SOMMAIRE
L'ÈRE CLASSIQUE
VERSAILLES
LE ROI SOLEIL
L'ÈRE DE LA RÉVOLUTION
MIL SEPT CENT QUATRE VINGT NEUF
TRES DE MAYO
LA VIERGE DE SMOLENSK
BAGRATION ET LES COSAQUES
BORODINO
KOUTOUZOV ET LES PARTISANS
LA BÉRÉSINA
KROPOTKINE
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007
L'ÈRE CLASSIQUE
VERSAILLES
Ô grandeur, ô splendeur, ô majesté, Beauté.
Jardin, pensée concrète, hymne à l'Intelligence.
Dématérialisés, désubstantialisés
Les éléments réels, s'élèvent en Idées.
Le végétal devient, dessin géométrique.
Sur le vertugadin, se dressent les topiaires
Comme sur le damier, d'un géant échiquier.
Les boulingrins taillés, sont cônes ou bien sphères
Les buis, ifs palissés, parallélépipèdes
Sur le sol figurant, triangles et rectangles
Qu'enferme le tracé, des allées rectilignes.
La charmille élaguée, forme une broderie
Découpant les carrés, du gazon monotone.
La grotte acclimatée, devient grecque nymphée
L'étang domestiqué, se transforme en plan d'eau.
Pelouse et bassin, pierre, onde, azur, gravillon
Vert et blanc, jaune et bleu, couleurs fondamentales
Que de leur éclat rompt, la teinte des corolles.
Pourrait-il être au monde, une fleur mieux seyante
Pour ce jardin parfait, épris de netteté
Que la sobre tulipe, au port ferme, élégant?
Quel noble matériau, pouvait mieux convenir
Que le marbre sans tache, immuable, éternel
Pour ce rêve Idéal, coulé dans la Matière?
L'insensible pendage, et le nivellement
Sacrifient au bon goût, les effets contrastés
De la déclivité, qui tourmente les sens.
Toute bosse, éminence, arête ou mamelon
Sont aplanis, arasés, puis égalisés
Pour que l'œil ne rencontre, aucune aspérité.
La Nature est domptée, par le paysagiste
La Création confuse, anarchique et touffue
Se trouve maîtrisée, par l'Homme Créateur.
La régularité, soumet la fantaisie.
Le désordre est banni, par l'ordonnancement.
La rectitude unie, soumet plis et méandres.
L'exactitude chasse, indigne imprécision.
Points de fuite, échappée, mire et perspective
Rien ne laisse au regard, loisir d'errer sans but.
L'horizontalité, principe directeur
S'impose en écrasant, la verticalité.
Les statues, les rameaux, troncs, feuilles et pétales
Sont réduits, s'abstrayant, en volume et surface.
L'harmonie règne ici, rompant la dissonance.
Les aplats et méplats, gomment rotondités.
La droite à son concept, assujettit la courbe.
L'art classique abolit, difformités gothiques
Dans sa pure esthétique, aux rigoureux canons.
Rien ne peut échapper, à l'esprit cartésien.
Point d'incertain contour, et point d'asymétrie
Car ici l'on consacre, à Thallès, Pythagore.
Le parterre est figure, axiome et théorème.
La droite est médiatrice, ou bien hypoténuse.
L'obsédant Labyrinthe, est Énigme arbustive
Le complexe énoncé, d'un problème insoluble
Que semblable à Thésée, l'esprit tente de résoudre
Guidé par sa logique, assidu fil d'Ariane
Pour abattre l'Erreur, ce Minotaure abject.
Le bassin, clair miroir, que n'agite nul souffle
Devient pour la conscience, objet de connaissance
Réflexive pensée, de notre ipséité.
Pontos, Hélios, double fécondité, mariage
Du flot et du rayon, du soleil et de l'eau.
Ce lieu ne serait-il, un Olympe nouveau?
Trônant de leurs podiums, voici Latone et Diane
Saturne et Cérès, Flore et Neptune, Apollon.
Dans leurs étroits caissons, voici les orangers
C'est l'Espagne torride, au pays de la brume
Le Canal assagi, dans sa berge sommeille.
Voilà qu'est recréée, Venise en pleine France.
Les massifs chamarrés, sont tapis orientaux.
Nous voici transportés, au fond de la Turquie.
Le parc avoisinant, par successifs degrés
Se fond dans la campagne, à l'horizon lointain.
Le jardin sans limite, approfondit l'espace.
L'univers est enclos, dans son giron sans borne.
Rien d'autre ne saurait, exister hors de lui.
Dans l'axe principal, de l'immense clairière
Le grandiose palais, s'étend comme une gloire.
C'est alors que l'on voit, l'immense baie s'ouvrir.
Des laquais affairés, s'agitent sur le seuil
Car voici que paraît, le grand Louis, Roi Soleil.
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007
LE ROI SOLEIL
«Que la musique soit. Lully, faites chanter
Le mélodieux concert, d'une gaie sarabande
Pour que nous unissions, dans ce festin suprême
Les délicats plaisirs, de l'ouïe comme du goût»
Les douze grands violons, puis les violes de gambe
Font retentir en chœur, leur chanterelle aiguë
Qu'humblement accompagne, une épinette grêle.
Sous les feux rutilants, d'un lustre diamantaire
Le Roi-Soleil essaie, les potages et mousses
Goûte aux rôts, faisans, perdrix, sangliers et biches
Se régale de pois, d'asperge et scorsonère
Savoure en fin gourmet, condiments et épices.
Viennent les desserts, les pâtisseries, compotes
Coulis d'azerolier, confit d'orange acide
Figues de Barbarie, nivettes et grenades.
Voilà bien plus de mets, qu'il ne peut consommer.
Ces délices devront, terminer leur carrière
Dans quelque dépotoir, au fond du grand palais
Pourtant ne sont-ils pas, au festin nécessaires
Pour la délectation, que le regard procure?
La prodigalité, dispendieuse, onéreuse
Ne permet-elle aussi, d'augmenter la jouissance?
Pendant ce temps, non loin, miséreux, faméliques
Ventre vide et pieds nus, les croquants indigents
Sans répit harcelés, par les meutes de loups
Pour combattre leur faim, dévoraient des racines.
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007
L'ÈRE DE LA RÉVOLUTION
MIL SEPT CENT QUATRE VINGT NEUF
Paris - La fin du siècle. En ce beau jour d'été
Le soleil se levant, illumine la ville
Du Rond-Point de Breteuil, jusqu'à Place Royale
De l'Etoile arasée, jusqu'au fort de Vincennes.
Voici la succession, des embellissements
Les Barrières du Mur, chef-d'œuvre de Ledoux
Modernes Propylées, de la nouvelle Athènes.
Voici, rivalisant, de somptuosité
La suite indéfinie, des hôtels, des palais
Montmort, Lamoignon, Salm, La Monnaie, Matignon
Rohan-Monbazon, d'Aguesseau, Charost, Albret
Qu'imprima le génie, de Boffrand et Soufflot.
Voici, vers Marigny, l'imposant Élysée
Lieu faste où résonna, sous les caissons de chêne
Le majestueux pas, d'Evreux, le comte fier
L'escarpin satiné, de Pompadour marquise
Puis qu'enfin s'acheta, le financier Beaujon
Pour épater sa femme, et flatter sa maîtresse.
Chaque pierre est hommage, à l'ordre monarchique.
Luxe éblouissant, luxe éclatant, fascinant
Luxe tapageur, indécent, provocateur.
Paris s'étale ici, débordante et spacieuse.
Du cœur monumental, où palpite son âme
L'on n'entrevoit à peine, au fond, vers Mont-Marat
Vers Saint-Marceau, Vaugirard, Bercy, Charenton
Les bouges délabrés, où le peuple s'entasse.
La ville a traversé, le siècle brillamment.
Paris, centre et berceau, de civilisation
Paris, la métropole, admirée par l'Europe
La ville de Rousseau, Voltaire et Condorcet
Dont rayonne partout, la pensée des Lumières
Phare hautain de l'Esprit, flambeau de Liberté
Dont l'irradiante flamme, éblouit l'univers.
