SOMMAIRE
L'ÈRE INDUSTRIELLE
LE TRIOMPHE DU CAPITALISME
MONKWEARMOUTH
AR-MEN
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007
L'ÈRE INDUSTRIELLE
LE TRIOMPHE DU CAPITALISME
Depuis l'aube des temps, les humains prospéraient
Sur le sol nourricier, que le soleil féconde.
Le joyeux laboureur, poussait l'antique araire
Vivant au rythme lent, des saisons, des années.
Toujours il chérissait, la maternelle Terre
La fertile Nature, épouse généreuse
Mais voici le divorce, et la séparation
De celle qu'il aimait, depuis trois millénaires.
Voici venu le temps, de l'ère industrielle.
De Cardiff à Durham, des Midlands aux Cornouailles
S'impose le progrès, niant la tradition.
L'archaïque atelier, qui florissait hier
Dépérit asphyxié, par la manufacture.
Le métier à tisser, démodé, féodal
Se trouve relégué, par l'instrument de Key.
La navette volante, investit les fabriques.
Le vétuste rouet, qui des siècles fila
Maintenant est changé, par l'invention d'Hargreaves
Puis Artwright et Compton, créent la mule jenny.
Pendant ce temps, la mine, exporte le charbon
Démoniaque substance, arrachée de l'enfer
Qui fournit la chaleur, pour la sidérurgie.
La fonte est remplacée, par l'acier résistant
Grâce au nouveau puddlage, imaginé par Cort.
Surgissent fonderies, hauts-fourneaux, laminoirs
Tirant les profilés, aplatissant les tôles
Découpant des barreaux, incurvant des longrines.
L'antre d'Héphaïstos, paraît moins effrayant
Que ces hangars bruyants, où coulent et se mêlent
De flambants minerais, au coke cinéfié
Dans la fournaise ardente, et les jets d'étincelles.
Bientôt voici le train, qu'une locomotive
L'œuvre de Stephenson, translate sur les rails.
Tractant ses lourds wagons, de passagers bondés
La sifflante rocket, lâche au-dessus des prés
Son nuage encrassé, de vapeur et de suie.
Le grand homme du fer, Wilkinson, bientôt lance
De métalliques arcs, par-dessus la Severn.
Parmi les ingénieurs, se détache un esprit
Qui seul bouleversa, les techniques du siècle.
James Watt, savant, génie supérieur, démiurge.
Pompe et condenseur, piston, cylindre et tiroir
Balancier actionnant, bielle, arbre et manivelle
Que maintiennent levier, régulateur à boules
Voici réalisée, la machine à vapeur
Muant le gaz inerte, en force dynamique
Produisant par le vide, énergie, mouvement.
La magique invention, dans toutes les fabriques
Substitue sa puissance, aux bras des ouvriers.
L'homme vient de créer, celle qui l'asservit
La machine, être sans chair, froid, infatigable
Travaillant sans répit, sans maugréer jamais
La machine, organisme, inerte et pourtant vif
Possédant engrenage, au lieu d'une rotule
Ressort pour tendon, nerf, huile pour synovie.
Comme les ballets fous, de l'apprenti sorcier
Plus qu'il ne faut va-t-elle, accomplir son labeur
Pour noyer l'imprudent, assoupi sans méfiance?
Va-t-elle un jour prochain, marcher, sentir, penser
Munie de palpeurs, capteurs senseurs, processeurs
Plaque photosensible, en guise de rétine
Pour ainsi détrôner, celui qui l'enfanta?
Manchester, Edimbourg, Liverpool, Newcastle
Glasgow, Sheffield, Bristol, Birmingham, Nottingham
La cité-champignon, recouvre la campagne
Dans les vallées tendant, ses bras tentaculaires.
Factoreries, hangars, dépotoirs et usines
S'avancent dans les champs, les bosquets, les guérets.
Les halliers verdoyants, se muent en quartiers gris.
Le triste macadam, remplace la prairie.
Les rues sur les sentiers, allongent leur faisceau.
Les villages riants, aux cottages fleuris
Sont changés en banlieues, aux lépreux bâtiments.
L'on sacrifie des parcs, aux vénérables arbres
Pour implanter partout, des taudis indigents.
La ville, ogre béant, happe en son hideux ventre
Les métayers chassés, par l'injuste enclosure.
La paysannerie, devient prolétariat.
L'Humanité s'embourbe, en ses propres déchets.
La cheminée d'usine, exhale dans les cieux
D'épais tourbillons noirs, assombrissant l'azur.
Des terrils dénudés, au lieu de monts s'élèvent.
Prisonnier de hauts murs, en briques défraîchies
Le ruisseau clair devient, canal rougi, sali
De teinture et de suie, de poix et de goudron.
Les corons surpeuplés, dans les faubourgs s'entassent
Comme dans un rucher, les mêmes alvéoles
Stalles ou clapiers, box, ou réduits carcéraux
Pour la stabulation, de l'ouvrier-bétail.
Le berger puise l'onde, au limpide ruisseau
Le citadin chez lui, n'a qu'un broc d'eau viciée.
Dans la fabrique on voit, surveillants, contremaîtres
Contrôler, inspecter, les entrées, les sorties.
Règlements, interdictions, pointage et flicage
Sanctions, contraventions, remplacent durement
Le regard paternel, de l'ancien artisan.
Camelote et gadget, s'imposent au marché
Reléguant au passé, l'amour du beau travail.
Cadence et rendement, supplantent rudement
Le consciencieux labeur, le respect de l'objet.
La méritocratie, l'avancement, la prime
Dressent l'un contre l'autre, employés, chefaillons.
Le soleil qui réglait, depuis l'Antiquité
Le champêtre labeur, de l'aube au crépuscule
Se trouve remplacé, par une lampe à gaz
Brillant jour comme nuit, sans jamais vaciller.
Le campagnard déchu, sans répit agressé
Par l'incessant fracas, des machines bruyantes
Regrette amèrement, la paix des pâturages.
Division du travail, répartition des tâches.
Dépersonnalisé, tel aveugle automate
Dans la chaîne chacun, répète un même geste.
Le sandwich ambulant, célèbre en son bagout
La valeur des produits, vendus par Witeley's
Criant, s'égosillant, au long de Regent's Street
«Nos savons lavent mieux, nos brosses nettoient mieux»
Fût-il un jour sur terre, occupation plus vile
Qui pût mobiliser, l'énergie d'un humain?
Fût-il depuis Adam, plus risible travail
Plus méprisable et vain, plus grotesque, inutile?
Par l'exténuant labeur, l'individu perclus
Tardivement devient, un adulte mature
Précocement décline, à l'état de vieillard.
L'on voit se perpétrer, dans l'enfer des taudis
Suicides collectifs, meurtres de nourrissons
Pour qu'ils n'aient à subir, la souffrance des pères.
Le salarié miné, par l'abusif loyer
Dans son réduit obscur, envie malgré sa paye
Le paysan qui vit, sainement sans deniers.
Dynamisme, agressivité, mobilité.
L'ancien cultivateur, a perdu sa demeure
Le foyer ancestral, imprégné de chaleur
Maintenant le voici, de ville en ville errant
Pour trouver un emploi, changeant et fluctuant.
Promiscuité, chômage, entraînent exactions.
Le mélange d'ethnies, engendre la violence.
Criminalité, prostitution, délinquance
Dans ce terreau fangeux, impunément prospèrent.
La pègre avec audace, affiche son pouvoir.
L'alcoolisme aliénant, broie les individus.
Le permanent conflit, de tous contre chacun
Remplace cohésion, sociale communion.
Le genre humain se meurt, dans l'abrutissement.
Que vaut l'individu, parmi ses congénères
Tous rivés, affairés, à la même besogne?
Le taylorisme impose, une logique ignoble.
Sans futur ni passé, projeté dans le vide
L'ouvrier est zombi, sans projet, sans racines.
L'existence confine, à l'insensé, l'absurde.
L'enfant n'est plus enfant, la femme n'est plus femme
Car ils ne sont que bras, servant le capital.
C'est l'enviable destin, qui doit suffire à l'Homme
Boire et manger, dormir, travailler, puis mourir.
Le parangon trônant, sur le règne animal
Dans la vilenie tombe, au-dessous de la bête.
La domestic system, la factory system
Se heurtent violemment, en un combat féroce.
La rébellion chartiste, au cœur des villes gronde.
Ludd et ses partisans, détruisent les machines.
Révolte, insurrection, les ouvriers défilent.
Brigandage à Bristol, massacre à Peterloo.
Sabre au poing, les hussards, chargent les émeutiers.
*
De Southampton à Leeds, de Norwich à Glasgow
Se trouve une cité, qui les surpasse toutes
La mégapole immense, énorme, insurpassable
Dans ses murs contenant, dans ses flancs renfermant
Plus de luxe et laideur, opulence et misère
De vice et corruption, de richesse et beauté
La gigantesque Londre, ignoble et prodigieuse.
Londre infect Léviathan, moderne Babylone
Trismégiste cornue, creuset démesuré
Fondant et sublimant, ses détonants produits
Peuple, aristocratie, trivialité, noblesse
Bourgeois avec parias, tories et proxénètes
Jack l'Éventreur, Bob Peel, Harrods et Rossetti.
Si l'on pouvait d'un coup, tel une déité
Douée d'ubiquité, de vision synthétique
Découvrir la cité, dans sa complexité
Dans sa diversité, sa multiplicité
Ce qu'on découvrirait, horreur, splendeur unies
Terrasserait l'esprit, éblouirait les sens
Hérisserait soudain, les cheveux sur la tête.
Partout, la succession, des toits et des façades
Les îlots des jardins, glacis d'embarcadères
Sur l'océan de brique, et les vagues des tuiles
Multiforme agrégat, de monuments, d'immeubles
Palais, prisons, quais, docks, hôpitaux et églises
Banques et hangars, ponts, fabriques et usines
Qu'irrigue le réseau, des larges avenues
Ruelles exiguës, venelles et impasses
Les nœuds des croisements, des squares et des places.
Londre ainsi qu'un goret, météorise, excrète.
La noire exhalaison, des hautes cheminées
Rejetant leurs vapeurs, sulfurées, carbonées
Se mêle au brouillard bas, jaunâtre et délétère.
Sur la cité s'élève, une clameur intense
Le sifflement de l'eau, sur la fonte chauffée
Le heurtement des roues, sur
les pavés rugueux
Le piétinement sourd, des pas sur les trottoirs
Le ronflement des trains, sur les rails s'élançant
Le martèlement sourd, des pilons sur le fer
Les jurons, les hurlements, les criaillements...
Dans ce fracas d'enfer, Big Ben, ange étouffé
Lance timidement, son religieux appel.
Face à face opposés, l'East End et le West End
Nantis et démunis, bourgeois et prolétaires.
La jouissance des uns, la souffrance des autres
S'intrique indécemment, s'accroît honteusement
Criante division, contraste provocant.
