LA SAGA DE L'UNIVERS
TOME 11 - RENAISSANCE

SOMMAIRE

SAGAS DES TEMPS MODERNES

LE TRIOMPHE DE LA BEAUTÉ
RINASCIMENTO
LE TRIOMPHE DE LA VÉRITÉ
GALILÉE
LE TRIOMPHE DE L'OCCIDENT
L'APPEL DES ASTURIES
LE PETIT ROI DE GRENADE
L'EXPULSION DES MAURES
YUSTE
LA VIERGE DE KOSJORIC
BABER ET LES RADJPOUTES

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007

SAGAS DES TEMPS MODERNES

LE TRIOMPHE DE LA BEAUTÉ

RINASCIMENTO


Le Moyen Âge obscur, s'enlisait en ses Limbes
Nul signe ne venait, du Créateur absent.
L'attente et la torpeur, engourdissaient les hommes
Qui vainement cherchaient, la pâleur d'une aurore
D'où viendrait le rayon, dissipant les ténèbres.

Voici que patiemment, l'on déchiffre, oubliés
Des parchemins noircis, par d'helléniques signes.
L'on admire ébloui, la païenne parole.
Paggio Braccioli, découvreur, explorateur
Magellan de l'Esprit, dont les nouvelles terres
Sont Lucain, Plotin, Lucrèce et Virgile, Homère
Compulse et retranscrit, les précieux documents.
Savantes sociétés, fins lettrés parlant Grec
Font germer, prospérer, le retour des Classiques.
Manuce, typographe, humaniste, érudit
Propage ses feuillets, tels d'ailées hirondelles
Par le monde annonçant, le printemps des Anciens.
Miracle, un jour, du sol, qu'éventre une charrue
Dans une vigne on trouve, un Lacoon de marbre.
L'on déterre Apollon, non loin du Belvédère...
Voilà ressuscités, Praxitèle et Zeuxis.
L'on relègue Jésus, pour glorifier les dieux.
Les voilà rétablis, ceux que l'on bannissait
Les Olympiens maudits, ceux qu'anathémisait
L'indigne Jalousie, des chrétiens dévoyés.
Les voilà ranimés, les voilà ravivés
Purs sous l'immonde boue, qui leur fut déversée.
«Nous avons écrasé, la gothique laideur
Nous avons restauré, les ordres vitruviens»
La source hier tarie, puissamment rejaillit.
L'Antiquité revient, éclairer les humains.
Dieu n'est encor défunt, mais il est moribond.
Le Christ mis au tombeau, ne peut ressusciter.
L'on néglige les saints, pour grandir les héros.
La cathédrale austère, en temple reparaît.
Colonnes et frontons, envahissent les villes
Tandis qu'on abandonne, ogives et vitraux.
Le moine pieux se change, en sage philosophe.
La naïade élancée, remplace la gargouille.
Bacchanale profane, et joyeux symposium
Font oublier la Cène, et la Nativité.
La Science et la Raison, domptent la Religion.
L'objectivité vainc, la fanatique Foi.

Mais voici qu'alerté, par l'éveil lumineux
Vestige du passé, refusant de mourir
S'avance un harangueur, que la haine dévore
Dragon crachant son fiel, sur toute belle image
Bête immonde et puante, infecte pourriture.
Mais la voici traquée, puis bientôt débusquée
Tremblant devant le feu, tel un agneau craintif.
L'envieux rugissement, devient gémissement.
Lâche prédicateur, Savonarole, infâme
Reçoit le châtiment, qu'à l'Art il destinait.

Vint Giotto, Prométhée, du langage nouveau.
Palpables sont les corps, tangibles sont les faces
Puis voici Masaccio, Mantega, Carpaccio
Le souffle de l'esprit, innocente les hommes.
Le tourbillon des sens, déshabille les femmes.
L'épaisse draperie, pesante, inélégante
Devient le drapé fin, léger et satiné
Puis tulle translucide, et gaze transparente.
Charnelle plénitude, exultation des corps
S'affichent sans pudeur, sur les toiles des maîtres
Poitrails musculeux, bras noueux, fines épaules
Cous potelés, cuisses galbées, opulents seins
Le pubis ingénu, la verge inoffensive.
Les angelots, putti, séraphins effrontés
S'ébrouent dans les nuées, volètent dans les cieux
Bandits charmants, gredins rieurs, mignons brigands
Dont les terribles traits, invisibles pour l'œil
Dans le cœur insufflant, dolent poison d'Amour
Ne font couler de sang, mais font jaillir des pleurs.

