SOMMAIRE
LA GLOIRE DES HELLÈNES
SALAMINE
LES GRANDES PANATHÉNÉES
PERICLÈS
L'EMPIRE DE L'ESPRIT
SOLON
PYTHAGORE
SOCRATE
DÉMOCRITE
ARISTOTE
ÉPICURE
DIOGÈNE
ARCHIMÈDE
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007
LA GLOIRE DES HELLÈNES
SALAMINE
Au flanc du mont Parnasse, un homme hirsute court.
Il est Grec - Sa tunique est fendue, lacérée.
Ses jambes sont meurtries, ses bras égratignés.
L'on voit à son épaule, une entaille sanglante
Hâtivement fermée, par une bande en toile.
Rien ne paraît pourtant, le freiner, l'arrêter
Ni la violente pluie, battant contre sa face
Ni rochers anguleux, mâchurant ses talons
Ni taillis épineux, déchirant sa peau nue.
Où va-t-il? d'où vient-il? nul sauf les dieux ne sait.
Tel celui qui franchit, d'un coup les cent vingt stades
Séparant Marathon, de sa ville natale
Sans doute accomplit-il, une urgente mission?
Mais son regard est sombre, et s'il porte un message
Ce ne peut être alors... que celui du malheur.
Non loin soudain résonne, un bruit de galopade.
L'homme aussitôt se jette, en un buisson touffu.
Leur monture au galop, deux cavaliers paraissent.
Leurs jambes sont vêtues, de culottes rayées
Leur buste est protégé, d'un corset rouge et vert.
Le premier dans sa main, dresse une enseigne oblongue.
Mais croyant percevoir, un léger bruissement
Vers le sombre hallier, brusquement ils s'arrêtent.
Souffle coupé, cœur palpitant, l'homme se terre.
Les éclaireurs méfiants, échangent quelques mots
Dans un langage obscur, énigmatique, étrange.
Sûrement pensent-ils, qu'un chien près d'eux a fui.
D'un mouvement rapide, ils pressent leurs cavales.
Circonspect un instant, le Grec reste immobile
Puis s'élance à nouveau, dans la voie libérée.
Malgré la douleur vive, et malgré la tempête
Le coureur haletant, franchit vallées et crêtes.
Le voici traversant, Daulis, œnée. Partout
Dans les rues désertées, règne un mortel silence.
Dans les jardins, partout, dans les prés, les vergers
L'on voit des puits bouchés, des oliviers coupés.
Les temples sont détruits, les maisons dévastées.
L'infatigable Hermès, a fui toute cité.
Déméter généreuse, a quitté les campagnes.
Dieux et mortels chassés, par la calamité
Pour toujours ont laissé, la patrie des Hellènes.
Parvenu sur un mont, l'homme soudain se fige.
Devant son regard s'offre, une immense étendue
La mer, plaine liquide, effrayante et mouvante.
Son regard scrute, anxieux, le rivage lointain.
Sous la terne clarté, du jour qui s'évanouit
Vaguement se dessine, un liseré mouvant.
Des formes effilées, sur le bord se profilent.
N'est-ce pas un troupeau, de licornes couchées
Montrant leur svelte port, aux courbes élégantes
Leurs joues galbées de bois, leur corne aiguë d'airain
Leur nasal vernissé, leur œil noir d'antimoine?
C'est ainsi qu'apparaît, une flotte au mouillage.
Les coques flanc sur flanc, devant la rive gisent.
Parmi les mâts dressés, les gréements s'entremêlent
Comme si patiemment, une araignée géante
Dans la profonde rade, avait tendu sa toile
Sur les ramages nus, d'une étrange forêt.
Seules abandonnées, parmi les éléments
S'accrochant par leur ancre, et tirant leurs amarres
Les nefs bravent pourtant, le Notos déchaîné.
Les carènes tordues, violemment s'entrechoquent.
Les proues se heurtant crient, les vergues pliées craquent.
L'on croirait que résonne... le fracas d'un combat.
L'attelage divin, du flamboyant Phœbos
Dès lors s'est abîmé, dans les inféconds flots.
Mer, terre et cieux profonds, tout devient ténébreux
Hors tout près de la grève, une baraque en ruine.
Par ses bastaings disjoints, scintillent faiblement
Des rayons vacillants, lueur pâle, incertaine
Dans cette horrible nuit, de peur et d'épouvante.
L'homme voit la clarté. Vite il file vers elle.
*
Pendant ce temps, là-bas, au fond de la cabane
Sur des panneaux branlants, à la hâte assemblés
Tribune de fortune, où des lampes flamboient
Se trouvent réunis, les stratèges hellènes.
De Sparte en premier vient, le prudent Eurybiade.
Vingt nefs aux bons gaillards, sont par lui réunies
Pour expulser le Perse, en dehors de sa terre.
Mænycios, fils d'Alcon, le héros magnanime
Guide au combat les gens, de la verte Sycione.
Le Barbare a détruit, la ville qu'il chérit
Mais oubliant ses pleurs, il ne songe qu'à vaincre.
Pour terrasser le Mède, il apporte aux Alliés
Dix-neuf solides nefs, au tranchant éperon.
Lycinos arrivé, de la brune Épidaure
Mène avec lui dix nefs, à la gracile coque.
De Corinthe rocheuse, Adimante est venu
Pour commander cent nefs, à la profonde étrave.
De Trézène fleurie, pourpris de la Semeuse
Voici Podonamis, le glorieux pasteur d'hommes.
Cinq nefs sont avec lui, prêtes à la mêlée.
Thémistocle envoyé, par Athènes puissante
Jette dans le combat, cent vingt nefs redoutables.
Polycritos d'Égine, assaillie par les vents
Conduit soixante nefs, à la bonne carène.
Le Barbare a détruit, la ville qu'il chérit
Mais oubliant ses pleurs, il ne songe qu'à vaincre.
Phérinée d'Ampracios, riche en brebis laiteuses
De sept nefs calfatées, grossit l'énorme flotte.
Polès vient de Naxos, fertile en belles grappes.
Là, jadis une Argienne, au bord des flots amers
Capturée violemment, par de vils Sidoniens
Lors que dans l'archipel, un jour ils firent halte
Fut sauvée du péril, par un hardi marin.
L'homme fut son époux. De leurs amours naquirent
Le divin Polydor, et le peuple nombreux.
Pour la victoire il offre, aux Alliés réunis
Le soutien de trois nefs, à la quille bien ferme.
De la rouge Érétrie, l'intrépide Cétos
Vient d'équiper six nefs, au mât bien emplanté.
De Cos Protis conduit, ses huit pentécontores.
De Calchis Pantinos, cher à Poséidon
Présente vingt-huit nefs, aux flancs vermillonnés.
De la sainte Mélos, dominant les Cyclades
Nælès envoie deux nefs, solidement gréées.
Le Barbare a détruit, la ville qu'il chérit
Mais oubliant ses pleurs, il ne songe qu'à vaincre.
Le Sympharide Althée, de l'aimable Cytnos
Réunit douze nefs, pour défendre sa terre.
Dénès, fils de Nétos, commande vingt-huit nefs
De la vaste Mégare, aux superbes demeures.
Démarès de Céos, faste en douces colombes
Vient aligner cinq nefs, à la proue mordorée.
Ils tiennent en leurs mains, le dernier espoir grec.
Mais tout semble perdu. Le courroux du Cronide
Libéré, déchaîné, sur la rade s'abat.
La fragile masure, est battue par l'orage.
Les bastaings des murs crient, les pannes du toit geignent.
Naïades effrayées, les rutilantes lampes
Hérissent leurs cheveux, de flamme rousse et blonde
Prolongeant leur visage, en céramique brune.
Leur pointe aiguë se tord, s'allongeant, tressaillant
Sous la terrible voix, de Zeus, le porte-égide
Lors que plaintivement, gémit la courte mèche.
Les stratèges inquiets, longuement s'interrogent.
Doit-on précipiter, l'affrontement final?
Doit-on rejoindre l'Isthme, en protégeant les nefs
Sauver le continent, ou le Péloponèse?
L'un des hommes pourtant, comme à regret se lève.
C'est l'amiral en chef, Eurybiade lui-même.
Cependant au dehors, un tumulte résonne.
Dans la salle apparaît, un hoplite en armure
«Stratège, un homme est là, qui vient des Thermopyles»
«Qu'il pénètre à l'instant» commande le Spartiate.
Le messager surgit, et s'affala soudain.
Tremblant de tout son corps, il ne pouvait parler.
Son effrayant regard, beaucoup plus que sa langue
Disait la tragédie, qu'elle révélerait.
Tous alors sont figés, comme devant Gorgone.
Sa bouche cependant, laisse échapper ces mots
«Je les ai vus... je les ai vus... las, tous périr...
Spectacle terrifiant, sublime, épouvantable
Je les ai vus lutter, sans fléchir, sans faiblir
Tous emportés, détruits... par les rais de la mort
Je les ai vus lutter, sans plier, sans gémir.
Les traits de l'ennemi, devenaient si nombreux
Qu'ils recouvraient de nuit, le champ de la bataille.
Je les ai vus tomber, au milieu des rochers»
L'homme se lamenta, puis se calmant il dit
«Sur nos guerriers fougueux, barrant le défilé
Xerxès en vain lança, trois, dix, vingt, cent myriades
Les Cissiens batailleurs, mais les Grecs les matèrent.
Les Syriens querelleurs, mais les Grecs les matèrent.
Les Caspiens belliqueux, mais les Grecs les matèrent.
Les Mysiens courageux, mais les Grecs les matèrent.
Puis le Roi fit masser, les hardis Immortels
Braves qui jusque là, devant rien ne pliaient
Mais fermement encor, les Grecs les repoussèrent.
Le matin cependant, le devin Mégistias
Dans le foie d'un veau pur, augura notre perte.
L'ennemi dirigé, par Éphialte le traître
Sur la voie d'Anopée, contourne la montagne.
Léonidas alors, constatant la défaite
Renvoie tous les Alliés, vers les camps protégés
Pour conserver trois cents, de ses meilleurs hoplites.
Priant Tritogenia, sans peur ils attaquèrent.
Trois jours comme trois nuits, sans repos, sans répit
Tous ont bravé la Mort, de leurs mains, de leurs dents
Jusqu'à rougir de sang, le sol de leurs aïeux»
Le désarroi minait, les visages hagards.
Nul homme ne savait, que penser ni que faire.
Le messager cita, les villes investies.
Les chefs désemparés, dont il nommait la ville
Baissaient leur pâle front, malheureux, douloureux
Comme si les perçait, un invisible trait.
La face d'Eurybiade, a blêmi telle un spectre.
Ne va-t-il s'écrouler? Ne va-t-il fondre en larmes?
Tous effrayés soudain, silencieux, le contemplent.
Cependant il se lève, et calmement prononce
« Cours vite, ô messager, prévenir les éphores
Que leurs braves sont morts, ayant suivi leurs ordres»
L'homme à ces mots sortit,
puis disparut dans l'ombre.
Puis le Spartiate dit, s'adressant au Conseil
«Probablement Alliés, apparaît superflu
D'exposer en détail, sous quel jour se présentent
La fortune du Grec, la fortune du Perse.
Désormais les Dix Mille, ont vaincu les Trois Cents
La traîtrise eut raison, de l'héroïsme grec.
L'Euripe a vu passer, la marée des Barbares.
Nous voici désormais, devant un choix terrible.
Devons-nous persister, à braver l'ennemi?
Devons-nous aux Destins, plier nos volontés?
Nous faut-il accepter, la capitulation?
Je laisse le dilemme, en délibération.
Puissent dicter les dieux, le meilleur des partis»
Lors un chuchotement, envahit l'assistance.
Les regards sont tendus, les voix sont hésitantes.
L'on entend prononcer, les tragiques propos
De reddition, débâcle, échec, désolation.
Thémistocle à ces mots, brûle d'intervenir
Cependant il patiente, en freinant son ardeur.
Le débat devient rude, il ne sera facile
De pousser au combat, les Péloponésiens.
Mais il est mieux d'attendre, un moment favorable
Pour ainsi réfuter, leurs meilleurs arguments.
C'est le fier Corinthien, qui se lève, Adimante
Soucieux de préserver, la survie de sa race
«Non, l'instant n'est pas grave, Alliés, il est funeste.
Las, notre position, n'est seulement tragique
Mais bien désespérée, fatale, irrémédiable.
Notre héraut parti, vers la puissante Argos
Revient sans le soutien, de leurs nombreuses nefs.
La boulé de Corcyre, a choisi la prudence.
L'impétueux Gélon, tyran de Syracuse
Renvoie notre émissaire, en guise de réponse.
La Grèce est une épave, éclatée, fractionnée.
Tout n'est plus que débris, chez les fiers Éacides.
Tout n'est plus que monceaux, chez les Alcménoïdes.
Le pays de Cécrops, est aujourd'hui rasé.
Croyez-vous terrasser, le fils d'Achémenès
Quand la vierge aux yeux pers, a laissé le combat?
Des lattes en pin noir, autant qu'un glaive en bronze
Ne peuvent protéger, le sol de nos aïeux.
Non, les remparts de bois, aux courroux des Borées
Ne sauraient égaler, nos murailles de pierre.
Quant à l'adverse flotte, emmenée contre nous
Si jamais j'épelais, ses nombreux contingents
L'aube viendrait avant, que j'aie cité le tiers.
Ce n'est pas, sachez-le, sans peine et sans tristesse
Que j'ai dû préférer, la capitulation
Mais pour sauver encor, ce qui n'est pas détruit.
Nous à jamais noyés, dans la mêlée sauvage
Songez à nos enfants, qui n'auront plus de père.
Non, ce n'est pour sauver, nos patries investies
Que nous allons parer, nos impuissants vaisseaux
Mais pour nous condamner, à la déportation.
Chaque glaive élevé, contre le Roi des rois
Deviendra fouet cruel, pour nos fils, pour nos filles.
Devons-nous sans nul but, nous sacrifier ainsi
Par un combat superbe, holocauste grandiose?
Les héros que Minos, au fond de l'Hadès guide
Jalousent l'humble sort, de l'esclave soumis.
Plus que toi, Liberté, la Vie demeure un bien.
Plus rien ne le peut rendre, à celui qui le perd.
Ajax, le Télamide, un jour d'ici partit
Conquérir une ville, au-delà des flots verts.
Toujours il était dit, qu'Ilion battue des vents
Tomberait sous les coups, des Pélasges hardis.