Les vestes de futaine, et les smokings de soie
Regent's Park, Hyde Park, jardins paradisiaques
Décors majestueux, de la Garden Party
Pourrissoirs et mouroirs, workhouses repoussantes
Brook's club, Whit's Club, Carlton Club, salons chics, sélects
Refuges raffinés, du bon goût britannique
Pubs crasseux, turbulents, où résonne l'injure
Piccadilly, Chelsea, Whitechpel, Shteth, Soho...
La répugnante Clyde, en ses détritus stagne
Par un étroit goulet, de bondes et de buses
Tandis que la Tamise, orgueilleusement coule
Sous les augustes ponts, de Southwark et Tower.
La gentry se protège, érige des barrières
Séparant ses quartiers, des infâmes districts.
Si l'on pouvait descendre, au cœur de la cité
Dans ce putride fruit, où grouille la vermine
S'immerger en son corps, en son dédale obscur
Découvrir les recoins, de ses pestilents antres
Ce qu'on ressentirait, ce qu'on éprouverait
Saisirait d'aversion, dégoût et répulsion.
L'eau des caniveaux pleins, déborde sur les seuils
Telle une sécrétion, fielleuse et diarrhéique
Drainant tout ce qui sort, par d'organiques pores
Vomissure, excrément, sueur avec urine.
Dans les bouges puants, vit une faune humaine
Trafiquants, vagabonds, marginaux, indigents
Faillis, chômeurs, clochards, péripatéticiennes.
La peur de l'underworld, hante la bourgeoisie
Redoutant ces démons, des profondeurs urbaines.
«Soudain, ne vont-ils pas, déferler violemment
Submerger nos villas, nos jardins, nos terrasses
Comme un égout répand, sa boue malodorante?»
Sur les grands boulevards, sans jamais se tarir
S'écoule une marée, de piétons et de fiacres.
L'individu se noie, dans la masse anonyme
Conglomérat humain, difforme, hétérogène.
C'est un flux continuel, d'enfants, d'hommes et femmes
Jeunes ou vieux, charmants ou repoussants, curieux
Désœuvrés ou pressés, renfrognés ou gouailleurs
Plus étranges parfois, que d'inconnus mutants
Qui seraient débarqués, de galaxies lointaines.
Là, Vénus croise Enyo, Tython rencontre Hébé.
L'on voit plus de beautés, que peignit Gainsborough
Plus de monstres hideux, que dessina Goya.
Comment chacun sait-il, ce qu'il doit accomplir?
Comment, considérant, la nuée de ses frères
Ne s'abîme-t-il pas, dans la nausée fatale?
N'est-il pas écrasé, par cette foule immense?
Dans ces milliers de corps, ces milliers de cerveaux
S'entrecroisent l'amour, et la détestation
Le primitif instinct, la pulsion primordiale.
Comme un puissant médium, ubiquiste, invisible
Si l'on pouvait saisir, la vie de la cité
Si l'on pouvait franchir, l'huis des habitations
Le galetas sordide, envahi de vermine
L'opulente villa, décorée d'astragales
Si l'on pouvait scruter, à travers les persiennes
Des chambres écarter, les paravents jaloux
Glisser par la serrure, un œil inquisiteur
Plonger dans une alcôve, un regard indiscret
Si l'on pouvait sonder, chacune des consciences
Partager leurs aveux, confessions, confidences
Traquer leur vérité, sous l'apparence feinte
Sous le brillant vernis, des codes bienséants
Dans leur intimité, surprendre leurs passions
Déchiffrer leurs pensées, débusquer leurs désirs
Leurs penchants occultés, leurs phantasmes cachés
Quels drames quotidiens, nous seraient dévoilés
Quelles rancœurs ou joies, quelles douleurs, jouissances
Quels bonheurs et malheurs, mesquins et pitoyables
Quel entremêlement, d'intrigues et complots
Manipulations, corruptions, débauches
Vices libidineux, penchants saturniens, sadisme?
Et pendant qu'aux abords, de la rue Haymarker
Les pervers s'unissaient, aux racoleuses grues
Dans les salons dorés, de Buckingham Palace
Pilier de la Morale, et gardienne des mœurs
La Reine Victoria, trône sereinement.
*
Ainsi prend son essor, le grand capitalisme.
Dès lors il est happé, dans l'horrible engrenage.
Le voilà s'élançant, locomotive folle
Sur l'infernale voie, libre et sans conducteur.
L'aveugle mécanisme, emporte le convoi
L'avidité du gain, soumet l'individu.
La religion du Christ, sans honte détournée
Protège le bourgeois, contre les séditions.
La société s'enferme, en ses contradictions.
Le modeste employé, trimant dans la fabrique
Se trouve méprisé, durement exploité
Mais dès qu'il en ressort, et devient un client
Le voici choyé, roi, sournoisement flatté.
L'aime-t-on, l'estime-t-on? Surtout l'on convoite
Sonnant dans son gousset, les pennies qu'il détient.
Le Riche est-il fautif, cause du paupérisme?
Plutôt n'est-ce Malthus, qui discerna l'effet
De la natalité, produisant pénurie?
L'Homme se reproduit, comme un lapin vulgaire.
Si n'était le patron, qui procure une tâche
L'ouvrier débauché, ne mourrait-il de faim?
Les inégalités, affectant la fortune
Sont-elle conséquence, et visible reflet
Des niveaux différents, qu'atteint l'intelligence?
Le malappris manant, se vautrant dans sa fange
Pour un plaisir grossier, ignorant la culture
Vaut-il mieux, vaut-il moins, que le bourgeois imbu
Le bourgeois gras et gros, le bourgeois égoïste
Le bourgeois satisfait, pansu, repu, gavé.
Le matois profiteur, exploite le système.
De l'avare usurier, taon patient qui pressure
L'escarcelle amincie, de ses faibles victimes
Naît le spéculateur, ce ténia spoliateur
Cette avide sangsue, gorgée de numéraires
Prélevant plus-value, sur le travail d'autrui.
Voici la Bourse, autel, de l'Argent déifié.
Dans ce Temple nouveau, s'activent les agents
Prêtres de la Monnaie, prophètes des Valeurs
Qui lisent l'avenir, dans les chiffres de change
Mais d'un coup leur pécule, en miettes peut tomber
Car le progrès lui-même, entraîne sa faillite
Le machinisme induit, la crise économique.
Pour tisser le coton, maintenant il ne faut
Plus qu'un manœuvre où deux, étaient indispensables.
Que devient le second, inutile au travail?
Le voici, désœuvré, mendiant sur le trottoir.
Jadis il travaillait, pendant plus de treize heures
Dès lors il se morfond, sans la moindre besogne.
Tous les jours il payait, au boulanger son pain
Mais la boutique aussi, de jour en jour se vide.
L'artisan licencie, l'inutile mitron.
Comme les dominos, chutant l'un après l'autre
C'est ainsi que la crise, amplifie son emprise.
De proche en proche ainsi, le système s'effondre.
La finance fléchit, l'investissement chute
L'industrie périclite, anémiant le commerce.
Le marasme est nourri, de sa propre substance.
L'effet rétro-actif, et le cercle vicieux
Compriment les marchés, déprécient les produits.
Cherté, déflation, reprise, inflation, chômage.
Les gueux, les miséreux, font régner la terreur.
L'on ne peut décemment, supprimer ces gêneurs
Ces maudits empêcheurs, de capitaliser.
Le cupide patron, veut baisser les salaires
Mais voudrait écouler, sa propre marchandise.
La machine produit, mais ne peut acheter.
Paradoxe impossible, engendrant la misère.
L'insoluble équation, mine la société.
La crise redoutée, bloque l'économie.
La thésaurisation, paralyse les ventes.
Bulle spéculative, action dégringolant
Ruine des épargnants, et des petits porteurs
Flambée des transactions, fuite des capitaux
Gel des liquidités, dévaluation des titres...
Panique, affolement, est-ce la banqueroute?
Les courtiers excités, sur le parquet s'agitent.
D'hystériques pantins, autour de la corbeille
Hurlant, s'égosillant, aboient comme des hyènes
Qu'il faudrait mettre en cage, à Regent's Park Zoo.
Qu'ils sont loin, mesquins, intéressés, primaires
De la Beauté, de l'Art, de l'Amour, la noblesse
Qu'ils sont loin du message, initié par Jésus.
Les grands industriels, dénoncent les contraintes
Que fait peser encor, l'ancienne société.
«Liberté pour les prix, les Corn Laws nous étouffent»
«Sus au protectionnisme, entravant les échanges.
Sus au mercantilisme, engraissant les tories»
«Dirigisme et impôts, voilà quels sont nos maux
Libre-échange intégral, voilà médication
Menant l'Humanité, vers le Progrès futur»
Devant l'Économie, sphinx incompréhensible
S'épuisent théories, opposées, divergentes
Ce que l'homme a créé, lui devient une énigme.
Comment gérer la crise, et doper les marchés
Relever les cours bas, enrayer inflation?
Malthus et Jevons, Smith, Mill et Ricardo, Say
Formulent tous en chœur, le credo libéral.
«Vers l'équilibre tend, le marché sans contrainte.
L'Etat doit s'effacer, pour le bien collectif.
L'harmonie doit unir, les intérêts divers
Par l'invisible main, de l'ordre naturel»
Parmi les étrangers, que la faste Angleterre
Dans son giron fatal, attirait, fascinait
L'on voyait méditer, un jeune intellectuel
Critique et réfractaire, au dogme reconnu
Marx, le nouveau prophète, à l'imposante barbe.
L'on entend les échos, de sa vibrante voix
Résonner au congrès, de l'Internationale.
«Cet injuste système, un jour s'effondrera.
Nous dépossèderons, tous les capitalistes
Car même ils nous vendront, la corde pour les pendre»
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007
MONKWEARMOUTH
Entre les pantalons, de futaine grossière
Coincé dans sa berline, au fond de l'ascenseur
Tom, sept ans, pétrifié de peur, figé d'horreur.
Pour lui va commencer, la descente infernale
Dans Monkwearmouth, fleuron, des mines à Durham.
L'attente, insupportable, angoissante, inquiétante
Pour le timide enfant, novice et ingénu
Rite d'initiation, qui marquera sa vie.
Couverte d'un fichu, pâle en sa robe noire
Sur le carreau, là-bas, une forme indistincte
Qu'il voudrait appeler, mais sa gorge est nouée.
Sait-elle ce matin, le voyant s'éloigner
Que son œil jamais plus, ne le contemplera?
Le câble d'extraction, glissant dans la molette
Se déroule un instant... puis à nouveau s'arrête.
Dans le tohu-bohu, résonnent des jurons
«Qu'est-ce qu'ils font, là-haut, ces fainéants trop payés?»
«Des larves infoutues, d'actionner un levier»
L'on entend retentir, de gras et triviaux rires.
Des crachats sont lancés, par la grille de fer.
Sous la tôle ondulée, du haut chevalement
Les hommes ont hissé, leurs frusques de surface
Mais sait-on si le soir, l'on viendra pour dépendre
Cet inerte fantôme, attendant patiemment?