Et voici que s'impose, une divinité
Pulpeuse, élégante, éblouissante, irradiante
Qui détrône Marie, chagrine ombre effacée.
Vénus libératrice, à la mine réjouie
Supplante sa rivale, au visage émacié
Vénus, attachante, irrésistible, envoûtante
Vénus dispensatrice, aux fervents amoureux
De tendres voluptés, et d'infinies jouissances.
Naissance de Vénus, Triomphe de Vénus
"Vénus et Adonis" "Vénus avec les Grâces"
"Vénus anadyomède" et "Vénus callipyge"
"Vénus avec Pâris" "Vénus avec Psyché"
"Vénus avec Énée" "Vénus avec Anchise"
"Bain de Vénus et Mars" Le "Départ vers Cythère"
"Vénus et Mars" "Vénus, accompagnée des Heures"
"Vénus d'Urbino" "Vénus et Vulcain" Vénus
Toujours, partout, Vénus, Vénus, Vénus, Vénus.
«Nous te donnons, Vénus, amoureuse des fleurs
Ce bouquet humblement» disent trois jouvencelles.
«Pourquoi me donnez-vous, demoiselles ces roses?»
«Parce que nous t'aimons, ô toi, notre déesse»
«Pourquoi vouloir m'offrir, ce présent, vous, mes filles?»
«Car nous trois adorons, tes yeux, tes seins, ta bouche»
Vénus est revenue, Vénus est dévêtue.
Que tous voient s'épanouir, sa magnifique chair.
Que tous, joyeux, radieux, étanchent leurs désirs
Dans le calice plein, des plaisirs naturels.

*

Fra Angelico, moine, à l'âme de cristal.
Sensibilité, féminine, exacerbée.
Fra Angelico, mer, déluge, océan d'or
Nimbes d'or, cheveux d'or, anneaux d'or, sequins d'or
Boucles d'or, trompette d'or, siège d'or, clé d'or.
L'or, l'or, élévation, l'or, Matière et Pensée
L'or, métal sublimé, dématérialisé
L'or, somptuosité, l'or noblesse et tendresse.

Paolo Ucello, noir mat contre blanc vif
Piliers, frontons laiteux, éther fuligineux
Chapiteaux lactescents, firmament nigrescent.
Paolo Ucello, ténèbres et lumière.

Ghiberti, l'artisan, réservé, modeste, humble.
"Porte du Paradis" Vingt années de labeur
Vingt années, d'opiniâtreté, de volonté
Les jours de clair espoir, les jours de triste doute.
Patient et lent effort, interminable effort.
La foule, ébahie. L'hommage, un immense hommage.
Ghiberti glorifié, Ghiberti couronné.
Silencieux, impassible, au milieu des vivats
L'homme contemple enfin, son œuvre terminée.
Des larmes dans son œil, soudainement s'écoulent.

Sandro Botticelli, tapisserie-peinture
"Le Printemps" style hybride, inclassable esthétique.
Forêt enchanteresse, où des êtres méditent.
Que font-ils? qui sont-ils? Pourquoi dans ce lieu-ci?
Poésie picturale, indicible, ineffable
Musique de couleurs, exceptionnelle, unique
Fictive allégorie, d'improbables symboles
Rythme aux traits sinués, séduisant, fascinant.

Le Vatican. Raphaël, École d'Athènes.
L'un tenant son Timée, l'autre serrant l'Éthique
Platon montre le Ciel, Aristote la Terre
La Spiritualité, face au Matérialisme.
Pensif est Héraclite, isolé dans la foule.
Pythagore explicite. Euclide au compas trace.
Ptolémée l'astronome, un globe dans sa main
Défend sa théorie, que malmène Aristarque.
Diogène réprouvé, sur les marches s'affale
Conspuant la pensée, de tous ses congénères.

