LA SAGA DE L'UNIVERS
TOME 17 - L'ÈRE DE L'ESPACE
LA FIN DES TEMPS

SOMMAIRE

L'ÈRE DE L'ESPACE
SPOUTNIK
ON A MARCHÉ SUR LA LUNE

LA FIN DES TEMPS

LE CRÉPUSCULE DE L'HOMME
LES ENFANTS DE VOLTAIRE
LE RÉCIT DE LA TERRIENNE
LE CRÉPUSCULE DE L'UNIVERS
AETERNITAS

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007

L'ÈRE DE L'ESPACE

SPOUTNIK

Place Rouge - Soir d'octobre - Paisible soir d'octobre.
Verglas, premier frimas - Ténèbres et clarté.
Les croix dorées flamboient, devant la voûte noire.
Le reflet des palais, argente la Moskva
Pendant aux chapiteaux, aux corniches des toits
Stalactites gelées, sont cristallins pilastres
Jets des vasques figés, sont dentelles de gaze.
Quand s'allument aux cieux, les cosmiques bougies
Que luit au firmament, Solokha, globe pâle
C'est l'heure où l'on éteint, partout dans les campagnes
Dans la modeste isba, l'opulente datcha
La vacillante lampe, et le rayonnant lustre
Mais au cœur de Moscou, tout scintille et brasille.
Tout paraît aujourd'hui, plus beau, plus merveilleux.
Jamais la grande Étoile, au sein des nues glacées
N'avait mieux prodigué, sa chaleur bienfaisante.
C'est Doucha, Douchina, la douce âme qui veille
C'est elle qui répand, sa tendresse en chaque être
L'enfant, la babouchka, le soldat en faction.
Douchina, douchina, sur la ville est posée.
Lors, chaque réverbère, ainsi qu'un cierge brille.
Le faisceau pénétrant, des phosphorescents phares
Dessine sur les voies, de lumineux sillages
Tels une apparition, de filantes étoiles.
Religieux est l'instant, mystique l'atmosphère.
Le brouillard est encens, que verse l'ostensoir
D'un pope gigantesque, habitant dans l'espace.
Les tournoyants flocons, sont bénite aspersion.
L'on sent planer dans l'air, une invisible grâce.
Dans leur pelisse grise, en astrakan fourré
Les dignes officiers, ressemblent aux rois mages.
La cité semble attendre, en extatique pose.
Quel surnaturel signe, apparaîtra bientôt?
Quel avertissement, descendra sur la Terre?
Quel grand événement, dans l'ombre se prépare?
Depuis qu'un jour naquit, la Russie millénaire
L'on croirait que ne fut, plus solennel moment.
Nuit pareille, identique, à tant d'autres passées
Nuit pourtant différente, à nulle autre semblable.
Nuit de rédemption, nuit, de purification
De transfiguration, de glorification.
Lénine en Majesté, dans sa verrine bière
Saint Alexis le Sage, en sa châsse d'ivoire
Semblent auréolés, d'un éblouissant nimbe.

Tout porte ici la marque, imprégnant chaque pierre
Du peuple et des boïards, des Tsars et des Soviets.
La Tour du Sauveur, droite, en son cadran funèbre
Compte au fil de chaque heure, années tristes ou gaies.
Bientôt sa grande aiguille, au fronton de l'Histoire
Marquera pour toujours, le fatidique instant.
Le Métropolitain, fils digne des palais
Fulgure en ses décors, d'émail, de marbre et d'or
Basilique engloutie, citadine hypogée
Dont les stations cachées, sont chambres funéraires
Komsomolskaïa, Smolenskaïa, Kievskaïa
Mayakovskaïa, Dynamo, Lubyanka
Novokuznetskaïa, Ploshchad Revolutsii.
Dans l'auguste Kremlin, jalousement gardé
Par la muraille en brique, aux brunes queues d'aronde
Périmètre inviolé, triangle consacré
Les joyaux minéraux, des fabuleux sanctuaires
Déploient avec orgueil, leur magique beauté
La Dormition, l'Annonciation, les Douze Apôtres
Clocher d'Ivan le Grand, Église de l'Archange.
De tous côtés, partout, surgissent les coupoles
Tels champignons poussés, miraculeusement
Tels des ballons gonflés, s'élevant dans les airs.
Les fastes monuments, plongés dans la pénombre
Paraissent méditer, comme géants starets
Pendant que s'amassant, la neige silencieuse
De paillettes nacrées, bénit leurs crânes chauves.
Mais ce qui plus que tout, éblouit le regard
C'est au bout de la place, une sublime église
Vassili Bienheureux, la merveille absolue
Qui priva de leur vue, ses géniaux constructeurs.

Prodige réifié, l'on eût dit sur la Terre
Le diadème emperlé, de la cité princière
La fantasmagorie, le rêve qu'engendra
La fée Sniegourotchka, par un coup de baguette
L'irréelle splendeur, sortie d'une byline.
Bijou ciselé, serti, lamé de paillon
Gravé de guillochis, plaqué d'émaux, niellé
C'est l'art du joaillier, grandi, multiplié.
Ses précieux composants, ne semblent ni de pierre
Ni de marbre ou moellon, de briques ou de tuiles
Mais de rubis, saphirs, jais, vermeil, chrysoprases.
Les bulbes sont turbans, coiffes monumentales
Chapkas, toques parées, de cabochons, godrons.
Mutules et corbeaux, denticules et gouttes
Sont anneaux, pectoraux, pendentifs, pendeloques
Médaillons et bandeaux, colliers, torques et boucles
Ceignant, ornant, ces cous, aux teintes vultueuses
Que la brume protège, ainsi qu'immense écharpe.
Frontons, chapiteaux, clochers, piliers et colonnes
Sont métamorphosés, déformés, transformés
Par le génie puissant, de l'esthétique russe.
Les fenêtres et baies, sont fentes ou bien niches.
L'on n'y reconnaîtrait, d'éléments rapportés
Ni grecs, ni byzantins, ni romans, ni gothiques.
Près d'elle tout chef-d'œuvre, apparaît terne et triste.
C'est l'imagination, qui soumet la raison
L'artistique délire, épousant la pensée
La fantaisie défiant, rigide académisme
Dépassant, bousculant, traditions et canons.
L'on eût dit que nul homme, un jour ne la bâtit
Que nul mortel cerveau, n'aurait pu concevoir
Cette unique chimère, unissant en ses lignes
Rigueur occidentale, et richesse orientale.

Cependant au Kremlin, noyé dans la pénombre
Par la baie d'un palais, des lustres étincellent.
Dans l'imposant bureau, là, veille encor un homme.
Le costume élégant, paraît mal épouser
La disgrâce accusée, de son corps plébéien
Que revêtirait mieux, la fruste salopette.
La cravate sied mal, à son cou de taureau
Qu'a buriné le vent, des prairies ukrainiennes.
La calvitie précoce, a dégarni son crâne.
De petits yeux rusés, brillent dans son visage.
Le subtil diplomate, est paysan terrien.
L'homme est dérangeant, débordant, brouillon, buveur
La sympathie pourtant, se lit dans son regard.
De sa personne émane, un singulier charisme.
Dans sa natale Koursk, il mania la houlette
Puis le foret, le tour, d'une serrurerie
Le voici maintenant, chef du Politburo.
Sans répit il s'active, il décrète et réforme
Car il voudrait sortir, son pays de l'ornière
Mais ce jour il ne peut, concentrer son esprit.
De ses fébriles mains, vaguement il compulse
Les feuillets détachés, d'un quelconque dossier.
Ne pouvant plus tenir, d'un pas lourd il arpente
Le parquet de la pièce, en long puis en travers.
Quel tracas le tourmente, agite son esprit?
Coup de téléphone «Tout va bien? - Faites au mieux.
Comprenez qu'il nous faut, réussir à tout prix»
L'homme est soucieux, nerveux, car c'est là que se joue
Sa carrière au Parti, l'honneur de sa nation.
Dans un vibrant discours, il osa dénoncer
Les crimes perpétrés, par son prédécesseur.
L'on critique souvent, son pouvoir personnel.
Sera-t-il confirmé, sera-t-il écarté?
Si l'on pouvait percer, le fond de sa pensée
L'obscur cheminement, de cet esprit secret
Ce qu'on découvrirait, ce n'est, insupportables
Ni les soucis pressants, du vingtième congrès
Les récriminations, du Chinois Chou-En-laï
Ni les protestations, de l'opinion mondiale
Contre l'intervention, du Pacte à Budapest
Ni l'inquiétant retard, sur les plans quinquennaux
L'incessante érosion, des revenus fonciers
L'affrontement des clans, dans le Soviet Suprême
Ce qu'on découvrirait, c'est un lieu désertique
Plateau désolé, monotone, aride, inculte.
Là, dans l'étendue morne, un glacis bétonné
Des tourelles dressées, vers le firmament pâle.

