, le Diable son vagin.
Satan, Satan le Monde, autour de nous, partout.
Là, partout, Satan, là, dans ce bois, ce buisson
Dans cet oiseau, dans ce chemin, dans cette brume.
La Beauté, la Grandeur, la Séduction, le Charme
Sont démoniaque essence, infernales engeances
Les senteurs, les couleurs, miroitements, lueurs.
Le monde est vénéneux, l'Existence est véreuse.
Le Soleil est Satan, souillés sont les rayons.
Cette infâme vermine, intoxiquant nos corps
C'est lui, rongeant le fruit, tachant les cieux, la nue.
Ce monde est Vanité. Vanité le négoce
Vanité la beauté, vanité la richesse.
Vanité, vanité, ce monde transitoire.
Le fleuve, émanation, des fluides infernaux
La Femme, incarnation, des principes mauvais
La Nature, expression, des forces maléfiques.
Dieu créa l'univers, Satan le corrompit.
L'Existence est Mystère, hallucination vide
Le Monde est trop. L'air est trop. Trop la mer, le mont.
Trop le dur, trop le mou, trop le vert, trop le rouge
Le noir seul est décent, et le gris convenable.
Pourrait-on supprimer, les sons, mélodies, images?
Nous sommes trop, nous sommes trop. Trop. Pourrait-on
Confiner au Néant, le furoncle Univers
Pourrait-on dissiper, l'Être dans le Néant?
Dieu, c'est le Bien, le Mal, Dieu, c'est douleur, bonheur.
Dieu, c'est le Pur, c'est l'impur, c'est l'incomplétude
Le Fini, l'Infini, c'est le haut, c'est le bas.
Dieu, c'est la vacuité, Dieu, c'est l'inanité.
L'homme qui naît, puis meurt, Jéhova l'a souhaité
Le fauve massacrant, Jehova l'a voulu.
Tous les maux, affronts, humiliations, maladies
Dieu les a perpétrés, les a perpétués.
Voyez tous» disait-il «en tendant son bourdon.
Voyez l'axe du monde, immuable Principe.
Les astres déférents, autour de lui gravitent.
C'est la sublime Essence, épurant la Matière.
C'est l'axe de Vertu, l'axe de l'Esprit saint.
Les docteurs et les clercs, jamais ne le sauront.
Les docteurs, étrons, déjections, vermine, ordure»
Saisi par le dégoût, il s'était redressé.
La haine convulsait, tordait sa face blême.
Tous retenaient leur souffle, un moment il se tut.
Comme s'il voyait là, réunis devant lui
Ceux qu'il apostrophait, il cracha de mépris.
La foule émit alors, un murmure interdit.
Pour éviter sa vue, les moines se voilèrent.
Puis il reprit, mêlant, geignements et paroles.
«Je souffre, ô que je souffre, ô vous tous, vous mes frères
Voyez le désespoir, qui s'ouvre dans mon âme.
Tendez-moi vos mains, embrassez-moi, pressez-moi»
Son visage effaré, s'était décomposé.
De son œil dilaté, dégringolaient des larmes.
Sa hargne laissait place, à l'atroce affliction.
«Ma douleur, ma douleur, ce n'est le froid, la faim
C'est le mal d'être né, c'est le mal d'exister.
Criez, pleurez, geignez, tourmentez-vous, mes frères.
Lacérez-vous, frappez-vous, frappez-vous, mes frères.
Que lamentations, pleurs, s'élèvent jusqu'aux cieux.
Torturez votre chair, suppliciez votre corps»
Tous pleuraient. Le manant pleurait, le paysan.
Le seigneur pleurait, le bourgeois pleurait, l'évêque
Tous prisonniers du piège, où les enfermait Dieu.
Les moines silencieux, honteux, baissaient la tête.
La foule trépignait, hurlait, vociférait.
Les pauvres enhardis, s'approchaient, le touchaient.
Par centaines les mains, s'agrippaient à son corps.
Certains, figés, saisis, demeuraient en extase
D'autres gesticulaient, se démenaient, piaffaient
Des femmes brusquement, s'évanouissaient
Des hommes s'arrachaient, la barbe et les cheveux.
«C'est pour notre salut, qu'il supporte l'opprobre»
«C'est pour notre salut, qu'il supporte la faim»
«C'est pour notre salut, qu'il supporte la soif»
Mais brusquement un cri, des poitrines jaillit.
L'host impérial, sauve qui peut, l'host impérial.
Des cavaliers armés, soudain font irruption.
Les épées sont tirées, des flèches bientôt fusent.
Fuite dans la vallée, panique, horreur, désastre.
L'espace d'un instant, le belvédère est nu.
*
Dans la morne vallée, descend la nuit de Dieu.
La brume s'épaissit, le froid s'intensifie.
La chapelle se fond, à l'horizon blafard.
Bourgeois et prélats, peuple, ermite ont disparu.
Sous le rayon lunaire, éclairant le parvis
Les moines sont là, seuls, pétrifiés, impavides.
Le psaume retentit, dans le silence agreste.
Salutaris noster, adjuvanos, Deus
Laudate eum, caelum et terra
Lentement, lentement, le cortège s'ébranle.
Adjuvanos, Deus, salutaris noster
Laudate omnia, flumina dominum
Bientôt le monastère, à l'horizon paraît.
Laudate eum, caelum et terra
Laudate omnia, flumina dominum
Laudate eum, caelum et terra
Laudate omnia, flumina dominum
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007
LE VASE DE SOISSONS
Solennelle revue, devant le roi Clovis.
Tous les soldats sont là, valeureux antrustions
Leudes pilleurs, violeurs, meurtriers, massacreurs
Troupe sans discipline, indocile, insoumise
Prête à railler toujours, l'autorité du chef.
Le prudent souverain , pendant une revue
Dans les rangs aperçoit, un soldat orgueilleux
Qui fièrement arbore, une armure éclatante.
«Que signifie, dis-moi, cette mise incorrecte
Ce pommeau dépoli, cette cote affaissée?»
Tirant de son fourreau, l'épée du combattant
D'un geste il jette l'arme, à ses pieds sur le sol.
Consterné, le soldat, à genoux la ramasse
Mais le roi brusquement, empoignant sa francisque
Brise d'un puissant coup, le crâne vulnérable.
«C'est ainsi que tu fis, au vase de Soissons»
Clovis depuis ce jour, fut craint et respecté.
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007
GALSWINTHE
Las, triste est mon destin, ma vie de souveraine.
Je suis dans mon palais, humiliée, méprisée.
Frédégonde, une esclave, ici vient me narguer.
Dieu, je souffre, ô je souffre, en ma chair, en mon âme.
Chilpéric me renie, me conspue, m'abandonne.
