SOMMAIRE
LE CÉLESTE EMPIRE
TS'IN CHE HOUANG-TI
LA GRANDE MURAILLE
LE VASSELAGE
LUMIÈRE DU GANGE
GAUTAMA BOUDDHA
LUMIÈRE DU NIL
LE MESSAGE D'AMON
LE GRAND SPHINX
LES PEUPLES DES STEPPES
ÉPIGRAPHE
LES PEUPLES DE LA MER
LES PHÉNICIENS
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007
SAGAS DES TEMPS ANTIQUES
CÉLESTE EMPIRE
TS'IN CHE HOUANG-TI
Dans le temple éternel, d'Hieng-yang, sa capitale
Ts'in Che Houang-ti, premier empereur, Fils du Ciel
Pour son apothéose, a mandé ses vassaux.
La nuit il célébra, le sacrifice Fong
Brandit les queues des faons, et des taureaux mystiques
Gravit la tour de Lin, avec une torchère
Fit danser jusqu'au soir, l'exorciste aux quatre yeux
Dans sa tunique d'ours, entouré de ses fous.
Pareil à Chouen le Grand, pour fêter l'An nouveau
Hardiment il chassa, le bélier expiatoire
Le parquant au-delà, des portes cardinales
Tira comme Ya jadis, le héros téméraire
Sur l'outre consacrée, des flèches serpentines
Puis dit le juste mot, domptant les Tche-méi.
Maintenant le voici, qui déclame un exorde
Pour les dieux attentifs, les humains déférents
Désormais attestant, sa puissance infinie.
«Ô divinités, mortels, vous, Monts et Rivières
Voici tous les effets, de mon pouvoir suprême.
Dès l'aube de mon règne, à peine sur le trône
J'ai réduit et conquis, Han, Tchao, puis Wéi
J'ai refoulé T'chou-si, vers les monts du Ngan-houei.
J'ai pour tous établi, sur mes régions nouvelles
Relais, commanderies, chefferies à mes ordres.
J'ai maté les pilleurs, écrasé les voleurs
J'ai disloqué Yu-yue, le Fou-kien, les deux Kouang
Puis j'ai rejoint au Sud, les côtes de l'Annam.
J'ai soumis vers le Nord, le prince de Tche-li
Repoussé le Barbare, aux portes du Houang-ho
Désuni les Me, les Man, supprimé les Ti
Défait près du Kiang-tchong, les hordes thibétaines
Contre les Hou violents, élevé la Muraille.
Forgeant la Terre même, au gré de mon désir
J'ai renversé remparts, bastions, murs intérieurs
Vers le Yong-yang dévié, le cours du Fleuve Jaune
Percé le Hong-keou, lié la T'si, la Houai
J'ai taillé des plateaux, remblayé des vallées.
Sur le bord des canaux, j'ai dégagé des voies
Qu'unit dans tout l'Empire, une identique ornière.
Pour les harems des rois, que jadis j'ai vaincus
J'ai construit mon palais, à nul autre pareil.
Les forces de la Terre, habitent dans ses murs.
L'Oiseau rouge volète, en ses poutres faîtières.
Le Dragon de ses plis, soutient les chapiteaux.
L'écailleuse Tortue, supporte les balcons.
Le Tigre de sa peau, recouvre les pavages.
Les poutres sont ornées, de soleils, de nuages.
Des colosses trapus, aux narines béantes
Se trouvent accroupis, devant les colonnades.
Les pavots des lambris, pendent sur les caissons.
Des esprits dans les gonds, font pivoter les portes.
Des farfadets joufflus, à la magique haleine
Cachés dans les soufflets, attisent les foyers.
Des monstres végétaux, à la chair de cormier
Par leurs naseaux renvoient, un parfum d'origan.
Sur les tapisseries, sur les rideaux se mêlent
Toutes les déités, des marais et des mers.
Sur les hauts paravents, au-dessus des cimaises
Peints en laque brillante, ou lamés d'argent vif
Les bêtes des forêts, nonchalamment gambadent.
Mes cruches émaillées, sont des harles ventrus.
Les pieds de mes fauteuils, sont des ours en platine.
Des saumons bleus, jaspés, nagent dans ma piscine.
De graciles faons roux, en bois de catalpa
Sur les portes sculptées, caracolent sans fin.
Dans les nuées de gaze, enveloppant ma couche
Volent des geais brodés, en fil de satinette.
Dans la chambre de jade, où nul jamais n'entra
Pour les humains jaloux, demeurant invisibles
Vêtues de mousseline, et de soieries splendides
Sans jamais voir le jour, sont recluses mes femmes.
Plus onctueuse est leur peau, que fleur de laiteron
Leur parfum plus grisant, que le kia-ye, l'orchis.
Leur bouche a la douceur, des litchis printaniers.
À Chang-lin dans mon parc, j'ai construit le chemin
S'élevant dans l'azur, comme la Voie Lactée
Qui joint Tien-ki, le Ciel, à Ying, Faîte du Monde
Le grand Temple Vermeil, des Purifications.
Dans le fond d'une grotte, au Chang-tong je possède
Le talisman sacré, du prince Tieou-tchou.
Dans mes vastes haras, où les pur-sang prospèrent
Le véloce Coursier, du raja Ferganah
Ronge son mors couvert, d'une écume écarlate.
Simulant au milieu, de la Mer Supérieure
Les Îlots Bienheureux, séjour des Immortels
Dans mes bassins creusés, par mille prisonniers
J'ai fait superposer, des rochers porphyriques.
Les génies en opale, au sommet de piliers
Recueillent la rosée, que ne souille le Monde.
Pour que dans le secret, me visitent les dieux
Par des chemins couverts, j'ai fait se réunir
Mes cent vingt-cinq manoirs, mes deux cents résidences.
Le sorcier Chao-Wong, pour moi jadis forgea
Le Char d'or contenant, les Victorieux Effluves
Qui chassent les démons, redoutés par la Chine.
Sa caisse plate est Sol, et son dais rond est Ciel.
Pour moi Kie-san le Mage, a bâti dans les airs
Des terrasses joignant, le Royaume éthéré.
Pour moi Louan-ta chercha, des années sans répit
L'Agaric procurant, la Drogue merveilleuse
Philtre concrétionné, de la domination.
Devant moi, près de Siang, au bord du Yang-tseu-kiang
Le magique Trépied, de l'arène est sorti.
Par moi revit l'esprit, des premiers Fondateurs
Le magnifique Liu, qui fléchit le déluge
T'ang, l'obstiné démon, qui mata le Dragon
Le forçant à verser, l'ondée sur les campagnes.
Le souffle des Géants, que j'ai tués jadis
Résonne en mes tambours, flotte sur mes bannières.
Je puis marcher dans l'eau, sans que je sois mouillé
Dans le feu dévorant, sans que je sois brûlé
Monter au firmament, au milieu des nuées.
Mon pouvoir étendu, rejoint les quatre mers.
J'impose partout l'ordre, aux six points de l'Éther.
Sans borne est ma puissance, éternel est mon règne»
Ainsi Ts'in Che Houang-ti, devant tous déclamait.
Cependant près de là, dans un réduit obscur
Sseu-ma-t'sien disgrâcié, le vieux confuséen
L'annaliste inflexible, au nom de la Justice
Méticuleux, scrupuleux, serein, patient, ferme
Ne pesant les honneurs, mais plutôt les vertus
La richesse des biens, mais la valeur des âmes
Tandis que s'envolaient, ces glorieuses paroles
De sa fine écriture, indélébile trace
Jetait sur l'Empereur, la honte pour toujours.
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007
LA GRANDE MURAILLE
D'innombrables tribus, continûment progressent
Vers les riches plateaux, de la Chine élevée.
Les hommes demi-nus, chevauchent sans répit.
Nulle cuirasse ouvrée, ne défend leur poitrine
Hors une épée de bronze, une rondache en bois.
Méprisant la douleur, ignorant la fatigue
Sans crainte de la mort, furieusement ils offrent
Leur vulnérable chair, au fil tranchant des piques
Leur tête sans défense, au dard aigu des traits.
Nulle armée cependant, ne les arrêterait
Car toujours les protège, une invincible force
Multitude est son nom, son mobile est Désir.
Ainsi vont les Hiong-nou, les cavaliers hunniques
Provoquant la terreur, des peuples sédentaires.
Leur domaine est le froid, la steppe et l'Inconnu.
Rien ne peut résister, à leur violent passage.
Ne songeant qu'au massacre, ils ne peuvent savoir
Ce que sont dignité, noblesse, honneur, douceur.
Nul d'entre eux ne connaît, la couche ni l'épouse
Mais le sol dur, mais le toit des cieux, la femelle.
Brutalité, grossièreté, sauvagerie
Sont inscrits dans leurs traits, où transparaît la bête.
Haïssant le progrès, de leurs mains ils ne savent
Ni forger un écu, ni tailler une lance
Ni cultiver le riz, ni garder les troupeaux
Mais parfois la fureur, peut surpasser l'esprit.
Le nombre peut défier, la savante man œuvre.
La razzia peut fournir, autant qu'une moisson
Le pillage encor plus, que le patient filage.
Nul ancêtre n'inscrit, le passé de leur peuple.
Nul sage observateur, ne scrute les étoiles
Ne suit au long des mois, l'astre changeant des nuits.
Sous les rayons du jour, ils vont par les chemins
Sans foyer et sans loi, sans famille et sans foi.
Dans l'univers ils n'ont, qu'une exigence unique
Sortant de leur gosier «Nous vivons, nous voulons»
Ils ont déjà franchi, l'Ordos, le Hoang-ho
Pressés de saccager, les maraîchers voisins.
*
Près de là cependant, vers les riches plateaux
Le soleil printanier, sur la Chine se lève.
C'est en ce faste mois, qu'à la méridienne heure
Chaque jour diminue, l'ombre au pied du gnomon.
Le vent d'est lentement, fond la glace des rus
Que frétillant déjà, remontent les blennies.
L'arc-en-ciel reparaît, l'éclair de nouveau luit.
Sur les mûriers fleuris, la mésange voltige.
Vers le gouffre de l'Ours, vers les étangs de Kong
Dans les bois de Sang-lin, sur les coteaux de Hiu
Les joyeux laboureurs, sortent de leurs chaumières.
La fête du Grand No, venait de s'achever.
Les hommes ont laissé, pour la suivante année
Les jeux, les ordalies, de la morte-saison.
Les frairies sont passées, les chants ont commencé.
Les outres sont taries, vidées sont les potiches.
C'est la Chine éternelle, éternelle et joyeuse.
Partout l'on sarcle et trie, partout l'on bine et pioche.
C'est la Chine éternelle, éternelle et heureuse.
«Détruisons les cocons, chassons vermine et larves.
Courage, or ça taillons, déracinons, coupons.
Creuse ton puits, mon gars, mon gars, sème ton champ
Si te prends la fringale, et si te prends la soif.
Courage, or ça taillons, déracinons, coupons»
C'est la Chine éternelle, éternelle et joyeuse.
Partout l'on sarcle et trie, partout l'on bine et pioche.
C'est la Chine éternelle, éternelle et heureuse.
Les chapeaux de bambou, se lèvent et se baissent.
Les mains fouillent le sol, jettent la mauvaise herbe
Chardon, chiendent, plantain, coryzas, chénopodes
Sur le son des pipas, le choc des tambourins.
Les incultes prairies, que ne vainc la charrue
Que le bras et la houe, parviennent à dompter
Bientôt vont recevoir, la semence féconde.
«Jetez, compagnons laboureurs, jetez les grains.
Chez nos plus vieux parents, il en était de même.
Jetez, compagnons laboureurs, jetez les grains.
Chez nos plus vieux parents, il en était de même.
Dans le creux des sillons, à l'envi répandons
Riz scintillant, orge doré, sagette pourpre.
Keng-fou se trouve enclos, dans leur écorce dure
Close en eux la moisson, close la fenaison.
Le Prince Flamboyant, fera lever les pousses.
Qu'il a de la puissance, et qu'il a de la force.
Dans le creux des sillons, à l'envi répandons
Riz scintillant, orge doré, sagette pourpre»
C'est la Chine éternelle, éternelle et joyeuse.
Partout l'on sarcle et trie, partout l'on bine et pioche.
C'est la Chine éternelle, éternelle et heureuse.