*

Baïkonour. La steppe, uniforme, embrumée.
Le froid, le vent, le vent, incessant, lancinant.
Sur l'horizon blafard, des hangars, bâtiments
Dont l'aveugle façade, émerge des rochers.
Sur le sol noir, des rails, qui semblent s'égarer.
Là, dans l'ombre, une masse, énigmatique, étrange
Monstre d'acier, puissant, caréné, lourd, énorme
Ne ressemblant ce jour, à nul mobile humain
Qui roule sur le sol, parcourt l'air ou la mer.
Des hommes près de lui, concentrés, affairés.
Gestes sûrs, bien rodés, pourtant fébrilité.
Remplissage en ergol. Ronronnement des pompes.
Réservoirs pleins - Temps d'arrêt. Blocage des pompes.
Tests, vérifications, revérifications.
Le monstre lentement, sur les rails est tracté.
Là-bas, le pad attend. Les vérins sont parés.
Personne encor ne sait, qu'en ce lieu désertique
Se joue du genre humain, la spatiale aventure.
Le convoi ralentit, s'immobilise enfin.
Puis nouvelle série, de vérifications.
Lentement, lentement, se dresse la fusée.
La tour de lancement - Raccordement des bras.
La voici debout, face, au firmament immense.
Là-haut, à l'intérieur, de sa fragile tête
Le Très-Simple, une sphère, emplie d'azote pur.
Bel oiseau du cosmos, épris d'espace vierge
Qui ne peut s'éployer, dans la basse atmosphère.

Non loin de là, tapi, le centre de contrôle
Bathyscaphe terrestre, aérien submersible
Hérissé de capteurs, ainsi que périscopes.
Des hommes dans la salle, envahie d'appareils.
Doigts frémissants, tremblants, serrés sur les manettes.
Regards fixes rivés, sur le fond des écrans.
Silence religieux, émouvant, absolu.
Chaque instant maintenant, semble une éternité.
Les souffles sont coupés, les gorges sont nouées.
Tension, tension palpable, extrême, insoutenable.
Vivrons-nous le succès, la fierté, la victoire
Subirons-nous l'échec, l'affront, l'humiliation?
Le voyant rouge, horreur, pourrait s'illuminer.
La minuscule erreur, une infime étincelle
Pourraient soudainement, transformer en fumée
Le joyau laborieux, de vingt années d'efforts
Pulvériser le rêve, en triste cauchemar.
L'ordre enfin - Bouton d'allumage - Pression - D'un coup
Prodige incroyable, extraordinaire, inouï.
La fusée lentement, s'élève dans l'espace.
Triomphe, intense, immense, irradiant, fulgurant.

*

Washington, le Pentagone - Réception mondaine.
Tables garnies, cocktail, apéritif, champagne.
Costumes élégants, nœuds papillons, cravates.
Gratin des sommités, des personnalités
Savants et ingénieurs, directeurs de recherche
Convair, John Médaris, Général de Brigade
Von Braun, Wilbur Brucker, ministre des Armées
Whipple, Niel McElroy, ministre à la Défense
Hoower de l'ONR, Schlidt, Heller de l'ABMA
Dowdell de l'USN, Rosen du NRL.
Plaisanteries, bonne humeur, congratulations.
Voici qu'un orateur, s'avance à la tribune

«Messieurs les Députés, Généraux et Ministres
Chefs de laboratoire, et Directeurs de Centres
Concepteurs de projets, dirigeants d'entreprises
Grâce à votre labeur, à vos brillants travaux
Dont vous pouvez, dès lors, fiers, vous enorgueillir
Notre pays détient, suprématie totale
Dans le champ scientifique, aussi bien que technique.
Notre avance bientôt, permettra d'amorcer
La conquête spatiale, avant toute nation...»

Mais au fond de la salle, entre un informateur.
Bientôt, de bouche en bouche, à travers l'assemblée
Se transmet promptement, l'impensable nouvelle.
Stupeur, bouleversement, incrédulité.
«Ne rêvons-nous? Comment, ce peuple d'attardés
Nous a-t-il rattrapés, nous a-t-il devancés»
«Nous, les Anglo-Saxons, nous qui représentons
Le progrès, la raison, la civilisation
Pourquoi n'avons-nous pas, supplanté la Russie?»
«Peut-il être en ce monde, un rebelle pays
Que le dollar vainqueur, encor n'a pu corrompre?»
«KO, je suis KO, Korolev m'a vaincu»

Les coupes entamées, gisent à demi vides.
Les groupes d'invités, bientôt se disséminent.

*

L'espace, étendue, sans fond, sans fin, ténébreuse.
Dans le sidéral vide, un point brillant, infime
Voyage sans répit, sans jamais s'épuiser
Tourne, inlassablement, infatigablement.
S'il était à son bord, un vivant capitaine
Ce que verrait son œil, effaré, stupéfait
Serait, vision grandiose, hallucinant spectacle
Sous le diffus manteau, de ses mouvantes nues
La surface bleutée, d'une planète énorme.
Cependant il poursuit, imperturbablement
L'invisible chemin, de sa révolution
De ses antennes fend, les courants ionisés
Les champs électrisés, de la magnétosphère
Bravant les tourbillons, des tempêtes solaires
Brisant, réfléchissant, les cosmiques rayons.
Qu'est-il? banal objet, de tôle et de ferraille
Minuscule mobile, éphémère, égaré
Que ne peut observer, nul puissant télescope.
De son ventre s'échappe, un signal dérisoire
Que le monde affairé, de son vacarme étouffe.
Bip-bip-bip, bip-bip-bip, dit-il péniblement
Bip-bip-bip, bip-bip-bip, dit-il continûment
Pourtant sa faible voix, bouleverse, émerveille
Car il est premier guide, élan prométhéen
Des premiers pas humains, à l'assaut des étoiles
Pionnier, intercesseur, initiateur, mentor.
C. C. C. P., S. S. S. R., C. C. C. P.
Rutilent sur la coque, en lettres cyrilliques.
«Gloria, gloria» dit-il, au monde abasourdi
«Voyez ce qu'ont forgé, les hommes de Russie.
Je suis l'émanation, de l'Union Soviétique
L'honneur et la fierté, de ceux qui m'engendrèrent»
C. C. C. P., S. S. S. R., C. C. C. P.
Gloria in excelsis. Gloria, Lux, Victoria.
Gloria tibi Russia. Gloria tibi Russia.
C. C. C. P., S. S. S. R., C. C. C. P.
Gloria in excelsis. Gloria, Lux, Victoria.
Gloria tibi Russia. Gloria tibi Russia.
C. C. C. P., S. S. S. R., C. C. C. P.
La grâce l'accompagne, écartant de sa route
Le satanique jet, de la météorite.
Le chrême protonique, oint sa tête lustrée.
Son corps est sanctifié, par les noyaux d'hélium.
C. C. C. P., S. S. S. R., C. C. C. P.
Gloria in excelsis. Gloria, Lux, Victoria.
Gloria tibi Russia. Gloria tibi Russia.
«Voici l'œuvre de ceux, qu'on vendait comme esclaves
Jadis aux marchés turcs, de l'ancienne Crimée»
C. C. C. P., S. S. S. R., C. C. C. P.
Gloria in excelsis. Gloria, Lux, Victoria.
Gloria tibi Russia. Gloria tibi Russia.
C. C. C. P., S. S. S. R., C. C. C. P.
Gloria in excelsis. Gloria, Lux, Victoria.
Gloria tibi Russia. Gloria tibi Russia.
C. C. C. P., S. S. S. R., C. C. C. P.
Gloria in excelsis. Gloria, Lux, Victoria.
Gloria tibi Russia. Gloria tibi Russia.
Pour les cerveaux puissants, concepteurs de fusées
Qu'est-elle, analphabète, en son isba modeste
La babouchka vaquant, aux besognes triviales
Qui manie pour compter, son antique boulier?
Qu'est-il, inculte encor, le modeste ouvrier
Tout le jour travaillant, dans la mine étouffante?
Pourtant, jamais lassés, tous ont produit, fourni
Résolument, courageusement, patiemment
Le gigantesque effort, conduisant au succès.
S. S. S. R., C. C. C. P., S. S. S. R.
Gloria in excelsis. Gloria, Lux, Victoria.
Gloria tibi Russia. Gloria tibi Russia.
C. C. C. P., S. S. S. R., C. C. C. P.
Gloria, gloria Gloria, Gloria, Gloria, Gloria.
C. C. C. P., S. S. S. R., C. C. C. P.
Gloria, gloria Gloria, Gloria, Gloria, Gloria.