La vanité d'un roi, me fit reine des Francs.
Pour qu'il pût rétablir, sa prétention bafouée
L'on me fit traverser, l'Espagne et l'Aquitaine.
Pour lui n'ai de valeur, ni par ma loyauté
Ni par ma discrétion, par ma fidélité
Seulement par mon rang, par ma naissance noble.
Que ne me renvoie-t-il, dans ma famille chère?
Mon père Athanagild, ne lui pardonnerait
Cette infamie criante, et ce dévergondage.
Las, triste est mon destin, ma vie de souveraine.
Dieu, je souffre, ô je souffre, en ma chair, en mon âme.
Pouvais-je imaginer, ce qu'une reine était?
Pour le peuple ignorant, c'est un rêve de gloire.
Sa vie ne lui paraît, que perpétuelle extase
Mais splendeur, apparat, pouvoir, honneurs, égards
Masquent ignominies, mesquineries, intrigues.
Hélas, qu'est-ce une souveraine? orgueil... néant.
Dans son char fastueux, triomphante elle passe.
La foule impressionnée, contemple sa beauté
Son visage radieux, sa lèvre dédaigneuse.
Le diadème emperlé, brille à son front hautain...
Mais un pleur amer sourd, en son œil attristé.
Plus heureux, plus serein, le captif en sa geôle
Que moi dans mon palais, superbe et luxueux.
Point de culture ici, point de clerc ni d'artiste
Point d'échange érudit, en cette cour ignare
Point de civilité, dans ce milieu barbare.
La guerre uniquement, pour toute distraction
La guerre, état permanent, but, finalité.
N'est-il point une place, entre Mars et Yaveh?
Guisarme et goupillon, gouvernent le royaume.
Le réalisme bas, le mysticisme dur
Courbent le front de l'Homme, asservissent les âmes.
Dans cette vacuité, n'est-il point d'ouverture
Pour le chaste plaisir, pour l'esprit, la beauté?
Las, je pleure, ô je pleure, en ce pays morose.
Depuis des jours mes yeux, n'ont cessé de pleurer.
Las, me voici déchue, de reine en domestique
Par une ancienne serve, en maîtresse promue.
Dois-je l'appeler roi, ce vil soudard, ce rustre
Dont le goût plébéien, le porte vers les filles?
Son grossier appétit, se repaît de luronnes
De femelles en rut, affamées de puissance.
Que n'ai-je pour époux, un rustaud roturier
Bouvier, pâtre ou manant, plutôt qu'un souverain?
Moins ne me fut échu, d'ignominie, de honte.
La chienne peut choisir, dans la meute des mâles
Celui qu'elle désire, et qui la couvrira.
Point la fille de roi, qui ne peut infléchir
Le politique jeu, des traités, des alliances
Des suzerainetés, et des vassalités.
Celui qui la prendra, scellera son destin
Pour une tour, un fort, devra la sacrifier.
La femme de chair vive, écartelée, broyée
Moins importe qu'un pion, sur l'échiquier du monde.
Triste bouffonnerie, que cette dynastie
De crapules portant, couronne et sceptre d'or
Misérables pilleurs, possédant fiefs et villes
Gueusaille se croyant, majestueuse et noble
Souverains ne sachant, ni lire et ni compter
Signant par une croix, les traités et les chartes.
L'oripeau du vilain, transparaît sous la pourpre.
L'obscène galerie, de leurs portraits s'étale
Childéric le poltron, luxurieux, licencieux
Plutôt que de combattre, une épée dans la main
De ses propres guerriers, conquérant les épouses
Clodomir, l'assassin, poignardant Sigismond
L'hypocrite Clovis, trahissant Alaric
Par la dague rayant, les successeurs du trône
Chararic, puis Ragnacharius, puis Renomer
Le perfide Clotaire, épousant Radegonde
Pour égorger son frère, et dérober ses biens
Charibert amoureux, honorant tour à tour
La fille d'un cardeur, la fille d'un berger
Gontran libidineux, sans remords et sans honte
Partageant ses faveurs, dont ensemble profitent
Vénérande la torve, et Marcatrude fourbe.
Las, triste est mon destin, ma vie de souveraine.
Mon cœur est un brasier, qui meurt en cette glace.
Mon lot n'est que douleur, mon lot n'est que malheur.
Que ne suis-je restée, dans ma natale ville
Tolède aux blanches tours, sur le Tage écumant
Tolède que jamais, ne reverront mes yeux.
La brume sur la Seine, engourdit mon esprit.
La diffuse clarté, du ciel gris parisien
Ne peut revigorer, mon âme ankylosée
Qu'embrasait de ses feux, le soleil andalou.
Jamais, ô plus jamais, je ne contemplerai
Les palmiers épanouis, dans l'azur flamboyant
Les oliviers trapus, les amandiers graciles
Dont les pétales blancs, s'envolent à la brise
Comme neige en hiver, sur les prés neustriens.
*
Triste soir. Morne soir. Le palais m'effarouche.
Le grand salon m'effraie, l'alcôve m'épouvante.
Quel meurtre peut ourdir, cette effroyable femme?
La main qui me sacra, peut-être m'occira.
J'étouffe, ô, Dieu, j'étouffe, en ce palais sévère.
Je sens planer partout, le danger, la menace.
Poignard, poison, lacet? que sais-je encor? Hélas
Quelque sicaire ici, n'est-il pas embusqué?
Ne vois-je une ombre là, m'épiant dans le couloir?
Veut-on m'intimider, veut-on m'éliminer?
Reverrai-je demain, l'aube ou la nuit sans fond?
Puisqu'il en est ainsi, disposez de ma vie
Seigneur, vous que je prie, mais qui ne répondez.
Je vais bientôt m'étendre, en ma fatale couche.
Mon lit sera tombeau, mes draps seront linceul.
Je ne puis échapper, au destin qui m'attend.
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007
L'APPEL DU PAPE URBAIN
«Vous êtes venus tous, chevaliers et gens d'armes
Dans vos manteaux brillants, vos côtes scintillantes
Vos plastrons flamboyants, vos chausses reluisantes
Le visage réjoui, par vos déprédations
La mine épanouie, las, malgré votre impiété
Mais une autre vision, traverse mon esprit.
Je vois, là, devant moi, des corps déchiquetés
Des croupes lacérées, par le fouet de Satan.
Je vois des hommes nus, torturés, suppliciés
Des faces tourmentées, des regards effrayés.
Voilà ce que serez, quand vous comparaîtrez
Sous l'œil inquisiteur, de l'universel Juge.
Si l'on pouvait remplir, deux urnes gigantesques
Du sang que votre main, versa pendant vos jours
La première absorbant, celle des pieux chrétiens
La seconde étanchant, celui des vils païens
L'une déborderait, quand l'autre serait vide.
