LA SAGA DE L'UNIVERS
TOME 7 - VITA ROMANA LA MORT DES DIEUX

SOMMAIRE

VITA ROMANA

LE JOUR VIRIL

LE MARIAGE

AUX THERMES

LES JEUX DU CIRQUE

LA VESTALE

LE FLAMINE DE JUPITER


LE CRÉPUSCULE DES DIEUX

LE SÉNAT CONTRE LA MÉMOIRE DE COMMODE

LES BARBARES

LE SACRE DE JULIEN

HYPATHIE


La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007


VITA ROMANA

LE JOUR VIRIL

C'est le Jour de ma vie, le grand Jour, le beau Jour.
Me voici maintenant, métamorphosé, libre
Comme le papillon, rompant sa chrysalide.

Je quitte la prétexte, et prends ma toge blanche.
Finis les beaux discours, du pédagogue austère
Les pensums fastidieux, la férule du Maître.
Je ne déclamerai, ni Sulla ni Pompée.
Tenez mes cadets, voici mes noix, mon sabot
Le bâton qui me fut, coursier pendant quinze ans
Voici tous mes stylets, et mes lettres d'ivoire.
Sois propice ô Bacchus, à ma nouvelle vie.
Je t'amène ma grappe, et mon gâteau de miel.
Toi, Mâne protecteur, qui veilles au foyer
Reçois ma bulle d'or, à ton cou débonnaire.
Je peux, fier, parader, au quartier de Subure.
Les Destins bienveillants, accompagnent mes pas.
Rome est belle en ce jour, des fastes Libériales
Toute parée de lierre, et de pampre fleuri.
Gagnons le Palatin, montons au Capitole
Pour montrer ma gaieté, d'être enfin citoyen.

C'est le Jour de ma vie, le grand Jour, le beau Jour.
Me voici maintenant, transformé, libéré
Pareil à l'étourneau, s'envolant vers l'azur.

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007



LE MARIAGE

Adieu, gentilles amies, compagnes chéries
Cornelia, Catulla, Modia, Mevia, Livia.

Las, je ne jouerai plus, sous le haut péristyle
Je ne connaîtrai plus, vos joies, vos confidences
Car je serai demain, la matrone soumise.
Je ne porterai plus, mes bandelettes blanches
Car je dois revêtir, la mitre et le réseau.
J'étais hier Claudia, je suis dès lors Caïa.
Je devrai sans répit, dans ma villa nouvelle
Surveiller l'intendant, réprimander l'esclave.
Puis venant de subir, les prétendants grossiers
Je devrai supporter, les soupirants affables
Dont l'époux sans broncher, reçoit tous les présents.
Pour que ma pruderie, n'entraîne médisance
Je choisirai l'amant, le moins désagréable.
Pour une ultime fois, las, je vous dis adieu
Mes fidèles serveurs, mes accortes soubrettes.
Mon ancienne poupée, me regarde attristée.
L'atrium, dirait-on, cherche à me retenir.
Mon ancêtre figé, sur le mur est ému.
Les mânes me supplient, de rester auprès d'eux.

Adieu, gentilles amies, compagnes chéries
Sauféïa, Tuccia, Tullia, Chioné, Lysisca.

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007



AUX THERMES

Les thermes de Caracalla. Dans la Bibliothèque, tandis qu'Albinus lit un ouvrage, arrive son ami Portunus.

PORTUNUS

Ave, mais que fais-tu, cher Caïus Albinus?
Crois-tu donc mon ami, qu'aux Bains nous sommes là
Pour étudier Lucain, Properce ou Lucullus?
Ton corps me paraît sec. N'irais-tu par Mercure
T'asperger de vapeur, ou plonger au bassin
Plutôt que t'ennuyer, dans la bibliothèque?

ALBINUS

Ave, Portunus, ah, me voilà rassuré
Dans ce lieu de trouver, un homme véritable.

PORTUNUS

Comment? y aurait-il, en ces thermes des bêtes?
N'as-tu pris la manie, de ce pauvre Diogène?

ALBINUS

Tu n'imaginerais, ce qui m'est arrivé.
Dans le sudatorium, je regagnai ma stalle
Quand je fus entouré, de curieux citoyens.
Tous, les jambes rasées, les cheveux reluisants
Les joues teintées de pourpre, et les sourcils d'arroche.
Leurs bras sont recouverts, d'ingrédients capiteux.
L'on eût dit qu'ils passaient, dans le four de Cosmus.
De longs rubans tressés, retombent sur leur front.
N'était au bas du corps, le stigmate charnel
Grâce auquel on distingue, entre eux femmes et hommes
L'on n'aurait deviné, leur véritable sexe.
Pourtant nulle naïade, un jour ne les força.
L'un l'autre ils se nommaient, le Génie, la Junon
S'adulant, s'étreignant, par mille afféteries.
Sans doute ils ont aussi, vêtu le voile jaune.
L'un d'entre eux sans pudeur, le crois-tu Portunus?
M'accoste effrontément, et sans même rougir
Prodigue à mon égard, des compliments flatteurs
Désignant sur mon corps, un endroit bien précis
Que d'habitude on loue, chez Vénus callipyge.
Ç'en était vraiment trop. J'ai fui ce lupanar
Laissant les Hyacinthos, avec leurs Apollons.

PORTUNUS

Cette mésaventure, Albinus, est banale.
Tu n'es rompu, je vois, aux coutumes romaines
Car il n'est citoyen, qui s'en offusque ici.

ALBINUS

Mais s'il en est ainsi, dans la cité d'Octave
Ce jour mieux eût valu, pour moi que je restasse
Dans ma sage province, aux portes de Baïes.
Mais je vois, Portunus, que ton corps est luisant.
Dans le tepidarium, sans doute il est possible
De passer dans le calme, un délicieux moment.

PORTUNUS

Par Minerve en effet, quel merveilleux séjour.
Las, tu vas en juger. D'abord en arrivant
Pour trouver sur le bord, un bon emplacement
Tu devras enjamber, des bras, des flancs, des croupes
Sans déranger surtout, l'esclave de ce riche
Largement affalé, sur une étoffe en soie
Mais tu peux bousculer, ce pauvre plébéien.
Lorsque bien installé, tout recroquevillé
Tu crois pouvoir au moins, te reposer en paix
Sans répit tu subis, les cris, l'agitation.
Près de toi celui-ci, plonge en éclaboussant
Pendant que celui-là, sous la douche s'ébroue.
Lorsqu'enfin l'un se tait, l'autre se met à rire.
Ce groupe s'agglutine, en face des étals
Plus que les mendigots, autour de la sportule.
Quant au bassin lui-même, il s'agit d'un cloaque.
L'un y lave à loisir, une crasse incrustée
L'autre y jette la peau, d'un melon dévoré
Cependant qu'un troisième, urine, et même pire.
Tu peux imaginer, comme on peut jouir du bain
Quand tu vois Galatée, s'épanchant vers Acis
Lorsque Vénus en transe, entraînant Adonis
L'attire en un coin sombre, ainsi tu dois entendre
Les caresses de l'un, de l'autre les soupirs.
De même tu comprends, dans cet orgiaque lieu
Quel agrément l'on trouve, à sentir le relent
Des vulves rissolées, sur le crépitant gril
De l'œnanthe pressée, contre une épaule humaine.
Qu'il est plaisant aussi, d'entendre en permanence
Parler mède ou nubien, syrien, lycien, phrygien.
Sommes-nous près du Tibre, ou plutôt sur l'Oronte?
Seraient-ils des Latins, ces gaillards basanés
Dont la bouche est lippue, dont le poil est crépu.
Rémus et Romulus, venaient-ils de Tama?
Songe enfin quel délice, on trouve à côtoyer
Les Pedon, les Mathon, Ponticus, Varillus...

Il n'est de lieu dans l'Urbs, où mieux qu'ici l'on puisse
Juger un citoyen, sénateur, plébéien.
Privés de leurs habits, ces riches sont difformes.
Tu ne peux deviner, quel disgracieux profil
Peut cacher la prétexte, aussi bien que la toge.
Leur âme dévêtue, crois-le, cher Albinus
De son hypocrisie, qui trop souvent la masque
T'offrirait un spectacle, autrement plus hideux.
Plus d'un bellâtre Hemus, en Véïenton muerait
Plus d'une belle Isis, deviendrait Celeno.

