LA SAGA DE L'UNIVERS
TOME 6 - DELENDA EST CARTHAGO CÉSAR

SOMMAIRE

DELENDA EST CARTHAGO
LE GERMAL
REGULUS
HANNIBAL BARCA
TARENTIUS VARRON
SCIPION L'AFRICAIN
LES VESTALES DEVANT LE SÉNAT
ROME SAUVÉE
CARTHAGO DELETA
L'EMPIRE DU MONDE
CÉSAR
LE TRIOMPHE DE TRAJAN
PAX ROMANA

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - Éditions Sol'Air - 2007

DELENDA EST CARTHAGO

LE GERMAL

Sur le bord d'un coteau, se profile un village
Misérables maisons, de terre et de roseau
Qui se pressent dans l'ombre, autour des maigres pins.
Vers le centre du bourg, qu'envahit la broussaille
Comme des avenues, deux chemins se rejoignent
Dont le croisement forme, un forum exigu.

De sauvages tribus, vivent dans ce hameau
Des bergers au teint clair, aux yeux bleus, vifs, profonds.
Rien ne les intimide, et rien ne les effraie
Sauf les numina, dieux, sans forme et sans visage.
Leurs oracles traçant, un carré dans le ciel
Prédisent l'avenir, au vol des alouettes.
D'où peuvent-ils venir? Nul d'entre eux ne le sait
Depuis qu'ils ont trouvé, ce tertre au bord d'un fleuve
Quand Numitor enfant, s'enfuit d'Albe-très-longue.
Sans doute leurs aïeux, jadis ont délaissé
Les criques de l'Ionie, puis de la Mer Égée
Fuyant l'embrasement, d'une cité conquise.
Les amours d'un héros, les ont-ils enfantés?
Rien ne leur appartient, ni joyaux, ni palais
Hors quelques boucliers, et de mauvaises lances.
Pas d'enfants, de famille, et pas même de femme.
Pour unique pays, quelques champs que défendent
Leur palissade en bois, leur muraille en argile
Pitoyable rempart, contre les étrangers.
Pas d'autel, pas de temple, au centre du village
Sauf une louve en bronze, allaitant deux jumeaux
Sur le roc de Palès, déesse des troupeaux.
Mais ils veulent tout vaincre, et veulent tout soumettre.
L'inépuisable ardeur, habite leur poitrine.
Dans l'âme ils ont gardé, l'irradiante énergie
La volonté, la pugnacité, la bravoure.

Couronnées de bosquets, autour d'eux, sept collines
Portant quelques hameaux, dans la rare lambrusque
Fagutal, Querquetual, Palatual et Cispius
Les patries des Titiens, des Lucernes et Ramnes.
Sur l'autre bord du fleuve, au tumultueux flot
Se massaient les armées, des Étrusques puissants.
Vers le Sud, vers le Nord, les Sabins et les Volsques
De tout côtés cernaient, les bourgades latines.
Pendant ce temps, là-bas, sur une île rocheuse
Dans leurs comptoirs actifs, les villes survivantes
Du naufrage fatal, au monde minoen
Méditaient leur assaut, victorieux, pacifique
Syracuse et Rhagion, Sybaris et Tarente
Proues de marbre échouées, et fanaux de l'Esprit
Métropoles de l'Âme, où fleurissaient déjà
Les poètes fameux, Stésichore, Ictinos
Les subtiles pensées, du génial Parménide.

La civilisation, faisait rage partout
Dans le fracas martial, des armées se heurtant.
Les Cimériens vainqueurs, franchissaient l'Ourartou.
Les Hébreux s'épuisaient, dans Raphia dévastée.
L'Assyrien sans pitié, soumettait Déjocès.
L'Égypte s'inclinait, devant les Sargonides.
Byblos, Tyr, dans les mers, disséminaient leurs dières
Semence dérivant, en quête d'un rivage
Pour que germent demain, de nouvelles cités.
Sur l'autre bord des flots, une mégalopole
Formidable vaisseau, d'un maritime empire
Sous la ferme ascension, des puissants Magonides
Sûrement, lentement, s'armait pour le combat
Parsemant ses cothons, dans la côte africaine.

Les bergers cependant, vont mener leurs troupeaux
Ne connaissant encor, en cette contrée vierge
Qu'épargne quelque temps, le tourbillon des guerres
La fureur déchaînée, des conflits, des conquêtes.
Les paisibles chevreaux, dans les pacages broutent
Puis trempent leur museau, dans un ruisseau limpide
Coulant de l'Aventin, vers la mer Tyrrhénienne.
Le soleil printanier, sur l'horizon pointait.
Sa lumière éclatante, à l'Orient confondue
Paraissait dans l'éther, le triomphe des peuples
Qui s'élevaient là-bas, pour l'aube de l'Histoire
Dans un halo vermeil, de victoire et de sang.

Transis par la fraîcheur, de la bise glaciale
Qui soufflait sans répit, du neigeux Apennin
Les bergers sur un môle, autour d'un feu s'unirent.
Là, devant le brasier, les voilà partageant
Du fromage caillé, quelques fruits desséchés
Puis l'un d'eux pour tous verse, en un grossier cratère
Le vin qui mûrissait, au flanc du Janicule.
Dans leur idiome clair, alors ils entonnèrent
D'antiques mélodies, venues du Nord lointain.
Leurs yeux réverbéraient, les rougeoyantes flammes
Qui nimbaient leurs cheveux, d'une lueur sereine.
La vernale saison, chassant l'hiver sinistre
Dans leur âme éveillait, l'énergie vivifiante.
Vénus qui traversait, le brouillard matinal
Bienveillamment semblait, sourire à leurs desseins.

Tout d'un coup s'établit, un moment silencieux.
L'un des pâtres connu, pour ses divinations
Regardait longuement, la fumée tournoyant
Qui montait du sol noir, vers les cieux lumineux.
Brusquement à sa vue, la colonne mouvante
Parut se transformer, en immense panache
D'où par milliers fusaient, des glaives et des lances
Dans un étagement, de frontons, de portiques.
La sublime vision, dans les nues grandissait
Puis germait en rayons, vers tous les continents.
Comme s'il recevait, un message divin
L'haruspice alors dit, aux bergers étonnés

«Romains, l'heure est venue, de conquérir le Monde»

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - Éditions Sol'Air - 2007

REGULUS

Il voit par les barreaux, de sa geôle punique
La superbe cité, s'élever dans les cieux
Monstrueusement belle, ainsi qu'une hétaïre.
Dans son fébrile esprit, les images se pressent
Visages durs, cruels, brandissant les carcans.
La mort est son espoir, cependant il revoit
Les villages perdus, au flanc de l'Apennin
Ses lointains aïeux, les enfants latins, ses frères
Les pugnaces légions, gardant Rome sa mère.
Brisé par la torture, il ne sait même pas
S'il a des mains, s'il a des cheveux, des oreilles.

Qu'importe car là-bas, sur l'autre bord des flots
Se lèvent les armées, qui détruiront Carthage.

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - Éditions Sol'Air - 2007

HANNIBAL BARCA

Devant un piédestal, où brûle une torchère
Les genoux sur le sol, un enfant prie Tanit.
Comme si par moment, il sondait l'avenir
Vers la tremblante flamme, il tourne son visage.
Son profil est charmant, délicat, fin, candide.
Ses traits doux sont empreints, d'une grâce ingénue.
Sa prunelle est craintive, et sa lèvre indécise.

Des objets menaçants, dans la pénombre luisent.
Pour unique ornement, sur les hauts murs de pierre
Sont accrochés un glaive, une lance en airain
Des boucliers en fer, une armure en écailles
Brillant d'un éclat dur, sous les rayons blafards.

Jamais l'on ne s'égaie, jamais l'on ne s'enjoue
Dans ce fort oublié, de l'Ibérie sauvage.
L'agape déridant, les fronts las des soucis
Par ses vives clameurs, ne fait vibrer les voûtes.
Jamais les festons clairs, des jacinthes en fleurs
N'adornent les corbeaux, des corniches sans teint.
La guerre, encor, toujours, du printemps à l'automne
La stratégie pour jeu, la bataille pour fête
Les marches et bivouacs, pour unique voyage
Les panaches glorieux, pour suprême idéal.

Pourtant l'on entrevoit, sur un panneau d'ébène
Fétiches délicats, des bijoux, des statuettes
Deux coffres en roseau, peints de phénicoptères
Des pendentifs sertis, de perles et de jaizes.
Près d'un masque où reluit, un signe de Tanit
Le triangle isocèle, au sommet d'un ovale
Croît un jeune almuggim, en un pot de faïence.
D'un autre continent, provient sa brune terre.

L'on est tellement loin... de la patrie, Carthage.

L'enfant songe à la ville, où jadis il vécut
Bien avant qu'Hamilcar, son père infatigable
Sur l'écumeuse mer, l'embarquât pour l'Europe.
Son esprit voyait tout, le siège interminable
Mathô le Mercenaire, éventrant l'aqueduc
La soif et la frayeur, dans la haute Byrsa
La fuite sous le bras, de l'esclave Iddibal
Dans les boyaux étroits, qui bordent Mégara
Les prêtres de Moloch, visitant les foyers
Pour assouvir la faim, du Taureau sanguinaire.
Lumineuse vision, dans ce noir cauchemar
Scintillant de joyaux, il voyait un visage
Salammbô, sa grande sœur, adorée, chérie
Qu'une fois seulement, il avait aperçue
Mais dont il conservait, l'image merveilleuse.
Pour lui qu'à la naissance, abandonna sa mère
C'était son héroïne, et l'âme de Carthage
Qui se confondait même, avec la Rabettna.
Lors, triste et nostalgique, il murmura ces mots

«Tanit, ô lumineuse, et puissante déesse
Toi qui dispenses Vie, toi qui dispenses Mort
Fille du glorieux Baal, ô, protège mon père.
De son bras délicat, dévie glaives aigus
De son flanc délicat, dévie flèches amères.
Que l'infâme vautour, ne morde sa dépouille
Que le vorace chien, ne morde pas son cadavre
Qu'il ne morde son flanc, qu'il ne morde son bras.
Tanit, ô lumineuse, et puissante déesse
Toi qui dispenses Vie, toi qui dispenses Mort
Ne verse notre sang, pour un sol étranger.
Que Paix à nouveau règne, entre Carthage et Rome.
Que renaisse Concorde, entre Carthage et Rome.
Que règne toujours Paix, que renaisse Concorde.
Que cessent les combats, qui provoquent malheurs.
Que cessent les conflits, qui provoquent des pleurs.
Que l'Africain retourne, au pays des aïeux
Le pays de sa race, et le sol de son peuple.
Que l'Européen reste, au pays des aïeux
Le pays de sa race, et le sol de son peuple.
Que l'Africain retourne, au pays des aïeux
Le pays de sa race, et le sol de son peuple.
Que l'Européen reste, au pays des aïeux
Le pays de sa race, et le sol de son peuple.
Que l'Africain retourne, au pays des aïeux
Le pays de sa race, et le sol de son peuple.
Que l'Européen reste, au pays des aïeux
Le pays de sa race, et le sol de son peuple.
Qu'on oublie pour toujours, la haine et la vengeance.
Qu'on oublie pour toujours, la haine et la vengeance.
Tanit, ô lumineuse, et puissante déesse
Toi qui dispenses Vie, toi qui dispenses Mort
Fille du glorieux Baal, ô, protège mon père»

Fatigué de prier, l'enfant se releva
Puis sans bruit se pencha, sur une meurtrière
Comme un aven béant, sur l'espace nocturne.
Des formes dessinaient, leur silhouette inquiétante.
De leur sommet aigu, les tours foraient l'éther.
Les merlons des remparts, cisaillaient les cieux noirs.
La muraille livide, au flanc des mamelons
Se prolongeait au loin, vers les cimes neigeuses.
L'hiver engourdissait, les arbres dépouillés.
La brume lentement, descendait sur la rive.
Dans les étroits bassins, de l'arsenal tout proche
Les voiliers amarrés, entrechoquaient leurs coques.
Les étraves criaient, les agrès gémissaient.
Le bûcher d'aloès, à la cime du phare
Lumineuse vigie, postée face aux ténèbres
Jetait sa clarté blême, au fond du gouffre obscur.
L'étoile de Chabar, comme un vaisseau perdu
Sombrait au firmament, dans un halo jaunâtre.
L'enfant levant les yeux, cherchait Phoénica
La constellation pâle, espoir des hardis nautes
Qui voguent sans répit, sur les chemins liquides
Vers Carthage apportant, l'argent de la Bétique
Mais rien ne traversait, les nues impénétrables.
Ses moroses pensées, privées de leur soutien
Sans but et sans repère, ainsi que les marins
S'égaraient sur la mer, de son incertitude.
Scrutant l'horizon vide, il songeait à son père
Qui là-bas guerroyait, au pays des Orisses.
L'on guettait son retour, en vain depuis trois lunes.

Tout paraît maintenant, plus triste et plus sinistre.
Le ciel est menaçant, la mer est effrayante.
Rejoignant la souffrance, au cœur de l'Homme il semble...
Que la nuit sans fond soit, le gouffre de la mort.

Près du fort cependant, sur la voie d'Héliké
De sombres cavaliers, s'approchent au galop
Protégeant une bige, aux armes des Barcides.
Les piques sont baissées, les fanions sont en berne.
Près de la grande tour, les cavales font halte.
Délaissant leur faction, quelques soldats surviennent.
Des cris fusent dans l'air, des ordres sont clamés.

«Ô dieux tout-puissants, que vois-je là-bas? Qu'entends-je?
Qu'est cette agitation? Quel est ce hourvari?
Tanit, protège-nous, dieux, protégez mon père»

Hâtivement du char, l'on tire une litière
Que par un souterrain, l'on porte dans la crypte
Pièce étroite aux murs nus, aux voûtes surbaissées.
Là, sur l'autel se dresse, un pieu de Baal-Hammon
Luisant lugubrement, sous les rayons des torches.
L'homme alors immobile, émit un profond râle.
Tous étaient silencieux, n'osant imaginer
Que fut couché près d'eux, ce héros invincible...
Car l'on reconnaissait, dans le corps allongé
L'intrépide Hamilcar, suffète-de-la-mer.
Le chef-des-médecins, parut devant l'entrée.
Sa face avait le teint, d'un cadavre cireux.
Sa tunique talaire, ainsi qu'un linceul blanc
Portant le signe vert, d'Eschmoun le Guérisseur
Lui prêtait vaguement, l'apparence d'un spectre
Par miracle surgi, d'un mystérieux sépulcre.
«Par Khamon, par Ashtart, malheur, malédiction»
Cria-t-il s'arrachant, la barbe avec ses doigts.
Puis il examina, le moribond prostré.
Le javelot fiché, par un guerrier ibère
Largement pénétrait, les entrailles ouvertes.
Le sang coulait encor, de l'atroce blessure
Malgré le pansement, de statice et d'euphorbe.
«Pourras-tu me guérir? Dis-moi, je veux savoir»
Demanda le suffète, en un fébrile effort.
Le médecin muet, fit un geste impuissant.
Pour calmer la douleur, il voulut appliquer
Son baume d'arnica, mêlé de réséda
Mais d'un geste Hamilcar, signifia son refus
«Puisqu'il n'y a d'espoir, faites venir mon fils»

Même au seuil de la mort, et malgré la souffrance
Dans son regard absent, transparaissait encor
La sévère assurance, imprégnant ses traits durs.

