LA SAGA DE L'UNIVERS
TOME 15 - LE RÉVEIL DE LA CHINE - LE CRÉPUSCULE DU FASCISME - SPLENDEUR ET MISÈRE DE L'AFRIQUE - LE RÈGNE DE L'AMÉRIQUE - MODERNE LIFE

SOMMAIRE

L'ÉVEIL DE L'EXTRÊME-ORIENT
LE SAMOURAÏ
LE PRÊTRE SHINTO
LE GRAND TIMONIER
SPLENDEUR ET MISÈRE DE L'AFRIQUE
LIVINGSTONE
SAARTJIE BAARTMAN
LE CRÉPUSCULE DU FASCISME
OMAHA BEACH
LE BUNKER
LE RÈGNE DE L'AMÉRIQUE
LA STATUE DE LA LIBERTÉ
TWIN TOWERS
MODERN LIFE
L'ACCIDENT
MYOPATHIE
BLUE JEANS
FESTIN MODERNE


La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007

L'ÉVEIL DE L'EXTRÊME-ORIENT

LE SAMOURAÏ

Kagi le samouraï, se promène insouciant.
Le jardin reposant, aux parfums capiteux
Rassérène son âme, attendrit son humeur.
Kagi le samouraï, aime les frondaisons.
D'un geste délicat, doucement il écarte
Palmes abandonnées, folioles épanouies.
Les terribles dragons, ornant son katana
Semblent inoffensifs, caressés mollement
Par le souple hamon, tel cheveu de geisha.
La pointe acuminée, de son wakizashi
Sans les meurtrir effleure, azalées, magnolias.
Kagi le samouraï, divague, indolemment.
D'un pas respectueux, il marche posément
Pour ne point abîmer, les fragiles parterres.
Les bambous creux, enfants, de la mousson féconde
Les hauts camphriers, fils, des rayons vivifiants
Sous leur ombre légère, endorment ses tourments.
L'orchidée magnifique, enchante son regard
Mais plus encor il aime, admirer, lumineuse
La fleur de cerisier, la seule parmi toutes
Qui prématurément, sur le sol agonise
Car le souffle vernal, avant sa fanaison
L'arrache de la branche, en sa jeunesse ardente.
Kagi le samouraï, aime la poésie.
Les haïkus charmants, reviennent à ses lèvres.
«Midi, soleil brillant, de l'or dans la feuillée
Minuit, lune luisant, l'argent dans la ramée»
«L'enfant tristement songe, au Paradis perdu»
«La mésange en pépiant, s'envole dans les cieux»
«La note d'une flûte, au lointain s'amenuise»
«Les kami te saluent, tapis dans les rochers»
Dans cet agreste lieu, que le printemps fleurit
Plantes et animaux, paraissent enivrés
De félicité, liberté, vitalité.
Kagi le samouraï, aime calme et quiétude.
L'esprit du zen l'inspire, et le Bouddha l'exalte.
Sa pacifique main, ne semble avoir manié
Que théière et cuiller, sous la sacrée pagode.
L'esthète raffiné, s'éveille en son esprit
Car il est bushi noble, amateur de Beauté.
Pourquoi ce clair matin, paraît-il si heureux?
Vécût-il dans sa vie, plus magnifique jour?
Le voici devenu, ronin privé de maître.
Son esprit est léger, il ne semble montrer
Souci du lendemain, ni crainte des épreuves.
Lassé de cheminer, dans les allées tranquilles
Voici qu'il se retire, en un sous-bois profond.
Rien ne semble frémir, au sein de la palmure.
Que fait-il en ce lieu, protégé des regards?

Devant les cerisiers, répandant leurs corolles
Kagi le samouraï, le ventre ouvert, s'effondre.

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007

LE PRÊTRE SHINTO

Gushi, prêtre shinto, maître d'Isé-Jingu
Contemplant son jardin, médite silencieux.

Parcelle de Nature, engendrée par l'Esprit
C'est l'idéal sanctuaire, interdit aux Impurs.
L'agriculteur impie, ne viole pas sa glèbe.
Point n'y peut séjourner, un boucher sanguinaire.
Les femmes en menstrues, ne peuvent l'entacher.
L'ignoble malfaiteur, ne saurait le souiller.
Le brutal bûcheron, n'y jette sa cognée.
L'on ne saurait y naître, et l'on n'y peut mourir.
Celui qui veut franchir, son portique sacré
Devra montrer une âme, innocente, ingénue.
Torii, portail virtuel, ouvert sur l'Infini
Torii, Porte Céleste, aux invisibles gonds.
C'est l'entrée bienheureuse, à l'Éternel Royaume.
Le ceignant, l'isolant, de tous côtés s'élèvent
Palissades et haies, en lattes d'azobé
Touffus buissons, halliers épais, fourrés, taillis
Clôture en claires-voies, et barrière ajourée.
Dans l'humide sous-bois, diminués, dulcifiés
Pénètrent les rayons, que les bambous tamisent.
Comme, le yang, le yin, s'unit ombre à lumière.
Ginckos, sugis, sterculiers, séphoras épais
Forment une retraite, où règnent les ténèbres.
Les nénuphars sont gués, pour les kamis légers
Mais l'homme au corps pesant, n'y poserait le pied
Sans risquer d'abîmer, ses membres dans la fange.
C'est l'éternel été, dans le jardin pérenne.
Persistant, s'effeuillant, à l'automnal retour
Le sapin noir, l'érable, évoquent tour à tour
L'intemporalité, la temporalité.
Pour guider le fidèle, à travers les parterres
S'érigent, suspendus, les déambulatoires
S'étendent sur le sol, pavages et dallages
Serpentent les allées, s'étagent les degrés
Tandis que sur le ru, s'élance tel une arche
Le délicat arceau, d'un pont en bois laqué.
L'on peut ainsi franchir, admirer, contempler
Grottes et galeries, passages et terrasses
Jetées sur pilotis, reposoirs, promenoirs.
L'on entend dialoguer, le feuillage avec l'eau
Bruissement, clapotis, bruissement, clapotis.
Le shishi odoshi, se remplit et se vide
Se remplit à nouveau, puis se vide à nouveau
Du Temps sans fin rythmant, la course monotone.
Le regard ébloui, dans ces magnificences
Plonge ou bien ricoche, erre au loin, se perd, s'enfile
Sur les rebords, murets, saillies, pignons, corniches
La succession des plans, d'écrans, d'évidements.
L'œil peut mieux caresser, que la sensuelle main.
La vue peut mieux saisir, qu'un préhensile doigt.
L'esprit mentalement, s'imprègne des fengshui.
L'ove ménage un cadre, invitant spectateurs
Pour mieux jouir d'un tableau, panorama lointain.
La courbe est ici reine, éclipsant lignes droites.
L'espace fragmenté, paraît illimité.
Déclivité légère, aplomb vertigineux
Se marient sans heurter, l'esthétique unité.
La nanification, réduit le paysage.
Tout semble miniature, et microcosme infime.
Le sable ratissé, devient houleuse mer.
L'arbre géant, immense, est devenu bonsaï.
Le roc se change en île, entourée par les vagues.
Le modeste caillou, se transforme en récif.
Le tertre est mont puissant, le fossé val profond.
La vasque est océan, le jet fuse en geyser.
Les cailloux sont dragons, tigrons, baleine ou moine.
Le végétal paraît, s'épanouir sans nul soin
Rien pourtant ne serait, sans la geisha zélée.
C'est elle qui maintient, le précaire équilibre
Qui soutient le rameau, qui retient le rhizome
Lustre de son plumeau, stolons, tiges et limbes
Désherbe de sa houe, plate-bande et massif.
N'est-ce Amaterasu, déesse du Soleil
Dont l'énergie vitale, irradie chaque plante?
Chaque parcelle ici, pour l'Homme est un symbole.
Pavillon de l'Espoir, Kiosque du Souvenir
Pagode Illuminée, du Triomphant Matin
Pagode Constellée, du Firmament Obscur.
Les toits superposés, tels un essaim d'oiseaux
Déploient au sein des nues, leurs ailes gigantesques
Pour s'évader là-bas, au pays d'Amanda.
Leur vaine tentative, incurve leur mitan
C'est pourquoi l'on peut voir, leurs silhouettes cintrées.
L'eau changeante simule, un destin de mortel
Dont la source est naissance, et le ruisseau l'enfance.
La fougueuse cascade, est son adolescence.
Le vaste bassin calme, est sa maturité.
L'étang croupissant, glauque, est sa vieillesse infirme.
Les fanaux lumineux, sont esprits accueillants.
Le vieux banc nous accorde, un moment de repos
Mais le chemin nous dit «Suis-moi sans plus attendre.
Le terrestre séjour, ne permet l'abandon»
Bien ardu nous paraît, le sentier des fléaux
Bien étroite la Voie, de la stricte Justice.
Le Coteau de l'Effort, nous semble interminable.
De vénéneuses baies, sont tendues vers nos bouches.
Nous les suçons gaiement, sans remords ni méfiance.
Dans la pelouse on voit, parfumées, élégantes
De ravissantes fleurs, que l'on ne peut cueillir.
Le dédale nous perd, en son réseau de sentes
Puis le gué périlleux, nous propose une épreuve.
Gardons-nous d'un faux pas, qui nous serait fatal.

Gushi, prêtre de Shinto, maître d'Isé-Jingu
Contemplant son jardin, médite silencieux.

Le sommet de l'extase, est-il résignation?
La perfection totale, est-elle imitation?
Pureté, pureté. Que peut représenter
Son incertaine essence, et vague quintessence?
N'est-ce le végétal, immobile, insensible?
N'est-ce le minéral, éternel, permanent?
L'animal n'est-il pas, ferment de la souillure?
Le Mal ne serait-il, mouvement, prédation
Le cycle perpétuel, de l'attaque et défense?
N'est-il pas désolant, odieux, intolérable
De voir ainsi chuter, au souffle des autans
L'immaculé pétale, au sein de l'excrément?
Pureté, Pureté, n'es-tu pas un tourment
Pour l'âme qui s'éprend, de Beauté, de Grandeur?
Comment peut-on survivre, en ce monde imparfait?
Comment peut-on chérir, le joug de l'Existence?
Pourquoi, pourquoi porter, ce douloureux effort
Vers l'Absolu Sublime, et la Vérité Sainte
Puisque tout sur la Terre, un jour se dissoudra
Que l'Univers demain, se décomposera?