Mais le vieux Priam, sourd, aux messages divins
Sur le front envoya, les bouillants Dardanides
Vaine témérité, qui perdit tous ses fils.
Le feu rasa bientôt, la cité de Phœbos.
L'Histoire ainsi varie. L'Asie crie sa vengeance.
La Sagesse voudrait, qu'aux Destins l'on se plie.
Suivons donc les avis, de l'oracle delphique.
N'imitons surtout pas, la folie des Troyens»
Un silence pesant, plane sur le Conseil.
Puis fusent des propos. L'on approuve, on questionne.
Cependant au dehors, la tempête redouble
Sur les nefs projetant, des trombes gigantesques.
L'on avait colmaté, les sabords par l'étoupe
Recouvert par des peaux, l'espace entre les mâts
Pour que soient protégés, les hommes d'équipage.
Morphée répand sur eux, le sommeil bienfaisant.
Mais pendant que les chefs, décident leur destin
Pas un ne sait encor, s'il devra se lever
Pour le combat glorieux, ou la honteuse paix.
Tout paraît assaillir, la malheureuse Hellade
Rocher déshérité, menacé, disloqué
La mer sans fond jetant, les bataillons des vagues
La montagne agitant, les armées des forêts
Le ciel amoncelant, sa flotte de nuées.
Zeus et Poséidon, semblent unir leurs forces
Pour démembrer la Grèce, et dissoudre sa terre.
La baraque de bois, au bord de la jetée
Paraît dans la bourrasque, une épave perdue
Que le noir flot assaille, avant de l'abîmer.
L'assemblée cependant, s'égare en propos vains.
L'avis du Corinthien, remporte l'adhésion
Mais vers la droite au fond, quelques protestations
Chez les Continentaux, confusément émergent.
C'est le moment propice - Thémistocle se lève.
On croirait un rempart, solide, inébranlable
De sage autorité, de paisible puissance.
Tous ont plaisir à voir, son assurance calme.
C'est une digue, un môle, une falaise, un roc.
Sur lui, vents courroucés, flots déchaînés, vaincus
Se brisent devenant, dociles serviteurs.
Son large front paraît, une muraille abrupte
Qui pourrait démembrer, les nefs de l'ennemi.
Son œil vif, éclatant, brille dans les ténèbres
Fanaux pour le navire, égaré sur le gouffre.
Sa formidable voix, dompte l'Auster qui gronde.
Les ouragans mêlés, s'apaisent en sa barbe
L'Euros est arrêté, par ses denses cheveux.
S'il tenait le trident, l'on eût dit l'Ébranleur.
Il ne fut point nommé, l'amiral des Alliés
Sa patrie n'étant pas, en hommes dominante.
De même Achille cède, à l'Atride sa place.
Mais c'est en lui que vit, que palpite l'armée.
Dans le combat c'est lui, que suivent les marins.
Il invoqua son dieu, Poséidon Sauveur
Puis clama ces propos, au Conseil attentif.
«Ô fils de Zeus, Hellènes glorieux, courageux
Que j'entends ce jour-ci, de paroles amères.
Que je ressens de honte, en pensant à nos pères
Sacrifiés autrefois, pour sauver nos patries.
Nous devrions quitter, nos foyers et la Grèce?
Quoi, nous devrions fuir, aux confins de la Terre.
Quoi, tant d'espoirs, de peine, et tant de sacrifices
Consentis vainement, pour une reddition?
Quoi, tout l'or du Laurion, pour monter nos vaisseaux
Toute notre énergie, toutes nos possessions
Tous nos vaillants efforts, de pénibles manœuvres
Pour aujourd'hui céder, sans tenter la victoire.
Si revenait à nous, le fier Léonidas
Que nous pousserait-il, à choisir en cette heure?
Ne croyez-vous plutôt, qu'entendant ces propos
Contre nous il conserve, un éternel reproche?
Voilà ce qu'il dirait "C'est pour cette infamie
Que trois jours et trois nuits, condamnés à mourir
Dans le fatal désert, là-bas aux Thermopyles
Surpassant plus encor, les humaines limites
Vainement nous luttions, sans l'espoir d'un soutien
Hors l'image adorée, de Pallas Athéna"
Voulez-vous donc trahir, la cause des Hellènes?
Voulez-vous donc plus tard, comme les Béotiens
Dernière ignominie, payer la dîme à Delphes
Pour avoir aux hérauts, donné la terre et l'eau?
Sommes-nous bien des Grecs, ou ne le sommes-nous?
Sommes-nous peuple uni, par la race et le sang
Lié par notre langue, ainsi qu'un miel sonore?
Sinon comme un jour dit, le Roi devant Argos
Ne constituons-nous, qu'amas de solitudes?
Soit, approuvez l'avis, mais niant vos aïeux
Ne vous prétendez plus, Achéens, Danaens
Ne vous prétendez plus, rejetons du Cronide
Car ils sont des milliers, parmi nos combattants
Qui vous diraient "Mourir, plutôt que de nous rendre
Plutôt périr glorieux, que vivre dans l'opprobre"
Nous qui sommes leurs chefs, qui dès lors devrions
Leur proposer l'honneur, la bravoure en exemple
Nous leur demanderions, d'éviter la bataille?
Dites-leur, dites-leur, si tel est votre vœu
Mais souffrez que près d'eux, je n'apparaisse point
Ma bouche ne saurait, édicter de tels ordres
Sans que je ne ressente, à mon front la vergogne.
Athène est dévastée, nos villes sont détruites
Mais dans l'adversité, la valeur se réveille.
C'est dans l'épaisse nuit, d'infortune et malheur
Que patiemment s'allume, un flambeau victorieux.
Les autels de nos dieux, violés, anéantis
Réclament de leurs fils, un éclatant sursaut.
Nous devons sans tarder, invoquer Némésis.
La Grèce tout entière, est saisie d'un grand souffle.
Dans chaque région, chaque foyer, chaque ville
Je le sens qui nous dit "Le Perse doit partir".
Nos patries enchaînées, seront à nouveau libres
Nous le voulons, nous le pouvons, nous le devons.
J'entends monter la voix, de quarante mille hommes.
C'est un fracas pareil, à trente chars de guerre.
C'est un cri plus violent, que l'Iacchos dionysien.
Je le sens palpiter, je le sens frissonner.
C'est une intense force, élevant notre peuple.
C'est un élan puissant, une ardeur indomptable.
Voyez, seuls nous étions, là-bas près des Aphètes
Mais à Trézène alors, sans demander secours
Trente vaisseaux nouveaux, ont grossi notre flotte.
Nous fûmes quatre cents, devant le cap Sounion.
Ceux-là sont arrivés, d'Ampracios, de Leucade.
Ceux-là de Naxos, de Mélos, de Myconos.
L'on en vit arriver, des lointaines Thesprotes.
Nos pleurs souvenez-vous, coulaient en les voyant.
N'y a-t-il un appel, grandiose, immense, inouï
Qui les fit se lever, pour mettre un jour la voile?
Quatre cents nefs sont là, pour la bataille ardente
Prêtes à fracasser, les
coques ennemies
De leur éperon vif, redoutable, imparable.
Cent mille hommes sont là, n'attendant pour agir
Que le son d'une flûte, et l'éclat des trompettes.
Vous dites cependant "Comment vaincre un tel nombre?
Pour les mille vaisseaux, dont l'ennemi dispose
Quel danger constituent, nos misérables nefs?"
Mais sachez que la rade, encerclera les Perses.
Les écueils de la baie, deviendront nos alliés
Gênant le déploiement, des unités royales
Car la terre elle-même, ici combat pour nous.
Pourriez-vous affirmer, fils d'Héraklès divin
Qu'un seul des vaisseaux grecs, vaut un vaisseau barbare?
Non, car il en vaut trois, car il en vaut cinq, dix.
Pourriez-vous affirmer, qu'un Grec vaut un Barbare?
Non, car il en vaut trois, car il en vaut cinq, dix.
Et n'est-ce pas folie, d'interpréter l'oracle
De prétendre percer, les immortels desseins?
Qui pourrait affirmer, connaître les Destins?
Lorsque pour Marathon, Miltiade arma nos braves
Qui de nous eût prédit, la défaite des Mèdes?
Poséidon Sauveur, exauça nos prières
Dressant contre leurs nefs, ses chevaux écumeux.
Les pentes de l'Athos, en portent les stigmates.
La pointe de Sépias, montre encor les épaves
Brisées, déchiquetées, par le souffle d'Éole.
Généreux Ébranleur, accorde-nous ton aide
Que tu nous as déjà, sans compter prodiguée.
Maintenant que Pallas, désormais impuissante
Ne saurait nous aider, sur la mer infinie
Rattrape ce flambeau, qu'a dû lâcher son poing.
Mène pour le combat, notre flotte invincible.
Par malheur si jamais, nous devions renoncer
Nous, les fils de Thésée, refuserions le joug.
Quittant la rive grecque, avec notre famille
Comme les Phocéens, qui jadis embarquèrent
Vers le palais d'Hélios, dans leurs pentécontores
Nous mettrions le cap, vers la haute Siris.
Le sort nous la promet. Les devins ont prédit
Qu'un jour proche ou lointain, nous devrons l'habiter.
Mais nous remporterons, une victoire immense.
Bientôt retentira, le péan du triomphe»
L'Athénien se rassit, la salle était debout.
L'enthousiasme entraînait, l'adhésion des stratèges.
Cependant quelques-uns, pèsent les arguments.
Puis le doute à nouveau, plane sur le Conseil.
«Que l'on procède au vote» proclame l'amiral.
«C'est la majorité, qui fixera le sort.
Ma voix pourra peser, en cas d'égalité.
Voilà, nous sommes seize - Qui tente la victoire?»
Lors quatre mains tendues, spontanément se lèvent
Pour le combat, pour la résistance... pour l'espoir.
Mais c'est insuffisant, pour emporter le vote.
Les traits de l'Athénien, d'un coup se décomposent.
Malheur, ç'en est fini. La Grèce est vaincue... Non
Car se lève une main... puis une autre, une encor.
La froide sueur coule, au front de Thémistocle.
Rien qu'une voix manque, une voix, rien qu'une voix
Pour modifier l'Histoire, et changer le futur
Sceller, bouleverser, l'humaine destinée.
Les bouches pétrifiées, dès lors sont impuissantes.
Le regard exprimant, avec plus d'acuité
Les propos impérieux, qu'il ne faut prononcer
Parle en silence, appelle, implore ou bien supplie.
D'une seconde à l'autre, un geste d'Eurybiade
Peut dénombrer les voix, et perdre la patrie.
Mais sûrement un dieu, le retient malgré lui.
Quelle main s'offrira, pour délivrer la Grèce?
Pour infléchir le sort, une voix suffirait.
L'attente est douloureuse, atroce, intolérable.
Chaque instant qui s'écoule, est une éternité.
Mais la voici, miracle, Adimante lui-même
Permet aux Achéens, de saisir la victoire.
N'est-ce Athéna plutôt, se masquant en sa forme
Pour abuser les Grecs, malgré le Corinthien?
Laissant tomber son bras, dignement Thémistocle
Par ces termes s'adresse, à l'amiral en chef
«Notre destin dépend, de toi seul, Eurybiade.
Tu peux comme le fit, Callimaque autrefois
Soumettre nos patries, ou bien les délivrer»
«Tous à vos contingents. Que le combat s'engage»
Des applaudissements, de tous côtés fusèrent.
Quand sortant de l'abri, les stratèges parurent
L'orage avait cessé, le vent s'était calmé.
Perçant l'arc éployé, d'Iris la Messagère
Le soleil se levait, sur la Grèce éternelle.
Comme pris en un piège, avançaient dans la baie
Les deux mille vaisseaux, des Mèdes et des Perses.
L'équipage déjà, sur chaque nef s'active.
Le porte-flambeau tend, l'écarlate drapeau
Transmettant les signaux, que dit le kubernète
Seul maître du vaisseau, juste après l'Ébranleur.
Glaives et boucliers, aux guiches sont liés.
Le proreos, devant, surveille les agrès.
L'on dénoue les grappins, l'on arrache l'amarre.
L'on dégage la quille, égratignant le fond.
Puis le pentécontarque, officier aguerri
Pose les provisions, dans la cambuse étroite.
Le keleustès debout, clame aux gabiers les ordres.
Sur les bancs entassés, les rameurs énergiques
Thalamites en bas, zygites et thranites
Se placent lestement, au long des trois étages.
Puis le triélourès, la gorge déployée
De sa flûte au son clair, indique la cadence.
Poussant les avirons, les cent marins d'un coup
Font mouvoir le vaisseau, qui file puissamment.
Le péan victorieux, s'élève de la baie
«Fils des Grecs valeureux, délivrez la patrie
Défendez vos enfants, défendez vos épouses.
Reprenez vaillamment, les temples de vos dieux
Les tombeaux des aïeux. C'est la suprême lutte»
Sur les bords de la baie, les voix se répercutent
Résonnent décuplées, en immense clameur.
«Fils des Grecs valeureux, délivrez la patrie
Défendez vos enfants, défendez vos épouses»
La rade alors paraît, un grandiose Odéon
Le théâtre où se joue, l'humaine tragédie
Comme une formidable, et sombre naumachie.
Les chaos de granit, sont de géants gradins
Pour les dieux attentifs, spectateurs invisibles
«Fils des Grecs valeureux, délivrez la patrie
Défendez vos enfants, défendez vos épouses»
La rumeur déjà vient, jusqu'au neigeux Olympe
Coule dans les vallées, du Sperchios, du Pénée
Franchit le Cithéron, l'Othrys et le Parnasse
Puis traverse la Phtie, parcourt la Thessalie...
«Fils des Grecs valeureux, délivrez la patrie...»
...Fond sur la mer Égée, sur la mer Saronique...
«Défendez vos enfants, défendez vos épouses...»
...Retentit dans la nef, du Parthénon violé
Pendant que fuit le Perse, à travers la cité
Puis vers Delphe interrompt, le chant de la Pythie
Vers Corinthe secoue, le bosquet de Cynthie
Monte jusqu'à Dodone, au sommet de l'Épire.
Longuement en frémit, le Chêne millénaire
Devant le prêtre ému, par ce prodige inouï.
De Céos, Mélos, d'Égine, Argos, Délos, Thèbes
D'Ambracios, Calydon, Thénos, Andros, Théra
De Milet, Patmos, Chios, Lesbos, Samos, Éphèse
Les femmes entendant, son message lyrique
Sur le seuil des maisons, prient le fils de Rhéa.