Sa face burinée, comme un vieux parchemin
Révélait en ses plis, signes indélébiles
Gravés au cours du temps, par le stylet des armes
Le terrible récit, d'innombrables campagnes.
Sans fin dans les conflits, il avait hardiment
Gouverné ses vaisseaux, dans les combats navals
Déjoué les corbeaux, des perfides pentères
Défendu les cités, protégé les bastions
Sous la grêle d'argile, éjectée des balistes
Brandi son glaive aigu, sur le front des batailles
Braqué son bouclier, sous le choc des légions
Grimpé sur les remparts, attaqué les murailles
Bravé l'ardente pluie, des rouges falariques
Forcé des blocus, établi des camps, des lignes
Puis compté dans les champs, aux nocturnes rayons
Les cadavres sanglants, de ses troupes défaites.

Son regard s'ombragea, puis ses traits se crispèrent...
Car il voyait sa vie, rude, âpre, infortunée
Les épreuves subies, sur le sol de l'Europe
La retraite à Drépane, et la fuite aux Ægates
Les colonies cédées, à la cité rivale
Carthage rabaissée, par une paix honteuse
Puis la guerre inexpiable, avec les mercenaires.
Mais son œil s'éclaira... car son fils arrivait.
Les hommes vers la porte, alors se dirigèrent.

Dès que les deux battants, derrière eux se fermèrent
Le garçonnet courut, vers son père immobile.
Puis il prit ses deux mains, les couvrit de baisers.
Des pleurs incontinents, tombaient dans sa tunique
Cependant qu'Hamilcar, le contemplait sans voix
Pensant que le molek, aurait pu lui ravir.
Lors, un spasme furtif, mouvement pitoyable
Parcourut ses doigts gourds, qu'il ne pouvait bouger.
Son regard à nouveau, redevint implacable.
Maintenant il songeait, à son devoir ultime.
«Sèche tes joues» dit-il «tu dois être un guerrier.
Cette broche à mon cou, prends-la, dégrafe-la.
Tu verras à l'envers, un message caché
Que tu déchiffreras, et garderas toujours»
Le garçonnet saisit, le bijou qu'il tourna
Puis, tremblant, découvrit, un écusson d'argent
Gravé d'une épigraphe, en signes chaldéens.
S'avançant près du pieu, vers l'effigie d'Hammon
D'une voix sanglotante, il commença de lire.
«Par Baal, Seigneur divin, Roi du Monde-qui-vit
Par Sid, face de Baal, Roi du Monde-sans-Voix
Par Tanit la Brillante, et le cobra sacré
Par Melkhart le Superbe, et le hibou sacré
Par le Maître du Feu, du céleste Brasier
Reshef le Fulgurant, aux mille bras d'éclairs
Par Eschmoûn, par Çafon, Arish, Anath, Khamon
Par les Mers, les Ruisseaux, par les Eaux des Ruisseaux
Par les Forêts, les Monts, je prête le serment
De vouer les Romains, à ma haine éternelle»

Quand enfin le garçon, revint près du suffète
Ses mains étaient bleuies, sa poitrine immobile
Cependant qu'une larme, encor mouillait son œil.
L'orphelin douloureux, cherchait une présence
Mais son regard ne vit, que le masque du Baal.
Nul soutien près de lui - Pas un bruit, nulle voix
Hors le choc étouffé, des vagues sur le môle
Comme un râle confus, une plainte infinie.

Sa face brusquement, parut se transformer
Sa grâce nonchalante, aussitôt devenir
La dure affirmation, de l'adulte implacable
Comme si l'énergie, la volonté du père
Dès l'instant de la mort, se fut au fils transmise
Par l'étrange pouvoir, d'un souffle mystérieux.
La Fatalité noire, en lui se reflétait
D'un fardeau trop pesant, pour un esprit humain.
L'on aurait dit alors, que les périls futurs
D'une funeste aura, nimbaient son mâle front
D'un voile ténébreux, ombrageaient sa prunelle.

Soudain l'on entendit, trois coups sur les vantaux
Comme si maintenant, le Destin l'appelait.
C'était Licitamon, lieutenant de son père.
«Grand Hannibal, œil de Tanit, quels sont tes ordres?»
«Que sans tarder l'on pare, éléphants, chevaux, chars
Tollénones puissants, catapultes solides
Quant aux hommes dis-leur, d'affûter bien leurs armes
Demain nous abattrons, l'ennemie de Carthage»

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - Éditions Sol'Air - 2007

TARENTIUS VARRON

Dans un bastion ruineux, au-delà du Samnium
Gît un homme en lambeaux, près d'une aigle éraflée.
Son flanc rouge est percé, d'une blessure ouverte
Qui le secoue parfois, de tressaillements brusques.
Plus douloureuse encor, est la profonde plaie
Tourmentant son esprit, accablé pour toujours.

C'est alors qu'il revoit, la funeste bataille.
L'on avait pris le centre, en un combat furieux
Mais les Carthaginois, remplaçant les Gaulois
S'étaient d'un coup rués, contre les manipules
Comme un piège imparable, un étau formidable.
Démunis, paniqués, vélites et triaires
Sont encerclés sur place, et bientôt massacrés.

À l'entrée du bastion, paraît alors un garde.
«Consul, fuyons, je vois, des hommes ceints de toge»
«Que dis-tu? N'as-tu pas honte, insensé? Crois-tu
Que sans vergogne ainsi, j'évite la Justice?
Va, fais signe aux licteurs. Qu'ils prennent leurs faisceaux
Pour trancher sans tarder, la tête d'un coupable
Car je n'ai récolté, que défaite et malheur»

Sur le seuil du bastion, des pas fermes résonnent
Puis des visages secs, dans l'embrasure avancent
Car voici les Patres, gardiens incorruptibles
Des tables conservant, les Douze Lois sacrées.
Pourtant nulle menace, en leurs yeux ne se lit.

«Ave Tarentius, notre ami, sois rassuré
Nous te renouvelons, notre fidélité»

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - Éditions Sol'Air - 2007

SCIPION L'AFRICAIN

Un camp romain en Ibérie. Partout règne le désordre: les armes, les armures, les enseignes jonchent le sol.

LES SOLDATS

Nous avons peur. Nous avons froid. Nous avons faim.
Pourquoi nous battre ainsi? Pourquoi souffrir ainsi?
Le vainqueur Hannibal, viendra nous enrôler.
Pourquoi nous battre ainsi? Pourquoi mourir ainsi?
Le vainqueur Hannibal, nous graciera bientôt.
Le soldat prisonnier, vaut moins qu'un mercenaire.
Le mort glorieux vaut moins, qu'un vivant misérable.
Rome est perdue, Rome est vaincue, Rome n'est plus.
Carthage a dominé, Carthage a triomphé.
Nous avons peur. Nous avons froid. Nous avons faim.

Arrivent des cavaliers. L'un d'eux en manteau de pourpre est Scipion. Il est encadré de l'aquilifer et de trois légats. En arrière se trouvent les tribuns chassés par les soldats.

SCIPION

Qu'entends-je, ô malheur, désespoir, que vois-je là?
Mes yeux, dois-je vous croire, ainsi que mes oreilles
Serait-ce que j'aurais, mal vu, mal entendu?
Qui de vous a parlé, de reddition, défaite?
Jupiter, Mars, Vénus, dieux qui veillent sur nous
Dites-moi que le songe, abuse mon esprit.
Mes yeux, dites-moi, dites-moi, vous, mes oreilles
Dites que j'ai mal vu, que j'ai mal entendu.

Il n'existe de mot, de terme ou d'expression
Qui puisse qualifier, tel parjure et tel acte
Car vous avez trahi, les serments, les augures
Chassé votre consul, rejeté vos tribuns.
Comment après cela, pouvoir encor oser
Vivre sereinement, et regarder le jour?
Lâchez ces boucliers, et quittez ces tuniques.
Plutôt donnez aux porcs, vos glaives et vexilles
Car ils sont plus que vous, dignes de les porter.
Prenez l'épée gauloise, ou le sabre punique
Vous n'êtes pas les fils, de Romulus divin.
Pour cela fallait-il, qu'autrefois combattissent
Mucius, Flavius, Quintus, Camille et les Horace?
Pour cela fallait-il, que soient morts au combat
Sempronius, Flaminius, Paulus et puis Navius?
Plutôt dût votre mère, enfanter une guivre
Qu'un tel fils renégat, infamie du foyer
Car elles auraient eu, moins de honte aujourd'hui.
Le fiel de votre langue, est-il moins dangereux
Que celui de l'aspic, ou du cobra perfide?
Vous dussiez pour laver, cette odieuse traîtrise
Vous passer une lame, au travers de la gorge
Comme fit Taurea, lorsqu'il joignit Fulvius.

Ô n'étais-je toujours, présent à vos côtés?
N'ai-je pas enduré, plus que vous le malheur?
Voulez-vous sur mon flanc, voir toutes mes blessures?
Parmi vous il en est, qui leur doivent la vie.
Si je ne risquais pas, de laisser mon armée
Croyez qu'à l'ennemi, je me fusse livré
Comme autrefois Decius, combattant les Samnites.

Vous n'aimez votre chef, non, vous ne l'aimez pas.

Il importerait peu, que vous m'eussiez banni
Sans pour cela cesser, d'honorer le Sénat.
Mais si ma démission, comme seule exigence
Ranimait votre ardeur, pour sauver la patrie
C'est avec joie qu'alors, je laisserais ma place.
Je vous dirais "Conspuez-moi, oui, rejetez-moi
Pour courir sur le champ, sauver la République"
Mais c'est hélas, malheur, trahison condamnable
Rome que vous reniez, et que vous rejetez.
Songez à vos aïeux, qui pour vous élevèrent
Les murs de notre ville, afin qu'ils nous protègent.
Songez aux dieux, songez, à vos mânes fidèles
Qui veillent patiemment, votre foyer chéri.

Vous n'aimez la patrie, non, vous ne l'aimez pas.

Songez à vos enfants, songez à vos épouses
Qui vous attendent loin, dans la peur, l'anxiété.
Malheur, je crois entendre, ici même leurs cris.
Ne voit-on pas l'oiselle, agressée dans son nid
Jusqu'au dernier instant, défendre sa couvée
Mais vous bien au contraire, indifférents et lâches
Vous les abandonnez, malgré leur désespoir.
Serez-vous sans remords, quand la Ville investie
L'on vendra comme esclaves, au marché vos fillettes
L'on fixera des fers, aux pieds de vos garçons
Quand nus, défigurés, par l'atroce torture
Vous les verrez pleurer, sous les jets des injures
Suppliant le secours, de leur indigne père?

Vous n'aimez pas vos fils, vous ne les aimez pas.

Et que deviendrez-vous, sans toit, sans nourriture?
Pressés par les tribus, des cruels Ilergètes.
Vous errerez sans fin, de contrées en contrées
Pour succomber un jour, dans un meurtrier piège.
L'on verra les vautours, de vos chairs se repaître.
Vous resterez gisant, privés de sépulture
Loin de votre foyer, loin du pays natal.

Mais si nul sentiment, ne subsiste en votre âme
Possédez-vous encor, l'amour de votre enseigne?
Regardez-la, déchue, délaissée dans la fange.
N'a-t-elle soutenu, votre courage hier?
Voilà comme à présent, elle en est remerciée.
Hélas, quand je la vois, il me semble, ô misère
Que dans son œil d'airain, coulent des pleurs amers.
Moi-même je ne puis, retenir mes sanglots.

N'aimez-vous plus, soldats, votre enseigne chérie?

Non, je ne le puis croire, et je ne puis l'admettre.
Si lui venait soudain, le pouvoir de parler
Sans doute dirait-elle "Dressez-moi, sauvez-moi.
Vous ne pouvez laisser, en un sol étranger
Votre aigle consacrée, votre insigne divin...
Car il est encor temps. Vous devez retrouver
La vertu des aïeux, le courage des pères.
Si vous changiez d'avis, tout serait oublié"
Voilà ce qu'elles disent... mais c'est bien vainement
Votre cœur sans pitié, n'entend pas leurs paroles.
Quant à moi j'ai trop vu, le dégradant spectacle
De votre ignominie, de votre vilenie.
Vos actes m'horrifient, vos faces me répugnent.
Vos perfides regards, souillent ma dignité.
Ma silencieuse tente, en son obscurité
S'il est possible encor, apaisera mon âme.

Scipion se retire avec son escorte.

LES SOLDATS

Pardon, pardon, pardon, nous sommes condamnables.
Jupiter, Mars, ô dieux, pardonnez la folie.
Hélas, nous promettons, notre fidélité.
Pardon, pardon, pardon, nous sommes condamnables.
Nous voulons délivrer, nos enfants et nos femmes
Jupiter, Mars, ô dieux, pardonnez la folie.
Pitié, pitié, pitié, nous sommes condamnables
Scipion, nous te suivrons, Scipion nous t'acceptons.
Pitié, pitié, pitié, nous sommes condamnables
Scipion, nous te suivrons, Scipion, nous t'acceptons.

Ils se roulent par terre, ils arrachent leur cotte de mailles, embrassent leurs enseignes en pleurant. Soudain apparaît Scipion. Il n'est escorté que des tribuns. Ils mettent pied à terre.

SCIPION

Soldats, tous avec moi, délivrons la patrie.

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - Éditions Sol'Air - 2007

LES VESTALES DEVANT LE SÉNAT

Par le divin flambeau, par les douze Olympiens
Nous, vierges consacrées, nous, vestales de Rome
Si par malheur demain, Carthage était vainqueur
Nous, qui sommes beauté, qui sommes pureté
Pour sauver notre corps, de la profanation
Pour que soit préservé, l'honneur de notre sang
Pour éviter douleur, à nos bienveillants Lares
Pour n'être point souillées, par une race impure
Nous voulons que ce jour, au nom de la déesse
Revêtues de la stole, et de nos bandelettes
Sur le seuil du sanctuaire, on nous enterre vives.

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - Éditions Sol'Air - 2007

ROME SAUVÉE

Vêtus en toge blanche, à laticlave pourpre
Les voici réunis, droits, sereins, immobiles
Fabius Maximus, Lucius Æmelius Paulus
Marcus Fulvius Flaccus, Appius Porcius Neron
Ceux dont le noble nom, dans l'album est gravé
Tous les magistrats, les prêteurs, questeurs, édiles
Selon tous les degrés, du cursus honorum
Les Patres, patriciens, de la nobilitas
Dignes fils des Brutus, Coclès, Quinctius, Mucius.
Les voici réunis, remparts de la patrie
Les membres du Sénat, guides omnipotents
Gardiens, tête et gouvernail, âme et cœur de Rome.
Dans leurs puissantes mains, se trouvent les consuls
Qui sur terre et sur mer, quand ils ont reçu l'ordre
Par l'imperium sacré, dont ils sont investis
De Grèce en Hispanie, de Sardaigne en Sicile
Prennent cités, poursuivent bataillons, trirèmes.

Pourtant Rome pliait, sous les coups de Carthage.

Depuis que l'on ouvrit, le temple de Janus
De terribles années, s'annonçaient pour la Ville.
Sagonte l'invaincue, n'était plus que fumée
Les Scipion s'enlisaient, au fond de l'Ibérie.
Des légions combattaient, dans le froid, la chaleur
Ne sachant même pas, si la patrie vivait.
Les Puniques marchaient, sur l'Ombrie dévastée.
Les soldats pourrissaient, au bord des chemins vides.
Les orphelins cherchaient, leurs parents dans les ruines.
Les villes devenaient, de grandes nécropoles.
Comme un coup répété, de l'aveugle destin
Sans répit la défaite, engendrait la défaite
Le Tessin, la Trébie, dont les ondes limpides
S'étaient rougies du sang, versé par les guerriers.
Des légions s'épuisaient, au lac de Trasimène
Quand du brouillard épais, brusquement apparurent
Des bataillons gaulois, armés de gèses plates.
Puis vint l'acte final, de la tragédie noire
Cannes raya d'un coup, l'armée républicaine.