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007

LE GRAND TIMONIER

Mitraillette braquée, dans le creux de ses reins
L'homme doit obéir, mains levées, tête basse.
Là, dans cette masure, au milieu des rizières
Le voici prisonnier, en attendant les ordres.
Court instant de répit, avant l'exécution.
N'est-ce pas cependant, comme s'il était mort?
Pourrait-on le compter, au nombre des vivants?
Dans une heure il sera, fusillé sur le champ.
Son cadavre au matin, pourrira dans la fosse
Car l'on ne veut dresser, décente sépulture
Pour cette ignoble engeance, infestant les campagnes.
Voici le chef de corps «Tuez les prisonniers»
Mais vide est maintenant, la geôle de fortune.
L'issue fut mal gardée. Fatale négligence.
L'on cherche vaguement, dans les fourrés voisins.
Rien, aucun résultat. Pourquoi perdre son temps.
«Qu'importe celui-ci, nous en avons tant pris»

L'homme est déjà bien loin, à l'abri d'un sous-bois.
Pieds nus, à perdre haleine, il court sur une sente.
Qu'est-il, seul, égaré, dans la forêt sans fond
Seul, démuni, tremblant, dans la nuit qui s'avance?
De tous côtés, la Chine, immense, impénétrable
Ses milliers de hameaux, de villages et villes
Ses milliers de ruisseaux, de marais et de lacs
Ses milliers de fermiers, artisans, paysans
La Chine indéfinie, sans bord et sans limites
Contenant plus d'humains, que l'océan de gouttes
Plus de champs, de chemins, que l'herbe n'a de brins
Plus de ponts, de maisons, que le pin n'a d'aiguilles
La Chine qui se meurt, de porter autant d'êtres
La Chine prolifique, et la Chine épuisée
Dont la vitalité, devient stérilité
Dont l'excès de jeunesse, engendre stagnation.
Qu'est-il, seul, anonyme, en cette multitude?
Qu'est-il enseveli, dans ce vaste pays?
Douloureux, l'homme songe, à sa patrie perdue
Qu'humilient divisions, concessions, légations
Camps japonais, britannique, allemand, français
Crachats souillant le sol, de l'Empire Éternel.
Que sont, las, devenues, au cours des temps lointains
La majesté des Han, la puissance des T'sin?
Le vif ressentiment, égratigne son âme.
Profond est son désir, de venger cet affront.
La Chine est endormie, paralysée, figée.
Dans le réseau confus, d'usages archaïques
Techniques éculées, traditions périmées.
Confucius règne encor, sur les mentalités
Respect envers les dieux, l'empereur, le seigneur
Déférence à l'aïeul, régentant la famille.
L'on porte encor la natte, héritée des Mandchous.
Le cultivateur pieux, redoute qu'apparaissent
Dans le ciel tourmenté, les neuf soleils funestes.
Le semeur prie Kiu-ling, pour tarir les torrents.
L'on bande encor les pieds, de fillettes-objets.
La houe n'est détrônée, par le motoculteur
Le métier à tisser, règne en maître absolu.
Prônant passivité, poussant à l'inertie
Bouddha mène à l'échec, à la désespérance.
La Chine est endormie, paralysée, figée
Ne dirait-on qu'elle est, apathique, atonique
La princesse attendant, son beau prince charmant?
Ce peuple abandonné, sans guide spirituel
Ce peuple que le doute, accable et désespère
Qui demain lui rendra, sa fierté, sa noblesse?
Qui saura lui donner, l'énergie de lutter?
Qui pour lui deviendra, l'homme charismatique?
Si d'un coup se levait, sa formidable masse
Glorieuse au firmament, des nations lumineuses
Comme un coup de tonnerre, en un paisible ciel
Comme une cataracte, envahissant un val
Comme un volcan terrible, incendiant une terre
La frayeur saisirait, le Monde épouvanté.

Cependant l'homme fuit, sous le couvert des arbres
Surveillant la futaie, scrutant le firmament
Car de tous les côtés, peut venir l'ennemi
Patrouilleur, tank, avion, mortier, mitrailleur, mine.
Le Guomindang zélé, que mène Chiang Kai-shek
N'omet pas un moyen, d'éliminer le Rouge.
Le hasard dans sa route, a mis un cabanon
Refuge inespéré, dans cette sylve épaisse.
L'homme le découvrant, ne remercie le sort.
Nulle divinité, pour lui n'habite aux cieux.
Coup sur le bois. Appel désespéré. La porte
Par miracle s'entrouvre, un visage apparaît.
Dialogue chaleureux, échange fructueux
Le combattant du peuple, est accueilli partout.
Le forestier ému, par l'indigent meurtri
Lui propose repos, le nourrit, puis le chausse.
Peut-il imaginer, que ce hère indigent
Bientôt va devenir, le Maître de la Chine...
Car c'est lui, Mao Zedong, chef des révoltés.

*

Chiang, Zedong, le combat, sans pitié, sans merci.
Qui sera le vainqueur, de ce duel titanesque?
Lequel, vaincu, sera, la proie des cormorans
Sur le champ de bataille, écrasé par les bombes?
Lequel habitera, la Cité Interdite?
Lequel pénètrera, dans le Temple du Ciel?
Bandant sa volonté, l'Armée Rouge contient
Les Seigneurs de la Guerre, et les Nationalistes.
Pourtant l'impérialiste, envoie, cinq, dix légions.
Mais d'autres partisans, contre lui se rallient
Peng Dehuai, Zhu De, tous, convertis au marxisme.
Dans les monts du Jinggang, la bataille fait rage.
Mao sans férir vainc, trois, cinq, puis dix armées.
Les troupes timorées, du Généralissime
Par les braves recrues, sont tenues en échec.
Mais voici que survient, Hans von Seeckt, le tacticien
Qui prête son concours, à Chiang ragaillardi
Tandis que le Japon, conquiert la Mandchourie.
Blockhaus, terre incendiée, réduisent l'Armée Rouge.
L'encerclement. Bientôt, défaite et reddition.
Réunion du Bureau «Las, pourrons-nous survivre.
Nous devons traverser, la barrière enflammée.
Fuir, nul autre salut, que remonter au Nord
Sans tarder regagner, la base de Ningxia.
Lieu sûr où nous serons, à l'abri des attaques.
De là-bas, nous pourrons, battre l'armée nipponne»

Longue Marche, épuisante, éprouvante, éreintante
Longue Marche, exténuante, écrasante, affligeante
Longue Marche, épouvantable, épreuve et calvaire
Longue Marche, incertaine, épique et légendaire.
«Tous au nord, tous au nord, battons les Japonais»
L'ordre enflammé parcourt, les cités, les hameaux
«Tous au nord, tous au nord, battons les Japonais»
L'irrésistible appel, franchit les hautes crêtes
Monte puis redescend, de plateaux en plateaux.
L'ordre partout résonne, au-dessus de la Chine
De coteaux en coteaux, de vallées en vallées.
«Tous au nord, tous au nord, battons les Japonais»
Le peuple est réservoir, inépuisable source
De bras et d'énergie, de soldats et victoires
Lorsqu'un guerrier s'effondre, un autre sort de l'ombre.
«Tous au nord, tous au nord, battons les Japonais»
Marche et combat, nouveau combat, nouvelle marche.
La marche en combattant, le combat en marchant.
Pas de pause à l'assaut, pas de halte à l'avance.
La nature et la guerre, ensemble unies, liguées
Laquelle est plus féroce, est plus impitoyable?
Troupe en vue, des fantassins, puis une escadrille.
Tanks embusqués, postés, brusquement démarrant...
D'un coup, le ciel bruyant, se couvre d'appareils.
Bombardements, obus. Dispersion, camouflage.
Mortier, déclenchement, d'armes automatiques.
L'on compte sur le champ, cadavres et blessés.
Longue Marche, épuisante, éprouvante, éreintante
Longue Marche, exténuante, écrasante, affligeante
Longue Marche, épouvantable, épreuve et calvaire
Longue Marche, incertaine, épique et légendaire.
«Tous au nord, tous au nord, battons les Japonais»
«Tous au nord, tous au nord, battons les Japonais»
La sélection. Le faible meurt, le fort demeure.
La survie, la survie, dépassant désespoir.
La survie. L'Armée Rouge se bat. L'Armée Rouge
Dans ce piège enfermée, joue son dernier atout.
Le destin de la Chine, entre ses mains réside.
La troupe réagit, la troupe s'aguerrit.
L'état de résilience, accroît la résistance.
L'organisme s'adapte, à l'excessif, l'extrême
Pour dépasser le seuil des limites létales.
Qu'importe la douleur, qu'importe le carnage.
«Tous au nord, tous au nord, battons les Japonais»
«Tous au nord, tous au nord, battons les Japonais»
«Continuons vers le Nord, battre les Japonais»
La marche de nouveau, le combat de nouveau
Femme, enfant ou vieillard, il n'est là que guerriers.
Ni le sexe et ni l'âge, en cet enfer n'importent.
Faim, soif, maladie tuent, ceux qu'épargnent la poudre.
«Tous au nord, tous au nord, battons les Japonais»
Restera-t-il au bout, un dernier combattant?
Survie, survie, ténacité, persévérance.
L'orgueilleux général, sait-il, peut-il comprendre
Bien confortablement, en son palais superbe
Cette souffrance aiguë, que ses troupes infligent?
S'il pouvait en subir, la centième partie
Pourrait-il continuer, d'assaillir l'Armée Rouge?
Celui qui d'un seul ordre, envoie son armada
Ne cesserait-il pas, la cruelle hécatombe?
Longue Marche, épuisante, éprouvante, éreintante
Longue Marche, exténuante, écrasante, affligeante
Longue Marche, épouvantable, épreuve et calvaire
Longue Marche, incertaine, épique et légendaire.
«Tous au nord, tous au nord, battons les Japonais»
«Tous au nord, tous au nord, battons les Japonais»
Comme jadis Hercule, un par un surmonta
Les travaux qu'Eurysthée, l'obligea d'accomplir
C'est ainsi que Mao, triompha des épreuves.
Luding, pont suspendu, sous les tirs des obus
Puis Sichuan, massif abrupt, les Grandes Montagnes.
Neige et glaciers, rochers et crevasse, avalanches
L'impossible montée, jusqu'au céleste faîte.
Grêlons froids meurtrissant, plus que balle et grenade.
Le Désert des Prairies, marais, sables mouvants
Ruissellements, flux, écoulements, suintements...
Flèches empoisonnées, d'inconnus indigènes
Que jamais l'on ne voit, que jamais l'on n'entend.
Ni provende et ni feu, dans cette humidité
Nul arbre et nul herbage, en cette aridité.
La putride Tch'ang-ngo, stérilise le sol
Tandis qu'au firmament, règnent les Douze Lunes.
Des crapauds verruqueux, glissent dans les fossés
Mais rien ne ralentit, les combattants chinois
Rien ne peut dominer, leur volonté farouche.

Les femmes de l'armée, combattent sans faiblir
Pourtant il en est une, effrayée par la guerre
Qui ne peut supporter, la redoutable Marche
C'est la frêle He Hichen. compagne de Mao.
Pleine d'un sentiment, amer, désespéré
Son ire inassouvie, soulève sa poitrine.
La voici déclamant, son infinie souffrance