Vous n'ignorez pourtant, les malheurs qui nous frappent.
Les Turcs ont investi, le royaume du Christ.
Sans honte ils ont violé, couvents et monastères
Sans vergogne ils ont pris, les châteaux, les cités
Pillé, brûlé, détruit, égorgé, massacré.
Les saints lieux profanés, par l'odieux Sarrasin
Le tombeau de Marie, souillé par l'Infidèle
Pourrait-on supporter, cette abomination?
Le salut de votre âme, exige un sacrifice.
J'absous tous vos péchés, si vous prenez les armes
Contre les ennemis, qui menacent la Foi.
Le Seigneur vous enjoint, de vêtir vos cuirasses.
Vos yeux voient, j'en conviens, mes lèvres se mouvoir
Pourtant ce n'est pas moi, sachez-le, croyez-le
Qui vous tiens ce discours, c'est Dieu qui me le dicte.
C'est lui qui vous le dit, en sa miséricorde
Car il veut éviter, votre condamnation
Car il veut accepter, l'expiation de vos âmes.
Ce n'est point moi qui dit "Libérez des impies
Le sépulcre où gisait, le Fils de l'Homme hier"
Ce n'est point moi qui dit "Punissez les outrages
Qu'inflige l'Infidèle, au Rédempteur divin"
C'est une voix puissante, une voix impérieuse
Me traversant, me transportant, me transcendant.
Là-bas, vous défendrez, la femme et le vieillard
Là-bas vous aiderez, l'opprimé, l'orphelin.
Probité, loyauté, devront guider vos pas
Droiture et tempérance, animer votre épée.
Vous ne répugnerez, à priver de leur vie
Ceux qui n'ont de respect, à l'égard du Sauveur.
Ce n'est pas votre main, qui donnera les coups
Vos lances deviendront, l'instrument du Très-Haut.
Croisés, vous combattrez, pour le Bien, la victoire
De la Vérité, de l'Amour, de la Piété.
Vous étiez les damnés, les maudits, vous serez
Les défenseurs du Christ, les chevaliers du Christ
Ce ne sont des humains, que vous attaquerez
Mais les démons abjects, que le Diable inspira.
Vous les terrasserez, vous les écraserez
Comme l'archange ailé, surpasse le Cornu
Comme le rayon pur, disperse les ténèbres.
Vous êtes valeureux, alors qu'ils sont poltrons
Vous êtes forts, vaillants, alors qu'ils sont chétifs.
Croisés, vos pas vainqueurs, endurant les épreuves
Fouleront ton sol, ô, Jérusalem terrestre.
Vos âmes atteindront, paladins magnanimes
Ton parvis grandiose, ô, Jérusalem céleste.
Là-bas, vous trouverez, félicité, joie, liesse
De l'âme et de la chair. Là-bas, vous trouverez
Sérénité, repos, du corps et de l'esprit.
Vous serez les héros, qui vont à l'aventure.
Vous partirez enviés, respectés, honorés
Bientôt vous reviendrez, adulés, acclamés.
Le faste de l'Orient, sur vous resplendira.
Les femmes subjuguées, viendront baiser vos mains.
Les hommes déférents, à vos pieds tomberont.
Mais ces dons matériels, seront bien négligeables
Comparés au bonheur, de l'Éternelle Vie
Que vous procurera, cet exploit généreux.
Quand vous devrez quitter, le séjour des mortels
Prenant une balance, alors Dieu pèsera
Vos péchés et vertus, vos actes et pensées.
Lors, sur l'un des plateaux, il posera les âmes
Des compagnons chrétiens, qu'hier vous immolâtes
Puis sur l'autre plateau, celles des
Infidèles
Que parvint à mater, votre épée vengeresse.
Le rigide fléau, d'un côté penchera.
Saint-Pierre au Paradis, viendra vous accueillir
Sinon c'est Lucifer, qui vous emportera»
«Dieu le veut, Dieu le veut, Dieu le veut, Dieu le veut»
Scandaient tous bruyamment, seigneurs et chevaliers.
Pendant que déclamait, le pontife inspiré
Que s'envolaient au vent, ses religieux propos
Dans leurs bouillants cerveaux, s'épanouissait un rêve
De rapine et de viol, de richesse et de gloire.
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007
LA RECLUSE (*)
Geignement dans la nuit, incessant, continu
Geignement accablant, geignement lancinant.
Le vent sans répit souffle, acharné, déchaîné
L'écir, le vent glacial, venu des puys neigeux.
L'écir, l'écir sifflant, miaulant, hurlant, grondant
L'écir qui mord, l'écir, qui saisit, engourdit.
L'écir qui prend d'assaut, la haute citadelle
Saint-Flour, ville d'Auvergne, au bord de sa planèze.
Geignement dans la nuit, geignement dans le froid.
Geignement, geignement, insoutenable, atroce.
Devant le pont barré, le soldat en faction
Bien encapuchonné, dans son épais saïles
Tend son oreille, inquiet, vers la pile centrale
Car c'est là que survit, demi-nue, la recluse.
Geignement dans la nuit, geignement dans le froid.
Douleur, douleur atroce, horrible, insoutenable.
Pour qu'elle souffrît plus, et qu'elle fût plus sainte
L'on avait élevé, devant la troisième arche
La cellule de pierre, en encorbellement.
L'humidité malsaine, ainsi l'environnant
Générait en son corps, de violents rhumatismes.
Dessous, l'onde fluant, dessus, les nues fuyant
Double image du Temps, miroirs de la Conscience.
L'habitacle paraît, dans l'éther suspendu
Nacelle projetée, dans le vide infini.
Geignement dans la nuit, geignement dans le froid.
Geignement, geignement, sinistre, insoutenable.
Sans répit, nuit et jour, elle souffre, elle prie.
Geignement, geignement, continu, lancinant.
Pendant que les bourgeois, à la douce chaleur
Se régalent de mets, sous les feux des lampions
Tremblante, elle gémit, seule avec son malheur.
Douleur, douleur, dans les os, dans la chair, douleur
Dans les doigts, les tendons, les genoux, les épaules.
Sans répit, jour et nuit, elle souffre, elle prie.
Douleur, sans rémission, douleur, sans fin, sans trêve
Dans les mains, dans les pieds, dans les bras, dans la tête.
Bientôt, l'Éternité, la Paix béatifique
Les anges voletant, dans les nues lumineuses
Les séraphins jouant, dans les vertes feuillées...
Douleur, douleur, douleur, s'irradiant, s'attisant.
La voix, mince filet, ténu comme la vie
De plus en plus devient, inaudible, indistincte.
Le geignement s'arrête... Le soudard tend l'oreille.