Le découragement, gagnait le peuple anxieux.
Les oracles offraient, d'imposants lectisternes.
L'on suppliait Néris, Bellone et Mars, Baal même.
Des cultes oubliés, soudain ressurgissaient.
Les dix Fulminateurs, invoquaient le Cronide.
Les décemvirs lisaient, les sibyllins ouvrages.
L'on voyait au Forum, des scènes orgiastiques
Des rites consacrés, à d'inconnues croyances
Qu'officiaient des bacchants, prêtres émasculés
Prodiguant le secours, des formules magiques.
Les numina romains, trahissaient la cité.
Cybèle victorieuse, évinçait Jupiter.
Le bétyle de jais, venu de Pessinonte
Devant le Palatin, subjuguait les fidèles.
Rien pourtant n'entamait, la volonté des Pères.
Déroute ni revers, ne paraissaient briser
Leur ténacité, leur volonté, leur patience.

Or, en ce calme jour, de séance ordinaire
L'on vit un messager, entrer dans la Curie
Haletant et défait, la face larmoyante
«Les ennemis vainqueurs, sont devant le Vulturne.
C'est la fin, la patrie n'est plus, Rome n'est plus»
Cependant au dehors, dans la foule apeurée
Sourdement s'élevait, une rumeur panique.
Les sénateurs d'un bloc, à la fois se levèrent
Sans la moindre émotion, dans leurs traits impassibles.
Puis Fabius Maximus, calmement s'avança
«Patres, levons la séance... Tous au Champ de Mars»

Quand le fier Hannibal, ayant passé l'Anio
Par la porte Colline, en tête de l'armée
Crut vaincre la cité, devant lui se dressèrent
Vingt mille citoyens, tous l'arme au poing - debout.

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - Éditions Sol'Air - 2007

CARTHAGO DELETA

«Enivrons-nous, mangeons, en l'honneur des Baalim
Bientôt nous rejoindrons, le céleste Royaume»
C'est ainsi que levant, une coupe en argent
Dont les faces brillaient, d'une opale sertie
Cyniquement parlait, Magon dit le Bruttien.
Les riches de Carthage, invités au festin
Dans le temple d'Eshmoun, au sommet de la ville
Par de vives clameurs, tous en chœur approuvèrent.

Les tables surchargées, occupant la cella
S'étendaient largement, en avant du naos.
Là, de succulents mets, se trouvaient préparés
Pour ce banquet insigne, énorme, exceptionnel.

Sur de verts baccaris, entourant des terrines
Se trouvaient disposés, les viandes et poissons
Rissolis de cervelle, enrobés de millet
Jarrets et aloyaux, de moutons, de chamelles
Cœurs de tortues garnis, au hachis de flamant
Près des scombres ventrus, à l'œssa-fetida
Poitrines d'alouette, aux graines de caroube
Cuissots de gypaète, aux biscuits de gingembre
Darnes de picarels, filets de crocodiles.
Sur de rutilants plats, au large marli pourpre
Des civelles rôties, montraient leurs dents pointues
Des gerboises grillées, tiraient leur fine langue.
Parmi les pourpiers frais, et les fustets confits
Des crevettes nageaient, en des pots de garon
Pendant que les homards, de leurs pinces rougeâtres
Serraient des encornets, teints de safran jaunâtre.
Les huîtres qui semblaient, des cotyles difformes
Sur la nacre luisante, aux laiteux chatoiements
Déployaient les bords noirs, de leurs branchies dentées
Comme un fin éventail, de lames transparentes.
Les pectens entr'ouverts, dans leur coquille vive
Pixis de blanche albâtre, aux scintillants canaux
Gonflaient un pied vermeil, comme un rubis superbe.
Des termites noyés, en des beignets oblongs
Piquetaient la farine, enveloppant la pâte.
Divers fruits encombraient, les corbeilles d'osier
Pastèques boursouflues, sur le palais fondant
Nafés dont les grains blancs, croustillent sous la dent
Mangoustans aigres-doux, capiteuses marasques
Noix, pistaches et pavies, cédrats et grenades
Qui s'entassaient partout, sur les coupes de vin
Lacs sombres dispersés, dans ces monts végétaux.

Par des chaînes en bronze, aux poutres appendaient
Les alabastres d'or, fumant de malobathre.
Les bâtonnets dressés, d'épais mirobolan
Par un discret effluve, allégeaient ces fragrances.
Les mets appétissants, brillaient de fraîches teintes
Sous les rayons diffus, d'un flambant candélabre
Qui brûlait un bloc d'ambre, en un cuprin godet.

La joyeuse ripaille, aussitôt commença.
Les nobles affamés, près des plats s'affairaient.
Là s'étaient réunies, toutes les sommités
Magistrats, gouverneurs, et maîtres de finance.
Tous oubliant leur sort, dévoraient goulûment.
Chaque Ancien maintenant, sa barbe en un sac mauve
Sans plus de retenue, mordait les viandes cuites.
Magon le tout premier, présidait le festin.
Sur un socle dressée, la statue du grand Baal
Gardant la dignité, qui sied aux Immortels
Paraissait invitée, parmi la foule humaine.
L'agitation, l'alcool, échauffent les convives
Tandis que des serveurs, ceints d'un bandeau grenat
Ramènent sans répit, les mets et cruches pleines.
Tous les hommes semblaient, saisis de frénésie
D'une joie sans frein, sauvage, étrange, hystérique
Délivrée des soucis, de toute bienséance.

Les paris commencèrent «Mes amis» clama Rhas
«Pour qui rapportera, plus fameux fait de guerre
Je propose un rubis, plus un esclave grec»
«Jadis aux Grands Plateaux» lui répond Addimin
«D'un seul coup j'ai perdu, huit cent quatre-vingts hommes»
«Plus de mille à Gadès» dit Hérias dédaigneux
Piquant un cœur farci, d'une aiguille en pyrope.
«Trente-quatre à Sicca» «Cent neuf sur le Métaure»
«Six bataillons défaits, au fortin de Zama
Notre camp ravagé, cent éléphants tombés
Ha, ha, ha, ha, ha, ha, qui dit mieux, ha, ha, ha...»
Tonitrue Gillimas, de sa grondante voix.
Des applaudissements, pour le vainqueur fusèrent.
«Souvenez-vous encor, de notre flotte en feu»
Lança le grand Misdès, animé par la scène
«Des flammes de huit cabs. N'est-ce pas magnifique?
Douze ans pour la construire, en un jour envolée.
Ha, ha, ha, ha, ha, ha... Quel spectacle superbe»
Les paris terminés, on arrosa Drépane.
Magon prit son bonnet, de magistrat suprême
Pour le jeter d'un geste, au milieu de la table.
«Voici... pour un schekel d'argent, un kikar d'or...»

Pourtant parmi la foule, un homme se tient coi.
Sur la cape vermeille, en travers de son buste
L'on voyait scintiller, l'insigne de suffète.
C'est le noble Hasdrubal, fils de riche famille.
Des plis marquent son front, malgré l'air enjoué
Qu'il essaie d'affecter, pour ne point se trahir.
Les râles des mourants, sont plus gais que son rire.
Son regard fuyant montre, anxiété, lâcheté.
Lorsqu'il saisit les mets, ses mains tremblent de peur.
Sa face avait les traits, des pleutres fanfarons
Fougueux pour se vanter, mais peureux dans l'épreuve
L'arrogante expression, de la hyène poltronne
L'œil torve du chacal, traqué dans sa tanière.

Quand eut bien festoyé, l'assemblée des convives
Désignant un grand vase, alors Magon leur dit
«Nous allons boire encor, pour une ultime fois»
Puis, serein devant tous, il versa dans le vin
Le philtre d'un godet, fermé d'un cabochon.
Le tapage cessa, durant un court instant.
Le suffète Hasdrubal, fut parcouru d'un spasme.
Comme pour saluer, une imprévue gageure
De nouveau tous en chœur, les invités crièrent.
Le calice passait, au devant de chacun.
Chaque Ancien le prenait, buvait abondamment.
L'on tentait d'inciter, ceux qui le refusaient.
Les jeunes gens pressés, vivement l'exigeaient
Mais quand il parvenait, dans leurs mains frénétiques
L'on devait les forcer, en leur tenant les bras.
Certains avaient caché, dans leur manche une dague
Pour aussitôt frapper, avant l'affolement
Les faibles et les couards, saisis par la panique.
Le vase demeura, vers le fond de la salle.
Vers la droite il revint. Le suffète blêmit.
La sueur dégouttait, de son front émacié.
De mains en mains bientôt, le calice approchait.
Voilà qu'il arrivait, Hasdrubal défaillit.
Mais juste à ce moment, quatre esclaves entrèrent
Soutenant un gâteau, nappé de miel pâteux
Dont le sommet touchait, les vases d'aromates.
Des cris joyeux fusèrent - C'était le bon moment
C'est alors qu'Hasdrubal, fila vers un passage.
La coupe cependant, terminait sa tournée.
Certains se l'arrachaient, la nommaient "Sang de Baal"
Magon la prit encor, but un long trait, puis dit
«C'est bien le meilleur vin, que j'aie bu de ma vie»
Mais comme il étouffait, il gagna la terrasse.
La chaleur et l'alcool, martelaient dans sa tête.
Parvenant sur le bord, il s'appuya d'un bras
Puis jeta son regard, au loin vers l'horizon.

Le soleil se levait, sur la ville incendiée.

Les Romains victorieux, ravageaient la cité.
Depuis l'année dernière, ils avaient sans répit
Lentement édifié, l'agger sous les murailles
Sur la côte dressé, des tours, des hélépoles
Sur la mer élevé, des sambuques à crans
Dans le chenal du port, largué des chausse-trapes.
Les puniques vaisseaux, qui fournissaient les vivres
S'échouaient, transpercés, par ces bancs métalliques
Pendant que les béliers, de leurs coups répétés
Sans trêve défonçaient, les portes de l'enceinte
Livrant peuple et noblesse, au massacre, au pillage.

Déjà les feux épars, s'étendaient lentement.
Les carthames taillés, longeant les avenues
Traçaient dans les quartiers, des raies incandescentes.
Vers Mégara, là-bas, les rus des maraîchers
Découpaient des carrés, en mosaïque pourpre.
Les arbres et les haies, des vergers en banlieue
Palmeraies, datteraies, simulaient en brûlant
Des torches allumées, pour un martial triomphe.
Les filets des pêcheurs, étendus vers Malqua
Devant le mur flambant, semblaient des claies immenses.
Les habitants fuyaient, dans les rues en arrière
Comme les sacrifiés, d'un grandiose holocauste.
L'on eût dit que les nues, se trouvaient embrasées.
Le foyer dans les cieux, rejoignait les rayons
De la suprême aurore, illuminant Carthage.

Le magistrat pourtant, paraissait ne rien voir.
Dans son esprit hagard, un grand vide s'ouvrait.
Devant la destruction, de sa patrie si chère
Ne pouvant réagir, il demeurait figé
Dans une stupeur vague, insensible, inconsciente.
La veille au grand Conseil, il avait décidé
Qu'on boirait le poison, lors d'un joyeux festin
Car la mort valait mieux, que de servir un maître.
Vers la citronneraie, tout d'un coup résonnèrent
De longs hennissements, comme des cris humains.
Les chevaux consacrés, d'Eschmoun, le diurne globe
Pour une ultime fois, saluaient le soleil.
Parfois effarouchés, ils piétinaient le sol
Choquant les anneaux d'or, à leurs pattes nerveuses.
Puis tournés vers l'Orient, ils ruaient violemment
Comme pour signifier, par ces fébriles gestes
Leur éternel reproche, au dieu les trahissant.

Le silence régnait, à l'intérieur du temple.
Des râles délirants, des plaintes divagantes
De temps en temps brisaient, le calme du sanctuaire.
Magon sentit le froid, dans ses jambes inertes
Malgré les premiers rais, qui chauffaient la terrasse.
Puis son front se glaça, puis ses bras, sa poitrine.
Sa tête s'affaissa... d'un coup il s'écroula.

Cependant Hasdrubal, une couronne en main
Par la porte Cirta, venant de s'échapper
Se présentait bientôt, devant le camp romain
«Scipion, mortel égal aux dieux, que Baal t'exauce
J'accepte le pardon, que tu veux m'accorder»

*

Après que le soleil, dans le ciel eut monté
Le consul escorté, de ses meilleurs tribuns
Parcourut les quartiers, pour suivre les manœuvres.
Jamais de sa carrière, il n'avait contemplé
Tel horrible spectacle, et tel champ de bataille.
Les maisons devenaient, des forts qu'il fallait prendre
Les rues un défilé, qu'il fallait traverser.
Le feu grondait partout, comme un fauve en courroux
De proies se repaissant, pour assouvir sa faim
Protée, dragon, soufflant, une haleine torride
Par sa gueule mobile, aux écarlates langues.
Sa dent pouvait broyer, tout corps, toute matière.
Paille ou bien roseau, bois, pisé, grès ou métal
Brûlés, grillés, fondus, se disloquaient en cendre
Puis en tourbillons noirs, s'évaporaient soudain.
Les pans de mur craquaient, les poutres se fendaient
Le moellon s'émiettait, les tuiles s'effritaient.
La corrosive flamme, attaquait les bâtisses.
Des toits s'effondraient, en vacarme terrible.
Des étages croulaient, en fracas de tonnerre.
Les maisons torturées, par l'imparable monstre
Semblaient pousser en vain, des geignements sinistres.
Les matériaux ignés, s'amoncelant partout
Recouvraient les pavés, tels des lambeaux sanglants.
Dans les ruines passaient, de blafardes silhouettes.
Des spectres surgissaient, au milieu des nuées
Les yeux tout larmoyants, piqués par la fumée
Les mèches embrasées, la gorge desséchée
Foule en désarroi, soldats, enfants, vieillards, femmes.
Filles et fils, époux, recherchaient leurs parents.
Les vociférations, fusaient de tous côtés.
De longs cris s'élevaient, dans les habitations
Gémissements stridents, appels, râles et plaintes.
Certains, démunis, fous, hurlaient comme des hyènes.
Certains dans la mêlée, prostrés, sans mouvement
Serraient un médaillon, dans leurs mains tremblotantes
Comme s'ils ne voyaient, et n'entendaient plus rien.
Quelques-uns traversés, de spasmes frénétiques
Pleuraient fébrilement, sans pouvoir s'arrêter.
L'on en voyait aussi, forcenés, possédés
Qui grimpaient sur les murs, et sautaient dans le feu.
D'autres s'entre-tuaient, à coups de cimeterre.
Dans la grise cohue, les riches et les pauvres
Se trouvaient confondus, en identique masse.
Nul homme en cet enfer, n'était plus fortuné.
Tous devenaient égaux, devant la mort prochaine
Soldat comme suffète, et noble comme esclave
Brave ainsi que poltron, félon comme fidèle.
Partout l'on dérapait, sur les pièces d'argent.
Gagates et grenats, roulaient sous les spartiates.
Rien n'était respecté, ni droit ni bienséance.
Nulle moralité, nulle civilité
Ne réprimait l'instinct, les pulsions primitives.
La barbarie suprême, au grand jour éclatait
Sans pudeur et sans honte, effrénée, débridée
Sans peur de la Justice, humaine ou bien divine.
Des magistrats clamaient, d'inutiles harangues.
Des chefs sans bataillon, vociféraient des ordres.
Les guerriers s'enfuyant, conspuaient les Romains.
Certains les abordaient, pour baiser leurs cnémides.
Quand sombre le vaisseau, dans la mer en furie
Les agrès disloqués, le gouvernail rompu
Ne songeant plus alors, qu'à préserver leur vie
Les nautes sans remords, lâchent les avirons
Malgré l'exhortation, de leur fier capitaine.