«Poséidon Sauveur, protège nos cités
Protège nos enfants, protège nos époux»
Fatale Salamine, ô baie providentielle
De ton brûlot naîtra, victoire ou bien défaite.
*
Les navales armées, se lancent à l'assaut.
Là-bas, vers l'occident, la rive éleusinienne
Viennent les Athéniens, devant les Phéniciens.
Vers le port du Pirée, sur le bord opposé
Les Cariens se déploient, en face des Spartiates.
Pendant que ceux d'Égine, au centre sont rangés
Contre les Syriens, les Moshiens, les Égyptiens.
Les souples avirons, plongent dans l'eau sonore.
L'espace entre les nefs, lentement diminue
Sous la vive impulsion, des rameurs endurants.
Deux stades les séparent - Voici qu'elles s'affrontent.
Vont-elles d'un seul coup, se percuter, sombrer?
Non... car elles se croisent... chacune manœuvrant
Tourne pour attaquer, une poupe ennemie.
Tout se fond, tout se mêle, un tumulte s'élève
De clameurs, d'exhortations, de gémissements.
Et se trouve engagé, depuis que sur mer l'Homme
S'adonne aux travaux noirs, d'Arès le meurtrier
Le duel comme jamais, l'on en vit dans l'Histoire.
Les animaux de proue, furieusement se chargent.
Les piques d'abordage, agrippent les tillacs.
Les éperons de fer, s'accrochent aux carènes.
L'on croirait que levant, leur gueule gigantesque
Devant chaque trière, au moment du combat
La cavale hennit, le sanglier mugit.
Les deux yeux protecteurs, aux pupilles flambantes
Dardent vers l'ennemi, leurs terribles regards.
Les monstres de sapin, se défient, se provoquent.
Certains meurtris, blessés, d'une avarie mortelle
Sont happés, avalés, par les vagues voraces
Meute avide aux aguets, de faméliques hyènes
Qui ne se rassasient, de sanglantes carcasses.
Les vaisseaux des Alliés, bientôt percent le centre
De leur assaut brisant, les contingents adverses.
Là, Polycritos, fils de Ménès, l'Éginète
Par sa haute valeur, domine les champions.
Le voici qui s'attaque, à la nef cilicienne
Menée par Syennesis, orosange du Roi.
S'étant croisées déjà, s'approchent les trières.
Là, debout sur le pont, le porte-voix en main
Le Grec aussitôt clame, un ordre au kekeustès
Qui de son buccin jette, un appel nasillard.
Brusquement à babord, les rames sont levées
Cependant qu'à tribord, on les tire en forçant.
L'espace d'un instant, le vaisseau d'un coup vire.
L'équipage reprend, la cadence initiale.
Chacun précisément, parfaitement, connaît
Le geste que sans faille, il doit exécuter.
Nul choc ne s'est produit, pas une seule erreur
Ne fausse la manœuvre, ou ne la ralentit.
L'éperon bientôt fend, la proue de l'ennemi.
C'est alors qu'à nouveau, sur un signal inverse
Les rameurs arc-boutés, dans le sens opposé
D'un gigantesque effort, dégagent le navire.
Puis fuse un cri de joie. Tous en chœur applaudissent
Pendant que l'amer flot, engloutit la nef perse
Dans sa coque emportant, ses marins intrépides.
Chacun d'eux vainement, tente de s'échapper
Mais pour braves qu'ils sont, les emporte la Moire.
Jamais ils ne verront, leur cher pays natal
Ni le foyer chéri, qui vit leurs premiers pas
Ni le fidèle chien, qui sur le seuil les guette
Ni leurs jeunes bambins, ni le dernier enfant
Qu'après le grand départ, leur épouse engendra.
Mais à peine les Grecs, reprennent leur allure
Que sur leur droite ici, fonce un vaisseau lycien.
Grisés par leur victoire, ils ne l'ont aperçu.
De leur bouche s'échappe, un hurlement d'horreur.
L'éperon flamboyant, grossit de plus en plus
S'enfle de plus en plus... devient terrible, énorme.
Rien, plus rien désormais, ne le peut arrêter.
Puis un craquement sec, tout d'un coup retentit.
La nef est secouée, de brusques tremblements.
Le tumultueux flot, dans l'avarie s'engouffre.
Le gaillard et la proue, s'enfoncent lentement.
Le charpentier de bord, cherche en vain son étoupe.
Les gabiers vainement, écopent l'eau qui monte.
La Danaïde ainsi, dans les Enfers s'épuise.
Les marins terrifiés, abandonnent leur siège.
Pourtant comme l'éclair, saisi d'une pensée
Le fier Polycritos, clame aux Grecs horrifiés
«Les armes tout d'abord, et gagnez le tillac»
Malgré la peur intense, on décroche son glaive
Puis l'on prend les carquois, l'on ramasse les arcs.
Vers le pont l'on accourt, sans perdre un seul instant.
L'onde en ses traîtres bras, agrippe les guerriers.
Certains par malheur choient... Leur vie s'achève ainsi.
L'un d'eux contre le mât, se fracasse la tête.
Jamais il ne verra, son île tant chérie.
Vainement l'attendront, ses vieux parents inquiets
Ne sachant le malheur, que subit leur enfant.
Mais un autre est lié, par les agrès perfides.
Voyant sa perte il prie, l'Archer, fils de Léto
Mais le dieu sans pitié, ne daigne l'écouter.
Le sombre Aïdoné, l'entraîne en son palais.
Par-dessus bord un autre, a chuté dans les vagues.
Lui non plus ne verra, demain la vaste Égine.
Les autres cependant, ont gagné le tillac
La partie du vaisseau, qui n'est point submergée.
Tout semble fini, perdu... mais peut-être non.
Sans perdre un seul instant, chacun prend une flèche
Bande son puissant arc, fixe un dard à sa hampe.
Les traits pleuvent bientôt, sur les guerriers lyciens
Qui se croyaient vainqueurs, heureux de leur victoire.
Les hommes transpercés, tombent à la renverse
Dans le gouffre marin, qui les happe aussitôt.
Les Grecs nagent alors, vers la galiote adverse
Puis courageusement, ils s'accrochent aux rames
Prennent d'assaut la coque, et montent sur le pont.
Les fiers lionceaux de même, attaquent le taureau
Montant sur l'échine, agriffant le dos, la croupe
Puis vers le tendre cou, se hissant pour l'occire.
Prodige inconcevable, inespérée fortune
Les voici dans la nef, qui venait de les vaincre.
Mais à travers la baie, ils reprennent leur chasse
Car un vaisseau mysien, devant eux apparaît...
Cependant près de là, d'un contingent royal
Voguant avec hardiesse, avance une trière.
Cimier flamboyant, cheveux au vent, sur la proue
Se détache une fille, au visage farouche
La belle Artémisia , reine d'Halicarnasse.
Bien qu'elle soit hellène, elle soutient Xerxès
Depuis longtemps sa ville, est soumise à la Perse.
Déjà sa nef a pris, deux vaisseaux corinthiens
Mais les fougueux Naxiens, la prennent à revers.
Le fier Antynicios, cher à Poséidon
Se prépare à percer, un navire à l'écart.
C'est l'Ébranleur du Sol, qui veille à sa trière.
Sa proie dorénavant, ne lui peut échapper.
La Reine au désarroi, maudit son impuissance.
Que tenter de si loin? Que faut-il essayer?
D'un mouvement rapide, elle brandit son arc
Priant la Chasseresse, afin de réussir.
La déesse l'écoute, à sa droite invisible.
D'une main lestement, elle saisit le trait
Pour l'enficher d'un coup, dans le cœur du Naxien.
Le voici qui s'écroule, au milieu de sa nef.
Dans son regard absent, un crêpe noir s'étend.
Ses marins consternés, tous amèrement pleurent
Sur le tillac gisant, leur chef aimé qui meurt.
Sans mollir cependant, le kubernète adverse
Fait alors volte-face, et présente sa proue.
Le tranchant éperon, perce le vaisseau grec
Malgré Poséidon, qui dirigeait sa course.
Le dieu contre la Vierge, en garde un vif courroux.
Nul doute sans tarder, il va se venger d'elle.
Près de là par hasard, passe un autre navire.
C'est le hardi Phyallos, qui le mène au combat
Lui qui fut le vainqueur, trois fois des jeux pythiques.
Le puissant Ébranleur, en timonier changé
De sa poigne saisit, les rames-gouvernail
Puis il conduit la nef, vers celle de la Reine.
Soudain le héros grec, aperçoit la guerrière.
Sa tête est mise à prix, qu'elle soit morte ou vive.
Le cœur du fier athlète, en sa poitrine bat.
C'est l'instant de tenter, la manœuvre d'approche.
Flanc contre flanc déjà, les deux nefs se rejoignent.
La vive Artémisia, n'a pas vu l'ennemi
Qu'à son regard le dieu, par un voile a masqué.
Les piques à l'avant, s'accrochent au plat-bord.
Les gaffes rainurées, se fichent dans la coque.
La nef est cramponnée. Le pêcheur avisé
Pareillement capture, une morue ferrée.
C'est en vain qu'elle tire, en vain qu'elle s'épuise.
La voilà bientôt prise, et bientôt pourfendue.
«Vaut-il mieux s'éloigner?» s'interroge la Reine
«Brusquement augmenter, la cadence des rames?
Ne vaut-il mieux livrer, le combat maintenant?»
Mais c'est la peur enfin, qui décide pour elle.
D'un geste elle demande, aux rameurs d'activer.
Hélas, funeste erreur. L'étreinte se renforce.
Les Grecs font irruption, brandissant leur épée.
Des hurlements aigus, fusent de tous côtés.
Les combattants surpris, abandonnent leur siège.
Pourtant la veille ils ont, pour l'Assembleur des nues
Sacrifié deux taureaux, et deux génisses blanches
Mais le dieu reste sourd, au malheur qui les brise
Pour braves qu'ils étaient, les entraîne la Moire.
La Reine Artémisia, vainement s'égosille.
L'équipage affolé, n'obéit qu'à Panique.
La voici dans la nef, kubernète insensé
Monstre à la face blême, au front glacé, livide
Modifiant les signaux, criant des ordres fous.
Là, de son promontoire, à la base du mât
Comme saisi d'un coup, par un noir cauchemar
Le frêle porte-enseigne, assiste à ce carnage.
L'indomptable terreur, lui hérisse les mèches
Dilate sa pupille, et déforme sa bouche
Sans que nul son pourtant, de son gosier ne sorte.
L'on ne peut l'immoler, cependant il veut fuir.
La tremblante déesse, Épouvante le tient.
De ses bras elle tire, énergie, volonté
Retient le souffle mort, en sa poitrine vide
Garrotte ses poignets, par d'invisibles fils.
Sa main laisse tomber, l'enseigne protectrice.
Le voici maintenant, pétrifié, défaillant.
C'est un candide éphèbe, à l'âge encor charmant
Qui voit la barbe fine, affleurer l'épiderme.
Las, au chant du syrinx, il gardait ses brebis
Dans les paisibles vaux, là-bas, non loin de Cnide.
Maintenant le voici, dans la mêlée furieuse.
Mais un guerrier le voit. D'un geste impétueux
L'assaillant plonge un glaive, en son cou vulnérable.
Sans la moindre pitié, pour sa jeunesse tendre
Le sombre Aïdoné, l'emporte en son palais.
De toute son ardeur, Phyallos gagne la proue.
Ce n'est pas vainement, qu'il a quitté Crotone
Pour allouer aux Grecs, la nef de la cité
Car il en reviendra, glorifié pour toujours.
La belliqueuse reine, essaie de l'affronter.
Sa tunique de pourpre, est tout imprégnée d'eau
Son visage aspergé, par les éclaboussures.
L'on croirait voir, féroce, une lionne en colère.
De sa puissante lance, elle ajuste le Grec
Cependant l'Ébranleur, en dévie le trajet
Malgré l'envie qu'elle a, de se nourrir de chair.
La pointe redoutable, au pied du mât se plante.
Rageuse, Artémisia, cherche alors une issue.
Phyallos d'un bond surgit. La voici prisonnière
Mais avant qu'il n'ait pu, la saisir par le bras
La voici qui se jette, au sein des flots mouvants.
Son cœur est bien trop fier, pour accepter le sort.
Jamais à l'esclavage, elle ne se pliera.
«Las, Dorienne es-tu donc, à ce point orgueilleuse
Pour défier sans remords, les hommes de ta race?
Tes cheveux n'ont-ils pas, la teinte des épis?
Tes yeux vifs n'ont-ils pas, la couleur de l'azur?»
Crie le héros penché, par-dessus le vaisseau.
Mais elle n'entend pas, ces reproches vengeurs.
Cynthie qui la protège, évite sa noyade.
Pour soutenir son corps, elle approche une épave.
La Reine ainsi rejoint, le rivage sauveur.
Pendant ce temps sur l'aile, Athéniens, Corinthiens
Brisent les rangs mêlés, des Phéniciens qui fuient.
Mais afin d'entraîner, ses vaisseaux défaillants
Voici qu'une galère, apparaît en avant.
C'est la nef-amiral, de l'asiatique flotte.
C'est lui-même Ariabigne, enfant du grand Darios
Qui dirige au combat, le bateau sidonien.
Mais un Grec le remarque, Euménios l'intrépide.
L'ennemi par hasard, présente son flanc droit.
Sans perdre un seul instant, l'Athénien le rattrape.
Le Perse est obligé, de virer pour s'enfuir.
Loin de ses contingents, le voici pris en chasse.
Le duel s'amorce alors, bataille dont l'enjeu
Sera pour l'un victoire, et pour l'autre
survie.
Plongeant et replongeant, en cadence effrénée
Le bois des rames grince, aux tolets des sabords.
La distance des nefs, lentement s'amenuise.
Le triélourès, fou, précipite le rythme.
Plus qu'un effort, dernier effort, suprême effort.
L'éperon maintenant, rejoint la poupe adverse.
Nous tenons la victoire - Nous l'avons, nous l'avons.
Mais devant le danger, le Perse réagit.
Refusant la défaite, Ariabigne aussitôt
Descend parmi les rangs, pour exhorter les hommes.
Lui-même il aimerait, pousser chaque aviron.
Les marins de leurs mains, se cramponnent au bois.
Le gigantesque effort, congestionne les faces.
Les muscles font saillie, durcis, tétanisés.
L'on croirait des serpents, qui roulent dans les membres.