Son inquiétude augmente, il fronce les sourcils.
Pourvu, pourvu, mon Dieu, pourvu que la prière
D'un coup ne s'interrompe, au milieu de la nuit
Car la ville dès lors, serait sans protection.
Le geignement reprend. Le garde est rassuré.
Le silence à nouveau - Serait-ce la fin? Las.
Mon Dieu, se pourrait-il, qu'elle meure aujourd'hui?
Quel terrible malheur, frapperait la cité.
Plus rien - Le garde alors, va quérir une torche.
Lentement il franchit, le pont jusqu'au mitan.
Vers la recluserie, prudemment il s'avance.
Voici le fenestrou, le volet refermé.
Comme si le mystère, entourant ce lieu saint
Le nimbait d'une aura, de terreur et d'horreur
Le garde s'interroge, hésitant, circonspect.
Que va-t-il découvrir, en ce réduit lugubre?
Soudain se décidant, il repousse le bois.
Au travers des barreaux, les rayons de la torche
Révèlent brusquement, l'intérieur du local.
Spectacle épouvantable, atterrant, effarant.
Le soudard interdit, écarquille les yeux.
Là, sur le noir grabat, gît un effrayant corps
Masse informe écroulée, tas recroquevillé.
La recluse a vécu. Dieu la recueille en lui.
Sa guenille en lambeaux, imprégnée par la crasse
Vaguement la vêtait, comme une ignoble croûte.
Sa tumescente peau, que recouvrait l'escarre
Déjà semblait moisie, nécrosée, putréfiée.
Par les trous du chiffon, le regard devinait
Son maigre sein bleuté, flasque chair qui pendait.
Cet ornement glorieux, ce radieux fruit sensuel
Dont s'enorgueillissaient, les pulpeuses beautés
Sur le corps décrépit, de cette créature
Paraissait plus encor, hideux et répugnant.
L'étoffe était souillée, de traînées diarrhéiques
Cependant qu'un étron, luisait contre sa main.
L'urine accumulée, stagnait en flaque trouble
Qu'épongeaient les cheveux, répandus sur le sol.
Confus, l'on discernait, un grouillement sinistre
Vers son pubis gluant, où luisaient des yeux rouges.
Ses bras ankylosés, n'avaient pu repousser
Les rats qui l'assaillaient, la dévorant vivante.
Goulûment ils mordaient, la chair de ses viscères
Dont les boyaux sanglants, de son ventre appendaient.
Sa face pétrifiée, par l'atroce agonie
Semblait changée d'un coup, en sinistre gargouille.
Sa bouche ouverte encor, paraissait murmurer
Son ultime louange, au Dieu bon, généreux.
Ce cadavre pourtant, fut un rose bambin
Sa blonde tresse ornait, sa frimousse épanouie.
Le cercle de famille, applaudit sa naissance.
Tendrement ses parents, l'ont aimé, l'ont choyé.
Le voici maintenant, fange, immondice, ordure.
Ne pouvant supporter, la pestilence infecte
Le garde suffoquant, s'éloigna de la grille.
Pendant un long moment, il inspira très fort
Consterné, tremblant, incrédule, épouvanté.
Réalisant d'un coup, la terrible nouvelle
Tel Fleurus embouchant, la corne fabuleuse
D'un geste il empoigna, sa trompette d'airain
Puis jeta sur la ville, un beuglement funèbre.
*
Déjà, dans la cité, qui s'éveillait à peine
L'annonce du malheur, se répandait partout.
Le tocsin résonnait, au sommet du clocher.
Les édiles en hâte, avaient délibéré
Puis le crieur public, parcourut les ruelles.
Pour la troisième fois, depuis l'année passée
L'on devait remplacer, la recluse du Pont.
Toutes étaient la proie, d'atroces maladies.
Toutes mouraient sous peu, de froid, de solitude.
L'année précédente, Anne, acariâtre et démente
Haranguait les passants, de propos orduriers.
Gueux, ribauds, la voyant, ricanaient, s'enjouaient
Sur elle déversant, crachats et immondices.
L'on avait nuitamment, aspergé d'eau bénite (*)
La cellule hantée, par l'esprit démoniaque.
Pendant la crue d'automne, interdisant l'accès
De la recluserie, noyée sous l'eau boueuse
Béatrice Avinhol, était morte affamée.
Laura s'était pendue, victime de Satan
Dès le jour qui suivit, son intronisation.
L'on procéda le soir, aux mornes funérailles
Cérémonial pompeux, fastueux, somptueux.
Pour ce corps ulcéreux, un catafalque d'or
Pour cet humain déchet, un suaire en soie brodé.
Le saint chrême brilla, sur la crasse incrustée
L'encens pur consacra, l'infecte pourriture.
Jurats, consuls, bourgeois, humblement s'inclinèrent
Sur le riche cercueil, de la martyre en loques.
La foule avait pleuré, clamé son affliction.
Puis tous étaient rentrés, désemparés, inquiets.
*
Le Palais de Brissons. La salle consulaire.
Dominant l'assemblée, de sa haute cathèdre
L'évêque est immobile, en sa chasuble noire.
Voici les trois consuls, vêtus en robe grège.
Les membres du Jurat, siègent plus en arrière.
Sur des bancs en ormeau, sont alignés les bayles
Défenseurs de la plèbe, assistant aux séances
Taverniers, tanneurs, cordonniers, maçons, bouchers.
Sur le mur opposé, dans la crypte en basalte
La statue de Saint Flour, tenant sa crosse antique
Le modeste bourdon, qu'en or Dieu transforma.
Sous les pieds de l'apôtre, une masse imposante
Le coffre de la ville, au triple verrouillage.
Là se trouvent gardés, les documents précieux
Procès-verbaux, délibérations, décrets, sceaux.
L'un des consuls, Gillet, sage parmi les sages
Par sa fraternité, de ses pairs se distingue.
Libéral, indulgent, il est aimé du peuple.
C'est à lui, tolérant, que viennent se confier
Les filles mortifiées, les femmes tourmentées
Par les maux, les soucis, de la vie familiale.
Jamais il n'humilia, ni valets ni servantes.
Les animaux bannis, par Dieu, par les humains
Se réfugiaient, confiants, dans son logis paisible.
Son coffre s'épanchait, pour les nécessiteux.
Les réprouvés en lui, trouvaient la compassion.
Les sétiers de lentille, en son échoppe honnête
Finissaient bien souvent, dans l'assiette du pauvre.
La sueur de son front, coulait pour la cité.
S'il ne tenait qu'à lui, point ne se trouverait
De nouvelle recluse, à l'entrée de la ville
Pour ne point l'exposer, aux atroces tourments
Du vent, de la froidure, et de l'humidité.