«Qu'ai-je fait, qu'ai-je fait, pour subir ce martyre?
Qu'ai-je fait pour subir, ces terribles épreuves?
Malheur, malheur pour moi, de t'avoir pour époux.
Malheur d'avoir séduit, ce monstre impitoyable.
Ta compagne est l'armée, tes enfants les soldats
Les membres du Parti, sont ta famille unique.
Malheur à ma fratrie, malheur à mon engeance.
Que sont-ils devenus, mes fils abandonnés?
Mon sein palpite encor, d'un nouveau descendant.
Puissè-je retirer, de mon corps cette vie
Puisqu'elle deviendrait, orphelin délaissé.
Puissè-je l'arracher, l'extirper, la nier.
Puissè-je le renier, ce germe que je traîne
Comme un fardeau fatal, une pustule haïe.
J'abomine cette âme, accrochée dans mon flanc
Que pour sa volupté, l'Homme impose à la Femme.
Que suis-je devenue, transformée, diminuée?
Des mèches violentées, par les autans sauvages
Tombent sur mon front las, que les rides entaillent.
Ma peau blanche est rongée, par les rayons voraces.
Mon épaule fragile, est griffée, lacérée
Par les ronciers mordants, les branches flagellantes.
Que sont devenues, las, mes nattes bien lissées?
J'endosse le treillis, plutôt que les corsages.
Le fracas des obus, résonne en mes oreilles
Plutôt que le babil, des joyeux nourrissons.
Dans ce monde viril, ignorant compassion
Que suis-je devenue, faible femme attendrie?
Je n'ai pas en mon bras, de martiale énergie
Car je ne sais qu'aimer, quand il faudrait tuer
Je ne sais que plier, quand il faudrait lutter.
Face au défi majeur, au planétaire enjeu
Que puis-je importer, moi, négligeable existence?
Je ne suis que la biche, effrayée du tumulte.
Car la tendre affliction, m'emplit au lieu de rage.
Des larmes en mon œil, fusent au lieu d'éclairs.
Que me sont les idées, et les révolutions?
Las, que puis-je comprendre, aux politiques dogmes?
Que puis-je m'inquiéter, de stratégie guerrière
Je ne puis concevoir, que douce prévention.
Je ne puis ressentir, que les élans du cœur.
Je ne suis point Niu-koua, traquant le Dragon Noir.
Je ne suis Teng Ying-chao, l'activiste zélée
Je ne suis Kang ko-ching, l'amazone fougueuse.
Dans mon esprit confus, exalté, passionné
La sensible émotion, prime sur la raison.
Le yang est dominé, par le yin féminin.
Pour toi ne fus-je pas, l'épouse chaleureuse?
N'ai-je pas sacrifié, mon bonheur, ma beauté?
N'ai-je pas gaspillé, mes années de jeunesse?
J'ai suivi sans remords, ton existence errante
Laissant au désespoir, les miens qui me pleuraient.
J'ai soumis sans regret, par ton charme envoûté
Mon cœur affectueux, à ton âme farouche.
J'ai livré ma douceur, à ta rudesse abrupte.
J'ai livré mon amour, à ton indifférence.
Que vais-je devenir, tiraillée, ballottée
De chemins en chemins, de cités en villages?
Par l'ennemi vainqueur, si je suis capturée
Comme Yang Kahui, ne vais-je, être décapitée?
Demain ne deviendrai-je, aux mains de Chiang Khai-shek
L'Andromaque déchue, qu'un Pyrrhus tyrannise?
Par ce grand général, que n'ai-je été séduite?
J'eusse vécu là-bas, dans un palais superbe.
Je me promènerais, dans un parc magnifique.
Mais que dis-je, honte à moi, ne perdè-je la tête.
Mon esprit déraisonne, affabule et délire.
Je te dois tout, mon lion, mon héros intrépide.
Tu resteras toujours, mon ombrageux seigneur.
Je ne suis que brin d'herbe, à tes pieds, chêne immense.
Devant toi je m'incline, et demeure à genoux.
Je resterai soumise, à ta grandeur insigne
Toujours, à jamais, toi, que je ne puis quitter.
J'écoute avec respect, tes paroles sublimes
Que distille en ton for, ton esprit supérieur
Comme au sein du feuillage, où s'engouffre l'autan
Le bruissement sonore, annonçant les orages»

Tandis qu'elle se tait, les yeux remplis de larmes
Le Timonier ressent, une émotion poignante.
Mais point il ne faiblit, son inflexible marche
Car il est en son cœur, une amante plus chère
Qui l'appelle au secours, désespérée, la Chine.

L'incroyable prouesse, enfin se réalise.
Voici qu'un matin clair, on voit à l'horizon
Les falaises de lœss, abritant la cité
Ningxia, le port sauveur, Ningxia, la délivrance.
Las, combien de souffrance, et combien de cadavres
Jonchent les hauts plateaux, du Guizhou, du Gansu.
L'Armée Rouge a franchi, dix mille kilomètres
Vingt massifs montagneux, traversé vingt cours d'eau
Livré sans reculer, vingt combats décisifs.
Cent vingt mille au départ, vingt mille rescapés
L'Humanité, ce jour, sait qu'un peuple renaît.
L'exploit, grandiose, immense, incroyable, impensable.
Pouvait-on concevoir, que la ténacité
Pût surmonter ainsi, d'aussi grandes épreuves
Tandis que le commun, de la sapienne engeance
Ne peut manifester, que lâche pleutrerie?
L'abnégation, l'ardeur, forcent l'admiration
Quand tant de pervertis, avilis, amollis
S'adonnent au plaisir, au vice, à la débauche.
Le monde abasourdi, ne peut même croire
Ne peut imaginer, la formidable geste.
Fût-il un jour sur Terre, action plus téméraire?
Fût-il au cours des temps, Marche plus importante
Plus tragique, acharnée, plus dure et meurtrière
Plus ample déploiement, d'énergie, volonté?
Fût-il partisans mus, par un plus grand courage?
Mais l'esprit dépassé, par tant d'obstination
Ne parvient, incrédule, à saisir la prouesse.
L'Armée Rouge rejoint, au-delà de l'Histoire
Les Dix Mille menés, par le fier Xénophon.
Les bâtisseurs de T'sin, qui jadis édifièrent
Les tours et les remparts, de la Grande Muraille
Les voyant pourraient dire «Là sont nos dignes fils»
Le Grand Timonier, Mao Zedong, céleste guide.
Connût-on dans l'Histoire, homme plus résolu?

Cependant à Shangaï, la Reine de l'Orient
La mode occidentale, envahissant la ville
Brille de son vernis, superficiel et vain
Jazz, fox-trot, jupes fendues, films hollywoodiens.
La starlette May Wong, à tous montre ses cuisses.
Dans la fumée des pubs, les vibrants flashs des spots
Les jeunes désœuvrés, malaxent du chewing-gum
S'abrutissent de rythme, et s'enivrent de gin.

*

Le Japon combatif, le Japon belliqueux
L'attaque de Shangaï, les tanks dans la cité.
Les destroyers nippons. Bordées à bout portant.
Sac de Nankin, l'horreur, massacre des civils.
Mais le Japon fléchit, mais le Japon s'efface.
Puis le conflit civil, attentisme, observation.
Le chef guerrier devient, brillant dialecticien
Dispenseur de slogans, ardent propagandiste.
Guomindang, Chiang Kai-shek, bonnet blanc, blanc bonnet
Gouvernement fantoche, aidé par les Yankees.
Chiang Kai-shek et Truman, clique réactionnaire...
La Chine est en danger, d'imploser, d'éclater
Pourrait-on cependant, éviter la discorde?

L'entrevue. Les deux chefs, l'un en face de l'autre.

Mao, Chiang, pourrait-on, prévoir une rencontre
Plus incroyable, insolite, inimaginable?
Patricien, plébéien, maître devant esclave.
Pourrait-on concevoir, deux personnalités
Deux tempéraments, deux complexions, deux natures
Plus ennemis, opposés, plus antinomiques?
L'un, brillant revêtu, d'un superbe uniforme
L'autre en simple habit gris, de révolutionnaire.
L'un acharné, bouillant, l'autre pondéré, calme.
L'un superbe et cynique, arrogant, flamboyant
L'autre modeste, effacé, placide et patient.
Mao, Chiang, pourrait-on, rencontrer deux humains
Plus radicalement, se niant, s'ignorant?
L'un fils de paysan, l'autre d'aristocrate.
Nombreux sont les guerriers, commandés par chacun.
Ne croirait-on pas voir, Achille, Agamemnon?
Tous deux sont beaux, tous deux sont forts, puissants, tous deux
Sont l'honneur de la Chine, et l'honneur de leur caste.
L'un par sa pauvreté, l'autre par sa richesse
L'un par l'humilité, l'autre par la fierté.
Le peuple voudrait voir, l'entente les unir
Car il chérit tous deux, ces héros orgueilleux.
Les mortels ennemis, deviendraient-ils alliés?
Mais un ressentiment, profond, inexorable
Dans chacun d'eux remue, leur cœur dans leur poitrine.

L'entrevue de la paix, débouche sur la guerre.

*

Mao, Chiang, échec, mat, le duel est terminé.
L'un vient de triompher, l'autre a fui vers Formose.
Le pays dévasté, devra se rétablir.
Pour le Grand Timonier, c'est un autre défi.
Le voici contesté, le voici critiqué.
Le discours de Khrouchtchev, un poignard dans le dos.
Liu Shaoqi, Deng Siao-ping, les nouveaux maîtres.
Conspiration manquée, la perte du pouvoir.
Le Timonier reprend, la barre abandonnée.
Le Grand Bond en avant, un seul jour vaut cent jours.
Que l'école étudie, que cent fleurs s'épanouissent
Collectivisation, camps de travaux forcés.
Purge, élimination, purge, extermination.
Lin Biao disgracié, Chou En-lai écarté.
Que l'école étudie, que cent fleurs s'épanouissent.
Rééducation, rectification, réforme.
Le parti lézardé, renié, désavoué.
Cruauté, barbarie, haine des Gardes Rouges.
Chine et Russie, le fossé, l'incompréhension
Rappel des techniciens, projets abandonnés.
Procés publics, accusations, humiliations.
Chou En-lai n'est qu'un pet, un excrément de chien.
Halte au révisionnisme, halte au capitalisme.
Le pouvoir muselé, par la Bande des Quatre
Le groupe de Shangaï, décime le Parti.
Mao, grand Timonier, le sauveur de la Chine.
Mao, dominateur, l'oppresseur tyrannique.
Mais le pays ruiné, plonge dans le marasme
Le Grand Bond en avant, devient pas en arrière.
L'économie s'effondre et l'industrie décline
L'école dépérit, les cent fleurs se flétrissent
Lettre de P'eng Tö-houai, la Chine est enlisée.
Réhabilitations, reprise du pouvoir
Lin Biao qui s'élève, et bientôt qui s'effondre.
Le Petit Livre Rouge, apparaît, disparaît
Tandis que diminué, le Timonier se meurt.
Puis un nouveau plenum, du Comité Central.
Vite, agir, agir, proscriptions, arrestations.
Le procès de Jiang Jing, débat, protestation.
La veuve se rebiffe, elle est domptée, soumise
Venimeuse vipère, inassouvie tigresse.
La bête est maîtrisée, verrouillée, confinée.

La paix règne à nouveau, sur la Chine éternelle.
Confucius retrouvé, Confucius restauré.
L'activité reprend, l'économie prospère.
La Chine industrieuse, est l'atelier du Monde.

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007

SPLENDEUR ET MISÈRE DE L'AFRIQUE

LIVINGSTONE

Livingstone avançait. L'Afrique multiforme
Dévoilait sa beauté, révélait sa misère.
Pour lui point d'attelage, et rapide alezan
Mais le zébu placide, au pas lent et puissant
L'apathique zébu, qui, cheminant, rumine.
Livingstone avançait, ébloui, stupéfait.
Sa drogue n'est pas boisson, ni fruit, baume ou bien graine.
L'astringente coca, mâchonnée par l'Indien
Le sédatif pavot, que suce l'Oriental
Ne plaisent à son goût, n'excitent son désir
Ni le thé parfumé, ni la bière enivrante
Ni liqueur et ni vin. Sa drogue c'est l'Afrique.
Livingstone avançait, captivé, fasciné.
Kenya, Tanzanie, Somalie, Soudan, Zambie
L'Afrique déployait, pour lui grandeur, splendeur
Cameroun, Zimbabwe, Namibie, Mozambique
L'Afrique dispensait, pour lui, faste, abondance.

Le continent vit, meurt, dans l'ardente chaleur
Savane tannée, rases prairies, bush aride.
L'avalanche solaire, engendre et mortifie.
L'absence d'eau le grille, et l'excès d'eau le noie.
Le Sahélien brûlé, par les rayons ardents
Contemple en soupirant, les éternelles neiges
Du Kilimandjaro, trône serti de nacre.
La grasse andropogon, couvre le sol gorgé.
Tuf rouge et latérite, enveloppent la terre.
L'humus est une éponge, imbibée, saturée.
Le sable est poreux filtre, asséchant, dessicant.
Le cyclone violent, creuse l'ouadi profond.
Pour l'insulaire Anglais, Welland, Severn, Tamise
Près du Nil et Niger, sont fleuves dérisoires.
Tanganika, Victoria, Volta, Malawi
Le moindre lac ici, paraît un océan.