Ils montrent leur fortune, avec leur embonpoint.
Comment parviendraient-ils, à venir jusqu'aux Thermes
Sans leur meute empressée, de masseurs, parfumeurs
D'eunuques et mignons, de frotteurs, d'épileurs?
Comment pourraient-ils jouir, se divertir au bain
S'ils n'avaient, affairés, ces nombreux serviteurs
Comme des cuisiniers, autour d'un veau farci
Neuf pour les soins du corps, deux ou trois pour les courses
Dix clients pour veiller, à leurs menus désirs.
Que d'hommes tourmentés, pour le repos d'un seul.
Voici l'un d'eux pétri, comme une pâte amorphe
Par les habiles mains, d'un numide gouailleur
Cependant qu'un deuxième, applique un marc d'orseille
Qu'un troisième prépare, un lait d'ânesse naine.
Cela pue jusqu'à l'Arx, plus que douze momies.
Les fioles de cristal, sont presque vidées toutes
Mais sans doute dehors, en vient un plein rhéda.
Ce patricien fait vivre, une province indienne.
C'est encor pour lui seul, qu'un nilote lointain
Part chasser l'antilope, ou le rhinocéros.
L'Ornatrix-en-chef suit, toute l'opération
Conscient de sa valeur, de sa haute fonction.
Ne fut-il acheté, plus de mille sesterces?
Voilà qu'il admoneste, un esclave lydien
Pour son médiocre zèle, à masser avec art
S'il oint trop fort, trop haut, trop bas ou bien trop peu.
L'on doit bien molester, ces fainéants, ces vauriens
Tardant à contenter, les volontés du Maître.
Par leur faute il endure, un atroce tourment.
Le voici tout gluant, d'huiles et d'aromates.
L'on croirait qu'il est prêt, à passer par la broche...
C'est la facile vie, d'un noble citoyen.
Mais toi, pendant ce temps, n'ayant nulle assistance
Tu dois tout seul manier, alipile et strigile.
Tu peux attendre là, qu'un prince généreux
Voyant ton dénuement, te paye un serviteur.
Quant à ce plébéien, se frottant sur le marbre
Sans doute il serait mieux, de l'envoyer dehors.
Qui n'a pas les moyens, ne se rend pas aux thermes.

Ces patriciens pourtant, n'ont qu'une vie sans lustre
Quand on connaît les mœurs, des nouveaux parvenus
Ceux qui font un profit, de leur flagornerie
Ceux-là qui font le cens, par les quatre boutiques
Ceux qui gagnent leur pain, grâce aux travaux d'Éros.
Le sais-tu, leur fortune, est pour eux charge énorme.
Sans doute comprends-tu, les efforts pitoyables
Qu'ils doivent accomplir, afin de supporter
Leurs broches en argent, sans répit se choquant
Leurs bracelets pesants. Vraiment, quelle torture.
L'on croirait des captifs, qui traînent des boulets.
De grâce, ô délivrons, ces pauvres innocents.
Plaignons tous ces flatteurs, il faut imaginer
Combien d'affectations, combien de stratégies
Pour si peu de profit, ils doivent déployer.
Juste de quoi payer, un palais d'un clima
Chaque jour déguster, un malheureux homard.
Ces beaux éphèbes clairs, à l'iris de velours
Se prétendent égaux, du puissant Alcménide...
Pour ce qu'il fit jadis, avec cinquante filles.
Vois encor l'affranchi, cet esclave d'hier
Mendiant sur les forums, de Solyme ou Lagus
Dont le travail commence, à la vespérale heure
Qui n'a pas le matin, les bras, les jambes las
Mais un membre épuisé, par un certain labeur.
Comment ne pas louer, la constance héroïque
D'un fier Antinoüs, charmant la veuve aisée
Qui ne passe le jour, à tisser un ouvrage.
Ce ne sont pas eux qui, plus de six fois par jour
Monteraient l'Esquilie, sous la bourrasque froide
Pour servir un patron, méprisant, capricieux.
Mais parmi cette faune, existe une autre espèce
Plus encor débauchée, que ceux-là réunis.
Rufus pourtant la croit, supérieure à nous-mêmes.
Tu reconnaîtras bien, ces chastes créatures.
Leur unique souci, n'est que la séduction.
Clara bombe le torse, Oppia cambre les reins.
Pourquoi sont-elles nues? C'est ainsi qu'elles veulent
Mieux étourdir les sens, mieux envoûter l'esprit.
S'il en est une qui, d'un voile transparent
Se couvre quelquefois, crois-le, ce n'est vertu.
Son benêt de mari, seul pourrait l'affirmer
Car en fait elle veut, rendre plus désirable
Ce qu'à peine on devine, à travers le satin.
L'une montre un pubis, encor plus fréquenté
Que la Voie du Forum, aux jours des Quinquatries
Mais son infécond flanc, jamais n'enfantera.
Pourrait-elle endurer, la disgracieuse ligne
Qu'impose un fardeau vil, encombrant, inutile
Rejoindre son amant, et courir les tavernes?
Celle-ci vient toujours, par deux hommes suivie.
C'est l'époux qui l'étreint, pourtant non, car c'est l'autre.
Cette impudente-là, comme Livie perfide
Propose à qui les veut, d'avantageux appâts.
De qui s'agit-il? d'une hétaïre? eh bien non
C'est la fille d'un noble, ou celle d'un édile.
Si le désir te prend, tente de l'approcher
Mais sache qu'avant toi, viennent de l'essayer
Quelque vieux sénateur, ou bien un vil rétiaire.
Mais surtout vérifie, que ta bourse est bien pleine.
Vénus comme Charon, demande ici l'obole
Pour te faire aborder, la rive des Plaisirs
Te permettre de boire, au Léthé de ses lèvres.
Tous ne peuvent aller, vers la faste Corinthe
Mais encor moins goûter, le charme des Romaines.

Dès lors, tu peux comprendre, Albinus mon ami
Quel délicieux moment, j'ai passé dans le bain.

ALBINUS

Il n'y a donc ici, que mensonge et débauche.
Portunus, je crois bien, ne pouvoir m'habituer.
Cette bibliothèque, assure au moins détente
Car la foule est restreinte, aucun bruit n'incommode.
L'on peut là s'évader, en prenant cette Iliade
Sur l'Ida verdoyant, ou près des portes Scées.

PORTUNUS

J'ai bien peur que tu n'aies, las, tôt fait de parler.
Cet homme s'avançant, ne me dit rien qui vaille.

ALBINUS

Mais il paraît pourtant, d'un port majestueux.
Son front doit abriter, des sentences bien nobles.
Sa prunelle est ardente, et son regard est fier.
Sa bouche assurément, ne peut que déclamer
De grandioses discours, de sublimes pensées.
Mais à n'en pas douter, il doit être important
Pour ainsi promener, cet air condescendant
Sur tous les citoyens, qui déjà font silence.
Quels parchemins précieux, déroule-t-il ainsi?
L'on croirait bien qu'ils sont, des ouvrages sacrés.

PORTUNUS

Tu viens, cher Albinus, de ta belle province
Pour n'avoir jamais vu, ce curieux animal.
Cet homme est un bourreau, subtil et raffiné
Savant pour infliger, à son vaste public
Supplices plus affreux, que jamais n'en subirent
Ceux gardés par le monstre, à la tête multiple.
Ces feuillets, crois plutôt, sont bien des étrivières
Des massues qui bientôt, vont assommer la foule.

ALBINUS

Il va donc asséner, ces pesants parchemins...
Sur nos crânes?

PORTUNUS

Non, pis que cela... dans nos oreilles
Car cet homme est nommé, sait-on pourquoi? poète.

LE POÈTE

Hélas, comme elle est triste, Aphrodite-aux-sourires
Le fourbe Héphaistos, toute nue l'a fouettée.
D'une grille en airain, la voici prisonnière.
La fumée la ternit, hélas, trois fois hélas.
Divin Asclépios, viens, la guérir sans tarder.
Mais qui passe par là, vers les rochers d'Éole?
C'est le bouillant Arès, le dieu fort et fougueux
Vainqueur de cent dragons, et de mille géants.
D'un imparable trait, voici qu'Éros l'atteint.
Le vermeil chérubin, lui glisse dans l'oreille
«La déesse qui t'aime, est ici retenue»
Vite, il franchit d'un bond, la ténébreuse grotte
Puis brandit son épée, vers le Boiteux jaloux
Qui s'enfuit en geignant, au fond de sa caverne...
Les amants sont heureux, libres sur le Pélion.
Délices de l'amour, ô merveilleux moment.
Phœbos, retarde ton char, Nuit, sois paresseuse
Pour que puisse durer, leur amoureuse étreinte.
Dis-moi, nymphe indiscrète, épiant leurs doux baisers...

PORTUNUS

Albinus aie pitié, je n'y puis tenir plus.
J'aime autant retourner, dans le tepidarium.
La piètre compagnie, des flatteurs, courtisanes
Me semblera, je crois, beaucoup plus agréable.

ALBINUS

De même les mignons, dans le sudatorium
Seront après cela... pour moi très supportables.

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007



LES JEUX DU CIRQUE

Horacléïus un jour, curieux de constater
Jusqu'où va la folie, voulut se rendre au cirque.
Mais le sage ignorait, le chemin de ce lieu.
Son ami complaisant, voulut bien le conduire.

Sur l'arène brûlante, où le vice flambait
Se déchaînait, hideux, le tourbillon violent
Gigantesque brûlot, de poussière et de sang
Qu'attisait l'impur souffle, exhalé par les bouches.
Des spectateurs fusaient, les "hoc habet" vengeurs.
Sous les vastes gradins, résonnait le marteau
Qu'assénait un Pluton, sur le corps des blessés.

Alors qu'un mirmillon, venait de s'effondrer
Sous la jante d'un char, conduit par l'essédaire
Le Mentor bienveillant, surpris, vit son ami
Soudain tendre son bras, puis renverser le pouce.
«Comment? Horacléïus» dit-il au philosophe
«Toi noble et vertueux, tu souhaites ce carnage
Comme un vil plébéien, de la fange romaine?»