Les rédacteurs zélés, de l'Encyclopédie
Montesquieu, d'Alembert, Helvétius, Diderot
Sont partout célébrés, de Londres à Moscou.
Paris la prestigieuse, et Paris bienheureuse
Ville du goût, du confort, ville de la mode
La cité du plaisir, et des mondanités
Des réceptions fleuries, et des galantes fêtes
Des jardins et des parcs, des salons et boudoirs
Que peignit le pinceau, de Boucher, Fragonard.
Sous l'égide éclairée, d'égéries élégantes
L'on s'entretient gaiement, de culture et de science.
L'on entend résonner, dans les salles vernies
Bassons, hautbois, flûtes et violons, contrebasses.
Le comte de Conti, possède un clavecin
Que Mozart tapota, charmant son auditoire.
Les divas et ténors, font vibrer l'Opéra
Chantant les grands succès, de Gluck et Salieri.
Triomphale cité, modèle jalousé
De beauté, de rigueur, de rationalité.
Paris léger, primesautier, Paris futile.
Rien ne semble pouvoir, miner sa précellence
Ternir sa renommée, flétrir son ascendant.
Mais dans cette oasis, d'harmonie, d'équilibre
C'est un jour de tuerie, qui se lève aujourd'hui.
*
Quatorze juillet - Peur, dans les rues de Paris.
La Bastille et ses tours, géant guerrier de pierre
Sentinelle debout, du pouvoir nobiliaire
Menace les faubourgs, de ses canons pointés.
«Sus, marchons tous, à la Bastille, à la Bastille»
«Nous aurons des mousquets, nous aurons de la poudre»
Le prévôt des marchands, le sire de Fleselles
«Calmez-vous, nous voulons, éviter le carnage»
Sa tête bientôt pend, au croc d'un réverbère.
De Flüe voit arriver, les brigands déchaînés.
Le prince de Lambesc, à la tête des Suisses
«Que faire en ce repaire, isolés, démunis?»
Pourparlers, reddition, promesse de vie sauve.
La promesse oubliée, les gardes sont lynchés
Launey décapité, par un garçon boucher.
Mais la Bastille est vide, ainsi qu'une carcasse
Risible épouvantail, du régime aux abois.
Dans le ciel de Paris, où jadis ne montaient
Que les jets des bassins, les salves des agapes
S'élève la fumée, de l'incendie funeste.
Les têtes sont brandies, saignant au bout des piques.
L'on porte les héros, délivrés de leur geôle
Deux fous et un sadique, ainsi que trois faussaires.
La mascarade obscène, aux feux du jour s'achève
Dans l'orgiaque ripaille, au milieu des cadavres.
*
Le spectre hallucinant, de la Révolution
Plane sur le pays, de Calais à Marseille.
La Révolution, typhon, tourbillon, maëlstrom
Balayant, assemblées, royauté, religion.
Brutale catharsis, incoercible accès
Que propage le peuple, hystérique, effréné.
Le peuple, océan, mer, que rien ne peut calmer
Furieuse onde en colère, emportant les humains
Que nul mortel ne peut, contenir, endiguer.
Le peuple qui s'éveille, à l'occulte décret
D'un pouvoir inconnu, s'emparant des cerveaux
Le peuple, amorphe masse, apathique, atonique
Sous le fardeau pesant, des injustes maltôtes
Le peuple souverain, le peuple émancipé
Qui d'un coup se redresse, effrayant, formidable.
Sa puissance quiescente, au long des millénaires
Demeurait engourdie, paralysée, figée.
L'on croyait que depuis, Spartacus, le rebelle
Décimé, brisé, mort, il ne pouvait renaître.
Le voilà maintenant, s'élevant, surgissant.
Le peuple, énigme, incompréhensible, insoluble
Diffuse nébuleuse, informe, insaisissable
Force brute et primaire, obscure et mystérieuse.
Qui pourrait la fouiller, pénétrer ses replis
Visiter les recoins, de ce monstrueux gouffre?
Qui pourrait en sonder, le vertigineux fond
Cachant, tapies, terrées, l'horreur et la grandeur?
Le peuple insignifiant, superficiel, profond
Le peuple innocent, pur, le peuple impur, coupable
Mystique et mécréant, religieux, réaliste.
Le peuple bon, généreux, violent, noble, ignoble
Grandi par sa misère, et par l'adversité.
Le pauvre hère honnête, en montant s'encanaille
Tandis qu'en descendant, sa vertu se restaure.
Le peuple ignare, abject, grossier, le peuple saint
Qui devient méprisable, accédant à l'aisance
Digne dans son malheur, indigne en son bonheur.
Le peuple ne valant, que par sa multitude
Le groupe qui se hausse, à l'esprit, au génie
Quand l'individu stagne, en sa médiocrité.
La Peur, Grande Peur, s'abat sur les campagnes.
La disette menace, et bientôt la famine.
L'on entend résonner, le tocsin des paroisses.
Les nobles ne vont-ils, confisquer les récoltes?
Ne vont-ils affamer, nos enfants et nos femmes
Vendant à l'étranger, le grain de nos moissons?
N'y a-t-il un complot, de l'aristocratie?
Les Anglais ne vont-ils, attaquer nos villages?
Paris ne sera-t-il, investi par la Prusse?
*
La rue donne aux tribuns, les rênes du pouvoir.
La gueusaille gouverne, et dicte ses désirs.
Viennent les corrompus, galerie monstrueuse.
Mirabeau, ventripotent, faciès répugnant.
Son insigne laideur, est charme fascinant.
Sieyes, caméléon, taupe et sous-marin, fouine
Danton, face effrayante, au visage lépreux.
Danton jouisseur, débauché, dépravé, héros
Danton scélérat, Danton comploteur, Danton
Dissimulateur, Danton crapuleux, félon
Danton, sublime orateur, prodigieux acteur
Pareil au magicien, de sa baguette endort
Paralyse et fléchit, les volontés contraires
Par son verbe enflammé, transporte l'auditoire.
Danton creux, vain, sans dessein, Danton sans projet
Sinon de s'enrichir, et sinon de paraître.
Danton pourri, Danton vénal, Danton génial.
Danton s'acoquinant, avec les renégats
Duport et Talleyrand, Dumouriez et Lameth
Puis Danton soudoyé, par l'or de l'Angleterre
Pour sa bourse émargeant, les fonds de Montmorin.
Mais Danton démasqué, Danton désavoué
Le géant abattu, par un nain scrupuleux.
Danton paradant, plastronnant, douteux artiste
Jusque sur l'échafaud, déclamant sa tirade
Théâtralisant, amplifiant, dramatisant.
La tragi-comédie, jusqu'au dernier instant.
Sa vie comme support, d'un chef-d'œuvre absolu.
«Montre au peuple ma tête, elle en vaut bien la peine»
*
Le Roi - De plus en plus, contesté, rejeté
De plus en plus, épié, suspecté, soupçonné.
C'est le début pour lui, d'un atroce calvaire.
Le Roi qui ne comprend, le terrible séisme
Secouant son royaume, et ses braves sujets.
Que décider, que tenter, quelle solution
Permettrait d'éviter, la crise du régime?
Le compromis, l'appel, aux souverains d'Europe?
Léopold, Roi de Prusse, et frère de la Reine
Voilà notre soutien. Mais comment le rejoindre?
C'est décidé - Conseil. Cartes et plans de ville.
Parcours, itinéraire, à travers la Champagne.
Pourrait-on déjouer, les gardes en faction?
«Nous le pouvons, Sire, oui» «Fersen, chargez-vous en»
La Cour des Tuileries. L'obscurité - Silence.
Quelques bruits, cliquetis, puis des pas sourds, ténus.
«Mon dieu, la tentative, aurait-elle échoué?
Sommes-nous découverts, sommes-nous dénoncés?»
Panique, angoisse - «Fersen, est-ce vous?» «C'est bien moi»
Soulagement. «Fersen, comment vous dire, ah, Fersen.
Vous êtes l'ami sûr, vous êtes le sauveur»
«Pressez-vous, pressez-vous, ne perdons pas de temps.
Les enfants, la Reine, où sont-ils, que font-ils donc?»
La berline royale, anonyme et banale
S'engage dans les rues, de Paris silencieux.
