SOMMAIRE
LE TRIOMPHE DE L'ART
LE TRIOMPHE DE LA PEINTURE MODERNE
LA VISION DE LE CORBUSIER
LA COLONNE ÉCROULÉE
LE TRIOMPHE DE LA MUSIQUE
ROCK STARS
LE TRIOMPHE DE LA SCIENCE
LE TRIOMPHE DE LA SCIENCE MODERNE
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007
LE TRIOMPHE DE L'ART
LE TRIOMPHE DE LA PEINTURE MODERNE
«Scandale, horreur, blasphème, à l'Art, à la Beauté.
Ces voyous, ces pestiférés, dégénérés
Voudraient-ils égaler, Poussin, Velasquez, Ingres?»
«Ces risibles tableaux, ne sont-ils pas des croûtes
Dessins naïfs d'enfants, barbouillis d'aliénés?»
Salon des Refusés. L'académisme étroit
Devant la nouveauté, se rebiffe et résiste.
Révélation, Renoir, Monet, "La Grenouillère"
D'une guinguette naît, une révolution.
«Fuyons l'atelier sombre, et les mornes études
Le musée poussiéreux, et les tristes cimaises.
La Muse nous invite, au sein de la Nature»
La scène est vie, mouvement, spontanéité.
Les gris sont prohibés, et la couleur jaillit.
Les taches séparées, dans la vision fusionnent.
La juxtaposition, crée les tons secondaires.
Chez Nadar on expose, un lever de soleil.
Voici l'aurore enfin, de la modernité.
Le Ragnarök suprême, emporte l'Ancien Monde.
L'école impressionniste, unit les créateurs
Puis chacun séparé, va dans sa propre voie.
Monet, lumière, éclat, pur éblouissement.
Le rayon fulgurant, traverse la peinture.
Saisir, traquer, fixer, infimes variations
Le matin, Notre-Dame, et le soir Notre-Dame.
Notre-Dame identique, au long de la journée.
La couleur abolit, contour, forme, apparence.
Les nymphéas, reflets, végétale expansion
Couvrant, masquant le sol, enveloppant l'espace
Débordant l'horizon, resserrant l'étendue
Plein aboutissement, sans borne et sans limite.
Renoir, sensualité, filochage et tachisme.
Splendides carnations, chairs épanouies, offertes.
Son délicat pinceau, caresse les modèles
S'étale sur les reins, les ventres et les seins.
La robustesse crée, l'érotisme primaire
L'obésité devient, la générosité.
"Le Déjeuner sur l'herbe" scandale, ignominie.
L'antique bacchanale, est scène quotidienne.
La bourgeoise est Vénus, le bourgeois Adonis
Que ne vêt le drapé, mais pantalon vulgaire.
Degas sulfureux peint, sujets triviaux, scabreux.
L'inconvenant Degas, réunit, superpose
Trognes des musiciens, tutus des ballerines.
Le sadique Degas, se complait à montrer
Des cavaliers tirant, des flèches sur les nymphes.
Monet, Cézanne, opposés, divergents, contraires.
L'un est humidité, quand l'autre est sécheresse
L'un est vie, mouvement, l'autre immobilité.
Cézanne l'architecte, agence des volumes
Sans burin ni marteau, sculpte ombres et lumières
Fige de son pinceau, modulations fuyantes
Restitue la valeur, de l'univers tangible
Stabilise la forme, évanescente et floue.
Seurat, "La Grande Jatte". Le pointillisme.
Dans ses retranchements, se meurt l'impressionnisme.
Gauguin, peintre maudit. Le démon dans la toile.
Sur la bretonne friche, un diable est camouflé.
Pont-Aven, le moulin, rendez-vous de sabbat.
L'arbre est indigo, l'eau grenat, le Christ amaril.
Van Gogh, souffrance aiguë, déformant les objets.
Symbolisme, infini, bleu, jaune, amour, tendresse.
L'univers du martyr, lit, parquet, chaise en paille
S'alourdissent d'un sens, mystérieux, douloureux.
Gauguin, Van Gogh, le heurt, tortionnaire et victime
Folie, Vincent, horreur, a coupé son oreille.
Vincent mal-aimé, rejeté, Vincent haï.
L'artiste à la dérive, incapable de vivre
Que la société nie, réaliste et sordide
La conscience impossible, au milieu du troupeau
C'est l'artiste incompris, supplicié, crucifié.
*
Mais voici que survient, le bouleversement
Qui d'un coup rend caduc, l'art de trois millénaires.
Le petit Espagnol, venu de Malaga
Défie le classicisme, et fonde le cubisme.
Nul concept ne résiste, à son assaut fougueux.
Sans remords il fusionne, entités ennemies
La statuette africaine, à la plastique grecque.
La nymphe du futur, est fille avignonnaise.
Bouche, œil, joue, front, pied, sein, plus rien ne satisfait
La représentation, fidèle et véridique.
L'objet se décompose, en facettes multiples.
Pipe et chaise cannée, journal, vieux marc, carafe...
Jeu de massacre pur, délibéré, subtil
Cynisme intentionnel, provocation gratuite.
Voici Gertrude Stein, au teint fuligineux
Khanweiler amoché, brisé, défiguré.
Picasso, le mythe vivant, le héros, dieu.
Mais comment évoquer ce génie, ce géant?
Mais comment l'approcher, le juger, l'évaluer?
Mais comment suggérer, ce monument, ce roc?
Mais comment définir, ce créateur prolixe?
Mais comment le traquer, déjouer ses pudeurs?
Quelle analyse, exégèse, étude, examen
Pourrait le dénuder, pourrait le dévoiler?
Pourrait-on pénétrer, cet ombrageux artiste
Fouiller, sonder, scruter, cet océan, ce gouffre
Disséquer cet esprit, en sa complexité?
Picasso mont, Picasso forêt, puits, dédale
Sujet, reflet et miroir, poignard et chair vive.
Picasso taureau, matador, Picasso monstre
Picasso cruel, Picasso Christ, Picasso
Que la danseuse Olga, soumet et martyrise.
Guernica, protestation, cri muet, appel.
Minotauromachie, la nymphe et le satyre
Vision cauchemardesque, et galerie d'horreurs
Le macabre esthétisme, et la pornographie
Jusqu'aux tréfonds plongeant, dans la putride vase
De l'inconscient humain, du reptilien cerveau.
L'artiste universel, n'est-il pas la fusion
N'est-il pas réunion, du Sud avec le Nord
La synthèse aboutie, de l'art occidental
Hollandais réalisme, idéalisme grec?
N'additionne-t-il pas, dans sa palette fauve
L'expressionnisme outré, des peintres germaniques
La sensibilité, de l'école française
L'originalité, de l'école espagnole?
Mais voici face à lui, son pôle négatif
Picasso, Matisse, amis vrais, faux ennemis
Le volcan bouillonnant, la banquise figée.
Matisse, ondulation, givrante et pétrifiante
La froideur induisant, clarté, soleil, rayon.
Les Nus bleus sont rythmés, par de blancs interstices.
Lisse harmonie, glaçante, exsangue, acidulée.
Visages verts et pers, fond rouge et nappe rouge.
L'insensible impression, dévitalisée
D'un flot pur cascadant, sur une céramique.
*
Dans le Bateau-Lavoir, nouvelle Académie
Se trouvent réunies, les sommités de l'Art.
Tout ce que peut offrir, de plus génial, sublime
La civilisation, depuis Phidias, Rembrandt
S'élabore en ce lieu, misérable et ruiné
Dans ce baraquement, insalubre et malsain
Car, méprisant confort, commodité commune
Le bohème préfère, aux somptueux manoirs
Le fruste galetas, sous l'étroit appentis.
Dans l'exiguë mansarde, il rêve tout le jour
Par l'étroite verrière, il voit sa Babylone.
Pour lui sa blanchisseuse, est divine Aspasie.
Capricieuse indigente, éprise de licence
L'inspiration fugace, en un palais s'étiole
Se fortifie d'excès, revit de privations.
Montmartre est devenu, la nordique Florence
Capitale de l'art, surpassant la Toscane
Berceau du renouveau, Renaissance moderne.
L'Arno s'est élargi, pour devenir la Seine.
Montmartre et ses poulbots, ses titis larmoyants
Ses marmousets, marmots, traînant au long des rues
Leur manteau reprisé, leurs godillots troués.
C'est Paname éternel, c'est Paname éphémère
Cité des plâtriers, cité de la peinture
La ville de Gavroche, effronté, malicieux
Du caf' conc, French cancan, des Gaietés Parisiennes
Ville de Saint Denis, et ville des grisettes.
La Butte est Golgotha, pour l'Aréopagyte.
Rue Lepic, Le Chat Noir, Moulin de la Galette
Place Goudeau, rue Girardon, place du Tertre
La rue du Mont-Cenis, Sacré-cœur, Moulin Rouge.
Les murets décrépits, et les perrons moussus.
La vigne encor mûrit, devant la rue Cortot.
L'on entend résonner, sur les bancs de bois verts
Le cylindre tournant, d'une boîte à musique
Désuète poésie, d'un suranné passé.
Paris gouailleur, Paris moqueur, Paris canaille
Paris poisse et trivial, Paris, Paris-campagne.
Dans ce vieillot quartier, explose l'avenir
Van dongen, Juan Gris, Jacob, Mac Orlan, Cocteau.
L'Atelier de Renoir, au château des Brouillards.
C'est là qu'on festoya, pour le naïf Douanier.
Parmi les prostituées, parmi les Élégantes
C'est là que s'est complu, ce nabot débauché
Toulouse-Lautrec, ce mondain, galant déchu
Peintre des cabarets, chantre de la Goulue
Cachant son désespoir, sous le reflet du strass.
Dans les rues l'on peut voir, le morose Utrillo.
C'est l'enfant du pays, le peintre des faubourgs
Car il n'aime prairies, ni bosquets, ni forêts
Mais la morne façade, aux volets écaillés.
Pour lui, bucolique urbain, citadin champêtre
Les poteaux sont des troncs, le macadam alpage
L'automobile est char, les venelles sont laizes
Car son pinceau décrit, sa villageoise églogue.
C'est là qu'on voit aussi, le bel Amadeo.