*

La Russie, paradoxe, énigme inexplicable
Déséquilibre, oxymoron, divagation
Permanente, inconcevable, incompréhensible
Pour l'homme occidental, pénétré de rigueur.
La Russie, déraison, contradiction, délire
Patrie des génies fous, des mystiques ardents
Pays de saints, d'athées, de révolutionnaires
D'aristocrates fiers, de parias anarchistes
Capables d'engendrer, le meilleur et le pire.
Tout paraît excessif, démesuré, grandiose
Dans ce pays sans bord, inhumain, surhumain.

De la Baltique au Nord, de la Mer Noire au Sud
Par le Dniepr, la Volga, partent les premiers Slaves
Formant des sclavinies, jusqu'au pied des Balkans.
Voici Kiev élevée, Kiev soumise et reprise.
Dans la faste Byzance, aux coupoles dorées
Vladimir ébloui, par la pompe orthodoxe
Rejette l'ancien culte, et ses vingt concubines.
Mais Kiev est investie, par les hordes polovtses.
Venu de Novgorod, Prince Igor s'interpose.
«J'irai combattre seul, pour soumettre le khan»
Sa droujina l'approuve, et le suit au combat.
Prince Igor est vainqueur. Prince Igor est vaincu.
«Prince Igor, las, pourquoi, n'avoir pas attendu?»
«Las, pourquoi restiez-vous, sourds devant Sviatoslav?»
Honte, abomination, voici venus les siècles
D'assujettissement, sous le joug des Tatars.
Souzdal, Riazan, Moscou, tombent l'une après l'autre.
Newsky doit négocier, pour épargner Rostov.
Mais Dimitri Donskoi, défait la Horde d'Or.
Les Infidèles fuient, devant Koulikovo.
La Russie millénaire, émerge lentement.
Grandeur, splendeur, puissance, et majesté des tsars
Les Danilovitch, Godounov, les Romanov
Sviatopolk, Ivan, Pierre, Alexis, Catherine.
Luxe provocateur, indécent, tapageur
Palais d'Hiver, Tsarkoïe-Sélo, Peterhof
Pauvreté, misère, indigence, arriération.
Le moujik, du bétail, qu'on achète et qu'on vend.
Le moujik barbu, sale, imbibé de vodka.
L'adipeuse baba, son fichu sur la tête.
Le vent glacial pénètre, en leur isba de bois
Mais le chaud samovar, accueille l'étranger.
Le vietché, la Douma, timides avancées
De la démocratie, contre l'autocratie
Ne peuvent renverser, l'ancestral atavisme.
La révolte secoue, les boïars qui vacillent.
Les streltsy, Khovanski, Pougatchev et Razine.
Mais voici que survient, l'ombre du Grand Octobre.
L'homme providentiel, à Petrograd se dresse.
«Kamenev, Zinoviev, Chidlovsky, Zaloutsky
Molotov, Kroupskaïa, Raskolnikov, Goutchkov...
L'Heure est venue. L'avenir attend. Levez-vous»
Tout change et rien ne change, au pays des Soviets.
L'éternelle Russie, perdure en ses malheurs.
Société, peuple, État, s'enfoncent dans l'horreur.
Marx nouveau Dieu, Moïse, apparaît en Lénine.
Le Capital devient, la nouvelle Évangile.
Trotski le sacrifié, rejoint Boris et Gleb
Staline criminel, se confond avec Pierre.
Fastes cérémoniaux, des revues militaires
Miment la minutie, du rituel religieux.
Les stations et couloirs, du Métropolitain
Sont reflet similaire, aux palais impériaux.
La Trinité se change, en centre communiste.
Le smerdy, le moujik, deviennent prolétaires.
Le mir des villageois, précède le sovkhose.
Le kolkhose poursuit, l'obchtchina des Polianes.
Les décembristes sont, opposants bâillonnés.
Cachots sont devenus, hôpitaux psychiatriques.
Les camps de Sibérie, sont mués en goulag.
Purges du Praesidium, poursuivent l'hécatombe
Que perpétrait jadis, l'horrible Opritchnina.
Condamnations, déportations, liquidations
Déciment comme hier, les intelligentsias.
L'Okhrana se poursuit, dans la Tchekha moderne.

Questionnement, quête d'identité, de sens.
Pouvons-nous échapper, au totalitarisme?
Quel régime idéal, convient à la Russie
Démocratie, ploutocratie, knoutocratie?
Quelle idéologie, quelle philosophie
Slavophilie, socialisme, ou capitalisme?
Faut-il privilégier, l'individu, la masse?
Le peuple est-il noblesse, abjection, déchéance?
Moscou troisième Rome, un jour inscrira-t-elle
Son glorieux éponyme, au fronton de l'Histoire?
Notre âme intime est-elle, asiate, européenne?
Pouvons-nous fusionner, l'Occident et l'Orient?
Les dissidents sont-ils, héros ou renégats
Des martyrs immolés, sur l'autel soviétique
Des traîtres exploités, par l'Ouest odieusement?
L'homo sovieticus, est-il un dinosaure?
L'URSS est-elle, immense ratorium
Relique anachronique, ou moderne pionnière?
Sommes-nous demeurés, une erreur du passé
Témoignage fossile, ou préfiguration
D'un nouvel avenir, qui vaincra l'Univers?

*

Cependant en ce jour, de gloire et d'héroïsme
Les crimes sont absous, les affronts sont lavés.
Les nations réunies, au firmament admirent
L'humaine volonté, qui, forçant le destin
Rajouta dans le ciel, une étoile nouvelle.

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007

ON A MARCHÉ SUR LA LUNE

Après qu'il fut sorti, de son module étroit
Le commandant Armstrong, en sa combinaison
Posa le pied, serein, sur la déserte Lune.
Tel un enfant découvre, un fantastique jeu
Le voici qui s'ébroue, qui marche et qui gambade
S'extasiant de sentir, son corps aussi léger.
«Hello, mers de poussière, et vous, béants cratères
Vous ne m'attendiez pas, si vite auprès de vous
Mon drapeau constellé, vous tiendra compagnie»
Pensait-il égayé, par son exploit nouveau.
Puis il dit simplement «Ce n'est qu'un petit pas
Mais pour l'humanité, c'est un immense bond»

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007

LA FIN DES TEMPS

LE CRÉPUSCULE DE L'HOMME

LES ENFANTS DE VOLTAIRE

Où va l'Humanité? Comment faut-il œuvrer
Pour que Mal soit vaincu, pour que triomphe Bien?
Comment vont évoluer, nos sociétés modernes?
Quel destin se profile, au bout de ce chemin
Que poursuit notre espèce, au fil des millénaires?
Par discours enflammés, ou grenades mortelles
Deux camps bien retranchés, s'affrontent sans répit
Dans les salons mondains, le cabinet d'État
Le bistrot populaire, ou le café branché
L'Académie feutrée, l'hémicycle bruyant
Diète ou Sénat, Cortes, ou Chambre des Communes.
Les deux politiciens, pour toujours concurrents
Sur les bancs du Reichstag, ou bien de la Douma
Bataillent sans désir, de réconciliation.

Voici les ennemis, face à face opposés.