Sait-on lorsqu'on rejoint, le royaume des morts
Si l'on va remonter, au pays des vivants?
Tom étouffe, écrasé, par des genoux cagneux
Des épaules pointues, des reins durs, fesses molles.
Si l'ascenseur pouvait, ne jamais s'ébranler.
Pourtant, d'un coup, voici, qu'il tressaille à nouveau
Mouvant sa cargaison, bruyante et remuante.
La nacelle s'enfonce, en plein cœur de la mine
Fantastique plongée, dans l'énorme planète
Descente impressionnante, immersion, plongeon, saut
Chute vertigineuse, au fond de l'inconnu.
Cliquetis, couinements, craquements, grondements.
L'encablure épousant, l'acier de la molette
Grince en un sifflement, de plus en plus aigu
Vrombit, mugit, rugit, stridente, insupportable.
Ne va-t-elle soudain, s'étirer, se casser?
La cage abandonnée, libre de son attache
Ne s'écrasera-t-elle, en un choc monstrueux?
Comme une catharsis, mentale et corporelle
Soudain, se libérant, des larmes dégringolent
Sur les joues de l'enfant, terrifié, paniqué.
Des hoquets, des sanglots, ébranlent sa poitrine
L'urine incontinente, en ses brailles jaillit.
Nul ici n'est ému, par le sort du bambin
Car il doit s'endurcir, car il doit s'aguerrir.
S'il résiste il sera, le vaillant compagnon
Le mineur fraternel, fortifié dans sa tâche.
Quarante pieds, quatre-vingts pieds, cent trente pieds.
La cage ralentit, puis lentement s'arrête.
Le filon de Maudlin, premier point d'accrochage.
Des hommes goguenards, s'échappent de la cage.
La descente reprend. Deux cents pieds, trois cents pieds.
La cage en s'enfonçant, devient plus silencieuse
Les rires diminuent, les voix graves se taisent
Comme si, déférents, les hommes pénétraient
L'éternelle demeure, où les défunts séjournent.
L'on plonge encor au sein, du ténébreux aven
Toujours plus, toujours plus, dans l'antre formidable
Toujours plus aux confins, de l'effrayant abîme.
Quatre cents pieds, neuf cents pieds, mille cinq cents pieds.
Dernier point d'accrochage, arrêt, Howes Gill Seams.
L'enfant suit le troupeau, bravant l'obscurité.
L'étroite galerie. Pénible progression.
Les tremblantes lueurs, au passage des lampes
Jetaient sur les parois, des ombres fantastiques.
L'on eût dit, s'éployant, les ailes gigantesques
De chats-huants troublés, par la venue des hommes.
Parfois d'une fissure, émanait un courant
Bouche d'aération, comme la vive haleine
D'un fauve qui guettait, son inconsciente proie.
Tom sursautait d'un pas, tandis que les mineurs
Poursuivaient sans frémir, leur marche imperturbable.
Voici l'intersection. Le porion fait un signe.
L'enfant doit rester là, surveiller le passage.
Consigne, ouvrir, fermer, les portes coulissantes
Lorsqu'ici passera, le convoi des berlines
Débarrasser la voie, sur les côtés pousser
La gaillette essaimée, par les wagons trop pleins.
Nul autre commentaire, ainsi doit-il attendre.
Les hommes sont loin, Tom, dans le noir seul demeure.
Quelques bruits étouffés, dans le silence meurent.
Les mineurs sont bruyants, sans répit agités
Mais la Terre est muette, énormité figée.
Mort vivant englouti, délaissé, dénudé
L'enfant ne se croit-il, dans son propre tombeau
Lui qui depuis si peu, dormait dans un berceau?
Le père est isolé, dans un autre filon
De son pic abattant, la veine aux reflets sombres.
Tom essaie vainement, de comprendre sa tâche.
Pourquoi ne pas laisser, toujours la porte ouverte?
Nul ici n'a pensé, qu'il pût s'interroger.
Rester là sans bouger, au milieu des ténèbres
N'est-ce pas un tourment, supplice raffiné
Que n'aurait supporté, le misérable Ixion?
Désœuvrement parfois, pèse plus que labeur.
Ce portier de l'enfer, n'est-il pas dérisoire
Tel un chétif Cerbère, inoffensif, tremblant
Proie des chthoniens démons, tapis dans les ténèbres?
Plutôt ne fût-il né, crapaud dans une mare
Que petit d'un humain, dans la triste Durham
Car l'amphibien se meut, selon sa volonté
Peut jouir durant sa vie, de soleil et d'air pur.
L'enfant est prisonnier, dans la cage sociale
Comme le canari, que retient l'oiselier.
Tout le jour il demeure, en un lieu répugnant.
Ses fragiles poumons, vont bientôt s'imprégner
D'un asphyxiant filet, de blanche silicose.
Bientôt va s'élargir, son plat visage bistre
Puis son nez se couvrir, de bleuâtres macules
Ses narines s'ouvrir, pour mieux pouvoir s'emplir.
Son cou restera court, ses jambes vont s'arquer
Ses hanches s'évaser, vers le bas s'aplatir.
Né pour souffrir, né pour subir, né pour mourir.
L'existence pour lui, n'est qu'une immense nuit.
L'aube ne brillait pas, quand il est descendu
Quand il remontera, luira le crépuscule.
Dimanche est le seul jour, de sa funèbre vie.
*
Autour de lui, dessus, dessous, devant, derrière
Partout l'enveloppant, l'enserrant, l'oppressant
La mine, immense, indéfini, confus dédale
Grandiose étagement, de boyaux, galeries
D'étranglements, de sas, tortueux, sinueux
De voies s'enchevêtrant, de couloirs, de passages
De puisards, de goyaux, plongeant vers l'inconnu
La mine traversée, de cavités et cloches
Percée d'aérations, de canalisations
D'excavations, perforations, trous et forages.
Lentement chaque jour, s'allonge son réseau
Tel diffus mycélium, développant des hyphes.
C'est un géant poumon, spongieux et caverneux
Dont le chevalement, est nasal orifice
Dont les pompes sont cœur, et les veines conduites.
Le boisage en sapine, est cartilage épais
L'eau qui suinte est mucus, film imprégnant ses plèvres.
Dans le corps de la Terre, ainsi qu'une poitrine
Pénètrent ses trachées, ses bronches et bronchioles
Son lacunaire amas, de vides alvéoles
Que parcourt le courant, de la ventilation
Vaste respiration, puissante et vivifiante.
La mine, inverse Babel, infernal palais
Dont les toits et planchers, dont les murs et refends
Strates accumulées, de grès, d'arkose ou marne
D'imperméable argile, ou de poreux calcaire
Sont lits superposés, couches sédimentaires.
S'intercalant parfois, dans ces roches stériles
Court un filon précieux, de houille grasse et noire.
C'est lui que vient chercher, avide puceron
L'opiniâtre mineur, que rien ne décourage.
Tout dans ce monde est piège, embusqué pour les hommes
Le rugueux bloc saillant, en encorbellement
Le bastaing fléchissant, du soutènement lâche
Bosse et trou, flaque, arête et creux, béance et brèche.
L'instable échafaudage, édifice fragile
D'étais mal équarris, de coins mal agencés
Toujours est menacé, d'écroulement subit.
La vague architecture, est sans répit ruinée
Corrodée, grignotée, par la percolation.
Jour et nuit se poursuit, l'exhaure interminable
Vers le sol remontant, les eaux d'infiltration
L'onde partout gouttant, pourrit les résineux.
Le bois de chêne dur, cet ami protecteur
Devient traître soudain, lorsque son aubier rompt.
La poudreuse atmosphère, émanation du roc
Se charge de carbone, en suspension légère
Lentement s'enrichit, de méthane inflammable
S'infiltrant, silencieux, par les micro-fissures.
Le mortel ennemi, du mineur terrifié
L'invisible démon, sans forme et sans visage
Perfide, accumulant, sa puissance létale
Se répand dans les voies, irrésistiblement.
Quand l'homme circonspect, à sa lampe attentif
Lentement voit bleuir, la faiblissante flamme
C'est trop tard. Le grisou, tel un dragon projette
Son haleine enflammée, par ses hideux naseaux.
La mine dévastée, n'est plus que mort et deuil.
Se repaissant toujours, de vivantes victimes
L'on croirait comme au temps, de l'ancien roi Minos
Qu'en son noir Labyrinthe, un cruel Minotaure
Chaque saison choisit, une sainte hécatombe
D'éphèbes vigoureux, de vénustés gracieuses.
L'Homme contre Gaïa, David contre Goliath
Combat, duel titanesque, opposition dantesque
De souffrance et malheur, de violence et misère.
La Terre d'un hoquet, dans le néant projette
Cette menue vermine, en son corps agrippée
Gales parasitant, la minérale croûte.
La mine, Eurèbe, enfer, ténébreux, dangereux
La mine, épouvantable, insatiable monstre
La mine meurtrière, et dévoreuse d'homme
La mine, horrible ventre, effarant et sanglant
Redoutée, détestée, vénérée, célébrée.
Du carreau jusqu'au fond, l'humaine pyramide
S'agite pour survivre, en exhumant la houille.
Multitude
qui sue, trime et s'exténue, s'éreinte
Du plus jeune au plus vieux, du plus fort au plus faible.
Voici devant le front, de la veine aux feux sombres
Des hercules frappant, taraudant, arrachant.
Le haveur athlétique, attaque le filon
Tandis que le herscheur, dégage son ouvrage.
Puis voici qu'au roulage, ahanent longuement
De maigres avortons, poussant les wagonnets.
Voici le galibot, maniant les aiguillages.
Fermant ou bien ouvrant, les panneaux des recettes.
Voici là des bambins, cousins lointains des Heures
Qui gardent jour et nuit, les portes olympiennes.
Dans les boyaux étroits, où ne passent les rails
Des enfants arc-boutés, meuvent des blocs énormes
Tels Sisyphe portant, sans répit son rocher.
Des femmes accroupies, garnissent des corbeilles
Danaïdes fourbues, supportant leur supplice.
De vieux raccommodeurs, entretiennent les voies.
Des cuveleurs âgés, patients, méticuleux
Façonnent posément, les poutres du boisage.
Tous nus, fille ou garçon. Dans cette obscurité
Pourrait-on distinguer, les sexes différents?
Qui pourrait s'attarder, se distraire à guetter
Quelque forme attrayante, en ce lieu sépulcral?
Cependant en surface, auprès de l'ascenseur
Voici le moulineur, déchargeant les berlines
Voici le culbuteur, emplissant les trémies
Tandis que la cribleuse, affairée vers sa case
Dans son panier sépare, escaillache et gaillette
Les broches et clayats, simulant des pépites
La nigrescente rouffle, imitant le jayet.
Capitaine omniscient, timonier ubiquiste
De ce navire à l'ancre, épave submergée
L'ingénieur vérifie, supervise, étudie
Notifiant aux porions, les décisions, consignes.