Les tractions comme un poids, écrasent les vertèbres.
La douleur tord leurs bras, mais sans mot dire ils souffrent.
Leur œil est injecté, leur souffle est saccadé.
Puisant dans leur tréfonds, la dernière énergie
Tendant leur volonté, désespérés ils forcent.
Lors ils voient la patrie... puis voient aussi la mort.
L'éperon cependant, progresse vers la coque.
Voyant qu'il ne soutient, la cadence des Grecs
L'amiral sans tarder, choisit quelques guerriers
Puis se rue sur le pont, qui domine la poupe.
D'ici l'on tend les arcs, vers la nef athénienne.
L'essaim des traits aigus, décime les thranites
Foudroyant ceux nommés, par la Moire implacable.
Mais quand tombe auprès d'eux, le camarade aimé
Qui jadis partageait, leurs peines et leurs joies
Coulent des pleurs amers, sur les joues des guerriers.
Jamais il ne verra, la cité qu'il chérit.
Ses compagnons vainqueurs, défileront en liesse
Pendant que ses parents, seront au désespoir.
Sa mère avec amour, l'a vu marcher, grandir
Maintenant l'Hadès noir, l'emporte en sa demeure.
Hélas, jamais, jamais, elle ne pressera
Le corps inanimé, de son enfant perdu.
Nul cependant ne pense, à ralentir le rythme.
Si grande soit leur peine, ils poursuivent l'effort.
D'autres avec fracas, s'écroulent sur le pont.
L'on doit vaincre ou mourir, qu'importe le danger.
Ravissant un rameur, chaque instant qui s'écoule
D'autant plus diminue, les chances du succès.
Mais Euménios avance, au milieu des thranites
Dans la volée des traits, en exemple s'offrant.
Par le geste et la voix, il active les hommes.
D'un effort surhumain, les Grecs poussent les rames.
Désormais ils ne sont, qu'une machine aveugle
Dépourvue de sens, acharnée, sourde, entêtée.
L'éperon se rapproche... se rapproche encor plus.
Victoire enfin, voilà, qu'il transperce la coque.
Soudainement jaillit, une immense clameur.
Chacun lâche sa rame, et prend un bouclier.
Pendant ce temps, là-bas, sur la nef sidonienne
L'on est éreinté, l'on est effondré, vaincu.
Glacial, un frisson court, sur l'échine des hommes.
Les sanglots douloureux, déforment les visages...
Car la mort, le trépas, malgré l'effort s'imposent.
Vers la nef qui chavire, Euménios clame alors
«Si tu reviens d'ici, dis à ton souverain
Que la Grèce jamais, ne sera satrapie»
Juste après cette action, vint à passer ici
La trière emmenée, par le fier Adimante.
Dès qu'il voit Euménios, il crie vers le vaisseau
«Peux-tu prétendre encor, en voyant ces trophées
Qu'un Athénien vaut mieux, qu'un vaillant Corinthien?»
Cependant il montrait, fendues mais rutilantes
Sept insignes de proue, cauniens et égyptiens.
Le héros lui répond, d'un ton faussement humble
Désignant le drapeau, du navire-amiral
«Pour ma part il suffit, de ce petit flambeau»
La face du stratège, alors se déconfit.
Hélant son keleustès, il vire sans broncher.
La flotte asiate ainsi, lentement est brisée.
Les Spartiates longeant, le bord occidental
Prennent par le revers, les divisions cariennes.
Cependant vers le centre, on voit les Éginètes
Par un large couloir, séparer les deux ailes.
Vers le goulet ouvert, aisément ils s'engouffrent
Puis cinglent vers le sol, pour attaquer les Perses.
La panique défait, les vaisseaux de Xerxès.
Les nefs prennent la fuite, en dressant leur voilure.
Cinglant contre leur camp, les rangées de galères
Violemment de leur proue, heurtent l'arrière-garde.
Les carènes se broient, les avirons se rompent.
Les marins doublement, pleurent de voir par eux
Sacrifiés leurs alliés, ou leurs compatriotes.
Les coques mutilées, sans mât et sans gouverne
Dérivent au courant, comme des corps inertes.
Les voici projetées, vers les nefs athéniennes.
Celles qui par hasard, évitent cet écueil
Sont la facile proie, des hardis Éginètes.
Vers les récifs mortels, sur l'Océan de même
Vogue le nautonier, de Charybde en Scylla
Saisi, déchiqueté, par la déesse avide.
Plus rien ne reste alors, de la flotte royale.
Chaque fanfare hellène, éclatant dans les cieux
Comme un arrêt fatal, de la Moire implacable
Pour un vaisseau barbare, assigne le naufrage.
Le champ des flots mouvants, engloutit les cadavres
Qu'il recouvre à jamais, de son bleuâtre suaire.
La baie devient alors, un tombeau gigantesque.
*
Sur le mont Aiguilée, qui domine la rade
Xerxès de son haut trône, assiste à la bataille
Mais il ne veut point croire, à la débâcle perse.
Rageur il bout, écume, incriminant ses proches.
Sur un pupitre ouvert, on voit deux parchemins.
Tremblant et pâle, un scribe, à la face hagarde
Sur le premier écrit, sous la dictée du Roi
Ceux qui dans le combat, valeureux, se distinguent
Sur l'autre les fuyards, trahissant lâcheté
Car ils seront alors, sur le champ condamnés.
Mais vide est le premier, quand le second est plein.
Et voilà que penauds, timidement paraissent
Les satrapes meurtris, qu'épargna la mêlée.
Par son ire apeurés, ils n'osent avancer.
Leurs habits sont lambeaux, leurs joyaux sont débris.
Tous, déchus, ont perdu... la morgue des vainqueurs
Mais par un mouvement, de pitoyable orgueil
Leurs mains tiennent les pans, de leur manteau pourprin.
Xerxès revoit encor, leur tenue rutilante
Pour la revue glorieuse, en avant des Aphètes.
Soudainement l'étreint, le malheur qui l'accable.
Son visage blêmit, et s'éteint sa colère.
Son œil parcourt la baie, déserte maintenant.
Là, dérivent tronçons, mâts, quilles et membrures
Douloureuse vision, de son rêve brisé.
Le jour lentement fuit. La nuit sur la mer tombe.
Se retirant Phœbos, flamboie sur le Parnasse.
L'ombre de toutes parts, environne le Roi.
Timidement alors, ses fidèles s'approchent.
«Hélas, trois fois hélas, Fatalité, Destins
Hélas, hélas, hélas, Fatalité, Destins
Nous avons mal, vois-tu, nous avons mal, sais-tu?
Notre âme est triste, hélas, notre âme est triste, hélas»
«Hélas, hélas, hélas, Fatalité, Destins
Car c'est un grand malheur, qui frappe le royaume
Qui détruit sa puissance, anéantit sa force.
Déchiquetons nos flancs, déchirons nos tuniques.
Maudite sois-tu, race achéenne, ô misère.
Maudite sois-tu, race dorienne, ô misère.
Poussez le cri mysien. Pleurez comme le Gète.
Lamentez-vous, hurlez, tels des Maryandiniens.
Ma peine est infinie, ma douleur est immense.
Notre élite guerrière, est toute désunie
Notre élite guerrière, est toute décimée»
«Notre peine est sans fond, notre peine est sans fin»
«Hélas, Fatalité, Destins, hélas, hélas.
Pleurez, pleurez, vous tous, les rois et les princesses,
Pleurez forêts, pleurez lacs, rochers, monts, falaises.
Champ, flagelle tes blés. Chêne, arrache tes feuilles.
Pleurez forêts, pleurez lacs, rochers, monts, falaises.
Chagrin, Douleur, Désespoir, Deuil, les quatre maux
Qui meurtrissent mon âme, et ravagent mon corps
Les quatre clous honteux, crucifiant mon esprit.
Le vautour du Remords, se repaît de ma chair.
Pleurez forêts, pleurez lacs, rochers, monts, falaises.
Ô fidèles guerriers, qui m'ont partout suivi
Dites-moi le malheur, qui s'abat sur ma tête.
Je veux que vous nommiez, les chefs morts au combat»
«Non, non, pitié, pitié, nous ne le pouvons pas»
«Nommez-les, nommez-les, je le veux, je le veux»
«Ton malheur est trop grand, ton désespoir trop grand.
Nous ne le voulons, pitié, nous ne le pouvons»
«Nommez-les, nommez-les, je le veux, je le veux»
«Nos bouches sont figées, nos langues pétrifiées»
«Nommez-les, nommez-les, je le veux, je le veux»
«Nous te les nommerons, puisque tu le demandes.
Le glorieux Timonax, le fougueux Ariabigne...»
«Hélas, trois fois hélas, Fatalité, Destin»
«...Le superbe Mapen, le hardi Tetramnestre...»
«Hélas, trois fois hélas, Fatalité, Destin»
«...De même leurs marins, avec eux disparus...»
«Hélas, trois fois hélas, Fatalité, Destin»
«...Syénésis, Kybernis, Chersis, Damosithyme...»
«Hélas, trois fois hélas, Fatalité, Destin»
«...De même leurs marins, avec eux disparus»
«Hélas, trois fois hélas, Fatalité, Destin.
Mais que sont devenus, les forts de Psyttalie?»
«Xerxès, aie pitié de nous, aie pitié de nous»
«Dites-moi, dites-moi, le malheur de mes braves.
Je dois vider à fond, la coupe de la honte»
«Les Grecs ont pris la rive, où nous étions massés.
Puis ont déchiqueté, les meilleurs de nos preux»
«Hélas, trois fois hélas, Fatalité, Destin
Calamité, malédiction, malédiction.
Comment oser paraître, à l'ombre de mon père?
Comment oser franchir, le chemin de Cinvat?
Mais où me réfugier? Mais où fuir, où courir?
Je ne puis supporter, dès lors de contempler
Ni l'œil perçant du jour, ni la face de Nuit.
Je ne puis soutenir,
les rayons de Mithra
Je ne puis supporter, le pâle éclat de Mah.
Hélas, pleurez nos compagnons, nos bataillons...»
«Hélas, pleurons nos compagnons, nos bataillons...»
«...Car ils étaient puissants, car ils étaient superbes
Les guerriers de l'Asie, venus battre la Grèce»
«...Car ils étaient puissants, car ils étaient superbes
Les guerriers de l'Asie, venus battre la Grèce»
«Morts, tous morts, perdus, noyés, tous ont disparu...»
«Morts, tous morts, perdus, noyés, tous ont disparu...»
«...Dans le tourbillon noir, de la rade fatale»
«...Dans le tourbillon noir, de la rade fatale»
«Mais que sont devenus, Syénésis et Chersis?»
«Morts tous morts, engloutis, par la vague assassine»
«Mais que sont devenus, Pignésis, Artabane?»
«Morts tous morts, engloutis, par la vague assassine»
«Le glorieux Timonax, le fougueux Ariabigne?»
«Morts tous morts, engloutis, par la vague assassine»
«Le superbe Mapen, le hardi Tétramnestre?»
«Morts tous morts, engloutis, par la vague assassine»
«Tous, pleurez avec moi» «Nous pleurons avec toi»
«Malheur, Malédiction» «Malheur, malédiction»
«Malheur, Malédiction» «Malheur, malédiction»
«Hélas» «hélas» «hélas» «hélas» «hélas» «hélas»
«Tous, pleurez avec moi» «Nous pleurons avec toi»
«Malheur, malédiction» «Malheur, malédiction»
«Malheur, malédiction» «Malheur, malédiction»
«Hélas» «hélas» «hélas» «hélas» «hélas» «hélas»
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - Éditions Sol'Air - 2007
LES GRANDES PANATHÉNÉES
Sous le marteau divin, d'Héphaistos le Fort
Le front de Zeus Tonnant, s'est d'un coup entr'ouvert.
La voilà qui paraît, tout armée, rayonnante
La terrible Athéna, très sage et très puissante.
Les Olympiens naissants, ne régnaient pas encor.
Les Géants progressaient, vers le sacré sommet
Brandissant dans la nuit, leurs bâtons enflammés.
Sans férir elle attaque, aussitôt les colosses.
Par la mèche elle prend, Encelade effrayé.
Le Titan bientôt ploie, sous l'imparable assaut
De l'ardente déesse, à l'égide frangée.
Clytos d'un geste essaie, d'atteindre sa poitrine
Mais de son bouclier, elle fait un rempart
Le heurte violemment, et le projette au sol.
Déjà les ennemis, se replient en désordre
Poursuivis par la foudre, aux confins de la voûte...
Puis la voici pleurant, sa jeune amie Pallas
Comme Apollon devant, le défunt Hyacinthos...
Car les dieux ont aussi, leur triste lot de peines.
Gémissante elle prend, la main de la mourante
Pour que son âme en elle, éternellement vive.
Sur l'étoffe où l'on voit, la saga de la vierge
S'activent les doigts fins, des ergastines vives
Damassant avec art, le superbe peplos
Qu'elles vont promener, lors des Panathénées.
Fillettes sans défaut, choisies par les prêtresses
Voilà trois mois déjà, que sans trêve elles tissent
Dans le grand Parthénon, sous la grande effigie.
Puis elles sont passées, le dernier crépuscule
Par l'escalier secret, en face de l'enceinte
Pour enfin recueillir, au temple de Thésée
Le cadeau mystérieux, offert par l'ancien roi.
Dans la grotte d'Aglaure, elles s'étaient cachées
Sans peur des ægypans, guettant leurs pas furtifs.
Toujours Tritogénie, les guide et les protège.
Près de l'Érecthéïon, maintenant les voici
Lors que l'astre du jour, décline lentement
Sacrifiant une chèvre, aux héros de l'Attique.
Devant leurs yeux la Grèce, étend son paysage
Montagnes et vallées, par la mer enlacées
Péninsules et caps, îlots, golfes et rades
Voici la Mer Égée, voici la Mer Ionienne
De la Crète à Naxos, de Cythère à Scyros
Pays que taillada, la cognée des Titans
Grandiose et désolée, misérable et superbe.
Là-bas elles croient voir, le temple d'Apollon
Dans le val de Krissa, qu'ombrage le Parnasse
Lorsque le soleil plonge, au pied des Phédriades
Les deux Roches sacrées, Flamboyante et Rosée.
Dans le parc du sanctuaire, où flotte encor le souffle
Du terrible Pythô, que terrassa le dieu
La songeuse prêtresse, a levé son rameau.
Bercée par le son clair, de l'onde Cassotis
La voilà qui salue, Phœbos qui se retire.