«Vous, au long des chemins, vous, rouissez, tisserandes
Préparez vos clayons, préparez vos hachettes.
Sur les jeunes mûriers, cassez les feuilles courtes.
Sur les pieds vigoureux, entaillez les bourgeons.
Préparez vos clayons, préparez vos hachettes»
C'est la Chine éternelle, éternelle et joyeuse.
Partout l'on sarcle et trie, partout l'on bine et pioche.
C'est la Chine éternelle, éternelle et heureuse.
Ignorant le péril, insouciants des barbares
Les joyeux laboureurs, dans les champs se dispersent.
*
Les Hiong-nous turbulents, pressent leur meute envieuse.
Pour eux sera le riz, et pour eux la semence
Pour eux les soieries, pour eux les joyaux, tuniques.
Les voici gravissant, un dernier mamelon
Mais surpris, effrayés, brusquement ils s'arrêtent.
Devant eux, grandiose, énorme, incommensurable
Surgit une falaise, entaillée de créneaux.
L'on eût dit que la Terre, imitant les humains
Jadis avait forgé, ce rempart formidable.
N'en croyant pas leurs yeux, les Huns se demandaient
Quel peuple fantastique, érigea cette chaîne.
Telle une apparition, terrifiante, effrayante
Fabuleuse vision, pourtant réalité
La Muraille déploie, sa géante ossature
Colonne minérale, échine tellurique
D'un monstre sidéral, aux vertèbres pour forts
Gigantesque diadème, enchâssé dans le sol
Torque monumentale, aux merlons pour joyaux.
Sa fondation profonde, atteint les Sources Jaunes.
Son faîte se confond, à la voûte azurée.
Ses tours fendent l'éther, écorchent les nuages.
Ses voies, ses redans, ses travées, chemins célestes
Vertigineux, abrupts, s'élèvent dans l'espace.
Les vents freinés, déviés, invisibles coursiers
Qui vainqueurs franchissaient, cols, défilés, sommets
Se brisent en sifflant, contre ses blocs aigus.
Son corps de lourds moellons, se développe, ondule
Comme les repliements, d'un terrible dragon
Dans ses vastes anneaux, protégeant sa nichée.
Ses pans de-ci de-là, surgissant de la brume
Sur un plateau, sur un coteau, sur une crête
Sont arches qui relient, ses piliers colossaux.
Pour ce rempart la Chine, est une forteresse.
La province de Tsin, est un puissant donjon
Le Ho-nan est sa cour, et les Marches ses douves
Le mont T'aï-chan, le pic Houa, ses hauts donjons.
Rien ne semble pouvoir, l'arrêter, la briser
Ni paroi, ni massif, ni gorge et ni vallée.
Ses bras contournent champs, bois, rochers, pâturages
Franchissant des cols, suivant des plateaux, des plaines
Divergeant, convergeant, aux lointains horizons
Dans les canyons, sur les adrets, sur les ubacs
Traversant les ravins, coupant combes et cluses
Du Nan-chan au Kan-sou, du Tche-san au Leo
De Yu-lin à Lan-che, de Ting à Lin-t'ao.
Fouettés par le grésil, battus par les embruns
Ses flancs bordent les prés, les forêts, les marais
Sa base est caressée, près des grèves sableuses
Par l'eau douce des rus, ou la vague saline.
Parcourant sans répit, son aérien chemin
De l'aube au crépuscule, un cheval au galop
Verrait dix fois en vain, poindre et sombrer le jour
Qu'il n'aurait pas atteint, le terme de sa course.
Vers le Nord ou le Sud, escouades et navettes
Sillonnent tout le jour, son allée sinueuse.
Par ses larges créneaux, ses fenestraux masqués
Ses pupilles fendues, étroites meurtrières
Les veilleurs attentifs, scrutent les Jongs lointains
Pour sitôt prévenir, de leurs vibrants clairons
Les troupes de guerriers, en garde sur les fronts.
Lors, chaque sentinelle, impassible, immobile
Paraît un acrotère, au sommet des corniches.
Les cavaliers hardis, revêtus de leur cape
S'ouvrant aux alizés, comme une aile géante
D'une céleste armée, sont trismégistes aigles.
Contre elle en vain s'abat, la marée de l'Histoire.
Murs prodigieux, remparts, de Ninive ou d'Assur
Labyrinthe et bastions, Babels et obélisques
Devant elle ne sont, qu'infimes édicules.
Ses blocs équarris, ses ponts, ses voûtes nous disent
L'énergie d'une race, engendrée pour durer
La volonté d'un prince, et le défi d'un peuple.
D'un côté c'est la Chine, et de l'autre le Monde.
«Halte ici, vil Barbare, évite nos armées
Que ne saurait passer, quiconque à sa naissance
Devant l'Autel du Sol, n'a présenté son crâne.
Moellons contre moellons, pavés contre pavés
Mon solide rideau, n'a d'accroc, ni de fente.
Même un puissant démiurge, en ma paroi compacte
Ne saurait par magie, percer une ouverture.
Je puis anéantir, comme une armée d'humains
Les bataillons du Ciel, projetés par Houang-ti.
Comme les traits fusant, des archers téméraires
La foudre assaille en vain, mon granit infrangible.
Rien ne peut m'engloutir, sinon la mer sans fond.
Rien ne peut m'arrêter, sinon l'éther sans fin»
Et quand l' œuvre suprême, ultime création
Dispersée, dégradée, par tous les éléments
Sera débris, poussière, imperceptible strate
Lorsque le Temps, vengeur, fossoyeur implacable
Patiemment brisera, la vigueur des nations
Volonté, Longanimité, Force, Énergie
Recouvrant pour toujours, dans la nuit du Silence
Pêle-mêle états, sociétés, religions, castes
Prêtres et guerriers, paysans, divinités
Palais, fortifications, mausolées, cités
Dernier témoin debout, de l'humaine épopée
Fièrement, dignement, elle dira «Je suis»
Ainsi, baissant le front, le Barbare est vaincu.
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007
LE VASSELAGE
LE COMPLOT
C'est un endroit charmant, du Chen-si pittoresque.
Le cours du Fleuve Jaune, indolemment s'épanche
Cortégé par sa haie, de limoneuses rives.
Là se trouve un autel, servant le dieu liquide
Pagode en coudrier, au bord d'une éminence.
Dans le jardin qu'entoure, un clayon de bambous
Scintille un bassin clair, au pied d'un roc sacré.
Le soleil printanier, brille sur la campagne.
Gradins géants des cieux, les coteaux réguliers
Font au loin miroiter, les marches des rizières.
Le bois de Tao-lin, élève ses pins verts.
Le mont Houa dans l'azur, détache ses pics blancs.
Tout paraît insouciant, paisible et pacifique.
La mésange pépie, c'est en ce val pourtant
Que les vassaux de Tchen, le seigneur de Lo-yang
Pour nouer les fils noirs, d'un perfide complot
Rencontrent Po-yeou, le prince de Si'ngan.
Près d'un mûrier se tient, leur sinistre colloque.
C'est alors qu'autour d'eux, tout devient faux, sournois.
L'eau du bassin limpide, est-elle empoisonnée?
La berge par endroit, paraît sable mouvant.
Le céruléen flot, du majestueux fleuve
Semble par ce reflet, masquer sa profondeur
Sous terre alimentée, par l'infernale Source.
L'on croirait que dans l'ombre, un vil esprit se cache.
Circonspects, silencieux, les nobles se concertent
Car chacun doit tenir, le rôle convenu.
Tseu-si porte un costume, en renard brun des steppes
Que prolonge un revers, de caprine fourrure
Tseu-tch'an un long manteau, recouvert de faon roux
Lors qu'Yin-touan est vêtu, d'un gilet écarlate
Que double un corset jaune, en cuir de chien sauvage.
Kong-souen est habillé, d'une soierie bleu-vert
Brillant sur les points noirs, d'un léopardin châle.
Plus un ne parle, aucun, ne se risque à bouger.
L'on croirait aux aguets, des lions traquant leur proie.
La voici, Po-yeou, sur le chemin paraît.
Avant d'être aperçus, les nobles se détournent
Puis chacun d'eux affecte, un maintien nonchalant.
Soupçonneux, le seigneur, épie chaque buisson.
La veille il a posté, non loin dans un bosquet
Des cavaliers parés, en cas de guet-apens.
Mais il voit l'assemblée - Prudemment il observe.
Pas un de ces vassaux, ne semble cacher d'arme.
Seule une épée-dragon, dépasse de leur taille.
Rassuré maintenant, il marche bruyamment
Laissant à son habit, les grelots retentir.
Les vassaux de Lo-yang, tous feignent la surprise.
Po-yeou se prosterne, et les nobles s'inclinent
Sans toutefois plier, le genou jusqu'à terre.
«Seigneur, que le riz pousse, en tes vastes domaines»
«Seigneurs, que le millet, germe en vos champs fertiles»
Po-yeou pavanait, dans un manteau bleu nuit
Sur lequel dispersés, fulguraient des saphirs
Tels des constellations, dans le ciel ténébreux.
Les vassaux dépités, l'observent en silence.
«Vers toi nous ont conduits, l'honneur et le devoir.
Nous devons respecter, les v œux de nos aïeux»
Dit Tseu-si claironnant, et Kong-souen renchérit
«Les joncs ne poussent plus, sur notre sol avare.
Les promis désormais, n'entrent plus en ménage.
La fontaine s'épuise, et le terrain s'érode...
Car le prince a perdu, le génie de sa race»
«Lorsque le chêne ainsi, flétrit ses belles branches
Doit-il rester encor, le roi de la forêt?»
Dit à mi-voix Tseu-chan, sur un ton détaché.
Saisissant l'occasion, Po-yeou clame alors
«Je suis le bûcheron, coupant l'arbre malade
Comme T'ang put jadis, chasser les catastrophes»
«Mais n'a-t-il pas besoin, de valets défricheurs
Qui savent le rameau, prêt à se détacher?»
Suggère alors Yin-touan, qu'enhardit la réponse.
Po-yeou le rassure, acceptant l'ouverture
«Nous irons tous là-bas, comme au jour du printemps
Régénérer le sang, de la terre engourdie»
Puis chacun réfléchit. Tseu-si reprend tout bas
«Quand les six dragons bleus, de la Déesse-Mère
Le matin franchiront, la passe du Murier
Nous guiderons ton host, vers l'entrée d'un canyon.
Par là passera Tchen, suivi de son armée.
Ton Oiseau rouge alors, vaincra son Tigre blanc.
Rien ne lui permettra, de parer la man œuvre
Car Sie le Valeureux, nous donnera la Force»
«Notre union te vaudra, les Neuf Chaudrons Sacrés
Mais le défricheur peine, il voudrait un salaire»
Dit Kong-souen murmurant. Lors Tseu-chan l'interrompt
«Je veux le Tsi-Lao» «Tu l'auras, tu l'auras»
«Je veux une cité» dit Tseu-si. «Tu l'auras»
«Les Marches d'Orient» dit Kong-souen. «Tu les auras»
«Nous voulons des fiefs, des chefferies, des carrières
Nous voulons des rubis, des saphirs, des topazes»
«Tu les auras, tu les auras, tu les auras»
Généreux, Po-yeou, promettait sans compter
Car il pensait plus tard, discréditer ces nobles.
Enfin, les voix se turent - Puis Tseu-si déclara
«Po-yeou, grand merci, pour ces bienfaits splendides
Mais tes propositions, ne sauraient nous combler»
Interloqué soudain, le prince les regarde.
«Nous serons démunis, seuls parmi tes guerriers.
L'on ne peut échanger, qu'une vie contre une autre.
Lors de même il nous faut, détenir un otage
Mais nous te le rendrons, à l'issue du combat»
«Que veux-tu signifier, parle» - «Nous voulons ton fils»
Po-yeou tout d'un coup, se raidit, silencieux
Dévisageant d'un œil, les sinistres vassaux.
Longtemps il réfléchit... puis leur dit «Vous l'aurez»
«Au seuil de ton palais, une vieille à la brune
Telle une quémandeuse, arrivera vers toi.
Présente-lui ton fils, pour saisir la victoire.
Maintenant par ce roc, jurons fidélité»
Propose alors Tseu-tch'an, avançant vers la cour.
L'un en face de l'autre, ils forment un grand cercle.