Plus haut encor, sous d'autres horizons, là-bas
Dans le bureau secret, d'un londonien palace
Mystérieux patron, l'actionnaire invisible
Qui n'a jamais touché, le salissant charbon
Qui ne mit un seul pied, sur le carreau d'un puits
Mains blanches et gantées, canne vernie, costume
Comme un dieu tout-puissant, gère sa création
D'un paraphe distrait, au bas d'un protocole
Vend, achète à sa guise, anthracite ou bien coke
Déterminant le sort, des masses laborieuses.
Parmi tous les mineurs, se détache des rangs
Le héros de la houille, Achille industrieux
Craint, envié, respecté, comme un preux intrépide
L'abatteur. De lui seul, dépend toute la chaîne
Herscheur et pelleteur, galibot, moulineur
Les artisans vaquant, au glacis du carreau
Chauffeurs, mécaniciens, menuisiers, machinistes...
Si jamais s'arrêtait, son labeur énergique
Toutes ces mains qui trient, qui chargent et déchargent
Qui roulent et déblaient, qui taillent et charrient
Cesseraient leurs travaux, désœuvrées, inutiles.
Dans sa villa cossue, l'opulent actionnaire
Sans lui ne serait plus, qu'un mendiant misérable.
C'est le prospecteur, l'explorateur, le découvreur
Qui, tel un alpiniste, ouvre une voie nouvelle
C'est le hardi Colomb, de la mer plutonique
C'est lui qui va traquer, la cauteleuse veine
Louvoyant dans la craie, s'enfuyant sous le schiste.
Voici qu'elle s'infiltre, en un dick basaltique
La muraille élevée, d'un souterrain bastion
Sur laquelle impuissant, le pic en vain s'écrase.
L'abatteur doit obvier, contourner la défense
Mais la strate à nouveau, disparaît dans la faille.
L'ingénieur étudiant, la succession des plis
Déjoue son stratagème, et retrouve sa piste.
L'acier au bout tranchant, s'immisce dans la veine
Son front est perforé, découpé, dépecé.
La poussière à son flanc, coule ainsi qu'un sang noir.
Les hommes bataillant, au chantier de la taille
Brandissent en leur poing, la rivelaine aiguë
Ce glaive qui pourfend, la minérale chair.
S'emparant de la houille, ainsi que d'un trophée
Les voici triomphant, heureux de leur exploit.
Pourtant l'abatteur sait, qu'un jour il s'étendra
Lorsque la silicose, enfin l'aura vaincu
Bouche ouverte, asphyxié, par le traître ennemi.
*
Pendant ce temps, seul, Tom, en sa galerie noire
Sombre dans la torpeur, et l'engourdissement.
C'est alors que résonne, un tintement léger
Puis un martèlement, accompagné de voix.
Comprenant que s'approche, un convoi de berlines
De tout son poids, l'enfant, écarte les panneaux.
Lors, dans un brouhaha, défilent brusquement
Des faces contractées, hilares et hideuses
Râlant, crachant, hurlant, s'égosillant, suant
Comme un pandémonium, remonté de l'Enfer.
C'est ainsi que s'avance, un groupe de rouleurs
Jeunes adolescents, poussant des wagonnets
Brutes irréfléchies, au visage farouche.
Leur troupe a repéré, le nouvel arrivant.
Les quolibets gaillards, à son intention pleuvent.
Sur lui s'abat un flot, de horions et d'insultes
Car dans la mine ici, lieu d'agressivité
L'échange est le juron, la parole est gueulante.
Puis s'avance un cheval, tirant sa lourde charge.
Pareil au philosophe, il paraît méditer
Paisible et raisonnable, en cet essaim furieux.
Jeune poulain jadis, il possédait yeux vifs
Mais l'Homme impitoyable, inique tortionnaire
Le confinant ainsi, dans l'éternelle nuit
D'un crêpe a recouvert, cet inutile organe.
Le nouveau maître, hélas, a perdu le respect
L'antique lien, sacré, la solidarité
Liant le cavalier, au destrier fidèle.
Psychopompe coursier, jadis il conduisait
Les dépouilles des morts, jusqu'au port éternel.
S'il pouvait aujourd'hui, transporter ses bourreaux
Ne les descendrait-il, au fond de la Géhenne?
D'un pas lent, dignement, l'aveugle créature
Ce Pégase déchu, dont sont coupées les ailes
Résigné, douloureux, mais ne ployant l'échine
Passe comme un seigneur, au milieu des manants.
Puis de nouveau, soudain, le silence et le noir.
Tom referme la porte, et s'affale en un coin.
Sa courte vie revient, en ses pensées confuses.
Pourrait-on pénétrer, dans son jeune cerveau
Contempler ce miroir, vertigineux, mouvant
Ce gouffre de souffrance, et d'interrogations?
Que voit-il, que sait-il, du monde l'entourant
Ce ballet absurde, énigmatique, étrange?
Quels fugitifs jalons, quels fugaces repères
Saisit obscurément, son enfantin psychisme
Pour décoder la vie, l'ambiante société
Qui déjà le contraint, qui l'absorbe et l'étouffe?
Quand il errait le soir, aux abords du quartier
Quelquefois une envie, le saisissait d'un coup
S'enfuir, loin, loin, s'enfuir, au-delà des guérets
Loin du foyer natal, où règne la violence
Vivre ainsi qu'une bête, au milieu des forêts
Solitaire, inconnu, libre, ignoré de tous
Mais l'Homme avait partout, quadrillé la campagne
Dévasté les bosquets, abattu les grands arbres
Pacifiques amis, bienfaisants, débonnaires.
Tom regagnait, penaud, la maison familiale.
Sempiternellement, dans les éclats de voix
L'haïssable dispute, opposait les parents.
L'homme ivre tabassait, la femme larmoyante
Puis après la furie, tombait un lourd silence.
Tom un jour s'approcha, près du lit effrayant.
C'est alors qu'à travers, la fente des rideaux
Sur le grabat pisseux, dans l'ombre il discerna
Deux silhouettes nouées, l'une chevauchant l'autre.
La scène chaque nuit, l'éveillait en sursaut
Récurrent cauchemar, qu'il ne pouvait chasser
Répugnante vision, qui hantait son esprit
Le bourreau, la victime, unis dans le désir.
Quand le père excité, redoublait de fureur
Parfois Tom rejoignait, une courette humide
Que lui seul connaissait, dans la maison voisine.
Ce lieu sordide, abject, séduisait le bambin.
C'était là son domaine, idéal, inviolable.
Recouvert par la suie, qu'envahissait la mousse
Le sol était jonché, d'objets hétéroclites
Planches vermoulues, tessons brisés, pots cassés
Casseroles rouillées, et tuiles ébréchées
Plâtras, clous tordus, vis, copeaux, traînées de sciure...
Dans lesquels divaguaient, des poules caquetant.
Là, pour mieux se cacher, il s'enfermait alors
Dans un vieux cabinet, formé par deux planchettes
Sous le toit biscornu, d'un appentis pourri
Le seul qui possédât, un verrou coulissant
Rarissime confort, luxe inimaginable
Qui pût le protéger, des humains détestés.
Longuement il restait, le pantalon baissé
Les jambes repliées, les mains sur les genoux.
Là, dans cette posture, il attendait, rêveur
Que survînt le moment, de sa défécation.
Du sol jusqu'au sommet, parcourant l'édicule
Son œil observateur, scrutait chaque détail
Le hasardeux trajet, d'une fourmi perdue
Les toiles d'araignées, flottant dans l'air fétide
Les poils pubiens frisés, qui nageaient dans l'urine.
De salaces dessins, recouvraient les parois.
Ces fresques décoraient, le boudoir indécent
D'érectiles pénis, aux bourses potelées
De verges pénétrant, des vagins et des bouches
Pictogrammes pervers, du langage sexuel
Par endroit ponctués, d'étronnesques virgules
Que son trop jeune esprit, ne pouvait déchiffrer.
Calmé, rasséréné, Tom soulageait son flanc
Puis contemplait, songeur, étonné vaguement
L'excrément répugnant, qui gisait dans la fosse.
L'enfant trouvait ainsi, le paradis terrestre
Mais il fallait quitter, cette oasis tranquille
Revenir au foyer, retrouver les soucis.
Tom un instant sortit, de son maussade songe
Car il perçut au loin, dans le boyau sinistre
De féminines voix, qui semblaient s'approcher
Comme un radieux appel, venu des hautes sphères.
Ne pourrait-il pas voir, Nelly, sa protectrice
Qui ramassait la houille, en un panier d'osier.
Mais les voix en échos, bientôt se dispersèrent.
Déçu, l'enfant reprit, sa rêverie lugubre
Cependant l'intermède, éveillant sa mémoire
Changea soudain le cours, de ses tristes pensées.
Dans son esprit il vit, un être séduisant
La grande sœur,
image, intense, éblouissante
La grande sœur, divine, élégante, éclatante
La fille aux cheveux blonds, au teint clair de pervenche
La fille aux grands yeux verts, à la taille profonde
La fille aux pieds menus, aux longs doigts carminés
La grande sœur, beauté, fée, princesse et déesse
La grande sœur, Vénus, radieuse et merveilleuse
La seule consolante, aimante et souriante.
«Pourquoi suis-je si laid, alors qu'elle est si belle?
Pourquoi, pourquoi suis-je Homme, alors qu'elle est née Femme?»
Avec elle dimanche, il vendait le cresson
Dans le riche faubourg, voisinant Sunderland
Mais depuis quelques mois, sans qu'il sache pourquoi
Voilà qu'elle confiait, sa garde au pub voisin.
Quand elle revenait, le soir elle apportait
Des bonbons rouge vif, à la saveur de fraise.
Lui, de ses deux yeux ronds, contemplait ces merveilles
Qui provenaient d'un monde, où règne l'abondance
Vétilles sans valeur, coûtant quelques pennies
Pour lui trésor, magot, sans prix, inestimable.
Cependant par l'imposte, un matin par hasard
Dans une rue voisine, il vit un brillant fiacre
Dont les cabochons d'or, sur le vernis luisaient.
Nelly s'en approcha, monta dans la voiture.
Sans doute vendait-elle, encor mieux le cresson
Car elle ramenait, à foison des billets.
Sa vie se transforma. Depuis elle porta
Des corsages fleuris, de froufroutantes robes.
Son visage pourtant, s'étiolait, s'attristait.
La pensée de l'enfant, croupit en son esprit
Comme s'il ne pouvait, résoudre cette énigme.
Dans la mine régnait, un étrange silence
Mystérieux, oppressant, menaçant, effrayant.
C'est alors que soudain, tout chavire et s'effondre.
Séisme, apocalypse, inconcevable, inouï.
L'on entend résonner, un grondement sinistre
Puis la déflagration, parcourt les galeries
Tel un ardent cyclone, un typhon déchaîné
Détruisant, arrachant, bastaings, plateaux, pieux, lattes
Semant partout la mort, en son éclair funeste.
La panique - Sortir, voir le soleil, respirer
Sortir de ce boyau, respirer, voir le jour.