«Vois, mon geste s'adresse, aux dieux, pas au vainqueur
Pour condamner la foule, et non ce mirmillon»

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007



LA VESTALE

La voilà qui paraît, dans sa tunique blanche
Sur le seuil de son temple, étourdie, pétrifiée

Les traits vifs de l'Archer, font ciller ses paupières
Car le feu de Vesta, se mire en son œil clair
Plus souvent que les rais, du flamboyant soleil.
Depuis le premier jour, où sortie de l'enfance
Dans l'entrée du sanctuaire, elle a pendu sa coiffe
Noué dans ses cheveux, les bandelettes blanches
Magistrats, sénateurs, devant elle s'effacent
Le peuple déférent, devant ses pas s'écarte.
Les pontifes unis, l'ont choisie longuement
Ne pouvant découvrir, la moindre imperfection
Dans sa beauté splendide, et sa grâce ineffable
Ni trouver un défaut, dans son âme élevée.
La fille de Rhéa, dans l'ombre de la crypte
Peut seule partager, sa douce intimité
Car un amant jamais, ne saurait la souiller.
Lorsque revient en eux, sa virginale image
Le rude légionnaire, au combat prend courage.
Le pâle sybarite, au bras de l'hétaïre
Le convive enivré, de Falerne à l'orgie
Ressentent la vergogne, empourprer leur front bas.

Radieuse, altière et pure, elle est pourtant songeuse.
Rome à ses pieds étend, ses marbres éclatants
Mais son triste regard, las, ne voit que la fange.

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007



LE FLAMINE DE JUPITER

Il sert un dieu venant, d'une terre ignorée
Que jamais de sa vie, ne rejoindront ses pas.
Témoignage oublié, d'un ancien atavisme
L'épais manteau de laine, et l'apex qu'il arbore
Sous le tiède Zéphyr, comme sous les Borées
Semblent hier issus, de neigeuses contrées.
Cœur, âme de l'Empire, il conserve le feu
Qu'un jour Numa reçut, des nautes primitifs.

Glorifiant pour toujours, le puissant olympien
Du passé mystérieux, au futur inconnu
Pour l'Homme il perpétue, l'héritage hellénique.

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007

LE CRÉPUSCULE DES DIEUX



LE SÉNAT CONTRE LA MÉMOIRE DE COMMODE
(Senatus-consultes)

Que l'on prive d'honneur, l'ennemi du Sénat.
Que l'on prive d'honneur, le bourreau du Sénat.
Que soit déchiqueté, l'ennemi du Sénat.
Que soit déchiqueté, l'ennemi de César
L'ennemi du Sénat, le bourreau du Sénat
L'ennemi du Sénat, le bourreau du Sénat.
Le traître au spoliarium, le vil au spoliarium.
Que le meurtrier soit, par les faisceaux fouetté.
Que le meurtrier soit, avec le croc percé
Que soit déchiqueté, l'assassin, le cruel.
Qu'on traîne avec le croc, le bourreau du Sénat.
Toi César, il voulait, te supprimer, t'occire
Toi César, il voulait, t'éliminer, t'occire
Toi César, honneur, grandeur, toi, rempart de Rome.
Jupiter et Junon, conservez Pertinax.
Minerve et toi Vénus, conservez Pertinax.
Gloire, honneur aux légions, aux gardes prétoriens.
Gloire aux légions, honneur, aux gardes prétoriens.
Qu'on traîne le cruel, nous demandons, Auguste
Qu'on traîne le bourreau. César, exauce-nous.
Gloire, honneur aux légions, et gloire aux Chevaliers.
Gloire aux légions, honneur, aux gardes prétoriens.
Qu'on abatte partout, les statues du cruel.
Qu'on abatte partout, les effigies du traître.
Qu'on brise les statues, du bourreau, du tyran.
Sus à notre ennemi, l'ennemi du Sénat.
Sus au gladiateur, au meurtrier. Qu'on renverse
La statue du tyran, l'effigie du cruel.
Qu'on brise les statues, du bourreau, du tyran.
Que soit pour le futur, abolie sa mémoire.
Que pour le futur soit, déshonoré son nom.
Le traître au spoliarium, le vil au spoliarium.
Le traître au spoliarium, le vil au spoliarium.
Qu'on traîne par le croc, le bourreau, le tyran
Plus vil que Domitien, plus cruel que Néron.
Qu'il soit traîné comme eux, car il s'est dépravé.
Qu'on traîne par le croc, le corps du gladiateur.
Qu'on jette au spoliarium, le corps du gladiateur.
Qu'il soit jugé, traîné, car il souilla les tombes.
Qu'il soit jugé, traîné, car il souilla les morts.
Qu'il soit jugé, traîné, car il souilla l'Enfant.
Qu'il soit jugé, traîné, car il souilla la Femme.
Qu'il soit jugé, traîné, car il souilla les hommes.
Sus au tyran, sus au meurtrier, sus au traître.
Sus au vil renégat, sus au traître bourreau.
Sus à l'odieux tyran, sus à l'odieux barbare.
L'ennemi du Sénat, le renégat de Rome.
L'ennemi du Sénat, le renégat de Rome.
Nous demandons son corps, oui, nous le demandons.
Tu comprends nos malheurs, toi César tout-puissant.
Tu comprends nos douleurs, toi César tout-puissant.
Tu comprends nos malheurs, tu comprends nos douleurs.
Fais-le juger. Prends les avis, prends-les, prends-les.
Fais-le juger. Prends les avis, prends-les, prends-les.
Qu'il soit traîné, qu'il soit traîné, qu'il soit traîné.
Qu'il soit traîné, qu'il soit traîné, qu'il soit traîné.

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007



LES BARBARES

Dans la vaste Limagne, en plein cœur de la Gaule
Qu'arrose une rivière, écumant sur le roc
Monte un nuage sombre, à l'horizon poudreux.
L'on distingue bientôt, des combattants difformes
Hérissés de massues, de piques et de haches.
Le pâtre pacifique, emmenant ses brebis
Devant cette vision, dans l'ardente lumière
Sent un frisson glacé, parcourir tous ses membres.
Sont-ils de vrais humains? Ne sont-ils pas des spectres?
N'est-ce pas Gaïa qui, s'ouvrant comme au Cyzique
Libéra ces troupeaux, du Tartare infernal?

Fer et lame vivante, avancent les Barbares
Dépeçant, transperçant, la Romania mourante.

Foule désordonnée, les voici qui se pressent.
Leurs cheveux blonds et roux, ont l'éclat des flambeaux.
Leur peau des monts neigeux, a la teinte livide
Leur œil a la couleur, des horizons nordiques.
Leurs traits sont purs et nets, sauvages et farouches
Car ils ont la beauté, des races primitives
La vigueur, l'intrépidité, la foi, la force.

En tout lieu, tout le jour, ils conservent leurs armes
D'intailles ciselées, et de runes gravées
Dans la main la framée, dans le poing la francisque
La scramasaxe au ventre, à la cuisse l'angon
Car elles sont pour eux, amulette et fétiche
D'où leur viennent argent, gloire et butin, richesses.
Leur glaive aigu tue mieux, que l'aspic redoutable
Par le violent poison, du tranchant caraxé.
Dans la bataille ardente, ils secouent ardemment
Leurs boucliers vermeils, dardant l'ombon doré
Comme des yeux géants, à la prunelle vive.
De longs houseaux d'airain, recouvrent leurs tibias.
Des baudriers cerclés, sont noués à leur taille.
Les joyaux d'almandine, aux cloisons d'étain clair
Brillent sur la fourrure, épousant leur tunique
Tels à leur brun poitrail, des stigmates sanguins.
Les cornes de taureaux, se choquent à leur cou.
Lorsque Wotan glorieux, leur octroie la victoire
La bière à flots s'épanche, en l'honneur des héros
Bienheureux festoyant, au Walhalla splendide.
La fibule de Frey, les rend tous intrépides.
L'effigie de Nerthus, les protège des traits.
Le médaillon de Thor, foudroie leurs ennemis.
Les couplets de l'Edda, résonnant en leurs bouches
Détournent de leurs pas, les elfes malfaisants.
Leur pensée n'a qu'un but, et n'a qu'un seul dessein
La guerre, ignominie, grandeur glorieuse et vile
Mêlant et confondant, courage et cruauté.
La fuite et la frayeur, sont inconnus chez eux
Car ils ont pour désir, de mourir au combat.

Ils ont vu des monts, des mers, des pays, des peuples
Ne sachant ce qu'ils sont, et comment on les nomme.
Nul d'entre eux ne connaît, l'extrémité des terres.
Venus de leurs contrées, où toujours Borée souffle
Des journées sans répit, vers le Sud ils marchaient
Disloquant les villas, détruisant les sanctuaires
Dévastant les vergers, saccageant les récoltes
Ravageant les cités, renversant les murailles.
Lors, ils avaient brûlé, Vesontio, Decetia
Délabré Tullum, Autricum, Avaricum.

La saison précédente, aux Palus-Méotides
Vers l'Est un jour l'on vit, d'immondes créatures
Cavales prolongées, par des têtes simiesques.
Des poils couvraient leurs bras, et leurs jambes difformes.
Leur face était rainée, de cicatrices rouges.
Sous l'azur ou les nues, toujours ils galopaient
Dévorant la chair tiède, après le dur combat
Proférant pour langage, un hideux grognement.
Jamais ils n'ont senti, de toit les abritant.
Jamais ils n'ont gravé, sur une pierre un signe.
Jamais ils n'ont jeté, la graine dans la glèbe.