Pendant qu'au Parthénon, chantent les ergastines
Franchissant les sommets, franchissant les vallées
S'élève dans l'éther, sa fervente prière.
Dans la nuit qui descend, leurs messages se croisent
«Gloire à toi, Phœbos Apollon, pur, lumineux...»
«Gloire à toi, Pallas Athéna, puissante et sage...»
La cité préparait, sa fête dans la joie.
L'on avait colmaté, les vives plaies des guerres.
Le foyer des autels, souillés par les Barbares
Se trouvait rallumé, par la delphique flamme.
Les célestes rayons, descendaient sur Athènes.
Murailles et Longs Murs, étaient reconstitués.
La ville célébrait, sa glorieuse victoire.
Les hymnes puis les jeux, avaient alors mimé
Le synœcisme ancien, que proposa Thésée.
Les rhapsodes chantaient, les tirades épiques.
Les athlètes graissés, pour gagner les trophées
S'étaient battus en duel, au ceste, au pugilat.
Près d'Ékélidoï, au Pirée, sur l'hippodrome
Les courses de chevaux, opposaient les auriges
Soutenus bruyamment, par les cris des parieurs.
Des hoplites vaillants, à la danse pyrrhique
Lestement imitaient, les combats d'autrefois
Sous les vivats nourris, choquant leurs boucliers.
La veille à l'Odéon, l'on avait couronné
Le meilleur citharède, émule de Phœbos.
Le peuple au cap Sounion, avait en chœur loué
Les régates dédiées, à l'Ébranleur du Sol.
Par un soir étoilé, des cavaliers fougueux
Rejoignant le Dromos, avaient brûlé des torches.
Les acteurs sous leur masque, au théâtre nouveau
Sans répit déclamaient, les meilleurs dramaturges
Tirant des spectateurs, pleurs et cris d'enthousiasme
Lors que du proscénion, vers l'Hymette montaient
Les strophes passionnées, d'Eschyle et d'Euripide.
Tous attendaient le jour, où l'on promènerait
Le peplos qu'ont tissé, les vives ergastines
Pour le poser enfin, devant la Vierge Blanche.
*
Quand le premier rayon, dispersant le brouillard
Sur la vaste Acropole, éclaira tout d'un coup
La géante effigie, d'Athéna Promacchos
Le grandiose cortège, au Dipylon formé
S'ébranla pour franchir, l'Éridanos tranquille.
Toutes deux en avant, marchaient les arrhéphores
Comme un guerrier couvert, d'une pesante armure
Filles de la noblesse, et du peuple athéniens.
La première a dix ans, l'autre en a juste douze.
Le sang des Achéens, s'épanche dans leurs veines.
Dans leur poitrine bruit, le souffle des Pélasges.
Chacune imperturbable, avançait d'un pas fier
Malgré les cris perçants, de la foule en délire.
Des serviteurs versaient, du sable purifié
Pour que leurs pieds légers, ne se fussent ternis
Puis sitôt s'enfuyant, poussaient des hurlements.
Leur main ferme arborait, un glaive étincelant
Capable d'écarter, quiconque aurait le tort
De ne point s'effacer, aussitôt devant elles.
Suivant leur seul désir, d'un geste elles conduisent
L'archonte déférent, le cortège soumis
Stratèges cuirassés, prytanes couronnés
Polète et practore, agoranome, astynome
Puis le peuple nombreux, qui frémit d'impatience.
Dans leurs pas gravement, les ergastines viennent
Tenant chacune un pan, du superbe peplos.
Toutes étaient vêtues, d'un chiton à plis droits
Qui plus encor haussait, leur silhouette élancée.
Dans leur suave expression, leur démarche hésitante
Se marie l'assurance, à la grâce enfantine.
Sous leur sérénité, de vierge consacrée
L'on sent ainsi percer, leur vive sémillance.
Les joyeuses clameurs, emplissaient leurs oreilles
Plus souvent habituées, au calme des naos.
Leur peau ne connaissant, le baiser de Phœbos
Librement dévoilait, une blancheur intense.
La violente lumière, éblouissait leurs yeux
Le jour accoutumés, à l'ombre des cellas.
Résidentes des lieux, où les déités vivent
L'on aurait dit qu'à peine, elles voyaient le Monde
Comme si transportées, par-dessus les nuées
Leurs yeux vagues sondaient, une vision mystique.
Leur digne esprit jamais, n'eût de pensées honteuses
Ni leurs mains n'ont touché, d'ignobles immondices.
Ne sont-elles reflets, vibrations? L'on ne sait
Tant leur beauté parfaite, inscrite en leurs traits purs
Les éloigne de terre, et les élève aux Cieux.
Prêtres et magistrats, défilent à leur suite
Portant chlamyde souple, ou rigide himation
Gardés vigilamment, par l'épée des éphores.
Sous le regard altier, des vaillants pédotribes
Les éphèbes lustrés, caracolent gaiement
Fièrement exhibant, leur torse musculeux
Comme des Héraklès, à la chair métallique.
Puis la main dans la main, passent élégamment
Filles au gracieux port, les sveltes canéphores
Les cheveux opulents, tenus par un bandeau
Le bras gauche entourant, les corbeilles d'offrandes.
Le peuple se pressait, les hommes et les femmes
Pour un jour tous égaux, citoyens et périèques
Foule enjouée marchant, au son du prosodion.
Parmi les sages rangs, des nobles Athéniennes
Se détachaient parfois, d'ioniennes courtisanes
Dans leur calasiris, en byssus de Patras
Couvertes de céruse, et de vif orcanète
Les mèches scintillant, d'argentines paillettes...
En arrière avançaient, les groupes de vieillards
Le visage livide, et la barbe fleurie
Dans leur débile main, tenant un vieux bâton.
L'auguste procession, passant le Céramique
Bientôt se déploya, sur l'Agora spacieuse.
Rejoignant la stoa, les jeunes arrhéphores
Devant l'autel divin, longuement s'arrêtèrent.
La foule s'acquitta, d'offrandes généreuses.
Tous en chœur s'écrièrent «Gloire à Zeus porte-égide»
Lançant gâteaux miellés, tels aigles miniatures
Dont les ailes de pâte, au soleil irisées
Paraissaient les porter, vers leur maître divin.
Ceux qui tenaient contre eux, du Pramnos en cotyle
De vin rouge arrosaient, les dalles en clamant
«Gloire à toi, Gloire à toi, Dionysos, Éleleu...»
Quelques-uns renversaient, des hydries consacrées
Murmurant «Gloire à toi, Poséidon-Sauveur...»
D'autres pour Déméter, jetaient du grain germé
Pour Apollon Sminthée, des héliantes fleuris.
L'on offrit une lance, au belliqueux Arès
Pour le Boîteux illustre, une enclume d'airain
Pour la fidèle Héra, patronne des époux
La queue d'un paon tachée, de cent ocellations
Pour la Cynthia chasseresse, une peau de chevreuil
Pour le Tueur d'Argos, de scintillantes pièces
Pour Hestia protectrice, une lampe en argile
Pour Cypris une carpe, aux écailles d'argent.
Certains disaient tout bas, penchés vers le nadir
La prière à celui, que l'on ne doit nommer.
Les dons près de l'autel, sans répit s'entassaient
Dans l'odorante pluie, des œillets, clématites.
Le défilé chantant, reprit sa progression.
«La Grèce est Lumière, Athène, Athène est Lumière.
Gloire à Pallas,
gloire à Zeus, gloire aux Olympiens.
La Grèce est Lumière, Athène, Athène est Lumière»
La procession tourna, devant l'Aréopage.
Quand elle eut dépassé, l'autel des Éponymes
Brusquement au soleil, apparut l'Acropole.
Sur l'étoffe des cieux, telle une draperie
Qui déployait au loin, sa teinte cérulée
Contrastait vivement, la masse des sanctuaires
Volumes et traits purs, idéales surfaces
Polygone et triangle, avec cylindre et cercle
Harpes démesurées, dont les hauts fûts pour cordes
Vibrent sous les doigts clairs, d'Apollon Musagète
Pour chanter aux humains, leur mélodie sublime
Théorèmes concrets, de la Géométrie
Posant et résolvant, l'insoluble partage
Du cercle en arcs égaux, des identiques dièdres
Le dessin, le tracé, du savant pentagone
Par le nombre divin, parfaite proportion.
L'horizontalité, des corbeaux, stylobathes
La verticalité, des amples colonnades
Compensée, contenue, se trouvait adoucie
Par les obliques plans, des frontons, des toitures
De-ci de-là dressant, leurs pointus acrotères
Spirituelle harmonie, symphonie minérale.
Se fondant à la Vie, la virtuelle abstraction
Peut épouser le rêve, et les frissons de l'âme.
Par inflexions, par modulations, gradations
L'embasement s'incurve, et le pilier s'incline.
Mariage merveilleux, entre l'Ordre et la Grâce
Le mouvement léger, et la stabilité
La fermeté, la force, et la délicatesse
L'ensemble des parties, et l'unité des blocs.
Mimant le naturel, niant les artifices
La science élaborée, des Pythagoriciens
Joint l'inspiration libre, à sa juste logique.
Les opposés rapports, se lient, se concilient
Comme rigueur s'unit, à l'imagination.
L'esthétique se mêle, au caprice du charme
Comme complexité, devient simplicité.
L'Art atteignait ici, le suprême degré
Géniale hybridation, des styles et des formes
Transmis et modifiés, depuis l'âge lointain
Décantés, éprouvés, triés au cours des ères
Mûris, polis, fondus, suivant les influences
De l'ancien mégaron, jusqu'au temple dorique.
Tout le génie de l'Homme, au sommet de ce tertre
Semblait avoir choisi, de se représenter
Calme îlot de Beauté, de grandeur lumineuse
Dans la mer déchaînée, de violence barbare
Pour qu'un Âge futur, exhumant par miracle
Ce témoin prestigieux, d'un sublime passé
Pût découvrir, honteux, sa disgrâce et laideur.
Le défilé conduit, par les deux arrhéphores
Gravit avec lenteur, les rampes de la butte.
Les fillettes marchaient, suivant un rythme égal
Posément, en dépit, de la foule impatiente
Lorsqu'on vit sur la droite, un pan de mur brisé
Ruine visible encor, du rempart cimonien.
Chaque homme silencieux, détourna le regard.
Tandis que les vieillards, d'un geste se voilèrent.
Mais un cri délirant, fusa de toutes parts
Quand apparut d'un coup, l'Acropole nouvelle.
Puis entre les deux haies, de blanches canéphores
La procession franchit, les hautes propylées
Grandiose entrée pareille, aux portes olympiennes
Que gardent jour et nuit, les vigilantes Heures
Versant pour les masquer, la brume très épaisse.
Tous croyaient s'échapper, de l'univers tangible
Hors du Temps, de la Vie, de la Matière ignoble
Pour ici parvenir, au séjour de leurs dieux
Qui vivent en paix, loin, de l'humaine misère
Loin de la corruption, de l'envie, de la haine.
En tout lieu, merveilleux, s'élevaient les sanctuaires
Comme écrins somptueux, en guise de joyau
Protégeant l'effigie, d'une divinité
Casemates de marbre, et gigantesques châsses
Qui gardent pour toujours, la trace du Passé.
Le temps paraissait pris, aux rets des péristyles
Dans ces geôles de pierre, aux énormes barreaux
L'Éternité captive, au sein des périboles
Dans les filins virtuels, bordant les téménos
Le divin prisonnier, des cellas, des naos
La Beauté retenue, par ces lignes radieuses.
Partout le marbre étale, une splendeur intense
Par contrastes subtils, et légers chromatismes.
Les parements laiteux, venant du Pentélique
Se mêlent aux blocs verts, amenés d'Éleusis
Dans les nuances bleues, du Paros éclatant.
Les ordres se marient, en un parfait accord
Le dorique sévère, au ionique élégant
Tel s'unit un son grave, au timbre plus aigu
Dans les modulations, d'une mélodie pure.
Chaque style a créé, son peuple de colonnes
Couros herculéens, à la rigide forme
De leur tête portant, l'architrave pesante
Battos que pétrifia, le Tueur trismégiste.
Délicates corés, dont le buste est fût grêle
Sur lequel se déroule, un chiton élégant
Dont les cothurnes plats, s'étalent en un tore
Dont les amples cheveux, s'enroulent en volute
Se coiffant de l'abaque, au lieu de catogan
Blanches Niobés figées, par la Vierge des Bois.
Noblement s'alternaient, au sommet des portiques
La suite des motifs, triglyphes et métopes
Scène où l'on voit sans fin, la grandiose épopée.
Des tympans ciselés, des mutules taillées
Surgissent les géants, les Titans et les dieux
Côtoyant les héros, ou les rois légendaires.
L'Amazonomachie, la Centauromachie
Font résonner la pierre, en soubresauts furieux.
Partout sur chaque socle, et sur chaque esplanade
L'on voyait s'animer, la foule des sculptures
Peuple issu de l'Esprit, façonnant le Réel
Bronzes dont la chair luit, marbres à la peau claire.
Poséidon ici, de son trident aigu
Fait jaillir de la terre, une onde au goût salé
Mais Pallas de sa lance, engendre un olivier
Symbole de la Paix, et fruit de la Patience.
Puis le fleuve Illisos, désigné comme arbitre
Vient donner la victoire, à la Vierge aux yeux pers.
Là, c'est Pirithoos, qui pourfend Eurythion
Pour enfin retrouver, Déodamie ravie.
Typhée, monstre aux cent bras, est écrasé par Zeus.
La farouche Artémis, enlève Iphigénie
Pour éviter sa mort, dans le bûcher funeste.
Phryxos prend la Toison, que lui remet Hermès.
Là, Prométhée gémit, par un aigle rongé.
Là, Pandrose effrayée, se jette des remparts
Devant Érichtonios, et les divins serpents.
Déméter nostalgique, appelle Perséphone
Son enfant adorée, que lui ravit Hadès.
Meurtrier de son père, œdipe aveugle fuit
Chassé par les deux fils, qu'à Jocaste il donna.
Dans le temple delphique, Oreste se protège
Les mains rougies encor, par le sang de sa mère.
Sombre thaumaturgie, dramaturgie sublime
Dont les divinités, sont les géants acteurs.
Le Grec a terrassé, le Barbare indompté
Voici l'Ordre émergeant, du Chaos primitif
Dans un combat grandiose, au niveau du cosmos
Que la Fatalité, grandit par son horreur.