Voici les animaux, innombrables myriades.
La sveltesse voisine, avec l'énormité.
Certains sont agités, d'autres sont apathiques
Certains sont agressifs, d'autres sont timorés.
C'est ici le domaine, où la gazelle abonde.
L'endurante coureuse, aux pattes délicates
Dresse dans la savane, au-dessus des herbages
Ses cornes spiralées, enroulées, recourbées
Generuk, impala et tommies, damalisque
Darcas, oryx, addax, bubales et koudous.
Le buffle au col épais, charge férocement
Comment le détourner, et n'être piétiné? (*)
Sinon par le secours, d'un providentiel arbre.
Le gnou, cette chimère, amalgamant en lui
Corne du bœuf, queue du cheval, barbe de bouc
Migre vers les éclairs, pour trouver l'herbe fraîche.
Mais parfois sans bouger, il demeure en un lieu
Comme si le fixait, un invisible pieu. (*)
Le zèbre au flanc rayé, de blanc vif, de noir mat
Brouille la vue troublée, d'un cinétique effet.
De son cou tendu, maigre, ainsi qu'un périscope
Revêche virago, l'autruche est aux aguets
Pour fondre sur l'intrus, dérangeant sa couvée.
Le rhinocéros blanc, recouvert de poussière
Débonnaire et paisible, au pied d'un fourré dort.
Le rhinocéros noir, flairant un importun
De sa corne incurvée, brusquement le menace.
L'hippopotame obèse, embarrassé, lourdaud
Se plonge dans la boue, puis s'étale au soleil.
C'est le seigneur du fleuve, oisif poussah, pacha
Tout le jour s'ébrouant, dans sa tiède baignoire.
De longs barrissements, traversent l'atmosphère.
Les éléphants puissants, dévastent la savane.
«Tout va bien, rien ne vient, troubler notre existence»
Dit leur ventre loquace, en un lent borborygme.
Leur trompe sans répit, saisit, tâte ou bien palpe
Se levant, s'enroulant, s'agitant, s'étirant.
La voici treuil halant, tirant, tordant, brisant
Puis la voilà siphon, refoulant, aspirant
Pour devenir fontaine, arrosant, aspergeant
Quand le troupeau se baigne, à la méridienne heure.
La girafe au long cou, bizarre, extravagante
De ses lèvres cornées, broute les acacias.
Comment cet animal, si disproportionné
Parvient-il à courir, sans basculer jamais?
Les élégants flamants, au rosâtre plumage
Se pavanent dans l'eau, d'un rivage vaseux.
Pourquoi si bel oiseau, majestueux, superbe
Se complaît-il autant, dans sa défécation?
Le phacochère épais, laid, repoussant, comique
Se vautre en piétinant, le sol gorgé de fange.
Le véloce guépard, en sa course effrénée
Rattrape l'antilope, et lui saisit la gorge
Tandis qu'hyène et chacal, repoussants nécrophages
Recherchent leur provende, au milieu des carcasses.
Le hideux crocodile, ouvrant sa gueule énorme
Dévoile ses crocs blancs, tels sabres flamboyants.
Sous la trouble épaisseur, du fleuve paresseux
L'informe lamantin, dans un trou se camoufle
Comme confus, honteux, de sa difformité.
Mais voici que survient, le Roi des animaux
Le magnifique lion, secouant sa crinière.
Lors, toute créature, en son abri se terre
Quand son grondement tonne, au fond de la savane.

Après l'aridité, des régions tropicales
S'étend la forêt, dense, épaisse, impénétrable.
C'est la forêt primaire, angoissante, inhumaine
Forêt vierge, inconnue, secrète, inexplorée
La sylve équatoriale, étouffante, accablante.
Soleil, orage et pluie, soleil, orage et pluie
Chute, évaporation, chute, évaporation
Jour après jour ainsi, le cycle recommence.
L'onde après les rayons, fortifie, densifie
Tonifie, raffermit, l'exubérante flore
Baobabs, acajous, okoumés, palissandres.
Leurs troncs vertigineux, s'élancent vers les cieux.
Ne dépassent-ils pas, le mythique Yggdrasill?
Près des géants ligneux, colosses végétaux
Le chêne vénérable, est ridicule arbuste
L'auguste châtaignier, paraît bonsaï infime.
Leste viverridé, sautant de branche en branche
La nandinie s'ébat, dans ce domaine étrange.
La panthère assoiffée, de chair sanguinolente
Diablotin noir surgit, pour égorger sa proie.
L'écailleux pangolin, se gave de fourmis
Se collant au mucus, de sa visqueuse langue.
C'est une immense cage, où les oiseaux pullulent
Calaos, touracos et jacos, malimbés
Pluviers, pluvions, chevaliers, pélicans, cigognes
Remplissant la futaie, de leurs chants mélodieux.
C'est le royaume obscur, du ravageur insecte
Papillons merveilleux, remémorant l'Eden
Carabes ténébreux, évoquant les Enfers.
L'atmosphère est emplie, de nuées bourdonnantes
Silencieux moucherons, et grésillants moustiques.
C'est le gîte idéal, des Primates grimpeurs
Colobes et patas, drills et mandrills, pottos.
De rameaux en rameaux, puis de lianes en troncs
Les voici cascadant, comme des acrobates
Les voici caquetant, jacassant, glapissant
La vulgaire, impudique, indécente guenon
L'impressionnant gorille, athlète primitif
Qui frappe son poitrail, pour alarmer ses frères
Les babouins chamailleurs, s'épouillant en famille.
Voici le chimpanzé, comique et hilarant
L'inadmissible image, et la caricature
Blessant notre fierté, de parangon superbe.
Le python de Seba, vorace, inassouvi
Dans sa gueule béante, engloutit les gekkos.
Le mamba venimeux, aux teintes flamboyantes
Guette dans leur terrier, les peureux lémuriens...

Livingstone avançait. L'Afrique multiforme
Dévoilait sa beauté, révélait sa misère.
Livingstone avançait, captivé, fasciné.
L'Afrique à lui s'offrait, comme une courtisane.
L'Afrique déployait, pour lui grandeur, splendeur.
L'Afrique dispensait, pour lui, faste, abondance.
L'Afrique luxuriante, et l'Afrique indigente
L'Afrique généreuse, et l'Afrique miteuse.

Vivant en communion, parmi les créatures
Partout s'amalgamant, au sein de la Nature
Voici disséminées, les tribus des humains
Bochimans, Hottentot, Pygmées, Bantous, Bingas
Petits, grands, dégingandés, trapus, filiformes
Tutsis, Hutus, Malinkés, Mau-Mau, Bagandas...
Pourquoi Dieu créa-t-il, si différentes races?
L'homme avec l'animal, ne se confond-il pas?
N'est-il ainsi plus digne, épanoui, libéré?
Les femmes dénudées, transportent sur la tête
Potiches et paniers, canaris et couffins.
N'est-il rien de plus beau, que le naturel port
Dont Jehova para, ses fils depuis Adam?
Paroi de boue, toiture, en palmes rassemblées
Voici la case ronde, où bêtes et gens vivent.
L'habitat naturel, n'est-il noble demeure?
Pourtant d'autres ethnies, traumatisent leur corps.
Les scarifications, recouvrent leur poitrine.
Leur peau tannée devient, un vivant écriteau.
Leur chair est tailladée, mutilée, torturée
L'incisive est limée, la bouche déformée
Le mâle est circoncis, la femelle excisée.
Notre Père est Soleil, notre Mère est la Terre.
Semer puis récolter, ou soigner le bétail
La vie du paysan, du patient éleveur.
L'on cultive le mil, au bord des marigots
Le manioc, le sorgho, l'indigo, l'arachide.
L'on recueille et prépare, en bouillies nutritives
Racine de l'igname, et sagou du zamier.
Les bouviers massaïs, tels voraces vampires
Se délectent du sang, qu'ils spolient à leurs vaches.
Le maigre pasteur peul, debout sur une jambe
Surveille l'horizon, de son regard aigu.
Munies d'un long bâton, les femmes en chantant
Pilent dans le mortier, les épis du mil frais.
Le sol est défriché, par la gaba courbée.
L'industrieux Ewé, brandissant la machette
Protège en son enclos, bananiers, ananas.
Voici dans la forêt, les Pygmées ingénieux.
La tige de bois tourne, entre leurs mains agiles
Quand, miracle, apparaît, l'étincelle fugace.
La braise bientôt cuit, une odorante viande.
Les hommes ont tendu, leurs filets dans les arbres
Pendant qu'enfants et chiens, rabattent le gibier
Jappant et criaillant, frappant troncs et branchages.
Voilà prise bientôt, l'imprudente gazelle
Qui point n'avait compris, le mortel stratagème.
Voici les Bororos, chérissant les zébus
Les Mosis dont le roi, le fier Moro Naba
Peut brûler de ses pas, les contrées qu'il traverse.
Voici chez les Dogons, le rite saisonnier.
Couvert de kaolin, pour mimer les défunts
L'enfant à l'écart jette, une pierre à sa mère.
Les récits du griot, confirment l'initié.
L'étourdissant tam-tam, résonne dans la brousse
Le masque épouvantable, aux yeux de cauris noir
Pour mimer les démons, recouvre les visages.
L'on ne doit savoir, qui l'agite et l'anime.
Les corps humains sont peints, de criardes couleurs.
Battement primordial, pulsation primitive
La danse frénétique, emporte les guerriers
Dans son rythme effréné, sa cadence heurtée
Sa dynamogénie, haletante, éreintante.
Pourquoi Dieu généreux, donna-t-il à ces peuples
Tant de rites curieux, et d'absurdes croyances?

Livingstone avançait. L'Afrique multiforme
Dévoilait sa beauté, révélait sa misère.
Livingstone avançait, captivé, fasciné.
L'Afrique à lui s'offrait, comme une courtisane.
L'Afrique déployait, pour lui grandeur, splendeur.
L'Afrique dispensait, pour lui, faste, abondance.
L'Afrique juvénile, archaïque, incertaine
L'Afrique millénaire, intemporelle, immortelle
Dans sa décrépitude, et son adolescence
L'Afrique arriérée, l'Afrique ingénue, l'Afrique
Des traditions figées, des rites pétrifiés.
C'est le tonneau percé, des vaines Danaïdes
C'est la peau de chagrin, la corne d'abondance
L'Américain retords, l'Européen cupide
Sans pudeur s'étanchaient, dans ce trop plein calice.
Comme esclave déjà, besognait l'indigène.
Les fouets des négriers, claquaient sur les chairs vives.
L'acajou devenait, le meuble d'un cottage
L'ivoire étincelant, d'un martyr pachyderme
Trônait sur le buffet, d'un prétentieux magnat.
Marchands, négociants, trafiquants, spéculateurs
Se ruaient sans pitié, sur la proie sans défense.