Modigliani, l'écorché vif, le paria.
Sa vie dissipée, drogue, alcool, peinture et filles
L'Italien n'oublie pas, l'esthétique latine
L'Italien n'oublie pas, la sculpture hellénique.
Supprimant la rupture, il peint en formes courbes
Ses vierges au long cou, ses timides madones
Tristes et ingénues, saintes et érotiques.
Voici Jeanne Hébuterne, Aphrodite et Marie.
Galerie Berthe-Weil, atteinte à la pudeur.
Nudité, nudité, le nu, l'indécent nu.
Dans ce monde animé, par la virilité
Modigliani répand, l'affection féminine
La précieuse élégance, et le raffinement.
Dans ce rude univers, ignorant distinction
N'est-il aristocrate, exécrant populisme?
*
Kandinsky, géométrisme, esthétisme pur.
La représentation, du Réel s'affranchit
Nie la nécessité, de la figuration.
L'abstraction naît. Pour l'Art, c'est un nouveau printemps.
"Composition huit" "Improvisation" "Croix Blanche"
Dessin net, appliqué, disques et demi-droites
Que magiquement nimbe, une lueur diffuse.
Toujours moins, toujours moins, la soif de l'absolu
Sonia Delaunay, Mondrian. Minimalisme.
Cloisonnement succinct, schématiques vitraux
Dépouillement, jusqu'au néant, jusqu'à l'extrême.
Black Painting, Stella, planéité, non couleur.
Victor Vasarely, vibration photonique
Le galet de Belle-Isle, est primaire ovoïde
La vague redevient, le rythme élémentaire.
L'esthétique élimine, erreur, imperfection
Reléguant au passé, l'art vieillot des pigments.
La nuance devient, la gamme chromatique.
Voici le chevalet, obsolète instrument
La forme nue s'impose, ignorant les saillies.
Le prototype crée, d'innombrables répliques
L'unicité se perd, en multiplicités.
L'art cinétique règne, inhumain, rigoureux.
La vue brouillée se perd, en cette grille optique.
L'esprit submergé plonge, en cet illusionnisme.
La scientificité, la moderne industrie
Déterminent le style, et façonnent l'objet.
Quels autres matériaux, qu'aluminium et verre
Pouvaient mieux convenir, à l'œuvre futuriste?
Miro, noir firmament, où brillent des lunules.
Boulets et pointillés, que des câbles unissent.
"L'Intérieur hollandais", fantastique demeure.
Plasticien musicien, mélodiste graphique
Matthieu, gestualité, calligraphie lyrique.
Tanguy, nausée, doux vertige, hallucination
Tanguy, rêve angoissant, vertigineux et vague.
Lorsque la sainteté, devient même effrayante
Rouault, la Foi, sublime, entière, indivisible.
De Chirico, le peintre, est métaphysicien.
Schopenhauer et Nietzsche, en formes et couleurs.
C'est la philosophie, devenue sensation.
La pénombre est Erreur, le rayon Vérité
Le mur est obsession, le train, secret désir
La cheminée paraît, muette aspiration.
Villes abandonnées, monuments désertés
Que hantent mannequins, automates figés.
Que peut bien nous cacher, cette opaque paroi?
Quelle idée, pur concept, induit en nous ce gant?
*
Puis le surréalisme, ignorant bienséance
Finit de balayer, les ultimes attaches
Qui liaient la peinture, à l'ancien esthétisme.
Voici Dali, tapageur, clown, bonimenteur.
N'est-ce Avila Dollar, sous l'homme se cachant?
Dali, faux camelot, véritable génie.
Dali, pitre sérieux, bouffon lissant trop bien
Ses favoris cirés, dans le sirop de figues.
L'art est spectacle absurde, et numéro de cirque.
Paranoïa, délire, onirique vertige
Phantasmes lancinants, de l'inconscient freudien.
Montre molle et fourmis, flamboyante girafe
La fontaine-piano, des angoisses liquides
Coule dans la campagne, irréelle, obsédante.
Ruines à l'horizon, combiné dans un plat
Béquilles soutenant, un crâne hydrocéphale
Putréfactions, coprophilie, déliquescences
Voici Gala déesse, en mode pompiériste.
Surréalisme, explosion, choc, déflagration
Bombe dynamitant, les dogmes dépassés.
Liberté, liberté, par l'imagination.
Marcel Duchamp présente, horreur, sa pissotière
La Joconde affublée, de grotesques moustaches.
Blasphème à la Beauté, sommet de la Beauté?
La roue de bicyclette, est lyrique motif.
L'objet trivial, usuel, ne devient-il une œuvre
Lorsqu'il est projeté, dans le champ de conscience?
Le cadre n'est-il pas, la symbolique frontière
Ligne d'un téménos, muraille d'un kremlin
Délimitant pour nous, l'espace du sacré?
Génie, résides-tu, dans la toile ou dans l'œil?
N'est-ce pas le regard, qui seul crée le sublime?
Le message moderne, en son essence même
N'est-il déconstruction, n'est-il provocation?
*
Qu'eût dit Titien devant "Le Déjeuner sur l'herbe"?
Qu'aurait dit Ucello, devant "La Joie de vivre"
Qu'eût pensé Panini, contemplant Chirico?
Vinci n'eût approuvé, la LHOOQ.
Goya n'eût apprécié, la morose Olympia
Mais Bosch n'eût pas renié, Magritte, Ernst et Dali.
Qu'eût pensé Murillo, considérant Chagall?
Qu'auraient pensé Bernin, Rubens, Churriguerra
Contemplant, suspendues, les vacuités achromes
De l'abstraction lyrique, et du minimalisme?
Pop art, est-ce de l'art? Pop art, n'est-ce une duperie?
L'art ne se commet-il, dans la vulgarité?
L'art ne se complait-il, dans la démagogie
Dans le succédané, dans la consommation?
N'exprimerait-il pas, sa propre négation?
Voici Warhol, publicitaire, étalagiste
Coca-Cola, Campbell, Tomato soup, Funky.
Stars décolorisées, teintes artificielles
Marilyn Monroe, la nouvelle Vénus
L'hyperréalisme, agressif, matérialiste.
La représentation, meurt dans les convulsions.
La représentation, disparaît dans l'informe.
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007
LA VISION DE LE CORBUSIER
Vitruve s'ennuyait, dans le morne Élysée.
Lui vint alors idée, saugrenue s'il en est
De visiter le Monde, après deux millénaires.
Lors, il vint demander, exceptionnel congé
Dans le palais d'Hadès, auprès de Perséphone.
«Afin de contempler, d'insignes édifices
J'aimerais pour un jour, au soleil remonter.
Nos descendants, sait-on, sont inventeurs prolixes
De procédés nouveaux, de techniques hardies.
Leurs œuvres sans nul doute, ont dépassé les nôtres.
J'aimerais contempler, en leur magnificence
Les vastes monuments, qu'ont bâtis leurs génies»
«Vitruve, ô grand esprit, que César admira
Toi qui sut t'illustrer, plus même que Dédale
Si tu veux conserver, le sens de la Beauté
Plutôt ne dois-tu pas, demeurer parmi nous?
Mais puisque tu le veux, je t'accorde une grâce.
Va, pendant ton passage, à l'entrée de l'Orcus
J'endormirai Cerbère, intraitable gardien.
Par le même chemin, demain, tu reviendras.
Tu n'oublieras, je crois, de tenir ta promesse»
Cahin-caha, voilà, que part notre architecte
Sous l'aspect d'un fantôme, habillé d'un long suaire.
Pressé de contempler, de vastes monuments
Le voilà visitant, villes de tous pays.
Mais à l'issue voici, qu'il explose d'un coup.
*
«Ô nouveaux constructeurs, hommes dépourvus d'âme
Quoi, sont-ce vraiment là, vos productions fameuses
Tours de verre et de fer, murailles de béton?
Ne les croirait-on pas, déjections de canin
Sur le sol déposées, par hasard en un tas
Qu'un bulldozer bientôt, boutera dans un trou?
Vous montrez l'arrogance, au lieu de la puissance
La vaine prétention, plutôt que l'ambition.
Point ils n'avaient jadis, agrément, ni diplôme
Ni la science algébrique, et le théodolite
Les génies élevant, colisées, propylées.
Point ils ne disposaient, de Vicat, de Portland
Pour bâtir chaussées, ponts, aqueducs et portiques.
Vous singez sans talent, notre passé glorieux.
Pilastres et linteaux, dômes et chapiteaux
Par vos mains érigés, sont grotesques plagiats
Des monuments sans vie, des bâtiments sans grâce.
Créateurs audacieux, contemplez vos splendeurs
Vos cubes et panneaux, dépourvus d'ornement
Dardant leurs angles vifs, leurs agressives pointes
Hideux conglomérats, et viles boursouflures.
Plutôt que pierre ou brique, aux nuances variées
Partout vous imposez, le morose béton
Qui décline ses gris, nauséeux, ennuyeux.
Plutôt que le Carrare, ou bien le Pentélique
Vous employez partout, le primitif parpaing
Le poteau sans noblesse, au lieu de la colonne
Puis vous dynamitez, vos œuvres éphémères
Devenues en vingt ans, de pitoyables ruines.
De vos propres travaux, vous minez base et faîte.
Les calculs de portée, résistance à la charge
La traction, compression, qu'exigent précontraintes
Les contrôles et tests, par vos laboratoires
Devraient les conserver, pour une éternité.
Pourquoi donc nés hier, sont-ils déjà gravats?
Souffrez que l'on préfère, à tous vos gratte-ciel
D'une cabane en bois, le champêtre inconfort.
Vous, les grands bâtisseurs, d'immenses mégapoles
Jamais on ne put voir, constructions moins pérennes
Que vos tristes buildings, fendus et insalubres
Dès que le compagnon, déposa la truelle.
Jamais pour enfanter, de pareilles horreurs
L'on ne vit investir, autant de capital.
Jamais de tels projets, n'ont pu mobiliser
Tant d'experts, d'ingénieurs, d'entrepreneurs, métreurs.
Ce géant déploiement, pour cette petitesse.
Quoi, tous ces calculs, ces bilans, devis, études
Pour ce vain résultat, ce pitoyable échec.