L'art du savant bronzier, comme du marbrier
Le ciseau, la broche aiguë, le moule ajusté
Rehaussant leur génie, sur Terre avaient créé
Ces reflets minéraux, du céleste univers.
Les cils d'airain battaient, les pupilles d'onyx.
Les bouches imprégnées, de cuprines paillettes
Semblaient prêtes à rire, à parler, murmurer.
La mythique fiction, devenait vérité.
De nouveau le passé, vivait dans le présent.
Lors Phœbos Lumineux, inondant l'Acropole
Dans l'intense clarté, de ses flèches célestes
Prêtait vie, mouvement, au peuple sculptural
Par le jeu capricieux, des rayons sur la pierre.
Les Athéniens vaguant, parmi ces déités
Dont ils se croyaient fils, mais dont ils étaient pères
S'égayaient de leurs joies, s'attristaient de leurs peines.
Parvenues sur la Voie, les vives arrhéphores
Devant l'Érechthéion, brusquement obliquèrent
Pour ici vénérer, les héros de la Ville.
Tous demeuraient muets, devant les Cariatides
Subjugués, transportés, par ces chefs-d'œuvre purs
Dont ils ne parvenaient, à détacher les yeux.
L'on eût dit venues là, d'accueillantes amies.
Debout près des statues, les pâles ergastines
Semblaient terrestres sœurs, de ces divinités.
Léger comme la nue, leur aérien corps flotte
Si bien qu'on les eût crues, mirages ou vapeurs
Visions, rayons, concrétisés, concrétionnés.
Le marbre magnifié, par la beauté parfaite
Perdant réalité, semblait virtuelle forme.
L'on croyait voir l'ichor, en ces membres fluer
L'éther subtil remplir, ces narines vibrantes.
Le teint de leur peau claire, évoque, indéfini
L'émail éblouissant, ou les neigeux flocons
Les pétales des lis, ou le duvet des cygnes
L'écume de la vague, ou le névé des pôles.
Suggérant ou masquant, leur élégante forme
Le chiton ondulé, vaguement déplié
S'étend contre leur dos, épouse leur poitrine
Se resserre à leur taille, à leurs talons retombe.
Le tissu translucide, est plus fin que la soie
Mais le zéphyr en vain, n'en déplace les pans
Fixés pour le Futur, en immuable pose.
L'on frémirait d'extase, en les découvrant nues
Mais seuls peuvent les dieux, les contempler ainsi.
Figeant l'Instant présent, elles sont pour toujours
L'Idéal spirituel, sculpté dans la Matière
Le Songe recréé, le Rêve transcendé
L'hypostase du Beau, qui reflète ici-bas
Le Principe divin, l'empyréenne essence.
Fascinés, éblouis, les Athéniens pensaient
«L'un d'entre nous peut-il, en ce terrestre Monde
Concevoir de la sorte, une sublimité?»
De l'Au-delà venues, elles sont délivrées
De l'horreur et du Mal, triste lot des humains.
Leur serein esprit suit, le cours du temps sans fin
Jours, nuits, lunaisons, printemps, hivers, millénaires
Mesurant la folie, des mortels inconstants
Face au calme éternel, de la Nature auguste.
Prêtres et magistrats, dans le secret du temple
Dès lors ont honoré, les vestiges antiques
Le tombeau
de Cécrops, le premier souverain
La marine Embouchure, insigne du Sauveur
Que jadis entailla, son magique trident
Le rocher que frappa, le vif éclair de Zeus
Punissant Érechthée, de sacrifier sa fille.
Déjà le défilé, joignait le Parthénon.
La foule prosternée, commença la prière.
Devant l'autel divin, sur les dalles du seuil
Les vierges consacrées, seules se présentèrent.
Leur groupe dignement, gravit le stylobate
Parcourut le parvis, franchit les hautes antes
Pour enfin pénétrer, dans la cella secrète.
Puis une porte en cèdre, enfin se dévoila.
Chacune posément, écarta les vantaux.
Dans l'ombre du naos, apparut la déesse
Pallas Athéna, Sage, auguste et protectrice.
La statue minérale, et chryséléphantine
Dans le sanctuaire obscur, brillait de tous ses feux
Par les fulgurations, de l'or et de l'ivoire.
Caparacée, casquée, terrible et menaçante
La déesse défie, qui voudrait l'attaquer.
Son peplos agité, dans ses pas scintillants
S'envole aux ouragans, des combats intrépides.
Son indomptable ardeur, la secoue violemment.
Les franges de l'égide, au bord de sa poitrine
Se trouvent parcourues, de brusques tremblements.
Les crins soyeux dressés, de son flambant cimier
Vibrent sous les efforts, des titanesques duels.
Ses mèches sont tordues, par sa vive énergie.
Son poing serre la forte, et longue et lourde lance
Qui vainquit les Géants, et qui soumit Arès.
De l'autre elle retient, le bouclier solide
Que protège effrayant, le masque de Méduse.
Rien ne pouvait plier, sa volonté sans faille
Résister à son bras, qui peut tout maîtriser.
La Fougue est prisonnière, en sa nerveuse main.
Ses pieds ont enchaîné, Gloire ainsi que Victoire.
C'est l'impérieux Courage, éclairé par l'Esprit
La Puissance menée, par Sagesse et Raison
Lucidité guidant, vive Intrépidité.
Sa farouche beauté, resplendit en sa face
Resplendit en son corps, en sa chair, en ses membres.
Dans son œil flamboyant, rayonne la fierté
Magnanime noblesse, et martiale grandeur.
Ses pupilles envoient, de sauvages éclairs.
Mais l'on y sent veiller, une chaleur tranquille.
Ses prunelles teintées, de reflets verts et bleus
Paraissent hésiter, entre saphir et jade
Le coloris de l'onde, et le ton de l'azur
Le gouffre de la mer, et l'abîme des cieux
Lumière éblouissante, où l'âme transparaît
Comme un palais magique, au fond d'une onde calme
Féerique mirage, en un gouffre éthéré.
La sérénité luit, en son regard perçant
Frémissante expression, de tristesse ineffable
Vaguement assombrie, de tendre nostalgie.
L'on aurait dit alors, que ce radieux visage
Malgré sa fureur, son ardeur, sa frénésie
Toujours était marqué, d'un éternel chagrin.
Dès que fut écartée, la porte du naos
Chaque ergastine alors, de ses mains entr'ouvertes
Se protégea les yeux, pour n'être illuminée
Par l'intense clarté, de l'or et de l'ivoire.
Toutes saisies, figées, admiraient la déesse
Dans une adoration, véhémente, éperdue.
Cependant pas à pas, s'avancent les fillettes
Puis avec précaution, déposent le peplos.
Toutes sentaient l'Esprit, habiter leurs pensées
La Force illimitée, pénétrer leur poitrine
La Beauté s'épancher, dans leur vibrante chair.
Des larmes à leurs yeux, perlaient, dégringolaient.
«Gloire à toi, Niké, gloire, à la vierge aux yeux pers
Tritogénia, Skiras, Agoraria, Polias
Chalcieakos, Itonia, Glaucopis, Phratria
Gloire à toi, Niké, gloire, à la vierge aux yeux pers»
Toutes sentaient ses rais, les saisir, les grandir
Comme les épis mûrs, tressaillant au Zéphyr
Comme l'esquif glissant, dans la houle océane.
Son intense regard, d'où s'épanchait Puissance
Les attirait pareil, aux galets d'Héraclée
Dans le double faisceau, de leur champ magnétique.
La tête renversée, les vives arrhéphores
Tendaient leurs mains, leurs bras, demeurant immobiles
Dans l'immense ovation, d'une ardente prière
«Très-sage et très-puissante, ô Pallas Athéna...»
L'émotion qui pour tous, attisait le délire
Par son intensité, paralysait leurs membres
Sublimés, pétrifiés, sous les yeux de Gorgô.
Dehors, l'on entendait, les hymnes de la foule.
«Gloire à toi Pallas, gloire, à la vierge aux yeux pers.
La Grèce est Lumière, Athène, Athène est Lumière
Gloire à toi Pallas, gloire, à la Vierge aux yeux pers...»
Les dons et les bouquets, s'abattaient sur l'autel
Submergé par les nues, des odorants pétales.
« Pallas, gloire à toi, gloire, à la Vierge aux yeux pers.
La Grèce est Lumière, Athène, Athène est Lumière
Pallas, gloire à toi, gloire, à la vierge aux yeux pers...»
Les voix qui s'élevaient, au-dessus de l'Hymette
Retentissaient, vibraient, sur les toits, les frontons...
L'on eût dit que là-bas, les pâles Cariatides
Sachant Gloire éphémère, et Destin versatile
Pleuraient d'entendre ainsi, le peuple si heureux.
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - Éditions Sol'Air - 2007
PÉRICLÈS
Un matin Périclès, au jour de l'assemblée
Se rendait à la Pnyx, comme à son habitude.
Les hommes se hâtant, pour n'être pas marqués
Par l'irascible scythe, aux cordes vermillon
Pourtant le saluaient, avec ostentation
Car nul homme public, mieux que lui par sa verve
Du peuple n'a gagné, la considération
Car nul autant que lui, n'a grandi la Cité.
Il avait su flatter, l'orgueil des Athéniens
Par d'éloquents discours, à défaut de bravoure
Pour le Conseil zélé, plus que pour le combat
Plus habile à manier, le verbe que le glaive.
Par l'or achéménide, il soudoie la Pythie
Substitue la monnaie, dans les villes conquises
Par la puissante drachme, à l'effigie de chouette.
Dès la mort de Cimon, sans vergogne il avait
Frappé de l'ostracisme, Aristide et ses pairs
Dans la magistrature, aux postes de l'armée
Démis un oligarque, et mis un démocrate
Sur le Pont à Sinope, au-delà des Cyclades
Sans remords implanté, colonies et clérouques
Chassé loin de Chalcis, les fils des hippobotes.
Bafouant tous les traités, il avait sans vergogne
Brutalement dissout, le Conseil de Corinthe
Pour saisir le Trésor, des Alliés panhellènes.
Puis il pilla Samos, jusqu'au dernier vestige
Massacra sans pitié, les fils des Achéens
Lâchement asservit, les enfants et les femmes.
Cet exploit triomphal, aussi haut le grandit
Que le Sage Solon, même plus que Cécrops.
L'Atride mit dix ans, pour s'emparer de Troie
Périclès mit dix mois, afin d'assujettir
La puissante cité, des plus braves Ioniens.
Dans le Scambonidaï, précédant son esclave
Fièrement il marchait, plein d'assurance, heureux
D'avoir pour son pays, accompli tant de bien.
Rien ne pourrait alors, détourner sa patrie
De son hégémonie, sur tous les Grecs soumis.
Le conflit de Corcyre, est un petit nuage
Dans l'éther lumineux, où va monter sa gloire.
Sans nefs, Lacédémone, est bientôt condamnée
Pour toujours prisonnière, en sa terre infertile
Cependant que l'Attique, est submergée de blé
Car voici bientôt l'heure, où victorieuse Athènes
De sa vieille rivale, étouffera la force
Comme Héraklès un jour, fit aux pythons d'Héra.
Devant lui tomberont, les bouleutes vaincus
Tenant l'eirésioné, dans leurs mains suppliantes
Car la sage Écclésia, qu'ont bernée ses promesses
Pour une fois de plus, octroiera sa confiance.
Devant l'Aréopage, il apercevait presque
L'hémicycle où bientôt, le front couvert de myrte
Sous les vivats nourris, superbe il clamerait...
Lorsque d'une encoignure, une femme apparut
Douloureuse et tragique, en sa claire himation.
La pâle austérité, de sa face hagarde
Montrait qu'un grand malheur, venait de la frapper.
La voyant, l'on eût dit, l'Euménide en courroux
Vivante apparition, de la fatale Moire
Venue là condamner, les coupables mortels.
Violemment agitée, d'une impérieuse haine
Vers le stratège fier, droite elle s'avança.
«Périclès es-tu sûr, d'avoir servi la Grèce
Lorsque tu réduisis, les cités des Ioniens?
Les hoplites hardis, sauveurs de la patrie
Que le noble Cimon, frère à mon cœur si cher
Commandait victorieux, au champ de Marathon
Jadis avaient battu, les Mèdes et les Perses.
Les hommes qu'aujourd'hui, tu plonges dans l'Erèbe
Pour soumettre des Grecs, perdent la vie sans gloire.
C'est vraiment admirable, et tu peux te vanter»
D'un geste elle montra, la nouvelle Acropole
D'où l'on voyait briller, la statue d'Athéna
«Crois-tu qu'Elle est ravie, de tes dons opulents
Honteusement tirés, de la riche Samos?»
Vers le soleil couchant, elle tendit son doigt
Pour montrer la cité, que baigne l'Eurotas
Ville de la grandeur, ville de la douleur.
«Prends garde si lassée, de tes iniquités
La Vierge ne préfère, un jour le peplos fruste
Que lui tissent là-bas, les filles de Lycurgue»
Périclès, de ce jour, demeura taciturne.
Lorsque sur la tribune, il montait face au peuple
Ses propos de victoire, en sa bouche hésitante
Lugubrement sonnaient, tels des présages sombres.
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - Éditions Sol'Air - 2007
L'EMPIRE DE L'ESPRIT
SOLON
Solon rendit visite, à Crésus en Lydie.
Voici comment le Grec, fut reçu par le Roi.
«Solon, je vais guider, tes pas dans ma demeure.
Dès lors tu jugeras, de ma haute valeur.
Mais je veux que sans fard, tu dises ta pensée.
Le palais que tu vois, est un butin de guerre.
Mes tailleurs de Lesbos, ont taillé les colonnes.
Mes sculpteurs de Byblos, ont ouvré les solives.
Carreleurs étoliens, mosaïstes mysiens
L'ont partout façonné, l'ont partout décoré
De tesselles en or, en lapis, en turquoise.
Là sont tous les trophées, que j'ai pris aux Cariens
Qu'aux Mèdes j'ai ravis, sur l'écumeux Halys.
J'ai des caves remplies, de précieux minerais
Plus qu'on en sortirait, en cent ans du Pangée.
Ne doit-on convenir, que c'est digne d'éloges?»
«Ô roi tu me parais, un monarque puissant
Pardonne-moi pourtant, car je ne comprends pas
Si tu veux que l'on ait, de toi bonne opinion
Pourquoi sans retenue, tu montres ces richesses.
Tu devrais je le crois, plutôt me les cacher»
«Te les cacher? Pour quelle raison, par Cybèle?»