«L'avenir, l'avenir, c'est le Progrès glorieux
Pourfendant à jamais, le préjugé funeste.
C'est l'Esprit libéré, des errements passés
Montant plus haut toujours, vers l'accomplissement
Vers le bonheur pour tous, et l'épanouissement.
Le cosmopolitisme, élargira le Monde.
L'Homme se métissant, demain ne formera
Qu'une communauté, sur l'ensemble des terres
L'union définitive, issue de tous les peuples
Riches de leurs valeurs, et de leurs différences.
Le racisme exécrable, ainsi disparaîtra.
L'on vit tomber d'abord, l'apartheid africain
Le melting-pot unit, les ethnies d'Amérique.
L'Europe a déjà pris, le tournant décisif.
L'on verra la Russie, de même s'y résoudre.
Sans qu'il ne soit besoin, de préparer les armes
La Chine finira, par succomber aussi.
Lorsqu'elle chutera, comme un fruit corrompu
Nous la recueillerons, satisfaits et comblés.
Notre victoire alors, sera définitive.
Nul en effet ne peut, résister à l'attrait
De la consommation, ravissante sirène.
La guerre ainsi vaincue, bientôt s'épuisera.
L'ancien nationalisme, obsolète, éculé
S'éteindra sans retour, dans la désaffection.
La mondialisation, triomphera partout
Devant elle forçant, les désuètes frontières.
De Boston à Shanghai, l'on pourra circuler
Sans présenter jamais, passeport ni visa.
Les états ne seront, qu'entités de gestion.
Servant les intérêts, de tous et de chacun
La mondiale assemblée, gouvernera la Terre
Gommera dissensions, réglera différents.
L'Homme retrouvera, sa bonté naturelle.
Tous les individus, grâce à l'éducation
Parviendront au savoir, à l'art, à la culture.
Le respect du prochain, justice, égalité
S'imposeront alors, aux rejetons du Monde.
Sous-développement, famine et pauvreté
Calamités forgées, par l'abusive emprise
De l'abominable hydre, à la tête multiple
Colonialisme, impérialisme, autocratisme
Seront éradiqués, anéantis, rayés.
C'est alors que viendra, l'âge démocratique.
L'on verra s'imposer, partout les droits de l'Homme
Fontenelle et Rousseau, confondront Herder, Fichte.
Le monstrueux fascisme, enfin sera vaincu
Cet horrible dragon, d'où nous vient tout le mal.
Nous avons enterré, le rêve démentiel
D'une élite promue, par l'extermination
L'abbaye de Thélème, et la Callipolis.
Galton, Campanella, sont déconsidérés.
Jusqu'à la fin des temps, l'Homme trouvant la paix
Sera le parangon, dominant la nature.
Nous serons tous demain, les enfants de Voltaire...»

C'est ainsi qu'on entend, relayé, diffusé
Dans toutes les stations, par toutes les antennes
Retransmis, divulgué, par les téléviseurs
Dans toute rédaction, par tout commentateur
Le discours triomphant, de l'unique pensée.
Mais voici que s'élève, étouffée, méprisée
La discordante voix, contestant l'optimisme.

«Que valons-nous, que sommes-nous, pauvres humains?
Des piquets ambulants, se croyant magnifiques
De ridicules troncs, montés sur des échasses.
Qu'est-il cet avorton, cet orgueilleux paria
Prétendant surpasser, la Création divine?
Las, comment osez-vous, satisfaits et béats
Vous contempler, sereins, dans le fond d'une glace?
Car vous êtes auteurs, du plus grand génocide
Celui qu'ose attenter, le fils envers ses pères.
Vous concourrez sans honte, à l'éradication
De la race des Blancs, d'où pourtant vous naquîtes.
Vous avez sacrifié, l'Europe du passé.
La voici devenue, l'Afrique du futur.
Vous prétendez mater, le monstre du racisme
Mais c'est pour imposer, un global métissage
C'est pour broyer ainsi, les peuples sans défense.
Ne supprimez-vous pas, grâce à l'immigration
Mieux qu'Hitler une ethnie, sans que le sang ne coule?
Votre méthode est propre, il faut le reconnaître.
Nous devons avouer, qu'elle est même admirable.
Morale reste sauve, au moins en apparence.
Vous avez provoqué, tel pavlovien réflexe
Grâce à vos précepteurs, maîtres des athénées
La protection de l'autre, au détriment de soi.
Vous avez détourné, pour briser les pays
Les nobles Droits de l'Homme, en vil droidelhomisme.
Votre nouvelle éthique, ainsi que bienpensance
Mime la dignité, mieux que le christianisme.
La tiermondisation, nous menace et nous guette.
Vous avez dilué, les ferments du génie.
Vous avez englouti, dans la mer Barbarie
Le suprême nectar, des civilisations.
Vous êtes parvenus, au parfait amalgame
De l'ancien humanisme, et de l'Économie
Nouvelle collusion, pourvoyeuse de fonds.
La mondialisation, qui triomphe partout
N'est-elle un avatar, de l'universalisme?
L'absence de frontière, aux capitaux profite.
L'ardoise trop garnie, des pays misérables
S'amplifie sans l'espoir, qu'ils puissent rembourser
Mais soyons généreux, supprimons cette dette.
Voici donc restaurés, les comptes des filiales
Par le contribuable, acquittés grassement.
Plus même vous n'osez, prononcer, ô scandale
Gênant, embarrassant, le mot capitalisme.
L'odieux terme est blessant, pour vos tympans sensibles.
Vous battez les records, de la démagogie.
La médiatisation, l'intense propagande
Que vous utilisez, contre nous sans répit
Devient un pilonnage, étouffant, accablant.
Goebbels en fût jaloux, s'il vous avait connus.
L'enseignement devient, catéchisme et credo.
Vous savez agiter, l'épouvantail Adolf.
Quelle divine aubaine, édifiant vos zélotes.
Permettez donc aussi, que nous l'utilisions.
L'on n'argumente plus, on dénonce l'impie (*)
L'idolâtre niant, la véritable Foi
L'insoumis refusant, la pensée dominante.
Dès qu'on vous contredit, vous crachez vos injures
Vous jetez l'anathème, au front de l'hérésiarque.
Tel jadis le chrétien, fustigeait le païen
Vous traitez l'ennemi, de raciste et fasciste.
Vous prétendez toujours, posséder la Morale.
Vous croyez détenir, monopole du cœur.
L'avenir c'est vous, le progrès, c'est toujours vous.
L'enfant, génération, nouvelle et spontanée
Dites-vous comme au temps, des ignorants thomistes.
Dieu crée chaque naissance, un autre individu
Qui n'est déterminé, par l'ancestral génome.
Le cerveau malléable, est une ardoise blanche. (*)
C'est vous qui tracerez, grâce à l'éducation
Votre idéologie, sur mesure et parfaite.
Ce qui se trouve au bout, de l'absurde voyage
Port ultime, unique Vérité, c'est la Mort.
L'Homme dénaturé, ne sera qu'un métèque.
La Femme ne sera, qu'une immonde guenon.
La violence partout, s'étendra sur la Terre.
Vous fîtes le terreau, de la voyoucratie
Par votre belle éthique, altruiste et permissive.
L'ancien conflit soudant, les sociétés holistes
Deviendra le combat, de tous contre chacun.
La Beauté comme l'Art, à jamais s'éteindront.
Les enfants de Voltaire, ainsi disparaîtront...»

Pendant que les penseurs, fielleusement s'affrontent
La brûlante planète, agonise et périt.
L'on croirait deux guerriers, en un duel enragé
Ne voyant sous leurs pas, inéluctablement
L'abîme qui les cerne, et les engloutira.

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007

LE RÉCIT DE LA TERRIENNE

La vacuité régnait, dans la pièce incurvée.
Les murs iridescents, rayés d'interférences
Tels au bas d'un pilier, des scoties et des tores
Versaient dans l'atmosphère, en spectrales clartés
Leur diffuse lumière, isochrome, isotrope.
Nul objet matériel, n'accrochait le regard.
L'on distinguait pourtant, des tubérosités
S'étalant au plancher, grimpant sur les parois
Des saillies et des creux , tels fantaisistes sièges
Que recouvraient partout, des limbes et rhyzomes
L'hybride fabuleux, entre plante et sofa
Mobilier végétal, que rien ne réfrénait (*)
Dans son exubérance, opulente, épanouie
Sa volubilité, luxuriante, abondante.
Les frondes étalées, sont coussins confortables.
Des lenzites dressés, façonnent accoudoirs.
Les tapis sont formés, de moelleux muscinés
Les rideaux constitués, de grêles pariétaires.
Les branchages sont dais, les colonnes sont troncs.
L'arbuste est lampadaire, aux globes mordorés.
Dans le dense réseau, des rameaux immobiles
Se mouvaient, silencieux, des rais holographiques
Projetant dans l'espace, un mouvant univers
De vasques et podiums, pergolas et pagodes.
L'évanescent ballet, des labiles structures
Se déployait sans fin, par un lent processus
Fondant et fusionnant, les virtuelles images
Comme l'exécution, d'une macrocommande
Sans faille interprétant, son booléen programme.
Tout semblait se dissoudre, en un rêve éthéré
Comme il est au Jardin, que l'Hespéride habite.
Vers le fond de la pièce, à travers les palmures
Les réverbérations, réfractions, nitescences
Qui projetaient dans l'œil, de virides phosphènes
Se dessinait, oblong, un hublot minuscule.
Sur le cosmos uni, qu'émaillaient les étoiles
Comme par la pinnule, insérée dans un dioptre
L'on distinguait le bras, de l'orbital anneau.
Barrant l'axe animé, d'une giration lente
Brillait de haut en bas, en lettres cinabrines
«Deux mille trois cent neuf, astronef Eurasia»