Las, ne ressentez-vous, de rougeur à vos fronts
Devant les propylées, des Romains et des Grecs
Plus grands couchés, ruinés, par l'imparable Temps
Que tous vos monuments, fraîchement terminés?
Bauhaus, fausse académie, véritable agence.
Gropius, Meyer, Taut, Breuer, ô faux humanistes.
Je ne logerai pas, dans vos cages à poules.
Vous croyez établir, pour la commodité
L'exacte adéquation, la juste congruence
De l'habitat parfait, à la physiologie
Mais vous dénaturez, vous déshumanisez.
Vous traquez la chaleur, pour imposer froideur.
Le sage aimant Beauté, sérénité, repos
Ne songerait qu'à fuir, vos taudis prétentieux.
Niant l'individu, vous imposez pour tous
Le concentrationnisme, abolissant le sens.
Ô Le Corbusier, faux génie, vrai technocrate.
Je ne voudrais point vivre, en ta machine à vivre
M'ombrager un instant, sous tes pare-soleil
Non plus me promener, sur tes jardins-toitures
Moins encor m'abriter, sous tes pilotis bruts.
Bien mal porte son nom, las, ta Ville Radieuse»
*
Lorsque Le Corbusier, devant les officiels
Voulut inaugurer, sa chapelle à Ronchamp
L'on dit qu'il aperçut, un étrange fantôme
Le fixant, courroucé,
d'un œil réprobateur.
Une ombre alors passa, dans son regard amer.
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007
LA COLONNE ÉCROULÉE
Au bord d'une autoroute, éventrant la montagne
S'étale une colonne, écroulée pesamment.
Ses monceaux déjetés, pitoyablement gisent.
L'on croirait un amas, lamentable, indécent.
La verticalité, sublime et triomphante
Se trouve ici bafouée, par une inclinaison
Qui menace un lambeau, du piteux édifice.
Le porte-à-faux d'un bloc, insulte à l'équilibre
Finit de révulser, le spectateur navré.
Des Romains et des Grecs, témoins de leur grandeur
Les imposants débris, élèvent l'âme aux nues
Mais cet affaissement, l'abaisse et l'avilit.
Détruits, démantelés, désunis, démembrés
Les cippes et tambours, des temples arasés
Par l'Homme et les autans, durant deux millénaires
Conservent leur splendeur, et leur magnificence
Tandis que cette ruine, en sa lourdeur grossière
N'exprime que tristesse, et plate petitesse.
Fruit de la vanité, l'immondice arrogant
Sans la moindre pudeur, exhibe sa laideur.
Celui qui la conçut, osât la nommer oeuvre
Lui-même s'affublant, du pompeux nom d'artiste.
S'il avait jadis vu, tendus vers le zénith
Du Mausole carien, les élégants pilastres
De l'égyptien Karnak, les pylônes puissants
N'eût-il senti la honte, empourprer son front vil?
N'eût-il abandonné, son entreprise abjecte?
Ces blocs géants sont-ils, d'un noble minéral?
Si leur forme est vulgaire, au moins le matériau
Gabbro, syénite ou grès, andésite ou granite?
Pourrait la compenser, par sa propre beauté.
Pour voir, avançons-nous, vers l'un des monolithes.
Palpons, tâtons, scrutons, la rotondité lisse.
Quelle déception, las, point de roche compacte.
Ce n'est là qu'un ersatz, un Lafarge, un Vicat
Triste béton vomi, par un moderne four.
Mais à la réflexion, pourquoi s'en offusquer?
Louons le créateur, de ce faux monument.
Ne magnifie-t-il pas, la dégénérescence?
N'est-ce le nouvel art, des peuples gangrénés?
Le voyageur pressé, peut ainsi contempler
Sans même ralentir, son bolide bruyant
Le décadent témoin, de notre vaine époque.
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007
LE TRIOMPHE DE LA MUSIQUE
Musica. Si n'étaient, les belles mélodies
Vaudrait-il d'exister, de vivre notre vie?
Musica. Vaudrait-il, de souffrir, de lutter
Si l'on n'écoutait pas, de belles harmonies?
Musica, musica. Musica, musica.
La voici qui paraît, lumineuse et radieuse.
La voici qui s'envole, ainsi qu'un bel oiseau
De la rigide cage, aux barreaux tortueux.
La voici qui surgit, de la gangue étouffante
Secoue le moule étroit, des traditions figées.
La voilà desserrant, le carcan rigoureux
De l'aride plain-chant, du contrepoint confus.
Voici Monteverdi, ce génie primordial
Dépoussiérant le style, hérité des coutumes.
La simple monodie, rompt la complication
De la polyphonie, monotone, insipide
L'ancien art compassé, des vieux madrigalistes.
Premier opéra, l'Orfeo, premier chef-d'œuvre.
C'est alors que s'impose, un nouveau phénomène
La tonalité, mystère, énigme insoluble.
Zarlino, Valloti, Riemann, Helmholtz, Mersenne
Vainement les savants, penchent leurs fronts puissants
Pour tenter d'expliquer, de fouiller, d'étudier
Son alphabet restreint, de tons et demi-tons
Distinguant les accords, les modes et degrés
Les notes altérées, les bémols et les dièses
Le majeur, le mineur, et la sensible note
Divisant en comas, l'échelle des hauteurs
Montrant le balancier, tonique dominante...
Ni règles et ni lois, n'expliqueront jamais
La beauté d'un chant pur, touchant le mélomane.
Le docteur ne comprend, l'inexplicable sens
Que saisit le profane, ignorant l'harmonie.
Musique, abstrait langage, unique, universel
Que ne lie nul concept, nul objet matériel.
Que peut donc signifier, ce discours sans grammaire
Dont le physique verbe, et potentiel vocable
Ne sont que longueurs d'onde, et partiels volatils?
Comment cette série, de simples compressions
Parvient-elle à ravir, notre âme subjuguée?
Comment ces vibrations, peuvent communiquer
La souffrance et l'amour, la tristesse et la joie?
N'est-il paradoxal, de pouvoir la comprendre
Mais de ne pas savoir, ce que nous comprenons?
*
Sonate et symphonie, concerto, passacaille
Remplacent les canons, ricercari et fugues.
La musique baroque, envahit les concerts.
La musique baroque, inventive, égayante.
La musique baroque, assommante, ennuyeuse
Traîne comme un boulet, sa basse continue
Répète sans répit, les mêmes procédés.
Mais voici l'instrument, qui va revigorer
La vénérable dame, à la poussive allure.
Méprisé, relégué, par la viole de gambe
Le violon se distingue, atteint le firmament.
Le voici dominant, la famille des cordes
Le violoncelle froid, sérieux, académique
La contrebasse rude, au son rugueux, rustique
L'instrument favori, du grand Bottesini
L'intermédiaire alto, le médium ambigu
L'instrument androgyne, équivoque et troublant.
Puis le violon s'envole, et devient le soliste.
Venise, harmonie fluide, éphémère, inconstante
La changeante impression, des calli, canali
Venise, ô Venise, image, incertain reflet
Songe évanescent, troublant, Venise, ô, Venise.
La Giudecca, la Pieta, Ponte di Rialto
San Marco, San Giorgio Maggiore, San Rocco
Poésie, poésie, vibrante et lénifiante.
Rêve éthéré, fugace, aquatique magie
Comme un solo rêveur, insinuant, pénétrant.
La Piazetta, La Fenice, San Angelo.
Vivaldi, l'imprésario pressé, débauché
Le faux prêtre amateur, de belles sopranos
Vivaldi, le génie, le suprême génie.
La musique est lumière, étincelant, fusant
La musique est rayon, s'irradiant, jaillissant.
Vivaldi, spontanéité, rapidité
Les "Quatre Saisons", faîte, apogée, summum, cime.
Pourrait-on concevoir, œuvre plus synthétique
Poème symphonique, et musique à programme
Qui fût en même temps, concertante, orchestrale
Qui préfigurât mieux, les harmonies futures
Qui fût moderne, expressionniste, impressionniste
Qui, simultanément, fût classique et baroque
Descriptive, extérieure, intérieure et secrète?
Fût-il jamais créée, d'œuvre plus aboutie
Plus intense et mûrie, plus ardente et brillante
Qui mieux pût exprimer, tristesse et joie, vie, mort
L'angoisse existentielle, au fond de nous tapie?
Fût-il œuvre obtenant, une aussi large audience
Chez le public choisi, de l'aristocratie
Qui malgré le rejet, survécut, resurgit?
Pût-on fournir un jour, de meilleur témoignage
De ce dont fut capable, humaine intelligence?
Puis voilà Tartini, Locatelli, Viotti
Le violon s'enrichit, le violon s'amplifie.
Pourrait-on plus encor, transcender l'art des sons?
Pourrait-on plus encor, tirer de cet archet
De ce manche en érable, et de ces quatre cordes?
Voilà Paganini, l'ange noir, le démon
N'a-t-il pas comme Faust, vendu son âme au diable?
Sa face au teint blafard, ses cheveux ténébreux
Son étique silhouette, au visage émacié
Ne lui donnent-ils pas, l'apparence d'un spectre?
N'est-il Satan lui-même, essence diabolique?
N'apprit-il pas son art, au fond d'une prison?
D'où sortit ce prodige, énigme inconcevable?
Paganini, cyclone, ouragan, météore
Qui traverse le ciel, du monde musical.
N'est-il en même temps, l'homme et son instrument
Tels unique entité, vivante et fonctionnelle?
Thème dubbia corda, staccato, vivace
Thème una corda, legato, moderato...
Le tissu motivique, est brisé, transformé.
L'œuvre est désagrégée, dans sa trame organique.
C'est l'incrédulité, c'est l'incompréhension.
Goethe comme Schumann, sont ravis, ébahis.
Parmi les spectateurs, aux pieds de ce génie
Se trouvait un Hongrois, proclamant, téméraire
«Ce que tu fis, Génois, je le surpasserai»
La virtuosité, ce lyrique sommet
Qu'atteint le musicien, par l'Idéal saisi
Tel un svelte alpiniste, à l'assaut d'un piton.
Là, son esprit se meut, dans la sublimité
Comme un oiseau planant, sur les hauteurs inouïes.