Le flegmatique Anglais, s'étonne et s'extasie.
Voici qu'il s'interroge, incrédule, intrigué.
Comment ce continent, peut-il autant porter
Sans jamais s'épuiser, d'animaux et de plantes?
Mais ce qui l'absorbait, ce qui le fascinait
Ce n'était le décor, des végétaux superbes
Ce n'était le ballet, des animaux splendides
Ni luxuriante plante, ou prodigieuse bête
Ni même les humains, si variés, si curieux
Mais le destin fuyant, des liquides chemins.
Comment est constitué, le régime des fleuves?
Pourrai-je enfin trouver, les deux sources du Nil?
Par le ciel absorbé, peut-on voir un méandre
Vaincu par le soleil, et par la sècheresse
Disparaître au néant, sans goulet déversoir
Ni siphon naturel, ni bonde souterraine?
Pourrai-je vivre assez, pour lever ce mystère?
Dans quel sens peut couler, ce fleuve capricieux
Le Zambèze inconnu, cette énigme insoluble?
Quelle immense montagne, utérus monstrueux
Put enfanter un jour, ce géant aquatique?
Mattopo, Moutchinga, n'êtes-vous réservoir
Masquant dans les forêts, de vos pubiens replis
Cette source abondante, ainsi qu'un mucus tiède?
Pourrai-je contempler, tel un adorateur
Cette matrice énorme, en sa parturition?
Quels sont les affluents, qui de leur cours l'abreuvent
Lui sacrifient leur eau, pour gonfler son débit?
Cette onde qui s'écoule, à mes pieds, devant moi
Pourrait-elle rejoindre, au bout de son voyage
La côte namibienne, ou l'anse mozambique
Le fougueux Atlantique, ou l'Océan Indien?
Ne part-elle vers l'Est, pour bifurquer à l'Ouest?
N'est-ce pas une ruse, abusant mon esprit
Que me joue la rivière, amoureuse perfide?
Que ne pourrai-je hélas, changer comme Protée
Mon humaine enveloppe, en goutte minuscule
Pour suivre son chemin, jusqu'à son embouchure?

Sous le toit d'une hutte, un jour à Chitambo
L'homme tomba, vaincu, par la traître forêt.
Lorsqu'au dernier instant, son âme s'échappa
L'on vit un vague éclair, danser en son œil triste
Le terrible regret, d'un rêve inassouvi.

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007

SAARTJIE BAARTMAN

Dans la ménagerie, d'un grand parc d'attraction
L'indigène amenée, de la brousse africaine
Saartjie Baartman, la Noire, à la macronymphie
Se trouvait exhibée, comme une bête au cirque.
La foule rassemblée, des Londoniens curieux
Contemplait sans pudeur, cette curiosité
Fixant avec dégoût, son postérieur saillant.
La malheureuse femme, enfermée dans sa cage
Baissait le front de honte, et souffrait en silence.
N'eût-elle pu répondre, à ces voyeurs ignobles
Qui la considéraient, arrogants, supérieurs?

«Ô Blancs, vous me nommez, la Vénus hottentote.
Ma stéatopygie, vous paraît monstrueuse.
Je n'ai pas la Beauté, j'ai la fécondité.
Gargarisez-vous bien, de mon humiliation
Tant que vous détenez, le pouvoir et l'argent
Tant que vous dominez, sur l'Afrique soumise.
Vous serez les auteurs, de votre génocide.
Mes fils remplaceront, vos fils dégénérés.
Ma vulve hypertrophiée, qui vous fascine tant
Partout engendrera, les enfants de ma race.
L'européenne ethnie, bientôt disparaîtra.

Demain le monde entier, sera peuplé de nègres»

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007

LE CRÉPUSCULE DU FASCISME

OMAHA BEACH

Dans la rase prairie, partout, les croix de marbre.
Milliers, milliers de croix, milliers, milliers de tombes.
L'on croirait éployant, leurs ailes pétrifiées
Le pitoyable essaim, d'immaculées colombes.
Ne seraient-elles pas, divines créatures
Des âmes transpercées, par d'invisibles traits
Qui tentent vainement, un impossible envol
Pour gagner dans les cieux, leur Paradis perdu?
Les morts, les morts, partout, reposent dans la terre.
Si par miracle ici, ressuscitaient soudain
Tous ces guerriers tombés, au feu de l'ennemi
Ne peupleraient-ils pas, toute une métropole
De gaillards vigoureux, d'hommes industrieux?
Sur la côte partout, de Caen jusqu'à Cherbourg
L'on ne voit, érigés, que stèles et tombeaux
Lieux commémoratifs, chapelles et musées
Bornes et mémoriaux, monuments funéraires
Blocs sans décoration, lourds, anguleux, massifs
Plaques du Souvenir, dalles et obélisques.
Panneaux et tumulus, nécropoles immenses.

Recueillement, sérénité, repos, quiétude.

Le religieux silence, engloutit maintenant
Cette portion de sol, autrefois trépidante.
L'angélus léger tinte, où hurlaient des sirènes
La douce oraison monte, où grondaient les canons.
Comme si la Nature, à l'unisson de l'Homme
Sensible au deuil profond, s'émouvait elle-même
Le vent léger murmure, un lamento lugubre
La mer à l'horizon, jette un morne sanglot.

Vaguant sur le gazon, parmi les sépultures
L'on voit se profiler, un vieil homme en costume.
Parmi d'autres n'est-il, qu'un banal vétéran?
Ce n'était pas jadis, la tenue qu'il portait
Mais l'uniforme strict, aux revers galonnés.
Des étoiles dorées, ornaient son épaulette.
Pendant qu'ici luttaient, les rangers intrépides
Pendant que là souffraient, les GI's courageux
Lui, général-en-chef, subit à Southampton
L'atmosphère empesée, d'un bureau confortable.
Dans son état-major, à l'abri des obus
Les unités bravant, la bourrasque guerrière
Pour lui se réduisaient, en drapeaux enfichés
Que d'un geste facile, à sa guise il mouvait.
D'un ordre il fit mourir, des hommes par milliers.
Combien plus difficile, est sa tâche pourtant.
Plus qu'un soldat au front, il souffre dans sa chair.
C'est de lui que dépend, l'issue de la bataille
Responsabilité, rôle écrasant, terrible
Car c'est lui qui détînt, le destin de l'Europe.
L'homme est loyal, dévoué, fidèle à sa patrie.
La probité rayonne, en son regard tranquille.
S'arrêtant longuement, il scrute l'horizon.
Là-bas, Ohama Beach, étendue monotone
Le général d'armée, pense aux boys foudroyés.
Ce qu'il n'a pas vécu, son esprit l'imagine.

*

Ainsi qu'un embryon, se forme lentement
Dans l'utérus fermé, du ventre maternel
Pour naître un jour enfin, résistant, vigoureux
Beau nourrisson pourvu, de ses vitaux organes
La finale victoire, est soumise au labeur
De la concertation, des longs préparatifs.

L'on dut couler d'abord, les terribles U-Boots
Qui traquaient les convois, traversant l'océan.
Les voici pourchassés, par les Squids, les Hedshogs
Calmars et hérissons, débusquant ces loups gris.
Comment peut-on sans port, assurer logistique?
L'on conçoit dans la mer, géante infrastructure
Métalliques travées, jetées artificielles
Réservoirs amarrés, et passerelles Spud
Flottantes chaussées, ponts, et quais sur pilotis
Flotteurs creux de béton, caissons Phénix, blockships.
Les mulberry, plus tard, seront montés, liés
Dans les vagues là-bas, au large d'Arromanches
Sous le vigilant œil, de l'amiral Tennant
Comme une mosaïque, un aquatique puzzle.
Cependant les avions, pour tromper l'ennemi
Sur un lieu différent, vont déposer des leurres
Des tanks en caoutchouc, toile ou contreplaqué.
L'arsenal se transforme, en décor théâtral.
Soldats peints, mannequins, cibles imaginaires
Camions et batteries, jeeps et mortiers factices
Voyante diversion, de fictives manœuvres
Feinte et simulation, d'un quartier général
Qu'un faux trafic radio, rend plus crédible encor.
La résistance à terre, accentue la pression.
L'ennemi tenaillé, sans répit doit subir
Sabotage, explosion, de plastic sur les voies
Meurtriers attentats, contre les officiers.
L'autre guerre, invisible, oppose dans les airs
Virtuels belligérants, les ondes silencieuses
Que l'antenne discrète, autour d'elle diffuse.
Combat secret, feutré, n'engendrant aucun mort.
Le traître camouflé, de sa grille tournante
Moucharde les avions, dans son rayon d'action
Mais bientôt détecté, lui-même finira
Sans bruit agonisant, au fond de sa tanière.
Brouillage des signaux, radar contre émetteur
L'Enigma décryptée, permet de repérer
Les métalliques proies, naviguant sur les eaux.
Le subtil espionnage, et l'intoxication
Plus qu'affrontement franc, sournoisement s'opposent.

Mais voici que survient, le fatidique jour.

Les bombardiers puissants, forteresses volantes
S'élancent dans le ciel, vers la côte française.
Les Dakotas ventrus, par la soute déversent
L'humaine cargaison, de leurs parachutistes.
Par milliers, un à un, les voici dans le vide
Recommandant à Dieu, leur hasardeuse chute.
L'irréelle armée flotte, au-dessus des nuages.
Que pense l'homme ainsi, projeté dans le vide
Sans plus aucune attache, à la merci du sort?
Plein d'énergie, bouillant, il veut bientôt se battre
Pour servir sa patrie, pour montrer son courage.
Voici venu l'instant, qu'impatient il attend.
Las, par malchance il fut, sur l'océan largué.
Par son poids emporté, le voici qui s'abîme
Prisonnier impuissant, de son harnachement.
La bataille pour lui, n'aura même existé.
Dans cette naumachie, qu'est un individu?
Fût-il au cours des temps, plus terrible armada?
L'océan brusquement, se recouvre d'acier.
Mer, ciel, terre, il n'est lieu, d'élément, de milieu
Qui ne soit habité, par un engin guerrier.
Submersible, avion, tank, destroyer, torpilleur
Cuirassés, cargos, draggeurs, croiseurs, chasseurs, barges
La maritime flotte, et l'aérienne flotte
Se ruent vers les remparts, de la côte normande
Mais sur Juno Beach, Utah Beach, Gold Beach, Sword Beach
Se dresse devant eux, le Mur de l'Atlantique.
Batteries et canons, barbelés, tétraèdres
Pieux, fossés, tranchées, encuvements, portes belges

D-Day, choc frontal, Jour-J, cauchemar, carnage.

L'aube sur l'océan - Moment, si beau, si pur.
Vous tous, ô combattants, admirez le soleil
Pour une ultime fois, vous le contemplerez.
Combien d'entre eux verront, une prochaine aurore?
Ce paradis serein, de baignade et farniente
Soudainement devient, un infernal abîme.
Les flots vont s'abreuver, d'un sanglant holocauste.
Mortier contre bunker, acier contre béton
Véloce mouvement, contre position fixe
Mobilité, fureur, contre immobilité.
Comme si Lucifer, animait la Nature
Contre l'envahisseur, tout paraît se liguer.
Le courant, la marée, le brouillard et le vent.
Le massacre paraît, absurde, inefficace.
Bradley «Nous faudra-il, réembarquer les hommes?»
Là, peut-être se joue, le sort du continent.
Mais les hardis rangers, ne s'avouent pas vaincus.
Des hommes ont percé, malgré le feu nourri
La défense ennemie, jusqu'au sommet des crêtes.
Sont-ils bien des vivants, ou bien des Immortels?
Plutôt ne seraient-ils, d'invincibles héros
Des fantômes sans chair, que les obus traversent.
Pointe du Hoc. Ruder. Prouesse fabuleuse
Deux cent vingt-cinq GI's, hommes se transcendant.
L'escalade impossible, au milieu des obus
Les cordes alourdies, qui glissent dans les mains
Les roches sous les pas, s'éboulant, s'effritant
Le combat inégal, sur la falaise nue
Contre les Allemands, dans les abris tapis.
Blockhaus après blockhaus, la terrible défense
Privée de munitions, finit par abdiquer.
Les bouches enflammées, qui tonnaient sans répit
Se taisent maintenant, vaincues, à bout de force
Leurs gorges éructant, s'endorment refroidies.
Les victorieux Alliés, sur la grève s'avancent.