Dans son for il souhaitait, que dans l'arche du pont
Les conditions de vie, fussent moins rigoureuses.
L'on pourrait, disait-il, réparer le réduit
Le munir d'un grenier, et d'une cheminée.
Tel était Gillet, bon, généreux, bienveillant.
Cependant, près de là, dans la salle attenante
Les gardes en faction, calmaient les postulantes
S'injuriant, se poussant, pour s'approcher de l'huis.
Sur un signe discret, de l'évêque au portier
La première apparut, maigre fille en haillon
Décidée fermement, à remporter l'épreuve
Mais le jet des questions, bientôt la désempare.
L'une après l'autre ainsi, devant l'assemblée passent.
Trop frêle ou bien trop pâle, orgueilleuse ou trop sotte
Peu miséricordieuse, impénitente ou fruste...
Nulle ne parvenait, à convaincre les juges.
Cependant la dernière, apparaît dans l'enceinte.
La voici, damoiselle, au maintien noble et digne.
Gillet soudain frémit. Son teint devient livide.
Pour ne pas s'affaler, il s'agrippe à son banc
Car devant lui paraît, Maud, sa fille adorée.
La candidate semble, agréer tous les membres.
L'évêque enthousiasmé, s'épanche en compliments.
Se cramponnant, Gillet, tente d'intervenir.
« Pourtant ne croyez-vous, qu'elle est beaucoup trop jeune?» (*)
Le consul en émoi, contemple tous ses pairs
Mais nul parmi
les rangs, n'approuve son avis.
Les têtes sont baissées, les regards sont fermés.
L'évêque d'un ton sec, rompt le silence lourd.
«Nous comprenons, Gillet, votre délicatesse
Mais vous méritez bien, d'être ainsi distingué»
Tous approuvent en chœur. La séance est levée.
Le greffier scrupuleux, sur le parchemin note.
*
Sur la morne planèze, étendant ses bruyères
Le matin gris succède, à la nuit ténébreuse.
La brume se dissipe, aux confins des vallées.
C'est alors qu'apparaît, l'âpre Cité des Vents.
Dans l'air elle s'élève, abrupte, impénétrable
Telle une île céleste, émergée des nuées.
Murailles et rochers, l'un à l'autre s'intriquent.
L'on ne peut distinguer, en cette confusion
Ce que l'homme bâtit, ce que Dieu façonnât
Ce que pût engendrer, l'une à l'autre associées
L'énergie des maçons, la force plutonique.
Soutenant le bastion, les orgues prismatiques
Redans multipliés, telluriques piliers
S'alignent puissamment, vertigineusement.
Les donjons sont pitons, les grottes sont poternes.
La béante fissure, est une barbacane.
Chaque monument semble, extrusion volcanique.
La nature a sculpté, ces rustiques gargouilles.
Blocailles et pierriers, sont merlons, sont moellons.
De tous côtés, partout, le basalte funèbre
La nigrescente lave, où chatoient sombrement
La verdâtre olivine, et l'obscur pyroxène
Dans l'unie matité, des ternes microlithes.
De tous côtés, partout, le basalte massif
Dur, brut, grossier, rugueux, dépourvu de chaleur
Pareil au cœur de l'Homme, ignorant le bonheur.
Partout, le noir, le noir, froid, profond, sépulcral.
Partout le noir austère, insipide, étouffant
Pavés noirs, linteaux noirs, corbeaux noirs, voûtes noires.
L'ardoise gris-bleuté, sous l'horizon plombé
Surajoute ses tons, aux blafardes nuances.
Nul ornement n'égaie, ces façades sinistres
Nul agrément n'avive, éperons, bâtiments.
Sur les deux tours carrées, coiffant la cathédrale
Tels des poignards tendus, vers l'espace infini
Les clochetons aigus, semblent percer les nues.
La ville paraissait, une cité d'enfer
Par magie remontée, des antres souterrains.
L'on aurait dit ces blocs, ces colonnades torses
Concrétionnés, forgés, par Méphistophélès.
Nulle faille en ce nœud, de fortifications
Pas un ébrasement, ne rompt cette courtine.
Sans faiblesse elle étend, sa perfide série
De mâchicoulis, de chadefeaux, pertuisanes
Prêtes à mutiler, meurtrir, couper, broyer.
Sur la tour Chabrelhat, sur la tour Saignevaire
De la Porte de Frauze, à la Porte des Roches
La hallebarde au poing, les sentinelles veillent.
Dans l'enceinte enfermés, les quartiers se dessinent
Frustes entassements, de sordides masures
Lourds enchevêtrements, de pignons, de toitures
Le Breuil, la Rolandie, le Mur, la Vernesie.
Dans l'opulent Mazel, devant, l'on aperçoit
Les riches maisonnées, les hôtels somptueux.
Tout là-bas l'on devine, indistincts, imprécis
Les bouges désolés, vers Sorel s'étendant.
La Grand-Place paraît, l'entrée de l'Anténore.
Les rues, canaux profonds, sillonnent la cité.
Dans ce chaos informe, un peuple vit et meurt
Six mille âmes souffrant, s'aimant, se haïssant.
Les soudards qui buvaient, au long de la nuitée
Les muids remplis de vin, provenant du Rouergue
Sur les bancs des tripots, somnolaient avachis.
Cependant, éveillés, aux lueurs de l'aurore
Les potiers façonnant, l'argile de Grisols
Dans l'arche des parvis, illuminaient des cierges.
Partout se côtoyaient, ceux qui prient, ceux qui jouissent.
Débauchés, pénitents, dévots et mécréants.
La croyante cité, partout glorifiait Dieu.
Saints de pierre, apôtres d'airain, vierges de bois
Dans tous les carrefours, dressent leur effigie.
Les niches de Saint-Roch, tapissent les murailles.
Partout, bâtiments pieux, saintes congrégations
Dominicains, Visitation, Présentation
Jacobins, Oratoire, Évêché, Prieuré.
Le profane enserré, dans ces religieux rets
Semblait, honteusement, s'étrécir, dépérir.
Partout s'intercalaient, de vastes cimetières.
Le passé, le présent, demeuraient confondus
Les morts et les vivants, les tombeaux, les demeures
Se mêlaient, s'unissaient, indissolublement.
Cependant, au-delà, des fortifications
L'on pouvait deviner, par les grilles des herses
Les vestiges noircis, de Camiol incendié.
Puis vers le Pont, là-bas, vers Freydeira, la Côte
Le fouillis des abris, tonnes et cabanons.
Là, vivaient les Terreux, dans l'insécurité
Dix fois, vingt fois pillés, rançonnés, molestés.
Vers l'horizon lointain, se déroulaient au Sud
Les contreforts boisés, bordant la Margeride.