La virtuosité, vertige éblouissant
La virtuosité, strass, paillette et bluette
La virtuosité, faux-semblant et mensonge...
Polémique et rejet. Contestation, procès.
L'intellectuel envieux, se hérisse et condamne
Fustige l'acrobate, agile, insignifiant
Trompeur illusionniste, acclamé par la foule.
Voici que la critique, et l'historiographie
Jettent pour l'avenir, leur jaloux anathème
Sur l'odieux funambule, inconséquent et vain.
L'Intellectuel fermé, l'Intellectuel figé
L'Intellectuel verbeux, l'Intellectuel austère
L'Intellectuel hargneux, l'Intellectuel grincheux
L'Intellectuel imbu, ce mélomane faux
Méprise mélodie, se pique d'harmonie
Condamne la beauté, la sensibilité.
C'est l'homme supérieur, seul juge incontestable
Qui prétend éduquer, le public ignorant
Qui prône la rigueur, la fausse profondeur
Qui promeut le médiocre, et décrie le génie.
*
Vienne, ancienne cité, cœur de la vieille Europe.
Schönnbrunn et son bassin, Schönnbrunn, ses boulingrins.
Colonnade historiée, flanquant la Karlskirche
Vienne imitant Versaille, et Vienne imitant Rome.
La Griechisches Kirche, byzantine copie.
Votivkirche, plagiat, de Cologne aux cinq nefs.
Vienne qui rit, qui s'esbaudit, Vienne qui meurt.
Près du Bundesgarten, la Pestsäule se dresse.
Vienne qui s'émoustille, au fond des Heuringen
Fêtant le vin nouveau, des coteaux à Grinzing.
La Vienne du clinquant, masquant la tragédie.
Goethe sous la ramée, songe éternellement.
Stadtpark immortalise, au milieu des érables
Johann Strauss acclamé, Schubert abandonné.
Kaisergruft, Panthéon, la moderne hypogée
Sissi, François Joseph, et l'archiduc Rodolphe
Dans le marbre figés, pour l'éternité dorment.
Vienne mélancolique, et Vienne écervelée.
Vienne qui se détruit, s'invente et se construit.
C'est là que Sigmund Freud, pressentit l'inconscient.
Vienne superficielle, au Kursalon valsant
Ville du nihilisme, et du négationnisme
Vienne où déjà fermente, où déjà se prépare
La désintégration, du sens et de l'Histoire.
Vienne cosmopolite, et Vienne provinciale
Germanique et latine, en même temps que slave
La cité moderniste, et traditionaliste.
Vienne, ô Vienne, improbable, impalpable, introuvable
Contrefaçon, pastiche, antique et médiéval.
Cité-chimère, ô Vienne, où se trouve ton âme?
Ton suprême génie, volatil, ne se trouve
Ni sculpté dans le marbre, ou moulé dans le stuc
Ni dans les manuscrits, de tes littérateurs
Non plus dans le Trésor, de ta pinacothèque
Ni dans ton Museum, ni dans la Schatzkammer
Ni sur Danaustedt, ni sur Michaelerplatz
Dans l'opulent Hofburg, ou la Karichkirsche
Ton génie ce ne sont, ni Beaux-Arts, Belles-Lettres
Mais la déclamation, des tirades lyriques
Le retentissement, des orchestrales salves
Dans le Burgtheater, le Wiener Staatoper
Dans le Musikverein, dans la Kammeroper.
C'est le Conservatoire, où solfégie l'Europe.
Les Italiens sont rois, mais l'on y voit aussi
Hongrois et Espagnols, Tchèques et Allemands.
C'est là que rêva Brahms, là que vécut Bruckner
Là que souffrit Schubert, que brilla Dittersdorf
Que se fit applaudir, Clémenti virtuose
Là que fut consacré, le géant Salieri
Que triompha Sarti, puis Martin y Soler.
C'est là que Diabelli, créa les Sérénades.
Là s'illustra Mozart, que Léopold son père
Dans les cours va traîner, ainsi qu'un chien savant.
Mozart, enfant du cru, petit parmi les grands.
Le prodige, admiré, par les rois et les princes
Maintenant devenu, compositeur mature
N'exerce plus d'attrait, sur les salons mondains.
Ne sera-t-il jamais, pour la postérité
Qu'un
angelot joufflu, qu'un chérubin trop beau
Portrait de Nymphenbourg, profil de bonbonnière
Trop bien emperruqué, trop bien poudré, ganté?
La musique galante, émouvante, ingénue
La musique galante, horripilante et fade
Se complaisant toujours, dans la satisfaction
Mais voici le titan, qui va la disloquer.
Beethoven, est-il un nom, qui mieux peut évoquer
La puissance lyrique, et la pugnacité?
Splendeur, ampleur, théâtralité, pathétisme.
Firmament, océan, sont moins profonds, grandioses
Que le champ spirituel, où se meut sa pensée.
Quel esprit supérieur, pouvait mieux illustrer
Le génie musical, dans son essence propre
Que le compositeur, de "L'Appassionata"?
Beethoven transfiguré, qui lègue aux mélomanes
L'immense monument, de ses neuf symphonies.
Beethoven, virtuel massif, topographie sonore
De gouffres ténébreux, de trouées lumineuses
Crêtes et canyons, pics, ravins, aplombs, falaises
Que soufflant, déboulant, furieusement traversent
Maelströms impétueux, et torrents écumeux.
Troisième symphonie, tragédie, choc vibrant.
Cinquième symphonie, combat, affrontement.
L'homme est vaincu, brisé, par le fatal Destin.
Sixième symphonie, fraîcheur, liesse, allégresse.
Neuvième symphonie, plénitude, enthousiasme.
"L'Hymne à la Joie", radieux, fuse pour l'Avenir.
Beethoven conspue Vienne, et Vienne l'applaudit.
Beethoven injurie Vienne, et Vienne le vénère.
Beethoven exècre Vienne, et pourtant reste à Vienne.
Beethoven, courrier du cœur, billet doux, confidence
Mais saura-t-on jamais, dissimulée, cachée
Qui fut cette égérie, cette Élise inconnue?
Traquerons-nous un jour, sous la pudeur enfouis
Les tendres sentiments, orages passionnés
Les mystérieux amours, penchants inavouables
Qui sans peine ont dompté, ce colérique lion
Relation platonique, ou l'assouvissement
D'une liaison charnelle, au fond d'une taverne?
Beethoven frappé, Beethoven blessé, Beethoven aigri.
Le voici privé d'ouïe. Las, quelle infirmité
Peut aussi durement, toucher un musicien
L'atteindre en son orgueil, l'écraser, l'humilier?
Schwammerl, petit champignon, laid, myope, obèse
Débauché, délabré, syphilitique, ivrogne.
Le gnome repoussé, par la Belle Meunière
Se console au comptoir, des tripots enfumés.
Douleur, intense douleur, prégnante douleur
Que les quatuors et lieds, amèrement expriment.
Währing, marbre écaillé, chrysanthèmes fanés
Deux tombes contiguës, qu'ombragent les cyprès.
Franz Schubert incompris, de Vienne indifférente
Dans la tombe rejoint, Beethoven qui l'ignora.
*
L'orchestre, ensemble uni, hiérarchie naturelle
Produit, résultat, fruit, de vingt générations
Mille essais, mille tests, mille tâtonnements
De l'organologie, concevant, inventant.
Concert, moment d'exception, fusion, communion
Synthèse indissoluble, indissociable accord
Du subtil interprète, et de la partition
Mais le public, seul juge, inflexible, intraitable
Délivrant à l'issue, l'imparable verdict
Des sifflements rageurs, des applaudissements
Détermine le four, ou bien l'apothéose.
Les pupitres sont prêts, chaque instrument réglé
Puis chacun se concentre, impassible et figé.
S'étouffant, s'atténuant, dans l'ombre s'évanouissent
Derniers chuchotements, derniers toussotements.
L'on sent une tension, poignante et saisissante.
Pas un bruit dans la salle, un absolu silence.
Recueillement, solennité - Le chef attend.
C'est l'instant pathétique, instant de vérité.
C'est alors que s'élève, un chœur de chanterelles
Comme le bruissement, d'un chêne sous la brise
Le soupir aérien, d'un ange qui s'éveille.
Dans la fosse orchestrale, ainsi qu'un noir aven
Le célesta magique, égrène son mélisme
Pareil au chatoiement, d'argentines pépites.
Puis c'est le crescendo. Le voici lentement
Qui par degrés s'élève, augmente sa puissance.
Chaque registre alors, à son tour entre en scène
Les cordes et les bois, cuivres et percussions.
Le trombone surgit, de sa grondante voix
Le trombone profond, tonnant, tonitruant
Tel un rugissement, de fauve formidable.
C'est un cyclone, un typhon, c'est une tornade.
C'est un flot déchaîné, qui prend l'âme et l'emporte.
Dans la mêlée furieuse, où tout jaillit, se fond
Le piccolo strident, en hurlant s' égosille.
De son éclat aigu, la trompette perçante
Jette au-dessus du gouffre, une interjection vive.
La bucolique flûte, insinue sa voix suave
Tandis que le hautbois, gémit de sa voix tendre.
Le basson nasillard, dans l'ombre submergé
De sa funèbre plainte, épanche le son triste.
S'éveillant du fond noir, où sommeille l'instinct
La timbale amplifie, son grondement sinistre
Pulvérisé d'un coup, par l'explosion brutale
Des cymbales jetant, leurs étincellements.
Puis soudain tout s'écroule, et tout s'anéantit
Se résorbe et s'éteint, dans la résolution.
L'âme abattue, vaincue, s'afflige et s'apitoie.
Symphonie Fantastique - Rêveries et Passions
Le Bal et sa valse - Révélation, coup de foudre.
Scène aux Champs. Désir, désespoir, apaisement.
Puis la Marche au Supplice, et la Nuit de Sabbat.
L'enjôleuse beauté, dans les rets de son charme
Filtrant le poison lent, d'un amour impossible
Subjugue le dandy, l'étouffe et le détruit.
*
De Naple une marée, déferle sur l'Europe
Prodiguant ses divas, castrats, sopranos, ténors.