Chacun dit le serment, en ouvrant les deux bras.
Pour toujours attester, son union par les dieux
Po-yeou crânement, de son manteau soyeux
Détacha deux saphirs, qu'il jeta dans le fleuve.
Puis son rire éclata, provoquant, désinvolte.
Les nobles humiliés, bruyamment s'enjouèrent
Tandis qu'avec dépit, ils voyaient disparaître
Les rutilants joyaux, au fond de l'eau boueuse.
«Écoutons la tortue» dit brusquement Tseu-si.
Un homme en blanc manteau, sortit de la pagode
Puis d'un pas régulier, s'avança noblement.
Ses mains contre son corps, se trouvaient réunies.
Dans la droite il portait, les écailles sacrées
Dans la gauche il tenait, les bâtons d'achillée.
Parvenu près du roc, il s'immobilisa.
Dans la corne apparut, une lueur fugace
Dévoilant tout d'un coup, les magiques visions
Du Futur inconnu, que sondait le devin.
Son visage était dur, tel un masque de fer
Ses lèvres pétrifiées, son regard impavide
Comme si, hors du Monde, il n'était pas ému
Par les événements, que sa bouche annonçait.
De sa baguette alors, il tourna les écailles.
Les yeux brillaient, les c œurs battaient, les fronts suaient
Car la tortue jamais, ne peut mentir aux hommes.
Le mage brusquement, se figea, puis clama
«L'Oiseau rouge demain, vaincra le Tigre blanc»
*
À peine Po-you, s'éloignait du sanctuaire
Qu'un guerrier circonspect, surgissait de l'autel.
Ses deux yeux noirs brillaient, de cruauté féroce.
«Ton plan s'est accompli, seigneur Tchen» dit Tseu-si.
«Vous avez bien parlé, mes fidèles vassaux.
Nous possédons le père, et nous aurons le fils.
Nous arracherons l'arbre, aux pousses trop gourmandes
Nous briserons la graine, afin qu'il ne repousse»
L'ENFANT
La nuit tombe à Si'ngan, ville des artisans.
Fatigué du labeur, chacun rentre au logis.
La tête pleine encor, d'éclairs et de fumée
Les forgerons fourbus, d'honorer tout le jour
Le Génie flamboyant, à la torride haleine
Sur l'enclume ont posé, leurs pinces cannelées.
Somnolente déjà, dans le bruit des métiers
La tisserande lasse, auprès des fuseaux range
Les quenouilles vidées, que dès l'aube elle tourne.
Ses mains aux doigts patients, tachés par la garance
Le teinturier nettoie, ses pots où la soie trempe.
Le nattier songeur noue, ses tresses de raphia.
Le tavernier bâillant, ferme ses calebasses.
La pénombre engloutit, les quartiers entassés.
L'on entrevoit partout, des turbans, des bonnets.
Relevant leur manteau, se hâtent les passants.
Des vieillards à pas lents, déambulent en groupes.
Des femmes prestement, traversent les terrasses
Leurs opulents cheveux, retenus par un cheng.
Parfois un lourd vantail, s'ouvrant subitement
Dessine dans un mur, un puits blanc de lumière.
Les goulots de potiche, en guise de fenêtre
Parsèment des ronds clairs, sur les façades noires.
Pulvérisant le calme, au son de ses grelots
S'engouffre un dernier char, dans l'obscurité vague.
Les populeuses rues, qu'ont battues la journée
Le chanvre ou le dolic, des sandales teillées
Sont laissées maintenant, à la nuit solitaire.
La ville dort - Plus rien ne bruit, plus rien ne luit
Hors le peng estival, tordant les coudriers
Dans le grésillement, des bambous en torchère.
Cependant, tremblotante, aux pieds des hauts remparts
L'on voit une mendiante, avançant, mains tendues.
Fantôme ou bien démon? C'est une vieille informe.
L'on croirait qu'elle hésite... Mais elle sait pourtant
Ce qu'elle doit bientôt, sans vergogne accomplir.
Contournant la muraille, elle gravit les marches
Puis rejoint une cour. Là, se dessine un porche.
Soudain comme entraîné, par un enchantement
Le grand portail de bronze, avec lenteur pivote.
Couvert d'une pelisse, un inconnu, muet
Conduit la visiteuse, en de secrets passages.
Les voici parvenus, devant une tenture.
L'homme introduit la vieille, et disparaît d'un coup.
Dans le gynécée clair, paré de lasserie
L'on distingue une femme, au teint de nacre blanche
Par l'épaule tenant, un enfant timoré.
Le fils était vêtu, d'une soierie bleutée
La mère enveloppée, d'une étoffe liliale.
Ses cheveux ondulés, qui flottaient vaguement
Simulaient un nuage, autour de son visage.
La vieille devant elle, en son lourd manteau noir
Mimait la Si-wang-mou, de la montagne Kouen
La sinistre sorcière, à la face de hyène.
D'un geste elle agrippa, la main du garçonnet
Puis sans dire un seul mot, l'entraîna dans la nuit.
La mère alors pâlit, puis défaillit soudain.
Et par la jalousie, d'une entrée dérobée
Silencieux, Po-yeou, regardait cette scène.
L'ARMÉE
L'astre des nuits brillait, au pâle firmament
Quand s'ouvrit en grinçant, la porte de Si'ngan
Puis l'armée lentement, s'étira sur la route.
Sur le front du convoi, galopent les vassaux
Devant le premier char, à la vermeille flamme.
Po-yeou le conduit. Sur la natte de jonc
Veillent auprès de lui, ses deux meilleurs lanciers.
Puis s'avance le prêtre, apportant sous le bras
Les tablettes sacrées, dans un étui de corne.
Le hautain victimaire, à son baudrier porte
Rougi depuis hier, par la sanglante onction
Le magique poignard, aux sonnettes d'argent.
Les Amnistiés en rangs, progressent dans ses pas
Rasés, le torse nu, tatoués de trigrammes
Braves qui pour forcer, les Destins favorables
Devront lors du combat, se taillader la gorge.
Puis vaguement cernés, d'une aura lumineuse
Les nobles combattants, en leurs sangles s'alignent.
Sous les rais séléniens, brasillent les cuirasses
Que rehaussent les feux, des brassards, des jambières
Peints de vermillon vif, de turquoise éclatante.
Dans les ceinturons noirs, étincellent des jades.
Le cuir des rênes luit, aux poings des conducteurs.
Dans les mains des archers, brillent les doigtiers d'or.
Sur le front des chevaux, les médaillons scintillent.
Les sarisses flamboient, sous le bras des lanciers.
Tels de pâles soleils, prisonniers des humains
Retenus deux à deux, par les courroies des chars
Les boucliers flambants, de leur ombon rutilent
Dans l'entrecroisement, des épées lumineuses.
L'on croirait un essaim, de galaxies perdues
Laissant un clair sillage, au milieu des ténèbres.
Dans leur appareillage, orgueilleux, droits, superbes
Les guerriers paradant, rêvent d'exploits, bravades
Fiers, pressés de brandir, leurs armements splendides
Lorsque retentira, le signal des tambours.
Ni piège et ni revers, ne peuvent les atteindre
Car ils ont propitié, les génies des chemins.
Sûrs du triomphe, en ch œur, joyeusement ils chantent
«Nous franchirons leurs cols, nous franchirons leurs vaux.
Pour nous seront les monts, pour nous seront les sources.
Nous franchirons leurs cols, nous franchirons leurs vaux.
Pour nous seront les monts, pour nous seront les sources»
Puis résignés, courbés, suivent les gens du peuple
Sans glaive et sans poignard, les pieds nus sur le sol.
Vêtus d'un manteau court, par le vent malmené
L'estomac creux encor, du jeûne au pied du temple
Dans le matin livide, ils ont froid, ils ont faim.
Certains péniblement, en de lourds chariots traînent
Les couffes contenant, le riz et le gibier
Dont se régaleront, les nobles au dîner.
D'autres vont transportant, les sacs de laiteron
Qu'ils se partageront, le soir avec leurs ânes.
Les premiers attentifs, surveillent les timons.
Les derniers sur le bord, dans les fossés trempés
Ramassent le chiendent, pour le fond des litières.
La nocturne rosée, transit leurs membres gourds
L'effroi de l'avenir, glace leur âme inquiète.
Redoutant le combat, peureux, ils ne comprennent
Pourquoi par ce beau jour, ils vont bientôt mourir
Cependant ce beau jour, ils vont bientôt mourir.
L'on obéit au prince, au feudiste, au pontife
Consignant la coutume, en ses tablettes doctes
Car le seigneur commande, et lui seul peut choisir
La désastreuse guerre, ou la paix bénéfique.
Sans plainte ils ont posé, la houe pour le bâton
Délaissant à regret, dans leurs champs désertés
Les travaux de Chen-nong, pour ceux de Tche-yeou.
Les voici fredonnant, un adieu nostalgique
«Nous reverrons bientôt, nos prairies, nos collines.
Que les traits ennemis, n'atteignent nos visages.
Nous reverrons bientôt, nos prairies, nos fontaines.
Que les traits ennemis, n'atteignent pas nos membres»
Ainsi les hommes vont, ignorant leur destin
Le noble ne rêvant, que de mort au combat
Le pauvre n'espérant, qu'éviter le trépas.
Le soleil sur les monts, dissipa la pénombre
Comme un signal magique, illuminant soudain
L'orgueilleuse forêt, des blasons, des bannières.
Dominant leurs nuées, planent glorieusement
Les emblèmes sacrés, de la Chine éternelle
Qui protègent l'armée, de leur divine force.
Vers le Sud en avant, l'Oiseau rouge s'élance.
Fermant la marche au Nord, suit la grise Tortue.
Du côté gauche à l'Est, rampe le Dragon bleu.
Sur l'autre flanc vers l'Ouest, bondit le Tigre blanc.
Parfois quand la rafale, agite les étoffes
La bise allonge et tord, ces formes terrifiantes.
Lorsqu'un ordre est clamé, sur le char en avant
Sont hissés les drapeaux, signifiant les man œuvres
Là, voici le carré, serrez sur le Dragon
Là, voici le croissant, pivotez sur le Tigre
La sphère, accélérez, le point, ralentissez.
Dans les prés silencieux, les attelages vont.
Pendillant sur le mors, des cavales fringantes
Les sonnailles d'airain, choquées, tintinnabulent
Dans le grelot ténu, des cloches sur les chars.
Là-bas sur les remparts, le guetteur de la tour
Les pieds sciés depuis, le jour de sa naissance
Pour qu'il ne quitte ainsi, nul instant sa faction
Regardait s'éloigner, l'armée vers l'horizon
Jalousant les guerriers, en marche vers la mort.
*
L'on atteignit le col, d'une chaîne escarpée.
Devant parut alors, une croisée de voies.
Po-yeou s'arrêta, de même les vassaux.
«Lequel devons-nous suivre» dit Kong-souen indécis.
«Par la droite» dit Tseu-t'chan, avec résolution.
Tseu-si baisse les yeux, car il ne sait encor
La trahison pour lui, qui sera bénéfique
«Celui-ci paraît bon, mais n'est-il pas risqué?
Tel paraît séduisant, mais n'est-il pas moins sûr»
Kong-souen de la tête, approuva cet avis.
Dans les yeux de Tseu-t'chan, transparut le dépit.
«Sommes-nous égarés?» s'écria Po-yeou.
«N'aie crainte» lui dit Tseu-si, tirant la bride à gauche
«L'Oiseau rouge bientôt, vaincra le Tigre blanc»
L'EMBUSCADE
L'armée suivait le bord, d'un plateau désertique.
Par endroit l'on voyait, des joncs, des renouées
Remplaçant les pourpiers, arbousiers, potentilles.
Le sol mouvant cédait, sous la pression des pas.
Les roues fendaient le sol, de profondes ornières
Comme les sillons blancs, des jonques sur la mer.
Des flaches s'étalaient, des étangs et paluds
D'où les barges montaient, de leur vol ondulant.
Tout fondait, s'émoussait, à l'horizon blafard
Chemins, sentiers, monts, terre et ciel, tout s'effaçait.
Le convoi s'étirait, pour éviter les mares.
Les hommes pesamment, s'enlisaient dans la vase.
Leur cuirasse quittée, leurs armes déposées
Bientôt les fantassins, poussent les attelages.