Seul, comment trouver, la bonne direction?
Tom sent contre son pied, la traverse du rail.
Le rail, ange gardien, rassurant, protecteur
Fil d'Ariane indiquant, le chemin du salut.
Progression dans le noir. Marche désespérée...
Mais l'enfant se ravise, et brusquement se fige.
La grande sœur, pourquoi, ne l'a-t-il attendue?
Nelly, Nelly, pourquoi, ne l'a-t-il appelée?
Comment dans la panique, a-t-il pu l'oublier?
La seule qu'il fallait, rechercher et sauver?
Maintenant, courageux, il ne craint pas le monstre.
De son ventre hideux, il pourrait arracher
L'être cher, adoré, qu'il ne voudrait quitter?
Que vaut sa triste vie, seule importe la sienne.
L'enfant, déterminé, retourne dans ses pas
Mais à nouveau le toit, s'ébranle et se déforme.
Tom se recroqueville, en protégeant sa tête.
Un bloc sur lui tombant, le réduit en bouillie.
*
Le carreau. Désolation, consternation, cris
Déchirement, pleurs, douleur, scènes d'hystérie.
Monkwearmouth est blessé, Monkwearmouth est brisé.
«Fosse numéro deux, fosse numéro trois...
Là-dedans, répondez, répondez, répondez»
Mais plus aucun des puits, ne répond aux appels.
Face aux femmes hurlant, silencieux, l'ingénieur.
L'ingénieur, terrassé, l'ingénieur, atterré
Mais qui devant tous doit, garder sa dignité.
L'ingénieur, le savant, redouté, respecté
L'ingénieur, c'est vers lui, que désormais convergent
Les soupçons, les rancœurs, la dernière espérance
Car il possède seul, connaissance, expérience.
La Direction demeure, en un mutisme étrange
Lui seul doit affronter, l'intraitable colère.
Dans le bureau d'étude, il revoit le dialogue
«Qu'attendez-vous, Grither, mais qu'attendez-vous donc?
Forcez le rendement, augmentez le rapport.
Newcastle doit produire, autant que Birmingham.
Nous devons dépasser, Chester et Whitehaven.
Vous pouvez sacrifier, les sorties de secours
Ce ne sont, croyez-moi, que de vains gaspillages.
Débrouillez-vous sinon, prenez votre valise
Mais si vous devenez, plus raisonnable enfin
Je ne manquerai pas, d'agréer vos désirs.
Vous comprenez bien là, ce que je signifie»
L'homme dur le fixait, de son regard d'acier
Puis sa face d'un coup, s'était décomposée.
Devant lui se trouvait, une bête aux abois
Prise en un tourbillon, de l'aveugle système
Comme un serf poursuivi, par la meute agressive.
D'une voix balbutiante, alors il supplia
«Grither, comprenez donc, je n'ai pas d'autre choix.
Sans doute croyez-vous, que je dorme la nuit
Quand m'inonde et me noie, l'avalanche des traites?
Croyez-vous que ma vie, soit enviable destin?»
Corruption, compromissions, pots-de-vin, ristournes
Mais voilà qu'aujourd'hui, l'incurie camouflée
Sur l'ingénieur confiant, soudainement retombe.
Devant lui s'effaçait, l'ouvrier déférent.
Lui seul bénéficiait, d'immenses privilèges.
Toujours on le nommait, président honoraire
Des clubs et des sections, des fêtes patronales.
Remettant distinctions, distribuant médailles
Conduisant processions, dirigeant les fanfares
Toujours il occupait, aux manifestations
Le siège qu'on réserve, aux personnalités.
C'est lui qui le premier, par la branlante échelle
Doit explorer le puits, au péril de sa vie
C'est lui qui doit risquer, les traîtres éboulis
Pour qu'ainsi les secours, joignent les rescapés.
Voudra-t-il supporter, l'écrasante menace?
Loyalement va-t-il, assumer ses fonctions?
Pourra-t-il résister, à la peur qui l'oppresse?
Va-t-il devant l'épreuve, esquiver le danger
Déléguer son pouvoir, aux porions subalternes?
Le regard assuré, déterminé, hautain
Sans qu'un frémissement, ne déforme sa face
L'ingénieur prend sa lampe, et descend dans la fosse.
*
Le noir, le noir profond, le noir, le noir sans fond.
Nelly reprend conscience, au milieu des gravats.
Dans son esprit confus, lentement revenait
Le vague souvenir, du terrible accident.
La détonation, l'ouragan bleu, fulgurant.
Depuis combien de temps, gisait-elle en ce lieu?
«Suis-je vivante ou morte, âme errante en enfer?
Las, que sont devenues, mes sœurs qui travaillaient?
Mon corps, mon corps est-il, entier, blessé, brisé?
Que sens-je s'échapper, de mon bras douloureux
Comme un roc fissuré, goutte à goutte suintant?
Le noir, le noir partout, le noir triste et sinistre.
Je vais mourir ici, dans cet horrible trou»
Exorcisant la peur, en ce moment suprême
Nelly revoit sa vie, honteuse, ignominieuse
Le couple familial, désuni, déchiré
La mère enfouie, cloîtrée, dans son coin de cuisine
Le père, épaisse brute, irascible, ordurier
Lui toujours pérorant, pendant qu'elle marmonne
Tom, enfant souffreteux, innocente victime.
Nelly voyait encor, l'épouvantable nuit
Qui la marqua toujours, depuis sa prime enfance.
Le père absent tardait, s'enivrant dans un pub.
Sa mère ainsi veillait, auprès du nourrisson
Lorsque dans un fracas, la porte pivota
Projetant sur le seuil, une ombre formidable.
C'était lui, transformé, par l'immonde boisson.
Face à l'apparition, monstrueuse, effroyable
Dans l'épouvantement, la révulsion, l'horreur
La femme alors se dresse, et pousse un hurlement
Tandis que le poupon, créature inconsciente
Brusquement éveillé, près d'elle s'égosille...
Traumatisée, Nelly, détourna son esprit.
Le sang coulait toujours, de sa blessure ouverte.
Dans l'ombre elle étendit, son bras valide encor.
C'est alors que sa main, ressentit le contact
D'un front où retombaient, quelques mèches soyeuses.
Gladys, car c'était elle, à ses pieds inconsciente
Gladys, la grande amie, la camarade aimée.
C'est d'elle cependant, que vint sa déchéance.
Qu'elle soit pardonnée. Que son âme en paix dorme.
Nelly revoit encor, ce jour abominable.
«Tu veux rester au fond, jusqu'à ton dernier jour
T'échiner sans répit, durant ton existence?
Fiona, Jane et Mary, comment crois-tu, naïve
Qu'elles sont remontées, pour un poste au carreau?
Viens avec moi demain, je connais une adresse....»
Le déshonneur, l'humiliation, la perdition
Pour l'immédiat confort, d'une lampisterie.
Parfois, dans son malheur, éclairant sa détresse
D'un coup la traversait, une image idéale
Comme une vision rose, une illumination.
Loin vers l'ouest au pays, où le soleil se couche
Des fruits dorés pendaient, aux arbres luxuriants
Les rayons traversaient, l'azur éblouissant.
Dans l'éternel été, s'ébrouaient en riant
Des filles dénudées, que paraient des couronnes...
Puis tout disparaissait, dans son esprit confus.
C'était l'année dernière, alors qu'elle était pure.
Le dimanche dès l'aube, au long du Grand Canal
Souvent elle partait, pour cueillir du cresson
Dans sa vie de malheur, seul bonheur éphémère.
Depuis que la vapeur, aux chevaux ahanants
Substituait sa puissance, illimitée, facile
Vide était maintenant, le chemin de halage.
Nelly suivait la voie, redevenue sauvage.
La banlieue s'étendait, au loin vers Sedgefield
Les funèbres terrils, barraient l'horizon gris
Tels volcans avortés, fumant incessamment.
Le sol nu de Shotton, portait les cicatrices
D'une ancienne extraction, depuis improductive.
L'on avait sans respect, malmené des labours.
La pépite d'or noir, plus que le grain valait.
Disgracieux monument, de l'ère industrielle
Rejetant les canons, de l'antique beauté
Le chevalement noir, de Monkwearmouth, là-bas
Se détachait des nues, comme un beffroi hideux.
Tranquille compagnon, de la folle rivière
Dont il suivait le cours, instable et chaotique
Le canal régulier, net, rectiligne,
étale
Comme une lame aiguë, perçait l'épais brouillard.
L'on n'aurait pu savoir, d'où venait, d'où partait
Ce vaste épanchement, s'évanouissant au loin
Cette saignée grandiose, entaillant la campagne.
Son flot s'étirait, s'allongeait, s'élargissait
Tel un chemin liquide, un géant escalier
Dont marches étaient biefs, contremarches écluses.
Par l'inconnu décret, des occultes puissances
L'eau retenue captive, entre ses bajoyets
Se rétractait, s'enflait, descendait ou montait.
La batellerie suit, le rythme de son onde.
Sans jamais s'éreinter, sans jamais s'épuiser
Tels infimes fétus, coquilles minuscules
Son dos plat supportait, se mouvant lentement
La barge surchargée, la massive péniche
Le chaland paresseux, la gabare assoupie.
La ville trépidait, bruyante, assourdissante
Les pilons écrasaient, les marteaux défonçaient.
Le bois, l'acier, le fer, se heurtaient, s'achoppaient.
Les pistons compressaient, les mèches transperçaient.
Lui demeurait placide, impassible, endormi.
Les hommes s'affairaient, s'activaient, se hâtaient
Hurlaient, couraient, chargeaient, déchargeaient, déplaçaient
Lui demeurait paisible, indolent, impavide
Figé, paralysé, léthargique, apathique.
Sans haine et sans violence, il imposait, discret
Sa quiète solitude, en cette multitude
Son immobilité, dans ces rapidités
Sa tranquille pulsion, dans cette agitation.
L'on eût dit qu'il fut mort, pourtant la vie latente
Circulait en son flanc, pacifique et profond.
Sa lenteur obsédait, insondable mystère
Comme un songe arrêté, qui n'atteint pas son terme
Le cours d'une pensée, qui jamais ne finit.
Lenteur, lenteur, infinie lenteur, éternelle
Confondant le présent, le passé, l'avenir
Lenteur imperceptible, uniforme lenteur
Souveraine lenteur, lenteur majestueuse.
Nelly suivant le bord, musait insouciamment.
L'intense poésie, pénétrait dans son âme
Telle un ductile baume, un onguent lénifiant
La poésie, douce consolation, lumière
La poésie, tendre nostalgie, réconfort
Ce diffus sentiment, vague, indéfinissable
Gommant, adoucissant, les agressifs contours
Dans les nuées masquant, la cruelle existence
Comme sur les tableaux, de Turner ou Jongkind
La poésie, beauté, sublimité, noblesse
Délicat sentiment, luxe de la pensée
Que l'homme des corons, farouche et réaliste
Ne saurait concevoir, et ne saurait comprendre.