«Je suis paralysé, par un doute invincible.
Je me sens terrassé, par la stérilité.
Plus je ne puis tenir, mon ciseau malhabile
Dans ma tremblante main, dénuée de vigueur»
«Viens avec moi. ressaisis-toi, reprends confiance.
Tu pourras déployer, tes ailes de géant
Sous la voûte là-haut, au-dessus de nos têtes»
Jules Deux, Michel-Ange, entente fraternelle
Jules Deux, Michel-Ange, indissociable couple.
Dieu, la Création, l'Univers, l'Homme et la Femme
Quel sujet colossal, aurait mieux satisfait
Cet Hercule de l'Art, ce titan de la fresque?

Le Véronais, clarté, légèreté, finesse.
"Les Noces de Cana" festivité conviant
Jésus, les chiens perdus, les saints, les bambocheurs
Cavistes et prélats, caméristes et princes
François Premier, Charles Quint, Marie d'Angleterre.

Le Titien, magnifique, orgie de coloris
Sensualité, velouté, des tons, des nuances.
"Danaé" poudroiement, patine, éclaboussure
"Danaé" pluie, jaillissement, épanchement.

Léonard, technicien, peintre et mécanicien
L'homme encyclopédique, esprit universel
Fontaine d'invention, fleuve de créations
Cadavres disséqués, roues à godets, chars d'assaut
Machines à voler, sous-marins, bathyscaphe...
Mona Lisa. Tendre sourire, évanescent
Mystérieux, magnétique, obsédant, illusoire
Sourire étrange, indiscernable, énigmatique.

Arcimboldo, portraits, de gibier et légumes
La rave est un menton, les cheveux des racines.
La cerise est un œil, l'oreille est champignon.
Le fer blanc d'un grand plat, devient coiffe grotesque.

*

Renaissance, immense mouvement, déploiement
Dont Florence est creuset, pivot, source, épicentre.
Florence, âme et berceau, qui sevra les génies
Giotto, Benazzo Gozzoli, Ghirlandajo
Fra Filippo Lippi, Filippino Lippi.
Florence encor, Florence, encor, toujours, Florence.
Donatello, Della Robbia, Pollajolo
Verrocchio, Lorenzo di Credi, Vasari.
Florence encor, Florence, encor, toujours, Florence.
Piero di Cosimo, Rosso Fiorentino
Del Sarto, Pontormo, Tori, Perugiano.
Se répandant partout, les maîtres italiens
Vers le Nord et vers l'Est, envahissent l'Europe
Semences de Beauté, dont les fruits vigoureux
Mûrissent au soleil, ou couverts par la neige.
Simone Martini, Gentile Bellini
Fioramenti, Novi, Serlio, Torrigiani.
L'on imite et copie, leurs sublimes chefs-d'œuvre.
Les cités résistant, aux lansquenets farouches
Pacifiquement ploient, sous le joug des artistes.
Le ciseau, le pinceau, convainquent les monarques
Plus que brutalité, de l'épée, des boulets.
Giovani Dalmata, Chimenti Camiccia
Quadro, Maïano, Rovenzzano, Cellini...

Sur le bord de l'Arno, l'on eût dit que le Dôme
S'enflant, se confondant, à la céleste voûte
De ses rayons glorieux, éclairait l'univers.

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007

LE TRIOMPHE DE LA VÉRITÉ

GALILÉE


«Vos nom, prénom» «Galilei, Galileo»
«Date de naissance» «Mil cinq cent, soixante quatre»
«Qualité» «Professeur, à l'Université»