Vers le Nord s'élevaient, les puys blancs dénudés.
Tout semble pétrifié, dans la ville qui dort.
Les fontaines figées, ne délivraient plus d'eau
Les sources qui suintaient, vers la Porte de Meg
Descendant vers l'Ander, s'étaient déjà taries.
Quelques bruits cependant, traversent le silence.
Faiblement l'on entend, le sourd écoulement
Des égouts s'engouffrant, sous la porte de Thuile.
Sur les berges des Lacs, au-delà des remparts
Le râle des pluviers, résonne tristement.
Le Christ ouvert au flanc, devant la cathédrale
Jette sur la cité, son lamento lugubre.
Mais quand gronde le vent, pendant les nuits d'horreur
Mêlant aux litanies, des chanoines fervents
Le terrèque refrain, des orgues basaltiques
L'on croirait qu'émanant, de la Géhenne hideuse
Retentit sur la ville, un requiem grandiose
Cantate hallucinée, lyrique et pathétique.
Depuis que saint Florus, venu de Narbonnaise
Repoussa de sa main, le rocher Indiciac
La cité courageuse, endurait les épreuves.
Le sanguinaire Astorg, à l'encolure immense
Le comtour de Nonette, Amblard Mal hiverné
La ruinent tour à tour, par le fer et le feu.
Mais voici le sauveur, Odilon de Mercœur
Sage établissant paix, bâtissant prieurés.
Puis les épidémies, sur elle s'abattirent
Dysenterie, choléra, typhus, peste et lèpre
Décimant les humains, de leurs traits invisibles
Malgré les parfumeurs, qui bénissent les rues.
Survient le temps honni, des famines et guerres.
Les brutaux Castillans, les Anglais batailleurs
Les Routiers, les Gascons, les Écorcheurs, Tuchins
Joignant leurs contingents, sans répit la menacent.
Contre elle sont ligués, les arvernes seigneurs.
Bertucat prend Montbrun, la haute citadelle.
Sennezergues réduit, la planèze en décombres.
Chateauneuf-de-Randon, Saillant, Chaliers, Alleuze
Tombent l'une après l'autre, aux mains de l'ennemi.
Blocus puis échelade, avaient miné sa force.
Les feux grégeois tombant, sur les charpentes nues
Ravageaient sa carcasse, et fondaient ses réserves.
Pourtant, malgré les maux, calamités, défaites
L'âpre Cité des Vents, survivait, résistait.
*
L'astre du jour enfin, parut à l'horizon.
Vers l'Ander confluaient, les groupes d'habitants.
Le peuple descendait, par le chemin des Chèvres
Puis longeait le Carmel, jusqu'à la Salvagaire
Pour honorer ce jour, la nouvelle recluse.
Déjà, devant le Pont, l'assemblée se massait.
Devant les confréries, viennent les dignitaires.
Voici d'abord l'évêque, arborant son rochet
Les jurats, les consuls, vêtus de rouge et noir
Dans leur manteau fourré, d'écureuil ou renard
Les prélats, magistrats, clercs, moniales et moines
Les chanoines couverts, de l'aumusse en furet
Chapitre cathédral, chapitre collégial.
Puis voici les bourgeois, habillés de blanquet
De bru, de sarrasin, de saur brun, fauve ou bistre.
Voici les artisans, tous bien emmitouflés
De verte limousine, en mareille assemblée.
Puis viennent les tanneurs, gantiers, passementiers
Cordeliers, tapissiers, tisserands, taverniers
Les hommes protégés, d'un large tablier
Les femmes en corset, coiffées de chaperons.
Le héraut en arrière, élève la bannière.
L'étendard vert et blanc, se tord au vent d'hiver.
Maud alors apparaît. La foule fait silence.
L'évêque la bénit, au nom du Christ sauveur.
Les prélats recueillis, entament leur prière.
Silence de nouveau - C'est le crucial instant.
La voici maintenant, seule avec sa conscience
La voici maintenant, seule avec son destin.
Va-t-elle retourner, vers ses parents chéris?
Va-t-elle s'engouffrer, dans l'ébrasure ouverte
De l'horrible réduit, où l'attend son martyre?
Lentement la voici, vers le Pont s'avançant.
La voici parvenue, sur le seuil fatidique.
Se retournant alors, son dernier regard sonde
La foule rassemblée, puis la cité, les cieux
Lors elle disparaît, par le trou ténébreux.
Une explosion de joie, soudain fuse partout.
Le maçon d'un pas lourd, vers la brèche s'avance.
Malgré l'ordre intimé, sa main tremblante hésite.
C'est bien contre son gré, que le manouvrier
Scelle à chaux et gravier, l'hermétique logette.
L'orifice est bouché - Ç'en est fait. La voici
Pour toujours emmurée, pour toujours enfermée.
Rien maintenant, rien, rien, ni ses regrets, ses plaintes
Ne pourront plus rouvrir, l'infrangible muraille.
C'est roidie, pétrifiée, par l'atroce agonie
Que son corps franchira, la paroi défoncée.
Par l'ombre environnée, Maud songe à son enfance.
De sa vie jamais plus, elle ne connaîtra
La chaude intimité, du foyer bienveillant
Les veillées chaque soir, devant l'âtre vermeil
Quand l'aïeul chenu conte, une ancienne légende
Les parents attentifs, les amis prévenants
Sa grande sœur aimée, consolant ses chagrins
La couche aux draps moelleux, qui l'attendait le soir
Le chien affectueux, qui vient lécher ses mains.
Jamais plus tout cela. Jamais plus. Jamais plus.
Douloureuse, une larme, à son œil triste perle.
Mais
elle oublie sa peine, elle joint ses deux mains.
Cependant au dehors, la populace en liesse
Partout se répandait, par groupes familiaux
Vers la tour de Camiols, vers la prairie de Paques
Là-bas, jusqu'au moulin, qui jouxte la Vigière.
Puis la bombance éjouit, les hommes et les femmes
Pour un jour oubliant, les maux et privations.
Des bissacs l'on retire, aliments, victuailles
Perdreaux et pintadeaux, pompes dorées, millards.
L'on avait apporté, charcuterie, tripoux
Les fourmes affinées, dans les caves profondes.
Les broches sont plantées, les foyers allumés.
Lapins, chapons, canards, sont égorgés, rôtis.
Chacun prend une part, et chacun se régale
De salaisons, pounti, de tome et de truffade.
Les pichets sont vidés, les tonneaux sont percés.
L'on a garde pourtant, d'oublier la recluse
Pendant ce temps seule, en sa loge enfermée.
C'est ainsi qu'on lui tend, son écuellée de fèves.
Puis les jeux, les défis, échauffent les parieurs.
Les costauds, rubiconds, en bras de fer s'épuisent.