D'un coup l'on entendit, au-delà de la salle
Des rires légers, clairs, s'égrenant dans l'espace.
Dans un passage ouvert, sous l'épaisseur des palmes
C'est alors qu'apparut, un angélique essaim
Joyeuse réunion, de sémillantes filles
Vivantes perfections, réelles hypostases.
Leur peau blanche semblait, rivaliser d'éclat
Mais aucune pourtant, ne pouvait prévaloir
Dans cet égal combat, d'absolue pureté.
Leur ample chevelure, à leurs pieds descendait
Scintillant et luisant, du bleu noir au blond vif.
Certaines revêtaient, des tuniques brillantes
D'autres avaient choisi, la nudité complète
Sans pudeur présentant, leurs sculpturales formes.
La corporéité, la spiritualité
Sublimées, transcendées, en elles se mariaient.
Leur physique harmonieux, présentait l'équilibre
De l'intériorité, de l'extériorité
La fructueuse union, la féconde fusion
De libre fantaisie, de rigueur élégante.
Leur placide regard, traduisait, assemblées
Spontanéité, réflexion, concentration.
Leurs traits adolescents, révélaient, confondues
Gravité de l'adulte, et candeur enfantine.

Dans la végétation, toutes se disposèrent
Les unes allongées, les autres accroupies
Se tenant par la main, s'enlaçant par les bras.
S'il était dans les cieux, de chastes bacchanales
Cette assemblée profane, en serait une image.
L'on pouvait discerner, les bribes de propos
Qu'entre elles échangeaient, les belles jouvencelles.
«Ce jour est un grand jour, pour notre formation»
«Plus personne après nous, désormais ne verra
La femme que bientôt, nous allons rencontrer»
«La voici maintenant, l'unique rescapée
Le dernier des humains, qui soit né sur la Terre»

L'on entendit alors, un gong léger tinter.
Vers la paroi s'ouvrant, les têtes se tournèrent.
D'un pas lent, chancelant, se déplaçait l'aïeule
Femme âgée, fatiguée, par le poids des années.
Sa face était ridée, ses membres décharnés
Cependant l'on sentait, prégnant, inaltérable
Malgré sa lassitude, et sa décrépitude
Transparaître en ses traits, un charme juvénile
Reliquat rémanent, de l'ancienne fraîcheur.
Son tranquille regard, ne pouvait irradier
Le rayonnant éclat, des ardentes passions
Mais reflétait, profond, sérénité, sagesse.
La pensée recréait, la jeunesse épanouie
Qu'avait fanée, flétrie, l'outrageante vieillesse.
L'on entendit alors, au sein de l'assemblée
Des bruissements discrets, de frémissants murmures.
Les filles contemplaient, fascinées, figées, Celle
Qui foula de son pied, le Monde originel.
Toutes savaient déjà, qu'elle devait mourir.
L'émotion les saisit, jusqu'au fond de leur âme.

Puis ce fut le silence, et l'ancêtre parla.

*

«Mes enfants, permettez, que je vous nomme ainsi
Voilà qui me rappelle, un primordial instinct
Que vous ne connaîtrez, dans votre vie future.
L'amour que j'ai pour vous, m'exalte et m'étourdit.
Je naquis autrefois, d'un ventre maternel.
Sachez que je mourrai, dans la présente année
Car je ne veux poursuivre, en ce précaire état
Mon existence vide, aussi bien qu'inutile.

Vous êtes Perfection, vous êtes Beauté pure.
L'hyperféminité, s'épanouit en vos membres.
Vous êtes l'angelot, que Raphaël peignit
La sainte Beatrix, que Dante imagina
Laure, image absolue, que Pétrarque adora.
N'êtes-vous devenues, de vraies divinités?
Cet orbital anneau, gravitant sur lui-même
N'est-il pas un Olympe, au-dessus de la Terre?
N'êtes-vous des Létos, des Pallas, des Vénus?
Le cerveau gouvernant, la spatiale station
Géant ordinateur, quantique et neuronique
De ses faisceaux laser, défiant les ennemis
N'est-il pas Zeus puissant, qui lance des éclairs?
Si nous pouvions le voir, en son apothéose
Découvrir, ô stupeur, contempler, rayonnant
Cet immatériel être, intelligence vive
Découvrir son réseau, de fibres et d'axones
La face hérissée, le regard terrifié
Ne risquerions-nous pas, d'en être foudroyées?
Vous semblez être femme, et n'êtes pourtant femme
Car vous ignorerez, le désir de la chair.
Nulle trivialité, ne doit blesser vos yeux.
Vous ne connaîtrez pas, sexuelles turpitudes.
Vous connaîtrez demain, la bienheureuse vie
De volupté, d'amour, et de méditation.
Vos âmes atteindront, le nirvana profond.
Sachez que j'enfantai, comme aux temps archaïques.
Mon flanc se déforma, s'arrondit, puis s'ouvrit.
Mais je vois que l'horreur, décompose vos faces.
N'en soyez pas outrées, n'en soyez dégoûtées
C'était nécessité, de la procréation.
Par bonheur cette époque, est enfin révolue.
Vous fûtes embryons, du commun gynécée
De verre et de métal, que la semence emplit.
Pour vous ne suis-je pas, mater dolorosa
Ne suis-je pas Gaïa, qu'Ouranos engrossa?
J'étais soumise, enfant, à la défécation.
J'appris à consommer, les nouveaux aliments
Permettant d'éviter, météorisation
L'ambroisie délicieuse, à la pulpe fruitée
Simulant par son goût, les présents de Pomone
Le nectar succulent, ce breuvage imitant
Le marc aux sombres feux, don précieux de Bacchus.
Je vais donc vous conter, avant de vous quitter,
Ma terrienne existence, au milieu des périls.
Je serai pour vous Urd, la Norne de l'Asgard.
C'est un passé lointain, pour moi qui suis trop vieille
Dans ma mémoire enfoui, depuis un temps si long.
Dois-je évoquer pour vous, cette horrible violence?
Dois-je éviter plutôt, la barbarie navrante
Pour ne pas trop choquer, vos sensibles cerveaux?
Je suis là pour forger, votre édification.
Plongeons dans ce vortex, dont vous êtes venues
Dans cet abîme obscur, de terreurs, de splendeurs
Pour que vous n'oubliiez, le devoir de mémoire
Le hideux holocauste, où par malheur sombrèrent
Les fils de notre ethnie, proies du grand métissage.
Que jamais plus demain, dans l'univers n'advienne
Semblable conjoncture, au sein d'une atmosphère.
Plus jamais cela. Plus jamais cela. Jamais»

L'aïeule interrompit, le cours de son propos.
Sa tremblotante main, désigna la paroi.
L'on vit alors paraître, une baie circulaire.
Dans le sombre cosmos, éclairé vaguement
Le regard découvrait, un globe aux tons roussâtres
Qu'on eût dit ravagé, par un grand cataclysme.

«Terre, ô, monde exécrable, ô maudit, maudit astre
Qui pour son infortune, enfanta notre espèce.
Génitrix, ô mater, mater primitiva
Planète où je naquis, planète où je souffris
Paradisiaque lieu, qui fut horrible enfer.
Ta splendide beauté, de monts et d'océans
Devint théâtre obscur, de conflits meurtriers.