D'un coup, dans une rue, donnant sur les Mappales
Des fuyards paniqués, sur les Romains foncèrent.
D'un geste alors Scipion, groupa ses légionnaires.
Le bouclier braqué, les soldats se figèrent
Mais les Carthaginois, heurtaient ce mur d'airain
Pour former de leur corps, un amas de chair vive.
L'on occit les furieux, que rien ne raisonnait
Cependant que certains, portés par leur élan
Dans un logis flambant, brusquement disparurent.
L'incendie redoubla, d'un sifflement strident
Comme si dévorant, la nourriture humaine
S'attisait plus encor, son appétit vorace.

Avenue de Sateb, on surprit des Anciens
Qui, voilés, rejoignaient, le port de Tænia.
Là-bas les attendait, un vaisseau camouflé.
Scipion les arrêta, puis les fit prisonniers.

Traversant plus au nord, le faubourg Synesin
Le consul ébahi, sur le fronton d'un temple
Vit en mauve tunique, un hystérique prêtre
Qui jetait l'anathème, en désignant la foule.
«Nous sommes tous des bœufs, des vautours, des serpents.
Ton vœu s'accomplit, Taureau divin, sanguinaire.
Ventre de Baal, détruis nos chairs, brûle nos os
Pour enfin nous mener, à l'infernal Royaume»
C'était le grand pontife, unique survivant
Du clergé qui servait, le culte de Khamon.
Puis un messager vint, pour avertir Scipion
Qu'on avait investi, le temple de Moloch.
Sans tarder le Romain, rejoignit le sanctuaire.

Bientôt, près de Byrsa, l'on aperçut l'enceinte.
Les gardes lentement, vers le parvis marchaient
Car chaque instant leurs pieds, butaient sur des squelettes
Restes des habitants, livrés aux lions voraces
Pour sauver par ce don, la maudite cité.
Cet amas d'ossements, disloqués par les crocs
Se mêlait aux lambeaux, des sanglants carnassiers
Victimes à leur tour, de soldats faméliques.
Vers une entrée masquée, le guide les mena.
La rampe en descendait, par une galerie.
Mais l'homme s'arrêta, car là dans le tophet
Se trouvait, disait-on, le secret de Carthage.
Nul tribun n'accepta, de pénétrer ce lieu.

Seul, d'un pas décidé, Scipion franchit le seuil.

Il suivit le boyau, jusqu'au fond d'une crypte
Que d'étroits loculi par la voûte éclairaient
Puis demeura dans l'ombre, un moment sans rien voir.
Mais ce qui brusquement, à son regard parut
Malgré sa volonté, le fit pâlir d'horreur.
Sur des croix en ébène, aux parois du sanctuaire
Gisaient déchiquetés, les prêtres de Moloch.
D'un spasme douloureux, leurs bras contorsionnés
S'enroulaient sur le bois, tels de hideux serpents.
Leurs mains gonflées, bouffies, qui ballaient dans le vide
Semblaient des poulpes morts, aux flasques tentacules.
Des filets vermillon, de ces plaies s'écoulant
Paraissaient les vêtir, de souquenilles pourpres
Comme de grands pantins, comiques et tragiques.
Les rayons lumineux, saillissant du plafond
Tels de clairs javelots, se fichaient en leurs côtes.
Certains avaient la tête, enduite de minium
Comme pour exhiber, leur cruauté sans borne
Si plutôt ce n'était, la marque ignominieuse
Les poursuivant toujours, dans leur atroce mort
Qui les condamnerait, aux infernaux supplices?
Leurs traits dans l'agonie, qui les avait surpris
Demeuraient pétrifiés, en un rictus étrange
Rire inquiétant, grimaçant, moqueur, sardonique.
L'on eût dit qu'ils voulaient, imiter les Chthoniens
Pour narguer les vainqueurs, d'un cynisme insolent
Comme si, méprisant, la terrible défaite
Plus que d'une victoire, ils en étaient comblés.
Certains dans la fierté, de s'être sacrifiés
Levaient un pâle front, qu'ils auraient dû baisser.
D'autres vers l'Inconnu, jetaient des cris muets.
Mais certains, angoissés, par l'imminente fin
N'avaient pu retenir, un sentiment d'effroi.
Leur couardise à jamais, stigmatisait leur face.
D'autres pour augmenter, leur disgrâce innommable
S'étaient couvert les yeux, de masques laids, grotesques
Visages monstrueux, de silènes hilares
Traversés de nezems, d'aiguilles argentines
Coupés, barrés de stries, d'entailles et balafres
Peints de tons agressifs, nauséeux et vireux
S'imprégnant, se mêlant, en violente harmonie
Le brun excrémentiel, au violacé vineux
Le verdâtre fielleux, au rougeâtre sanguin.

Sur le bord de la crypte, enfoncés dans le sol
Comme les crocs aigus, d'une mâchoire énorme
Pointaient les pieux vermeils, des stèles primordiales
Symboles mystérieux, évoquant les Baalim.
Vers le centre on voyait, un géant tumulus
Monumental amas, tas d'urnes funéraires
Vases canope en grès, lécytes et ossuaires
Qui renfermaient chacun, les restes d'un enfant.
De larges trous béaient, aux angles de la salle
Puits noirs par où les Baals, remontaient sur la Terre
Pour jouir des libations, par les prêtres offertes.
L'on voyait au pourtour, figurée par des stries
Dans le roc des parois, la trace de leurs griffes.
Dans les pas brasillant, les peaux tannées d'ophiures
Paraissaient un pavage, en tesselles d'argent.
Les scarabées d'onyx, posés de-ci de-là
Semblaient avidement, se délecter des gouttes
Qui tombaient par moments, des cadavres suintant.
Les yeux grenat des lynx, à la voûte appendus
Phosphorescents, jetaient, lorsqu'ils tournaient dans l'ombre
Des regards effrayants, sur la scène macabre.
L'on eût cru découvrir, la voûte de l'enfer.

Le consul étouffait, il faillit chanceler
Comme si dans le noir, les Kabyrim tapis
Ravissaient l'énergie, de ses tremblantes mains.
Cependant il parvint, à retrouver sa force
Puis marcha devant lui, vers l'area sacrée.
Là gisait un cratère, en alliage d'étain
Jusqu'à ras bord empli, d'un immonde breuvage
Qui fumait d'une odeur, pestilentielle, atroce.
Des charognes pourries, surnageaient dans le sang
Repas de chair humaine, ôtée sur les cadavres
Pour assouvir encor, les idoles voraces.
Le Romain stupéfait, croyait voir tout d'un coup
Surgir leur face horrible, aux crocs démesurés.
Sur du gravier au fond, s'étalaient des offrandes
Pennes d'autruche ornées, de verrines étoiles
Croissants de turquoise, anneaux d'électrum, d'ivoire
Joyaux, bijoux sertis, de saphirs, de topazes
Lamés, pointillés d'or, gravés de pictogrammes.
L'œil était fasciné, par toutes ces merveilles.
Rien n'était pour la mort, trop splendide et trop beau.
La civilisation, par son raffinement
Dans la bestialité, s'étalait sans remords.
Tout ce luxe mêlé, dans toute cette horreur
La somptuosité, servant l'atrocité
Plongeaient l'esprit muet, dans l'interrogation.
Le consul avança, devant le tumulus
Mais il crut défaillir, devant ce qu'il vit là.
Sur une étoffe claire, en tissu de surah
Vaguement scintillaient, de minuscules jouets
Des lapins en duvet, et des hochets en liège
Qui dans leur premier âge, amusaient les enfants
D'une famille heureuse, avant leur sacrifice
Les poupées de soierie, pour les douces fillettes
Les cubes d'albuggim, pour les garçonnets vifs.
Des parents attendris, les comblaient de présents
Lorsqu'un sinistre jour, les hiérophantes durs
Sans la moindre pitié, soudain les enlevèrent
De leurs mains racornies, pareilles à des serres.
Dans les yeux du consul, des larmes s'écoulèrent.
C'est alors qu'il saisit, un ours en alpaga
Le serra fortement, contre son cœur ému
Pensant au jeune fils, qui l'attendait là-bas
Sur l'autre bord des flots, dans sa ville natale.
Comme pour échapper, à l'abomination
D'un coup il se tourna, puis releva la tête
Mais son œil rencontra, la montagne des urnes
Colossale vision, comme un noir cauchemar.
Lors il imaginait, tous les enfants martyrs
D'heureux adolescents, que l'avenir conviait
Des nourrissons ravis, dans les bras de leur mère
De tendres nouveau-nés, délivrés du cordon
Qui ne rencontraient pas, un regard protecteur
Mais les yeux flamboyants, du Baal épouvantable
Puis qui se fracassaient, contre ses dents aiguës.
Le consul revoyait, le molek monstrueux
Les sacrifiés tremblants, sous leur cagoule noire
Le ballet incessant, des hideux hiérodules
Pour animer les bras, de la statue géante
Les chants des Ydonim, le crissement des cistres...
Le silencieux tophet, semblait empli de cris
Mêlant en un tumulte, effroyable et confus
Le rire des bourreaux, les sanglots des victimes.

Lorsqu'il fut remonté, le consul aussitôt
Convoqua ses tribuns, pour signifier son ordre
«Qu'on recouvre à jamais, cet infernal sanctuaire
Pour que ses dieux cruels, ne remontent sur terre»

*

Cependant à Byrsa, la citadelle ancienne
Dans la baie d'un palais, s'ouvrant sur une cour
Voici que se détache, une femme éplorée

«Misérable suis-je, infortunée, dégradée.
Honte à moi, honte à ma famille, à mes enfants
Honte à ceux de mon clan, honte à ma descendance
Honte à ma race, à mon peuple, à ma cité, honte
Pour Carthage déchue, par ton ignominie.
Que la mort désormais, s'abatte sur ma tête.
Que le python cruel, se repaisse de moi
La compagne abhorrée, de l'ignoble Hasdrubal
Moi qui fus le témoin, de son humiliation»

Ainsi dit Élissa, l'épouse du suffète
Qui hurle sa colère, à son traître mari.
Ce jour pas un bijou, n'adorne sa beauté
Ni bracelets, ni colliers, ni joyaux, ni perles.
Seule une robe en laine, à sa taille est nouée.
Ses cheveux sont défaits, ses pieds nus sur la pierre.
Ses prunelles de jais, dans sa face fulgurent.
Debout devant la ville, au milieu du brasier
Vers le camp des Romains, elle tend ses deux poings

«Que le courroux de Baal, condamne ta mémoire.
Que le ressentiment, d'Athara te poursuive.
Que tous les Kabyrim, à jamais te maudissent.
Que Tanit vengeresse, accable ton esprit.
Chacal, sors du terrier, qui protège ta fuite
Mais tu n'oserais pas, soutenir mon regard.
Me voici maintenant, démunie, sans défense.
Lâchement, bassement, tu m'abandonnes là.
Jadis eût mieux valu, ce jour où tu pris femme
Qu'une autre fut choisie, pour supporter l'opprobre.
Que ne t'ai-je à la face, envoyé les épis
Dont tu me fis présent, lors de notre hyménée.
Tu m'affirmais hier, hautement devant tous
Que ne viendrait jamais, le jour où tu verrais
Les rayons du soleil, et ta cité vaincue
Maintenant est venue, l'heure où tous ont pu voir
La chute de Carthage, et ta vergogne aussi.
Regarde maintenant, car je vais te montrer
Comment on doit mourir, dignement, fièrement.
Le peuple réuni, verra mon sacrifice»

Dans le camp des Romains, près de là, cependant
Sur un lit de brocart, se prélassait un homme
Qui buvait là sa honte, en jouissant de la grâce.

Plus tard dans la soirée, les gardes aux Mappales
Voyaient soudain surgir, une femme en lambeaux
Marquée, défigurée, par l'atroce douleur.
Ne s'agirait-il pas, d'une indigente folle
Si n'était la noblesse, imprégnant ses traits purs.
Courant, elle rejoint, le carrefour d'Anat
Remonte vers Byrsa, jusqu'au bord des Syssites.
Maintenant elle atteint, le temple de Tanit
Gravit les degrés d'or, puis les degrés d'ébène.
Ses bras sont lacérés, par les jujubiers verts.
Sa tunique s'accroche, aux pointes des nopals.
Sur le gravier bleuté, ses pieds nus s'égratignent
Mais rien ne ralentit, son avance éperdue.
Voici qu'elle se hisse, à la dernière enceinte
Gagne la tour ovale, aux piliers de grenade
Puis frôle en pénétrant, la stèle d'obsidienne
Pour enfin s'écrouler, sur le seuil de l'autel

«Ô Tanit, Rabettna, puissante, éblouissante
Je viens comme une enfant, qui retrouve sa mère.
Je te donne mon corps, je te donne mon âme.
Pitié, pitié pour moi, la malheureuse indigne.
Ne m'abandonne pas, toi qui m'as secourue.
Tu voles dans l'azur, je marche dans la boue.
Tu brilles dans ta gloire, et je suis dans la honte.
Puissante Rabett, ô, courageuse, intrépide.
Souviens-toi d'autrefois, avant d'être nubile
Je venais dès l'aurore, au son des tympanons
Sur le tronc de ton cèdre, attacher mes offrandes.
Puis dans le crépuscule, à ta clarté sereine
Quand planent dans la nue, les grands phénicoptères
Je contemplais sans fin, les yeux glauques des lottes
Filles du premier œuf, d'où tu naquis jadis.
Par toi je me baignais, dans le monde sacré.
Par toi je rejoignais, le mystique univers
Des génies, des ruisseaux, des Fleuves et des Sources.
Je vivais, rêvais, je me grisais, m'exaltais
De grandeur, sublimité, beauté, volupté.
Maintenant me voilà, démunie, dégradée
Souillée jusqu'en ma chair, par le mâle grossier.
Puissé-je retrouver, la vierge que j'étais.
Puissé-je retrouver, ma pureté première»

Les sanglots secouaient, sa poitrine oppressée
Mais son courroux tombait, sa fureur s'apaisait
La peine l'étreignant, se calmait, s'éteignait.

Reprenant son haleine, elle se releva
Puis une ultime fois, regarda son idole.

«Tanit, puisque bientôt, va mourir notre ville
Moi seule vêtirai, ton manteau consacré
Le superbe zaimph, que nul jamais ne vit.
Mon corps sera le don, que j'offre pour ta gloire»

Scipion qui survenait, averti par sa troupe
Sur le dôme de cuivre, au sommet du sanctuaire
Vit surgir une femme, environnée d'un voile
Déployé dans le ciel, ainsi qu'une aile vive.
L'on eût dit un oiseau, qui prenait son essor.
Le Romain s'avança, vers le seuil de l'enceinte
Mais les derniers guerriers, du bataillon punique
Défendaient aux légions, ce dernier territoire.
«Fière Élissa, descends, je t'accorde ma grâce
Je connais ta valeur. Crois-tu qu'il est besoin
Pour la prouver à tous, de ta mort inutile?
Descends, descends, je t'en supplie, je t'en conjure»
Le consul affolé, s'égosillait en vain
Dans le charivari, du combat incessant
Mais elle demeurait, ainsi qu'un acrotère
Le regard absent, insensible, imperturbable
Comme si désormais, elle était hors du monde.