Paris inconscient, endormi, somnolent
Paris secret, mystérieux, Paris terrifiant
Piège qui peut d'un coup, sur eux se refermer.
Des avenues, des faubourgs gris... puis des jardins.
Sous le froc d'un bourgeois, comme un criminel fuit
Le dernier rejeton, des glorieux Capétiens.
Paris quitté, l'enfer, évité pour toujours.
Bientôt l'escorteront, les troupes loyalistes
Se tenant embusquées, non loin de Montmédy.
Lentement, lentement, avance la berline
Retardée chaque instant, par la boue des chemins
Par les atermoiements, de la Reine soucieuse
Les caprices du Roi, que le siège inconforte.
Halte en rase campagne, auprès d'un peuplier.
«Le marquis de Bouillé, doit nous rejoindre ici»
Rien ne vient. L'attente... «Que fait Bouillé, que fait-il?»
«Ce lieu n'est pas très sûr, engageons-nous sans lui»
Tout va bien, trajet calme, et bientôt la frontière.
La délivrance enfin, bientôt la délivrance.
Puis viendra le triomphe, après la déchéance
Lorsque nous reviendrons, en tête de nos troupes»
L'on atteint le hameau, de Sainte-Ménéhoulde
Paterne et charmant lieu, de la France profonde.
«Marie, je suis rompu, ne pouvons-nous descendre
Pour nous sustenter là, dans cette bonne auberge?»
Salle bondée - Fumée, tumulte et mouvement.
Drouet, maître de poste, aubergiste avisé.
L'homme est observateur, aucun visage ici
Ne pourrait échapper, à son regard aigu.
«Tiens, d'où vient ce bourgeois, que je ne connais point?
Ne l'ai-je vu pourtant? Sans doute me trompè-je»
«Combien pour ce repas, dois-je vous gratifier?»
«Quatre Louis seulement» «Soyez béni» «Merci»
Vers un autre client, l'aubergiste s'approche
Mais une idée subite, en son esprit jaillit.
De sa poche il ressort, la monnaie trébuchante.
Ce nez gras, ce menton fuyant, ces lèvres molles.
D'un coup Drouet comprend. «Le Roi, le Roi chez moi
Dieu, serait-ce possible, ô, Dieu, comment le croire?
N'ai-je été mystifié, par un hasard trompeur?»
La route est dégagée. Tout se passe à merveille.
La diligence avance, en pénétrant Varennes.
«Voilà des cavaliers. Sans doute est-ce Bouillé»
«Vous êtes arrêtés, au nom de l'Assemblée...»
C'est la fin, c'est l'échec, l'humiliation, la honte.
Les enfants, larmoyants. Comment leur expliquer?
«Tout va bien, nous rentrons, comme il était prévu»
Sur le chemin forcé, du retour vers Paris
L'on n'entend que le choc, du fer sur les pavés
Semblable aux mornes coups, de l'impérieux destin.
*
Nouveau transfert du Roi. Le Temple et ses murs gris.
La famille royale, otages ballottés.
Le bout de la souffrance, et le bout de l'horreur.
Non, le début du pire, à la mort préludant.
Vingt-et un-juin. La nuit. Prise des Tuileries.
La racaille envahit, la Cour et les Jardins.
L'hystérique mêlée, des Révolutionnaires
Massacre et pille, égorge, incendie, lynche et viole
Tandis que rôde autour, un noble perverti.
Vil renégat, vautour à l'affût, Lafayette
Soutient la Royauté, mais sert la République.
Terrasse des Feuillants. Le Roi face à la foule.
Voilà qu'il est traité, de rustre et de cochon.
La sueur à son front, perle et dégoutte à flots.
Ne va-t-il défaillir, sous l'innommable injure?
Le Roi songe, atterré, son cœur est lourd, il souffre
«Qu'ai-je fait, qu'ai-je fait, pour mériter cela?
Pourquoi naquis-je Roi, pourquoi moi, pas un autre?»
«Nous prenons l'avantage, ô sire, à nous victoire
Nous avons repoussé, les Marseillais gouailleurs.
Nous pouvons maintenant, fusiller cette foule»
«Non, trop de sang déjà, vient de couler ici.
Des morts, trop de morts. Non, non, déposez les armes»
Cependant la gueusaille, investit les étages.
Les meubles et rideaux, sont devenus lambeaux
Les vitres et miroirs, sont en morceaux brisés.
Les Suisses mutilés, sont traînés, dévêtus
Par l'indigne poissarde, au langage grossier
La poissarde insultant, le nom sacré de femme.
Du palais ne subsiste, à l'aube rougeoyante
Que ruine pitoyable, où traînent les cadavres.
*
Querelle des factions, Girondins, Montagnards.
L'impitoyable duel, oppose les titans.
Carpe et lapin ne sont, plus entre eux dissemblables
Que les deux grands ténors, en lice à l'assemblée.
Ce qu'un parti construit, l'autre l'anéantit.
La Commission des Douze, établie, supprimée.
La rue délivre ceux, qu'arrête l'Assemblée.
Varlet avec Hébert, condamnés, relâchés.
Remplaçant les Pourris, voici venir les Purs
Qui se croient investis, d'une sacrée mission
Robespierre, affublé, de Saint-Just et Couthon.
Puis la révolution, tendant sa volonté
S'enfonce dans l'horreur, et dans l'intolérance.
«Quiconque nous combat, est l'ennemi du peuple.
Nous devons supprimer, la caste nobiliaire»
Les Purs valent-ils mieux, que les vils débauchés?
Dans le cœur du pourri, peut surgir un éclair
Comme en un marécage, un feu follet dansant
Mais celui, desséché, du froid idéaliste
N'est qu'un désert glacial, où nul rayon ne brille.
L'égoïsme jouisseur, vaut mieux qu'austère altruisme.
L'hédoniste sensuel, au moins peut ressentir
Quelqu'humain sentiment, au milieu de sa fange
Car chez le dépravé, demeure une lueur
Subsiste un reliquat, d'émotion, de chaleur.
Dans l'âme du sectaire, il n'est qu'indifférence.
Le rigide penseur, est muré dans son for.
L'impur sait regretter, le Pur jamais n'abjure.
La souffrance du monde, est peccadille infime
Pour celui qui prétend, sauver l'Humanité.
Qui taira pour le bien, des ecclésias futures
Cette inutile quête, absurde et meurtrière
De vouloir imposer, la société parfaite?
Robespierre assoiffé, d'équité, de justice?
Robespierre assoiffé, de pouvoir et de sang?
Nouveau Moloch ou moine, épris de sainteté
Supplicié par la Foi, de la Révolution?
Théoricien génial, ou doctrinaire étroit?
Martyr incorruptible, ou monstre dangereux?
Que vaut l'homme et que vaut, son fumeux idéal
De Liberté, d'Égalité, Fraternité?
Gouvernement d'un seul, au nom de tout le peuple.
Coup d'État, dictature, au nom du pluralisme.
Club des Cordeliers, club des Jacobins, foyers
De sédition, d'agitation, d'intervention
Groupements de pression, courroies de transmission.
Pillnitz, déclaration, des monarchies liguées.
La guerre se profile, et menace la France.
Conscription générale, et conflit national
Déjà font plus de morts, que depuis le début
Les médiévaux conflits, et batailles antiques.
L'hymne des Marseillais, trivial, des gosiers fuse.
Le drapeau tricolore, au vent se déployant
D'un primitif lyrisme, excite les troupiers.
La cocarde s'étale, orgueilleuse, aux shakos.
Plaies du jacobinisme, et du sans-culottisme
Le chauvinisme étroit, populaire et vulgaire.
Les mots de patriote, et de patriotisme
Salissent la notion, de l'antique patrie.
Celui de République, importé des Latins
Dévoyé, détourné, par les nouveaux tribuns.
La France qui se croit, du Vrai la détentrice
Veut imposer partout, son idéal absurde.
La France qui prétend, libérer les nations
Contre leur volonté, s'octroie la Rhénanie
Soumet Porrentruy, Nice, annexe la Belgique.
Les ennemis partout, menacent le pays.
Couplets grossiers, le "Ça ira", la Carmagnole
Fanatisent la foule, éprise d'abjection.