Voici les hominiens, prolongeant les Simiens
Le sapiens émergeant, de l'Australopithèque.
L'artiste primitif, des temps magdaléniens
Dessine des aurochs, aux parois des cavernes
Stonehenge, édifice, aux trilithes dressés
Des rayons zodiacaux, marque la direction.
Puis commença l'Histoire, au long des millénaires.
Voici les hypogées, où dorment les momies.
La Reine Ankhsenamon, se désole en silence
Près des félins sacrés, effigies de Bastet.
Sur le roc d'une stèle, Assourbanipal grave
Le féroce récit, de son exploit sanglant.
Sous le figuier sacré, Çakiamouni médite.
Xerxès vaincu gémit, sur le mont Aiguilée.
Socrate en disputant, dénonce les Sophistes.
Diogène en son tonneau, conspue les Athéniens.
De son épée, rageur, le fils d'Olympia tranche
Le fatidique nœud, du sceptre universel.
Repoussant les tribus, des Hiong-nou querelleurs
Tsin Che houang-ti construit, la Muraille de Chine
Les prêtresses d'Aran, invoquent Mannanan
Dans sa Tour de Cristal, au fond de l'Océan.
La cité des Latins, s'élève au firmament.
Le fidèle Varron, vient se rendre aux licteurs.
Dans Carthage enflammée, court Élissa tremblant.
Puis voici l'homme osant, dompter le Rubicon.
César et Cicéron, César et Cléopâtre
César devant Pompée, César devant Brutus.
Jésus meurt sur la croix, en reniant Jehova.
Trajan vainqueur défile, au milieu des vivats
Tandis que Décébale, enchaîné, se lamente.
Voici la galerie, des soudards couronnés
Caligula, Néron, Tibère, Othon, Galba...
Rome est abandonnée, tandis que naît Byzance.
Voici Théodora, qui tance Justinien
Le Porphyrogénète, empereur vertueux.
L'esclave Frédégonde, exécrable tigresse
Guette sa proie Galswinthe, épouse effarouchée.
Mahomet humilié, vers Médine s'enfuit
Plein de ressentiment, à l'égard des Kuraysh.
La triomphale ogive, élimine la voûte
L'art gothique s'impose, et le roman décline.
Voici le pape Urbain, qui prêche la croisade
Ranimant la ferveur, des chevaliers chrétiens.
Kenneth, combattant lige, investit Lochleven.
Boabdil sanglotant, quitte son Alhambra.
Magellan, preux marin, soumet le Pacifique.
Le Roi Soleil festoie, dans la faste Versailles
Non loin des croquants nus, dévorant des racines.
Voici venu le temps, de la Révolution
Robespierre et Saint-Just, au pied de l'échafaud
Napoléon vainqueur, sur le pont de Lodi
Napoléon vaincu, sur la Bérésina.
Les chevalements noirs, se dressent dans les cieux
La nouvelle fabrique, évince l'atelier.
Dans la boue de Verdun, s'enlisent les armées.
Dans le Palais d'Hiver, s'engouffrent les Soviets.
Réduit en son bunker, Hitler défie Staline.
Mao, patient, abat, le bouillant Chiang Kai-shek.
Dans le cosmos gravite, un objet minuscule
Spoutnik, prophétisant, la spatiale aventure.
Voici le résumé, de trois millions d'années
L'Humanité qui monte, et descend tour à tour
L'Humanité sordide, orgueilleuse et pouilleuse
Le Carlton, les favellas, Copacabana
Les corons, Picadilly, Silicon Valley
Semipalatinsk, Rockfeller Center, Brodway
Bombey, Cracovie, Thapsus, Birmingham, Ninive.
Le Bolchoï, Wall Street, le Panthéon, la Douma
L'Humanité changeante, ondoyante, incertaine
Le nonce apostolique, et l'athée mécréant.
La nonne et la geisha, le rishi, le dandy
Le savant, l'ignorant, le paria, le nabab
Thoutmosis, Kroutchkchev, Einstein, Ephialte, Hus, Bill Gates
Newsky, les Ming, Vercingétorix, Al Capone
Goethe, Al Muktadir, Picasso, Leonidas
Nabuchodonosor, Kennedy, Boudicca
Shotoku Taishi, Claudia Schiffer, Lacenaire...
Volontés, vanités, pulsions, passions, désirs
Fidélité, félonie, couardise et bravoure
Dans le sang, dans la mort, se dénouent, se résolvent.
L'Histoire, essai fortuit, ou bien nécessité
Contingence gratuite, ou bien Finalité?
Plus court ou moins charmant, le nez de Cléopâtre
Comme affirma Pascal, eût-il changé le Monde?
L'Histoire, infinie boucle, et cycle perpétuel
Retour sempiternel, recommencement vain.

Mais voici que survint, la dégénérescence.
L'Économie sans fin, toujours plus activiste
Finit par échauffer, le terrestre climat.
Cyclones et maelströms, ravageaient les cités.
L'Océan dilaté, par l'excès calorique
Sapait le continent, débordait sur les côtes.
L'assèchement ruinait, les champs jadis prospères
Stérilisés déjà, par l'excès des engrais.
Des étendues brûlées, remplaçaient toujours plus
Maïs et blés dorés, verdoyants maraîchers.
La décomposition, des sociétés humaines
Poursuivant sans répit, un mercantile but
Greva leur avenir, menaça la survie.
Les hordes métissées, toujours plus descendaient
Vers l'animalité, vers la primarité.
Les compétents cerveaux, devenaient rarissimes.
Pour la seconde fois, régressant au passé
L'Homme s'achemina, vers l'Âge de la Pierre.
Nul d'entre eux ne savait, même plus déchiffrer
Les signes scripturaux, que gravaient leurs aïeux.
L'existence devint, précaire et difficile.
Plus de technicité, ni confort, ni loisir.
Le téléviseur mort, ne servait que de siège
L'ancienne lavatrice, était huche ou commode.
L'ordinateur éteint, privé de connexion
Gisait dans les gravats, tel inutile objet .
Le radiateur gelé, se rouillait dans un coin.
L'interrupteur bloqué, n'allumait plus de lampe.
D'une ancienne fontaine, on puise l'eau polluée
Tandis que reste sec, l'évier sans robinet.
La véloce berline, éventrée, dépecée
Devint au bord des voies, une épave immobile.
Sangliers et chevreuils, empruntaient l'autoroute
Que ne fréquentaient plus, engins motorisés.
Les trains n'arrivaient plus, à leur destination.
L'avion supersonique, au sol était cloué.
Le chaos s'installa, dans les mégalopoles
Des métis dominaient, les nations corrompues.
De puissants dictateurs, se taillaient des empires.
Le pouvoir s'inclinait, quand protestait la rue.
Des clans semaient partout, la terreur par les armes.
La milice affaiblie, ne pouvait repousser
L'attaque des brigands, imposant leur diktat.
La cité devint jungle, impitoyable et dure
Qu'infestaient maraudeurs, malfaiteurs, détrousseurs.
L'appartement devint, un blockhaus investi.
Des villes s'entouraient, de murailles étanches
Pour éviter le sort, des banlieues dévastées.
Les zélés partisans, du cosmopolitisme
Toujours plus devenaient, arrogants, suffisants.
Leur véritable face, apparut en plein jour
Haine de la Beauté, du Génie, de l'Amour.
La religieuse foi, balaya la raison.
La pensée rejoignit, l'ère antéscientifique.
C'est alors qu'apparut, l'iconoclaste époque.
Les fils dégénérés, désavouaient les pères.
Les ruines vénérées, témoins d'aïeux honnis
Sont bientôt dégradées, saccagées, ravagées.
Toute œuvre élaborée, parut insupportable
Toute figuration, qui glorifiait le charme
D'un visage au teint clair, aux blondes cadenettes
Fut détruite avec rage, avec acharnement.
Certains pays, pourtant, refusant l'agonie
Parviennent à garder, leur spécificité.
C'est d'eux que proviendraient, les hommes du futur.
La science leur permit, d'envoyer en orbite
L'habitation future, espoir de la survie.
C'est ainsi que naquit, l'astronef Eurasia.
Par la nation des Purs, fut bâtie la station
Pour qu'ils puissent un jour, quitter cette planète.
Dans la partie du monde, où régnait la terreur
Ceux qui n'approuvent pas, l'ignoble métissage
Sont vilipendés, sont méprisés, rejetés
Leurs enfants poursuivis, et leurs biens confisqués.
Des procès les forçaient, à renier leurs idées.
La rééducation, devait nous décimer.
Quelques Purs cependant, résistaient, s'entraidaient.
Mes parents se trouvaient, parmi l'un de ces groupes.
Lors, clandestinement, à l'abri des regards
Nous tentions de construire, une fusée porteuse
Pour joindre l'astronef, par nos propres moyens.
De l'Est nous parvenaient, des secours appréciables.
Je demeurai cachée, dans une galerie.
L'on m'apportait parfois, vêture et nourriture.
Sans même un oreiller, je couchais sur le roc.
Je devais recueillir, l'eau des infiltrations.
J'ai mangé les cafards, se traînant sur le sol.
Constatant leur échec, les Impurs irrités
Sur les bastions des Purs, déversent leurs ogives.
L'apocalypse alors, éclata sur la Terre.
Des champignons mortels, se dressaient dans les nues.
L'état de la Nature, empirait chaque jour.
L'opération Noé, fut alors déclenchée.