«Répétez après moi, car c'est la Vérité
La Terre est immobile, et ne peut se mouvoir...»
«La Terre est immobile, et ne peut se mouvoir...»
«...Car la Bible en atteste, ainsi que l'Évangile»
«...Car la Bible en atteste, ainsi que l'Évangile»
«Dites et jurez-le, c'est là ma conviction»
«Je le jure, ô mon Dieu, c'est là ma conviction»
«Répétez, répétez, car c'est la Vérité
«Le Soleil, Mars, Vénus, les autres luminaires...»
«Le Soleil, Mars, Vénus, les autres luminaires...»
«...Sont de célestes corps, autour de nous tournant...»
«...Sont de célestes corps, autour de nous tournant...»
«...Car la Bible en atteste, ainsi que l'Évangile»
«...Car la Bible en atteste, ainsi que l'Évangile»
Dites et jurez-le, c'est là ma conviction
«Je le jure, ô mon Dieu, c'est là ma conviction»
«Répétez, répétez, car c'est la Vérité»
«La Terre est immobile, et ne peut se mouvoir...»
«La Terre est immobile, et ne peut se mouvoir...»
«...Car la Bible en atteste, ainsi que l'Évangile»
«...Car la Bible en atteste, ainsi que l'Évangile»
«Dites et jurez-le, c'est là ma conviction»
«Je le jure, ô mon Dieu, c'est là ma conviction»
«Dites et jurez-le, c'est là ma conviction»
«Je le jure, ô mon Dieu, c'est là ma conviction»
«Dites et jurez-le, c'est là ma conviction»
«Je le jure, ô mon Dieu, c'est là ma conviction»

Les yeux remplis de rage, et de larmes amères
C'est ainsi que disait, devant le tribunal
Galilée, maladif, amoindri par son âge.
Cependant les témoins, qui de près l'observaient
Parvenaient à saisir, par ses lèvres muettes
Ces fatidiques mots «Pourtant elle se meut»

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007

LE TRIOMPHE DE L'OCCIDENT

L'APPEL DES ASTURIES


La nuit, la nuit s'étend, sur les monts Cantabriques.
Nuit sans borne et sans fond. L'on croirait que le jour
Ne pourrait se lever, avant un millénaire.
De fugaces lueurs, brillent dans la futaie.
Près d'un feu sont assis, des hommes silencieux.
Là se trouvent groupés, les derniers rescapés
De l'immense malheur, qui frappe l'Hispanie.
Leur visage blafard, leurs cheveux blonds et bruns
Se confondent, mêlés, au rougeoiement des torches.
Les voici réunis, sous le toit des grands chênes
Comme aux temps des aïeux, la druidique assemblée.
Jadis ils possédaient, cités, palais, provinces.
Jadis ils possédaient, un royaume prospère.
Les voici des mendiants, lors qu'ils étaient seigneurs.
Les voici démunis, lors qu'ils étaient puissants.
Les colonnes sont troncs, la tribune est barrière.
Quelques flambeaux épars, leur font des candélabres.
Plus ils n'ont de fortins, plus ils n'ont de murailles.
Leur ultime château, c'est la montagne abrupte.
Les pitons enneigés, sont imprenables tours.
De submersibles gués, au lieu de pont-levis
Protègent leur domaine, au caprice des crues.
Leurs épées sont bâtons, leurs écus peaux de chèvre.
Ces nobles députés, sont bergers, paysans.
La soie les habillait, ils sont couverts de bure
Les pieds nus dans l'humus, la tête offerte aux vents
Mais n'est-ce pas le sol, qui leur donne la force
Comme autrefois Antée, par les coups terrassé
Car de lui n'ont-ils pas, droit, légitimité?
Ne sont-ils comme l'air, toujours libres d'eux-mêmes?
Car la force de l'Homme, indomptable, insoumis
Ne saurait se trouver, ni dans le fer ni l'or
Mais dans son cœur, son âme, irréductible et fière.
L'épreuve et le défi, les rendent redoutables
Soudant, galvanisant, leurs volontés farouches.

Au centre de leur groupe, est assis leur monarque.
Le roi Pélage, honneur, des rebelles chrétiens.