La haine s'accroît. Saint-Germain des Près. Les Carmes.
Les serviteurs de Dieu, massacrés sur l'autel
Sous l'œil épouvanté, des roses chérubins.
Les pouvoirs constitués, la rue, l'exécutif.
Les ci-devant chassés, fuyant à l'étranger.
Les Vendéens vaincus, défilant dans la honte.
Coups et brutalités, humiliations, noyades.
Contre-révolution. Rivarol, Suleau, jettent
Leurs virulents pamphlets, sur les Conventionnels
«Robespierre, insensé, forcené, sanguinaire»
«Le sabbat jacobite, anéantit la France»
Prairial noir. Loi des Suspects. Répression féroce.
Terreur, Grande Terreur, Tribunal d'Exception.
L'on trahit, l'on dénonce, à moins qu'on ne se venge.
Chasser la réaction, traquer les ennemis.
Qui n'est un partisan, devient un renégat.
Les charrettes remplies, de condamnés hagards
Sautent sur les pavés, de la ville en délire.
Camille Desmoulins, ce rêveur fourvoyé
Louange sa Lucile, en montant au supplice.
Chénier sali, qu'on jette, en pâture au bourreau.
Chénier, la poésie, qu'on tue, qu'on assassine.
La poésie noyée, sous l'opprobre du sang.
L'ombre de l'échafaud, plonge dans les ténèbres
La France du progrès, de l'art et des Lumières.
La guillotine, horreur, épouvantable spectre
Monstre mécanique, abject, aveugle, insensible
Dont la dent est cisaille, et l'estomac corbeille
Sans répit assoiffé, de chair fraîche et de sang.
Mante affamée, vorace, à l'aiguë mandibule
Monument de la mort, à la frise lugubre.
Ses deux montants dressés, comme un fronton barbare
Profilent sur Paris, leur funeste silhouette.
Que pense et que ressent, l'homme que l'on maintient
Les mains au dos liées, tête dans l'ouverture
Sur le funèbre lit, d'où l'on ne se relève?
Que pense-t-il, hagard, terrassé de stupeur
Terrifié par les cris, de la foule démente
Les huées, jurons, trépignements, hurlements
Lorsqu'il entend glisser, la fatidique lame?
Quand il voit s'entrouvrir, les Portes de la Mort
Dans la douleur franchit, l'énigmatique seuil
Quelle image ou pensée, lyrique et magnifique
Transcende son esprit, en ce dernier instant
Dans ce moment suprême, heurt sordide et sublime?
Comme si l'âme encor, ne l'avait évacuée
La tête malheureuse, orpheline du corps
Brandie par le bourreau, semble encor grimacer.
Le nez se tord, l'œil cligne, et la bouche se fend
Comme pour accuser, crier, nier, maudire.
Le bourreau. Comment concevoir, comment comprendre
Qu'un tel être soit né, d'une mère et d'un père?
Comment imaginer, qu'un humain respectable
D'un si répugnant geste, élimine son frère?
Sa lèvre hier pourtant, dut sucer un sein chaud.
Le voici maintenant, qui sectionne des gorges.
Comment la nuit peut-il, en son âme et conscience
N'éprouvant nul remords, froidement approuver
Ce que pendant le jour, fait son bras meurtrier?
*
Louis, traître à la nation, Louis Capet criminel
Trahison, conspiration, complot, collusion.
Lettres à Léopold, lettres à Mirabeau.
Lettres à Fersen, Mercy-Argenteau, Breteuil
Louis Capet doit mourir, car la patrie doit vivre.
Pourquoi ce Roi si bon, fut-il autant haï?
Pourquoi tant de fureur, de cruauté, de rage
Tant de ressentiment, contre un pauvre innocent?
Le Roi, doux et placide, incapable d'action
Le Roi, sur l'échafaud, meurt courageusement
Sans haine et sans rancune, à l'égard des bourreaux.
Louis Seize devient grand, et petit Robespierre
Louis Seize devient saint, en quittant les humains.
*
La mégalomanie, transforme Robespierre.
N'est-il pas admiré, tel un nouveau Messie?
Ne peut-il imposer, un culte universel?
Ne réunit-il pas, ses dévots et dévotes?
Mais, s'amplifiant toujours, l'immonde boucherie
Finit par écœurer, le peuple de Paris.
Le traditionalisme, ainsi qu'un poids s'abat.
Sur la vie des hameaux, violentés, contrariés
Tombe une épaisse chape, étouffant chaque esprit.
Niant l'Être Suprême, intellectuel, abstrait
Le peuple s'abrutit, d'ancienne religion.
Robespierre isolé, Robespierre acculé.
Fuite en avant. Perdre ou gagner, vivre ou mourir.
L'arsenal répressif, encor s'intensifie
Mais la sans-culottie, décline en son excès
Puis la sans-culottie, se résorbe en sa fange
Regrettable épopée, de la vulgarité.
Lors voici que survient, l'ombre de Thermidor.
Contre ce dieu vivant, qui pourrait contester?
Qui pourrait le premier, oser lui répliquer?
Dans l'instant qui suivrait, sans même réagir
Sa tête roulerait, au pied de l'échafaud.
Silence à l'Assemblée - Tension, malaise, effroi.
Le chef des Montagnards, s'avance à la tribune.
Cambon d'un coup se lève, et conspue l'orateur.
Cris, applaudissements, saccadés, frénétiques.
«Robespierre assassin» «Robespierre assassin»
«Le sang des innocents, marque à jamais tes mains»
«Tu rejoindras bientôt, ceux que tu condamnas»
«Robespierre assassin» «Robespierre assassin»
Voilà fauchés les Purs, après les débauchés.
Saint-Just, traîné, porté, jusqu'au lieu du supplice.
Puis c'est Maximilien, précédant Augustin.
Dans quel état sont-ils? Qu'ont-ils fait de leur vie?
L'un s'est cassé la jambe, et l'autre la mâchoire.
Le jeune homme chétif, s'interroge, interdit.
Voilà qu'est destitué, le grand frère admiré.
Lui, timide cadet, ne voulut s'affranchir
De sa tutelle immense, et de son ascendant.
Voilà soudainement, anéanti, brisé
L'aîné qui l'écrasait, par son poids, sa présence.
Voilà réduit, meurtri, le héros surhumain
Le guide spirituel, et phare universel
Qu'il eût suivi partout, sans faille, aveuglément.
Si les voyait leur mère, en ce terrible instant
D'un coup ne serait-elle, impuissante madone
Telle jadis Marie, devant le Golgotha
Sur place foudroyée, gisant à deux genoux?
Cette main qui signa, tant de mortels arrêts
Pend maintenant, inerte, au bord de l'échafaud.
Ce crâne qui pensa, tant de meurtres sordides
S'effondre sous le coup, de sa propre justice.
La tête de celui, qui fit choir tant de têtes
Gît, organe impuissant, dans l'immonde corbeille.
*
Voici le Directoire, obligé de survivre
Par l'incessant recours, aux forces militaires.
Puis la Révolution, finit en dictature.
La République meurt, enfantant l'Empereur.
Bonaparte s'avance, et dit «La France à moi»
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007
TRES DE MAYO
Tres de Mayo, cri, glas, Tres de Mayo, tocsin
Des balles fracassant, les crânes des vivants.
Les martyrs désignés, s'avancent vers la Mort.
La funèbre lanterne, au rayon meurtrier
Sur l'homme désarmé, dressant les bras, hagard
Braque sa clarté morne, impitoyable, aveugle.
Tres de Mayo, glas, Tres de Mayo, requiem
Pour l'éradication, de l'Espagne expirant
Pour la disparition, de l'Espagne mourant.
Villages et hameaux, vidés, brûlés, rasés
Villes défigurées, dévastées, ravagées.
Tres de Mayo. Pelotons. Cortèges macabres.
Files de condamnés, convois de sacrifiés
Sommaire exécution, pendaison, fusillade.
S'alliant aux Mameluks, ennemis des Chrétiens
Napoléon s'avance, à travers la Castille.
Les Turcs mobilisés, pour asservir l'Espagne.
Mahomet convoqué, pour écraser Marie.