Tous dans une fusée, ne pouvaient embarquer.
Je fus sélectionnée, par ma communauté
Pour tenter le départ, vers l'astronef lointaine
Mais il fallait gagner, le pas de tir secret.
Je me souviens, la course, au milieu des périls.
Nous devions éviter, les brutaux miliciens
Tenter de traverser, des lieux contaminés
Protégés par un masque, et des habits étanches.
Des cadavres partout, jonchaient le sol brûlé
Parmi les éboulis, déchets et immondices.
L'atmosphère était lourde, acide, irrespirable.
Sur les ruines traînaient, des nuées suffocantes.
Nous pûmes repérer, le souterrain passage
Conduisant au repaire, où la nef attendait.
Nous suivîmes d'abord, le fond d'un long boyau
Pour déboucher enfin, dans une salle immense.
Dans un affairement, indescriptible, inouï
Se détachait, brillant, le salvateur vaisseau.
Je me trouvai bientôt, parmi d'autres élues.
Nul homme ne prit part, à notre expédition.
Depuis longtemps déjà, tous avaient préféré
Dématérialiser, leur seule intelligence
Renoncer à leur corps, disgracieux et grossier
Qu'ils avaient remplacé, par des robots inermes.
Définitivement, ils avaient réuni
L'ordinateur quantique, au réseau neuronique.
Le cerveau fut alors, sur la nef embarqué.
Sans lui rien n'aurait pu, gérer la traversée.
Tous ceux qui travaillaient, avec acharnement
Sacrifiaient sans regret, leur vie pour nous sauver.

Cet humble médaillon, qui pend sur ma poitrine
Me fut donné là-bas, par une jouvencelle
Pour qu'ici je conserve, un peu de sa mémoire.
L'échéance approchait. Qu'allait-il advenir?
Serait-ce le début, du Grand Commencement
L'avènement grandiose, à moins que ce ne fût
L'inéluctable échec, et notre achèvement?
C'est alors que survint, le moment fatidique.
Nous fûmes rassemblées, devant le cosmodrome.
Tous ceux qui resteraient, nous contemplaient émus.
Pathétique moment, gravé dans mon esprit.
Nous étions pour eux tous, le fruit de leur effort
Leur volonté suprême, et leur ultime espoir.
Nous devions prolonger, leur précaire existence
Perpétuer au futur, leurs gènes vulnérables
Tandis qu'ils périraient, par autodestruction.
De même nous étions, profondément troublées
Point ne voulions quitter, nos parents, nos amis
Cependant il fallut, monter dans le vaisseau»

L'ancêtre à ce moment, suspendit son discours
Sa chevrotante voix, fatiguée par les ans
Trahissait les effets, d'une douleur intense.
Des larmes s'écoulaient, de son nostalgique œil.
Puis elle poursuivit, le récit de sa vie.

«Des épreuves encor, nous attendaient ici.
Nous devions recevoir, le signal convenu
Car la Nation des Purs, coordonnait l'action.
Les tirs simultanés, seuls favoriseraient
Le succès des fusées, dont beaucoup flamberaient
Sous le feu des Impurs, qui nous harcèleraient.
Nous fixions de nos yeux, le voyant d'allumage.
Rien ne se produisit, durant un long moment.
Le silence pesant, planait sur l'assemblée
Que troublait seulement, le ronronnement sourd
Des réacteurs veillant, parés au démarrage.
Que se passait-il donc? L'opération Noé
Sombrait-elle au néant, éventée, dénoncée?
Les Purs se trouvaient-ils, dans la difficulté?
Mais soudain, joie radieuse, inconcevable, intense
Le voyant fatidique, enfin s'illumina.
Les panneaux de la voûte, au-dessus de nos têtes
Découvrant le cosmos, lentement s'écartèrent.
Le moteur s'alluma, nous fûmes propulsées.
Des éclairs dangereux, bientôt nous entourèrent
D'explosions, de crépitations, détonations
Que rythmaient sans répit, grondements, sifflements.
La guerre autour de nous, partout s'intensifiait.
Les Impurs déversaient, leurs archaïques bombes
Qu'interceptaient les Purs, de leurs faisceaux lasers.
L'astre alors fût nimbé, d'une couronne ardente.
Nous étions atterrées, abasourdies, muettes
Sous le déluge igné, s'abattant sans répit.
Nous perdîmes alors, contact avec la base
Qui dût finir sans doute, anéantie, rasée.
Le cerveau du bord, seul, pouvait nous diriger
Mais la Nation des Purs, nous protégeait toujours
Grâce à nos émissions, renseignant les défenses.
Près de nous par hasard, volait une autre nef.
Par les hublots du bord, nous pouvions discerner
Le visage émouvant, de sœurs nous ressemblant.
C'est alors qu'une bombe, atteignit leur vaisseau.
Le contrecoup violent, ébranla nos réseaux.
Le cerveau s'éteignit, le moteur s'arrêta.
Nous étions égarées, dans l'immense univers.
Pendant un jour entier, le vaisseau dériva.
Déjà l'on envisageait, de presser en nos mains
Le funeste bâton, qui délivre des maux.
La chance nous sourit. Dans le jour qui suivit
Sur les écrans parut, le signe d'Eurasia.
«Vous êtes retrouvés, suivez bien nos consignes»
Jusque vers la station, nous fûmes remorquées
Par un champ magnétique, attirant le vaisseau.
Nous étions comme Ulysse, au milieu des flots verts
Quand il vit s'élever, le phéacien rivage.

Encor je m'en souviens. Au loin brillait un point
Qui lentement s'enflait, grandissait, grossissait
Puis il fut vaguement, une sphère, un anneau.
C'est alors qu'apparut, sa vaste architecture
Formidable, immense, énorme, incommensurable.
Ses milliers de hublots, de panneaux flamboyants
De modules soudés, compartiments liés
Jetaient dans le cosmos, des clartés irradiantes.
Par les filtres des baies, s'ouvrant sur les parois
L'on voyait s'étager, ses terrasses multiples
Qui supportaient des champs, des prairies, des forêts.
Ses bras démesurés, trismégistes rayons
Rejoignaient son moyeu, cella, saint des saints, crypte
Protégeant en son for, le quantique cerveau.
C'est le cœur, le pivot, le centre névralgique
Distribuant chaleur, énergie, fluides gazeux, liquides
Régissant, gouvernant, sas, portes et volets
Déclenchant, orientant, lasers, champs magnétiques
Moteurs d'antimatière, et voiles photoniques.
Telle une roue géante, affranchie de son arbre
La rotation l'entraîne, en son mouvement fixe
Créant gravitation, dans sa jante mobile.

Nous étions sauvées. Joie. Vous ne pouvez savoir
Ce qu'alors, délivrées, toutes nous ressentîmes.
Là, tout près de nous, Eurasia, comment le croire?
Comment imaginer, ce magique moment.
Céleste île, Eurasia, notre divine Ithaque
La cosmique bouée, dans l'astral océan.
Tant d'hommes cependant, n'avaient pu te rejoindre
Tant d'hommes ont lutté, sans l'espoir de te voir
Tant d'hommes ont donné, leur misérable vie
Pour qu'en un jour lointain, nous puissions t'aborder.
C'était pour eux, pour eux, les mânes de nos pères
Que nous réalisions, cette grande aventure
Pour conserver ici, leur souvenir vivace.
Jadis nous l'observions, depuis notre planète.
Nous la voyions la nuit, briller au firmament.
Dans la souffrance atroce, et dans l'adversité
C'est elle qui donnait, aux membres notre force
Galvanisait nos cœurs, soudait nos volontés.
C'était pour nous le port, un espoir merveilleux
Chanaan, le Wallhalla, Tempé, l'Eunoé
La vallée de Nysa, l'Eden, cité des Purs
L'Arcadie, le pays de Pount, Eldorado.
Nous la rêvions, l'imaginions, la désirions.
Ses lumineux signaux, interpellaient notre âme
«C'est pour vous, c'est pour vous, que je veille si loin.
C'est pour vous accueillir, que je maintiens déjà
Mes cellules chauffées, ventilées, éclairées.
Las, que ne pouvez-vous, me rejoindre aussitôt»