«Si ton défaut Crésus, était d'être un ivrogne
N'aurais-tu pas à cœur, me recevant un jour
De camoufler au mieux, ton orgie de la veille
Les cotyles brisés, les tables renversées.
Tu ne montrerais pas, avec cette fierté
Les mauvais traitements, qu'emporté par Liber
Tu fis subir alors, à tes serveurs fidèles.
Sûrement dans ce cas, de peur que je les visse
Loin dans l'ergastérion, tu les enfermerais.
Mais au contraire ici, tu dévoiles ce luxe
Qui justement trahit, ton condamnable orgueil»
C'est ainsi que Solon, fut chassé par Crésus.
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - Éditions Sol'Air - 2007
PYTHAGORE
Ignorant la cité, dans Samos, île calme
Comme si le rivage, était son parchemin.
De l'aube jusqu'au soir, l'on voit un homme écrire.
Pas même il n'aperçoit, près de lui s'approchant
Son fils aux blonds cheveux, qui demande intrigué
«Pourquoi toujours, mon père, avec un vieux bâton
Dans le sable mouillé, dessines-tu ce temple?
Ces minuscules traits, sont-ils des personnages?»
«Mon fils, un temple crois-tu voir? Mais pourquoi pas.
Le triangle est fronton, le cylindre est colonne.
Sa forme est composée, de segments, demi-droites
Hauteur, hypoténuse, ou tangente et médiane.
Quant à ces traits menus, que tu vois dispersés
Peuple unique, infini, ce ne sont que des nombres.
«Mais qui peut honorer, ce temple si bizarre?»
«Le dieu Mathématique, insensible et fécond.
Ses fidèles sans foi, n'ont aucune morale.
Ce temple que tu vois, j'en étudie les bases
Mais d'autres après moi, bâtiront ses murailles.
La face de la Terre, en sera modifiée»
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - Éditions Sol'Air - 2007
SOCRATE
Au Lesché des Cnidiens, que protège Apollon
Pour écouter en paix, les maximes des sages
Les discours des rhéteurs, grammairiens, philosophes
Viennent les citoyens, fervents de connaissance
Les voyageurs curieux, parcourant les provinces
Les éphèbes lustrés, venant de la palestre
Fidèles rejoignant, le sanctuaire où Loxias
Par la Pythie dispense, oracles et conseils.
Théophraste ce jour, un sophiste connu
Haranguait les passants, que son verbe charmait.
«Voici comment jadis, naquit l'Humanité
Comment les dieux jaloux, ont fait naître sur Terre
L'être qui les adore, en fastes sacrifices.
Une race en or pur, dans leurs mains apparut
Des hommes fraternels, paisibles et placides.
Leurs cheveux et leur chair, leur peau souple étaient d'or
D'or leur brillant iris, et leur pupille vive.
C'était l'âge lointain, de Cronos et Rhéïa.
Zeus et les Olympiens, ne régnaient pas encor
Ni l'Ébranleur du Sol, ni Cynthia redoutable
Ni le Tueur d'Argos, ni la Vierge aux yeux pers.
L'onde n'avait créé, Cypris aux doux sourires.
L'énergie de Bacchos, n'imprégnait pas le pampre.
Dans ces temps de bonheur, et de félicité
La nue sombre jamais, n'arrêtait les rayons
Que le fils d'Hypérion, sur le sol prodiguait.
Le printemps et l'été, succédaient l'un à l'autre.
Point d'automne et d'hiver, ni tempête ou froidure.
Glace et frimas, verglas, n'existaient pas encor.
Les prés, les champs féconds, semblaient inépuisables.
Gaïa de ses trésors, n'était jamais avare.
De blancs ruisseaux laiteux, fluaient dans les vergers
Pendant que mûrissaient, des pommes délicieuses.
Nectar des prés, le miel, suintait de l'yeuse brune.
Thym, menthe et mélilot, répandaient leurs effluves
Dans l'air tiède où chantaient, des oiseaux merveilleux.
Les épis blonds couvraient, le sol de leur fourrure
Sans qu'une main pourtant, n'eût dispersé la graine.
L'Homme n'était méchant, ni brutal, ni vulgaire.
La Femme était pure, innocence, ingénuité.
Leurs augustes penchants, leur procuraient la Joie.
Tous vivaient dans l'entente, et la cordialité.
Point de roi, de soldat, point d'esclave et de maître
Point de port ni de fort, de cité, de frontière.
La peine du labeur, ne courbait pas les fronts.
Le ciseau du tailleur, ne heurtait pas la pierre.
Le soc du laboureur, n'écorchait pas la terre.
L'haïssable douleur, ne mouillait pas les yeux.
Les affres de la mort, ne convulsaient les faces.
Leur vie se déroulait, en insouciants plaisirs
Jeux, symposions, festins, agapes continuelles.
Sur le sable et dans l'onde, abandonnant leur corps
Tour à tour ils sentaient, contre leur peau, vivifiants
La caresse d'Hélios, et le baiser des nymphes.
Pourtant la corruption, finit par les gagner.
Cupidité, vanité, médisance, envie
Détestables démons, aux mille yeux, mille bouches
Détournent leur pensée, de la candeur native.
Les Immortels sur eux, lèvent un œil vengeur.
Les éons vouent la Terre, à la malédiction.
L'Humanité périt, dans la déréliction.
Puis tous les éléments, irrités, se déchaînent.
Les vents se relâchant, ravagent la Nature.
Les hiémales rigueurs, engourdissent le sol.
Verts jardins, bois touffus, se changent en désert.
Les déités alors, créent une race en fer.
Dans le Monde aussitôt, voilà qu'ils se défient.
Leurs jambes et leurs bras, leur tête et leur poitrine
Sont de fer. De même leurs os, leurs pieds, leurs jambes.
De fer aussi leur peau, leur nez, leur cou, leur bouche.
Leur haleine enflammée, semble un souffle de forge.
Leur métallique langue, en stridences résonne.
Rien ne les apitoie, rien ne les adoucit.
Rien ne peut tempérer, leur naturel farouche.
L'émotion ne frémit, en leur cerveau glacial.
Nul tendre sentiment, n'habite leurs pensées
Nulle idylle occupant, la fille et le garçon
Nul amour unissant, la mère avec l'enfant.
La guerre est leur métier, leur unique passion.
Haine et Crime pour foi, pour loi, toujours ils tuent
Massacrent sans répit, détruisent et ravagent.
Rien n'atténue le sort, de leur noire existence.
La rondache et l'épée, ne quittent pas leurs mains.
Sous leur cuirasse épaisse, ils ne sentent jamais
La chaleur des simouns, la rigueur des Borées.
Jamais ils n'ont connu, la douceur de l'abri
Quand mugissent les bois, sous la neige furieuse
Ni l'âtre pétillant, ni la couche de paille.
Leurs terribles tribus, se perpétuent sans fin
Dans la profonde nuit, des époques lointaines»
Théophraste un moment, dut marquer une pause.
L'auditoire attentif, restait muet d'horreur.
Parfois quand le récit, devenait inquiétant
Pour qu'on l'écoutât mieux, il murmurait à peine.
Quand un lyrique élan, soudain le transportait
Sa voix tonnait pareille, à celle du Cronide.
Parfois même au sommet, de son exaltation
Brusquement il plongeait, la tête dans ses mains
Poursuivant d'un ton bas, ponctué de silence
Que l'on suivait sans bruit, cœur battant, souffle court.
Il disait tout, les dieux, les Titans, les démons
Pourquoi nous sommes là, pourquoi l'Homme toujours
Supporte la misère, et souffre de la Mort
Comment jaillit la source, et flamboie le volcan.
Puis il peignit l'Égypte, et la Cyrénaïque
Les royaumes indiens, l'Ibérie, la Scythie
Décrivit les palais, de la riche Atlantide
Tout parés d'orichalque, et d'alliages précieux
L'Erèbe, éternel gouffre, où séjournent les âmes
Le puits, noir soupirail, de l'espace infernal
Par où monte le flot, du Styx et du Cocyte
L'igne, entrée de l'Hadès, le radieux arc-en-ciel
Voûte de l'Empyrée, Porte du Paradis
Que passent flamboyants, les chars des Olympiens.
Dans le Monde il n'était, problème ou phénomène
Dont il ne pût trouver, l'explication facile
De mystère insondable, et d'énigme insoluble
Dont ne pût triompher, sa perspicacité
Pas d'ombre où sa raison, ne jetât de clarté.
Sans peine réfutant, les arguments subtils
Sa rhétorique pure, effaçait tous les doutes
Pouvait mener à bout, d'intraitables sceptiques.
Son esprit disséquant, théories, postulats
Se mouvait aisément, comme un vif pugiliste.
Du logos mieux que tous, il trouvait les prémices
Le trope et le spécieux, la Majeure et Mineure
Les formes du sorite, et lois du syllogisme
Disjonctif, anapodectique, enveloppé
Car il s'était nourri, d'Aristarque et Zénon.
Mais ne surpassait-il, ces maîtres par la science?
Après avoir décrit, les âges du passé
Le philosophe
alors, proposa la dispute
Désirant montrer là, sa grande habileté
Pour la contradiction, comme la dialectique.
Son disciple Denon, ainsi l'interrogea
«Comment ces premiers hommes» dit-il en hésitant
«Tout de métal formés, pouvaient-ils se mouvoir.
Sous les ondées leur peau, n'eût-elle été rouillée?»
«Par Zeus, Denon, tu fais, un vrai Paphlagonien.
Si je te dis "N'as-tu, des moineaux dans la tête"
Lors me répondras-tu "C'est vraiment impossible
Car je ne les entends, chanter dans mes oreilles"»
La salle à ce moment, vibra d'un joyeux rire.
Les éphèbes charmés, tous en chœur applaudirent.
Sifflé, moqué, raillé, le disciple confus
Ne savait où cacher, sa face cramoisie
Qu'il eût bien camouflée, sous le casque magique
Du sombre Aïdoné, Roi des âmes défuntes.
Pendant ce hourvari, Théophraste aperçut
Là-bas dans l'assistance, un étranger timide
Qui s'adressait à lui, d'une voix étouffée
«Je voudrais à mon tour, disputer avec toi
Si mes capacités, ne sont trop déficientes»
«N'aie crainte assurément, de n'être embarrassé
Je te simplifierai, mes pensées trop subtiles
Pour qu'alors aisément, tu les puisses comprendre.
Mais dis comme on te nomme, et dis-moi d'où tu viens»
«Socrate l'Athénien, le fils de Phénarète.
Je viens de terminer, la guerre en Potidée.
Je gagnais ma patrie, par le dème de Phères
J'appris qu'un philosophe, arrivait en ce lieu.
J'ai donc fait le détour, pour venir l'écouter»
«Pour ce que je t'apprends, tu ne regrettes rien
Je n'ai réputation, d'un orateur médiocre
Mais je suis bien meilleur, dans la contradiction.
Ton esprit sûrement, vaut mieux que ton visage
Car je dois avouer, te voyant parmi nous
L'on croirait un silène, échappé de la sylve»
«Nature à mon égard, ne fut pas généreuse.
Je n'ai pas comme toi, le port d'un Olympien
Mais j'essaie d'être sage, à défaut d'être beau»
«Je suis prêt, cher Socrate, allons-y, je t'écoute»
*
SOCRATE
Je voudrais signifier, l'admiration que j'ai
Pour ton savant esprit, si fertile en pensées.
L'on croirait que tu vis, comme Er le Pamphilien
Toi-même par tes yeux, les éternels Mystères.
Comprends donc ma stupeur. Ces vérités, me dis-je
Tu dois bien les tenir, de quelque enseignement
Sinon c'est par toi seul, que tu les découvris.
THÉOPHRASTE
Ta seconde hypothèse, est vérité, Socrate.
SOCRATE
En ce cas diras-tu, comment tu les déduis.
THÉOPHRASTE
As-tu vu cher ami, danser les Corybantes
La Pytonisse en transe, au fond de l'adyton.
Comment donc sauraient-ils, d'où viennent leurs idées?
Les premiers quand ils font, ou ne font pas tel geste
L'autre quand elle émet, telle ou telle parole.
C'est un dieu tout près d'eux, qui dicte leur conduite.
Leur âme vibre au souffle, émanant de ce verbe
De même que la corde, aux mains du citharède.
Tout m'est ainsi donné, par mon Inspiration.
SOCRATE
Quel merveilleux pouvoir, est-ce là, cher ami.
Tu nous décris la vie, de nos lointains aïeux
Donc tu possèdes l'art, de revoir le passé.
THÉOPHRASTE
Absolument.
SOCRATE
Puisque tu nous le dis, admettons... pour l'instant.
Mais si tu le veux bien, voyons une autre idée.
Selon ton jugement, n'est-il pas impossible
Qu'un tailleur sachant faire, un peplos ouvragé
Ne puisse pas tailler, un himation commun?
THÉOPHRASTE
Impossible en effet, car plus simple est de faire
Le commun himation, qu'un peplos ouvragé.
SOCRATE
De même un cordonnier, fabriquant un cothurne
Saurait confectionner, sans peine un ceinturon.
THÉOPHRASTE
Oui.
SOCRATE
Et pour un forgeron, taillant un bouclier
Comme fit pour Achille, Héphaistos boiteux
Puis qu'Ulysse emporta, malgré le grand Ajax
Ne serait-ce un pur jeu, de faire une burette?
THÉOPHRASTE
Sans nul doute je crois. Mais que vas-tu chercher?
SOCRATE
Nous verrons bien plus tard, excellent Théophraste.
Considérons plutôt, ce que l'on peut conclure.
THÉOPHRASTE
Eh bien, celui qui fait, chose plus difficile
Pourrait assurément, en faire une facile
Toutefois si les deux, concernent le même art.
SOCRATE
C'est exactement dit, et justement déduit.
Que pourrait-on penser, maintenant d'un tailleur
Prétendant apprêter, un superbe peplos
Mais ne parvenant pas, à faire un himation?
THÉOPHRASTE
Qu'il est un imposteur, ou qu'il est ignorant.
SOCRATE
Il en serait ainsi, pour notre cordonnier
Qui prétend fabriquer, un cothurne ouvragé
S'il ne sait pas tailler, un ceinturon sans peine
THÉOPHRASTE
Oui.
SOCRATE
Et de même en est-il, pour notre forgeron.
THÉOPHRASTE
Il est vrai.