Tres de Mayo, cri, Tres de Mayo, hurlement
D'un pays étranglé, d'un peuple assassiné.
Plus de roi, d'armée, d'assemblée, d'autorité.
Le pays sabordé, par l'arrogante élite
Des vils intellectuels, poignardant le royaume
Disciples de Voltaire, et chantres de Rousseau.
Que reste-t-il? Qu'émerge, en ces morales ruines?
Le peuple souverain, décapité, meurtri.
Mais la Vierge se dresse, et l'Espagne renaît.
La Virgen del Pilar, apparaît aux guerriers.
La Vierge douloureuse, illumine l'Espagne.
Plus rien ne peut l'atteindre, et ne peut la soumettre.
Cette femme impudique, à la morgue insultante
N'est-ce la République, offensante, effrontée?
Cette mère humble et simple, aux regards magnétiques
C'est la Madone auguste, aidant les malheureux.
L'Espagne lentement, reconstitue sa force.
L'on croirait un grand corps, déchiré, tailladé
Reformant, restaurant, ses vitales fonctions
Régénérant, soudant, ses membres amputés
Ressoudant ses parties, refermant ses blessures.
Comment ont pu surgir, fusiliers, cavaliers?
Miracle, où rien n'était, se dressent des armées.
D'où sont-elles sorties? D'où sont-elles venues?
La révolte partout, l'insurrection partout.
Crimes et châtiments, punitions et vengeances.
Convois attaqués, grognards défiés, abattus.
Tres de Mayo, signal, appel, exhortation
Tres de Mayo, renouveau, réveil, renaissance
Tres de Mayo, sursaut, rébellion, résistance.
Burgos brisée, vaincue, Burgos délivrée.
Saragosse investie, par la troupe étrangère
Saragosse évacuée, par la troupe étrangère.
La vindicte s'abat, contre Napoléon
Car l'homme ici combat, pour le sol des aïeux
La femme ici combat, pour le sol des aïeux.
Quand un partisan tombe, un autre le remplace.
Quand tombe un canonnier, lui supplée son épouse.
Le nom de Liberté, fallacieux, frelaté
Se trouve martelé, sur les frontons salis.
Murat déconcerté, Murat désorienté
Murat dépité, Murat, courroucé, rageur
Murat multipliant, agressions, répressions.
Murat s'interrogeant, puis Murat s'inclinant.
«Pourquoi subissons-nous, cet échec imprévu
Pourquoi ce revers, pourquoi ce rejet? Comment
Ce pays attardé, peut-il nous résister?
Nous, soldats supérieurs, qui vainquîmes l'Europe.
Nous, dont les divisions, hardiment délogèrent
Les Autrichiens massés, devant le pont d'Arcole
Nous qui fûmes héros, sur le pont de Lodi
Nous qui prîmes d'assaut, la forteresse d'Ulm
Nous qui, vainquant la Prusse, en triomphe marchâmes
Dans les rues de Berlin, célébrés, acclamés.
Voici nos bataillons, auréolés de gloire
Décimés, humiliés, par des paysans pauvres
Honteusement battus, par de vils partisans»
Le peuple sans notions, par intuition comprend
Mieux que par sa raison, le savant abusé.
Le penseur aveuglé, par l'idéologie
Perd l'évident bon sens, que le rustre conserve.
L'intellectuel imbu, d'étroite érudition
Dans l'erreur se fourvoie, plus que sot ignorant.
Le peuple ne sachant, écrire et discourir
S'exprime en sédition, violente, incoercible.
Fourches et couteaux, faux, sont brutaux orateurs
Signifiant sa colère, et son ressentiment.
L'Empire a sur la joue, cette souillure immonde
Spectre des innocents, expiant dans les tortures
Boueuse tache, abominable, horrible, affreuse.
«Nous accusons, nions, vos dogmes destructeurs
Nous accusons, nions, le nouveau sectarisme
Plus tyrannique et vain, que l'ancien fanatisme.
Nous accusons la France, et la Révolution.
Nous accusons la France, avide ogre insatiable.
Nous accusons, nions, les trompeurs Droits de l'Homme»
Tres de Mayo, grandeur, terreur, fureur
Tres de Mayo, détermination, volonté
Des ethnies refusant, leur extermination
Des ethnies s'opposant, à l'asservissement
Contestant le diktat, des idées progressistes
L'immonde hypocrisie, du cosmopolitisme
L'odieuse prétention, de l'universalisme.
«Jamais vous ne vaincrez, sur le sol espagnol.
Ni les fusils, boulets, et ni les baïonnettes
N'imposeront ici, le pouvoir de Paris»
Le message sanglant, au-delà de l'espace
Dans la nuit de l'Europe, en éclairs s'irradie.
Le voilà franchissant, les Pyrénées, le Rhin
Du Tage à la Volga, du Génil au Danube
Du houleux Atlantique, aux neigeux Monts Ourals
De Méditerranée, jusqu'à la mer d'Azov.
Le voilà ranimant, l'énergie des armées
Qui trouvent sa chaleur, dans le froid, dans la neige.
Napoléon n'est plus, invincible héros.
Le monstre de l'Europe, un jour s'effondrera
Le boucher de l'Europe, un jour s'écroulera.
Nous le destituerons, nous le condamnerons.
Cette clameur, ce cri, Fichte l'entend, l'écoute
Le traduit et l'exprime, en idée, rhétorique.
Le Saxon Johann Fichte, ose désavouer
Le progrès triomphant, la pensée des Lumières.
Le Prussien Johann Fichte, exalte la fierté
La dignité, l'honneur, du peuple germanique.
L'Urvolk, radieux, s'affirme, à l'aube du futur.
Tres de Mayo, stupeur, effarement, effroi
Tres de Mayo, défi, combat, aurore, espoir.
L'artiste décrivant, ce titanesque choc
Ne trace pas de mot, ne manie de concept
Mais trempe son pinceau, dans les pigments huileux.
Francisco de Goya, les horreurs de la guerre
Francisco de Goya, les malheurs de la guerre.
Son regard profond scrute, effrayé, terrifié
L'abîme de la Mort, et l'infinie souffrance
Transformant par son art, génial, magique, unique
Le fond de la hideur, en cime du sublime.
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007
LA VIERGE DE SMOLENSK
L'empereur avançait, Koutouzov reculait.
Devant Napoléon, tout pliait, s'effaçait.
Les remparts s'effondraient, les villes succombaient
Vilna, sans résistance, abandonnée, cédée
Smolensk après Vitebsk, incendiée, sacrifiée
Mais les Russes toujours, camouflés, embusqués
Les Russes dérobés, les Russes disparus.
L'ennemi nulle part, et l'ennemi partout.
Sur l'horizon plombé, cependant se profilent
Des bulbes enroulés, des croix étincelantes.
Moscou, cité des tsars, Moscou, la ville sainte.
Devant, groupés, massés, des régiments attendent.
L'empereur satisfait, se réjouit, s'épanouit
Car voici la bataille, attendue si longtemps
Que doit lui concéder, Koutouzov acculé.
Crânement, plein d'espoir, le voilà chevauchant
Parmi ses bataillons, prestigieux, invaincus.
«Vous qui sûtes briser, tant d'armées débandées.
Vous, les héros glorieux, d'Austerlitz et d'Iéna
Vous hussards, vous grenadiers, et vous cavaliers
Vous, les chevau-légers, qui, d'un élan passèrent
Coupant Somosierra, le front des Espagnols
Vous combattrez demain, nos derniers ennemis.
Vous combattrez demain, pour la suprématie
Des nouvelles idées, supplantant l'ancien ordre
Pour l'universel Bien, des peuples réunis.
Soldats, vous combattez, pour le progrès futur.
L'étincelant rayon, que l'esprit des Lumières
Sur la nuit du passé, projeta, victorieux
Grâce à vous pour toujours, éclairera la Terre.
Le Monde rassemblé, sous l'égide française
Vaincra les préjugés, des frileuses nations.
Paris, centre admiré, d'un pays sans frontière
Deviendra capitale, unique et triomphante.
Guerriers de tous pays, et de toutes contrées
Luttons pour la concorde, et pour l'œcuménisme.