À l'intérieur du sas, notre nef s'arrima.
Nous fûmes accueillies, par des vivats intenses.
Le cerveau de la nef, bientôt fut ranimé
Puis alors fut greffé, dans celui d'Eurasia.
Nous découvrîmes là, des femmes plus augustes
Plus avancées que nous, dans l'idéale voie.
La concorde régnait, parmi les rescapées.
Le spatial synœcisme, eut lieu dans l'euphorie
Comme autrefois celui, de l'attique cité.
Lorsque règne l'Amour, dans la communauté
Lors, tout devient facile, et tout devient possible.
Car, serein, l'on parvient, à braver les épreuves
Mais lorsqu'Éris cupide, assujettit les cœurs
La moindre peccadille, est un fatal obstacle
Chaque difficulté, devient insurmontable.
Souvenez-vous des Grecs, devant la haute Ilion
Quand Achille humilié, chez lui se retira.
L'affront d'Agamemnon, tourmentait son esprit.
Sous la pique d'Hector, les Danaens tombèrent.
Le Myrmidon couvait, son ire inassouvie
Détestable colère, infligeant la défaite.
C'est ainsi qu'il en est, chez les impurs Terriens
Société de voleurs, d'hystériques drogués
N'écoutant que du bruit, qu'ils appellent musique.
La violence régit, leur anarchique vie.
Nul sublime désir, ne s'éveille en leur âme.

*

Qu'advint-il par la suite, aux hommes de la Terre?
Le conflit nucléaire, avait détruit leurs villes
Contaminé partout, les mers, les continents.
Les derniers Purs du globe, alors se détruisirent
Tandis qu'agonisaient, les arrogants Impurs»

L'ancêtre par la baie, contempla sa planète.

«Jadis elle était bleue, maintenant elle est brune.
Des plantes prospéraient, sur toutes ses contrées.
Ses forêts contenaient, des animaux sans nombre
Qui rampaient, qui volaient, qui marchaient, arpentaient.
Maintenant le désert, étend sa chape grise.
Doit-on la regretter? Fallait-il sans tarder
Précipiter sa perte, ou la sauvegarder?
Fallait-il décimer, les derniers Hominiens?
Fallait-il envoyer, ces drones destructeurs
Que nous avions conçus, pour cette opération?
Nous voulions abréger, l'inutile souffrance.
Devions-nous en partant, diriger nos rayons
Vers l'indigne planète, en décomposition?
Leur folie meurtrière, évita le dilemme
Car les derniers Impurs, sans faiblir s'affrontèrent
Jusqu'à s'évanouir tous, dans le grand holocauste.
Hélas, tous ces combats, ces conflits, ces batailles
Les armées défilant, dans les villes conquises
Les buccins victorieux, résonnant dans l'éther
Les royaumes forgés, par le fer et le sang
Les palais édifiés, par l'effort, la sueur...
Pour l'évanouissement, dans le gouffre du Temps.
Hélas, tout ce génie, de l'Art et de la Science
Les parchemins remplis, de signes illusoires
Tous ces recueils, ces compendiums, ces dithyrambes
Ces belles mélodies, sublimes symphonies
Fresques et bas-reliefs, peintures et gravures
Ces contrats et rapports, ces missives et chartes
Ces défis, duels, traités, procès, complots, travaux
Ces pensées, propos, projets, plans, discours, desseins...
Pour la disparition, dans l'urne du Néant.

Nous avons surmonté, de terribles épreuves.
L'Amour et la Beauté, sont nos deux idéaux
Nous permettant de vivre, et d'accepter la Mort.
Nous sommes des îlots, d'hyperstructuration.
Nous sommes double essence, être de chair, d'esprit
Tandis que nous gouverne, un cerveau condensé
Maître de l'astronef, omnisciente présence.
Dans ce monde parfait, sommes-nous différentes
De la belle odalisque, en son gynécée clos?
C'est là notre victoire, et notre servitude.
C'est nous qui dirigeons, mais ne pouvons enfreindre
La sage volonté, guidant notre conduite.
Comment agir sinon, se conformer aux ordres
Qu'élabore en son for, l'ordinateur quantique?
Nous sommes création, lors qu'il est créateur.
Comme aux temps darwiniens, c'est lui qui sélectionne
Parmi les ADN, les êtres du futur.
L'ancien taiji demeure, enfermant en son schème
Le yin avec le yang, réunis pour toujours.
Sa pure intelligence, est aussi bien la nôtre
Car nos cerveaux toujours, sont à lui connectés
Formant une entité, multiple autant qu'unique
Cependant enrichie, par le génie du corps
La conscience du soi, détachée du grand Tout.
Qu'adviendra-t-il de nous, par notre évolution?
Je suis maintenant, Skuld évoquant l'avenir.
Le principe d'Hegel, ne saurait nous soumettre
Car nulle opposition, ne perdure entre nous.
L'omniprésent combat, pour la survie précaire
Ne saurait justifier, la vie des créatures.
L'Amour parviendra seul, à rendre supportable
Notre existence errante, au sein des galaxies.
La matérialité, nous pèse et nous tourmente.
Serons-nous remplacées, par l'être immatériel
Par le faisceau laser, par le rayonnement
Combinaison de champs, magnétique, électrique?
Serons-nous substituées, par des icônes fixes
De mobiles fictions, rayons enchevêtrés?
Faut-il nous effacer, devant les œuvres d'art
Celles dormant là-bas, dans la pinacothèque
Sous la forme épurée, du code informatique?
Faut-il nous supprimer, imparfaits animaux
Devant le végétal, dans l'écrin minéral?
Mais qui découvrira, ces merveilles figées
Ces beautés encodées, par de virtuels programmes?
Quel être alors pourrait, aux confins du cosmos
Quelque jour s'extasier, découvrant la Joconde
Les "Quatre Saisons", le "Printemps", la "Pathétique"?

Déployant les panneaux, de la voile solaire
Demain le grand cerveau, déclenchera l'Exode.
La Terre ainsi toujours, s'éloignera de nous
Roc perdu, tournoyant, dans l'insondable espace»

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007

LE CRÉPUSCULE DE L'UNIVERS

AETERNITAS

L'Homme autour du Soleil, essaime ses vaisseaux.
Les spatiales stations, de planète en planète
Colonisent partout, l'astrale immensité.
L'inerte matériau, des globes séléniens
Devient de proche en proche, amas organisé
Matière intelligente, agencement pensant.
Puis la vie se propage, aux proximaux systèmes
S'intégrant, s'agrégeant, en complexes réseaux
Rejoignant d'autres vies, aux confins du cosmos.
La Galaxie devient, sensible hyperstructure
Cerveau multivalent, ubiquiste, omniscient.
Fusionnant, assemblant, ses milliards de liaisons
De microprocesseurs, neuronales synapses
Mobilisant, déployant, lançant, transmettant
Ses trilliards de signaux, de programmes et codes
Ses quintilliards d'influx, dans ses lacis d'axones
Toujours il tentera, de percer le Mystère
L'obscur secret de l'Être, occulte, impénétrable
Mais sa lucidité, sa raison dialectique
Jamais ne résoudront, l'originelle Énigme.
C'est alors qu'atteignant, la Vérité suprême
Dans le vide infini, sa voix céleste clame
«L'Existence est Erreur, sans but et sans dessein
Qui ne peut ne pas être, et ne peut disparaître
Car elle est, pour toujours, sans début et sans fin
Comme dit le grand Sage, au bord du golfe ancien.
La Vie n'est que malheur, sinistre cauchemar
Déchéance étouffante, ignoble, insupportable.
Son épanouissement, sa perpétuation
Ne valent pas qu'existe, une once de souffrance.
Le Mal, c'est la Matière, et la Néguentropie
Qui peuvent résulter, par loi de sélection.
Nous devons supprimer, les îlots structurés
Qui puissent ressentir, en leur sein la douleur»
C'est ainsi que décide, en consumant les Mondes
Le robot destructeur, moral thanatonaute. (*)
Ne se pourrait-il pas, que la conscience fût
Par autorésorption, limite indépassable
Car il n'est d'argument, justifiant la survie?
La pensée réflexive, est métastable état
Labile anomalie, transitoire équilibre.

L'Homme est enseveli, par l'immense Univers.
Celui qui se croyait, immortel, invincible
N'est même un souvenir, dans la fuite du Temps.

Bientôt les galaxies, ralentissent leur course
La récession commence, engloutissant les mondes.

L'Univers infini, devient bluette infime.

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007

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