L'opéra, genre étrange et bâtard, singulier
Genre absurde et sublime, attrayant, fascinant
Draine du Sud au Nord, les foules enthousiastes
Sur les scènes répand, le retentissant flot
Du bel canto, des arias, des récitatifs
Dans son clinquant décor, de poulies, d'accessoires
Châteaux, diablotins et napés, flots et bateaux.
L'effrontée cavatine, impudique s'étend.
L'on s'égaie, l'on s'ébroue, dans le fond des baignoires.
L'on donne rendez-vous, l'on boit, mange ou lutine.
Mais, surgissant, Wagner, balaie de son génie
Ce déliquescent reste, où l'opéra s'enlise.
Verdi le surpassant, reconstruit l'édifice.
*
Quel instrument nouveau, pâlirait le triomphe
Du victorieux violon, qu'assemblent patiemment
Les minutieux luthiers, dans la vieille Crémone
Les Stradivari, les Amati, Guarneri?
Mais voici le piano, soprano, ténor, basse
Dont les multiples voix, simulent un orchestre.
Le poussif avatar, du clavecin grinçant
Timidement s'avance, au devant de la scène
Puis au fil des concerts, lentement s'enrichit.
Le voici dominant, le voici reléguant
Ses concurrents vaincus, par son omniprésence.
Voici les serviteurs, du prince consacré
Dreyschock et Tausig, Thalberg, d'Albert, Kullak, Liszt.
Liszt, c'est le conquérant, le tapageur soliste
Qui soumet à son art, le prodigieux clavier.
Liszt, c'est le souvenir, de la Hongrie lointaine
Le "Carnaval de Pest" "Rhapsodies" "Mazeppa"
Chopin, génie sarmate, imprégné par le zal
Chopin, l'esthète pur, que la Grâce éleva
C'est l'artiste exigeant, l'aristocrate pur
C'est l'ange vulnérable, aux ailes prismatiques.
Le délicat poète, à l'âme nostalgique
Sous la vision d'armées, délivrant la Pologne
Meurt dans la consomption, d'une lente agonie.
Puis voici Scharwenka. C'est le roi des pianistes
Qu'admire et qu'applaudit, la princesse de Wied.
Gottschalk, exubérant, à l'ombre des palmiers
Présente son concert, aux quarante pianos.
Changement de cap, tournant, l'Art s'est transformé.
De l'Est, du Nord et du Sud, l'Europe se révolte
Désavoue l'esthétique, italo-germanique.
Falla, voici l'Andalousie, chaleur torride.
Le bouillant Albeniz, évoque Albaïcin.
Ménestrel renaissant, d'un château médiéval
Rodrigo, cet aveugle, offre une évocation
Vibrante et colorée, palpable et chatoyante
"Seguidillas" "Aranjuez" "Torre Bermeja"
Flamboyante, ardente Espagne, âpre, Espagne, Espagne...
La Norvège, Halvorsen, fjords enneigés, abrupts
Norvège, ô Norvège, ô blancheur gelée, Norvège
Monotonie, tristesse, indicible, ineffable.
Nostalgie, nostalgie, songe ininterrompu.
Grieg, voici "Peer Gynt" Ingrid, Solveig, la vieille Ase
La "Danse d'Anitra", le "Roi de la Montagne".
"Finlandia" "Finlandia" Sibelius, nouveau skalde
Qui ressuscite en sons, l'ancien Kalevala
Kullervo, Tapiola, Tuonela, Pojhola.
Sibelius, mouvement figé, temps pétrifié
Comme l'eau des glaciers, que l'embâcle retient.
La musique paraît, s'engloutir dans la mort.
Vitesse, alacrité, des sudiques régions
Vers le septentrion, dans l'arythmie s'étirent.
La radieuse gaieté, devient mélancolie.
"Ma Vlast" "Vysehrad" "Vltasta" "Sarka"... Smetana.
La Bohème affranchie, renaît, revit, s'affirme.
Dvorak, le Nouveau Monde, immense apothéose
N'est-ce une suggestion, de l'Ancien Continent?
Liang Shan-po, Tchou Ying-taï, les Papillons, la Chine
S'éveille incomparable, en ces pages sublimes.
Rimsky, le magicien, fait surgir de l'orchestre
Palais maure et génies, merveilles et miracles
Bylines oubliées, de l'ancienne Russie
Kiteje, Snegourotchka, Tsar Saltan, Sadko.
Souvenir d'un lieu cher - Ce digne professeur
Tout le jour étudiant, en sa datcha fermée
Veut ici préserver, totale intimité.
Sa porte n'est ouverte, à quiconque, à toute heure.
Quelle réalité, pourrait ainsi masquer
L'honorabilité, de la stricte façade?
Pénétrons cependant, en cette maison vide
Car l'ancien habitant, n'est plus de notre monde.
Le cœur de la Russie, ne bat-il en ces murs
Plus que dans le palais, de Tsarkoïe Sélo
Plus que dans la merveille, érigée par Ivan?
Souvenir d'un
lieu cher - Dans la pièce un piano
Vitrine et rayons, armoire et bureau, couronnes
"De notre admiration, de notre adoration
Reçois le témoignage, ô toi, grand camarade"
Rubans, photos jaunies, Vladimir, Nicolaï.
Dédicace "Notre dieu, nous t'aimons plus que tout"
Serguéi Ivanovitch, Anton Stepanovitch
Bien sûr Maximovitch, Anton Grigorievitch
Bien sûr, bien sûr, Ivanovna, bien sûr Alexander.
Là, Konstantinovitch, Alexeï, Natalia
Modya, Modya, l'image aimée, honteuse image.
Lettre sur le bureau "Nadejda, ma très chère..."
Souvenir d'un échec, d'un amour dérisoire.
Sans doute la dernière, ultime confession.
Las, vieux sentimental. Pauvre amant, confident.
Souvenir d'un lieu cher - Fouillis, bibliothèque.
Partitions, concertos, Dumka, Feuillet d'album
Nocturne et Polka, Rêverie, fantaisie, valses...
Voyons, scrutons, analysons, diagnostiquons.
Pathologie, nervosisme, hyperesthésie
Sensibilité, maladive, exacerbée.
Romantisme attardé, passéisme affecté
Pur conventionnalisme, et pur académisme.
Flagellation, contrition, remords, le cœur saigne.
Le voici devant nous, indécent, dénudé
"Vieux pleurnichard. Théâtralité, mièvrerie
Que voulez-vous tirer, de ce fatras infâme?
Cette grandiloquence, à notre époque, enfin!
Constatez, comprenez, vous plaisantez j'espère"
Souvenir d'un lieu cher - Dehors, dans le jardin
Statue, plaque gravée. Le créateur veut-il
Fournir un testament, défendre une esthétique
De son art contesté, devenir l'exégète?
"J'écris de la musique, afin qu'elle console"
Souvenir d'un lieu cher - Les années ont passé.
Voici que rôde une ombre, à la tombée du jour.
Que vient faire en ce lieu, ce dandy moscovite
Chez le vieux professeur, maintenant respecté?
Pourquoi voit-on souvent, ce jeune aristocrate?
Rumeurs, interrogations, ragots, allusions.
Réunions de famille. Éviter le scandale
Nous devons à tout prix, éviter le scandale.
«Finissons, vous n'avez, pas d'autre solution.
Vous avez bien compris. nous attendons» Vieux lâche.
*
Lors voici qu'apparaît, de Saint-Germain-en-Laye
Debussy l'anarchiste, aristocrate fier
Qui dépense à tout-va, l'argent qu'il n'a gagné.
C'est le gourmet exquis, se délectant de sons
L'esthète raffiné, le compositeur peintre
N'écoutant pour créer, ses musicaux tableaux
Que le vent dans les rocs, le roulement des flots
Que l'écho d'une cloche, à travers la feuillée.
Sir Granville Bantock, le noble distingué
Le subtil inventeur, d'inouïes sonorités
Seul parcourt les Highlands, pour trouver l'Arcadie
Tandis que Ravel, froid, guindé, cruel, cynique
Finit par s'enliser, dans la stérilité.
Mais voici le creuset, où sans discontinuer
Bouillonne le génie, résumant le grand siècle.
Saint-Saëns, curieux Protée, changeant, énigmatique
L'esprit indépendant, frondeur et percutant
Qui bafoue tradition, purisme, académisme
Le polémiste ardent, qui heurte et scandalise
Puise à tous les courants, à tous les mouvements.
Ne pourra-t-on jamais, décrypter sa nature
Déchiffrer cet esprit, cet insondable sphinx?
N'est-il en même temps, français, russe, espagnol?
Troisième symphonie, gâchis, chaos sublime.
*
Le "Sacre du Printemps" Sifflets, tohu-bohu.
L'audacieux créateur, le hâbleur prétentieux
Qui marche sur les pieds, des élégantes dames
S'enferme dans l'étau, de ses contradictions.
Mais voici que s'avance, un prophète nouveau
«L'ancien art a vécu, place à l'art du futur.
Schöenberg, Webern et Berg, sont les nouveaux génies.
Le dodécaphonisme, est seule vérité
Le sérialisme est norme, et la seule esthétique»
Battage médiatique, auditions, recensions.
Le public ne répond, que par l'indifférence.
La théorie s'impose, au détriment de l'âme.
Voici le modernisme, exécré, détesté
Qui survit de scandale, à défaut de succès
Vit sous la perfusion, de subventions copieuses
Par la cooptation, le jugement des pairs.
La tutelle étatique, artificiel étai
Faussement lui procure, illusion d'exister.
Le commentaire abstrus, l'exégèse ampoulée
S'étalent sans mesure, intimidant, pédant
Pour compenser le vide, et l'absence de sens.
La demoiselle âgée, poursuit le dernier train
Loue fort Stockhausen, Henry, Messiaen, Nono
Cependant en cachette, écoute Scarlatti.
Né d'impulsion, d'émotion, de sensualité
L'art musical se meurt, de cérébralité.
*
La musicographie, n'est-ce un tissu d'erreurs
Factice construction, de l'idéologie
Que rectifie parfois, la musicologie?
Vivaldi sacrifié, par l'historiographie.
Bach, regrettable idole, à bout de bras portée.