*

Rêveur, l'homme a repris, sa lente promenade
Sa pérégrination, parmi les sépultures.
Malgré le sacrifice, il croit en sa mission.
«Nous avons libéré, l'Europe du martyre.
Nous avons terrassé, la barbarie nazie
Les SS dépassant, les ultimes limites
De l'inimaginable, et de l'insoutenable.
N'ai-je pas bien servi, ma patrie, l'Amérique?
N'était-ce légitime, ainsi d'intervenir?
Quel acte généreux, que de perdre nos vies
Pour défendre partout, la sainte Liberté
Les sacrés Droits de l'Homme, et de l'individu»
Mais que se passe-t-il? Perturbé, son esprit
Voit comme en un brouillard, les tombes s'animer.
Leurs bras marmoréens, tremblent subitement.
Prodige, il entend sourdre, au sein de leur blanche âme
Le murmure étouffé, d'une lamentation.
N'est-ce une émanation, de sa propre conscience?
Bientôt le cimetière, est empli de leur voix
Qui devient lancinante, amère, assourdissante.
«Pourquoi sommes-nous morts?» Lancinante question
Qui semble s'échapper, des immobiles croix.
«Pourquoi, pourquoi sommes-nous morts. Pourquoi, pourquoi?»
«Pourquoi sommes-nous morts. Pourquoi sommes-nous morts?»
La sueur dégouline, au front du général.
«Pourquoi, pourquoi sommes-nous morts. Pourquoi, pourquoi?
Singer, ITT, General Electric, Ford»
«Quoi, je ne comprends rien, à vos divagations»
«Goodrich, Kodak, Morgan, Du Pont, Union Carbide»
«Mais que dites-vous là, que signifie cela?»
Nous pouvons si tu veux, allonger cette liste.
«Non, non, non, je ne sais rien, non»
«Tu savais, tu savais. Comment peux-tu nier?
Les camions des nazis, camions américains
L'essence des nazis, l'essence américaine
Le matériel nazi, matériel USA
Les outils des nazis, leur viennent des Yankees.
Perdîmes-nous la vie, pour qu'Esso prospérât?»
«Non, non, non, je ne sais rien, non»
«Tu savais, tu savais. Comment peux-tu nier?
Le prédateur Hitler, vous l'avez soutenu
Le charognard Hitler, vous l'avez engraissé.
Nous fûmes sacrifiés, afin d'éradiquer
Cet enfant monstrueux, que vous avez nourri.
Vous l'avez renforcé, vous l'avez fortifié.
Notre naïveté, vous a bien profité.
Vous nous avez bernés, vous nous avez trahis.
Las, nous avons souffert, pour cette indignité.
Pourquoi nous honorer, glorifier nos mémoires
Car moins valent nos vies, que les pétrodollars.
Nous sommes tous honteux, de cette geste absurde.
Vous nous avez bernés, vous nous avez trahis»
«De grâce arrêtez là, vos propos diffamants»
«Les villes bombardées, par un zèle excessif»
«De grâce arrêtez là, vos propos diffamants»
«Vous nous avez bernés, vous nous avez trahis.
Mais comment pouvons-nous, de bon droit nous prétendre
Libérateur d'un lieu, que nos avions détruisent.
Pourquoi, pourquoi ruiner, ainsi gratuitement
Sinon pour financer, une reconstruction
Rendre un pays soumis, aux crédits étrangers
Que généreusement, on lui fournit ensuite
Plaire aux industriels, éponger le chômage
Pour longtemps affaiblir, un concurrent possible.
C'est que l'on entretient, un insatiable monstre
L'économie, sangsue, frénétique et vorace
Mourant d'oisiveté, vivant d'activité.
Vous nous avez bernés, vous nous avez mentis
Comme par ces cachets, que vous distribuiez
Renfermant narcotique, avec la nautamine
Pour ne pas ressentir, l'horreur autour de nous»
«De grâce arrêtez là, vos propos diffamants»

Overlord, acte généreux, hypocrisie?
Honte ou fierté de l'Homme, exploit ou bien tuerie?
L'esprit choqué se perd, en interrogations.
Pourrait-on démêler, mobiles et motifs?
Qu'est Yalta, rendez-vous, de chefs incorruptibles?
Rendez-vous de brigands, se partageant le Monde?
Joukov a terrassé, les armées de Paulus.
Déjà les katiouchas, ont vaincu la Wehrmacht.
Kharkov est le tombeau, de la force hitlérienne.
L'Amérique intervient, quand la guerre est gagnée
N'est-ce pour éviter, la soviétisation
Qui guetterait l'Europe, à Staline soumise?
Nuremberg, procès. Bouffonnerie, justice?
Jugement équitable, ou règlement de comptes?
Les vainqueurs magistrats, valent-ils beaucoup mieux
Que les vaincus soumis, au box des accusés?
Le génocide juif, l'indienne destruction
Comparaison macabre, en nombre de victimes
Six millions pour les uns, neuf millions pour les autres.
Lequel sort le vainqueur, de cet écœurant jeu?
Qui réussit le mieux, son extermination?
Ghetto de Varsovie, massacre d'Oradour
Massacres et tueries, dans le Minnesota
Carnage à Guernica, massacre à Varsovie
Massacre de Sand Creek, supprimant les Cheyennes
L'autochtone parqué, dans stalag ou réserve.
La tête des enfants, sur le roc fracassée
Les femmes éventrées, à coups de bowie-knives
Chivington et Goebells, Rommel, Hasting Silbey.
Pourrait-on désigner, lequel fut plus féroce?
Camps de concentration, Büchenwald, Mauthausen
Les squelettes vivants, dans les chambres à gaz
Les malades brûlés, dans les fours crématoires.
La bombe à l'uranium, rayant Hiroshima
Dresde inutilement, anéantie, rasée.
De ces crimes lequel, apparaît plus odieux?
Qui de ces deux pays, peut enlever la palme?
Les armes ont parlé. Vae victis. Malheur
Pour ceux que n'ont aidé, l'inflexible Destin.
La guerre a décidé, par la valeur des forts
Qui sont les condamnés, qui sont les innocents.
Comme aux temps médiévaux, le combat singulier
Pour l'Homme signifie, la volonté divine.
Mais pourrait-on citer, une communauté
Qui ne fût point fautive, en son temps de triomphe?
Pourrait-on mentionner, un acte dans l'Histoire
Bon, droit, miséricordieux, altérocentrique
Bienfaisant, bienveillant, xénophile et sensible
Gratuit et généreux, altruiste et philanthrope
Si désintéressé, loyal et transparent
Si dévoué, secourable, intègre, honnête, humain
Si manifestement, clément et magnanime
Si positivement, libéral, fraternel
Tolérant, pur, saint, consciencieux, probe, édifiant
Large et compatissant, vertueux, charitable
Qui ne fût par le Mal, pourri jusqu'à la moëlle.
Tous, ne sommes-nous pas, enfants du génocide?
Notre espèce n'a-t-elle, autrefois décimé
Les autres Hominiens, les Néandertaliens.
D'une élimination, ne sommes-nous le fruit?
Sélection darwinienne, et meurtre des plus faibles
N'est-ce pas cette loi, qui soumet les vivants?

L'homme attristé, confus, quitta le cimetière.
Jamais il ne revint, pour honorer les morts.

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007

LE BUNKER

Le bunker, gris, massif, anguleux, agressif
Le bunker étouffant, le bunker asphyxiant
Triste palais martial, blafard, désolé, morne.
Le béton brut pour stück, pour unique ornement
Le dallage grossier, pour tapis et pavage
L'ampoule dénudée, pour candélabre et cierge.
Le Roi Soleil bâtit, le fastueux Versailles
Philippe Deux conçut, le morose Aranjuez
Catherine adora, le gracieux Peterhof
Louis de Bavière aima, l'irréel Neuschwanstein.
Pour le maître des lieux, impitoyable chef
Du terrible Corps Noir, à l'effigie macabre
Ne pouvait convenir, que le rude blockhaus.
Moins plait à son humeur, taciturne et lugubre
Manoir aux larges baies, qu'aveugle casemate
La véranda fleurie, que la vide cellule.
Quel décor somptueux, quel majestueux cadre
Pour engloutir vivant, ce Méphistophélès.
Balle pour les guerriers, et poison pour les femmes.
Le bunker se transforme, en géant cénotaphe.
Perdu, Sardanapale, en un brasier énorme
Consuma son harem, ses mignons, ses chevaux.
Pour la disparition, de ce dictateur fou
Berlin doit se détruire, en un grand holocauste.
Les bombes des Alliés, sur le Reichstag s'écrasent.
L'éclairante fusée, devient un projecteur.
La nuit de plomb succède, à la Nuit de Cristal.
Sur la ville incendiée, vrombissent les sirènes.
Du Sud au Nord, le Monde, est immense théâtre.
Le rideau va tomber, sur la pièce achevée.
Le drame wagnérien, touche à sa conclusion.
Voici le dernier acte, et la tragique fin.
Le héros nietszchéen, surhomme halluciné
Va bientôt s'abîmer, dans l'informe Néant.

Le voici fulminant, en son Olympe triste
Cet homme qui nia, tout sentiment humain.
Le voici, furieux, rageur, fou, hargneux, haineux
Les membres parcourus, de transe frénétique
L'œil injecté de sang, la pupille irradiante.
L'irascible hystérie, convulsionne son corps.
Sa face est déformée, par de tremblants rictus.
Des filaments baveux, de sa bouche pendillent.

Pourrait-on pénétrer, dans ce hideux cerveau
Descendre jusqu'au fond, de ce puits mystérieux
Plus noir, plus ténébreux, que la Géhenne même
Cet aven effarant, secoué de séismes
Ce gouffre de violence, et d'immoralité?
Que pourrait nous livrer, ce labile écritoire
Sur lequel est inscrit, l'exécrable apologue
De l'odieux satanisme, et du négationnisme?
Que déchiffrerait-on, dans ce grimoire abject
Cet écheveau sans bout, ce dévidoir sans fin
D'horreurs, de laideur, terreurs, détestation, crimes?

Ce qu'on découvrirait, c'est, terrible, effroyable
Dans les jets sulfureux, éclairs phosphorescents
De spectrales armées, détruisant les cités
Les Panzer Divisions, dévastant les contrées
Les chars d'assaut, blindés, écrasant les récoltes
Des bombardiers versant, leur cargaison mortelle
Des sous-marins coulant, paquebots, destroyers
Des stukas mitraillant, de paisibles hameaux
Des grenades brisant, les os, les chairs, les crânes
Des champs ruineux, fumant, aux feux du crépuscule.
Mais, ployant sous les coups, de l'imparable sort
L'homme accablé revoit, les échecs de sa vie
L'errance au cœur de Vienne, en quête d'un travail
Les études ratées, l'hospice des mendiants
L'ami juif si brillant, qui toujours l'humiliait.
Sans répit le rongeait, l'obsédait, l'accablait
Cette rancœur tapie, dans le creux de son âme
Cette soif de vengeance, et de reconnaissance
Dans les replis secrets, de son pervers esprit.
Puis il vit l'ascension, jusqu'au pouvoir suprême
Réunions de parti, congrès, discours, motions
Putsch de la Brasserie, la nuit des Longs Couteaux.
La guerre-éclair, blitzkrieg, menant à la victoire.
Las, que sont devenues, les processions, parades
Sous les drapeaux claquant, les swastikas géantes
Les orgueilleux slogans, et les célébrations
Les salves et flambeaux, vivats, acclamations?
Qu'est devenu le Reich, broyé par les Soviets?