C'est ainsi que pour fuir, pour trouver un asile
De la Vistule au Rhin, les Wisigoths partirent
Laissant à l'ennemi, le pays des aïeux.

Mues d'un coup au signal, des mystérieux Destins
S'ébranlaient vers le Nord, les vagues migratoires
Dans leur giron charriant, la diaspora des peuples
Formidable marée, du grand déluge humain.
Ces lames qui venaient, du blanc septentrion
Déferlaient sans répit, sur les contrées sudiques.
Des hordes surgissaient, chevelues, monstrueuses
Noirs Hariens barbouillés, et brandissant des chaînes
Tels spectrales armées, fantômatiques troupes
Braccates du Jutland, Némètes et Cornutes
Sédusiens, puis Vangions, Vandales et Burgondes
Gépides entraînés, par le Skire et l'Yazyge
Qui suivent la percée, des Marcomans, des Squades
Scythes et Roxolans, des nordiques toundras
Suèves avec Ubiens, Némètes et Chérusques
Wisigoths se ruant, sur la Grèce et la Thrace.
Là-bas, près de l'Oural, au-delà du Caucase
Le Petchenègue au Slave, âprement se dispute
Les régions arrosées, par le Niepr, la Volga
Cependant qu'Avars, Magyars, Huns en Pannonie
Poussent leurs bataillons, dans les fécondes plaines.
Les défenses pliaient. C'est ainsi qu'un matin
Le fort de Noréia, fut d'un coup submergé
Par la brusque ruée, des Teutons, des Ambrons.
Les habitants d'Olbia, contre leurs murs voient fondre
Les hurlantes nuées, galates et bastarnes.
La digue du limes, craque sous la pression.
Dans l'enceinte rompue, s'infiltrent les peuplades.
Par les Césars trahie, par le Sénat prodite
L'armée ne parvient plus, à colmater les brèches.
Les cohortes noyées, par cette onde guerrière
Laissent l'envahisseur, inonder tout l'Empire
Trirème sans vigie, qu'abandonnent ses nautes.
C'est ainsi qu'étonnés, les Wisigoths découvrent
La féconde invention, de Sagesse et Patience.
Lors, temples et villas, propylées, basiliques
Ne sont plus dans leurs pas, que décombres fumants.

Confrontation terrible, et dramatique heurt
La Civilisation, contre la Barbarie
Tragique face à face, entre science, ignorance.
L'esprit devient soumis, par la brutalité.
L'anguipède vainqueur, foule aux pieds le Romain.
Les enfants de Mannus, domptent ceux de Vénus
Car depuis si longtemps, ils ne peuvent savoir
Qu'ils sont d'un même sang, qu'ils étaient jadis frères.
Partout leur volonté, leur accorde victoire.
Grisés par leur avance, ils paraissent clamer
«L'heure est pour nous venue, de posséder enfin
Notre part de soleil, d'azur, de champs fertiles
Notre part de beauté, de gloire et de grandeur»

Les voilà traversant, le pays des Arvernes
Dernier bastion dressé, devant leur invasion.

Des plateaux s'élevaient, bordant la vaste plaine.
Sur la droite apparut, une montagne abrupte
Qui semblait fermement, leur barrer le passage
Telle une sentinelle, observant l'ennemi.
La cime scintillait, d'une clarté blanchâtre.
S'approchant plus encor, dans le brouillard ils virent
Des parois, des arcs, des frontons, des colonnades.
Terrible, un cri sauvage, en leur poitrail jaillit.
Les voilà se ruant, à l'assaut du sanctuaire.

*

Cependant au sommet, trônant dans son naos
Le dieu méditatif, incline son front pâle.
Glorieux, il est ici, depuis que Zénodore
Cisela son profil, dans le fin Proconèse.
Le sculpteur patiemment, de cette masse informe
Dégagea corps, mèches bouclées, barbe fleurie
L'habilla de la toge, au rigide maintien
De la pennule souple, écartant les ondées
La coiffa du pétase, évitant les rayons.
Puis de bronze et d'argent, patiemment il forgea
Son brillant caducée, laurier où sont unis
Les serpents de Concorde, aux ailerons d'Action.
Pour lui bâtir un temple, à nul autre pareil
D'Égypte on fit venir, le précieux vert antique
De l'Adige écumeux, le jaune cipolin
D'Étrurie le carrare, et le paros de Grèce
Mêlés à la domite, à l'andésite arvernes.
C'est là que le dieu vient, quand les festins divins
Sempiternels et vains, ne distraient son esprit.
De même toi, brillant Pythien, fils de Latone
Pour le sommet vellave, où ton masque devise
Tu quittes quelquefois, les pentes du Parnasse.
Toi, Cérès, délaissant, ta cité d'Éleusis
Tu viens semer ici, dans le sol de Limagne.

En ce pays forgé, par le feu de Vulcain
Pas d'oliviers tortus, au clair feuillage épars
Mais le géant mélèze, aux lourdes ramées sombres
Pas de suave zéphyr, caressant les falaises
Mais l'écir dur fouettant, la chair nue des volcans
Pas d'arides coteaux, sous l'azur lumineux
Mais les prairies vert cru, sous l'horizon blafard.
Le gigantesque puy, dans le ciel pâle émerge
Comme un îlot battu, par les vagues brumeuses.
Les corruptions de Rome, en ce haut lieu n'arrivent
Débauches des Galliens, Nérons, Caracallas
Ni l'aveugle folie, des chrétiens fanatiques.
Vers le Nord, vers le Sud, la chaîne au loin déroule
Ses cônes de scories, ses dômes de trachyte
Livrant aux grises nues, la gueule des cratères
Bouches hier saisies, d'une ire incandescente
Maintenant refroidies, en un sommeil profond.
Le dieu serein, pensif, considérant les monts
Se demande intrigué, par ces crêtes bizarres
Quel démon jadis but, en ces difformes buires
Ces lacustres maars, coupes de bleu nectar
Quel titan quand l'occit, le Cronide Tonnant
Sur le sol répandit, ces larmes de basalte.

De tous côtés, là-bas, se déversent les cheires
Fougueux torrents de roche, au flux sombre figé
Que la mauve bruyère, en clairs festons revêt
Que la gentiane d'or, pointille de ses grappes.
Vers l'horizon l'on voit, des sucs, des plombs neigeux
D'où, plateaux entaillés, s'inclinent des planèzes.
Voici le pays cher, à Sirona la douce.
Les scories patiemment, filtrent l'eau souterraine
Des profondeurs fusant, en sources merveilleuses.
Les perclus vont dédier, leurs idoles votives
Pour que s'ouvrent leurs yeux, que leur membre guérisse.
Non loin de Gergovie, l'oppidum imprenable
Qui jadis résonna, sous le martial fracas
Se détache la ville, Augustonemetum.
Les toits de corail vif, s'imbriquent l'un à l'autre
Comme un flot ondulé, par les tegulae
Que brisent quelquefois, les trous des compluvia
Puits noirs où tour à tour, Jupiter, Phœbus jettent
La fraîche pluie des nues, le faisceau des rayons.
De-ci de-là dressés, dans les vignes éparses
Vers le puy de Gravis, le pic Monrugosus
De petits hameaux clairs, étagent leurs villas
Bellus Mons, Obierum, Curnon, Periniatus.

La vie rustique s'offre, au pacifique dieu.
Retrouvant au printemps, les soucis de Cérès
L'homme enfonce le soc, dans la féconde glèbe
Puis répand les grains durs, pour la moisson prochaine.
Quand le fils d'Hypérion, mûrit le tendre blé
Dans les champs blondissants, l'on guide le vallus.
Par la herse brisés, les épis s'accumulent
Délaissant en faisceau, la paille de l'andain.
La jolie pastourelle, arborant sa houlette
Garde les troupeaux roux, et les chevrettes blanches.
Mais Vertumne bientôt, de pourpre teint les feuilles.
Le joyeux vendangeur, la hotte sur l'épaule
Cueille au milieu des ceps, les trésors de Bacchus.
L'on récolte au verger, les fruits chers à Pomone
La groseille et le coing, l'amande et la noisette
La reinette craquante, et la prune fondante.
Le cellier se remplit, de légumes variés
Lentilles et pois verts, choux bleus, carottes rouges
Qui lors des jours mauvais, régaleront la ferme.
Dans la riche villa, sous les cryptoportiques
S'égouttent des pressoirs, la noix et le raisin
Gorgeant d'huile ou de vin, le ventre des amphores.
Le nectar blanc des pis, dans les éclisses caille.
Le gaperon piquant, et l'odorante fourme
S'affinent lentement, au fond des pots humides.
Voici bientôt l'hiver, et les hommes retrouvent
Le foyer où Vesta, veille près des tisons.
La vapeur à nouveau, réchauffe l'hypocauste.
Les troupeaux ont gagné, l'étable protectrice.
Dépouillant les forêts, les premiers frimas chassent
La vaillante fourmi, dans sa galerie noire
La mellifique abeille, en sa ruche de cire.
Proserpine a rejoint, son compagnon funèbre
Pendant que sur Nature, en maître absolu règne
Le grelottant Borée, qu'un manteau neigeux couvre.