Face à face voici, le présent, le passé
Pincherle rationnel, et Forkel sectateur.
Bach déjà reconnu, sans qu'il ne soit connu.
Bach enfin triomphant, devant les mélomanes
Grâce à la Toccata... par Kellner composée.
Bach le bon fonctionnaire, étroit et pointilleux
Bach, mirage trompeur, Bach artefact gratuit
Mythe préfabriqué, par l'intelligentsia
Plagiaire invétéré, des œuvres italiennes
Qui même en son pays, n'avait pu s'imposer.
Lui, si traditionnel, est promu novateur.
Le besogneux Cantor, devient le Dieu suprême.
La musique, insondable, immense phénomène
Comment peut-on jauger, cet océan sans fond
Mesurer, calibrer, cette mer sans rivage?
Puis comment distinguer, le bon grain de l'ivraie
Du précieux manuscrit, le douteux apocryphe
La falsification, de l'authenticité
L' originalité, de son imitation?
Comment n'être abusé, par le strass, les paillettes
N'être dupé, leurré, par la verroterie?
Comment exhumer, discerner, apercevoir
La merveille ignorée, sous la strate profonde
Le trésor inconnu, que la fange recouvre?
N'a-t-on pas relégué, dans l'ombre les génies
Que l'on a remplacés, par d'ennuyeux fantoches?
Bartok est encensé, Kodaly dénigré
Sait-on si le premier, dépasse le second?
Wagner fût-il fameux, sans le roi de Bavière?
Sgambati ne vaut-il, Mahler, Strauss, réunis?
Briccialdi vaut-il moins, que le divin Mozart?
N'eût-on pas relégué, Haydn, l'habile faquin
S'il n'avait tant puisé, dans Stamitz négligé?
Brahms vaut-il mieux que Raff, et Schumann que Littolf?
Plus que Prokofiev, Stravinsky, Roussel, Varèse
Kabalevsky n'a-t-il, mieux imprimé sa marque?
Cécile Chaminade, est-elle moins sublime
Que Berlioz ou Fauré, que Franck ou bien Duparc?
Vieuxtemps, Bottesini, Liu Shi-kun, Sarasate
N'ont-ils pas égalé, n'ont-ils pas dépassé
Mendelssohn, Haendel, Bruckner, Schubert, Telemann?
Que de grands oubliés, quand si peu sont élus.
Que d'approximations, que d'erreurs, d'injustices.
La musique, insondable, immense phénomène
Connaîtrons-nous jamais, sa grandeur, son ampleur?
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007
ROCK STARS
Cheveux teints d'acrylique, et de mercurochrome
Des métèques poilus, braillent dans un micro.
Sur la scène autour d'eux, pacotille et strass, flashs
Déclenchent l'hystérie, des fans hypnotisés.
Thalie, version moderne, exulte et se trémousse
Gesticulant, hurlant, gueulant, s'égosillant.
Ne s'agirait-il pas, de macaques dressés
Que présente au public, un numéro de cirque?
Décibels garantis, record pulvérisé.
N'est-ce une mascarade, un hilarant concert
De poëles défoncées, casseroles percées
Que percutent cuillers, batteurs pour omelette?
La guitare évoquant, les chaudes nuits d'Espagne
Quand montent les senteurs, de myrte et d'orangers
Sur les bords du Génil, ou du Guadalquivil
Se transforme, électrique, en instrument couinant.
Qu'ont-ils à partager? Que veulent-ils nous dire?
Négation, rébellion, refus, protestation
Contre l'Art et le Beau, la Civilisation?
Désir, apologie, glorification, culte
De violence gratuite, et laideur inutile
Consacrant l'anarchie, la destruction, la Mort?
Liturgie satanique, ou messe maléfique?
Ne faudrait-il un Freud, pour les analyser?
Le mélomane fuit, ces déments pitoyables
Mais le cynique esprit, les contemplant, ravi
Jouit au second degré, de leur humiliation.
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007
LE TRIOMPHE DE LA SCIENCE
LE TRIOMPHE DE LA SCIENCE MODERNE
Depuis qu'un jour naquit, l'humaine société
Les César, les Bismarck, les rois, les empereurs
Sous leurs diktats forgeaient, le futur des nations
Décidaient le destin, des peuples résignés
Mais voici qu'aujourd'hui, le sceptre du pouvoir
Dans leur tremblante main, vacille et s'amenuise
Car de nouveaux héros, au firmament se lèvent.
Triomphe du savant, de l'expert scientifique
Sur l'homme politique, et sur le gestionnaire.
Celui qu'on reléguait, au rôle obscur, sans gloire
Transforme brusquement, l'histoire universelle.
Puis le monde évoluant, vers la technicité
Mobilise, organise, en un vaste réseau
Les universités, et les ressources grises
Diplômes et brevets, cursus et parutions.
L'inassouvie passion, du génial inventeur
Bricolant, solitaire, au fond de son hangar
Se trouve remplacée, dans un laboratoire
Par le commun labeur, des chercheurs anonymes.
Voici que la grande œuvre, apparaît, lumineuse.
*
Un homme se repose, à l'ombre en un verger.
Mais voilà par hasard, qu'une pomme insolente
Malencontreusement, lui tombe sur le crâne.
«Tiens, pourquoi donc ce fruit, n'est-il aux cieux monté?»
Dieu, ce propos n'est-il, divagation de fou?
Newton révèle au monde, interdit, ahuri
L'évidence cachée, qui gouverne les sphères.
Pourquoi d'un profond puits, l'eau ne peut se pomper?
C'est ainsi car Nature, abomine le vide
S'expriment sentencieux, les sages Florentins.
Pascal vient et résout, l'irritante question
Que Torricelli pose, observant le mercure.
Pavie. Que fait cet homme, en son morne atelier?
L'on dirait qu'il empile, ensemble des rondelles
Cuivre et zinc, puis carton, détrempé dans l'acide.
Possède-t-il raison? Pourquoi perd-il son temps
Dans cette occupation, vaine, oiseuse, inutile?
N'est-il pas un maniaque, à l'esprit dérangé?
Pourtant voici que naît, le courant continu.
C'est ainsi que Volta, vient d'inventer la pile.
New-York, la nuit profonde, en ce quartier choisi.
Lorsqu'Edison rabat, le grand commutateur
Soudain, magie, splendeur, tout luit, tout s'illumine.
Fiat Lux, désormais l'Homme, au Créateur s'égale.
Cette énergie se nomme, électricité, fée
Sylphide éblouissante, elfe éclatant, radieux.
C'est elle qui transforme en clarté les ténèbres
C'est elle qui transmet, la force polymorphe.
Puis Coulomb, Guericke, Micholson et Carlisle
Parviennent à dompter, ce fluide énigmatique.
Bientôt, sur la campagne, à travers les vallées
De poteaux en poteaux, pylônes en pylônes
De relais
en relais, par ses transformateurs
La voilà connectant, bourgades et villages.
Les colosses de fer, aux épaules trapues
Soutiennent de leurs bras, les fils d'acier portant
La précieuse énergie, de foyer en foyer.
Cette énorme puissance, éclairant des cités
Mouvant grues et tramways, entraînant des moteurs
C'est un infime grain, qui peut la déployer.
Mais comment déceler, ce médium impalpable?
Milikan, repoussant, d'huileuses gouttelettes
Finit par débusquer, le fugace électron.
Le voici capturé, mesuré, soupesé.
Plus subtiles encor, les ondes fluctuantes.
Maxwell, Herz, Marconi, détectent l'invisible.
Transmissions, trains de signaux, télégraphie. Morse
Parvient à recréer, un alphabet sonore.
Diapason, conducteur, électro-aimant. Bell
Devient le promoteur, du premier téléphone.
Bientôt milliers de voix, transitent dans les fils.
D'Amérique on entend, le cousin d'autrefois
Que jamais de sa vie, l'on ne rencontrera.
Puis naît le gramophone, au timbre nasillard.
Sans nul instrumentiste, un violon retentit
Sans gosier une voix, surgit d'un haut-parleur
Sans la moindre chorale, un orphéon résonne.
Comment d'une lamelle, agie par le courant
L'on peut ainsi produire, une conversation?
TSF, émetteur, comment cette influence
Peut-elle traverser, les murs d'une maison?
Plus encor, plus encor, pour maîtriser les ondes
Les capricieux photons, sont guidés, mis en phase.
Le pinceau du laser, cohérente lumière
Crée les virtuels objets, d'un monde imaginaire.
Bientôt comme le son, l'image est transportée
Car voici l'ionoscope, et la télévision.
Vladimir Zworykin, réalise l'écran.
Pour le bien, pour le mal, en tout point sur la Terre
L'on peut voir et comprendre, entendre et comparer
De Varsovie, Moscou, jusqu'à Vladivostok
De Perth, Lima, Berlin, jusqu'à Philadelphie.
Radioactivité, Pierre et Marie Curie.
Dans un fruste appentis, la pointe de la science
L'avenir des nations, l'équilibre du monde.
Röntgen, manipulant, cathodiques rayons
Découvre stupéfait, les os de ses phalanges.
Particules alpha, rayons bêta, gamma.
La désintégration, produit les nucléons.
Rutherford, le noyau, débusqué, disséqué.
L'uranium, or nouveau, de l'âge scientifique.
Mais voici qu'apparaît, mage des temps modernes
Fermi, père, accoucheur, d'un enfant monstrueux
Boule énorme enrobant, la fissile matière.
Le graphite est le frein, le cadmium est la digue
Contenant l'émission, des sauvages neutrons.
Pour sonder en son for, l'antre de la matière
L'on construit sous le sol, des anneaux gigantesques
Cyclotrons, synchrotrons, puis synchrophosotrons.
Les protons sont lancés, dans l'immense tunnel
Dirigés, maîtrisés, par les champs magnétiques.
Les voici projetés, contre leur cible inerte.
Collision formidable, effrayante explosion.
La chambre de Wilson, trahit les particules.
C'est ainsi qu'apparaît, la faune ésotérique
D'entités inconnues, mourant aussitôt nées
Hadrons, leptons, positons, mésons, neutrinos.
L'on observe, agrandies, leurs pirouettes fantasques.