L'incendie cependant, poursuivait son avance
Gagnant les amandiers, les cyprès et nopals
Franchissant les fossés, grimpant sur les murets.
Dans les tièdes bassins, tels de grandes marmites
Ventre en l'air surnageaient, les poissons consacrés.
Sur les hauts piédestaux, les boules cristallines
Réverbérant les feux, en leur globe verrin
Paraissaient devenues, de géantes sardoines
Qui brusquement volaient, en éclats transparents.
Le temple était rongé, par les avides flammes
Défonçant les vantaux, forçant portails, poternes.
Coloquintes sculptées, grenades intaillées
Se détachaient du toit, comme des fruits pourris.
Les tuiles d'argent vif, s'éparpillaient dans l'herbe
Pareilles aux morceaux, d'un miroir disloqué.
Le feu passa le seuil, traversa les couloirs
Pour un instant lécher, une porte en ivoire.
Celle-ci brusquement, se volatilisa.

Un spectacle grandiose, apparut tout d'un coup.

Dans leur tunique blanche, aux plis droits cannelés
Tous debout, alignés, en immobiles rangs
Les prêtres attendaient, leur agonie sans peur.
L'on eût dit se dressant, dans la profonde salle
Des colonnes tronquées, des cippes découpés.
Leur face était crispée, dans une expression dure
Haine ou mépris, inconscience, impavidité.
Le torrent flamboyant, envahit la cella.
Sous l'onde rouge on vit, les pontifes noyés
Sans pousser un seul cri, ni tenter un seul geste.

L'incendie maintenant, gagnait tout le sanctuaire.
Se hissant à la crypte, il parvint au naos.
La déesse attendait, avec sérénité.
Les bêtes empaillées, qui défendaient son trône
Loups gris, lynx noirs, lionnes ailées, cynocéphales
Semblaient tous affligés, de perdre leur maîtresse.
Leurs yeux d'ambre sertie, se liquéfiant déjà
Simulaient sur les joues, des pleurs en pâte brune.
Statues, palmes et bijoux, plumes et fourrures
Tuniques et chars, paravents, tapis et masques
L'espace d'un moment, en fumée s'évanouirent.
L'incendie cependant, n'atteignait pas son but.
C'est alors qu'il fonça, vers l'escalier de pin
Gravit tous les degrés, d'étages en étages.
L'édifice parut, tel une girandole
Par ses feux dominant, la ville dévastée.
L'on vit une étincelle, atteindre le zaimph.
L'étoffe brusquement, d'un éclair s'embrasa
Transformant en flambeau, l'épouse du suffète.

Le consul dans ses mains, se cacha le visage.

*

L'incendie rassasié, lentement s'apaisait.
De-ci de-là restaient, des amas rougeoyants.
La ville paraissait, un vaste cimetière
Dont les tombeaux étaient, les pans d'habitations.
Les restes et débris, jonchaient le sol pierreux
De monceaux confondant, l'arsin, la brique en miettes.
Des corps gisaient partout, dans les cendreuses ruines
Surpris dans leur sommeil, ou saisis dans leur fuite
N'ayant pas achevé, leur geste pitoyable
Qu'ils tiendraient maintenant, pour une éternité.
La chair grise ignifiée, par la calcination
Retombait en lambeaux, se détachait en croûte
Pour humeur exsudant, un noirâtre goudron
Comme celui qui suinte, aux rochers de Lipare
La ténébreuse ichor, des ombres souterraines.
Leurs membres convulsés, par la douleur atroce
Qu'ils avaient endurée, lors de l'instant suprême
Leur prêtait maintenant, l'apparence de spectres.
Leurs visages sans nez, sans bouche et sans regard
Dont les traits effacés, n'exprimaient rien d'humain
Se confondaient alors, en visage anonyme.
L'on voyait quelquefois, les cadavres unis
Des effrénés jouisseurs, qui préféraient quitter
La trop courte existence, en plaisir amoureux.
Ceux qui malgré la mort, se tournaient vers les dieux
Leur invoquaient encor, de muettes prières.
Certains luttant sans but, serraient jusqu'à la fin
Leur dérisoire épée, que la chaleur fondait.
Vers le temple d'Eschmoun, les rangs des Patæques
Jetant sur l'ennemi, leur divine vindicte
Brandissaient vers les cieux, des bras couverts de suie
Comme si brusquement, le marbre était basalte.
Rougeoyantes encor, les chaînes à leur buste
Paraissaient les grenats, de broches lumineuses.
Là-bas, dans les bassins, de l'ancien arsenal
Près d'Hermaum, le phare, au foyer d'aloès
Pour toujours s'éteignait, tel un agonisant.
Des coques émergeaient, disloquées, renversées
Gisant le ventre en l'air, telles des poissons morts.
Les proues éparpillées, cavales intrépides
Qui voyageaient hier, de l'aube au crépuscule
Sur les mouvants chemins, de la marine plaine
Jamais ne partiraient, pour de nouveaux périples
D'aiguades en bassins, de jetées en cothons.
Là-bas, vers Khénira, sur le Mont-des-eaux-chaudes
Le disque de Tanit, brillait au firmament.

Sur un môle de l'isthme, au dessus de la ville
Se détachait courbée, la silhouette d'un homme
Qui versait d'amers pleurs, contemplant sa victoire
«Ne pourrait-ce être ici, ma patrie?» disait-il
«Ce port défiguré, ne serait-il Ostie
Ce dôme défoncé, le temple de Vesta?
L'acropole rasée, par le fer et le feu
Pourrait bien être aussi, mon Capitole cher.
Si Claudius et Livius, par chance un lointain jour
N'avaient pu devancer, les armées d'Hannibal
Ne serais-je moi-même, un corps dans la poussière?»

L'historien du consul, Polybe l'avisé
L'entendit murmurer, ces fatidiques vers
«La sainte Ilion mourra, de même que Priam.
De même s'éteindra, son peuple aux bonnes lances»

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - Éditions Sol'Air - 2007

L'EMPIRE DU MONDE

CÉSAR

L'ASCENSION

Il est riche, il est beau, fier, superbe, altier, noble...
Cynique, arrogant, dédaigneux. Son nom? César.

Le voici devenu, jeune homme courtisé
Devant tous étalant, son luxe tapageur.
L'on applaudit son vice, et l'on vante ses frasques.
Méprisant, il affiche, une infâme opulence
Provoque le Sénat, conspue tout haut Sulla.
Va-t-il être saisi, proscrit par la Justice?
Bientôt ses relations, le ramènent à Rome.
Se voit-il en prison? L'or en ouvre la porte.
Mais l'ambition le ronge, ainsi qu'un chancre avide.
Ses mariages ne sont, que tremplins de ses buts.
Cossutia lui fournit, une dot fabuleuse
Cornélia n'est pour lui, qu'un soutien politique.

L'intrigue l'a promu, prêtre de Jupiter.
Pour défendre sa cause, il ne craint pas d'allier
Sa morgue nobiliaire, à sa foi démocrate.
Généreux démagogue, il sait flatter le peuple.
Voici qu'il est nommé, questeur en Hispanie.
Parmi les dissolus, il recrute aussitôt
Sa clique dévoyée, de véreux partisans
Qui déprave partout, gouverneurs, intendants.

Mais au temple d'Hercule, un matin dans Gadès
Considérant un buste, il se met à pleurer.
Quel spectacle a touché, son âme impitoyable?
N'a-t-il vu le malheur, cette hydre multiforme
Dévorer les humains, de ses gueules horribles?
Non, mais il remarqua, lui qui n'a rien conquis
Poursuivi, talonné, par l'indigne vieillesse
L'orgueilleuse effigie, d'un juvénile chef.

N'a-t-il pas quitté l'Urbs?... qu'il y revient déjà.
Pour mener ses projets, il gage des sicaires
Dans un duel suicidaire, oppose habilement
Les comices frondeurs, contre les optimates
Calme les Chevaliers, pour mieux tromper la foule
Critique ou satisfait, plébéiens, patriciens.
Tour à tour il manœuvre, au Sénat, au Forum
Diffame et calomnie, les Patres, les Tribuns
Saisit les magistrats, pour des procès truqués
Se meut adroitement, dans le maquis du Code
Le dédale sans fin, des motions, procédures
Braquant le dard aigu, des pétitions, poursuites
Le précieux paravent, le bouclier subtil
Des intercessions, des rogations, des requêtes
Le barrage opportun, des vetos, des censures.
Puis le triumvirat, sans peine lui fournit
Renommée de Pompée, et talents de Crassus.
Dans le somptueux lit, du riche protecteur
Le voici de baisers, gratifiant une épouse
Qui lui paie sa faveur... sur les biens du mari.
Par hasard il omet, un mouvement de toge
Pour trahir un complot, qu'il vient de fomenter
Lâchant son débiteur, et ses propres amis.
Ce forfait le promeut, comme édile curule.
Dépensant le budget, du naïf Bibulus
De spectacles stupreux, il gratifie le Cirque
Puis abreuve la rue, d'orgies munificentes.
Mais voici qu'un intrus, voudrait le surpasser
Conspirateur brutal, pillard, Catilina.
Lâchement il soutient, ce noble déclassé
L'approuve en un discours... puis mieux le perd ensuite.
Maintenant il noyaute, à son profit le culte
Sans tarder il devient, Pontifex Maximus.
Protégé par son titre, il change sans vergogne
Par du bronze plaqué, tout l'or du Capitole
Pour subvenir au coût, de ses louches cabales.
Puis la foule soutient, le procès fracassant
Qu'il monte pour salir, un vieillard sans défense.
Pour mieux neutraliser, le vainqueur des pirates
Voici qu'il tend les bras, à l'épouse Mucia
Mais pour sauver la face, il répudie sans honte
Sa femme délaissée, que l'adultère entache.
Par la Ville un crieur, ameute le bon peuple
«Julius, beau râtelier, pour le roi Nicomède
Couloir de Bythinie, puis mignon de Crassus.
Voyez le Roi Pompée, n'a-t-il pas une Reine?»
Mais quel est ce hâbleur? Son mortel ennemi?
Non, car c'est un agent, que lui-même a graissé
Pour faussement verser, un flot de boue verbale.
Tel excès de propos, diffamants sans conteste
Jette le discrédit, sur le Sénat berné.

Le voici propréteur, en Hispanie du Nord.
Dès que sa bourse est pleine, il revient aussitôt.
La sape des tribuns, de nouveau continue.
Le minage éhonté, des Lois et de l'État
De nouveau s'amplifie, s'accroît, s'intensifie.
Sans repos il agit, vend et combine, achète
Rassure, intimide ou corrompt, dupe ou dénonce
Commanditant, payant, guetteurs, indicateurs
Suivant un magistrat, questionnant ses maîtresses
Dupant les affidés, qu'il vient de stipendier
Soutenant les vénaux, pour accuser les probes.
Quand le danger le presse, en pâture il envoie
L'un de ses partisans, dans les griffes des juges
Vante un concussionnaire, au nom de la Morale.
Sa duplicité, sa fausseté, sa rouerie
Désarment les soupçons, détournent les méfiances
Raniment les rancœurs, provoquent les discordes
Selon qu'elles appuient, ou contrarient ses plans.
Tout dans sa main, vertu, conviction, religion
Ne devient qu'un objet, dont sans pudeur il use.
Délation, prostitution, péculat, trafic
Sont les puissants leviers, qu'à sa guise il manie.

Cependant il parvient, à son dessein final
Car le voici consul, entouré de faisceaux.
Mais il n'est plus déjà, l'affriolant charmeur
Qui dans ses plus beaux jours, séduisait les Romaines...
Car il est émacié, décrépit, les joues creuses.
Des plis rident son front, lui déforment la bouche.
La passion, le désir, l'ont rendu plus féroce
Plus enragé, plus acharné, plus arrogant.
Seul ose l'arrêter, Cicéron, l'homme intègre.

Un infamant procès, bientôt l'en débarrasse.

Mais il est temps pour lui, de montrer sa valeur.
Son bataillon rejoint, la Gaule chevelue.

AVARICUM

L'œil flambant sous leur casque, aux ailettes plumeuses
Le bouclier au poing, la spathe sur la jambe
Les cavaliers gaulois, traversent la forêt.
Leur buste est recouvert, d'une tunique en laine
Que serre une ceinture, aux larges clous de bronze.
Leur manteau sombre ondule, autour de leur poitrine.

L'on croirait des corbeaux, s'élevant dans les arbres.

Menés par Amburix, les frondeurs Bituriges
Partent pour délivrer, leur ville menacée.
Vaincre sinon mourir, est leur devise fière.
Dans leurs yeux transparaît, la volonté farouche.
Nul humain, semble-t-il, ne les arrêterait.

Soudainement au loin, s'éclaircit l'horizon.
Vaguement inquiétés, ils freinent leurs montures.
La forêt devant eux, paraissait dévastée
Sous le violent effort, d'un cyclone terrible.
Ne serait-ce un démon, qui la désintégra?
Devant cette lisière, alors ils ne distinguèrent
De lieux en lieux partout, que d'innombrables souches.
L'on aurait cru... des cous étêtés, pétrifiés
Les martyrs d'un combat, d'un atroce massacre
Dans le sol agrippant, leurs membres durs, noueux.
Le chef aux cavaliers, fit signe d'avancer.
Puis l'escadron suivit, les bords de l'Avara.
Les guerriers angoissés, galopaient en silence
Dans l'étrange désert, angoissant, effrayant
Puis la troupe gravit, un dernier mamelon.
C'est alors qu'apparut, un spectacle grandiose.

Là, contre les remparts, de la ville assiégée
S'élevait par degrés, une terrasse en bois
Montrant ses lits veinés, d'argile et de troncs clairs.
Ses galeries, ses voies, ses rampes et degrés
Surplombaient les merlons, du rempart ennemi.
L'on aurait dit ainsi, l'étrange termitière
De myrmidons bardés, cuirassés, plastronnés.
Sa courtine opposait, mantelets et bastaings
Que tapissaient partout, les fascines d'aiguilles.
Sur chacun des côtés, s'élevaient dans la pente
Des rampes soutenues, par de larges clayons.
Vers les nues se dressaient, telles des épées vives
Qu'on eût dit plantées là, par quelqu'ancien Titan
Cinq lumineuses tours, dont le sommet brillait
D'un placage en airain, sur des lames en fer.

L'énergie des légions, n'avait pas de limites
Leur détermination, devant aucun obstacle
Paraissait ne jamais, se plier, s'amoindrir.
Les charrois de remblais, par tonnes et par tonnes
Sur des lieux et des lieux, se trouvaient déplacés
Les convois de rondins, ébranchés, écorcés
Puis laborieusement, rassemblés, rattachés
Par milliers de tenons, par milliers de chevilles
Patiemment ajustés, réunis, dégrossis.
L'on eût dit que ce fort, était l'énorme ouvrage
D'un peuple travaillant, des mois et des années.