Dans le sol argileux, on plante les bannières.
L'on dénoue les carquois. Des flèches se répandent.
Les gens de pied bientôt, sont hélés en renfort.
Les chars tirés d'ahan, progressent lentement.
Si l'un d'eux s'engloutit, les cochers le démontent.
Les combattants maugréent, les animaux renâclent.
Pendant que les guerriers, pataugent dans la boue
Soudainement grandit, un roulement sinistre.
Comme issus du néant, des cavaliers surgissent.
Po-yeou comprend tout. Sans tarder il ordonne
«Que chacun se replie, regagnez votre poste.
Regroupez-vous devant, repliez l'aile» - Trop tard.
La forme d'un emblème, apparaît dans la brume.
L'Oiseau rouge de Tchen, abat le Tigre blanc.
C'est alors que piquant, leurs cavales rapides
Les vassaux brusquement, rejoignent l'ennemi.
«Tous à vos lances» crie Po-yeou «Qu'on les rattrape»
La volée des traits vains, se disperse alentour
Mais voici qu'une flèche, atteint l'un des vassaux.
L'homme désarçonné, tombe sur le côté.
Malgré le mortel dard, stoïque il se relève
Puis hautain, dédaigneux, offrant son corps, il dit
«Regarde bien, poltron, comment on doit mourir»
Le prince fait un signe, à son lancier fidèle
«Regarde bien, vantard, comme un traître est puni»
Le javelot sifflant, transperça le vassal.
Mais l'ennemi déjà, vient d'enfoncer le centre.
Dans les bras dénudés, se plantent les sagaies.
Dans les fronts découverts, se fichent les épées.
Dans les cous délicats, pénètrent les poignards.
Tailladées, lacérées, les unités s'écroulent
Dans la sanglante boue, du putride marais.
Les animaux divins, semblent combattre aussi.
Par la corne rugit, le dragon monstrueux.
Le fanion bat de l'aile, ainsi que l'Oiseau rouge.
Le tambour s'emballant, ou grondant sourdement
Paraît le Tigre vif, ou la Tortue pesante.
Les nobles sont rageurs. Les gens de pied gémissent.
Chacun reprend son arme, en hâte abandonnée.
Dans la main des lanciers, glissent les javelines
Qui d'un jet avorté, dans la boue se dispersent.
Les archers paniqués, en vain tentent d'extraire
Les engins prisonniers, dans leurs filins de chanvre.
Dards, flèches englaisées, ripent dans leurs doigts gourds
Les combattants surpris, avant de réagir
Sentent près de leur gorge, une lame acérée.
Le héros orgueilleux, devient charogne vile.
C'est ainsi qu'ambition, rêves de gloire, honneur,
Par le hasard d'un trait, s'envolent à jamais.
L'armée de Po-yeou, ne contient pas l'assaut.
L'on croirait une flotte, échouée sur un fond.
Comme épaves bloquées, les chars s'immobilisent.
Dans l'eau, mâts arrachés, les piques se dispersent.
Gréements, haubans pliés, emmêlés, embrouillés
Les rênes et courroies, entravent les chevaux.
Les crampons et tridents, renversent les cochers
Nautoniers emportés, par la houle guerrière.
Les conducteurs perdus, qui brandissent leur fouet
Semblent des naufragés, sur des radeaux sombrant.
Les porte-enseigne alors, délaissent les bannières.
Le Tigre déchiré, se noie dans le marais.
Le prince voit ses gens, tomber l'un après l'autre.
C'est avec désespoir, qu'il se rue dans les rangs
Mais nul trait, nul poignard, ne le veut transpercer.
Tout d'un coup s'effondra, son ultime lancier.
Les carrés ennemis, brusquement se replient.
C'est alors que vêtu, de ses flambantes armes
Près du pâle vaincu, maculé par la boue
Victorieux, triomphant, paraît le seigneur Tchen
«Prenez-le bien vivant, car je veux devant tous
Voir sa tête rouler, au seuil de mon palais»
LA COUPE SERVILE
Dans le fort de Lo-yang, la ville des soldats
Sur un trône de jade, au milieu de la cour
Se tenait assis Tchen, le Maître de ces lieux
Présidant le festin, pour sa victoire offert.
Un diadème en turquoise, éclairait son visage.
Son corps était vêtu, d'un long gilet garance
Que rayaient douze traits, figurant chaque mois.
Les manches s'incurvaient, en un galbe parfait.
Le collet de nankin, se tournait en équerre.
Le rebord inférieur, souligné d'un ourlet
Simulait en damas, un fléau de balance
Contre les pans de soie, qui semblaient deux plateaux.
Son idéal maintien, reflétait rectitude
Sentiments élevés, dignité, probité...
Mais dans l'ombre du trône, apparaissait un nain
Trapu, le nez camus, et le regard sournois
L'habile conseiller, décidant les traités
Qui semblait refléter, l'âme nue du seigneur.
Au-devant se trouvaient, des tablettes en jonc.
Les coupes scintillaient, sur la nappe en batiste.
Contre un mur s'alignaient, les calebasses pleines.
Suspendus aux chevrons, gouttaient les porcs flambés
D'un fumet délicat, alléchant les gosiers.
Divers jeux s'étalaient, sur un tapis de feutre
Damiers de laurier-tin, d'ivoire ou bien d'ébène
Sur lesquels se mouvaient, les pièces d'outremer
Dés en corne incrustés, de nacre et pyroxène
Dans leurs cornets de pin, que teinte le nerprun
Cartes de bambou, jetons de cuir, pions d'argent...
Dans les bras délicats, des blanches musiciennes
Les suonas, les guanzis, prêts à réjouir les hôtes
Montraient leur bouche ronde, et leur bec effilé.
Boissons, mets délicieux, rien n'était négligé
Pour éveiller les sens, provoquer la jouissance...
Mais l'on entrevoyait, par une porte au fond
Le tranchant d'une hache, en un billot rougeâtre.
Les nobles revêtus, en habits d'apparat
Se trouvaient réunis, sur les paillets de jonc.
Près du trône royal, se tenaient les vassaux
Dans un maintien figé, solennel, déférent.
Tous pour la joute à l'arc, du rite séculaire
Dans la cible mouvante, ont décoché leur trait
Lors que retentissait, le couplet en cadence.
Tous devant le seigneur, ont fléchi le genou.
Chacun mimait l'aisance, affectait la gaieté
Mais simulés, outrés, les rires sonnaient faux.
Sous l'obséquiosité, remontait l'aversion.
La crispation perçait, dans la désinvolture.
Lors que Tchen arborant, un cynique sourire
Jouissait de voir ainsi, les nobles humiliés.
Mais un gong résonna, sur un disque d'airain
Que frappait un géant, muni d'un long marteau.
Le silence d'un coup, tomba sur l'assemblée.
Par un portail de fer, dans le fond de la cour
S'avança Po-yeou, gardé par deux geôliers.
Sur un banc près du trône, on le fit accroupir.
Les hommes face à face, échangent un regard.
L'espace d'un éclair, haine, orgueil se heurtèrent.
D'un œil moins foudroyant, se toisent tigre et lion.
Tchen sourit, puis il dit «Bienvenue, Po-yeou
Que nos c œurs soient emplis, d'allégresse et de joie.
Ce jour est un grand jour. Que l'on chante et festoie.
Que résonnent gaiement, tambourins et pipas.
Mes vassaux, vos conseils, comme vos suggestions
Vont décider le sort, d'un prince malheureux.
C'est à lui de répondre, à vos accusations.
Le combat oratoire, est ouvert maintenant.
Vous devrez déclamer, sur les vers du Che-king.
Chacun par ses propos, va lier son destin.
N'oubliez pas non plus, qu'il n'est de grand tournoi
Sans d'excellents discours... ni sans l'exécution.
Le meilleur conseiller, deviendra mon stratège
Car il faut remplacer, Tseu-si qui nous quitta.
Que Houang-ti le reçoive, en son Palais Vermeil»
Tchen terminant ces mots, sur un accent plus sombre
Fit mine d'essuyer, une larme à sa joue.
Chacun réfléchissant, fourbit sa verbale arme.
Décochant les traits faux, des allusions perfides
Braquant le bouclier, des réparties sournoises
Tendant le traquenard, du traître compliment
L'esprit mieux que la force, écrase l'adversaire.
La phrase peut occire, autant qu'un glaive aigu.
Les savants arguments, blessent mieux qu'un poignard.
Plus qu'avec de l'airain, la face est protégée
Par le masque du rire, ou de l'indifférence.
Lors Tseu-t'chan le premier, déclare avec emphase
«Le soleil apparaît, qu'il a de la puissance.
Li-yeou s'éleva, contre le fort Houang-ti
Que fit Houang-ti le Fort, pour châtier Li-yeou?
L'aigle pardonne-t-il, au busard le défiant?»
«C'est un heureux avis, ne crois-tu pas Yin-touan?»
Dit Tchen en se tournant, vers le noble à sa droite.
«Les bruants vont par deux. Que leur plumage est vif.
L'on doit bien s'accorder, sur un jugement sage
Mais ne doit-il venir, d'un conseiller loyal?»
Tseu-t'chan soudain pâlit. Tchen le dévisagea.
Des chuchotis discrets, dans les rangs s'élevèrent
«Tseu-t'chan, peux-tu» dit-il «éclairer cette idée?»
«Le mûrier du val, quelle beauté, quelle force.
Ne voit-on le vautour, calomnier son ami
Lorsqu'un lambeau d'honneur, est promis en retour?»
Le seigneur soupçonneux, contemple ses vassaux.
Po-yeou réfléchit. Puis il se remémore
Les propos échangés, vers la croisée des voies.
Rassuré quelque peu, fermement il rétorque
«L'eau descend au ruisseau, les colibris voltigent.
Soyons sûr que Tseu-t'chan, est un bon conseiller
Car si j'avais suivi, le choix qu'il proposait
Je serais ce jour l'hôte, et non pas l'invité»
L'on entendit monter, un murmure étouffé.
Mais Yin-touan s'est levé, car c'est bien maintenant
Qu'il deviendra stratège, ou sera disgracié
«Le rossignol pépie, le villageois s'étire.
Ne doit-on préférer, de garder parmi nous
L'ennemi déclaré, que l'ami déguisé»
«Qu'en pense encor Tseu-tch'an?» reprend à nouveau Tchen.
Les gouttes de sueur, perlent au front du noble.
Hardiment il s'engage, au sein de la bataille
«Les perdrix vont par deux, la sauterelle crisse.
Mais n'est-il pas loyal, celui qui recommande
Le juste châtiment, contre notre ennemi?»
Vivement contrarié, par ces derniers échanges
Tchen changeant de sujet, s'adresse à Po-yeou
«Pourrais-tu m'expliquer, pour quelle raison manquent
Sur ton manteau de soie, dirait-on... deux saphirs?»
«L'aurais-tu deviné? Ton œil est très perçant.
Ne le saurais-tu pas, mieux que moi-même encor?»
Les prunelles de Tchen, brusquement s'irradièrent.
Mais là-dessus Tseu-t'chan, clame avec énergie
«Comment oser ainsi, parler au seigneur Tchen.
Cet esprit vipérin, qui bave son venin
Doit être sans tarder, réduit au grand silence»
Mais des protestations, fusent à ces propos
Car c'est l'avis d'Yin-touan, qui paraît l'emporter.
Jusque là réservé, Kong-souen doit s'affirmer
S'il prétend lui ravir, le titre de stratège.
Tout d'un coup, décidé, vers l'estrade il s'avance
Gravissant les degrés, qui mènent jusqu'au trône
Mais s'arrête soudain, juste avant le dernier.
Brandissant les deux poings, il proclame avec force
«Mais peut-on s'offenser, d'une insulte à son maître
Dès lors qu'on a tenté, de le vendre la veille?»
Les nobles sont debout, en agitant les bras.
Le tumulte et la fièvre, envahissent la cour
«Le combat oratoire, est maintenant fini.
Que chacun se rassoie» commande le seigneur.
Le gong d'un coup sonna, rétablissant le calme.
Tchen demeure hésitant... Qui faut-il condamner?
Mais ne pouvant choisir, il se penche dans l'ombre
Vers le nain cauteleux, qui dicte ses propos.
Un silence pesant, règne sur l'assistance.