Voici l'antimatière, énigmatique, inverse
Du visible univers, dans lequel nous baignons.
«Tout n'est-il pas rayon?» s'exclame Louis de Broglie.
«Forme corpusculaire, ou forme ondulatoire?»
Le Réel n'est-il pas, objet mathématique?
Ne peut-on le réduire, à la Corde, à l'Anneau?
L'espace et la durée, deviennent paramètres.
Le phénomène est Loi, théorique abstraction.
Schrödinger, triomphant, émet le nouveau dogme.
«La probabilité, soumet les électrons.
L'incertaine présence, est un diffus nuage.
L'on ne peut mesurer, vitesse et position»
«Newton a tout prévu, la Physique est finie»
Clamaient depuis Kepler, mécaniciens classiques
Mais il faut déchanter, revoir les paradigmes.
Voici que Michelson, tente de mesurer
Dans toutes directions, la marche des rayons.
Catastrophe impensable, incroyable désastre.
L'éther n'existe pas. Rien ne vibre au cosmos.
Mais comment dans le vide, une onde se propage?
Mais comment accepter, cette contradiction?
Nous devons tout revoir, la Physique s'écroule.
Si Galilée pouvait, revenir en ce monde
La stupeur saisirait, son esprit incrédule.
C'est alors que s'avance, un prodigieux cerveau
«L'Existence est régie, par les quatre constantes.
J'ai trouvé le sésame, E égale mc deux.
S'interconvertissant, l'Énergie, la Matière
Sont unique entité, seule réalité.
Le Temps n'est qu'illusion, dont se joue la vitesse
La relativité, gouverne l'univers»
La relativité, la théorie quantique
Niels Bohr, Einstein, choc, duel, bataille d'arguments
De fictive expérience, et calcul théorique.
«Vous ne pouvez lever, l'indétermination.
Comment un chat peut-il, être mort et vivant?
Niant causalité, vous rejetez la science»
Langevin courageux, hors des lignes s'engage
«Concevons deux jumeaux, qui donc ont le même âge.
L'un demeure immobile, en restant sur la Terre
Pendant que l'autre au loin, visite le cosmos.
Lorsqu'ils seront tous deux, à nouveau réunis.
L'on ne pourra savoir, lequel sera plus vieux»
Tandis que l'on spécule, et que l'on s'interroge
Dans l'ombre se prépare, une révolution.
Germanium, silicium, les semi-conducteurs
D'un coup sont projetés, sur la scène historique.
Par la photographie, que l'on miniaturise
L'on parvient à graver, le schéma des circuits.
Jonction PN, voici, le transistor, la diode
Se fermant et s'ouvrant, comptant les impulsions.
Porte logique, amplificateur, dénombreur.
Le courant en passant, dans la mémoire active
Par le signal binaire, à chaque bit inscrit
Les deux nombres permis, par l'algèbre de Boole
Zéro, zéro, puis un, puis encor un, zéro...
Voici la star nouvelle, oracle du futur
Le premier computer, le prodigieux ENIAC
Masse énorme occupant, un étage d'immeuble.
Mais voilà détrôné, le vénérable ancêtre.
Le voici devenu, près d'une calculette
Se logeant dans le creux, d'une enfantine main
Le mammouth obsolète, épais et ridicule.
Plus encor performants, et plus microscopiques
Les microprocesseurs, deviennent surpuissants
La mémoire évolue, de clusters en clusters
Disques durs, vingt mégas, cent mégas, cent gigas
Disquette et CD, DVD, clés USB.
Puis les programmateurs, puissants hiérogrammates
Gravent magiquement, leurs signes sibyllins
Cobold, Visual Basic, HTML, C Plus.
Viennent les progiciels, aux multiples fonctions
Le traitement du son, la retouche d'images.
Déjà le DOS n'est plus, Windows sort de ses limbes.
La bataille du soft, fait rage et s'envenime
Le conflit des formats, des standards et langages
Par contrats abusifs, perverses protections.
Gimp contre Photoshop, Word contre Openoffice.
Le nain Linux contraint, le géant Microsoft.
Windows, l'usine à gaz, archaïque, obsolète
Que guettent les virus, conçus par les hackers.
Windows raillé, nargué, Windows haï, honni
Lors qu'outsider, Apple, demeure en embuscade
Sur le marché jetant, son dernier MacOS.
Bill Gates essuie procès, pour déloyal commerce.
L'éternel étudiant, qu'admirait la jeunesse
Devient le millionnaire, indélicat, jaloux.
Maintenant le voici, vilipendé, vomi.
L'homme hier était gai, cordial et sympathique.
Voici qu'un amer pli, se dessine en son front.
Son visage est creusé, par la tenace lutte
Son regard endurci, par les années d'épreuves.
Cependant l'Internet, filant son réseau dense
Réunit les humains, en fraternelle entente.
Puis, d'abord minuscule, une étoile nouvelle
Par ses milliards de liens, de pages indexées
Blogs, pdf et portails, sites et fichiers
Gif, jpeg, png, news, pop-up, topics, chats
Wikis, podcasts, maps, vidéos, forums, widgets...
Monte comme un soleil, à l'horizon du net.
Google, irrésistible, énorme, éblouissant
Qui pâlit de ses feux, l'ancienne informatique.
Le courrier laborieux, devient courriel aisé.
La paperasserie, fastidieuse, indigeste
Qui jadis oppressait, le citoyen soumis
Finit par desserrer, son étreinte abusive.
La pensée libérée, se dématérialise.
Tout cela serait-il, sans les mathématiques
Le conceptuel outil, la truelle virtuelle
Qui permet de bâtir, la cathédrale Science?
Poursuivant les travaux, des antiques savants
Descarte ajoute un signe, à la naissante algèbre.
Leibniz entrevoit, l'infiniment petit.
Calcul différentiel, et trigonométrie
Sinus et cosinus, logarithme, exponentielle
Probabilités, courbe de Gauss, loi normale.
Translation, rotationnel, produit vectoriel...
Chaque opération forge, un nouvel instrument.
Lentement se construit, l'édifice logique.
Lobatchevsky, Rieman, désavouant Euclide
Créent leur géométrie, bizarre, inattendue.
Galois, Kronecker, Jordan, théorie des Groupes
Théorie du chaos, Lorenz abasourdi.
Le papillon pourrait, déclencher un cyclone.
Mandelbrot introduit, l'univers des fractales.
Complexité, hasard, Thom, Ilya Prigogine
S'affrontent sans l'espoir, de réconciliation.
«Rien n'est déterminé» «Dieu ne joue pas aux dés»
La connaissance abdique, et la raison renonce.
L'essai de connaissance, étayé par le Nombre
S'évanouit dans le vague, et l'indéterminé.
*
Pendant que la Physique, établit sa puissance
Pendant qu'elle divague, incertaine et précaire
Sa compagne effacée, discrètement s'impose
Matérielle et terrienne, efficace et pratique
L'inquiétante Chimie, satanique sorcière
Créant le défoliant, aussi bien que l'engrais.
De son tube elle extrait, démoniaques produits
Comme le magicien, d'un chapeau son lapin.
Le mystique alchimiste, intuitif, disparaît
Car voici Lavoisier, qu'anime la rigueur.
«Dans tout corps enfermé, se trouve un phlogistique.
Le métal s'alourdit, en allégeant le gaz
Rien ne se crée, pourtant, rien non plus ne se perd»
Querelle, atome, équivalent? Quelle hypothèse
Pourra trancher le nœud, de la problématique?
Brillant et méthodique, efficace et précis
Canizarro triomphe, humilie Berthelot.
Mole et stockiométrie, nombre
d'Avogadro
Tout s'éclaircit enfin, tout devient lumineux.
Les atomes se lient, se délient, s'éparpillent
Par liaison covalente, unique ou bien multiple
CH4, H2O, KMnO4, Mg
C6H12O6, HCl, HCN...
Chlorate de zinc, soude, acide sulfurique
Cyclohexane, éthanol, phosphore, éthylène...
Mendeléïev construit, sa classification.
Voici les éléments, non-métaux et métaux
Néon, sodium, fluor, fer, carbone, azote, iode...
La réaction chimique, est bientôt maîtrisée.
Henri le Chatelier, décrit les équilibres.
L'analyste repousse, au rang des antiquailles
Les vieux indicateurs, aux changeantes couleurs.
Bleu de Bromothymol, et Rouge de Crésol
Jaune d'alizarine, et phénolphtaléine
Se trouvent remplacés, par un seul Phmètre.
Béchers, erlenmeyers, fioles sont relégués.
La pipette a rejoint, la cornue folklorique.
Spectrographie de raie, spectrographie Raman
Révèlent groupements, des chimiques fonctions.
RMN, RPR, indiquent radicaux.
Désirant dépasser, la prodigue Nature
Le chimiste conçoit, de nouveaux composés.
Le pétrole est craqué, distillé, séparé.
La raffinerie dresse, au milieu des campagnes
Les cylindriques tours, de son architecture.
La synthèse produit, les macromolécules
Polyacétylène, et résine époxyde
Le textile acrylique, habille les humains.
Rhovyl, nylon, crylor, concurrencent cotons.
Comme d'un réservoir, inépuisable, immense
La corne d'abondance, épanche ses trésors
Médicaments, parfums, additifs, cosmétiques
Gélifiants, antioxydants, épaississants
Tensioactifs, alcalis, savons, fullarènes
Solvants, liants, détachants, ciments, zéolithes
Vernis, édulcorants, colorants et teintures...
*
L'être vivant, énigme, impossible à résoudre.
Comment sont apparus, les vers sur un cadavre?
Par la putréfaction, le ciron s'élabore.
Création de novo, qui naît spontanément?
Germes préexistants, que l'œil n'a discernés?
Devant l'Académie, sceptique et réfractaire
Le rigoureux Pasteur, démonte une croyance.
Que fait cet animal, pourvu d'un long flagelle
Dans la semence d'homme, ainsi qu'un parasite
S'interroge étonné, l'ignorant biologiste?
L'on comprend la fonction, du spermatozoïde.
Que fait ce moine à Brno, dans ses rangées de pois?
L'homme en les écossant, observe leur couleur.