En contrebas masqués, par des baraquements
Les combattants de loin, manient les fils qui meuvent
Les béliers suspendus, à la base des tours.
Les gigantesques troncs, à la tête de bronze
Qui prodigieusement, paraissaient ébranlés
Reculaient, avançaient, pilonnant les moellons.
Solidement liée, sur le bout d'une perche
La faux d'encastrement, agrippe la muraille
Faufile entre les joints, ses griffes recourbées
Comme une patte en fer, de carnassier géant
Qui disloque le corps, d'une carcasse inerte.
Vers les Gaulois groupés, sur le chemin de ronde
La catapulte braque, un long fût rainuré.
Sans perdre un seul instant, le balistaire habile
Dans l'étroite glissière, engage un trait véloce.
Puis il tourne la roue. Le cordage se tend.
Le faisceau retentit, dans son boîtier de bronze.
L'on croirait que l'engin, d'un coup va se briser.
L'homme actionne le manche, au signal convenu.
Le trait fuse, emporté, par son élan terrible
Perce de part en part, les rangs des combattants
Pour enfin disparaître, au-delà des remparts.
Cependant les scorpions, sont baissés vers la terre.
Les treuils sont remontés, les arrêtoirs bloqués
Puis les balles d'argile, en un filet posées.
Les robustes leviers, brutalement s'abattent.
Libérés tout d'un coup, les projectiles volent
Tombant en pluie de mort, dans les rues de la ville.
Sur le bord des créneaux, les jets d'huile bouillante
Les fagots embrasés, les boules de poix chaude
Que toujours déversaient, les défenseurs vaillants
S'éteignaient sur les peaux, des baraques humides.
Les Romains protégés, sous leurs ouvrages d'art
Sans danger attendaient, le moment favorable
Pour lancer leur pilum, sur l'imprudent Gaulois.
Dès lors à chaque assaut, qu'ordonnait un légat
Se déclenchait le tir, des engins préparés
Qui semait la terreur, parmi les Bituriges.

Cependant à l'écart, un contingent d'Arvernes
Devant un mantelet, surprend des légionnaires.
Là, brandissant leur spathe, ils croient les immoler
Mais l'ennemi soudain, s'est métamorphosé
Car maintenant paraît, un reptile d'airain
Couvert de boucliers, tels de vives écailles.
L'invincible tortue, fonce dans la mêlée...
Pendant ce temps, là-haut, sur une tour mobile
Des Romains attaqués, semblent devoir périr
Des Gaulois acharnés, prennent leur pont-levis
Mais, vigilant, un garde, a prévu le danger.
Vite, il fait un signal, aux hommes de manœuvre.
Les guerriers sous leurs pieds, sentent bouger le bois
Que peut-il se passer? Le sol vacille-t-il?
C'est la tour qui pivote, en s'éloignant du mur.
Tous alors chancelant, pressent le parapet.
Leurs compagnons muets, impuissants les regardent.
Malgré leur dureté, des pleurs dans leurs yeux fusent.
Rien, plus rien désormais, ne saurait les sauver.
Les voilà perdus, suppliant, s'égosillant.
Leur face est déformée, par un hideux rictus.
Leurs mains sur le métal, s'agrippent vainement.
Le vide sans fond s'ouvre, au-dessous de leurs pieds.
Chutant d'un coup, ils voient, terrifiés, paniqués
Le ciel bleu tournoyer, le sol noir chavirer.
Puis un épais brouillard, s'étend devant leurs yeux.
De ces guerriers fougueux, il ne subsiste plus
Que des lambeaux épars, dans les rochers sanglants.
Mais voici qu'à nouveau, sur les rouleaux des fûts
Dans un grondement sourd, la tour de fer s'avance.
Les Gaulois effrayés, abandonnent le fort.

La cité paraissait, un monstre à l'agonie.
De ses remparts disjoints, comme une gueule ouverte
S'élevait un fracas, épouvantable, intense.
Partout s'entremêlaient, amplifiés, décuplés
Hurlements de frayeur, grognements de fureur
Tintement des épées, sifflement des pila
Grincement des bastaings, grésillement des torches
Claquement des scorpions, craquement des balistes
Pendant que les béliers, sans répit martelaient
Comme les coups fatals, de l'implacable sort.

Au centre du combat, un homme en cape rouge
Tel un puissant démiurge, anime les attaques.
Son ordre fait mouvoir, ou pivoter les tours
Précipite l'action, temporise l'assaut
Disperse les tortues, ou dresse les fascines
Renforce la défense, ou groupe une cohorte
Forme les mantelets, intensifie les tirs...

Sur le coteau massés, non loin de la bataille
Les renforts des Gaulois, regardaient leur cité
Qui s'écroulait au choc, des légions invincibles.
Cravachant sa monture, un Biturige alors
S'approche de son chef, en avant de la troupe.
«Tes cavaliers vont fuir, ô puissant Amburix
Car ils ne veulent pas, se battre contre un dieu»

UXELLODUNUM

«Malheur aux vaincus» Las, par ces terribles mots
Comme autrefois Brennus, en jetant son épée
L'implacable César, l'insensible César
Fait régner sans pitié, l'indigne loi martiale.
Tout combattant valide, aura la main coupée.
Labiénus malgré lui, doit appliquer la peine
Car il faut obéir, aux ordres consulaires.
Désemparés, le dos courbé, le regard vide
Les guerriers malheureux, marchent vers le prétoire.
C'est l'horreur, hyène effarée, hurlante et saignante.

Les mains des soldats tombent - Les cris fusent dans l'air.

Mais devant le bourreau, qui brandit son épée
Se présente un vieillard, suivi par un jeune homme.
«Vois mes deux mains» dit l'aïeul «Tranche l'une... et l'autre
Pour que soit préservée, la droite de mon fils.
Pitié, je t'en supplie, si là-bas dans ta ville
Se trouve un enfant blond, cher de même à ton cœur»
Labiénus indécis, médite sombrement.
«Tranche, alors qu'attends-tu?» répète encor l'ancêtre.
Détournant le regard, le Romain dit enfin
«C'est bon pour aujourd'hui. Nous verrons bien demain»
La face du Gaulois, demeurait impassible.
«Dès l'aube je viendrai, tu peux en être sûr»

Ainsi malgré César, près d'Uxellodunum
Pas une main depuis, ne fut alors coupée.

VERCINGÉTORIX

Devant l'imperator, majestueux, glorieux
Revêtu de la pourpre, environné d'enseignes
Vient un cavalier fier, la chevelure au vent
Dans un manteau laineux, qu'ont terni les combats.

Sous l'estrade il s'arrête - Les guerriers font silence.

Puis aux pieds du consul, d'un geste dédaigneux
Lors il jette son glaive, et son bouclier rond.
L'assourdissant fracas, résonne sur les monts.
L'écho net retentit, des Pyrénées au Rhin
De Vellaudum à Vix, Bibracte et Gergovie.

Malgré tout l'apparat, du Romain triomphant
Les regards se tournaient, vers le Gaulois défait.

Le vaincu paraissait, plus grand que le vainqueur.

ALEA JACTA EST

Sur les monts cisalpins, l'aube à l'horizon monte.

Dans le brouillard émerge, un cours d'eau sinueux
Sur les galets polis, promenant son cours maigre.
Devant lui sur la rive, un cavalier paré
Songe et médite, hésite. L'on croirait qu'ils s'affrontent.
Singulier duel que livre, un homme contre un fleuve.
Non loin dans un bosquet, des bataillons attendent.
Comme il serait facile, à ce hardi guerrier
De fouetter sa monture, et de passer l'obstacle.
Rien qu'un geste suffit... cependant il ne peut.
Gardien respectueux, l'onde paraît lui dire
«Sacrilège halte-là, respecte la frontière
Que Sulla dut tracer, contre les ambitieux.
Qui mène des légions, eût-il soumis le Monde
Sur ma liquide borne, arrête sa conquête»
L'imperator vainqueur, jamais de sa carrière
Ne trouva devant lui, barrage aussi puissant
Ni le fort Alésia, ni même Gergovie
L'oppidum imprenable, où ses forces plièrent.
Le formidable Rhin, de ses flots écumant
Lui paraît en ce jour, plus facile à passer
Que ce ruisselet mince, infime, insignifiant.

Le voici maintenant, aux Portes de l'Histoire.

Sa volonté se brise, après tant de succès.
Rien qu'un geste pourtant, suffirait pour sa gloire.
Mais l'on ne doit franchir, cette barrière ultime
Sinon malheur à l'Urbs, malheur au genre humain
La puissance romaine, alors se dissoudrait
Car le conflit civil, embraserait la Terre.
Le doigt accusateur, dans son esprit il voit
Les Patres ordonnant, leur terrible vindicte
Les comices vouant, sa mémoire à l'opprobre
Les tribuns horrifiés, la foule épouvantée...
Sa main reste figée, son bras n'a plus de force
«Je ne passerai pas» se dit-il «ç'en est fait
Je ne mènerai pas, mes légions sur la Ville.
Je ne serai premier, qu'en un hameau perdu?
Je ne deviendrai pas, le Maître de la Terre»
L'atroce déception, qui soudain l'accablait
Dans son cœur tourmenté, remonta violemment.
Toute sa vie passée, revint en sa mémoire.
Pourquoi ce vain combat, par le verbe et l'épée
S'il faut abandonner, si près de la victoire?
De son œil triste alors, des pleurs brûlants tombèrent.

Mais l'orgueil d'un sursaut, ranima son courage.
«Ne suis-je protégé, par les dieux tout-puissants
Dont ici j'accomplis, tous les secrets désirs?
Ne suis-je invulnérable, et ne suis-je indomptable?
Ne puis-je être au-dessus, des lois comme des peuples?
Ne suis-je pas le fils, d'Énée, d'Iule et Vénus
Ne suis-je l'héritier, de mon aïeul Marcius?
Tout devant moi fléchit, royautés, républiques
Par le pouvoir sacré, de mon génie divin.
Rome éblouie, séduite, en voyant mon triomphe
Telle un fruit déjà mûr, à mes pieds tombera.
Je deviendrai bientôt, le Maître de la Terre»

Alors César, plongeant, son glaive aigu dans l'onde
Franchit avec l'armée, le Rubicon vaincu.

POMPÉE

Dans le camp de Pompée, dressé vers Dyrrachium
Le cornicien posté, sur la tour principale
De sa buccine jette, un puissant cri d'airain.

César vient de partir. Son armée fuit au Nord.
L'inespérée nouvelle, aussitôt se répand.
Le sort du renégat, touche à sa conclusion.
Voici qu'il est traqué, sans vivres ni ressources.
Le coup de grâce enfin, brisera sa carrière.
Centurions, décurions, sont réjouis de la prime
Que leur vaudra bientôt, la victoire assurée.
Les sénateurs zélés, fidèles au consul
Constatant leur triomphe, entre eux se félicitent.
Les proscriptions déjà, par listes sont dressées.
L'on prépare un festin, pour fêter ce grand jour.

Seul un homme pourtant, demeure indifférent.

Au centre du prétoire, en sa tente frangée
Le voilà sans répit, tournant, s'interrogeant.
Quatre-vingt dix légions, pour le servir sont prêtes
Sept mille cavaliers, huit cents cohortes fraîches.
L'ennemi devant lui, n'a plus que dix légions
Torturées par la faim, démoralisées, lasses.
Mais le doute le fige, et l'angoisse l'étreint.
Vaut-il mieux attaquer, renforcer les défenses?
Pas une solution, ne le peut satisfaire.
L'anxiété l'envahit, la peur le paralyse.
Depuis qu'il a quitté, le pays des aïeux
Son repos est troublé, par un songe funeste.
Dans un désert il voit, un nain près d'un géant
Dont le corps terrassé, dans le sable est enfoui.
L'oracle de l'armée, n'ose en donner le sens.
Pour se tranquilliser, il fait mander Caton
Mais les mots victorieux, du sénateur confiant
Ne font que raffermir, sa crainte et son tourment.
Puis il place partout, sentinelles et gardes
Convoque les tribuns, mobilise un légat...
Mais sitôt les renvoie, sans leur donner un ordre.
Lors il fait inspecter, les tours, les palissades
Fait prolonger encor, la circonvallation
Fait changer les vigies, multiplier les rondes.
L'on entend sans répit, le cor de l'estafette
Résonner dans l'éther, au moment des relèves.

A travers le velum, étendu sur le seuil
Toujours inquiet, perplexe, il observe le camp
Suit les évolutions, des optios, des soldats
Sortant, puis revenant, pour joindre leur cohorte.
Son regard plonge au fond, de la voie décumane
Que limite la haie, des tentes alignées.
Les faisceaux rutilants, bordent les manipules.
Dans le parc les chevaux, broutent l'abondant foin.
Les chariots auprès d'eux, en ordre sont rangés.
Près des principiae, la chapelle obturée
Par un carré d'élite, est gardée fermement
Car là, dans ce réduit, se trouve déposée
Pour chaque régiment, son enseigne sacrée.
Parées de boucliers, et de glaives en bois
Dans la via Quintana, s'entraînent des recrues
Sous les yeux vigilants, d'un préfet en lacerne.
Les cavaliers groupés, traversent le Forum
D'un seul galop joignant, la porte principale.
Sur le Quaestorium, là, de vaillants légionnaires
Frappent de leur épée, les pieux couverts d'écus.
Le primipile enfin, recueille les tesserres
Que lui font parvenir, les gardes en fonction.
Là-bas un cornicien, près d'un aquilifer
Jette ses dés taillés, sur un parme à l'envers.
La vie s'écoule ainsi, dans le camp de Petra
De l'aube jusqu'au soir, de la diane au repos.

Tout paraît serein, calme... trop calme et trop serein.

Le consul n'y tient plus. Brusquement il se lève
Puis noue fébrilement, son manteau sur l'épaule
Rajuste à sa cuirasse, un ruban mauve et rouge
Pend son glaive à sa taille, et revêt ses jambières.
Le voici dans la tour, qui domine la baie.
Contre le parapet, il scrute la vallée.
Des feux abandonnés, scintillent dans un camp.
La route de Tirène, est vide à l'horizon.
Pompée cependant voit, obsédante vision
Là, non loin, de Pharsale, au-dessus du plateau
Le visage fatal, de César victorieux.

CLÉOPÂTRE

Luxe et beauté, splendeur, tout scintille, éblouit
Dans ce boudoir, fleuron, du grand Palais Royal.

Sur les murs sont plaqués, des cartouches turquoise
Lucarnes encadrant, le superbe Élysée
Que l'esprit de l'artiste, a recréé sur Terre.
Là, génies, griffons, ibex, uræus, licornes
Mêlent au vert profond, des lotus, des pavots
Leur chatoyant plumage, ou leur brillant pelage.
Des statues sont ici, les habitants uniques.
Des lions-gardiens en quartz, à l'humaine effigie
De leurs crocs blancs défient, les démons invisibles
Près de canards madrins, au lourd jabot replet.
De ses lèvres en bronze, un brun hiérogrammate
Semble en vain chuchoter, de tendres confidences
Pour la nymphe en gabbro, qui détourne sa face.
Dans la pénombre veille, un loup de céramique
Dardant ses deux yeux noirs, d'amphibole sertie.
Sur le sol carrelé, de lapis-lazuli
Se détache un pavage, en serpentine claire
Dans l'onde simulant, un gué de nymphéas.