Le dieu providentiel, assiste au fil du temps
Les travaux et les jours, dans la campagne arverne.
Sans repos il préside, aux hyménées, festins
Dirige le défunt, vers sa demeure ultime
De village en village, assiste le marchand
Guide le voyageur, en pérégrination
Redonne du courage, au travailleur lassé
Trouve un gîte accueillant, au vagabond sans toit
Prête opportun secours, au sycophante en fuite
Réunit les rivaux, qu'Éris a provoqués...

Mais plus que la campagne, il se plaît dans la ville.
D'un œil il suit la voie, s'éloignant du sanctuaire.
La voici qui descend, près de la Dordana
Franchit à Villarsum, les arcs de l'aqueduc
Dans Roïata côtoie, les thermes et piscines
Près des verts maraîchers, se disperse en méandres
Pour enfin s'engouffrer, sous les hautes murailles
D'Augustonemetum, la cité des Arvernes.
Le dieu par la pensée, parcourt les rues bondées
Qu'animent son ardeur, et son génie subtil.
Toujours actif, présent, il règle aux carrefours
Le passage des chars, le trafic des carrosses
Propose une réforme, à l'édile incertain
Suggère un placement, au banquier indécis
Puis conseille au Sénat, les délibérations.
Dans tous les ateliers, il rend une visite
Protège le foulon, frappant la souple étoffe
Le teinturier plongeant, son écheveau laineux
Le potier à son tour, modelant son argile
Favorise achats, ventes et marchés, échanges
Dans les tabernae, où tintent les sesterces.
Mais il n'oublie non plus, vaquant à sa besogne
La belle patricienne, en sa riche domus.
Dès l'aube elle se lève, agrafe son peplum
Rattache son collier, à l'ornement d'or fin
Noue ses nattes piquées, aux deux côtés inverses
Puis va se recueillir, auprès de son laraire.
Lors, elle distribue, l'ouvrage aux serviteurs
Veille sur la cuisson, des plats appétissants
Pose un bouquet d'œillets, tout près de la delphique
Met dans le triclinium, tous les acubitoires
Vérifie le bassin, du superbe atrium
Les carreaux émaillés, couvrant le tablinium.
Puis après le repas, avec l'hôte joyeux
La voici qui musarde, au milieu des pivoines
Se rafraîchit les mains, dans l'eau de la nymphée
Vomissant un jet clair, par la bouche du faune.
La voici qui médite, au fond du péristyle.
Se tournant vers le puy, dans son blanc capuchon
Sereine, elle murmure «Protecteur des richesses
Gloire à Toi, puissant fils de Maïa, gloire à Toi»

Pendant que le dieu songe, en contemplant sa ville
Brusquement sur le mont, apparaissent des piques
Puis des têtes casquées, aux regards menaçants.
Comme s'il fut de chair, on aurait dit qu'une ombre
Ternissait le teint clair, de sa face brillante
Car il sait qu'est venu, l'instant de son départ.

Triste, il revoit encor, les hermésies glorieuses
Quand son clergé revient, d'Augustonemetum.
Le Grand Prêtre l'habille, en robe de tigrine.
Les vierges du cortège, entonnent un poème.
Leurs cheveux sont châtains, et leurs prunelles grises
Car dans leurs veines coule, un sang qui réunit
La puissance latine, à la fougue celtique.
Leurs orgueilleux regards, paraissent dire au monde
«Comme nos sœurs là-bas, nous sommes des romaines
Car de Troie sont venus, autrefois nos aïeux»
Dans leurs doigts fins scintille, un bouquet de jonquilles
Pétales d'or sertis, sur la tige émeraude.
La violette à leur front, imite l'améthyste.
L'éblouissant narcisse, aux pétales de neige
Brille sur leur peplum, de même qu'une opale.
Toutes parées, fardées, riantes et charmantes
L'on dirait qu'elles sont, filles de la Cyprine.
Mais aujourd'hui plus rien, ni vierge et ni fidèle.

Avant de la quitter, le dieu contemple encor
La demeure où jadis, il aimait tant songer.
Puis son regard là-bas, dans la brume s'enfonce
Vers la Mare nostrum, la cité primitive
La ville d'Artémis, où de Nannus la fille
Tendit au fier Protis, la phiale d'hyménée.
Renouant à ses pieds, les sandalettes d'or
Le dieu, le cœur serré, s'élance dans l'éther
Soutenu par les vents, comme Iris Messagère.

*

Les Wisigoths déjà, parviennent au sommet.
Leur bataillon se rue, vers le seuil du sanctuaire
Comme un essaim féroce, attaquant une proie.
Lamentable curée, la destruction commence.

Les framées sont marteaux, les francisques massettes
Bronze contre la brèche, et fer contre le marbre.
Le javelot meurtrit, le corps cintré des fûts.
Le poignard aigu fend, la chair nue des statues.
Dans les joints ébréchés, les durs glaives s'immiscent
Déboîtant les tambours, des gracieuses colonnes
Qui tombent sur le sol, pareilles aux vertèbres.
Les habitants divins, stupéfiés, impuissants
Perdent leurs pieds, leurs mains, perdent leurs bras, leurs jambes
Puis brisés, mutilés, sont jetés des podiums.
Les mutules broyées, s'éboulent des corniches
De même que les dents, sur une mandibule.
Frontons, entablements, sont renversés, rompus.
Parmi les hurlements, l'on entendait sans fin
Le tintement léger, des tuiles s'abattant
Dans le sourd grondement, des linteaux s'ébranlant
Cris, plaintes du géant, qui supporte l'outrage.
Les guerriers effrénés, redoublent de fureur
Car ils n'ont de vergogne, à présenter leurs faces
Devant la pureté, des formes olympiennes.
Jusqu'à la nuit ainsi, quand Vesper enfin donne
Le signal du sommeil, apaisant les fatigues
Francisques et framées, sans repos démolissent.

Et maintenant... tout est détruit, tout est réduit.

Le temple merveilleux, qui paraissait clamer
Devant le visiteur, le découvrant soudain
Hautainement «Je suis» dit tristement «Je fus»
Sa fierté, son orgueil, sont humiliés, bafoués.
Jadis il affrontait, le souffle du Notos
La fureur des mortels, aujourd'hui le soumet.
Les parements, les fûts, tels côtes et fémurs
Sont les os dispersés, du minéral colosse.
Rompu, son toit paraît, une échine ployée
L'opisthodome épars, une croupe enfoncée.
Les tuiles sont pilées, gigantesques écailles.
Partout sont répandues, les briques écarlates
Gouttes de sang figées, dans l'herbe des parterres.
Son poli si parfait, si fin, si délicat
Maintenant apparaît, miné, rayé, rainé.
Le voici balafré, couvert de cicatrices.
Le fangeux maculage, au lieu de son placage
Ternit ses bas-reliefs, hier éblouissants.
Chaque partie déplore, une décoration
Le toit son modillon, la corniche son tore
Le fronton son rinceau, le pilier sa volute.
Dieux et héros, témoins, de ce que fit jadis
Le Messager divin, depuis sa tendre enfance
Dans la boue, les débris, pitoyablement gisent.
Décapitée Maïa, déchiqueté Chioné
De même, Hersé le Cécropide, Hellé, Phryxos
L'Archer Apollon, Céryx, Junon, Jupiter
Splendides effigies, que l'Art, divin flambeau
Tira de l'Idéal, et de l'Imaginaire.

Dix ans pour le construire, un jour pour le détruire.

Et là parmi la ruine, au milieu des gravats
Dépasse une statue, pâle face indistincte
Le nez, le menton cassés, le front éclaté
C'est le Tueur d'Argos, l'idole des Arvernes
Mercure augustinien, l'Actif, l'Infatigable.
Malgré l'affront barbare, apparaît sa beauté
La marque de l'Esprit, que n'atteint la Matière.
Malgré la destruction, le pillage et l'outrage
Le Génie peut survivre, à la haine des hommes
Car un jour l'on verra, sur la déserte cime
Tremblante d'émotion, la main d'un savant
Recueillant pieusement, la précieuse effigie.

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007



LE SACRE DE JULIEN

L'armée comme autrefois, défile sous les arcs.
Voici les cavaliers, aux brillantes parures.
Voici les fantassins, tenant spathes et glaives
Braquant leurs boucliers, aux teintes mordorées.
Guerriers d'airain, voici, les noirs cataphractaires.
Comme autrefois la foule, accueille le cortège
Mais il n'y a plus d'or, plus d'argent sur les armes
Plus de prisonniers, plus de butin, de trophées.