Mais le subtil rayon, s'évanouissait d'un coup
Le rêve se brisait, au bout du Grand Canal.
Sur la rive opposée, la villa se dressait
Comme un écueil fatal, où sa vie s'échouait.
Pourquoi donc fallût-il, qu'en ce gouffre elle chût?
Quelle énergie perverse, en elle s'infiltra
Pour qu'elle pût ainsi, franchir la passerelle
Sonner à cette grille, entrer dans ce repaire
Qu'elle pût s'oublier, piétiner sa fierté
Vaincre la peur de l'homme, accepter la souillure
Braver la répulsion, de la chair dégoûtante?
«Non, plus jamais cela. Non jamais, plus jamais.
Plus jamais retrouver, la société des hommes.
Le charbon me noircit, mais il est en mon cœur
Plus sombre salissure, indélébile, ignoble.
Non, plus jamais cela. Non jamais, plus jamais»
Lors Nelly, tâtonnant, de sa main caressa
Les cheveux déroulés, de son amie sans vie.
Depuis qu'elle est ici, des hommes l'accompagnent.
Des hommes sans répit, la jaugent et la jugent
Recruteur, porion, patron, manant, médecin
Des hommes la touchant, des hommes l'agressant
Des hommes grossiers, des hommes brutaux, primaires.
Des hommes partout, des hommes toujours, des hommes.
C'est alors que Nelly, dans le silence entend
Résonner des appels, frapper des rivelaines.
«Par ici n'y a-t-il, âme qui vive encor?
N'y a-t-il rescapés, dans cette galerie?»
«Non, je ne veux sortir. Qu'on ne me sauve pas.
Je ne répondrai pas, je ne répondrai pas»
La voix de l'ingénieur, dans le boyau résonne.
L'écho seul retransmet, sa voix désespérée.
«Par ici n'y a-t-il, âme qui vive encor»
«Je ne répondrai pas, je ne répondrai pas»
Nelly pourrait encor, alerter les secours.
Si l'on pouvait bouger, ce rocher qui l'étouffe
Sans doute elle pourrait, encor se relever?
«N'y a-t-il rescapés, dans cette galerie?»
«Je ne répondrai pas, je ne répondrai pas»
Sans doute pourrait-elle, être soignée, sauvée
Mais sa lèvre ne s'ouvre, et sa langue ne parle.
«Je ne répondrai pas, je ne répondrai pas»
Rien ne saurait faiblir, sa volonté farouche.
Le sauveteur sans doute, apporte pour les soins
La gourde bien remplie, d'un vivifiant breuvage
Qu'il verserait bientôt, dans sa bouche asséchée.
Cependant telle un roc, Nelly reste muette
Comme pourtant cette eau, la réconforterait.
«Je ne répondrai pas, je ne répondrai pas»
Sa main toujours pressait, l'amie chère étendue.
Comme si, l'imprégnant, le féminin contact
Pouvait la purifier, de l'homme détesté.
«Mon adorée, mon aimée Gladys, ô Gladys,
Mon corps auprès du tien, pour toujours dormira
Dans un dernier baiser, qui jamais ne s'achève»
L'écho des voix se perd, le choc des pics s'étouffe.
Le silence engloutit, le boyau ténébreux
Tel un morne tombeau, pour toujours oublié.
*
«Raidford abatteur, Crandle, Wersenley, rouleurs
Donefield, Cliford, abatteur, Braight, galibot
Finwall, raccommodeur, Stanfull, Waithley, boiseurs
Funshift, Groth, herscheur, Longton, Fillney, bouveleur...»
Funèbre litanie, sépulcrale oraison.
Comme un couperet sec, fauche des épis murs
Les parents, les enfants, lorsqu'un proche est nommé
Poussant des hurlements, s'effondrent en sanglots.
Familles déchirées, communauté brisée
La mine dévoreuse, a frappé les humains.
«Gallow, raccomodeur, Gorth, Galiff, abatteurs
Lanoth, Basenfull, Worith, Galth, Riloph, boiseurs
Wells, Pushing, Arthinger, Wals, Gonidall, boiseurs
Faight, bouveleur, Hunts, Fullworth, Grothing, abatteurs...»
Non loin de Monkwearmouth, vers le puits de secours
L'on avait transformé, le hangar en église
Dont la cheminée sombre, en clocher s'élevait.
La chape de ciment, se trouvait recouverte
Par des caillebotis, pris dans l'infirmerie.
Sur un vieux container, masqué par un tissu
L'on avait préparé, l'autel rudimentaire.
Dans un bidon rouillé, se trouvait l'eau bénite.
Deux rails soudés entre eux, formaient un crucifix.
L'on avait camouflé, sous de vagues tentures
Machines à vapeur, berlines au rebut
Pour que Dieu convoqué, dans ce fruste lieu saint
Ne fût point offusqué, par ces témoins profanes
De l'esprit mercantile, et du matérialisme
Pour que dans leur essor, les mystiques élans
S'élançant vers les cieux, pareils à l'hirondelle
Sur la réalité, ne rompissent leurs ailes.
Ce pitoyable effort, dans sa précarité
Paraissait plus encor, pathétique et tragique.
L'on avait aligné, les dépouilles brûlées.
Recueillement, contemplation, méditation.
Le silence régnait, dans la chapelle ardente.
«Raghnigan, Hurth, Millower, Caring, Howeller
Cunninghan, Craight, Nothling, Dowald, Milton, rouleurs
Blaith, Lanshow, Higthly, Perringthton, raccommodeurs
Tinninller, Vigueley, Marrow, Colleys, herscheurs...»
Voilà qu'est revenue, la forme lamentable
Triste épave ruinée, couverte de guenilles
Femme ratatinée, déhanchée, disgracieuse.
L'on ne pouvait comprendre, en la considérant
Comment un homme épris, qui l'épousa jadis
Pour elle pût un jour, concevoir un désir.
Tremblante et gémissante, elle demeurait là.
Son regard interdit, fixait deux corps noircis.
L'un paraissait immense, et l'autre minuscule.
Désormais sans famille, ainsi que fera-t-elle?
Morne, elle reviendra, fuir dans son trou de rat
Pour épuiser encor, les pennies qui lui restent
Puis la faim conduira, ses pas vers un hospice.
Là, sur un vieux grabat, finira son calvaire.
«Sommerfield, abatteur, Dewils, raccomodeur
Hennington, Susling, Morley, Tillmer, galibots
Querfull, raccommodeur, Wistle, Ganney, boiseurs
Thirtley, Sillow, herscheurs, Walton, Dells, bouveleurs...»
Dans la foule assemblée, sur le carreau de mine
L'on pouvait observer, un homme solitaire
Costume raffiné, chemise amidonnée.
Que fait là ce bourgeois, dans ce lieu populaire?
Que fait ce gentleman, parmi ces prolétaires?
Curiosité banale, ou malsain voyeurisme
Compassion charitable, ou sadique pulsion?
Ne recherche-t-il pas, la macabre atmosphère?
N'est-il affriolé, par un morbide instinct?
Quel intérêt coupable, en ce lieu mortuaire
Pourrait-il assouvir, pourrait-il satisfaire?
Mais un nom qu'il entend, lui fait baisser la tête.
Regret, douleur, stupeur? L'on ne devinerait
Le sentiment tapi, dans sa pensée profonde.
Le voici qui s'éloigne, et regagne la ville.
Jusqu'à la nuit tombée, dans les rues il divague
Puis entre dans un pub, s'avachit sur un siège.
*
«Qu'est ma vie, las, que suis-je, au milieu des vivants?
La Parque trop distraite, oublia de couper
Ce long ruban sans fin, qui s'éternise en vain.
Je ne suis qu'un dandy, jouisseur invétéré.
Le sceau noir du génie, l'art purificateur
Sans doute auraient permis, de sublimer ce vice
Que, résigné forçat, comme un boulet je traîne
Mais rien ne peut cacher, ma triste déchéance.
Je ne suis qu'un bourgeois, sans la moindre ambition.
Galant dégénéré, cynique sigisbée
Je suis le corrupteur, d'une fille impubère
Pendant que ses parents, à la mine s'éreintent.
Pédophile chronique, et monstre biologique
Père indigne et marié, je mords à pleines dents
Le fruit adultérin, des rendez-vous secrets
Mais jamais je ne manque, au religieux office.
Je n'aurai connu, las, qu'ancillaire amourette
Consommée
sans prestige, en un relais banal
Relation prohibée, salissant une enfant.
Je ne connaîtrai pas, le fin libertinage
Qu'amant délicat, goûte, auprès des courtisanes
Le noble supérieur, désinvolte, élégant
Dans les parcs de verdure, à l'ombre des gloriettes.
Je ne suis qu'un lascif, et trivial sybarite
Que dédaigne en son for, l'épicurien subtil.
Mon esprit citadin, à l'excès prosaïque
N'apprécie pas d'églogue, ou de tendre élégie.
«Barman, encor sers-moi, sers encor une chope»
Coup de grisou, malheur, deux cents mineurs tués
Ce désastre pour moi, c'est un profit perdu
Car chacun son combat, sa revendication.
Corn Law, Corn Law, suppression, Corn Law, suppression.
Pourrai-je dépasser, moi, cet aristocrate
Sans labeur amassant, colossale fortune?
C'est vrai, je n'en disconviens, je ne puis nier.
Je l'admire et le hais, l'imite et le rejette.
Me voici respecté, mais suis-je respectable?
Ma fortune grandit, mais je sais que mon fils
Jamais n'intègrera, Marlborough, Cheltenham
Que ma fille jamais, dans le parc de Saint James
N'approchera la Reine, à la Garden Party.
Je n'atteindrai jamais, les Rothschild, les Ablett
Je ne serai tory, siégeant au Parlement.
«Barman, encor sers-moi, sers encor une chope»
Mais pourquoi fis-je entrer, la marchande ambulante?
Mais pourquoi fallût-il, que chez moi j'invitasse
La simplette ingénue, me vendant son cresson?
Ne pouvais-je éviter, ce piège trop visible?
N'ai-je pas éveillé, chez cette enfant candide
L'irrépressible goût, du sexe et de l'argent?
Comment sans répulsion, pût-elle ressentir
Contre mon corps vieilli, sa virginale chair?
Ma lubricité morne, et ma salacité
N'ont-elles pas éteint, la divine étincelle
De l'ange s'éveillant, en son âme innocente?
Mon esprit tout le jour, ne voit que des images
De pubis et de seins, coïts et fellations
Des éjaculations, des spasmes orgastiques.
Je ne suis rien pourtant, qu'un homme comme un autre.
«Barman, encor sers-moi, sers encor une chope»
N'ai-je pas contracté, d'affection vénérienne
Que trahira ma face, en hideuses pustules
Devant tous exhibant, la déchéance indigne?
Sexuelles relations, avec une mineure.
Se pourrait-il, horreur, que les hommes de loi
Vinssent là dans ce pub, me passer les menottes?
Pourrais-je supporter, cette abomination?
N'aurais-je en les voyant, sur le perron passer
Brandi contre ma tempe, un canon meurtrier?