L'impuissant dictateur, sur la carte promène
Des pions représentant, des bataillons fictifs
Pour vaincre l'ennemi, d'un assaut chimérique.
Le récit de l'exploit, n'est que rodomontade
La stratégie devient, puéril amusement.
Sinistre clownerie, triste bouffonnerie
Comme si, parvenues, à l'extrême degré
Comédie, tragédie, finissaient par se fondre.

Qu'est-ce Hitler? un dément, un archange du Mal?
Psychopathe inconscient, monstre calculateur?
N'est-il fanatisé, par l'idéologie?
La mégalomanie, le morbide pathos
N'ont-ils pas dévoré, sa raison déficiente?
Ne dépassât-il pas, Néron, Mourad, Commode?
N'est-il incarnation, du féroce Moloch?
N'est-il résurrection, du vil Montezuma?
C'est Belzébuth, Asmodée, Lucifer, Satan
Dans un esprit unique, assemblés, réunis.
C'est le cynique esprit, se riant des souffrances
L'harfand, le chat-huant, dont flamboie la prunelle.
C'est le Prométhée noir, éclaboussant la Terre
De son fiel destructeur, sa ravageuse bile.
C'est la guivre perfide, aux crochets venimeux
Le tigre monstrueux, déchiquetant sa proie
Le vampire assoiffé, d'innocentes victimes.
C'est le poulpe rêvant, dans les profondeurs vagues
Son hideux cauchemar, de meurtre et de carnage
L'irascible volcan, toujours inassouvi
Crachant, envieux, sa haine, à la face du monde.

Ses lieutenants dévoués, l'ont maintenant trahi.
Près de lui cependant, un compagnon demeure
Blondi, fidèle chien. Pour lui, pauvre animal
Son maître ne fut-il, un homme comme un autre?
Car point il n'en reçut, de coups, mais des caresses.
Par le monde il est tant, de lâches tyranneaux
Cyniques et brutaux, martyrisant leurs proches.
Paradoxe étonnant, mystère impénétrable
Celui qui supprima, des pays et des villes
S'apitoie sur le sort, que subira la bête.
L'esprit choqué se perd, en interrogations.
Comment Dieu jugerait, cette contradiction?

L'on entend les mortiers, secouer le repaire.
Les troupes ennemies, bientôt pénètreront
Dans le couloir étroit, menant à cet abri.

Le dictateur alors, fixant l'obscurité
Debout dans le bunker, jette ces mots haineux.

«Voici bientôt l'instant, où je vais disparaître.
La mort, la mort est belle, ainsi que la défaite.
Nations coalisées, pusillanimes peuples
Tous, admirez le sort, du Führer magnifique.
Voilà que s'accomplit, en ce jour fatidique
La triste prédiction, de l'ancienne Voyante.
C'est le dernier des jours, Crépuscule suprême
Berlin comme l'Asgard, est promise au Chaos
Ne comprenez-vous pas? les Géants nous attaquent.
Par l'Est est revenu, le rejeton d'Ymir
Le vaisseau de Loki, franchit la mer à l'Ouest.
C'est Hrym qui tient la barre, invalide vieillard.
La fumée des avions, c'est le souffle empesté
Que le torride Surt, par ses naseaux rejette.
Le Serpent de Midgard, s'enroule autour de nous
Colonnes de blindés, emprisonnant la ville.
Ce que vous entendez, ce ne sont les sirènes
C'est Heimdall en son cor, annonçant la bataille.
Fenrir, hagard, ulule, au milieu du Wallhal.
Fafnir, le dragon rouge, ouvrant sa gueule immense
Dans sa gorge enflammée, va tous nous engloutir.
Les Messerschmidt cinglants, walkyries courageuses
Foudroyées en plein vol, ont perdu leur couronne.
La Germanie se meurt, telle Ygdrasill rompu.
Que vienne maintenant, l'Apocalypse ultime.
L'Europe va mourir, l'Occident va mourir.
La Civilisation, bâtiment avarié
Sombrera dans la mer, du cosmopolitisme.
L'Humanité déchue, bientôt se dissoudra.
L'impur globe ruiné, demain retrouvera
L'originel état, du vierge minéral.
Dans le Nifheim glacial, tombera le Soleil
Puis tout retournera, dans la Nuit primordiale.

Vous êtes victorieux, Alliés, vous que j'abhorre
Mais vous regretterez, d'avoir gagné la guerre.
L'avenir, l'avenir, écoutez, le voici.
Voici bientôt venir, le temps de vos supplices
Vous serez tous vaincus, par votre déchéance.
Vous serez abaissés, dégradés par vos tares
Vous serez des nabots, des avortons, des larves
Tous malades mentaux, anormaux, impotents.
La dégénérescence, atteindra vos enfants.
Vous deviendrez le jouet, d'une ploutocratie
Que manipulera, l'effrontée juiverie.
Quand vous prononcerez "honneur, travail, famille"
Vos incrédules fils, vous riront à la face.
La racaille africaine, insolente, arrogante
Remplira vos banlieues, vos cités, vos campagnes.
Les hordes colorées, pourriront votre sang.
Vos filles au teint pur, aux longs cheveux dorés
Se gaussant des aïeux, s'uniront à des nègres.
Sûrement, lentement, la masse des métèques
Se multipliera, pullulera, s'enflera
Comme les vers grouillant, dans un fruit corrompu.
C'est ainsi qu'un relent, nauséabond, vicié
Dans tout l'appartement, se répand et diffuse.
L'on peut bien calfeutrer, les portes et fenêtres
Par la moindre fissure, il s'infiltre et s'immisce.
Nul rempart ne saurait, enrayer son avance
Nul paravent tendu, nul poignard, nul bâton.
C'est en vain. Rien n'y fait. Tout se trouve infecté.
C'est lui, maître des lieux, qui vous chasse dehors.
Devant le péril Noir, vous ne pourrez lutter
Car vous conserverez, jusque devant le gouffre
L'éthique suicidaire, impuissante morale
Qui vous pousse à nier, le combat darwinien.
Vous serez acculés, vers le fatal écueil
Tels un naute guettant, sur un côté Charybde
Ne voit se profiler, Sylla sur l'autre bord.
Voilà vos rejetons, admirez leur portrait
Des trognes bananées, aux traits irréguliers
Cheveux crépus, lèvres lippues, nez épatés.
Ce métissage issu, de toutes les ethnies
Cet infect ramassis, d'abjectes créatures
Ce vil conglomérat, de races primitives
Ce seront vos enfants, ceux que vous chérissez.
Tous jusque dans leur chair, seront salis, souillés.
Ne croirait-on, hideur, que ces déchets vivants
Sont le monstrueux fruit, l'ignoble engendrement
Qu'aurait produit l'amour, d'un homme avec un singe?
Si revenaient Bismarck, César ou Municius
Pourraient-ils reconnaître, en vous leurs descendants?
Les reniant, ils diraient "D'où viennent ces bâtards?"
Vous pourrez arracher, votre peau de vos ongles
Vous n'ôterez jamais, en vous cette vergogne.
L'esclave de jadis, bientôt sera le maître.
Vous subirez alors, de brutaux dictateurs
Car viendront les bourreaux, matant la race blanche.
Ce jour vous trouverez, les SS doux agneaux.
S'il est un Dieu là-haut, qui punit les forfaits
Je vous retrouverai, tous au fond de l'Enfer.
Vous, les vainqueurs glorieux, vous qui jugez mes crimes
Vous serez plus que moi, condamnés et damnés
Car vous perpétuerez, l'immonde génocide
Celui des rejetons, à l'égard des aïeux.
Ce jour-là, moi, le monstre, assoiffé de péché
Dans la fosse torride, au milieu du brasier
Contemplant vos tourments, j'exulterai, vengé.

Les Nornes décidant, les décès, les naissances
Maintenant ont coupé, le fil de mon destin.
Je ne tremperai pas, dans votre décadence.
Que de mon corps défunt, il ne reste un atome»

Ainsi dit le Führer, plein de bouillante aigreur.
Lors, calme étrangement, il prit son revolver
Puis s'appliquant au front, le canon de son arme
Sur lui-même il commit, le dernier de ses crimes.

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007

LE RÈGNE DE L'AMÉRIQUE

LA STATUE DE LA LIBERTÉ

Dans cette île érigée, sur un podium pompeux
J'accueille les bateaux, pénétrant dans New York.
Le monstre américain, chaque jour engloutit
Mes fils européens, en quête d'avenir.
Les immigrants massés, devant Ellis Island
Sont impatients d'entrer, dans cette Babylone.
Tous rejoignent en chœur, ce lieu de perdition.
Malheur, désolation. Que ne puis-je leur dire
«Mes enfants, revenez, au pays des aïeux»
Je brandis ce flambeau, par-dessus l'Océan.
Sais-je si je défends, la juste Liberté
Du citoyen qu'oppresse, un pouvoir trop puissant?
Ne glorifiè-je aussi, la triste Liberté
Du cupide renard, au sein du poulailler.
De sa natale Colmar, à Paris vint mon père.
C'est là que son génie, me conçut, idéale.
Pourquoi m'abandonner, moi ta fille orpheline
Dans ce monde étranger, qui jamais ne connut
D'hellénique beauté, ni de grandeur latine.
Me voici malgré moi, la prêtresse d'un monde
Qui renie mes canons, venus d'un autre sol.
Mon himation dépare, au milieu des blue-jeans.
Mes nattes ondulées, tombant élégamment
Ne peuvent s'accorder, aux tignasses des punks.
Mon profil régulier, étonne et scandalise
Parmi les nez busqués, narines épatées.
L'acide sulfurique, attaque mon visage
Ronge ma peau cuivrée, corrode ma couronne.
Je suis bancroche, éclopée, tremblante et branlante.
Mon bras est écorché, par mon diadème aigu.
La rouille sur mon flanc, suinte ainsi qu'un sang rouge.
La vapeur condensée, fait larmoyer mon œil.

À mes pieds Mannathan, exhibe sa folie.
Mecque des miséreux, nababs et richissimes
New Jersey, Middle Town, Upper Town, Long Island
Chinatown, Chelsea, TriBeCa, West Village...
Museums, Guggenheim, Whitney, Cooper-Hewitt
Pop Art, Op'Art, hyperréalisme, Art Déco.
Brodway, spectacle permanent, immense arène.
Salles de flippers, sex-shop, dancing et strip-tease
Défilé continu, de bijoux et fourrures.
Dernier cri, dernier chic, ultra-chic, fun, western
Surplus, New Wave, ambiance video, high-tech.
Harlem, taudis ruiné, bâtiments délabrés
Que hantent jour et nuit, des loques hébétées
Brooklin, Fulton Ferry, lieu des cinq magies noires
Wall Street, Big Board, la Bourse, au New-York Stock Exchange.
Ce n'est Zeus, Apollon, que l'on vénère ici
Mais une déité, menant tous les humains.
Dans l'orgie des néons, et des couleurs criardes
Le mauvais goût devient, norme, idéal commun.
Partout dans les bazars, les markets et drugstores
Hurlantes percussions, folk, reggae, rap, techno
Rythme incessant, grinçant, vulgaire, insupportable
Que perce l'aigre son, des stridentes sirènes.
La ville névrosée, par l'hystérie saisie
Vend, traite, achète, édifie, conçoit, forge, écrit.
Chaque homme en cette ruche, est abeille effrénée.
Plutôt ne serait-il, un bourdon survolté
Parasite inutile, agité sans répit?
Big Apple, New-York, cité merveilleuse, infâme?
Ton paradis factice, abreuve les migrants
Semblables aux pourceaux, que Circé rassasie.
Comme les compagnons, d'Ulysse naufragé
Leur mémoire a perdu, le souvenir d'Europe.