Enfin levant les yeux, le seigneur dit aux nobles
«Voici le jugement. L'on occira le traître.
Le vaincu devra boire, à la coupe servile.
Koug-souen va devenir, mon stratège attitré»
Sur le champ, Tseu-t'chan, fier, tranquillement se lève
Puis arrache son col, pour dénuder son cou.
Les gardes près du trône, avancent le billot.
Le noble sans mot dire, y pose alors son crâne.
Le bourreau lève l'arme, assène un violent coup.
Le corps décapité, s'abat dans la poussière.
La tête cependant, roule aux pieds du seigneur...
Qui d'un air goguenard, absent, la considère.
*
Sur la tablette en bronze, à nappe vermillon
Teinte représentant, la nouvelle amitié
Brillait la coupe claire, emplie de sombre vin.
C'est la coupe servile, abaissante, humiliante
Par laquelle un guerrier, cède tous ses pouvoirs
Cède ses champs, ses prairies, ses fiefs, ses richesses
L'honneur de sa lignée, son nom, sa condition
Par laquelle un seigneur, se transforme en vassal.
«Vois, je te l'offre» dit Tchen, sur un ton policé
«Tu ne déclinerais, ce présent de ton prince»
«Je ne mérite pas, ce don trop estimable»
Réplique Po-yeou, d'un faux air déférent.
Tchen eut un rire bref, railleur, moqueur, cynique
«Mais tu n'as pas envie, d'un breuvage aussi doux?
Nous t'allons présenter, un plus succulent mets.
Ta soif, je le crois bien, s'attisera sans peine.
Qu'aussitôt l'on apporte, une aile du poussin»
Le serveur s'avança, tenant un plat d'argent.
Parvenu près du prince, il ôta le couvercle.
Sur le métal poli, sanglante apparaissait
L'oreille d'un enfant, qu'ornait un pendentif.
Par l'insigne gravé, Po-yeou comprit vite
Qu'on avait mutilé, son fils atrocement.
«Nous couperons s'il faut, un morceau bien meilleur»
Dit Tchen d'un ton narquois, les yeux rivés sur lui.
Ne pouvant réprimer, un mouvement d'horreur
Le prince alors blêmit. Ses traits se décomposent.
Rapide, il réagit. Son œil devient glacial.
D'un ton plein de mépris, il répond au seigneur
«Point je crois n'est besoin, que je boive ce vin.
Dans ma bouche bientôt, coulera l'onde noire
Qui me rendra toujours, le vassal des ténèbres»
Il tira son poignard, puis se trancha la gorge.
Tchen d'un coup s'ombragea... mais il dit aussitôt
«Nous pouvons à présent, festoyer dans la joie.
Qu'on nous serve les vins, qu'on apporte les viandes...»
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007
LUMIÈRE DU GANGE
GAUTAMA BOUDDHA
Bouddha reprit conscience - Tout lui semblait nouveau.
Il ne ressentait pas, l'air tuméfiant sa peau
Ni l'atmosphère humide, enveloppant son corps
Ni le sol rocailleux, égratignant ses pieds.
Rien ne lui paraissait, détestable, agréable
Nul son, nulle couleur, nulle odeur, nulle forme.
Rien ne lui paraissait, plaisant ou déplaisant
Nulle sensation, nulle émotion, nulle idée.
Il marcha lentement, s'éloignant du figuier.
Une étrange énergie, circulait en ses membres
Que ne semblaient mouvoir, les vitales humeurs.
Il vit le Bois-des-Biches - Ses pas l'y dirigèrent.
Sa vie qui n'était plus, revint à sa pensée
Le palais de son père, à Pataliputra
Les corps abandonnés, des chanteuses dormant.
Puis il vit le vieillard, le malade et le mort
L'inévitable mal, s'abattant sur le Monde
L'ermite à la sébile, indiquant le Salut
Puis le départ soudain, le cri de Kantaka
L'Arbre de la Sagesse, et le jeûne sans fin
Pour n'être plus alors, qu'un lamentable spectre.
Mais une enfant émue, lui tendit une écuelle.
Dans son radieux visage, il avait pressenti
Que Douleur ternirait, ses prunelles brillantes
Car malgré sa beauté, car malgré sa candeur
Mal autant que Laideur, sur elle s'abattraient.
Ce jour il décida, de ne plus se lever
Tant qu'il n'aurait pas vu, le chemin de Lumière.
D'un coup il fut saisi, par un éclair subit.
Le voile de Maya, s'écarta devant lui.
Tout lui devenait clair, il avait tout compris
L'Éveil, la Délivrance, et les Vérités Saintes.
Non loin du fleuve Gange, il atteignit l'orée.
Là, posément il prit, la pose du lotus
Puis étendit les bras, et présenta ses paumes.
Le bois semblait désert. L'on entendait partout
D'infimes bruissements, des ténus chuchotements.
Brusquement d'un taillis, surgit un homme en loques
Puis deux, puis trois, cinq, dix, hors des fourrés parurent.
La forêt s'emplissait, de leur immense foule
Schramanes et rischis, gourous, anachorètes
Ceux-là pour qui la vie, n'est don mais châtiment
Les uns couverts de boue, les autres de poussière
Maculés d'excréments, de crasse ou bien d'urine.
Certains qui vivaient nus, pendant toute l'année
Montraient leur corps débile, amaigri d'abstinence.
Des scarabés ventrus, pendaient à leur moustache.
Des araignées tissaient, dans leurs cheveux des toiles.
Sur leur ventre ulcéreux, grouillaient des cancrelats
Qu'ils ne voulaient tuer, ou même repousser.
Des galles sillonnaient, leur peau de galeries.
Suçant le peu d'humeur, qui restait dans leurs veines
Les sangsues goulûment, couvraient leurs pieds, leurs jambes.
Les frénétiques taons, les harcelaient toujours
Dilatant leur maigreur, d'énormes boursouflures.
Certains en des carcans, avaient serré leurs bras
Percé leur chair de clous, de lames et d'aiguilles.
D'autres se chevillaient, des boulets, des numelles
Pratiquaient sur leur corps, d'impensables supplices
Que pas même un bourreau, n'aurait osé commettre.
D'autres n'ayant mangé, depuis deux ou trois lunes
Pour se tenir debout, se cramponnaient aux autres.
Leur face tourmentée, leurs douloureuses plaies
Sans colère exprimaient, l'effroi, des métasomatoses
Le désarroi sans fond, qu'infligeait à jamais
Le cycle indéfini, des réincarnations
Par l'insécable fil, d'agonies, de naissances.
«Comment peut-on briser, la chaîne de survie
Sortir du cauchemar, de nos transmigrations?
Vois notre douleur, vois, ce que nous endurons
Quel éprouvant chemin, nous avons poursuivi
Torturés par la faim, par la soif, le désir
Dans ces vides contrées, sans la moindre oasis
Pour étancher l'esprit, aux sources du Repos
Solitude où flamboie, le soleil de l'ascèse.
Pitié, délivre-nous, de ce feu tyrannique.
Délivre-nous, Çakiamouni, délivre-nous»
Voilà ce que disaient, leur corps, leurs mains, leur chair
Ce que vers lui criait, le sang de leurs blessures.
Le Bouddha sous leurs yeux, demeurait impassible.
Comme une geôle immense, aux barreaux arborins
La profuse forêt, enfermait les ermites.
Les rameaux paraissaient, lier les créatures
Dans les fils monstrueux, de leur toile géante.
Les cieux disparaissaient, couverts par ce manteau
Pareil à la vie même, éternel, infini.
La terre était baignée, par l'eau de la mousson.
Les talons s'enfonçaient, dans la putride fange.
La touffeur comprimait, compressait les poitrines.
Chargé de moucherons, d'effluves délétères
L'air était suffocant, irrespirable, épais.
Le soleil flamboyant, chauffait cette fournaise
Comme au fond de l'Enfer, un gouffre démoniaque.
Disséminées partout, des bauhinies en fleurs
Dans les vertes splendeurs, aux reflets smaragdins
Jetaient leur points vermeils, tels des feux immobiles.
Dans le fond ténébreux, l'on voyait scintiller
La miraculeuse onde, épanchant ses bienfaits
Traînée phosphorescente, au sein du magma sombre
Telle irréel reflet, d'un paradis lointain
Flot mystique où Matière, Âme, Esprit se dissolvent.
Traversant la feuillée, cette clarté sublime
Nimbait de ses rayons, la face du Bouddha.
Le Sage alors parla, d'une voix calme et lente
«Ô vous, rischis, sachez, qu'en cette vie si triste
L'on ne peut éviter, l'agrégat des souffrances.
Tout sur Terre est douleur, tout sur Terre est malheur.
De Plaisir naît Désir, insufflant Inquiétude.
Rien n'est inaltérable, et rien n'est perdurable
Ni l'action, la pensée, ni Substance et ni Forme.
Tout se réduit, tout se transmet, tout se transforme.
Les choses recréées, sont toujours imparfaites
Les fruits du Mal, du Bien, mûrissent en notre âme.
Vireux ou délicieux, mielleux ou détestables
Nous les mangeons alors, dans une autre existence
Car vous le savez bien, la mort n'est pas la Mort.
L'ignorance et la soif, donnent les rameaux torves.
Les pulsions, les passions, les n œuds, écoulements
Liens, jougs, tourments, torrents, inondations, déluges
Dans leur flux agité, submergent la conscience.
Rien n'est inaltérable, et rien n'est perdurable
Ni l'action, la pensée, ni Substance et ni Forme.
Tout se réduit, tout se transmet, tout se transforme.
Les choses recréées, sont toujours imparfaites
Les fruits du Mal, du Bien, mûrissent en notre âme.
Vireux ou délicieux, mielleux ou détestables
Nous les mangeons alors, dans une autre existence
Car vous le savez bien, la mort n'est pas la Mort.
Sachez qu'ici-bas l'Homme, est toujours solitaire
Car il doit seul chercher, découvrir le Salut
Car il doit seul forcer, dépasser les dangers
Car nul être omniscient, nul être omnipotent
Jamais ne lavera, les péchés éternels.
Par soi l'on est détruit, par soi l'on est grandi.
Par soi l'on est lié, par soi l'on est délié.
Qui de vous croit en moi, ne trouvera la Paix.
Qui de vous me comprend, saura les Vérités»
À peine voyait-on, ses lèvres se mouvoir.
L'on eût dit qu'il parlait, sans prononcer les mots.
Nulle respiration, n'agitait sa poitrine.
Son visage était calme, impassible, immobile
Dans le déchaînement, de la vie frénétique...
Pendant que les gourous, demeuraient en extase
Fascinés, subjugués, par ses propos sublimes.
Il reprit de nouveau «Comme vous tous ermites
Pour trouver le Salut, j'ai sondé le Mystère.
Sans famille et sans toit, sans couche et sans gamelle
J'avais privé mon corps, de terrestre aliment.
Comme sous les rayons, l'himalayen glacier
J'ai vu fondre ma chair, sous l'ardeur ascétique.
Vous pouvez témoigner, que j'étais devenu
Plus faible et démuni, qu'un homme agonisant
Plus maigre et indigent, qu'une ombre de l'enfer.
Maintenant regardez, voyez ce que je fais»
Sans détourner son corps, sans baisser le regard
Lentement, calmement, il étendit son bras...
Saisit une baie rouge, au sommet d'une tige
La porta vers sa bouche... la mâcha... l'avala.
Tous brusquement saisis, d'un nauséeux dégoût
De leurs mains décharnées, en criant se voilèrent.
«Ne cachez pas vos yeux, regardez, regardez.
L'abstinence, ô gourous, n'est que désespérance
Que perpétuation, de Tristesse, Affliction.
Non, ce n'est le Salut, non, ce n'est le Repos
Car en un corps perclus, torturé, supplicié
Comment l'esprit ainsi, demeurerait serein?
Le Salut c'est l'Effort, des quatre Vérités.
Le Sage lentement, découvrira la Science
Les quatre Fondations, les quatre Dévotions
Les vingt-sept Facultés, les trente-deux Consciences
Les huit Libérations, les Souverainetés.
Puis il possèdera, les Ailes de l'Éveil
Pour devenir bientôt, le Bienheureux, l'Éteint.
Mais avant sa victoire, il abandonnera
Ses biens, ses possessions, les jeux, les distractions.