Vous combattrez demain, pour Justice et Raison
Pour l'Eternelle Paix, et pour les Droits de l'Homme.
C'est le combat final, et c'est l'épreuve ultime.
Vous combattrez demain, les Russes timorés.
Nous les retrouvons là, ces poltrons que la neige
Protégea près d'Eylau, dans leur honteuse fuite.
Rien ne peut résister, au feu de nos canons.
Rien ne peut s'opposer, aux tirs de nos fusils.
Bientôt nous rentrerons, le front haut, mine fière
Puis nous défilerons, devant les Tuileries
Couverts d'honneurs, fêtés, acclamés par la foule»
Mais les soldats lassés, mollement applaudissent
Car en eux l'on ne sent, nulle énergie puissante.
Dans leur âme ils ont froid, leur corps est vulnérable.
*
Cependant Koutouzov, en son camp seul médite.
Le voici devenu, le généralissime
Contre l'envahisseur, commandant les armées.
C'est de lui que dépend, la survie du pays.
Responsabilité, redoutable, écrasante
Devant Dieu, le tsar, la Russie, devant l'Histoire.
Comment parviendrait-il, à réprimer l'assaut
Que le maître du monde, impose à la nation?
Comment, lui, pourrait-il, affronter l'ennemi
L'empereur qui soumit, tant de rois et pays
L'homme qui décima, tant d'armées et de hosts?
Ses guerriers valeureux, mal équipés, armés
D'archaïques fusils, qu'ils ne savent manier
Jamais ne contiendront, l'attaque des grognards.
Sa faible artillerie, jamais ne brisera
Le puissant feu nourri, des canonniers français.
Lui qui ne peut marcher, qu'avec effort et peine
Que sans répit torture, une ancienne blessure
Défigurant sa face, à l'unique œil valide
Comment parviendrait-il, à ranimer ses troupes
Bander leur énergie, sinon par un miracle?
Ce n'est lui qui pourrait, d'un galop frénétique
Parcourir son armée, pour la galvaniser.
Ce n'est lui qui pourrait, orateur pitoyable
Haranguer ses guerriers, pour tendre leur courage.
Le vieux général songe. Une idée le traverse
Telle soudainement, une illumination.
Dans son esprit il voit, Celle qui sauvera
Le tsar avec l'armée, la Russie tout entière.
Par l'ouverture il mande, un groupe d'officiers.
«Que l'on amène ici, la Vierge de Smolensk
Devant les régiments, qu'on la promène ainsi.
Que tous les hommes voient, notre Sauveuse à tous»
L'icône bientôt brille, en parcourant les rangs.
L'on croirait qu'elle vole, à travers les canons
La voilà qui surgit, s'évanouit, reparaît
Qui passe et qui repasse, au milieu des fusils.
Voici que les vivats, pour la saluer fusent.
La voici triomphant, sublime et lumineuse
La voici victorieuse, éblouissante et belle.
Son regard maternel, pourfend les baïonnettes
Protège mieux que salve, et mitraille brutale.
Tout guerrier devant elle, est pétri de bonté.
Son cœur se rassérène, et renaît son courage.
Les soldats sont tremblants, à genoux, prosternés
Devant l'unique femme, au camp des combattants.
Dans leur âme ils ont chaud, ils sont invulnérables.
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007
BAGRATION ET LES COSAQUES
«Moi, Bagration, promu, par le tsar Alexandre
Je suis le général, qui doit vous commander.
Vous devrez obéir, aux ordres militaires.
Je ne tolèrerai, pas la moindre insolence.
Je ne tolèrerai, pas la moindre incartade.
Je ne supporterai, nul écart de langage.
Pliez-vous sans broncher, à notre discipline.
Chacun doit respecter, le grade et la fonction.
Chacun doit saluer, ses dignes lieutenants»
«Cul de putois, fiente de porc, déjection d'âne
Miasme déliquescent, crachat fielleux, raclure
Ton grade et tes galons, nous urinons dessus
Nous déféquons gaiement, sur tes décorations.
Bave de crapaud, rinçure, excrément de fouine.
Berger pusillanime, au bercail va garder
Tes brebis timorées, tes dociles moutons.
Blanc-bec, ce n'est pas toi, qui nous dirigera.
Mieux que toi nous savons, combattre et puis mourir.
Nabot enflé, bouffi, qu'une guenon vêla
Sache bien, avorton, de qui nous descendons.
Nous sommes rejetons, de Nalivaïko
Fils des Haïdamaks, et de Tarass Boulba.
Le sang de Mazeppa, circule dans nos veines
Dans notre âme gravé, le brûlant souvenir
Du fier Ostranisa, du triomphant Pavliouk
Tend notre volonté, soutient notre énergie.
L'appel de Kmielnitsky, notre ancêtre glorieux
Sonna la reddition, des poltrons Polonais.
Seule une femme hélas, réduisit notre chef
Que jamais ne fléchit, la force ou la menace
Rasoumovsky maudit, vaincu par un jupon.
Nous sommes les héros, de la Zaporoguie
Notre empire est la steppe, infinie, monotone
C'est la neige et le gel, c'est la brume et l'espace.
Point n'avons de maison, ni d'isba, ni d'enclos.
Notre logis, notre lit, table de repas
Hennissant, galopant, se meut à quatre pattes.
Notre seul compagnon, possède une crinière.
C'est lui qui nous procure, amour, festin, butin
C'est lui qui nous transporte, au-delà du Léna.
Pendant que le bourgeois, se terre en sa datcha
Nous chevauchons les monts, riant de sa couardise.
Nous franchissons le Don, l'Ienisseï, l'Obi
Car la Terre est à nous, d'Ukraine en Sibérie.
Nous ressemblons au vent, balayant la Russie
Nous ressemblons aux nues, parcourant l'horizon.
Nos joyaux raffinés, sont l'ambre naturelle
Que le sol a forgée, pour ses prodigues fils.
Nous défendons le sitche, aux abattis de bois
Qu'habite sur le Dniepr, notre épouse fidèle.
Nous sommes tous égaux, compagnons et confrères.
L'ataman est élu, proclamé, puis déchu
Selon notre désir, et notre bon vouloir.
Nous préférons mourir, d'un glaive dans le cœur
Plutôt que dégradés, entre de moelleux draps.
Le sabre est notre Verbe, invincible, imparable.
Nul jamais ne parvint, à ployer notre échine
Rien ne peut nous soumettre, et ne peut nous dompter.
Jamais n'avons courbé, nos fronts hautains et fiers.
Jamais n'avons fléchi, nos genoux susceptibles
Devant monarque ou chef, sinon devant la Mort.
Général avorton, paon vaniteux, risible
Cul de putois, fiente de porc, déjection d'âne
Miasme déliquescent, crachat fielleux, raclure
Ton grade et tes galons, nous urinons dessus
Nous déféquons gaiement, sur tes décorations.
Bave de crapaud, rinçure, excrément de fouine.
Berger pusillanime, au bercail va garder
Tes brebis timorées, tes dociles moutons.
Blanc-bec, ce n'est pas toi, qui nous dirigera.
Mieux que toi savons, combattre et puis mourir»
Ainsi jurent en chœur, les Cosaques gouailleurs
Les Cosaques frondeurs, les Cosaques railleurs
Braillards et querelleurs, bretteurs et batailleurs
Sacs à vins, bandits, brigands, écumeurs, fripouilles
Ripailleurs, bambocheurs, margoulins, tapageurs
Gredins, coquins, fripons, canailles et maroufles
Mais tous unis sont là, pour sauver la Russie.
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007
BORODINO
Que ne puis-je dormir, avant ce triste jour?
Préfigurant la Mort, qui rôde autour de nous
L'ombre paraît sinistre, en ce camp retranché.
J'ai connu dans ma vie, des batailles énormes
Que l'imagination, ne saurait concevoir
Des combats surpassant, la raison, la fiction
Mais je n'ai jamais vu, tant de troupes armées
Tant de canons braqués, de cavaliers groupés
Tant de soldats massés, côte à côte en ce lieu.
Demain va survenir, la suprême hécatombe
Que depuis le début, des civilisations
Jamais ne généra, la folie des humains.