«Gloire à toi Julien, gloire à toi, gloire à l'Empire.
Las, ils t'avaient caché, la face de nos dieux.
Las, ils t'avaient appris, la religion maudite.
Mais tu ressuscitas, la Beauté, la Clarté.
Gloire à toi Julien, gloire à toi, gloire à l'Empire
Toi le nouveau César, toi le nouvel Auguste.
Croyons en l'avenir, croyons en toi, Julien
Nos légions gagneront, de nouvelles batailles.
Nous bâtirons encor, des temples et théâtres.
Toujours nous lutterons, toujours nous combattrons
Las, dussions-nous souffrir, pour que Rome triomphe
Las, dussions-nous mourir, pour que Rome survive.
Toujours nous lutterons, toujours nous combattrons.
Gloire à toi Julien, gloire à toi, gloire à l'Empire
Toi le nouveau César, toi le nouvel Auguste»

Sous les rais déclinant, du soleil automnal
Comme hier l'on brandit, les panneaux, les pancartes.
Lutèce est devenue, Rome des temps nouveaux.
La nymphe Sequana, côtoie l'ancienne Louve.
Ce coteau rouge abrupt, là, c'est le Capitole.
Ce majestueux fleuve, est le Tibre fluant.

L'Empire alors paraît, tel un phénix renaître.

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007



HYPATHIE

De ses doigts, Hypathie, la philosophe grecque
Souleva le rideau, tendu sur la portière
Mais elle eut un sursaut, puis relâcha l'étoffe.

Dans la voie canopique, où roulait son carrosse
L'on eût dit se pressant, des Grées, des Canidies
Foule aux visages durs, qui trépignait, criait
«Qu'on traîne l'insoumis, l'ennemi de Jésus»
Qu'on traîne les païens, sur l'autel du Seigneur»

Lors que Rome tombait, sous les coups d'Alaric
La faste Alexandrie, membre d'un corps sans tête
Sombrait dans l'anarchie, s'enlisait dans les troubles.
Dès la disparition, de Ptolémée Sôter
La décadence lente, allumait les révoltes
Le Sénat et l'armée, s'étaient larvés, pourris.
Brigues des favoris, intrigues des factions
Rivalités, complots, à la cour des Lagides
Corruptions, perversions, des marchands, diéocètes
Dégradaient, abaissaient, l'autorité des princes.
Le pillage entraîné, par les malversations
De l'épistolographe, et de l'archidicaste
Menaçait, laminait, l'équilibre des comptes.
Le véreux sitologue, en sa huche déviant
Le raisin des cuviers, et blés des apothèques
L' idiologue imposant, les capitaux privés
Le douteux alabarque, en sa propre escarcelle
Détournant les deniers, des revenus douaniers
Les coteries sapant, les sommités auliques
Grevaient sans rémission, les coffres du Trésor.
L'immonde boucherie, des mirmillons indignes
Remplissait de clameurs, les théâtres bondés
Parmi les hurlements, de jouissance malsaine
Pendant que dans Canope, où triomphait le vice
Le giton, le cinède, en robe tarentine
Dansaient grotesquement, sous les voiles des barques.
Puis un jour brusquement, l'émeute avait brisé
Le pouvoir démuni, la morale épuisée
Débris déliquescents, d'un monde à l'agonie.
L'impuissante cité, ne pouvait maîtriser
L'agitation, la sédition, l'insurrection.
Lors, du quartier Delta, jusqu'aux ergastérions
Les Juifs envahissaient, tous les secteurs païens
Les Arabes vainqueurs, attaquaient les sanctuaires
Dans leurs pas détruisant, les statues, les sculptures.
Les prêtres se muraient, au fond des adytons
Dans leurs temples cernés, par les bandes chrétiennes.
Les colosses rongés, par la vermine humaine
Sous le poids des gravats, s'éteignaient silencieux.
Les dieux hier aimés, aujourd'hui rejetés
Gisaient dans les monceaux, de leurs derniers autels.
Par la force chassés, le thiase et le collège
Se trouvaient remplacés, par la congrégation
Les polymites clairs, par les étoffes ternes
Les uræus en or, par la croix des tombeaux
Les faunes enjoués, par les saints douloureux
La charmante Psyché, par le maussade Christ
Que l'épine couronne, au lieu de myrte en fleurs.

Soudain se ranimaient, les rancunes tenaces
Contre le colon grec, le résident romain.
Par la culture hellène, humiliées trop longtemps
Les brutales pulsions, disloquaient leur carcan
Pour étancher leur soif, de vengeance et de haine.
Les violentes passions, qui restaient contenues
D'un seul coup libérées, en plein jour éclataient.
Le pacte délicat, des ethnies et des castes
Brusquement se rompait, dans le conflit social.
Des tréfonds inconscients, montaient les sentiments
Qu'éveillait l'atavisme, antique témoignage
Des épreuves passées, des tendances lointaines.
Le mystique délire, agitait chaque esprit
Torturé, tourmenté, par l'Énigme du Monde
Par la fatalité, la douleur et le mal
Jusqu'au trépas ultime, asservissant les êtres.
Les femmes emportées, par l'aveugle hystérie
Déclamaient vers les cieux, des plaintes prophétiques.
L'on eût dit que venait, la Fin de l'Univers.
Tous attendaient, transis, l'Apocalypse ultime
Que prédit aux humains, jadis l'Apôtre Jean
«Soudain résonnera, dans les cieux déchaînés
Merveilleux, victorieux, le cor du septième ange
Disant "Le Temps ne sera plus, c'est en ce jour
Que sera consommé, le Mystère éternel"
Puis il décimera, d'une colonne en feu
La race des Maudits, engendrée par Caïn»
L'on tremblait pour la vie, de l'engeance future.
Certains, sans répit, sourds, psalmodiaient un cantique
Jusqu'à l'épuisement, et jusqu'à l'agonie
Psitassique rituel, n'ayant pour eux de sens.
D'autres pour Jéhovah, se donnaient en offrande.
Mais des miraculés, montraient leur guérison
Près de tristes martyrs, pour Dieu se flagellant.
De magiques visions, troublaient de jeunes filles
Que la foule adorait, pareilles à la Vierge.
L'on rencontrait partout, des orants décharnés
Qui se laissaient mourir, de soif, d'inanition.
L'on aurait dit alors, dans le peuple excité
Que nul esprit ici, n'eut conservé raison.

Les chrétiens victorieux, ce jour épagomène
S'étaient réunis tous, au cri des Patriarches
Pour s'acharner encor, sur les païens vaincus.
La célèbre Hypathie, dirigeant le Musée
La métaphysicienne, et mathématicienne
Découvrait, horrifiée, la foule fanatique.
Sa villa, son école, étaient brisées, rasées
Mais elle voulait joindre, avant leur destruction
Les salles préservées, de la Bibliothèque.
Dans une ancienne cave, elle transférerait
Les meilleurs parchemins, les célèbres écrits.
Dès lors en ce lieu sûr, ils se conserveraient
Loin des révolutions, loin des conflits humains
Pareils à la momie, dans l'hypogée profond.

«Mort aux païens, maudits, soient les traîtres à Dieu.
Qu'on traîne l'Insoumis. Qu'on traîne les idoles.
Mort à l'intelligence, et mort à la Beauté.
Mort aux païens, maudits, soient les traîtres à Dieu.
Qu'on traîne l'Insoumis. Qu'on traîne les idoles.
Mort à l'intelligence, et mort à la Beauté.
Mort aux païens, bannis, soient les traîtres à Dieu.
Traînons l'Incirconcis, vers l'autel du Seigneur»

Le peuple en trépignant, répétait les formules
Que pendant les sermons, leur enseignaient les prêtres.
Déjà l'on entendait, les marteaux sur le marbre.

Alors elle voulut, haranguer les passants
Leur dévoiler enfin, les idées qu'ils refusent
Leur dénoncer la Bible, ainsi que l'Évangile
Par la démonstration, de la philosophie.
«Mais à quoi bon cela, rien ne les peut convaincre.
Subjugués par la foi, par la révélation
Nulle argumentation, ne les raisonnerait.
Nos pensées, nos discours, sont opposés, contraires.
Nous ne pouvons pas mieux, nous comprendre, échanger
Que stryge et clair alcyon, confrontés ne le peuvent»
Lors elle s'engonça, jusqu'au fond du carrosse
Pour n'entendre les voix, pour ne plus voir les faces
Puis demeura plongée, dans sa méditation.

«Mort aux païens, bannis, soient les traîtres à Dieu»

«Vous massacrez, vous détruisez, vous réduisez
Pour que vive demain, l'Amour et la Pitié.
L'ombre du vil Aton, en vous tous ressurgit
Le honteux pharaon, l'indigne iconoclaste.
Votre secte eut jadis, il est vrai ses martyrs
Mais envers les bourreaux, bien fort vous prétendiez
Ne concevoir de haine, et de ressentiment
Répondre Bien pour Mal, et prière à l'injure.
Pourtant vous faites pis, vous dites pis encor.

Souvenez-vous alors, de cet empereur juste.
Cet homme supérieur, incarnait la vertu.
Pour toutes religions, il avait accordé
Précieuse liberté, par vos lois abolie
Puis il avait grandi, Rome que vous brisiez
Mais d'un perfide trait, vous l'avez abattu.
C'était le nouveau phare, et vous l'avez éteint
Car lui seul dénonçait, l'ineptie de la Bible
Car il montrait la voie, de Lumière et Beauté.
Hargneusement enfin, vous avez blasphémé
Pour toujours sa mémoire, en vos textes ignobles
Souillé son effigie, rayé toute inscription
Rappelant sa clémence, et votre assassinat.
Vous l'avez humilié, déshonoré, sali.
Comment vous pardonner? Las, comment oublier?