Charité, compassion, gouverneront son âme
S'il ne veut demeurer, dans le Triple Univers.
Les pervertis honteux, perdront leur perversion
Par la recréation, de l'Horrible mental.
Confus, les Malveillants, perdront leur malveillance
Par l'exil de Brahma, devant les corps fétides.
Le Sage peut trouver, la Voie définitive.
D'abord il doit fixer, un seul point immobile
Concentrer son esprit, approfondir, sonder
L'abîme de la chair, l'abîme des pensées.
Pesant, il sent en lui, son bras... sa main... ses doigts.
Car il est devenu, le bras... la main... le doigt.
Maintenant il atteint, les quatre Vérités.
Par la première, Oubli, voilà qu'il se détache
Du bonheur, de la passion, puis il y demeure.
Par la seconde Esprit, voilà qu'il se détache
Du souvenir, de la Vie, puis il y demeure.
Par la troisième Élan, voilà qu'il se détache
Du Temps, de l'Éternité, puis il y demeure.
Par la dernière, Amour, voilà qu'il se détache
De la Douleur, de la Mort, puis il y séjourne
Surmonte encor l'Aspect, les Réactions, les Formes
Gravit tous les degrés, de réalisation
Franchit la vacuité, le giron du Non-Être
Le sans-but, le sans-signe, et l'absence de Soi.
Puis il atteint le fond, de sa conscience libre
Dépasse le Néant, où n'est plus de notion
Dépasse l'Infini, l'Espace et la Matière
S'annihile et rejoint, l'Incréé, l'Impensé
L'Inopressé, l'Incomposé, l'Insubstanciel.
Maintenant il atteint, le nirvana profond.
Le voici devenu, Bienheureux, Éveillé.
Jamais plus dans ce monde, il ne verra le jour»
Emportés par la joie, d'une grande espérance
Les gourous vers Bouddha, tendaient leurs mains tremblantes.
Cinq d'entre eux devant lui, s'approchaient humblement.
Leurs visages déjà, rayonnaient de sa foi.
*
Près de là cependant, au fond de la futaie
Venait la procession, des psalmodiants brahmanes.
Dignement, lentement, leur noble théorie
S'approcha du Bouddha, se gardant toutefois
De ne se point mêler, au milieu des ermites.
Ils étaient revêtus, de tuniques livides
Leur évanescent corps, semblait ainsi flotter.
Comme un prodige mus, ne sont-ils hypostases?
Leur crâne rutilait, tel un cuivre poli
Brossé, débarrassé, de la moindre poussière.
Par leur habit fendu, paraissaient leurs bras pâles
Massés par les onguents, lustrés par les pommades
Sans répit lessivés, d'ablutions continuelles.
Des sandales en buis, de basilic huilées
Garantissaient leurs pieds, de la terrestre fange.
Tout paraissait en eux, purifié, sanctifié
Par les macérations, par les méditations.
Les premiers dans leurs mains, tenaient un encensoir
D'un nuage éthéré, les cernant comme un nimbe
Pour que le gaz vicié, ne souillât leurs poumons.
Les autres conservaient, en leurs vases murrhins
Des lotus étiolés, des mangues desséchées
Des os blanchis, ignés, par les foyers divins.
Dans un grand plat de fer, pantelante et saignante
Gisait une colombe, aux ailes décaties.
Les derniers préservaient, des objets mystérieux
Des bâtonnets, des anneaux, statues et chaînettes
Dont ils avaient perdu, la signification.
Ils semblaient des visions, des spectres inconnus
Comme si leur esprit, se fût séparé d'eux
Voient-ils encor autour, le tangible univers?
N'est-il plus maintenant, qu'une étrange vapeur
Dont ils veulent nier, la réelle existence
La mystique forêt, d'énigmatiques signes
Que ne peuvent percer, leur savoir confondu?
Leur sacerdoce dur, les soustrayait au jour.
L'on eût dit que nul son, que pas une parole
Ne pouvaient s'échapper, de leur bouche sévère
Sans rémission murée, dans l'éternel silence
Que nul joyeux souris, ne déridait leur face
Pour toujours imprégnée, d'un remords infini
Que nulle pensée gaie, n'éclairait leur triste âme
Confinée sans retour, dans un noir pessimisme.
En leurs yeux l'on sentait, l'immense lassitude.
Vainement ils avaient, déchiffré les Veddas
Sans les décrypter lu, tous les Upanishads
Transcrit sans résultat, le sanskrit, le prakrit
Traduit les Pûranas, les Contes édifiants
Sans jamais découvrir, dans leurs abscons discours
La pure Vérité, qui les pût satisfaire.
Le fatras compliqué, des codes et des rites
Lentement, sûrement, stérilisait leur foi.
Les symboles confus, noyaient leur dogme abstrus
Dans un ésotérisme, aporique et touffu.
Sans répit ils chantaient, les gâtas élimés
Comme pour montrer là, par un suprême orgueil
Face à l'esprit nouveau, que les supplanterait
La relique mourant, de leur science évanouie.
Leur visage montrait, l'intense désarroi
Qu'ils tentaient de masquer, par leur dignité grave.
Mais d'eux-mêmes sourdait, un appel étouffé
Le douloureux aveu, qu'ils ne pouvaient cacher.
«L'atman, ce naufragé, dont le corps est épave
Toujours voguera-t-il, au sein du samsara?
Jamais l'on atteindra, l'Idéal spirituel.
Jamais l'on atteindra, le Monde intemporel.
Nos c œurs ne vibrent plus, aux mystiques frissons
Car le goût du soma, dans notre bouche est fade»
Se retournant vers eux, Bouddha leur dit ces mots
«Pourquoi sur les autels, déposez-vous le bois?
Le feu n'est-il pas l'âme, et le corps la brebis?
Car l'on n'est Bienheureux, par le buis, ni la crosse
Mais par le dénuement, la pureté de l'Être»
Tous alors sans mot dire, à leurs pieds déposèrent
Globes et bâtonnets, sandales et chaînettes
Comme un vaste holocauste, un reniement total
De leur culte passé, de leur ancienne foi.
Chacun d'abnégation, baisa le sol boueux
Puis se tint sans bouger, dans cette humble posture.
*
L'on entendit soudain, sur la voie de Gaya
La vibrante clameur, de grelots et timbales.
Sur la gauche parut, un somptueux cortège
Harnachements clinquant, sur éléphants superbes
Défenses miroitant, cerclées d'or et d'argent
Parasols chamarrés, emplumés, chasse-mouches
Perles et joyaux, éventails, colliers et broches.
Sur le haut palanquin, trônait un souverain
Que drapait un manteau, de brocart et de soie.
Vers le cornac il fit, un signe imperceptible.
S'arrêtant, l'animal, pesamment se baissa.
Par un esclave aidé, le prince descendit.
Son allure était fière, et ses prunelles vives.
Marchant d'un pas alerte, il rejoignit Bouddha.
«Qui donc es-tu?» questionna le Sage «Que fais-tu?»
«Je suis Mucilinda, le prince des Nagas
Le meilleur souverain, que l'Inde ait pu connaître»
«Pourquoi toujours vis-tu, dans ton palais cossu?
Ta richesse est ton âme, et ton esprit demeure»
«Pourquoi ne pas cueillir, les fruits qu'offre la vie?»
«Trouverais-tu, raja, raisonnable et sensé
Le prisonnier fermé, dans une geôle étroite
Se parant de bijoux, et d'étoffes précieuses
Quand il sait ne pouvoir, nul moment en sortir?
Par ce plaisir futile, oublierait-il son mal
Dès lors que chaque jour, un bourreau le visite?»
«C'est juste, il ne serait, sensé ni raisonnable»
«Comprends donc maintenant, ce que j'ai signifié.
La geôle c'est le Corps, le bourreau le Désir.
Quant à ce prisonnier... Mucilinda, c'est toi»
Le rajah stupéfié, baissa les yeux de honte
Mais il n'évitait pas, le regard du Bouddha.
Sa mine s'ombragea, puis il resta pensif.
Épiant son moindre geste, et sa moindre pensée
Les gourous le fixaient, dans un profond silence.
Chacun respectueux, suivait ce duel mental
Ce combat émouvant, cette lutte indécise
De l'orgueil arrogant, contre l'humilité.
Le prince tout d'un coup, dégrafa son manteau
Puis aux pieds de Bouddha, le jeta sur le sol.
*
Autour, pendant ce temps, sur les voies convergentes
Venaient les gens du peuple, en groupes dispersés.
Des nomades migrant, se joignaient à leur foule.
Certains étaient venus, de Kaviripatnam
De Kanauj la fertile, au-dessus des rizières
De Kânchi se mirant, sur les vastes lagunes
De Taxila, bâtie, sur les montagnes blanches
De Khanaga baignée, par les marais sans fond
Des hameaux étagés, sur l'Indus écumeux.
L'Humanité semblait, en ce jour assemblée.
De leur masse profonde, émanait un murmure
Comme un souffle puissant, qui montait de la terre
«Bhagarat, Arant, ô Bienheureux, Éveillé»
Leurs membres affectaient, des poses hiératiques
Chacune signifiant, une parole, un acte.
Bientôt cette rumeur, imprégna la forêt
«Bhagarat, Arant, ô Bienheureux, Éveillé.
Sage, enseigne la Foi, montre la Délivrance.
Bhagarat, Arant, ô Bienheureux, Éveillé
Que ton c œur ait pitié, de l'horreur, du malheur.
Bhagarat, Arant, ô Bienheureux, Éveillé
Sage, enseigne la Foi, montre la Délivrance»
Lors afin de prêcher, les Saintes Vérités
Bouddha prit le chemin, qui mène vers Kâsi.
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007
LUMIÈRE DU NIL
LE MESSAGE D'AMON
Sôpdit, l'astre sacré, des temps originaux
Brillait au firmament, sur le Nil éternel.
Dans la vallée déserte, uniforme étendue
Lentement avançaient, trois formes indistinctes.
La première en avant, marchait avec orgueil.
Surmontant son visage, on pouvait reconnaître
Le kheperesh superbe, orné de l'uræus.
La seconde montrait, son crâne dénudé.
La troisième élancée, profilait son contour
Qui paraissait à peine, effleurer le chemin.
C'était le dernier soir, avant le jour d'Opet.
Le pharaon devait, en secret chaque année
Pour se rendre à Karnak, traverser le grand fleuve
Seulement assisté, du Prêtre et de la Reine
Car en ce jour Amon, au sommet du sanctuaire
Dicterait aux mortels, son message divin.
Depuis Thèbes partis, à la tombée du jour
Les voici rejoignant, vers la rampe de Mout
La voie de criosphinx, les menant vers les temples.
Sans parler ils marchaient. Les béliers de calcaire
Les contemplaient, figés, de leur œil bienveillant.
Le chemin blanc d'albâtre, au flanc des coteaux sombres
Devenait devant eux, la grande allée céleste.
Mais comme ils atteignaient, la borne du sanctuaire
Le prêtre silencieux, fit un signe discret.
Parvenus sous le porche, alors ils s'inclinèrent.
Toutankhamon longtemps, invoqua Neith et Maat
Puis le premier franchit, le pylône trapu.
Le décor familier, soudain se dévoila.
Dans la salle hypostyle, où brûlaient des torchères
L'on eût dit en sa gangue, un monde pétrifié.
Lotiformes piliers, palmiformes colonnes
Paraissaient les hauts fûts, d'une immense forêt.
Les dalles semées d'or, simulaient une arène.
Sur les murs s'éployaient, dattiers, lotus et joncs.
Sur le gréseux plafond, d'argent clair étoilé
Voletaient des vautours, en cornaline et quartz.
Les cartouches d'ivoire, aux flancs de l'obélisque
Fulguraient vivement, sous les rais des claustras
Pareils à des épées, transperçant la toiture.
Vaguement dans le fond, luisaient les bas-reliefs
Sur lesquels Anubis, pesait l'âme des morts.
Dans la salle suivante, alors ils découvrirent
Des pilastres lamés, d'électrum et pyrope.
Les deux barques sacrées, devant leurs pas surgirent.
Le reposoir de lave, où s'encastrait leur quille
D'un marais ténébreux, paraissait l'onde noire.
Les coques en bois clair, de la riche Byblos
Parées soigneusement, de couronnes splendides
Mêlant perseas, joyaux, magnolias et perles
Semblaient avec patience, attendre leur voyage.