Par la baie, puits céleste, où frisonne un byssus
Mer, sable, éther font naître, aux baisers d'Amon-Rê
Leur vive symphonie, sublime, éblouissante.
Les nues de coton pâle, effilées mollement
Dans le champ cérulé, dissolvent leurs panaches.
Sur le paresseux flot, semblent voguer les dunes
Telles brillants îlots, d'un terrestre Empyrée.
Les canges dispersées, dont la proue d'or flamboie
Gonflent sous le zéphyr, leur voile en papyrus.
Navettes déplacées, par l'aérienne main
Sur la soie bleue de l'onde, avançant elles brochent
De fantasques motifs, en plumetis d'écume.
Les carrés des fanions, sèment au bout des mâts
Leurs éclats diamantins, dans le gouffre azuré.
Sur la rive opposée, les villas de Péluse
Dans les riants jardins, étagent leurs portiques.
Le parc vert d'Éleusis, au faîte du coteau
Dans la rocaille pourpre, égaille ses bosquets.
Le Phare en son écueil, maritime obélisque
Pâtre cyclopéen, près des nefs, quiet troupeau
Debout, son œil éteint, somnole pétrifié.

Dans le fond du boudoir, clos par une tenture
S'élève un lit de cèdre, à piliers hatoriques.
Sur la droite se dresse, une table en ébène
Décorée de canaux, et d'oves ivoirines.
Sur la nappe de soie, divers objets s'étalent
Pots en fritte émaillée, blancs, violets, grenat, jaunes
Chacun pour un onguent, chacun pour une crème
Phyliformes cuillers, stylets en hématite
Pour appliquer les fards, épandre la galène.
Devant, c'est un miroir, à l'anse en calcédoine.
Là, c'est un démêloir, emmanché d'un chevreau
Là, de petits godets, contenant des collyres.
Dans un calice d'or, bu jusqu'à la moitié
Scintille un clair nectar, de verte mandragore.
Là, sur un parchemin, traîne un lissoir d'agate.
Là, c'est un fin calame, à la pointe luisante
Qui reste abandonné, sur un pain d'encre noire.
Posé négligemment, près d'une fiole ouverte
Reluit un flabellon, de pennes flamboyantes.
Dans un lac d'onyx peint, de jouvencelles nues
Les boules d'oliban, qui nagent sur la myrrhe
D'effluves capiteux, parfument l'atmosphère.

Soudain par la tenture, enveloppant le dais
Passe une main légère, aux ongles carminés
Rabattant le tissu, dans l'anneau de pyrope.
La femme qui paraît, subitement éclipse
Les trésors de beauté, qu'en cet appartement
Put créer le génie, des ciseleurs, sculpteurs.
L'on croirait que les yeux, de toutes les statues
Vers ce joyau de chair, éblouis se concentrent.
Les objets ébahis, restent muets d'extase.
N'est-elle Bastet, Sekhmet, n'est-elle Aphrodite?
C'est Cléopâtre, éblouissante, irrésistible.
C'est la Reine Évergète, et maîtresse des nomes.
Sur le pourprin linon, de sa moelleuse couche
Se retenant d'un bras, les jambes repliées
La voici qui déploie, ses courbes harmonieuses.
La ceinture en hyacinthe, à sa taille serrée
Lie sa calasiris, de gaze transparente.
Deux lunules d'argent, à son oreille brillent.
Sa bague au chaton clair, scintille à son médium.
Gemmé de saphirs, de grenats, d'aigues marines
Sa broche d'electrum, fulgure à sa poitrine.
Pourtant ces pierreries, perdent tout leur éclat
Comparées aux deux jais, de ses prunelles vives.
Ses cheveux, de la nuit, ont la profondeur sombre.
Le soleil éclatant, dans sa face rayonne.
Ses mèches noir luisant, calamistrées, nattées
Que rabat à son front, un bandeau zinzolin
Recouvrent son épaule, en majestueuse orbe.
Telle un beau fruit mûri, sous les cieux tropicaux
Sa peau semble hésiter, entre l'or et le cuivre
Les nuances de l'ambre, et la couleur de l'ocre.
Ses traits purs, élégants, marient superbement
L'hiératique maintien, des immobiles sphinx
La grâce façonnant, les douces cariatides.
Son nez au profil droit, petit, charmant, rejoint
Par une cannelure, à peine dessinée
Sa bouche ravissante, aux lèvres d'incarnat.
Lucarnes de l'esprit, sur l'Univers ouvertes
Ses grands yeux veloutés, illuminent son être.
La pupille profonde, est un mystérieux gouffre
Sous le rideau mouvant, des longs cils recourbés.
De même nous paraît, le trou d'une syringue
Masquant la crypte emplie, de fabuleux trésors.
Là sont fondus, mêlés, ténèbres et lumière
Comme au fond de la Douat, les rayons d'Amon-Rê.
L'on y sent des appels, et des frémissements
Les vibrations de l'âme, et les transports du cœur.
L'on y sent la passion, la volupté, l'amour
Le rêve et l'évasion, vers les mondes lointains
Paradis merveilleux, séjour imaginaire
L'essor du gypaète, au-dessus des sanctuaires
La rigueur du pylône, élevant ses terrasses
Le chant des khénérits, dans les jardins sacrés
L'erg torride, étouffant, l'oasis verte et fraîche
La croisière indolente, à bord du thalamège
La randonnée songeuse, à travers les jonchaies
Sous les pâles rayons, du globe sélénien
L'intense enivrement, des crépuscules tièdes
Quand la brise remonte, aux rameaux des carthames
Les délices grisants, des soirées africaines
Les propos chuchotés, sous les eucalyptus
Les confessions, les mains, se cherchant, se pressant.
Tout cela, tout cela, dans ce regard languide.

Elle est féline, altière, elle est chatte et panthère
Selon son naturel, docile ou bien défiante
Sérieuse et conciliante, ou fantasque et mutine
Quelquefois impavide, ainsi qu'une momie
Terrible par moments, pareille aux Érinyes.
Son charme irrésistible, ensorcelle et séduit.
Ses cheveux sont des rets, où l'âme consentante
Se trouve ligotée, comme en un filet tendre.
Ses bras sont les barreaux, d'une prison très suave
Sa bouche verse un philtre, endormant tous les maux
Promettant les baisers, fiévreux, sensuels, fougueux.
Ses doigts fins, délicats, sont un onguent magique
Prodiguant à l'envi, douces câlineries.
Ses magnétiques yeux, pourraient bien sans faillir
Briser les volontés, résolues, décidées
Pour toujours éveiller, dans un cœur asservi
La violente passion, le délirant bonheur.

D'un coup pulvérisant, le silence des lieux
Des buccins font vibrer, leur stridente fanfare.
S'élèvent des clameurs, fusent des ovations
Parmi les chants latins, mêlés aux vivats grecs.
La soudaine explosion, parcourt les avenues.
La silhouette d'un homme, à l'entrée se profile.
Cuirasse flambant, cimier de crin, manteau pourpre
Le voilà qui paraît, fièrement, crânement.
C'est alors que la reine, arborant un sourire
Pose un regard dolent, sur le vainqueur superbe.

César, Maître du Monde, à ses pieds s'agenouille.

LES IDES DE MARS

Sous l'œil marmoréen, du paisible Pompée
Des amis prévenants, dévoués et fidèles.
Paraissent protéger, le futur empereur.
Les visages sont durs, inquiets, nerveux, crispés.
Discrètement dans l'ombre, on échange des signes.

Brusquement... surgit un poignard - César s'effondre.

L'on entend quelques mots, étouffés par les cris
Dans un amas confus, de toges emmêlées.

Puis un homme hébété, devant le corps sans vie
Balbutiant, hésitant, dit «Moi aussi... mon père»

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - Éditions Sol'Air - 2007

LE TRIOMPHE DE TRAJAN

Au signal du héraut, clamant à Rome entière
L'arrivée de Trajan, vainqueur de la Dacie
Retentit le concert, des cent buccinateurs.

Sonore essaim d'alcyons, les triomphales notes
Vivement, lestement, par myriades s'envolent
Se renvoient, tournoient... réfractées, réverbérées
Sur les hautes parois, d'insulae, de temples
S'enfilent dans les voies, des quartiers, des forums
Dans l'immense futaie, des piliers, colonnades
Se brisent en échos, dispersés, disloqués...
Se perdent en rumeur, étouffée, diminuée
Dans le dédale obscur, des vastes catacombes
Fusent et s'irradient, vers le dôme céleste
Confondant aux rayons, leurs vibrations lyriques.

Ainsi l'on aurait dit, que la cité latine
De sa puissante voix, chantait «Gloria, gloria»

Voici que tout d'abord, solennellement viennent
Près du flamine digne, en vermeille tunique
Les effigies sculptées, des Olympiens divins
Jupiter Stator, Vénus Genitrix, Vulcain
Diane et Cérès, Apollon, Minerve et Junon...
Car ils sont là chez eux, car ils sont ici maîtres
Car ils sont vénérés, car ils sont adorés.
Les voici transportés, sur l'italique rive
Là, dans la cité chère, à la Cytéréenne
Qu'autrefois rejoignit, le peuple de son fils.
Remplaçant les sons grecs, les syllabes latines
D'ovations, de vivats, acclament leurs images.
La brise tyrrhénienne, au lieu du vent ionien
Pénètre leur poitrine, et baigne leurs poumons
Pourtant cet air nouveau, ranime leur pensée
Car le même soleil, illumine leur face.
Leur minérale peau, sous les festons frisonne.
Leur narine frémit, au parfum des pinastres.
L'on croirait que leur œil, palpite en son orbite
Que leur bouche oubliant, le doux langage grec
Pour celui vigoureux, d'Horace et de Virgile
Réponde avec ardeur «Gloria tibi, Roma»

Puis viennent dans leur toge, à laticlave pourpre
Défilant fièrement, les dignes sénateurs
Que les rangs des licteurs, dans la marche accompagnent.
Les faisceaux menaçants, paraissent dire à tous
«Gardez-vous de nos fouets, de nos haches terribles
Capables de poursuivre, autant que les Furies
Le traître ne suivant, les Douze Lois suprêmes»

Et voici dominant, un char majestueux
L'être devant lequel, tous doivent s'écarter.

N'est-il roi, n'est-il prince... ou bien divinité?

C'est le vainqueur suprême, et suprême empereur
C'est Trajan, l'Imperator, Augustus, Divus.
Les quatre chevaux blancs, qui meuvent son quadrige
Paraissent l'emporter, jusqu'au sommet des nues
Car ils sont plus brillants, que l'oiseau de Vénus
Plus fougueux, plus nerveux, que les coursiers d'Hélios
Plus forts que Bucéphale, et plus vifs que Pégase.
L'homme qui les conduit, par lui-même n'est-il
Vaillant comme Persée, hardi comme Alexandre
Puissant comme un héros, comme un dieu transcendant?
N'a-t-il franchi les mers, conquis les continents
Brisé les royautés, investi les cités
De Bretagne en Parthie, de la Seine à l'Araxe?

N'est-il pas devenu, Maître de l'Univers?

Au-dessus de sa tête, un esclave soutient
La couronne laurée, telle un nimbe émeraude.
La crosse dans son poing, comme un foudre étincelle
Tandis qu'un alérion, s'agrippe à son épaule.
Cependant nul diadème, à son front ne peut luire
Depuis qu'un jour Brutus, chassa les rois maudits.

Voici l'armée qui suit, protectrice de l'Urbs.
Voici les mains tendues, les étendards, vexilles
Puis les aigles brandies, par les aquilifères
Le préfet précédant, la garde prétorienne
Les cavaliers couplés, et les speculatores.
Voici tous les tribuns, devant les primilaires.
Voici les centurions, devançant les cohortes.
Voici les triarii, les hastati, principes.
Voici chaque légion, présentant son enseigne
Vingtième Valeria, cinquième Alaudae
Seizième Gallica, dixième Gemina
La première Adjutrix, sixième Ferrata
Dixième Fretensis, première Italica
Dix-septième légion, dix-neuvième légion
Celles qui sont montées, au col de Tour Vermeille
Celles qui sont passées, par le val de Vulcan
Celles de Pannonie, celles de Germanie
La troisième Augusta, la neuvième Hispana
La septième Claudia, la sixième Victrix
Deuxième Traiana, deuxième Parthita.
Vient la Macedonia, puis l'Apollinaris
La Primigenia, la Rapax, la Scythita
La Cyrenaïca, la Deiotariana...
Voici les régiments, composés d'Auxiliaires
Gaulois, Germains, Crétois, et frondeurs baléares
Les numeri conduits, par les praepositi.
Voici les centuries, défilant sans répit.
Chacune fièrement, agite son enseigne
Message interminable, identique, uniforme
Senatus, populusque... huitième légion
Senatus, populusque... douzième légion
Senatus, populusque... deuxième légion
Senatus, populusque... dixième légion
Senatus, populusque... douzième légion
Senatus, populusque... treizième légion.
L'on eût dit que ce flot, jamais ne tarirait
Toujours et toujours, lanciers, cavaliers, archers
Senatus, populusque... troisième légion
Senatus, populusque... seizième légion
Senatus, populusque... neuvième légion
Toujours et toujours, lanciers, cavaliers, archers.
Leur javeline brille, et leur épée scintille.
Leur cuirasse d'écaille, envoie d'irradiants feux.
Leurs écus blancs, violets, à l'ombon miroitant
Leurs boucliers verts, bleus, orangés, mordorés
Font une mosaïque, aux teintes polychromes.
Les souvenirs glorieux, lèvent leurs fronts hautains.
La Manche et la Caspienne, ont reflété leurs faces.
Leurs cavales ont bu, l'eau du Tage et du Tigre
Leur visage essuyé, les simouns d'Arabie
La galerne celtique, et le fœhn helvétique.
Flamboyant au soleil, ainsi qu'étoile vive
La phalère étincelle, au pectoral du brave.

Puis entre les chariots, transportant le butin
Voici l'immense flot, des vaincus prisonniers
Misérables guerriers, dans les fers enchaînés.
Leurs cheveux en désordre, encor sont imprégnés
Par l'enivrant parfum, des champs transylvaniens.
Le torride soleil, éblouit leurs yeux clairs
Plus souvent habitués, aux brumeuses contrées.
Leurs talons endurcis, par les rudes sentiers
Sur les dalles polies, n'osent pas s'enhardir.
Ceux qui vivaient hier, sous l'horizon des plaines
Dès lors sont oppressés, par ces parois de marbre.
Les frustes montagnards, qui s'abritaient la nuit
Dans les chaos rocheux, en guise de palais
Devant les monuments, étonnés, s'interrogent.
Pensant à leurs hameaux, dans le fond des vallées
Stupéfiés par la ville, ébahis, ils découvrent
Les frontons somptueux, les temples merveilleux
Qu'ont pu bâtir ici, la Puissance et l'Orgueil.
Lors ils geignent de voir, aux mains de l'ennemi
Leur enseigne chérie, qu'hier ils arboraient.