Devant les ingénus, les gouailleurs fanfaronnent.
Les gars émoustillés, pincent le train des filles.
Les soudards éméchés, deviennent matamores
Les donzelles se croient, devenues des marquises
Les grivoises chansons, fusent dans les gosiers
Railleries, moqueries, plaisanteries salaces
Déclenchent par accès, la grasse hilarité.
Mais la fraternité, ne tarde à s'émousser
La fête chaleureuse, en rixe dégénère.
Coups de poings, coups de pieds, hargneux, rageurs, haineux
Fort généreusement, sont alors échangés
L'insulte et le juron, copieusement lancés.
Puis chacun se retire, emportant sa rancœur
Lorsque l'ombre envahit, la brumeuse vallée.
*
La grisaille du soir, tombe sur les faux-bourgs.
Plus une âme ne rôde, en ce lieu solitaire.
La ville ténébreuse, aux maisons calfeutrées
Sur l'horizon paraît, une masse effrayante.
L'Ander silencieux coule, en son lit rétréci.
Les mulots affamés, poussent des cris aigus.
Cependant au mitan, du Pont Sainte Christine
Malgré le vent glacial, tête nue, sans manteau
L'on voit se détacher, la silhouette d'un homme
Qui semble dialoguer, avec l'immense nuit.
«Ô, ma fille adorée, je serai toujours là.
Vous, la chair de ma chair, vous, mon Graal, vous, ma vie.
Que sur ma tête choient, flocons ou bien grêlons
Je serai toujours là, pour souffrir avec vous.
Je serai toujours là, je serai toujours là.
Sans répit, sans repos, qu'il pleuve ou qu'il vente
L'été comme l'hiver, le jour comme la nuit
Je serai toujours là, je serai toujours là»
«Mon père, ô laissez-moi, seule avec ma douleur.
Sans tarder regagnez, votre aimable demeure
La chambre où vous attend, votre fidèle épouse»
«Votre mère hier soir, est devenue démente.
Son esprit abusé, voit partout votre image.
Comment sans vous pourrais-je, en ma villa cossue
Manger, boire à mon saoul, pendant que vous jeûnez?
Comment sans vous pourrais-je, en mon lit chaud dormir
Pendant que sur la dalle, au froid vous grelottez?
Non, ma place est ici, près de vous, ô ma fille.
Je serai toujours là, je serai toujours là»
«Priez, priez, mon père, ô louez le Seigneur...
Mais vous ne priez pas. Mais pourquoi, pourquoi donc.
Mais comment se peut-il, que vous ne priiez pas?
Vous toussez, vous toussez, le mal vous envahit.
Rentrez, rentrez, mon père, en votre bon logis.
Mais que se passe-t-il? Ne vous penchez pas, non.
Vous défaillez, mon père, ô, non, rattrapez-vous
Retenez-vous, retenez-vous, retenez-vous.
Malheur, malheur, ô malheur, mon père, ô mon père...»
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007
LES CATHÉDRALES
Ô Temples de la Foi, cathédrales immenses
Gigantesques bijoux, monumentales croix
Serties sur le manteau, de la fervente Europe
Minéraux parchemins, traduction des Sommes
Que l'esprit déférent, épelle avec passion
Miroirs du Paradis, et reflets de l'Enfer
Vaisseaux, nefs, pétrifiés, sur l'Océan terrèque
Dressant toits et clochers, tels voilure et mature
Nacelles projetées, cinglant vers l'Infini
Pour mener au Seigneur, les âmes religieuses
Berceaux, tombeaux divins, Jérusalems célestes
Fanaux du christianisme, arches de la Piété
S'élevant, éperdus, vers l'impossible Dieu.
Style des temps nouveaux, le gothique s'impose
La sévérité, l'austérité, l'ascétisme
Déformant, distordant, les formes et motifs
La verticalité, souveraine, absolue
Niant, abolissant, l'horizontalité
Droite et courbe enlacées, mariant subtilement
Féminine douceur, et virile puissance
Pinacles distendus, flèches pointues, aiguës
Tels des corps décharnés, spectres déchiquetés
Sublime emboîtement, des gâbles et ogives
L'ogive triomphante, éliminant le dôme
L'ogive, omniprésente, évinçant la coupole
Substituant la brisure, à la rotondité
Le troublant ovoïde, à la parfaite sphère
L'ogive remplaçant, repos et plénitude
Par instabilité, fascination, tourment.
L'ogive, effort, élan, transcendant, ascendant
L'ogive, élévation, de l'âme vers les cieux
L'ogive, anagogie, du Réel au Divin.
Partout perçant les murs, fleurissent les rosaces
Géantes roues du Temps, par l'homme pétrifiées
Cosmiques girations, de l'astral univers.
Supportant l'édifice, aux parois lacunaires
Tels membres colossaux, tels géants appendices
D'une horrible araignée, à l'immense carcasse
Rayonnent les voûtains, des puissants contreforts
Jambes extradossés, contractées, arc-boutées
Renvoyant, transmettant, la poussée formidable
Par un effort énorme, un labeur incessant
De blocs en blocs, de joints en joints, de pile en pile
Du haut mur gouttereau, vers la basse culée
Butées, contrebutées, baillons, étrésillons
Dédoublés, étagés, articulés, scindés
Vérins, tirants, tenons, attelles et béquilles
Soutenant sans répit, la vacillante Foi
Sous l'horrible pression, de l'intraitable Doute.
Cependant la gargouille, épouvantable, affreuse
Le cou tendu, les yeux globuleux, gueule ouverte
Jette son cri muet, qui mêle indécemment
Ses blasphèmes haineux, à l'hymne séraphique
Du monument glorieux, louant le Créateur
«Nous sommes l'intérieur, des formes élégantes
Nous reflétons l'horreur, de la conscience humaine
La séduction du Vice, aliénant la Vertu
L'orage des passions, détruisant la quiétude.
Nous sommes Lucifer, corrompant l'Innocence»
Parvis, auguste seuil, de l'univers mystique.
Sur les piédroits, les saints, protecteurs, solennels
Reçoivent le fidèle, ému, transfiguré.
Transept, élévation, chapelles rayonnantes
Le gothique sanctuaire, à l'âme des mortels
Déploie son harmonie, triste et mélancolique.
Travées, allées, triforium, déambulatoire
Méandres que parcourt, au milieu des ténèbres
La pensée tâtonnante, engagée dans la voie
De l'ardue Rhétorique, et de la Dialectique
Pour tenter de confondre, annihiler, détruire
Les arguments captieux, de l'esprit mécréant.
Le vitrail merveilleux, filtre décomposant
Clartés de la nature, en spirituels rayons
Déroule sur les baies, la pieuse imagerie
Du biblique message, et des Quatre Évangiles.