Non loin de la cellule, où trônait la statue
Sans prononcer un mot, dignement ils montèrent
L'escalier qui menait, au faîte du sanctuaire.
Un vaste paysage, apparut à leurs yeux.
Aton au loin brillait, de ses feux diminuant
Par-dessus Khebarit, vers le sommets lybiques.
Devant, Thèbes dormait, la Cité de Turquoise.
L'on distinguait à peine, entre les voies grisâtres
Les toits verts et bleutés, de nouettes cérames.
Quelques diffus rayons, filtraient seuls des sanctuaires.
Là-bas près des flambeaux, veillaient encor les prêtres.
Le Nil vers l'horizon, déroulait ses méandres
Comme un grand serpent mort, aux écailles luisantes.
Les treillis des canaux, brasillant aux cieux pâles
Semblaient un clair filet, sur la terreuse plaine.
Vers le fond de la Voie, Louxor apparaissait
Fabuleuse vision, féerique spectacle.
Partout des propylées, des rampes et portiques
Des pylônes trapus, et rangées d'obélisques.
Tels d'argentins miroirs, flamboyaient les viviers
Semés de lieux en lieux, dans les parcs ténébreux.
Les allées dont les sphinx, devenaient des points blancs
Sur le sol chatoyaient, comme constellations.
De Soris à Hokep, là-bas, sur l'autre bord
Les Temples éternels, dressaient leurs colonnades.
La brique mordorée, vivement contrastait
Près du cendreux gabbro, et du neigeux calcaire
Ponctué quelquefois, aux côtés des parvis
Par la tache grenat, d'un colosse en quartzite.
Partout se détachaient, les tombeaux, les sanctuaires.
Devant l'Aménophion, aux monolithes pourpres
Le cénotaphe noir, protégeant Imhotep
Le mausolée trapu, conservant Merenkhmoun.
Dans le bois de cyprès, formant la nécropole
Des pyramidions blancs, pointaient sur les terrasses.
Par dessus, les spéos, étagés dans les grottes
Là-haut près du sommet, le palais d'Hatchepsout
Comme un joyau serti, dans le rocher d'Hathor.
La montagne semblait, un géant tumulus
Mastaba formidable, où dormaient les défunts.
*
Toutankhamon songeur, considérait Karnak.
Triste, il se tourmentait, pensant à son royaume
Sans répit agité, de partout menacé.
Les Nubiens turbulents, se rebellaient au Sud.
Le prince de Kadesh, bafouait tous les traités.
Les rois du Mitani, reprenaient l'avantage.
L'Anatolie rebelle, ébranlait un joug lâche.
Son regard s'arrêta, sur le rempart du temple
«C'est l'Égypte» se dit-il «c'est l'éternel royaume.
Là dominent Beauté, Grandeur, Sérénité.
Hors de ce lieu sacré, le Chaos, l'Anarchie»
Face au monde terrible, immense et menaçant
Le mur ne lui parut, qu'une enceinte fragile.
Partout, de sauvages tribus, d'immondes races
Ne pouvant inspirer, que mépris et dégoût.
Les Hottentos grouillaient, dégingandés, informes
Se tenant sur un pied, comme les échassiers.
Les Peuples de la Mer, se nourrissaient de vase.
L'Assyrien sanguinaire, et l'Hébreu fanatique
Souillaient, tachaient la Terre, ainsi que des scorpions.
Leur existence était, pour les dieux un affront.
Son esprit horrifié, voyait leurs groins de bêtes
Leurs indigentes m œurs, leurs idiomes barbares.
Certains ne connaissant, la chaleur d'un foyer
Dans les arbres vivaient, tels des cynocéphales.
D'autres pareils aux rats, se terraient en des grottes.
Leurs prêtres vénéraient, d'effroyables démons
Se prosternaient sans honte, au pied de leurs totems
Se balafraient les joues, pour s'enlaidir encor
Perçaient leurs mains, leur nez, leur bouche et leurs oreilles.
Toutankhamon anxieux, releva son front pâle.
Thèbe à sa vue s'offrit... puis Louxor au-delà.
Dans la profonde nuit, le temple qui brillait
Lui semblait un flambeau, fragile et vacillant
Sans repère égaré, dans l'Univers énorme.
Son regard s'élevant, s'arrêta sur la Cime.
Brusquement s'éclaira, son visage serein.
Une vallée déserte, en son esprit s'ouvrit.
Puis il vit une dalle, un trou noir dérobé
La sombre galerie, sous le roc s'enfonçant
Jusqu'à la chambre emplie, du mystère éternel.
Sur les parois luisaient, des bas-reliefs, des fresques
La foule échevelée, des pleureuses livides
Les nombreux animaux, des bois et des marais
Caïmans, oryx, addax, autruches et râles
Peuplement hiératique, inerte multitude
Mouvement immobile, immuable impulsion
Troublant de cris muets, le silence infini.
Mais là, veillent partout, les génies tutélaires.
Voici la vache d'or, portant le pschent d'argent
Le guépard d'électrum, aux prunelles d'agate
Le bouquetin de quartz, aux cornes ivoirines.
Le chien noir Anubis, monte la garde au seuil.
Les souverains cobras, au long des frises rampent.
Là, devant le tombeau, que défend Nekabit
Par le double rempart, de ses magiques ailes
Voici le sarcophage, en diorite sévère
L'imposant catafalque, et les masques d'argent
Qui recevront un jour, son cadavre embaumé
D'incorruptible onguent, par les soins vigilants
Du savant paraschite, aidant le coachyte.
Puis il vit se mêler, son âme avec son kâ
Par la mort délivrée, de sa gangue terrestre.
Maintenant il combat, Seth et les déités
Sous le toit de la Terre, où toujours la nuit règne.
Mais il vainc les démons, les mate et les terrasse.
Devant lui, prodige... la Douat s'ouvre - Le Ciel paraît.
«Dieu céleste, Amon, Amon, prends mon corps, mon âme
Prends mes bras, prends mon c œur, mon bassin, mes épaules.
Mes cheveux sont Horus, ma poitrine Selkit
Noun sont mes doigts, Touëris mon sein, Thôt mes lèvres
Je suis Rê, je suis Rê, je suis Rê, je suis Rê»
Dans son exaltation, Toutankhamon frémit.
Sur le bord du pylône, il dut s'appesantir.
Son regard tout d'un coup, redevint sombre et morne
Car là-bas sur la droite, il avait aperçu
Le sanctuaire éventré, d'Aménophis le sage.
L'argent avait souillé, les mains des architectes
L'orgueil avait trahi, la volonté des princes.
L'horreur des violations, revint à sa mémoire
Les tombes profanées, démantelées, pillées
La profonde hypogée, de Thoutmosis premier
Dévastée, dépouillée, par les voleurs iniques
Les stèles martelées, au temple d'Hatchepsout
Les portes enfoncées, les sceaux tirés, fondus
Les fétiches brisés, les cercueils retournés
La momie nue gisant, blême sur le sol froid.
Pour lui-même éviter, de subir l'infamie
Le pharaon soudain, pressa contre son c œur
Le scarabée divin, d'opale et stéatite
Sur chaque face orné, de Nephtys et d'Isis
Qu'autour de son corset, il conservait toujours.
Son esprit demeurait, dans un grand désarroi.
Tout se mêlait en lui, pays, peuples et dieux
La résurrection, la survie, l'éternité.
La dureté du roc, lui semblait incertaine.
Ce temple merveilleux, dans mille ans, cinq mille ans
Ne sera devenu, qu'un vestige oublié.
L'édifice imposant, n'était dans son esprit
Que tambours disloqués, blocs dispersés, pierrier.
Ruine était le Taharque, et ses puissants linteaux
Ruine aussi l'Akh-Menou, pleurant ses talatates
Gravats l'Aménophium, débris Thèbe aux cent portes.
Quand tout sera détruit, seul, un homme viendra
Qui dira, désignant , le sol informe et nu
«Là fut jadis un temple, et fut une cité»
*
Pendant que Pharaon, méditait silencieux
Le prêtre à ses côtés, scrutait le firmament.
Dans son étole stricte, il se tenait dressé
Tel, d'un bloc s'élevant, un pilastre osiriaque.
Patient, il attendait, que le dieu lui dictât
Le message divin, que sa bouche dirait.
Il venait de Menphis, la ville du Mur-Blanc.
Sa vie surnaturelle, était comme un prodige.
Le soir il s'allongeait, au pied d'un sycomore
Ne buvait que zython, et jus de mandragore
Qui donnait à sa face, un teint cadavérique.
Certains disaient de lui, qu'il savait le Secret
De l'Être universel, de la Vie, de l'Esprit.
L'on voyait, effrayé, sa tragique silhouette
Pendant la nuit hanter, la haute nécropole
Comme un spectre vivant, qui réveille les morts.
Jeune, il avait grandi, parmi les sacrifices
Les purifications, les sanctifications.
Des maîtres inconnus, qui ne parlaient jamais
Sur la rive du Fleuve, un jour l'avaient trouvé.
Sous leur férule austère, il apprit l'écriture
Déclama, puis copia, l' œuvre de Sosestris
Puis dut parcourir, les nomes innombrables
Des marais vers Kebeh, jusqu'aux bouches du Nil.
Pour mieux encor percer, les éternels mystères
Dans un noir cénotaphe, il s'enferma deux ans
Méditant jour et nuit, couchant près des momies
Gravant sur les parois, des signes mortuaires.
Son esprit démoniaque, avait tout médité
Critiqué tout précepte, observé tout principe.
Toujours il étudiait, théogonies et gnoses
Dogmes et théories, théologies, morales.
Vaguement il rêvait, d'un système global
Par sa forme unissant, l'atome et le soleil
Dans le cercle infini, de l'Être multiforme
Qui rejoint, réunit, l'Homme et les animaux
Tous pétris, composés, des mêmes éléments.
Par le Nombre divin, base de l'Univers
S'échangeaient, s'opposaient, l'Énergie, la Matière
Dans le souffle vital, des vibrations divines.
Son œil hypnotisé, fixait la voûte sombre.
Dans cette mer sans bord, fuyaient les nébuleuses
Blanche écume du ciel, jaillie des flots nocturnes.
Millions d'îles voguant, s'éloignaient les étoiles
Sans retour emportées, sur les célestes orbes.
L'Existence est Moyen, les dieux sont le Principe
Le Secret des Secrets, se trouvait dans l'Espace.
Le prêtre chaque nuit, sondait le dôme obscur
Sans résoudre jamais, l'Énigme originelle.
Son esprit torturé, ne trouvait le repos
Tant l'idée l'habitait, le hantait, l'obsédait.
*
Cependant le sanctuaire, autour d'eux s'animait
Car c'était le moment, du service nocturne.
Quelques bruits étouffés, venaient de la pénombre
Le pas lourd d'un pontife, allant à la prière
Le tintement léger, d'un prêtre aux ablutions
Qui versait du natron, dans un pot d'eau lustrale.
Puis un tiède soupir, agita les hennés.
Les vapeurs descendaient, aux frontons mordorés.
Là-bas, près d'un pylône, au temple de Khonsou
Le ch œur du Khénérit, alors se rassembla
Vierges au teint de cire, aux longs cheveux d'ébène
Pour entonner un hymne, et remercier les dieux.
«Prince de l'Amenti, fils de Maat, œil de Rê
Vous tous, neters glorieux, de l'ombre et de l'azur
Khépri, Sokaris, Neith, Horus-de-l'Horizon... »
Leurs gracieux corps vêtus, d'aériennes simarres
Contrastaient vivement, sur le seuil du sanctuaire.
L'une en ses bras serrait, une mandore en saule
Près d'une autre inclinant, une harpe en noyer.
L'on eût dit que sa main, s'agitait dans les cordes
Pareille au papillon, pris dans une arantelle.
Se mêlant aux accords, leurs merveilleuses voix
Résonnaient en échos, sur les piliers géants.
Le prêtre et Pharaon, se pénétraient du chant.
La Reine cependant, ne tournait pas la tête
Considérant toujours, le bois sacré de Mout.
Son regard affligé, ne pouvait s'en distraire.
Une robe en satin, jusqu'aux pieds l'habillait
Ne laissant dépasser, que ses tatbets en jonc.