Pourquoi certains sont-ils, verts et les autres jaunes?
Pourquoi la proportion, de trois quarts et d'un quart?
Le phénotype est-il, reflet du génotype?
La F1, la F2, croisement en retour
Parentaux, recombinés, récessivité
Mendel vient d'éclairer, l'hérédité confuse.
Loi de la pammixie, de la ségrégation.
Vient Morgan découvrant, le support des allèles
Distinguant les marqueurs, au long du chromosome.
La drosophile sert, de cobaye au savant
Mutations curly, cinnabar, white, ebony...
Le secret de la vie, tapi dans le génome.
Watson, Crick, éblouis, décryptent l'ADN
Mais voici le cistron, qui remplace le gène
Suite d'introns, d'exons, que l'opéron commande.
Jacob, Monod, pionniers, découvrent la synthèse
Qui s'élabore au sein, du gel hyaloplasmique
Triplet, codon, messager, puis la migration
L'ARN de transfert, s'accroche et se décroche.
Voici la protéine, édifiée lentement.
Pour les Galapagos, le Beagle appareille.
Sur le pont du bateau, l'on voit un jeune Anglais
Réfléchi, pondéré, songeur, observateur.
Fût-il plus grand savant, depuis l'Antiquité?
Sans jamais affirmer, prudent il s'interroge
«Pourquoi tous ces pinsons, ne sont-ils identiques?
Certains ont un gros bec, pour casser une graine
D'autres ont un bec fin, pour saisir un insecte.
Pourquoi n'auraient-ils pas, un ancêtre commun?»
L'Évolution, Darwin. Le néo-darwinisme.
Sélection, mutation, produisent les espèces.
Rien ne peut infléchir, l'aveugle variation.
Le hasard influe seul, sur toute spéciation.
Le soma, le germen, sont unités sans lien.
Ni la finalité, la téléologie
Ne sont explication, des modifications.
Pauvre Lamarck pensant, que la girafe put
Voir son cou s'allonger, à force de le tendre.
L'Évolution, plus vaste, immense conception
Théorie lumineuse, audacieuse, admirable
Magistrale hypothèse, intégrant le savoir
Plus grandiose aventure, associant tant d'acteurs
Plus formidable essai, de reconstitution
Que put réaliser, l'intelligence humaine
Plus ambitieux projet, plus vaste construction
Mobilisant l'apport, multidisciplinaire
Géomorphologie, paléontologie
Cosmologie, systématique, atomistique
Stratigraphie, cristallographie, tectonique
Biochimie, zoologie, palynologie
Combinant induction, logique et déduction
Méthode synthétique, analytique approche
L'Évolution, plus vaste, immense conclusion
Plus gigantesque effort, plus étendu labeur
Que jamais entreprit, une communauté
Le raccourci hardi, résumant, décrivant
Quatre milliards d'années, sur toutes biocénoses
Du Pangée primitif, aux continents actuels.
Pour imposer le dogme, établir sa prégnance
Gould, le prédicateur, dénonce pharisiens
Poursuivant, confondant, cliques de faux docteurs.
Mais voici le scandale, égratignant l'idole.
Phalène du bouleau, preuve ou supercherie?
Kettlewell imposteur, photographies truquées.
Darwin est contesté, par l'odieux Kimura.
Darwin, le demi-dieu, le mythique savant
Le grand Maître à penser, l'absolue référence
Pourrait-il vaciller, tomber du piédestal
Patiemment édifié, par tant de biologistes?
Les ingrats fils renient, la parole du Père
La sainte Vérité, qu'énonça leur prophète.
Comment cet Agrostis, put à chaque pylône
S'adapter aussi vite, aux surconcentrations
Du zinc accumulé, par le nocif enduit?
Comment ces bactéries, de glucose privées
Peuvent en quelques jours, se nourrir de lactose.
Le caractère acquis, voici que resurgit
La théorie honnie. Hantise et cauchemar.
«Lyssenko, Lyssenko. Trahison, trahison»
«Vous nous avez trompés, vous nous avez bernés.
La survie des plus forts, n'est que tautologie»
L'Évolution blessée, par la contestation
Plonge dans l'insondable, et dans l'inexplicable.
*
Physique et Biologie, vont ensemble engendrer
Leur fille Médecine, exigeante, incertaine
Qui cependant grandit, se fortifie, s'affirme.
L'analyse établit, dosages et bilans
Sédimentation, transaminase, ionogramme.
La boîte de Pétri, devient anachronique.
L'identification, par la galerie-test
Remplace le support, de l'agar gélifié.
Mallasez et Thoma, sont aïeux d'un autre âge.
Comptages fastidieux, sur lames quadrillées
Sont lointain souvenir, de l'époque héroïque.
L'impédencémétrie, compte les hématies
Mieux qu'un laborantin, s'embrouillant dans les nombres.
Les germes sont bloqués, par les antibiotiques
La bronchite enrayée, par la pénicilline.
La quinine jugule, accès de paludisme.
Par la streptomycine, on vainc tuberculose
Tétanos et charbon, sont alors combattus
Par la vaccination, la sérothérapie.
L'aspirine évacue, la céphalée maudite.
L'analgésique endort, l'intenable souffrance.
L'anxyolique apaise, inquiétude, affliction.
La chirurgie répare, os, cornée, poumons, vaisseaux
Coud, raccorde tendon, peau, séreuse, adventice
Greffe doigt, main, pied, foie, moelle osseuse et cheveux.
Sur un cœur déficient, la valvule est changée.
Voici que l'on supplée, d'une dialyse un rein.
L'on transforme Gorgone, en charmante Psyché
Dont saillit le beau sein, rempli de silicone.
Le médecin vainqueur, peut surpasser la Vie.
Ne pourrait-il bientôt, comme fit Esculape
Dont se plaignit Pluton, désormais sans labeur
Pour nous rendre éternel, soumettre aussi la Mort?
*
La science incontestée, s'impose triomphante
Mais voici qu'apparaît, son visage occulté.
Les pollutions partout, dégradent la Nature.
L'Humanité se meurt, en ses propres déchets.
Dans l'impure atmosphère, envahie de fumées
Le soufre s'accumule, attaquant les muqueuses
Dégradant monuments, fragilisant les arbres.
La nappe phréatique, est chargée de nitrates.
L'eau du lac est troublée, par l'eutrophisation.
Le sac abandonné, dans les branches s'agrippe.
Mais comment dégrader, ces millions d'emballages?
Fierté du conducteur, la vive automobile
Qui filait, conquérante, au long des autoroutes
Devient la triste épave, encombrante et gênante.
Dans l'assiette un cocktail, de composés chimiques.
Le cyclamate est sucre, engendrant les tumeurs.
Ce bonbon rouge vif, qui présente au bambin
La couleur de la fraise, et le goût de la fraise
La forme de la fraise, et l'aspect de la fraise
Ne contient cependant, pas une once de fraise.
Le mets appétissant, le succulent breuvage
Sont létale potion, cancérigène agent
Plus que ciguë versée, par Locuste ou Borgia.
Déchets, haillons, tessons, bidons, pots, containers
La hideuse décharge, exhibe indécemment
Sa répugnante ordure, à l'odeur méphitique.
Le ruisseau pur, limpide, entre les rocs fluant
Devient rouge, imprégné, de chlorure et de cuivre.
Minamata, Japon, le dimétylmercure
Se transmet en suivant, la chaîne alimentaire.
Celui qui l'a produit, bientôt l'absorbe et meurt.
Dioxine à Seveso, foudroyante agonie.
Tous ces morts sacrifiés, n'ont aucune importance
Quand un holding puissant, conforte son profit.
Torrey-Canyon, Amoco Cadix, Erika
Blonds rivages se muent, en marais du Léthé.
L'immaculée mouette, en spectre noir se change.
Le sterne mazouté, bat de l'aile, impuissant
Puis s'écroule asphyxié, dans la visqueuse boue.
Le minuscule atome, inquiète les États.
Devant l'Homme se dresse, effroyable, effrayant
Le terrible danger, de l'hiver nucléaire.
Le surgénérateur, est
pour tous une aubaine
Mais comment retraiter, ces dangereux déchets?
Qu'importe, envoyons-les, vers les pays lointains.
Mais voici Tchernobyl, secouant les consciences.
La Terre est menacée, par les hydrocarbures.
Le carbone excessif, absorbe les rayons
Dilate l'océan, réchauffe l'atmosphère.
Le pôle s'amincit, et le Gulf Stream s'épuise.
Mais Ralph Nader se lève, accuse l'industrie.
Qu'est-il face à l'argent, des groupes financiers?
Minuscule avocat, devant les puissants trusts.
«Comment éliminer, ce gêneur malséant
Nous privant d'encaisser, toujours plus nos dollars?»
Cette nouvelle usine, embauche un ouvrier
L'idéal travailleur, qui jamais ne se plaint
Qui sans répit travaille, et jamais n'est payé.
Quand il est trop âgé, sans remords on le jette
Car nul cœur ne palpite, en son corps métallique.
Point il n'est syndiqué, point il ne se rebelle.
C'est ainsi qu'un robot, remplace un ouvrier
Mais qui pourra payer, le produit fabriqué?
Le progrès triomphant, engendre le marasme.
La course à l'armement, se nourrit de recherche
Rampes de lancement, fusées pour les ogives.
La prolifération, des armes stratégiques
Menace d'allumer, un conflit général.
Variole disparaît, mais apparaît sida.
L'encéphalopathie, se loge en nos cerveaux.
L'Humanité se noie, dans la cybernétique.
L'Internet en sa toile, emprisonne le Monde
Pieuvre tentaculaire, enserrant les humains.
Le courriel est pourriel, qu'injecte le spammer
Tandis qu'indiscrets blogs, répandent commérages.
Les jeunes sont drogués, par les jeux vidéos
Sans répit abreuvés, de sanglants téléfilms.
Le realityshow, confine au voyeurisme
Le pouvoir médical, soumet l'individu
La biodiversité, diminue, s'appauvrit
Car une seule espèce, effrontément prospère.
L'Homme désemparé, clairement ne sait plus
Si la Science est bienfait, ou bien calamité
Si l'avenir du Monde, est rêve ou cauchemar.
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007