Je ne puis refuser, le combat décisif.
Me voici, dos au mur, par le destin pressé.
Mon Dieu, pardonnez-moi, je ne l'ai pas voulu.
Mon Dieu, soyez témoin, que je ne l'ai souhaité.
"Vous serez, Koutouzov, le généralissime"
Pourquoi donc fallait-il, que ce malheur m'échût?
Qu'est-ce qu'un général? un homme condamné
Qui par un simple mot, sacrifie les vivants.
Seul dans la nuit profonde, il médite, angoissé
Dévoré de remords, torturé, tourmenté.
Quand le soldat s'endort, il veille, inquiet, soucieux.
Général, un métier, de chien, de réprouvé
Le dernier des métiers, la condition dernière.
Las, que n'ai-je suivi, le destin paternel
Moi-même labourant, mon domaine ancestral.
Qu'un boulet me terrasse, et me projette au sol.
Que dis-je, hélas, hélas, ô, coupable pensée.
Le chef d'armée, vieux, las, achevant sa carrière
Ne doit risquer sa vie, comme un simple troupier
Car de lui seul dépend, l'échec ou la victoire.
Soldat, je t'envie, toi, qui va bientôt mourir.
Mes hommes sont tous prêts, à tomber au combat.
Lui doit les stimuler, je dois les réfréner.
Lui doit chercher, punir, traîtres et déserteurs
Moi, je dois accueillir, de nouveaux partisans.
Dans ses rangs il en est, qui même le haïssent
Des Autrichiens forcés, des Italiens, des Suisses
Des loqueteux poussés, par la faim, la misère
Des bandits qu'attira, la soif d'or et gloriole.
Tous mes braves soldats, voudraient me secourir.
Lui, n'ose parcourir, ses bataillons peu sûrs.
Je ne fais pas régner, la terreur dans l'armée
Lui, châtie durement, ses régiments soumis.
Nous sommes peuple uni, par la race et le sang.
Lui, pour nous opprimer, utilise des Nègres.
Toujours on le rencontre, accompagné d'un Turc
Dirigeant des Français, grimés en mameluks.
Nous défendons le sol, hérité des aïeux.
Lui, c'est le fossoyeur, l'ennemi des ethnies
Gengis Khan en Russie, Mahomet en Espagne.
*
Le jour va se lever. J'entends la canonnade.
Tous debout, rejoignons, le tertre vers Gorki.
Ces furoncles tendus, jettent leur pus sur nous.
Cela crache partout, du centre jusqu'aux ailes.
Cette épaisse fumée, nous saisit les poumons
Nous allons tous crever, dans ce déluge ardent.
N'est-ce pas un volcan, plutôt qu'une bataille?
Que d'hommes vont souffrir, dans l'atroce mêlée.
Que d'hommes vont mourir, dans cet infernal piège.
Las, Miloradovitch, ne soutient la pression.
La redoute Raeilsky, ploie sous le pilonnage.
«Repliez-vous, Toutchhov, Beningsen, Ouvarov»
C'est bien, nous maîtrisons, l'avancée des Français.
De près allons donc voir, comment vont mes soldats.
Nous devons nous grouper, en cédant le terrain
Mais comment tempérer, ces combattants farouches.
«Non, mon gars, ne va pas, tirailler au milieu.
Tu serais inutile, et tu perdrais la vie.
Rapproche-toi de l'aile, et sois bien circonspect.
Ne va pas te jeter, sous le feu des canons.
Va, combats pour la Vierge, et combats pour ta mère»
Que me veut-on par là? J'entends un hurlement.
Ce fusilier couché, demande à voir un pope.
L'on ne voit rien ici, dans ce gouffre sans nom.
Que voulez-vous qu'un pope, y trouve ses fidèles?
«Le pope, ah, le voici. Le pope est là, c'est moi.
Je te confesse, allons-y, mon gars, je t'écoute
Cette cravache usée, fera mon goupillon.
Dis-moi, vaurien, n'as-tu, fait de mal à quelqu'un?
Dis-tu la vérité? Bon, soldat, je t'absous.
Tu peux dormir en paix. Que Dieu veille sur toi.
Que voudrais-tu savoir? Si nous avons gagné?
Bien sûr, je vois là-bas, l'ennemi qui s'enfuit»
«C'est fini. Doucement. Fermez-lui ses paupières»
Que font ceux-là courbés, sur les corps abattus?
«Sabrez-moi ces pillards, détrousseurs de cadavres»
La guerre, ignominie, grandeur, abjection noble
Révélant en chaque homme, altruisme et égoïsme
Jusqu'à la sainteté, jusqu'à l'obscénité.
La cruauté côtoie, la commisération
L'apitoiement se heurte, à la férocité.
L'on voit des lions se battre, et mourir fièrement
Tandis que de leur chair, se repaissent des hyènes.
La guerre, idole haïe, redoutée, désirée
Que tous voudraient bannir, mais qui s'impose à tous.
«Jamais de front, cisaillez en travers, les gars»
«Reculez calmement. Prenez bien garde aux ailes»
«Repliez, repliez, les unités défaites»
«Contournez la redoute, abandonnez le centre»
Je l'avais aperçue, dans les rues de Smolensk.
Je ne l'ai plus revue, que fait-elle aujourd'hui?
«Mais que vois-je là-bas? Ce fou de Beningsen
Va-t-il se décider, à modérer ses troupes?»
Possède-t-elle encor, ses longs cheveux tressés.
Fuit-elle en un convoi, démunie, délaissée.
Las, depuis si longtemps, depuis trente ans déjà.
«Beningsen, Beningsen, vous allez revenir?
Vous êtes général, comme je suis barbier»
Je ne l'ai pas connue, je ne l'ai pas aimée
Car je l'ai repoussée, je ne l'ai jugée digne
D'être un jour mon épouse, et partager ma vie.
Pas assez distinguée, pas assez cultivée
Pour exciter mes nuits, pas suffisamment belle.
«Nom de Dieu, Beningsen, vous allez reculer?
Maria Katharina. «Beningsen, Beningsen»
Quel rustre maintenant, la serre en ses mains rudes
Ce jour, que pensa-t-elle, en trouvant mon billet?
Malheur, je l'écrivis, sans honte et sans remords.
J'étais pour elle un rêve, un rêve qui se brise.
Maria Katharina, tu valais pourtant bien
Les sottes cultivées, de l'aristocratie
Les sottes distinguées, de la haute noblesse.
«Nom de Dieu, Beningsen?» Puis j'en ai connu d'autres.
«Platov, Tchoukhov, regroupez-vous, regroupez-vous»
Mais vint le châtiment, au siège d'Ismaïl
Cette balle envoyée, par Dieu pour me punir.
Sans prévenir, directe, ainsi que la missive.
Mon sang coulait, mon œil gisait, j'étais heureux
Délivré, libéré, de mon action mauvaise.
Je ne devais mourir, mais je devais souffrir.
Le galant sigisbée, n'était plus que satyre.
Je me vis brusquement, objet de répulsion
Pour celles qu'autrefois, mon charme séduisait.
Moi, jadis Apollon, je devins Polyphème
Poursuivant de son ire, Acis et Galatée.
C'est fini, tout cela, maintenant je suis pur.
Je puis les contempler, sans que ma chair s'émeuve.
*
Ces bouches enflammées, ne vont-elles se taire?
L'on se tue depuis l'aube, arrêtons le massacre.
L'ennemi diminué, ne peut nous échapper.
«Tous, repli vers le Sud, accélérez la marche»
Demain s'élèvera, la fumée de Moscou
L'Empereur périra, comme un rat dans un trou.
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007
KOUTOUZOV ET LES PARTISANS
«Général,venez voir, il faut que vous sortiez.
Des hommes par milliers, sont devant notre camp
Des paysans venus, de toute la contrée»
«Cet espace était vide, hier au crépuscule.
Trop de vodka, mon gars, perturbe ta raison.
Pourtant je les entends. Que peuvent-ils vouloir?
Seraient-ils mécontents? Que puis-je tenter, las
Contre cet ennemi, que rien ne peut dompter?
Mon armée s'amenuise, et perd ses combattants.