Cacher ma turpitude, aux yeux de mes enfants.
Pourrais-je supporter, le regard de ma fille?
Si telle horreur un jour, pouvait sur moi s'abattre
Que jamais, ô mon Dieu, son regard ne me croise.
Dieu, je vous le demande, à genoux dans la boue
Cachez-lui, cachez-lui, ma triste ignominie.
Qu'elle soit protégée, qu'elle soit épargnée.
«Barman, encor sers-moi, sers encor une chope»
Je me souviens, un jour, non loin de ma villa
Ce voisin poursuivi, pour inceste à sa fille.
Je l'ai vu sur le seuil. Les bobbies arrivaient.
Résigné, sans violence, il tendit ses poignets.
Je l'ai vu, la vergogne au front, cerné, traqué
Relevant son veston, pour cacher son visage
Tandis qu'on le poussait, dans le fourgon maudit.
Les voisins camouflés, par les rideaux épiaient.
Ces consciences tapies, le fusillaient des yeux.
Combien profondément, plus que réelles balles
S'enfonçaient dans sa peau, de coupable martyr
Les invisibles traits, du public déshonneur.
Désormais le marquait, cette inique souillure
La honte, abjecte, irréductible, ineffaçable
Que seul pourrait laver, le meurtre universel.
Que pensa-t-il, d'un coup, en ce moment sordide
Ce fatidique instant, quand sa vie bascula
Dans ce terrible instant, quand brusquement s'écroulent
Foyer, couple, enfants, situation, profession
Quand dignité, respectabilité, prestige
Sont bafoués à jamais, ruinés, anéantis?
Peut-il être douleur, aussi tragique, intense
Qui torturât jamais, vivante créature?
Plutôt mourir, souffrir, dans sa chair, dans son corps
Sentir ses doigts coupés, ses membres martelés
Devenir le repas, de faméliques hyènes
Que vivre cette scène, insupportable, ignoble.
Ne sait-il son bonheur, l'homme abattant la houille
Trimant, suant, meurtri, mais la conscience vide?
«Barman, encor sers-moi, sers encor une chope»
Je la revois pliant, avant de repartir
Le paquet de bonbons, qu'aimait le petit frère
Les bonbons rouge vif, à la saveur de fraise.
La mine a pris son corps, déchiqueté ses membres
Mais c'est moi l'assassin, de son âme affligée.
Qu'ai-je fait de ma vie, qu'ai-je fait, qu'ai-je fait?
Qu'ai-je au monde apporté, sinon mon égoïsme
Sinon mépris, orgueil, insolence, arrogance?
Voilà ma punition, voilà mon châtiment.
Je suis vieux maintenant, je suis fini, fini.
Je suis fini, fini, je suis fini, fini.
Que m'importe à présent, le passé, le futur.
Je suis fini, je suis fini, je suis fini.
Fini, fini, je suis fini, je suis fini.
«Barman, encor sers-moi, sers encor une chope
Donne-moi de la bière, encor, encor, encor
Donne-moi de la bière, encor, encor, encor....»
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007
AR-MEN
La mer, le vent, l'espace, indistinct, infini
Gouffre uniforme, informe, enfer mouvant, changeant
Vert-de-gris, lie-de-vin, l'onde versicolore
Fluant, fuyant, glissant, fougueuse, impétueuse.
La mer, le vent, l'éther, soufflant, sifflant, hurlant
Sans jamais s'épuiser, jamais s'amenuiser.
Ni vaisseau, ni récif, au sein de ce chaos.
Seuls passent les courants, glissements, gonflements
Descendant, remontant, vertigineux, furieux.
L'on croirait qu'en ce lieu, nébuleux, vaporeux
Le Réel incertain, se dissout au Néant
La Création fragile, en miettes se réduit
La géante planète, en plasma se résorbe.
La mer, désert liquide, ergs, aquatiques dunes
Dont chaque grain mobile, est goutte s'épanchant.
La mer, champ de volcans, versant leurs froides cheires
Monts effrayants, sierras, se déjetant, roulant
Formidables saillies, dont la crête s'érige
Couronnée par l'écume, ainsi que neige blanche.
Par le vent déplacé, le sommet, l'éminence
L'instant suivant devient, creux, dépression, canyon
Sans répit ressurgi, sans repos aplani.
Cependant apparaît, dans le mouvant magma
Dressée dans les nuées, une colonne, un fût
Pieu, formidable pic, tronc du frêne Ygdrasill
Spumeux cou de serpent, dans le brouillard épais
Dernier donjon debout, du fortin Continent
Mât de blocs minéraux, sans vergue ni voilure
Qu'un bâtiment terrèque, en ce roc échoua.
Solidité compacte, au sein des fluidités
Seul point de fixité, dans l'instabilité
Seul rigide élément, de verticalité
Brisant effrontément, l'horizontalité.
Dans les remous, vortex, girations, convulsions
Dans ce déchaînement, ce tourbillonnement
Seule stabilité, seule équanimité.
Seule immobilité, dans ces vélocités.
C'est l'infrangible Ar-Men, phare unique et mythique.
La houle déferlant, encercle son assise
La brume s'élampant, enveloppe son faîte.
Malgré cieux, malgré flots, contre lui se liguant
Toujours son corps s'élève, insensible colosse.
*
Autour de lui, brisant, océan, continent.
Là-bas, vers l'ouest, au bord, de la Chaussée terrible
Terre au Bout du Monde, une morne étendue.
Là-bas, de Beg ar Gwin, à Plas ar Skoul, nue, plate
Sein, chaos de rochers, confusion de récifs
Rêve incertain surgi, de l'imagination
Mirage façonné, par la brume et l'écume.
Sein, la solitaire île, isolée, délaissée
Qui n'a source ni ru, hors ses puits d'eau saumâtre
Qui n'a champs ni prairies, hors celles des fucus.
Là-bas, chevaux ni bœufs, n'entraînent la charrue
Mais serrant le manchon, la rude paysanne
Pousse en avant le soc, dans l'arène infertile.
Nul arbre ne fournit, la bûche des foyers
Mais le goémon brûle, en tourbillons bleutés.
L'église terrassée, par le vent perpétuel
Semble un sépulcre bas, abritant les vivants.
Les écueils nus, saillants, sont digue naturelle
Que bat incessamment, la diluvienne bruine.
C'est ici le refuge, oasis des prêtresses
Veillant la nécropole, où reposent les druides.
C'est ici la patrie, des parias, des maudits
Le sol des naufragés, et des aventuriers.
Les hommes sont en mer, livrés à la tempête.
Dans leurs paniers d'osier, les Sénanes rapportent
Pour toute fenaison, la gélatineuse algue
La brune laminaire, exsudant iode et soude.
L'ingénieux habitant, s'active dès l'aurore.
Les casiers tubuleux, sont lestés de galets
Munis de leurs appâts, jetés dans le courant.
Bientôt sont ramenées, araignées, langoustines.
Pendant les mortes-eaux, la palangre est plongée
Capturant sur le fond, raies, soles et limandes.
Placé dans l'andillou, le congre se dessèche.
Dès l'aube à la criée, le mareyeur achète
Lieus, dorades et thons, mulets et maquereaux.
Le courageux pêcheur, accomplit sa besogne
Mais parfois il devient, le dépeceur d'épaves
Lorsqu'un riche navire, en sa misère échoue.
Sa masure indigente, en palais se transforme.
La carène devient, lit, portes et fenêtres
La membrure est chevron, la quille est une poutre
La voile de misaine est van, draps, couverture.
Cordages et gréements, sont rênes de chevaux.
La paysanne porte, un manteau d'astrakan
Mieux qu'une aristocrate, est parée de joyaux.
Vers l'Est encor, là-bas, le Raz, l'extrême pointe
Carcasse granitique, épave minérale
Fantomatique image, apparaissant au loin
Comme un songe émergé, des nébulosités.
Là-bas, le Cap-Sizun, démembré par la mer
La pointe Saint Matthieu, ce rempart formidable
Puis le Cap de la Chèvre, et ses hautes falaises.
Dans ce lieu, terre et mer, indissolublement
Sont mêlées, imbriquées, pénétrées, intriquées.
Les rocs sont meurtriers, la vague est assassine.
L'étale du jusant, puis l'étale du flux
De période en période, égratignent la côte.
L'onde tumultueuse, ouvrière inlassable
Fouit, creuse et corrode, affouille, érode et taraude.
Le vent rugit, mugit, la vague mord, lacère.
Bataille titanesque, où viennent se heurter
Le mouvant océan, le ferme continent.
Lentement s'accomplit, au long des millénaires
La mort de l'Armorique, usée par l'Atlantique.
Là, jonchant le rivage, éparpillés, rompus
Des monceaux, détritus, des reliefs monstrueux.
Ces branchages cintrés, sont coques disloquées
Ces galets arrondis, sont crânes fracassés.
Le maritime ossuaire, étale ses dépouilles
Carcasses de bateaux, et cadavres humains
L'étrave et le fémur, la quille et le sternum.
Pêle-mêle, os et bois, le haillon, le cordage.
Là gisent les joyaux, ornements des beautés
Que l'indifférent flot, dans le Néant plongea.
L'humaine vanité, par la mer humiliée
Se dévoile indécente, à notre œil incrédule.
Combien de bâtiments, dans cette baie sombrèrent
Défoncés, déchirés, par les rochers perfides?
Le Parker, le Peggy, la Sarah, la Sally
Tous perdus, corps et biens, matelots, passagers
Le Cheval-Marin, L'Écho, le Duc de Choiseul
Tous perdus, corps et biens, matelots, passagers
Le Rébecca, le Saint-Alexis, l'Iroquois
Tous perdus, corps et biens, matelots, passagers
Le Convenoor, le Saint Denis, la Marie-Jeanne
Tous perdus, corps et biens, matelots, passagers.
Malheur au marinier, s'aventurant ici
Quand la diffuse lune, a dépassé le quart.
Malheur au nautonier, qui voit Gorve Bella.
Combien de trépassés, dans l'insondable gouffre
De naufragés perdus, sous l'immense linceul
Voyageurs, trafiquants, héros, soldats, manants
Rêvant de gloire ou d'or, imaginant leur vie
Sous de nouveaux climats, de nouvelles étoiles
Mais qu'attendait ici, tapie dans les récifs
La cruelle Camarde, à l'innommable face.
Là, sous le manteau glauque, invisible s'érige
La Chaussée de Sein, herse, échine formidable
Marine chausse-trape, où viennent s'empaler
Cargos et paquebots, joignant le port de Brest.
Le hardi capitaine, est parti de sa rade
Confiant dans son vaisseau, de quatre-vingts tonneaux.
Mais voici la tempête, et voici les brisants
Puis le naufrage, horreur, qui précipite en mer
La femme avec l'enfant, le mousse et l'officier.
Le navire avarié, cependant, par miracle
Sur le sable s'échoue. La Mort est évitée.
Le rescapé croit voir, la fin de ses tourments
Sur la rive l'attend, la horde sans visage
Des capistes pilleurs, de vaisseaux disloqués.