Coalesçant leurs fûts, les piliers, tels des troncs
Puissants, vertigineux, vers l'Unique se haussent.
Liernes et tiercerons, soutiennent les voussures
Tels principes moraux, contenant par le dogme
La grouillante anarchie, des sens et de l'instinct.
Le chœur étincelant, de ses feux resplendit
Triomphale victoire, immense apothéose
De la Divinité, qui trône au fond des Cieux.
Parfois, l'orgue inquiétant, par ses tuyaux lyriques
Par ses portevents, sommiers, faux sommiers, jeux d'anches
Bourdon, cor, nasard, clairon, larigot, bombarde
Verse lugubrement, le sombre contrepoint
Des toccatas, chorals, passacailles et fugues.
Sur le jubé, les fonts baptismaux, la tribune
Sur les retables peints, diptyques et triptyques
Prédelles et tableaux, tabernacles et chaires
Sur les boiseries, le fer, la pierre et le verre
L'incantation jaillit, muette et silencieuse
Regards éperdus, yeux suppliants, implorants
Bouches criant, geignant, ou lèvres murmurant
Mains tendues, mains serrées, mains crispées, relâchées.
Les gisants bienheureux, joignent leurs doigts figés.
L'angelot souriant, promet le Paradis
Le démon grimaçant, menace de l'Enfer.
Potentats, miséreux, sont unis par la Foi
Moines et abbés, pèlerins, prédicateurs
Saintes et saints, bergers, diacres et diaconesses
Ribaudes et ribauds, pontifes et ermites
Pasteurs, seigneurs, croquants, prophètes et apôtres
Serrant le bâton, le bourdon, l'épée, la fourche
Rois arborant un spectre, évêques portant crosse
Docteurs, empereurs, clercs, papes et thaumaturges
Prélats et cardinaux, moines et moniales.
Dieu, Dieu, Dieu, partout, Dieu puissant, multiple, unique.
Baptême et Rédemption, Grâce et Bénédiction
Trônes et Tentations, Dominations, Géhenne
Les Péchés Capitaux, l'Adoration des Mages
Visions, Jugement Dernier, l'Eschatologie
Fuite en Egypte, Apocalypse, Eucharistie
Nativité, Mise au Tombeau, Descente aux Limbes.
Marie, Marie, Marie, multipliée partout
Marie, douce Marie, vigilante, apaisante.
Marie consolatrice, ô Marie bienveillante.
Vierge à l'enfant, Conception, Vierge couronnée
Vierge immaculée, Vierge en Majesté, Passion
Visitation, Nativité, l'Agneau Mystique
Madone de la Grâce, Annonciation, Pietá
Déposition, Déploration, Présentation.
Partout l'Incarnation, révèle son Mystère
Cène et Flagellation, Guérisons, Paraboles
Golgotha, Bethléem, le Mont
des Oliviers.
Le bon Samaritain, Pêche miraculeuse.
Jésus, Jésus, messie, libérateur, sauveur
Jésus, Jésus, Jésus, multiplié partout.
Christ médiateur, intercesseur, humain, divin
Christ martyrisé, Christ humilié, condamné
Christ éveillé, ressuscité, Christ glorifié.
Sanctification, purification, miracle
Ferveur, ô ferveur, intense, intense ferveur
Soumission, soumission, compassion, compassion
Commisération, pitié, pitié, contrition, contrition.
Miséricorde, ô miséricorde, oblation
Douleur, douleur, douleur, essentielle valeur
Que nul esprit savant, ne saurait surmonter
Douleur, Douleur, intolérable, inadmissible
Douleur, douleur, inacceptable, irréductible.
Nœud de la Création, pôle de l'Existence.
Et les rayons sacrés, envahissent la nef.
Les rayons, les rayons, qu'autrefois arrêtaient
Les voûtes surbaissées, de l'ancienne chapelle
Sont délivrés enfin, dispensés, dispersés.
Lumière, ô lumière, éclatante, éblouissante
Flots, ruisseaux, torrents, faisceaux, flux, jets, cascatelles
Dégringolant des baies, coulant, giclant, fusant.
Plénitude, ô plénitude, épanouissement
Plénitude extatique, ivresse, exaltation
Purifiante lumière, écartant les ténèbres
Merveilleuse lumière, éloignant les démons.
Les monstres glapissant, des chapiteaux difformes
Se réfugient, vaincus, dans la profonde crypte.
Dieu, Dieu, c'est le Mystère, ontologique, unique
Le Mystère essentiel, effrayant, fascinant
Que l'esprit confondu, jamais ne percera.
Dieu seul est grand, Dieu seul, Dieu seul est Vérité.
Dieu sur nous descend, Dieu, nous octroie sa bonté.
Jehova nous grandit, en son amour divin.
Dieu, Seigneur, ô Seigneur, Éternel, Tout-Puissant.
*
Né du génial cerveau, de l'évêque Suger
Le gothique s'accroît, s'étend, s'affirme, explose.
Dissimulé, proscrit, l'archaïque sanctuaire
Se terrait humblement, au fond des catacombes
Puis il devint bientôt, l'édifice roman
Bas, profond, ténébreux, voûté comme un sépulcre
Le voici maintenant, glorieux et lumineux.
Saint-Denis, primordial essai, balbutiement
Laon, pénétrée de science, érudite et sévère
Chartres l'universelle, hommage au Créateur
Cathédrale où sont peints, dix mille personnages
Puis Saint-Rémi de Reims, cathédrale des rois
Notre-Dame d'Amiens, annonçant le Sauveur
Noyon, Paris, Beauvais, Poitiers, Canterbury
Cologne, Avila, Burgos, Wells, Leon, Tolède
Milan, Metz, Belem, Saint Guy de Prague, Ulm, Cambridge.
Gothique rayonnant, gothique flamboyant.
Toujours plus haut, plus haut, vers l'Absolu, vers Dieu
La cathédrale immense, élève encor ses tours
Lance vers les nuées, ses flèches minérales.
Plus haut, toujours plus haut, pour vénérer l'Unique.
Les rosaces déploient, un élégant réseau
De fins linéaments, aux graciles contours.
La façade chargée, de clochetons, pinacles
S'alourdit sous le poids, d'ornements ciselés.
Toujours plus grand, toujours plus haut, toujours plus riche.
Les baies s'agrandissant, absorbent les parois
Le chœur illuminé, devient une verrière
Les piles fuselées, partout se multiplient.
Toujours plus fastueux, toujours plus somptueux.
Lors, ayant épuisé, les ultimes ressources
Des combinaisons, des variations, mutations
Parvenue jusqu'au bout, de son évolution
La cathédrale meurt, dans sa magnificence.
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007