Si je pouvais avoir, de valides soldats.
Je n'ai sans doute pas, mérité leur confiance.
Le peuple s'est levé, pour me désavouer.
Soit, dis-moi leurs griefs, répète leurs paroles
Pour qu'ainsi je subisse, un juste châtiment»
«Nous sommes tous à vous, pour sauver la Russie»
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007
LA BÉRÉSINA
Quel aven, quel Ténare, épancha ces fantômes
Parcourant lentement, l'infinie plaine russe?
De quel antre ont surgi, ces lamentables spectres
Chancelant dans la neige, ahanant sous la bise?
Plus de corps, d'escadrons, bataillons, divisions.
L'on ne distingue plus, officiers, caporaux
Tous mêlés, confondus, sous les mêmes haillons.
Les hardis conquérants, déchus, courbent l'échine.
Plus même ils n'ont gardé, leurs drapeaux, leurs cocardes.
Respectés, craints hier, aujourd'hui pitoyables.
Quoi, ces guerriers penauds, piteux, ces loqueteux
Prétendaient conquérir, l'Europe et l'univers.
Que sont-ils devenus, les grenadiers fringants
Les méprisants lanciers, les arrogants chasseurs?
Que sont-ils devenus, les crânes artilleurs
Les vaniteux dragons, les rogues tirailleurs?
Les vainqueurs sont vaincus, les héros sont des hères.
Les prestigieux guerriers, sont devenus bouffons
Travestis de chiffons, et dessous féminins.
Mais que sont devenus, les éclatants plumets
Les parements vermeils, les retroussis flambants
La passementerie, les buffleteries blanches?
Mais que sont devenus, les galons mordorés
Les grenades jetant, leurs glorieux feux cuivrés
Les gibernes luisant, de rayons argentins?
La capote en drap bleu, fait place à la guenille.
Les dolmans des hussards, n'ont plus de brandebourgs
Leur sabretache pend, délavée, déchirée.
Qu'est-elle devenue, la Grande Armée française?
L'on ne voit plus tambours, ni clairons, ni trompettes
Qui résonnaient hier, en victorieux échos.
Si les soldats ce jour, entamaient leur fanfare
De nouveau s'ils pouvaient, accompagnant leur pas
Dans leurs cuivres souffler, de leur bouche glacée
Frapper leurs percussions, de leurs doigts engourdis
Ce qu'ils joueraient alors, ce n'est un chant glorieux
Mais de tristes nénies, pour ce convoi funèbre.
Tous croyaient asservir, impunément un peuple
Confisquer son domaine, et spolier ses richesses
Mais voici que pour eux, survient le châtiment.
Fût-il plus grand revers, qu'ait infligé l'Histoire.
Les Français mortifiés, en larmes se lamentent
Redoutant l'agression, des Cosaques vengeurs.
Les soldats en détresse, amèrement regrettent
Le sol de leur patrie, qu'ils n'auraient dû quitter.
Le Polonais revoit, sa Varsovie natale
Tandis que l'Italien, pense au golfe de Gènes.
Le Breton, l'Angevin, rêvent de ressentir
L'océanique brise, au lieu du vent nordique.
L'Auvergnat imagine, en ce décor livide
Les pacages fleuris, de genêts et gentiane.
Le Beauceron s'émeut, dans la neige uniforme
Songeant aux blés dorés, des vastes emblavures.
Le Provençal regrette, au milieu de la brume
L'azur éblouissant, des cieux qui l'ont vu naître.
Que font-ils égarés, loin de la douce France?
«Dieu, n'avons-nous encor, expié notre folie?»
«Quand enfin surviendra, la fin de nos malheurs?»
Nul d'entre eux ne songeait, subir un jour prochain
La même atrocité, la même cruauté
Qu'il avait sans vergogne, aux autres infligée.
Tous ont l'estomac creux, et les côtes saillantes.
L'un d'eux seul à sa faim, tous les jours peut manger
Viande et mets fins qu'arrose, un vin de Chambertain.
Mais cet homme arrogant, et sûr de sa puissance
Maintenant a perdu, sa morgue et son orgueil.
Ses traits décomposés, trahissent l'anxiété.
Son regard inflexible, est empreint d'inquiétude.
C'est alors qu'il vécut, l'humiliation dernière.
L'on vit un grenadier, les deux jambes cassées
Qui sur le sol gisait, victime des Cosaques.
L'homme conscient encor, demeurait impassible
Comme s'il attendait, sereinement sa fin
Mais lorsqu'auprès de lui, passa l'État-Major
Désignant l'Empereur, d'un ton vengeur, il dit
«Voyez-là ce pantin, qui nous subjugue tous.
Notre malheur, c'est lui, c'est lui notre souffrance.
Voyez-là ce boucher, qui détruisit tant d'hommes.
Qu'il ose m'achever, pour me fermer la bouche»
Napoléon passa, ne daignant pas l'entendre.
Comment la volonté, d'un seul être put-elle
Briser impunément, le destin de tant d'autres
Sur le monde engendrer, autant d'atrocité?
Comment son ambition, dévorante et violente
Réduisit-elle ainsi, tant de cités prospères?
«Je désire une paix, respectant la couronne.
Vous serez bien traité, comblé de possessions»
«Je suis le czar, César, l'empereur légitime
Vous n'êtes qu'un tyran, qu'un vil usurpateur.
Plutôt rester le maître, invaincu, misérable
Dans mon dernier carré, de moujiks dévoués
Qu'opulent et soumis, à vos diktats iniques»
Bonaparte, Alexandre, opposition tragique.
Le conflit séparant, deux altiers souverains
Suffit à provoquer, l'atroce embrasement.
Dans cet enfer glacial, faut-il plaindre les hommes?
Plutôt doit-on pleurer, pathétiques martyrs
Les chevaux innocents, que l'on mange vivants?
Ceux qui sont rescapés, d'une agonie sans fin
Les jambes cisaillées, par le feu des combats
Se traînent pesamment, les oreilles gelées.
Hagards et morfondus, ils ne savent pourquoi
Le maître leur inflige, un immense calvaire.
Parfois, ils hennissaient, longuement, tristement
Comme s'ils regrettaient, d'être venus au monde.
La fine longe en cuir, les retenant captifs
Suffit à les dompter, plus que chaîne d'airain
Car l'emprise de l'Homme, en leur docile esprit
S'impose et les maintient, dans l'asservissement.
Libres sous le soleil, s'ébrouaient leurs aïeux
D'un galop parcourant, la steppe sans limite
Puis mouraient noblement, sous la griffe du lynx.
Jeunes poulains tremblants, séparés de leur mère
Leurs flancs ont enduré, les coups interminables
Du farouche dresseur, aux éperons aigus.
Maintenant les voici, partageant le destin
De celui qui les mène, en sa démence ignoble.
*
C'est alors qu'un matin, la colonne s'arrête.
«S'agit-il des renforts, qui nous furent promis?»
«Vient-on nous prodiguer, les secours attendus?»
«Vient-on nous dispenser, nourriture et vêture?»
Les fugitifs errants, décimés, dégradés
Jusqu'à l'extrémité, de la souffrance humaine
Croient enfin rencontrer, l'oasis réconfortante.
Mais c'est l'épreuve ultime, horreur, qui les attend
La Bérésina, serpent glacial, effroyable
Prêt à les engloutir, prêt à les dévorer.
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007
KROPOTKINE
Le Grand-Duc Alexandre, Empereur de Russie
Dans son palais reçut, pour son investiture
Son page Kropotkine, alors promu Sergent.
Le souverain superbe, au prince déclara
«Contemple en sa beauté, notre immense domaine
Petrodvorets, demeure, admiré par l'Europe.
Dans tout leur éclat, vois, les salles d'apparat.
Découvre ici le trône, incrusté d'escarboucles.
Devant cette richesse, émerveille tes sens.
De l'or et de l'argent, imprègne ton regard.
Caresse les soieries, de linon, de batiste
Cramoisies, nacarat, carmin, laque et garance.
N'es-tu pas ébloui, par l'impériale pourpre
S'étalant sur les murs, sous nos pieds, sur nos têtes?»
«Non car elle est rougie, par le sang des moujiks»
La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007