Les diables de la mer, détroussent les victimes
Pillent la cargaison, dépècent le navire.
Sur la pointe érigée, la Vierge de granite
Symbole pieux que cerne, un troupeau démoniaque
Dispense une prière, aux marins disparus.
Son regard douloureux, contemple amèrement
Les bâtiments plongeant, dans l'enfer de Plogoff.
*
Le soleil déclinant, embrase l'horizon.
La masse rougeoyante, au sein des flots s'abîme.
C'est l'heure où l'esprit noir, cogne aux portes fermées
Pour quérir les gabiers, que désigna la Parque
La triste heure où la brume, étend perfidement
Ses mobiles filets, dérobant les écueils.
Cependant au sommet, du gigantesque phare
Soudainement paraît, une ombre énigmatique
Dans sa prison de verre, émergeant des nuées
Tel un aigle farouche, en son aire isolée.
C'est le gardien fidèle, à son poste rivé.
C'est lui dont le pouvoir, peut ouvrir et fermer
Le cyclopéen œil, du monstre minéral.
Son visage embruni, ravagé par le sel
Tanné par le soleil, buriné par le vent
Des rudes agressions, conserve les stigmates.
Son iris pair, gris-bleu, paraît décoloré
D'avoir tant reflété, la vide immensité.
La vague a délavé, sa blanchissante barbe
La tempête éraillé, ses grisonnants sourcils.
Commandeur insensé, des hordes écumantes
L'on ne pourrait savoir, s'il est ange ou démon
S'il rit avec le diable, ou s'il prie le Seigneur
S'il maudit Lucifer, ou blasphème Jésus.
Depuis qu'il a quitté, le ferme continent
L'on croirait que son corps, s'est métamorphosé
Lentement se fondant, à l'image du phare.
Ses deux jambes unies, sont devenues pilier
Sa prunelle est mobile, ainsi qu'un sémaphore.
Sans répit, sans repos, il veille, imperturbable
Sans jamais se lasser, de scruter l'horizon
Figé tel un écueil, son ennemi, son frère.
Comme un prêtre il maintient, contre les éléments
La perennante flamme, à son dieu consacrée.
Son royaume est l'éther, son domaine est l'espace
Que hante la mouette, impavide compagne.
Dix ans qu'il est ici, nuit et jour, jour et nuit
Capitaine impuissant, d'un navire amarré.
Courageux,
héroïque, il subit les caprices
Du ciel et de la mer, des saisons, des marées.
Son humeur se conforme, à l'océan fantasque
Du printemps à l'hiver, et de l'aube au couchant.
Quand il est aplani, sous le soleil riant
Son visage est radieux, son regard est serein.
Lorsqu'il est coléreux, véhément, frénétique
Sous l'irradiante foudre, et le grondant tonnerre
Ses cheveux hérissés, dans le vent s'ébouriffent
D'effroyables rictus, déforment son visage
De farouches éclairs, fusent de ses pupilles.
Quand la brume engloutit, les sinistres écueils
Dans le silence blanc, confondant môle et roc
Sa face devient blême, exsangue, énigmatique.
Parfois, son esprit songe, aux combats qu'il mena
La tornade assaillant, la frêle architecture
Les volets arrachés, les hublots défoncés
L'escalier devenu, ruisseau, torrent furieux
L'édifice en danger, qui vibre et qui se courbe.
Tiendra-t-il sous le choc, ou va-t-il s'abîmer?
Dans cet assaut violent, cette mêlée furieuse
Le Feu, la Terre unis, parviendront-ils à vaincre
L'Air et l'Eau se liguant, pour les annihiler?
Nulle frayeur pourtant, ne se lit en ses traits.
Pense-t-il, impassible, à ses maudits confrères
L'un devenu dément, se jetant sur les rocs
L'autre, encor, aveuglé, par sa lanterne en feu
Le troisième emporté, par une déferlante
D'autres mourant de faim, de froid, de solitude.
Jadis, vers Southampton, s'élevait un grand phare
Qui, la nuitée durant, affronta la tempête.
Ce ne fut au matin, qu'un souvenir lointain
Quelques moellons gisant, au milieu des écueils.
De son vaillant gardien, l'on ne put retrouver
Que des os disloqués, sur les rochers sanglants.
Mais, lui, vigie d'Ar-Men, qui ne connaît la peur
Ni Mort et ni folie, ne tourmentent son âme.
Quand la mer le permet, un rafiot téméraire
S'approchant du Rocher, lui porte quelques vivres.
Le maître de chaloupe, évitant le regard
De ce monstre inhumain, lui jette sa pitance
Brouet de congre maigre, ou purée d'araignée
Poisson pour le gardien, pétrole pour le phare.
Le réservoir est plein, mal garni le cellier
Car le phare est gourmand, lors que l'homme est frugal.
Que n'a-t-il besoin d'autre, alors qu'il se nourrit
D'infini, de grandeur, au long des jours sans fin?
Ses jambes sont clouées, mais son esprit s'évade.
Le voici cormoran, qui plane dans la brise
Parmi les macareux, parmi les fous, pluviers
Sur la falaise abrupte, hurlant dans la rafale.
Sans mouvoir pieds ni mains, il court, bondit, s'envole.
Tel un vaisseau rapide, il glisse à travers l'onde.
Malgré la cage étroite, où son corps est fermé
Le voici transporté, dans toute la Bretagne.
Sur le quai de l'Odet, il marche dans Quimper
Le voici qui rejoint, Nante aux parcs ombragés
Concarneau, cité bleue, sur un écueil bâtie
Plougastel-Daoulas, arborant son calvaire
La haute Saint-Malo, qu'habitent les corsaires
Vanne au fond de son golfe, aux trois cent soixante îles
Puis le voilà dans, Brest, Lorient, dans Saint-Brieuc.
La maritime vie, pénètre en sa pensée
Les vaisseaux protégés, dans la rade tranquille
Comme des goélands, dans le nid protecteur
Les hauturiers en mer, éployant leur grand foc.
Le voici près du mousse, arpentant les coursives
Puis dans la passerelle, auprès du capitaine.
Sans répit, il parcourt, des miles et des miles.
Rêve ou réalité, dans les nuits de sabbat
Son œil croit deviner, des êtres fantastiques
Mirage condensé, par la bruine ou la vague
Fruit de l'imaginaire, où se meut son esprit
Nourri par le récit, d'effrayantes légendes?
C'est ainsi qu'il a vu, les barques chargées d'âmes
Le soir appareiller, vers une île inconnue
Quand sonne They-Ar-Raz, la chapelle sans cloche.
Son oreille a perçu, montant des profondeurs
Le carillon lointain, d'Ys, la ville évanouie
La mythique cité, de Gradlon, sage roi
Dont la volage fille, irrita l'Éternel.
Quand l'obscurité règne, et que tout se confond
Quand le phare englouti, mugit lugubrement
Tel un géant blessé, dans les rets de la brume
Ses lèvres s'entrouvrant, sur le gouffre murmurent
«Du Heol. A Sklerijenn Kargit Hor Sperejou»
Les bigoudens tremblants, sur la côte lointaine
Contemplant sur la mer, sa tragique silhouette
Se demandaient parfois, effarés, terrifiés
Quel être démoniaque, ainsi peut se complaire
Dans sa geôle céleste, au milieu des nuages.
*
Cependant sur le Raz, la pénombre s'amasse.
Quelques goémoniers, dans la baie vers Audierne
Laissent encor monter, la fumée de leurs fours.
L'on entend faiblement, le beffroi de Beuzec.
C'est l'heure où le gardien, qui veille sur la Roche
Tel un dieu créateur, allumant un soleil
Va déclencher soudain, l'émission du faisceau.
Près de lui, miroitant, la magique lanterne
L'ommatidie géante, aux lames concentriques
L'œil merveilleux d'acier, de cuivre et de cristal
D'où chatoie, mystérieux, le frissonnant mercure
L'invention de Fresnel, qui, Prométhée moderne
Sut dérober aux dieux, le secret des photons.
Déjà s'étend sa main, lentement, calmement.
Puis il reste en suspend, comme pour savourer
Sa puissance héroïque, unique et solitaire.
C'est l'instant solennel, c'est le sublime instant
Par lequel un seul geste, embrase l'océan.
C'est fait, son bras d'un coup, presse l'interrupteur.
Lors, soudain, réflecteur, catoptiques lentilles
Focalisent rayons, convergent radiations.
L'aveuglante lumière, à l'horizon fulgure.
Spectacle féerique, irréel, fantastique.
La giration franchit, l'immensité nocturne.
Chaque degré parcourt, un secteur angulaire
Dix, vingt, cinquante fois, cent, mille fois dans la nuit.
Celui qui fit jaillir, cette clarté soudaine
Le cœur gonflé d'orgueil, contemple son ouvrage.
Son visage infernal, comme par un prodige
S'illumine un instant, d'un sourire angélique.
Bientôt, là-bas, là-bas, vers le Sud, vers le Nord
S'allume lentement, le chapelet des phares.
La Jument, Nividic, vers Ouessant la rocheuse.
Tevennec le fatal, vers la pointe du Van
Le Stiff, immaculé, Grand Léjon, rouge et blanc
Men ar C'ha, noir et jaune, Ar Croac'h, tour carrée.
Vers le chenal du Four, le Faix, les Pierres Noires.
Vers Plouguerneau, la Vierge, au fût gris élégant.
Tour aveugle, Ar Gui-Veur, dogue flairant la brume.
Cordouan le superbe, édifice baroque
Sur le sable mouvant, de l'instable Gironde.
Vers le Nord, vers le Sud, Burnham sur pilotis
Dover, octogonal, aux portes d'Angleterre.
Vers Plymouth, Eddystone, aux granitiques blocs
Fenit sur un îlot, dans la baie de Tralee
Machichaco, l'altier, à l'énorme lanterne
Guia, Cabo raso, Cascais, près de Lisbonne
Vigies du Continent, cyclopéen troupeau
Cathédrales des mers, temples de l'Océan
Maritimes pyrées, dont le prêtre-officiant
Garde le sacré feu, contre l'eau subversive.
Dès que l'astre du jour, faiblit à l'horizon
Commence le ballet, des pinceaux lumineux.
Secteurs blancs, rouge ou vert, clignotants, continus.
Chacun balayant l'onde, émet son clair message
«Nous sommes les sauveurs, du navire égaré
Nous guidons vers le port, le vaisseau dérouté.
Découvrant notre flamme, au sein des flots mouvants
Le capitaine anxieux, qui maniait vainement
Carte et compas, sextan, cherchait en vain l'étoile
Reprend la route sûre, évite les écueils.
Bras de l'Amirauté, qui soumet les tempêtes
Volonté des humains, qui domptent la Nature
Nous sommes le Progrès, combattant les Ténèbres»
Et le Sénan rapace, éventreur de vaisseaux
Dans les rocs brandissant, un fanal inutile
Désappointé, maudit, le phare illuminé.
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007