SOCRATE
C'est là bien raisonné. Maintenant peux-tu dire
Ce que j'ai fait hier, en arrivant à Delphes?
THÉOPHRASTE
Mais comment le savoir? C'est une absurdité
Car je ne te connais, que depuis aujourd'hui.
SOCRATE
Quel malheur, cher ami, je me félicitais
Des belles vérités, que tu m'avais apprises
Tu me dis maintenant, qu'il s'agissait de fables.
THÉOPHRASTE
Ah mais ça, par le Chien, pourrais-tu m'expliquer?
SOCRATE
Simplement, tu nous dis, ce que jadis firent
Nos aïeux très lointains, avant que Zeus ne règne
Mais tu ne peux savoir, ce que j'ai fait hier.
Tu prétends faire ainsi, la chose difficile
Quand tu ne parviens pas, à faire une facile.
THÉOPHRASTE
Selon toute apparence.
SOCRATE
Et ne s'agit-il pas, justement du même art
Que tu dis posséder, connaître le passé?
THÉOPHRASTE
Oui.
SOCRATE
Dois-je te rappeler, ce qu'alors tu conclus?
THÉOPHRASTE
D'après ce que tu dis, ma science est un mensonge.
SOCRATE
Cela vient de ta bouche, et non pas de la mienne.
THÉOPHRASTE
Il est vrai.
SOCRATE
Ne te serais-tu pas, abusé par hasard
Croyant connaître là, ce que tu ne savais?
THÉOPHRASTE
Je dois en convenir... mais sais-tu plus que moi?
Notre ignorance au moins, nous rend tous deux égaux.
SOCRATE
Cependant moi je sais, oui... que je ne sais rien.
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - Éditions Sol'Air - 2007
DÉMOCRITE
Non loin d'Athène un jour, dans les prés verdoyants
Cheminaient Démocrite, et son disciple Hermippe.
«Regarde le vallon, si fleuri, si plaisant»
Disait le jeune éphèbe, au maître silencieux.
«Contemple cet ormeau, si profond, si touffu
Ce tremble si léger, ce platane si large
Cet olivier trapu, cet amandier gracile.
Dans l'aubépine en fleur, écoute bien là-bas
Le joyeux pépiement, du bouvreuil amoureux.
L'on dit qu'un lointain jour, Mnasis la sauvageonne
Refusa les faveurs, du fougueux Illisos.
Le dieu-fleuve trouva, comme unique moyen
Pour qu'à lui désormais, son onde se mêlât
De changer en un ru, la beauté dédaigneuse.
N'est-on pas bien ici, dans cette herbe si douce
La narine flattée, par l'odorant smilax?
Ne vois-tu dans ce flot, nager l'Achéloïde
Qu'épie le noir silène, en son abri de roche?
C'est le rustique Pan, qui t'assaille en bienfaits.
Sens la fraîcheur de l'eau, sens la chaleur du sable»
Démocrite songeur, demeurait impassible
Car au lieu des prairies, des moineaux gazouillant
Du flamboyant soleil, des sources jaillissant
Dans son esprit fécond, où naissait le Diascome
De la Nature entière, il ne voyait déjà
Qu'un vaste mouvement, d'atomes dispersés.
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - Éditions Sol'Air - 2007
ARISTOTE
Il parle au rythme uni, de sa pensée féconde
Cheminant au hasard, dans le parc du Lycée.
«L'âme ne se conçoit, que dans un corps donné
Mais elle n'est sans lui, car ne peut s'accorder
Chacune avec chacun, sans nulle affinité.
C'est une entéléchie, par lui seul existant
Car elle est Action, Forme, alors qu'il est Puissance
Car avec lui toujours, elle naît et périt.
Mais elle n'est substance, elle n'est pas matière
Non plus atomes vifs, qui tournent sans répit
Non plus subtil éther, ni même éléments purs.
Les semblables mêlés, ne se peuvent connaître
Les inverses non plus,
ne se peuvent déduire.
Le Vertébré possède, une âme sensitive.
L'intelligence en lui, n'est pas l'intellection.
Toutes les deux au corps, ne se trouvent liées.
La Vie sans le Désir, peut-elle être possible?
Comment lors expliquer, le mouvement local
Hors par la volition, que l'âme détermine?»
Les disciples charmés, suivaient cet homme simple
Revêtu d'un peplos, de sandales en lin
Qui de l'antique monde, était la grande gloire.
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - Éditions Sol'Air - 2007
ÉPICURE
Trois jeunes Athéniens : Ménédème, Arcibule, Polyène rendent visite à leur ami Polystrate.
MÉNÉDÈME
Salut Polystrate.
POLYSTRATE
Bienvenue mes amis.
MÉNÉDÈME
Comment? si tard dans la journée, toi Polystrate
Qui de nous tous prétends, avoir plus de sagesse
Tu consommes des mets, devant un plein calice.
Tu ne refuses point, les bons crus de Lesbos
Le chant d'une phorminx, la danse d'une fille.
Voilà bien un repas, qui te vaut une mine.
Par Athéna, ma foi, tu n'es plus philosophe.
POLYSTRATE
Je respecte mon corps, autant que mon esprit.
D'un bon festin pourquoi, refuser les délices?
MÉNÉDÈME
Ne sais-tu pas qu'un sage, épris de la morale
Pratique l'ascétisme, essentielle vertu.
POLYSTRATE
Mais point du tout, les dieux, ont créé des plaisirs.
Nous devons jouir sans frein, c'est une loi commune.
POLYÈNE
Halte, il faut raisonner, plutôt que s'emporter.
L'un défend Aristippe, et l'autre Pythagore
Vos opposés discours, font triompher Pyrrhon.
Tel qui suit vos propos, reste en aporétique?
ARCIBULE
Vous êtes dans l'erreur. Méditez bien ceci.
"Las, rien n'est jamais rien, n'étant que ce qu'il est"
TOUS
Ha, ha, ha, ha, ha, ha...
POLYSTRATE
C'est un cordeau blanc.
MÉNÉDÈME
Ne viens plus nous troubler, avec ta sophistique.
POLYSTRATE
Tu dis que nous devons, nous mortifier toujours.
Tu devrais en donner, par toi-même l'exemple
Pourquoi ne cours-tu pas, sur le champ te jeter
Dans un bassin glacial, dans un foyer brûlant?
MÉNÉDÈME
Et toi si ton plaisir, est ta seule morale
Pourquoi ne voles-tu, ne commets-tu de meurtre
Pour subvenir au coût, de tes orgies sans fin?
POLYSTRATE
Tu ne veux le bonheur, alors pourquoi vis-tu?
Le Désir peut lui seul, justifier l'existence.
MÉNÉDÈME
Je serai malheureux, loin des festins lascifs
Mais du moins je mourrai, l'âme et l'esprit sereins.
POLYÈNE
Il est donc, je le crois, tout de même insensé
De ne vouloir que jouir, ou de se mortifier.
ARCIBULE
Vous ne considérez, l'effet des prédicats.
Si je dis par exemple "Callias est homme blanc"
N'est-ce la quiddité, d'homme blanc qui serait...
TOUS
Ha, ha, ha, ha, ha, ha...
POLYÈNE
Que veux-tu nous prouver?
POLYSTRATE
Mais il faut lui verser, une hydrie sur la tête.
MÉNÉDÈME
Tu n'es bon qu'à louer, Hélène ou Palamède.
POLYÈNE
Tout cela ne dit point, quelle règle adopter.
Pourquoi n'irions-nous pas, consulter Épicure?
Voici très peu de temps, qu'il nous vient de Lampsaque.
Là-bas près du Jardin, se trouve sa demeure.
POLYSTRATE
Très bonne idée, lui seul, convaincra Ménédème.
MÉNÉDÈME
A la philosophie, sans doute il mènera
Ce fou de Polystrate, allons-y de ce pas.
*
POLYÈNE
Nous te saluons bien, divin sage, Épicure
Ta science pourrait-elle, éclairer ce débat.
ÉPICURE
Salut, par Dionysos, quel tourment vous occupe?
POLYÈNE
Nous parlions entre amis, de ce qu'est la vertu...
MÉNÉDÈME
Cet écervelé dit, que dans son existence
L'homme doit s'abreuver, de plaisir et débauche.
POLYSTRATE
Ce fou-là sans raison, voudrait se mortifier
Ne tirer de la vie, que misère et douleur.
ÉPICURE
Voulez-vous un conseil, ou souhaitez-vous plutôt
M'étourdir les tympans, d'une querelle absurde?
POLYÈNE
Pardonne leur passion, maître, ils sont encor jeunes.
ÉPICURE
Vous avez tous deux tort, et tous les deux raison.
Croyez-vous que la peine, engendre la vertu?
Croyez-vous que débauche, entraîne aussi bonheur?
Tel homme au symposion, devient un assidu
Mais en désagrément, son ventre lui rendra
Bien plus qu'en vrai plaisir, lui donna son palais.
Tel aimant le pouvoir, s'octroie la tyrannie.
Depuis il ne dort plus, surveille tous ses proches
Soupçonne sans répit, le fer d'un intrigant
Pour mourir d'un poison, versé par son épouse.
De la triste Olympias, méditez l'existence.
D'abord elle séduit, Philippe en Phénicie
Mais dix années plus tard, abandonnée du Roi
La voici qui prépare, un complot contre lui.
Puis elle fait périr, sa fille et Cléopâtre.
Dès la mort de son fils, la voici poursuivant.
L'aconit élimine, Eurydice, Arrhidée.
Qu'advint-il de cela? Vous le savez, hélas.
Tous fuient sa cruauté, de tous elle est honnie.
Sous les murs de Pydna, lors Cassandre l'achève.
Le vice n'est-il pas, cause de la souffrance?
MÉNÉDÈME
Mais la reine Olympias, malgré sa fin tragique
Put assouvir toujours, ses passions véhémentes.
ÉPICURE
Son existence fut, plus triste que sa mort.
Son justicier pour elle, était le bienfaiteur
Car elle a récolté, ce que fut sa conduite
Les rapports orageux, d'un mariage malsain
Crainte de la vengeance, et frayeur des complots.
Souvent l'appréhension, plus que douleur afflige.
De la dépravation, l'on ne retire ainsi
Qu'un plaisir immédiat, que déprécie le trouble.
POLYSTRATE
Mais comment faire alors, pour trouver le bonheur?
ÉPICURE
Il suffit pour cela, de suivre la Nature.
Point n'est besoin pour moi, de palais, d'hétaïres
Pour atteindre Atonie, sentir Ataraxie.
Je fais de mon fromage, un repas somptueux
La règle est de jouir, oui... de la sobriété.
Soyez heureux toujours, et vivez dignement.
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - Éditions Sol'Air - 2007
DIOGÈNE
Passant près du Cranion, le peuple de Corinthe
Quelquefois rencontrait, un homme en souquenille
Laid, hirsute, indigent, grotesque, indifférent
Malgré tous les curieux, autour de lui pressés.
Fier il porte bâton, besace avec tribon
L'exomide sans manche, en hiver en été
Comme certains la crosse, et le manteau de pourpre.
Dans ce monde il n'a rien, mais Zeus a-t-il un bien?
Pas même il n'a de toit, moins encor de famille
Hors un tonneau percé, pour lui plus qu'un palais
Mais Sagesse il est vrai, n'a besoin d'un logis
Ni que vous persécute, une épouse acariâtre.
C'est le maudit, le Chien, Diogène le Cynique.
Ainsi le nomme-t-on, ricanant de mépris
«N'est-ce pas vous les chiens» dit-il «car sans répit
Hurlant, vous faites cercle, autour de ma pitance?»
Rivés sur lui toujours, des yeux le considèrent
Le pâtre cependant, n'a pas souci des ânes
Diogène alors non plus, des citoyens n'a cure.
Son visage émacié, ne s'illuminerait
Que s'il trouvait un homme, et toujours triste il va.
Quand parle un Éléate... sans lui répondre il marche.
Quelquefois il étreint, par la taille Hipparchia
L'égérie de la secte, impie phainoméride
Montrant sa jambe nue, comme fait l'hétaïre.
Les voilà s'unissant, au milieu de la foule
Sans que pourtant vergogne, à leur front ne remonte.
«Si la chose est honteuse, on ne la doit pas faire.
Si point elle ne l'est, pourquoi donc la cacher?»
C'est ainsi qu'il raisonne, et pas un ne rétorque.
Mais parfois devant tous, il ôte sa guenille
Puis comme Héphaistos, fit aux pieds de Pallas
De semence visqueuse, il arrose le sol
Disant à l'assemblée, que serait agréable
Calmer sa faim de même, en se frottant le ventre.
Dans l'isthmique cité, d'Artémis Chasseresse
Les mortels comme ailleurs, sont vénaux, sournois, faux.
Clamant ce qu'ils ne font, masquant ce qu'ils ont fait
Comme partout ils sont, insignifiants, iniques
Malveillants, médisants, vaniteux, inconstants.
Pour le vice présent, absent pour la vertu
Pas un n'ose avouer, la secrète évidence
Que chacun pourtant sait, mais
prétend ignorer.
L'on s'outrage en voyant, la félonie de l'autre
Pour aisément expier, sa propre trahison.
Pour un Léonidas, combien voici d'Éphialtes.
Combien pour Démosthène, a-t-on de Pisistrates.
Pour un sage combien, de sots, d'écervelés.
Voilà pour les moins fous, pour les meilleurs d'entre eux.
Le reste est vil troupeau, meute avide, inconsciente
Qui sans répit boit, mange, engrosse les femelles
Ne cherchant que plaisir, basse ambition, gloriole
Du périèque à l'archonte, et du fidèle au Prêtre.
Ainsi tous, magistrats, polètes et prytanes
Citoyens, marchands, artisans, pauvres et riches
Quand paraît devant eux, l'indécent philosophe
D'un coup voient aveuglante, ainsi qu'un grand soleil
L'obscène Vérité, flétrir leur beau mensonge.
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - Éditions Sol'Air - 2007
ARCHIMÈDE
Le jour où Marcellus, investit Syracuse
Ville que trois années, vainement assiégèrent
Vingt-cinq légions portées, par deux cent dix vaisseaux
Pour lever le mystère, il manda le tyran.
«Hiéron, me diras-tu, quel sorcier redoutable
Miraculeusement, incendia nos galères?
Comment il put sur nous, lancer des blocs énormes
Que ne pourraient mouvoir, un contingent d'athlètes?
Dis-moi quelle magie, le fit aussi puissant?»
«Archimède est son nom. Sa magie... c'est la Science»