Vous dites respecter, mieux que tous vos semblables
Mais vit-on plus que vous, zélateurs fanatiques?
Vous savez dégrader, beaucoup mieux que les autres
Supprimer, saccager, contraindre les consciences.
La conversion forcée, mime l'apostasie.
Le pur chrétien Valens, de ses cruautés suit
Les atroces folies, du vil païen Galba.

Las, vous entretenez, par votre absolu culte
Misère et pauvreté, des ignorantes masses.
Vous leur dites "priez à genoux, prosternez-vous"
L'obéissance est loi, dans votre insensé dogme.
Les fidèles jadis, pouvaient librement croire
Voilà qu'un livre saint, dicte la Vérité.
Vous ne pratiquez plus, de saintes hécatombes
Pourtant vous immolez, des peuples à vos rites.
Vous n'adorez de roi, d'empereur, de Grand Prêtre
Mais aux pieds du Seigneur, vous traînez les humains.
Vous inculquez, vous imposez, catéchisez.
Las, je le reconnais, vous êtes passés maîtres
Dans l'art de bien flatter, la bêtise commune.
Toujours vous exploitez, la tendance grégaire
Le viscéral instinct, du peuple ignoble, immonde
Qui fond tête baissée, vers toute abjecte idée.
L'on doit en convenir, vous êtes inventeurs
De la démagogie, religieuse et mystique.
Nicias, Cléon n'étaient, qu'apprentis maladroits.

Aux peuples ingénus, vous racontez vos fables.
Vous les terrorisez, par l'Enfer, le Péché
Mais vous les séduisez, par la Grâce et l'Éden.
Qui pourrait affirmer, que l'âme est immortelle?
Quand passent les années, pourtant comme le corps
Vous la voyez vieillir, lentement décliner
Parfois n'est-elle pas, morte bien avant lui?

Nul païen pour un dieu, comme vous n'a de crainte
Pourtant vous dénoncez, notre superstition.
Le miracle toujours, en vos textes fleurit
Bien plus que le prodige, en nos pages épiques.
Chez vous l'idolâtrie, dépasse la mesure.
Crédulité de même, atteint le paroxysme.
Rien ne fut plus baisé, que ne sont vos reliques.
Jamais on ne connut, depuis que vous régnez
Plus de magie, de résurrections, guérisons.
Vous croyez que les corps, même décomposés
Par un enchantement, bientôt se recomposent.
De même le futur, ne fut plus transparent
Que dans les creux discours, de vos douteux Prophètes
Les vaticinations, de vos suspects rabii.
Notre Esculape abdique, ainsi que la Pythie.
Devant un sybilliste, un duumvir s'incline.

Ce qui dans la Nature, existe de plus vil
De plus malsain, plus bas, sans frein vous en jouissez.
Vous en êtes alors, vénérateurs, apôtres.
Vous brisez, ternissez, les choses positives
Tout ce qui sur la Terre, est aimable ou charmant.
De ce qui diminue, vous êtes les émules.
Vous êtes partisans, de tout ce qui dégrade.
Tout devient triste et gris, quand vous êtes passés.
Vous bâtissez vos nefs, de nos temples détruits.
Dans les pierriers déserts, votre ciseau transforme
La dryade gracieuse, en affreuse gargouille
L'édifice léger, en lourde construction
Demeure où la nuit règne, où Phœbus ne pénètre.
Votre culte est morbide, et votre foi macabre.
L'on peut voir un cadavre, au fond de vos églises.
Vous êtes vils, puérils, vous êtes laids, grincheux.
Vous haïssez le Jour. Vous haïssez la Science.
Vous haïssez le Beau. Vous haïssez la Femme
La Grandeur, la Pureté, la Volupté, l'Art.
Vous souillez, salissez, tout ce que vous touchez.
Vous salissez le Monde, et salissez la Vie.
L'on respirait jadis, on étouffe aujourd'hui.
Vous êtes contempteurs, du corps et de l'esprit.
Vous êtes des jaloux, des envieux, des censeurs.
Vous tuez tout plaisir. Vous tuez toute joie.
Vous dites condamner, l'orgueil des souverains
Mais c'est que vous aimez, l'humiliation, la honte.
Vous prétendez blâmer, l'égoïsme des Riches
Mais c'est que vous aimez, la misère et le deuil
La charité pour vous, peut vaincre le malheur
Mais vous l'entretenez, mais vous le perpétuez.
Votre philosophie, c'est la résignation.
La douleur vous enivre, et l'abjection vous grise.
Votre dogme imposant, totale obéissance
N'est que foi de manant, que religion d'esclave.
N'éprouvant de fierté, ne sentant de vergogne
Vous semblez vous complaire, en cette inanité.
Vous recherchez toujours, soumission, pauvreté.
Vous croyez dénoncer, partout l'épicurisme
Pour tomber, complaisants, dans votre masochisme.
Vous honnissez, vous haïssez, vous détestez
Ce qui peut rayonner, ce qui peut sublimer
Ce qui peut s'élever, ce qui peut anoblir.
Mais qu'est-il votre dieu? Qu'est-il en vérité
Ce dieu sourd et muet, au-dessus des principes?
Las, je l'ai démasqué. Ce n'est que le Néant
Le Néant, le Néant, le Néant absolu
Négation des valeurs, et de toute grandeur
Négation de l'Amour, négation de la Vie.
Ce que vous recherchez, ce que vous désirez
C'est la dissolution, de la conscience humaine.
Jamais vous ne saurez, ce qu'est notre Idéal.
Jamais vous ne verrez, dans l'éther lumineux
De nos divinités, l'éblouissant visage
Les Charites planer, dans l'Empyrée céleste.
Non, vous ne vibrez pas, au charme des Piérides.
Vous ne frémissez pas, aux parfums de Nysa.
Pour vos sentiments bas, le Parnasse est trop haut
Pour vos ténébreux yeux, trop vive est sa clarté.

Nulle interrogation, n'éveille scepticisme
Dans vos esprits butés, suffisants, primitifs.
"Nous savons" dites-vous "la seule Vérité.
L'on ne doit pas douter, car c'est blasphémer Dieu"
Mais votre certitude, est aussi l'ignorance.
Pendant plus de mille ans, songez que sans répit
Sondant, analysant, les nombres et figures
Considérant la Vie, disséquant les organes
Scrutant le firmament, observant la Nature
Nous avons déchiffré, l'énigme du Réel.
Par la Géométrie, l'expérimentation
Nous avons compris, déduit, calculé, montré
La forme de la Terre, et des célestes corps.
Nous avons mesuré, la surface du globe
Conçu, prévu l'atome, et ses combinaisons
De même découvert, la cause du rayon.
Nous avons inventé, le premier engrenage
Construit l'aéronaute, enfin l'éolypile.
Sans jamais renoncer, nous avons parcouru
Les difficiles voies, de la métaphysique
Réfléchi sur l'éthique, établi des systèmes...
Cependant nous savons, notre culture infime
Devant l'immensité, l'énormité de l'Être.
Mais vous tels des enfants, répétant leurs syllabes
Vous dites savoir tout, comprendre l'Univers
L'Esprit, la Matière et la Vie, le corps et l'âme
Puisque tout selon vous, se trouve dans un mot.
Suffit-il d'affirmer, comme vous prétendez
Que Dieu créa le Monde, en six jours seulement?
Le soleil, dites-vous, est pur, immatériel
Car selon votre foi, ceci n'est pas mythique.

Et vous intellectuels, qui d'un coup découvrîtes
Sans doute impressionnés, par l'esprit de l'époque
Les vertus d'une foi, quand elle est imposée
Qui fûtes les suiveurs, et non les précurseurs
Vos élucubrations, vos zèles bien tardifs
Saisissant des rabbii, le relais vermoulu
Masquent d'un faux vernis, votre ignorance vraie.
Girouettes orientées, par le vent populaire
Marionnettes aux fils, par la foule tirés
L'on vous reconnaît tous, dans le portrait d'un seul
Philon voulant unir, les entités contraires
Le fielleux Athanase, et l'inculte Origène
Stupidement dressant, le Fils contre le Père
Le vil Eusèbe entre eux, ne sachant que choisir
Clément, cet aboyeur, contre la science antique.
Par le prestige imbu, de fausse érudition
Vous croyez sublimer, votre pensée primaire
Pourtant votre fatras, de rhétorique absconse
Prenant finalité, comme démonstration
Ne fait que mieux prouver, l'ineptie de vos dogmes.
Quand parfois vous daignez, répondre aux arguments
Pourquoi le Mal existe, en dépit du Très-Haut
Pourquoi fit-il jadis, un être misérable
S'il devait le chasser, du Paradis terrestre
C'est alors qu'opposant, un insensé discours
Vous semblez ignorer, tout logique argument.
Vous dites au mépris, de tout raisonnement
"C'est l'éternel Mystère, impossible à percer.
Le Seigneur ne doit pas, de justification"

Vous êtes maintenant, devenus les seuls maîtres.
La civilisation, va-t-elle sans recours
Dans cette Barbarie, disparaître à jamais
Rejoindre l'animal, qui jadis l'engendra?
Peut-être un jour lointain, le Génie fleurira.
L'Homme répudiera, le tyrannique dieu.
L'école sera pleine, et vides les églises.
Retrouvant l'Harmonie, les villes à nouveau
De fresques pareront, leurs monuments grandioses.
Les humains sont changeants, le destin capricieux
La vérité ce jour, demain sera mensonge»

Un brusque hurlement, qui montait sur la Voie
Dans le bruit des statues, des linteaux s'effondrant
Suspendit brusquement, le songe d'Hypathie
«Mort aux païens, honnis, soient les traîtres à Dieu.
Mort aux païens, bannis, soient les traîtres à Dieu»

«Ce troupeau vil fuirait, en voyant un syntagme.
Qu'êtes-vous devenus, combattants héroïques
Vous, hoplites fougueux, vous, phalanges zélées
Valeureuses légions, et glorieux manipules.
Qu'êtes-vous devenus, stratèges et consuls
Miltiade, Alexandre, et vous Scipion, vous, César?»