Las, me voici rivée, dans cette baie maudite.
Que ne puis-je rejoindre, au bord de l'Acropole
Tenant l'Erechtéion, mes sœurs les Cariatides?
Calme et rassérénée, retrouvant ma patrie
Devant la Mer Ionienne, aux vagues lie-de-vin
Là, je méditerais, parmi les Olympiens.

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007

TWIN TOWERS

Manhattan, berceau, nid, des verticaux buildings
Skyscrapers, gratte-ciel, towers, tours et murailles
Géants sans pieds, dressés, la tête dans les nues
Blocs monumentaux, massifs, bruts, volumineux
Tronc de cône et pavés, pyramides et cubes
De béton, bronze, aluminium, de fer et verre
Marbre laiteux, granit noir, granit rose et tuf
Le chrome et la dorure, alliés au grès cérame.
Reflétant les rayons, le jour ils sont miroirs.
La nuit, lorsqu'en leur sein, les néons s'irradient
Les voici devenus, immenses lampadaires
Cages percées, forées, de pertuis lumineux.
Les avenues sont vaux, parallèles canyons
Les habitations monts, plateaux réguliers, crêtes.
Vingt-cinquième Avenue, vingt-quatrième rue
Dix-huitième Avenue, cent quarantième rue
Quatorzième Avenue, vingt-et-unième rue
Géométrisation, triangulation, trame
Canevas, lacis, réseau, tracé rectiligne.
Quarantième Avenue, quatre-vingtième rue
Dix-septième Avenue, quarante-huitième rue
Vingt-sixième Avenue, trente-et-unième rue.
Nulle improvisation, dans cette conception
La grâce naturelle, est ici prohibée.
Style art déco, paquebot, néo-renaissance
Gothique, antique et rococo, roman, rocaille
Là semblent réunis, tous lieux, toutes époques.
L'icône byzantine, et l'aztèque fétiche
Campanil et fronton, colonnes corinthiennes.
Dans leur carcasse brute, à l'épaisse cuirasse
L'escalator mouvant, comme un chenillard grimpe.
De niveaux en niveaux, d'étages en étages
La noria d'ascenseurs, monte et descend, remonte.
Pourrait-on voir la fin, de l'incessant manège
Du perpétuel ballet, des cages suspendues?

Sur le vierge terrain, s'activent pelleteuses.
La fouille se remplit, de Vicat, de Portland.
Le coffrage est dressé, les banches sont fixées.
Voici les entrevous, que soutiennent longrines.
La ferraille est placée, puis la dalle est coulée.
Pendant que l'on crépit, que l'on pose les vitres
Les plafonds sont plâtrés, les chapes bouchardées.
L'on installe compteurs, interrupteurs et lampes...
Dans le ventre fécond, de la ville en gésine
Le monstrueux enfant, de ses limbes surgit.
Skyscrapers, gratte-ciel, towers, tours et murailles.
Ne vont-ils brusquement, chuter dans l'East River
S'écraser dans la mer, basculer dans l'Hudson (*)
Tant paraît incertain, leur précaire équilibre?

Singer Building, Woolworth Building, plus haut, plus haut
Ritz Tower, Trump World Tower, Citigroup Center
Plus haut, plus haut, toujours plus haut, toujours plus haut
Flatiron Building, Paramount Building, plus haut
Foundation Building, Rockfeller Center, plus haut
Colonnade Row, Chanin Building, Moshulu
Chrysler Building, Bayard-Condict-Building, plus haut
Plus haut, plus haut, toujours plus haut, toujours plus haut.
Pourrait-on relever, le défi titanesque
S'élever au-dessus, de ces lourds mastodontes?
Qui pulvérisera, le record insensé?
Rien ne semble pouvoir, dépasser le niveau
Qu'impose Empire State, ultime tentative.
Mais voici que surgit, dans le ciel de New York
Twins Towers, World Trade Center, les Tours Jumelles

«Nous sommes les bergers, du minéral troupeau.
Nos colonnes de fer, antées dans les rochers
Jamais ne cèderont, au souffle des autans.
Ni foudre et ni typhon, ne courberont nos têtes
Zeus et Poséidon, matés, abdiqueront
Devant notre puissance, indomptable, imparable.
Non plus ne redoutons, le destructeur Vulcain
Nos sprinkers arroseurs, ne craignent l'incendie.
Peinture intumescente, et neige carbonique
Dans l'œuf étoufferont, les agressives flammes.
Nul ouvrage sur Terre, et nulle création
Ne pourront à jamais, surpasser nos faîtages.
Panthéons et Babels, auprès de nos grandeurs
Ne sont-ils monceaux, tas, amas, agglomérats
Ni la Tour Eiffel, ni, la cathédrale d'Ulm
La Koutoubia, le Chedi, la Tour de Berlin
Tour Jin Mao, Central Plaza, Ryugyong Hotel
Ni Shangaï, ni Moscou, ni Rome et ni Paris
Ne prétendront jamais, surpasser nos terrasses.
Devant nous détrôné, tout monument s'étiole.
Kheops, Khefren, Louxor, deviennent dérisoires
La Muraille de Chine, apparaît pitoyable.
Tout bâtiment devient, petit, lilliputien.
Gloire à l'individu, gloire au capitalisme
Gloire à la finance, au rendement, au profit
Gloire à la concurrence, à la consommation.
Nous sommes double phare, éclairant les ténèbres.
Nous sommes la fierté, du peuple américain
Symbole inégalé, de la puissance yankee.
Sans distinction d'ethnies, Blancs, Noirs, Jaunes ou Rouges
Tous ont uni leur force, afin de nous bâtir.
Qu'importe la couleur, des êtres qui travaillent
Pourvu que le dollar, s'accumule en nos coffres.
Nous sommes résultat, du libre melting-pot
Brassage planétaire, amalgamant les races.
Nous sommes réunion, des énergies humaines
La confédération, des esprits volontaires
La réalisation, des opiniâtretés
La cristallisation, des ardeurs acharnées
La manifestation, du bouillant dynamisme.
Dans cent ans, dans mille ans, invaincues, invincibles
Nous règnerons encor, sur le Monde ruiné»

Mais voici dans le ciel, deux avions qui s'approchent.
Grondement sourd, choc, déflagration, fumée, crash.

Les orgueilleuses tours, ne sont plus que gravats.

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007

MODERN LIFE

L'ACCIDENT

Premier jour de congé. Le soleil est si beau.

Vitesse maximum. Circulation facile.
Bientôt, baignade et sport, bientôt farniente et plage.
Dans une heure un bon gin, devant la caravane.
«Patientez, les enfants, vous allez voir la mer»
Sans perdre un seul instant, le cabriolet fonce.
«Quelle utile invention, que notre automobile»

Soudain, le choc. - Sirène - Les pompiers, l'ambulance.
Fébrilité... Médecin - Diagnostic - Silence.
Traumatisme crânien, tétraplégie, fractures.
Sept ans, mort sur le coup. Vingt ans, fauteuil roulant.
Sur le talus, pleurant, un enfant rescapé.

L'on détourne la voie, les automobilistes
Dans la file d'attente, en jurant s'impatientent
Mécontents, contrariés, d'être ainsi retardés.

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007

MYOPATHIE


Nancy Wise est heureuse. elle aime son mari.
Leur enfant, Kind Peter, un délicieux bambin
Son amour, son trésor, et sa raison de vivre.
Mais depuis quelques mois, Kind Peter parfois tombe.
Ce n'est rien. Tout va bien. Sans doute la fatigue.
Cependant avant-hier, l'on ne sait trop pourquoi
Le médecin traitant, fit un prélèvement.
Nancy convoquée, se rend à la clinique.

«Je viens... je viens Madame, ainsi que je devais...
Je viens de faire appel, à notre psychologue»
«Pourquoi docteur, Peter, n'est pas caractériel?»

«Ce n'est pour lui, c'est pour vous. Je suis désolé.
Vous bénéficierez, d'un soutien nécessaire

Kind Peter est miné, par une myopathie.»

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007

BLUE-JEANS


Décrivons la beauté, de l'époque moderne.
Sachez qu'elle dépare, Aspasie, Pairika.
Son charme naturel, se trouve rehaussé
Par un chapelet pieux, de rutilants piercing
Qu'agrémente une glose, en fervents tatouages.
Le Bantou, le Nilote, en sont tout ébahis.
Nombril, yeux, joue, narine, est-il même en sa peau
Lieu vierge de coupure ou bien de bigarrure?
L'âme vers Dieu s'envole, en épelant, zélée
Ce charnel parchemin, ce vivant Livre d'Heures.

Mais poursuivons plus bas, notre investigation.
Qu'allons-nous découvrir, pour magnifier son corps
Simarre ou bien péplos, jupe de satinette
Robe à falbalas, volants, froissis, nids d'abeilles?
Las, quelle découverte, hilarante, indécente.
Mieux eût valu voir là, de l'amphibie sirène
L'écailleux et visqueux, appendice pelvien
De l'hippanthrope antique, un postérieur velu
Car, spectacle navrant, se présentent dessous
Deux quilles affublées, d'un blue-jeans délavé.
Le jeans sordide, abject, populaire et vulgaire
Le jeans pratique, étriqué, le jeans arrogant
La frusque unisexuée, loque anti-féminine
Qu'orne hideusement, l'inutile braguette.
Le jeans, bleu de travail, frusque du prolétaire
Qui, malgré son allure, alerte et prétentieuse
Ne parvient à masquer, son empreinte ouvrière
Ne saurait camoufler, sa marque roturière.
Le jeans, vil étendard, affichant la victoire
De l'américanisme, et du capitalisme.

Cependant, ô, miracle, en son accoutrement
La vénusté moderne, au look de bohémienne
Se croît irrésistible, et non pas ridicule.

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007

FESTIN MODERNE


«Salut, mon pote, alors, t'as l'air naze aujourd'hui.
Moi, ça va, c'est génial, super, tu sais pas quoi?
Mon paternel, ce con, me paye une bécane
La cent vingt-cinq Honda, ça dégomme avec ça.
Viens, je t'invite à bouffer, j'arrose ma chiotte»

Voilà nos deux copains, franchissant le portail
D'une enseigne dorée, sur un fond écarlate.
Que va nous procurer, ce palace du goût
Qui détrône Troisgros, décoiffe Paul Bocuse?
Terrine de foie gras, ou bisque de homard
Fricassée de volaille, ou médaillon de lotte
Magret de canard, poularde ou tournedos
Par un maître d'hôtel, présentés avec art?

Le serveur distingué, c'est le fer blanc du self
Proposant au gourmet, plats raffinés, subtils
Hamburger au ketchup, sandwichs et hot-dogs.
Pour fêter dignement, l'heureux événement
Le cru millésimé, d'un chimique cépage
Le coca pétillant, la reine des boissons.
Rien ne vaut son fumet, d'acide phosphorique.
Pour vraiment savourer, cet insigne breuvage
Ne faut-il récipient, qui puisse l'honorer?
Le voici justement, c'est un verre en carton.

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007

Valid HTML 4.01 Transitional