Sur un nouveau signal, crié par le héraut
Dans l'armée, dans la foule, accueillant le cortège
Des hampes sont dressées, des perches élevées.
L'imposant défilé, se couvre de trophées
Croissants, disques barrés, houssines et victoires
Globes réverbérants, couronnes flamboyantes
Caducées, châteaux, animaux, bustes et piques.
Lions, coqs, louves et paons, se bousculent dans l'air
Des griffons blancs côtoient, les vautours, les colombes.
De leurs ailes tendues, les aigles menaçantes
Rainent aux chapiteaux, le marbre de Luna.
Les étendards se nouent, aux crins noirs des cimiers.
Les tresses de laurier, aux glaives s'enchevêtrent.
Les maquettes de monts, de forts, de camps, de fleuves
Topographies de bois, de cordes et tissu
Recréent dans la cité, la province lointaine.
Voici l'escarpement, des Karpates dentés
Puis l'écumeux Danube, et les Portes de Fer.
Voici le Pogonis, l'Apus et la Czerna.
L'airain des signes griffe, au passage des arcs
Les dépouilles sculptées, en relief dans la pierre
Par un même faisceau, pour un jour unissant
Les batailles d'hier, et celles d'aujourd'hui.
Simulant un combat, d'invisibles guerriers
Sur le bout des pila, bruyamment s'entrechoquent
Rondaches et épées, au milieu des cuirasses.
De tous côtés, partout, panneaux et panonceaux
Recouverts d'inscriptions, d'héroïques formules
Défilent côte à côte, en lettres gigantesques
«Gloire à Trajan, gloire à César, gloria, gloria.
Magna, Maxima Roma, potentissima.
Lux, victoria, triumphus, apotheosis.
Gloria tibi, caput urbium, caput gentium
Lux, victoria, triumphus, apotheosis.
Magna, maxima Roma, gloriosissima»
La Voie sacrée devient, un parchemin grandiose
Qui sans fin se déroule, au rythme du cortège.
Les paroles scandées, se joignent aux écrits
«Gloire à toi César, gloire, au plus grand empereur.
Tu vainquis Tibiscum, tu pris Durostorum
Tu soumis Décébale, et tous les chefs barbares.
Gloire à toi, Reine des cités, Reine du Monde
Magna, Maxima Roma, potentissima.
Gloire à toi, Reine des cités, Reine du Monde
Magna, maxima Roma, gloriosissima»
Les blocs de pépérin, diffusent les échos
Vibrant dans les viae, dans les seminiae
D'une domus à l'autre, et d'immeuble en immeuble
«Gloria tibi Roma, Gloria tibi Roma»
Dans les riches villas, dans les tabernae
«Gloire à toi, Reine des cités, Reine du Monde»
Remontant, descendant, les volées des clivi
De l'Arx au Champ de Mars, du Forum à l'Arno
Du Tibre à l'Esquilin, au Circus Maximus
«Gloria tibi, caput gentium, caput urbium
Gloria tibi Roma, gloria tibi Roma»
Comme si pour ce jour, chaque homme et chaque femme
Chaque tribun, chaque centurion, légionnaire
Pour acclamer Trajan, n'avait plus qu'une voix
«Gloria tibi, Caesar, Augustus, Divus
Gloria tibi Roma, Gloria tibi Roma»
Comme si transformés, pour la cérémonie
Mortels, divinités, s'étaient réconciliés
Patriciens, plébéiens, le maître et son esclave
Magistrats et prêteurs, nobles et Chevaliers
Mercure et Apollon, Jupiter et Junon
Vulcain, Mars et Minerve, Acis et Polyphème.
«Gloire à toi, Reine des cités, Reine du Monde.
Gloria tibi, caput urbium, caput gentium.
Gloire à toi, Reine des cités, Reine du Monde.
Gloire à toi, César, gloire, au plus grand empereur.
Tu vainquis Tibiscum, tu pris Durostorum
Tu soumis Décébale, et tous les chefs barbares.
Gloire à toi, César, gloire, au plus grand empereur»

Tout reflète en ce jour, beauté, magnificence.
La sublime cité, pour ce géant triomphe
Paraît plus fastueuse, et plus majestueuse.
Vaste panorama, de frontons, d'arcatures
Grandiose, elle déploie, sa perspective immense
Quirinal, Viminal, Subure et Le Pincio
Déroule son décor, de monuments superbes
Dans l'infini réseau, des longues avenues
Ses carrés luxuriants, de parcs et d'esplanades
Splendides oasis, de l'urbain labyrinthe
Ses rues, ses voies, forums, citadines clairières
Dans la marqueterie, des toits, des compluvia
Son large étagement, d'escaliers et de rampes
Défiant la pesanteur, la Masse et l'équilibre
Sa grandiose enfilade, au pied du Capitole
De piliers, propylées, parmi les péristyles
D'exèdres limitant, les cours et les couloirs
Ses marmoréens dieux, sur les piédestaux, socles
De lumière et d'éther, en plein ciel enivrés
Ses chapiteaux, podiums, portiques et péciles
Qu'en efforts colossaux, de leur tête supportent
La fine cariatide, ou le solide atlante
Ses temples et palais, ses thermes et coupoles
Cirques et mausolées, nécropoles et dômes
S'étageant aux coteaux, couronnant les collines
Ses domaines secrets, non loin du Palatin
Ses gracieuses villas, au flanc du Janicule
Fornix Fabrianus, Castorium, Colisée
Tabularium, Vénuseum, Ara Pacis
Panthéon, Saepta, Serapeum, Curie.
Le Tibre souverain, coule en sa haie de pins.
Les ponts, arches tendues, accompagnent son flot
Caressant les statues, des tritons et des nymphes.
Les pans des aqueducs, ces dentelles de pierre
Sur les tuiles rosées, projettent leurs arcs bruns.
Les canaux sur un lit, de moellons colossaux
Rus aériens conduits, par les vives Carènes
Promènent lentement, les sources prisonnières
De citerne en château, célestes puits inverses.
Les vasques satisfont, leur insatiable soif
Par l'évent minéral, des vomissants marsouins.
Captive des bassins, l'eau fraîche des fontaines
Qui fluait sur les pics, du neigeux Apennin
Découvre stupéfaite, au lieu des futaies sombres
L'immaculée forêt, des piliers symétriques
Baigne au lieu du fangeux, et rude sanglier
Le corps porphyréen, de la gracile ondine.
«Gloire à toi, Reine des cités, Reine du monde.
Magna, maxima Roma, potentissima
Gloire à toi, Reine des cités, Reine du monde.
Magna, maxima Roma, gloriosissima»
Partout, profus, diffus, les ornements fleurissent.
Dans les soubassements, la brique aux tons de flamme
Contraste vivement, sur la blancheur des marbres.
Le dorique et l'ionique, avec le corinthique
De grâce et de rigueur, ensemble rivalisent.
Gouttes et modillons, sous les corniches rampent.
L'acanthe et les culots, des chapiteaux jaillissent.
Les oves et les dards, alignent leurs motifs.
Les glyphes se marient, sur les embasements.
Les palmes et festons, grimpent aux colonnades.
Sur les entablements, fleurissent les rinceaux.
«Gloire à toi, Reine des cités, Reine du Monde.
Gloria tibi, caput urbium, caput gentium.
Gloire à toi, Reine des cités, Reine du Monde.
Gloria tibi, caput urbium, caput gentium.
Magna, maxima Roma, potentissima.
Gloria tibi, caput urbium, capit gentium.
Magna, maxima Roma, gloriosissima»

Les Patres ont foulé, ces dalles patinées
Que frappe maintenant, le pas des empereurs.
Le passé rejaillit, des bas-reliefs où vivent
Les combats d'autrefois, les triomphes d'hier
L'ancienne République, et le nouvel Empire
Sagesse du Sénat, prestige des Césars.
Tout porte ici l'empreinte, épousant les époques
La marque de l'Histoire, intaillée, ciselée.
C'est Énée sacrifiant, sur le sol du Latium
La Truie miraculeuse, aux trente porcelets
Rémus et Romulus, tétant l'antique louve
Scipion vainqueur brisant, la puissante Carthage
Le traître Jugurtha, par Sulla terrassé.
Pompée cosmocrator, en sa main tient la Terre.
Voici le fils d'Ancus, passant le Rubicon
Les Parthes à Crassus, remettant les trophées
La Cyprine sacrant, Auguste Imperator
Dea Roma liant, les maux et les fléaux.
Chaque pierre en ce lieu, témoigne d'un exploit
Qui montre l'Énergie, le Travail, le Courage.
«Voilà ce que nos mains, hier ont pu fonder
Par les bras, par le cœur, par l'âme et par l'esprit»
La somptuosité, des nouvelles bâtisses
Laisse entrevoir parfois, pitoyable débris
La muraille d'hier, inutile aujourd'hui
Mais dont le fier vestige, imprégné par l'esprit
Des aïeux qui jadis, avaient pu l'édifier
Regardant les frontons, d'en bas paraissait dire
«Si je ne me dressais, quand le fils d'Hamilcar
Vainqueur passait l'Anio, vos fronts marmoréens
Ne se lèveraient pas, avec autant d'orgueil.
S'il n'y avait pas eu, Coclès et Cloélie
Jamais n'auraient vécu, les Césars, les Augustes»
«Gloire à toi, Reine des cités, Reine du Monde.
Gloria tibi, caput urbium, caput gentium
Gloire à toi, Reine des cités, Reine du Monde»
Se dilatant, se resserrant, s'élargissant
L'immense procession, traverse arcs et fornices
Ponts géants que franchit, ce fleuve triomphal.
Joyaux, perles nacrées, d'un collier minéral
Son fil est Voie sacrée, son fermoir est Forum.
«Gloire à César, gloire à Trajan, gloria, gloria.
Magna, maxima Roma, gloriosissima.
Gloire à César, gloire à Trajan, gloria, gloria»
Près des Rostres enfin, le défilé se groupe.
Les ovations, les cris, de plus en plus grandissent
«Gloire à César, gloire à Trajan, gloria, gloria
Gloria tibi, caput urbium, caput gentium
Gloire à César, gloire à Trajan, gloria, gloria»
Les panneaux, tutili, de plus en plus s'agitent
Les voix de plus en plus, retentissent et grondent
«Gloria tibi, caput urbium, caput gentium
Gloire à César, gloire à Trajan, gloria, gloria»
Remplissant la cité, d'une clameur intense
Qui monte dans l'azur, jusqu'au céleste dôme.
«Gloria tibi, caput urbium, caput gentium
Gloire à toi César, gloire, au plus grand empereur.
Tu vainquis Tibiscum, tu pris Durostorum
Tu soumis Décébale, et tous les chefs barbares.
Gloire à toi, Reine des cités, Reine du Monde
Gloire à toi, Reine des cités, Reine du Monde
Gloire à toi, Reine des cités, Reine du Monde.
Gloria tibi, caput urbium, caput gentium.
Gloire à toi, Reine des cités, Reine du Monde
Gloire à toi, Reine des cités, Reine du Monde.
Gloire à toi, César, gloire, au plus grand empereur.
Gloire à César, gloire à Trajan, gloria, gloria
Tu vainquis Tibiscum, tu pris Durostorum
Tu soumis Décébale, et tous les chefs barbares.
Gloire à toi, Maître des cités, Maître du Monde
Gloire à toi, Reine des cités, Reine du Monde
Gloria tibi, caput urbium, caput gentium.
Gloire à toi, Maître des cités, Maître du Monde
Gloire à toi, Reine des cités, Reine du Monde
Tu vainquis Tibiscum, tu pris Durostorum
Tu soumis Décébale, et tous les chefs barbares.
Gloire à toi, Maître des cités, Maître du Monde
Gloria tibi, caput urbium, caput gentium.
Gloire à toi, Reine des cités, Reine du Monde
Gloria tibi, caput urbium, caput gentium.
Gloire à toi, Reine des cités, Reine du Monde
Lux, Victoria, Triumphus, Apotheosis
Lux, Victoria, Triumphus, Apotheosis.
Gloria tibi, maxima, perennis Roma
Gloria tibi, maxima, perennis Roma.
Roma. Roma. Roma. Roma. Roma. Roma.
Gloria tibi, maxima, perennis Roma
Gloria tibi, maxima, perennis Roma
Gloria tibi, maxima, perennis Roma.
Roma. Roma. Roma. Roma. Roma. Roma.
Roma. Roma. Roma. Roma. Roma. Roma»

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - Éditions Sol'Air - 2007

PAX ROMANA

Ô Rome universelle, ô Rome souveraine
Maîtresse des cités, protectrice des peuples.

Tes voies s'en vont au loin, du centre à l'infini
Via Latina, via Emilia via Flaminia
Vers l'Est ou bien vers l'Ouest, vers le Sud ou le Nord
De vicus en vicus, d'un municipe à l'autre
Coupant centuriations, domaines et provinces.
Les pays sont couverts, par un vaste filet
Dont les quadrivii, sont les solides nœuds
Marqués par un miliaire, ainsi qu'un factionnaire.
Dans les intersections, les carrefours, péages
Se croisent les soldats, rejoignant leurs cohortes
Les equites, les rhedas, les carrucae
De relais en relais, transmettant leurs messages.
Les jantes en airain, heurtent le dur pavé
Dans le choc des sabots, et les cris des auriges
Via Aurelia, via Cassia, via Augustina.

Elles sont les rayons, de l'étoile romaine
Les veines qui charrient, au cœur de la patrie
Le sang vif des légions, dans sa terrèque chair
Via Egnatia, Via Domitia, Via Augusta.
Sous l'ardente chaleur, sous la neige elles vont
Dans le désert brûlant, dans la steppe glaciale.
Par les monts elles vont, par les vallées, coteaux
Par la dense forêt, l'arène désolée
Pour témoigner qu'un jour, des Latins les bâtirent.
Via Salaria, via Limania, via Trajana.

Là-bas près des limes, où disparaît le Monde
Sans répit escadrons, manipules patrouillent.
Là-bas, dans les bastions, les guetteurs attentifs
Ces terrestres vigies, veillant l'Arche de l'Ordre
Qui dérive sans fin, sur la mer Barbarie
Sondent l'espace immense, aux confins des ténèbres
L'hiver, l'été, jour et nuit, inlassablement
Sous le soleil ardent, sous la pâle torchère.
Limes, muraille et rempart, frontière et barrière
De Bretagne en Parthie, de Thrace en Arménie
Déployant ses remblais, ses rampes et talus
Son réseau de stations, de longs retranchements
Hérissé de fortins, forts, castella, burgi
Protégé par les voies, les circonvallations
Fossés, glacis, tours de guet, môles stratégiques
De Grèce en Galatie, d'Égypte en Carmanie.
Limes, dernier bastion, de l'Esprit lumineux
Face à la Nuit sans borne, où règne le Chaos.
Là-bas les Primitifs, tels des bêtes ignorent
La civilisation, flambeau de la Noblesse.
Bientôt les soumettra, l'énergie des légions.
Les indignes tribus, seront au loin chassées.
Les peuples avisés, respectant la Beauté
S'uniront à nos fils, dans la patrie commune
Pour la grande concorde, œcuménique, unique.
Monde, ô parchemin vaste, où chaque insigne inscrit
Le message martial, des senatus-consultes
Par lettres de combats, de sièges et campagnes.
Lui-même l'Ébranleur, n'arrête la conquête.
Mare nostrum, tu n'as, ô Méditerranée
De rive où l'on aborde, une terre étrangère
De province où ne flotte, une aigle victorieuse.

Pendant que les soldats, surveillent dans les tours
Que centurions, prêteurs, questeurs, légats, tribuns
Contiennent de leurs mains, l'effroyable hydre Guerre
Le soc dispensateur, au lieu du glaive brille
Le paisible fermier, disperse la semence
Dans les villas gaiement, les jouvencelles tissent
Les matrones chantant, pétrissent le froment.
La truie Prospérité, mord la hyène Misère.
Le rayonnant Hélios, et Jupiter s'entraident
Pour nourrir les sillons, fécondés par Cérès.
Vénus, Vesta, Minerve, ont supplanté Bellone.

Ô Rome universelle, ô Rome souveraine
Maîtresse des cités, protectrice des peuples.

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - Éditions Sol'Air - 2007

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