Au dehors cependant, augmentait la fureur
«Mort aux païens, honnis, soient les traîtres à Dieu.
Mort aux païens, bannis, soient les traîtres à Dieu»

Une pierre atteignant, l'avant de l'attelage
Ramena la savante, au présent douloureux.
«La païenne à mort, l'incroyante à mort, à mort.
Qu'on la traîne à l'autel. Qu'on la massacre, à mort»

«Le dieu chrétien, c'est indignité, c'est mensonge.
Le dieu chrétien, c'est hypocrisie, jalousie.
Le dieu chrétien, c'est laideur, misère et bassesse.
Le dieu chrétien, c'est Mal, c'est le vice et la haine»

«La païenne à mort, l'incroyante à mort, à mort.
Qu'on la traîne à l'autel. Qu'on la massacre, à mort»

Elle comprit soudain, que sa fin survenait.

Alors dans son peplos, d'un geste décidé
Sa main preste saisit, un minuscule objet
Que vite elle porta, vers ses tremblantes lèvres.

Son enfance égyptienne, à son esprit monta
Les courses dans la ville, immense, éblouissante
Rêveries, flâneries, devant les périboles
Pendant que vers Pharos, îlot paradisiaque
Là-bas elle voyait, comme l'a dit Homère
Parmi le gracieux chœur, de ses filles divines
Le Vieux Nérée surgir, de la marine plaine.
Puis en elle apparut, l'image aimée d'Athènes
La célèbre cité, qui l'accueillit jadis.
Là, dans l'Académie, chargée de son passé
L'on entendait encor, la voix du grand Platon.
Sous les chênes sacrés, dans le parc du Lycée
L'on devinait toujours, les pas du Stagyrite.

Les galets à nouveau, tombaient sur le carrosse.
«La païenne à mort, l'insoumise à mort, à mort»
L'on devait maintenant, parvenir au Musée.
Mais est-il encor temps, pour sauver les ouvrages?
Son regard prudemment, se risqua sur la Voie.
Partout régnaient désordre, anarchie, confusion.
L'on ne distinguait plus, superbement dressée
La colonne en gabbro, dans le Serapeum
Ni près de l'Héraïon, les arcs de Cléopâtre
Ni le Sébastéïon, les pins de l'Hermésion.
L'humaine barbarie, n'avait pas de limites.
Les religieux furieux, ne pouvaient se calmer.
Dans les rues encombrées, par les monceaux des temples
De tous côtés gisaient, tas de chairs et de pierres.
Divine Alexandrie, jadis rêve sublime
Cité dorée, perle du Monde ancien, merveille
De rigueur égyptienne, et de grâce hellénique
Transcendées, magnifiées, par la grandeur latine
Reine élue par Isis, choisie par les Dioscures
Splendide Alexandrie, maintenant charnier, ruine.

Bientôt parut le seuil, de la Bibliothèque.
Là, sur la gauche, horreur, des flammes s'élevaient.
Des moines s'affairaient, gesticulant, criant.
Leurs doigts crochus serraient, des parchemins froissés.
L'on voyait une à une, à jamais disparaître
Ces pages renfermant, l'Intelligence humaine
Physique et Poésie, Rhétorique et Grammaire
Tragédie, Comédie, Zoologie, Morale
Vingt siècles de Beauté, de civilisation
N'étant plus que fumée, l'espace d'un instant.
Devant ces purs trésors, changés en tas de cendres
Tel infernal démon, de l'absurde holocauste
Priait un diacre noir «Dieu tout-puissant, Jésus
Que le feu purifie, les œuvres du Malin»

Hypathie défaillit. Son visage pâlit.
Puis un pleur douloureux, contre sa joue brilla.

Dans son esprit grandit, l'image du Musée
Que maintenant ses pas, ne fouleraient jamais
Les cabinets de science, et les salles d'étude
Stalles d'observation, tables d'anatomie
Que gérait Hérophile, étudiant sans répit
Végétaux, animaux, portés par Philadelphe.
Puis elle vit encor, au sommet des terrasses
Le dôme où Ptolémée, déchiffrait le cosmos
L'exèdre où l'on venait, pour entendre les thèses
Les vastes galeries, les casiers des ouvrages
Cahiers, rouleaux, feuillets, volumes et codices
Qu'avaient signés hier, d'illustrissimes noms
Polémon, Denys de Milet, Virgile, Horace
Callimaque, Hipparque et Lysimaque, Apulée
Démétrios, Appolonios, Bion, Théocrite.
Leurs titres familiers, passaient en sa mémoire
"L'Odyssée" "l'Hécatée" le "Banquet des Sophistes"
Le "Grand Diascome" le "Timée" les "Métamorphoses"
"De l'Âme" "De la Nature" "L'Éthique à Nicomaque"
Puis elle ressentit, la nostalgie des soirs
Dans la salle radieuse, à la fraîche atmosphère
Que troublait seulement, le son clair des calames.
Son œil parfois errait, fatigué de l'ouvrage
Sur les pentes fleuries, du Paneum voisin
Qui dominait l'Ascra, pareil au Val des Muses.
Parfois elle fixait, le Phare à l'horizon
La sauveuse clarté, pour les nautes perdus
Semblable à ce Musée, guidant l'esprit confus.

C'est alors qu'un rictus, déforma la savante
Puis elle retomba, le front sur la banquette
L'œil vitreux sans regard, et le souffle coupé.

L'attelage bloqué, par la foule en délire
Dut se rabattre au bord, de la Voie canopique.
L'on aurait dit alors, que la fureur du monde
Se fut à ce moment, centrée sur le carrosse.
Les roues sont arrachées, les moyeux sont cassés
Les portes défoncées, le toit démantelé.
Sur le siège apparut, un corps pâle, immobile
Dont la main refermée, tenait un flacon vide.
Mais abomination, les religieux déments
Soulèvent le cadavre, et le traînent au sol.
Voici qu'il est bientôt, dépecé, démembré.
De la belle Hypathie, maintenant il ne reste...
Qu'un hideux tas de chair, dans un flot écarlate.

*

Près de là cependant, au sommet d'une église
Dans une baie se fige, une ombre terrifiante.
C'était le Supérieur, de tous les Patriarches
Le pourfendeur, la terreur des païens, Cyrille.
Son visage était morne, et sa bouche crispée.
Ses lèvres émaciées, paraissaient être exsangues.
Ne serait-il inouï, qu'un rire en pût sortir?
Depuis sa prime enfance, il était abruti
De contritions, de mortifications, de jeûnes.
Toujours dans la pénombre, il avait le teint pâle
D'un cadavre cireux, d'une momie livide
Les yeux ternes cernés, au long des lucernaires
Le front couperosé, les traits durs, contractés.
Ses prunelles d'un coup, sinistrement brillèrent
Car il était comblé, par ses moines fidèles.
Tout s'était déroulé, selon ses prévisions.
Le Mal était vaincu. Dieu maintenant régnait.
Sûr d'avoir accompli, son devoir de chrétien
Grave, il considérait, la dépouille en lambeaux
Car c'était le symbole, insoutenable image
De ce qu'il haïssait, de ce qu'il exécrait
La Science et la Beauté, l'Intelligence et l'Art
Tout ce qui s'opposait, à la servilité.
Sinistre, il contemplait, sa ville ravagée.
Les superbes frontons, les statues élégantes
Semblaient envers Yahwe, l'insupportable offense.
L'on devait arracher, la malsaine racine
Du plaisir insouciant, de la joie, du bonheur.
L'on devait abaisser, tout ce qui s'élevait
Devant le Tout-Puissant, mettre à genoux le Monde.
Quelquefois il rêvait, de ténébreux sanctuaires
Dont les immenses nefs, monteraient vers l'Unique
Des temples aux murs nus, sans représentations
Qui pussent détourner, l'âme de sa ferveur.

Cependant il sentit, le doute involontaire...
Mais pria pour tarir, cette pensée mauvaise.

Un carillon vainqueur, soudainement hurla
Comme un glas signifiant, la fin du monde antique.
Le Phare à l'horizon, brusquement s'éteignit.
L'astre du jour soudain, sombra dans l'Océan.
Le rouge crépuscule, inondait l'Occident
Comme si Dieu jaloux, du lumineux Phœbos
L'avait au fond des cieux, d'un coup assassiné
Laissant l'Humanité, pour toujours dans la nuit
De la haine éternelle, et de la barbarie.

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007