Les palmettes d'or vif, et les sequins d'argent
Sur l'étoffe bleutée, semblaient un firmament.
Sa résille perlée, retenait ses cheveux.
Son cou fin, délicat, aux carnations d'opale
Sortait d'un gorgerin, de verre et céramique.
Sur le châle de soie, couvrant son corselet
Brillait un collier vert, en alliage d'Ému.
Son oreille s'ornait, d'une boucle à pampilles
Son bras clair scintillait, d'une armille ivoirine.
À travers un clayon, de papyrus nattés
Sans répit elle épiait... des formes élégantes
Qui silencieusement, dans la cour se mouvaient.
Leurs griffes recourbées, fulguraient dans la nuit.
Leurs yeux vifs scintillaient, tels des jais et des jades.
Les chats noirs de Bastet, veillaient près de leur temple.
Devant eux, Icherou, le croissant du bassin
Rutilante faucille, irradiait sa lumière.
Sur le bord d'une dalle, une jarre en albâtre
Se trouvait placée là, pour étancher leur soif.
Lorsqu'ils désiraient boire, une esclave éthiopienne
Versait leur blanc nectar, en un vase émaillé.
Toujours ils demeuraient, sereins et pacifiques.
Toujours ils redoutaient, le bruit, l'agitation
Car ils aiment douceur, calme et tranquillité.
Depuis l'aube des temps, ils n'avaient rencontré
Que de cruels humains, haïssant leur espèce.
Mais dans ce lieu béni, voilà qu'ils étaient dieux.
Symboles de Sekhmet, ils ont Force et Beauté.
Jamais ils ne défient, jamais ils ne se battent
Comme le font, hideux, en leurs cages de fer
Les boas de Sebek, et les babouins de Thôt.
Certains restaient parfois, si longtemps immobiles
Près des statues sculptées, imitant leur image
Qu'aux rayons séléniens, on ne distinguait pas
Les silhouettes de pierre, et les formes de chair.
La Reine les fixait, mélancolique et triste
Car jeune enfant jadis, elle était leur amie
Quand on l'avait menée, pour l'instruire à leur culte.
Dès lors tous regrettaient, sa présence amicale.
Toujours à leur égard, elle était prévenante.
Mais depuis le printemps, ils ne l'avaient revue.
C'est ainsi qu'ils restaient, le c œur plein d'amertume.
Lentement se creusaient, leur poitrine et leur ventre.
Ce jour ils ne savaient, que non loin se tenait
Les épiant dans la nuit, leur maîtresse adorée.
Le désir de les voir, la rongeait violemment.
Plus rien dorénavant, ne pouvait les relier
Car souillée par l'Hymen, et par l'enfantement
L'on n'aurait pas admis, sa présence auprès d'eux.
C'est alors qu'un sanglot, mouilla ses joues bleuies.
«Pourraient-ils conserver, réconfort, protection?
Que vivront-ils demain? Quel sera leur destin?»
D'elle vers eux passait, un céleste rayon
Comme un signe mystique, un amour indicible.
*
«Karnak, fanal du Monde» pensait le pharaon.
«Karnak, fétu de l'Être» murmurait le pontife...
Cependant que la Reine, essayait d'oublier.
Autour d'eux, Thèbe et Louxor, Menphis et l'Égypte
Le Monde multiforme, avec ses mers, ses terres.
Bien qu'ils fussent muets, leurs pensées tournoyaient
Leurs interrogations, traversaient les ténèbres.
Cent questions sans réponse, en eux s'entrecroisaient.
Leur frêle entendement, pliait devant l'Énigme.
L'énorme Création, tourmentait leur conscience.
«Qu'est la Vie, qu'est la Mort? Que sont les dieux, l'Essence?»
«Que sommes-nous rampant, sur notre limon noir
Pour les héliantes purs, dispersés dans l'éther?»
«Que sont Amour, Beauté? Que sont douleur, souffrance?»
Le chant s'affaiblissait. Les torches s'éteignaient.
Le silence profond, tombait sur le sanctuaire.
Le Grand Livre s'ouvrait, au-dessus de leur tête
L'hiératique message, inscrivant chaque nuit
Sur la page infinie, ses lumineux symboles
Monogrammes tronqués, élidés, embrouillés.
Lors, d'un geste impérieux, le pontife inspiré
Dans son âme entendant, les paroles divines
Leva son bras cireux, vers le firmament sombre
Tel un caveau sans fond, sur le Monde fermé.
Puis il dit épelant, chaque signe étoilé
«Matière, Espace, Univers, Mystère éternel»
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007
LE GRAND SPHINX
Après avoir coiffé, la rouge et blanche tiare
Pharaon Psammétique, honora le Grand Sphinx.
Accompagné d'un prêtre, il vint jusqu'à Gizeh
Que recouvrait toujours, le désert monotone.
Là devant lui parut, un buste léonin
Qui dépassait à peine, au sommet de la dune.
Le soleil se couchant, sur les monts vers Siouah
De ses derniers rayons, illuminait son front.
Le triste pharaon, se tourna vers le prêtre
«Que signifie ceci, dis-moi, divin pontife?
Le démon noir Oubli, se riant des humains
Pourrait-il enterrer, ce colosse immortel?»
«Souverain très puissant, des nomes innombrables
C'est l'Égypte vaincue, se mourant d'âge en âge
Qu'enlise lentement, le sable de l'Histoire.
Chacun de ces grains fins, qui l'étouffe déjà
Représente un instant, versé par l'Infini»
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007
LES PEUPLES DES STEPPES
ÉPIGRAPHE
(Cunéiformes)
Moi, Teglash-Phalazar, j'ai construit mon palais
J'ai construit les remparts, j'ai construit les bastions
Les crânes des vaincus, sont pavés de mes voies.
J'ai battu, j'ai tué, dix mille combattants
J'ai transpercé les corps, j'ai défoncé les têtes.
J'ai scié les bras, coupé les nez, les oreilles.
Moi, Teglash-Phalazar, j'atteste par les dieux
Que je suis le meilleur, de tous les souverains.
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007
LES PEUPLES DE LA MER
LES PHÉNICIENS
De Tyr, Sidon, Byblos, Ougarit, Arados
Partent les Phéniciens, conquérants de la mer.
Les vaisseaux de Tharsis, par les chemins amers
Naviguent sans répit, sans repos vont et vont
Par le cap de Melkart, par le détroit du Pont
De la Mer Tyrrhénienne, à la Mer Icarienne.
Intrépides marins, sur l'onde ils ont rejoint
Le Char des Immortels, que défend l'Équateur
La fastueuse Ophyr, au fond de l'Arabie.
Leurs aquatiques chars, cap au Nord, cap au Sud
Fendent les Sillinies, dans le brouillard épais
Cinglent sur le Chrétès, dans les îlots mouvants.
Laissant le cabotage, aux gabiers timorés
Leurs nautes hauturiers, affrontent le grand large.
Dans le monde il n'est port, que n'aient touché leurs coques
Pas de mer, d'océan, que n'aient franchi leurs quilles
Pas de quai, de musoir, pas de jetée, de rade
Que leurs grappins, filins, un jour n'aient accrochés.
Lorsque la mer est calme, et les cieux dégagés
Leurs véloces bateaux, sont gyrins, scolopendres
Que les fins avirons, tels des pattes nombreuses
Déplacent lentement, sur la mouvante plaine.
Quand sur le gouffre bleu, surgissent les tempêtes
Les voilà devenus, goélands, hippogriffes
Qu'une aile déployée, de blanche cotonnade
Lève jusqu'au sommet, des irascibles vagues.
Les agrès tiraillés, nerfs et tendons solides
Crissent au vent furieux, fracassant les bordages.
Sous la charge des flots, craquent leurs corps de vaigres.
Sur la proue chevaline, élevant sa crinière
Flamboie l'oudjat sacré, l' œil d'Anat au cil d'encre.
Battues par les ondées, brûlées par les soleils
Dans les nids côtiers, cothons, môles accueillants
Reviennent à nouveau, les célestes montures.
Couchées au long des quais, les coques se reposent.
Les cales affamées, se gavent de richesses
Qu'au fond des entrepôts, hissent les portefaix.
Les armateurs jadis, par l'effort enfantèrent
Sculptant les fûts de pin, leur océane fille.
D'abord ils ont taillé, chacun des madriers
Par la quille fixé, l'étrave à l'étambot
Sur la varangue axé, les couples de membrures
Puis emplanté le mât, réuni les gréements
Calfaté le bordé, par la poix et l'escarme.
C'est ainsi que la nef, comme l'enfant paré
Par les soins maternels, aux périls de la vie
Supporte sans danger, l'épreuve des voyages.
De Tyr, Sidon, Byblos, Ougarit, Arados
Partent les Phéniciens, conquérants de la mer.
Les vaisseaux de Tharsis, par les chemins amers
Naviguent sans répit, sans repos vont et vont
Par le cap de Melkart, par le détroit du Pont
De la Mer Tyrrhénienne, à la Mer Icarienne.
Courtiers et colporteurs, commerçants, trafiquants
Des agrestes labeurs, ils n'ont cure et méprisent
Le scrupuleux souci, du cultivateur sage
Qui disperse le grain, pour l'incertain futur.
Mais leurs puissantes nefs, charrues des flots mobiles
Malmenées par les vents, tels rétifs attelages
Traçant comme labour, un écumeux sillon
Tournent sans fin la terre, en leur champ maritime.
De voyage en voyage, et d'étape en étape
Les voici recueillant, la moisson des pépites.
Mieux leur vont l'onde bleue, que la verte campagne
L'instable sol des ponts, que le continent ferme.
Cette plaine infinie, pour eux n'est inféconde.
Leurs solides filets, traînant dans les abysses
Récoltent le murex, tel minerai vivant
Qui renferme la pourpre, en sa gangue de nacre.
N'ayant nulle passion, pour les trophées, les joutes
Beaucoup mieux leur convient, le profit de la vente
Que les butins glorieux, des sièges et pillages
Le jeu des transactions, que l'art de la bataille
La traite que la guerre, et l'esprit que la force.
Nulle contrée, cité, richissime ou bien pauvre
Ne saurait décliner, leurs offres mirifiques.
L'or n'est-il quelquefois, plus fort que glaive aigu?
Leur chatoyant costume, aux polychromes tons
Ravit le Grec drapé, dans sa tunique blanche.
Devant les aras verts, qu'ils ramènent de l'Inde
S'extasient le Romain, le Gaulois sédentaires.
Marchandant sans répit, de l'Égypte ils ramènent
Les broches de vermeil, les scarabées d'onyx
De l'Assyrie l'airain, les boucliers et glaives
D'Ionie l' œnochoé, de fine céramique.
Bourreliers, filandiers, joailliers, ivoiriers
Dans leurs factoreries, sans jamais se lasser
De leurs habiles doigts, ils tissent et cisèlent
Broderies et tissus, bracelets et patères
Pectoraux et pixis, médaillons, pendentifs
Qu'aux fonds des vaisseaux creux, pour le négoce ils posent.
Leurs bras puissants, patients, rechargent et déchargent
Des pays forestiers, l'essence noblissime
De Sénir les cyprès, de Bashane les chênes
Les cèdres élevés, du lointain Levanone
Les précieux minerais, qu'ils ont du sol tirés
Le vif étain venant, de la Cassitéride
L'argent clair du Bætis, du Taurus l'argyrose.
Les peuples religieux, momifiant les dépouilles
Leur troquent les onguents, les fards et la résine.
Leur bimbeloterie, fascine l'indigène
Pour la verroterie, cédant rubis et jais.
De Tyr, Sidon, Byblos, Ougarit, Arados
Partent les Phéniciens, conquérants de la mer.
Les vaisseaux de Tharsis, par les chemins amers
Naviguent sans répit, sans repos vont et vont
Par le cap de Melkart, par le détroit du Pont
De la Mer Tyrrhénienne, à la Mer Icarienne.
Emprisonnant ainsi, par le réseau des ventes
Les comptoirs, les cités, pour toujours ils possèdent
Les huit Cornes sacrées, de la domination.
Les prophètes hébreux, leurs sémitiques frères
Pâtres vindicatifs, jalousant la primauté
Des Baalim sur Yaweh, du profit sur la foi
Prédisaient à Carthage, un naufrage éternel.
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007