Son père aux temps bénis, dominait l'Hispanie
Son trône éblouissant, gemmé de pierreries
N'est plus qu'un rude bloc, de granite compact
Serti de péridots, pyroxène et mica.
Pour sceptre son poing serre, un surgeon de fayard.
Des torrents, des buissons, voilà tout son royaume.
Ses fidèles sujets, des ours et des corbeaux
Hors quelques preux guerriers, que rien ne décourage.
Les oranges sucrées, de ses riches vergers
Ne sont plus maintenant, que prunelles amères.
Les choux ont remplacé, l'opulente aubergine
Dans les champs rétrécis, des pentes rocailleuses.
Las, il n'a pu garder, son prestige et sa gloire
Mais il a conservé, la noblesse et l'orgueil.
Son œil prométhéen, brille plus dans la nuit
Que les saphirs et jais, de son ancien diadème.

Alors, considérant, ses vaillants compagnons
Pélage dit ces mots, d'une voix calme et grave.

«Tous, il nous faut choisir, le destin de l'Espagne.
Devons-nous disparaître, abandonnant aux Maures
Nos cités et palais, nos aïeux et nos femmes?
Devons-nous sans faiblir, jusqu'au trépas lutter
Pour tenter de reprendre, à l'Africain nos terres?
Parmi vous, chevaliers, vient d'arriver un moine
Dom Pedro Menendez, réfugié de Tolède.
Tous, oyons son discours, afin de mieux agir»

Le prélat hésitant, le visage tragique
S'avança d'un pas lent, jusque vers la tribune.

«Le très saint monastère, où je priais hier
Fut incendié, pillé, détruit, anéanti
Pour l'édification, d'un monument impie
Les statues de Marie, souillées, défigurées
Les effigies des saints, dégradées, mutilées.
Dieu miséricordieux, favorisa ma fuite.
Nul de mes compagnons, hélas ne survécut.

De Valence à Cadix, l'Espagne est musulmane.
De Séville à Murcie, l'Espagne est musulmane.

Ceux que fit débarquer, le traître Wittiza.
Partout sont implantés, repoussant les chrétiens.
Si revenait Rodrigue, il ne reconnaîtrait
Sa Tolède investie, par les Abencérages.
De brillants minarets, au lieu de campaniles
Haussent dans les nuées, le croissant islamique.
L'aigre voix du muezzin, au lieu du carillon
Résonne jour et nuit, sur la ville infidèle.
Partout sont effacés, nos latins caractères
Maintenant remplacés, par des signes coufiques.
Les venelles du souk, étroites et tortues
Charrient un flot confus, de trafiquants, mendiants
Cadis, jouvencelles voilées, voleurs, bédouins
Proférant un idiome, étrange, âpre, inconnu.
Les hommes sont coiffés, de burnous et turbans
Ceints d'amples djellabas, aux couleurs bariolées.
Tout le jour confinées, en de tristes prisons
Leurs femmes sont gardées, par des eunuques noirs
Que des commerçants juifs, ramènent du Soudan.
Le maître sans répit, ne s'adonne qu'aux vices.
Mignons et esclavons, l'occupent tout le jour
Concubines la nuit, satisfont ses désirs.
Tout paraît excessif, en leurs œuvres bizarres
Pareil à leur ogive, à l'arc outrepassé.
La raison confondue, se perd dans le réseau
De leur décoration, luxuriante, insensée
Dans les nœuds reptiliens, des motifs, arabesques
Pareils à leur esprit, tortueux, sinueux.
Ce monde hallucinant, d'horreur et barbarie
Nage dans un décor, luxueux, somptueux.
De leurs mains ils ne font, nul travail, nul ouvrage.
Des byzantins leur créent, de splendides mosquées.
Des Slaves endurants, leur gagnent des batailles.
Des nègres leur extraient, les précieux minerais.
Des Celtes en leurs champs, cultivent leurs primeurs.
Des intendants romains, surveillent les palais.

De Valence à Cadix, l'Espagne est musulmane.
De Séville à Murcie, l'Espagne est musulmane.

Braver les Africains, serait témérité.
Leurs armées se déploient, sans jamais s'arrêter.
Si vos yeux par malheur, un jour les contemplaient
Vous seriez de frayeur, flageolants, hérissés.
L'éclair parcourt le ciel, moins vite que sur terre
Leurs véloces chevaux, à la robe d'écume.
Leurs guerriers pour franchir, montagnes et vallées
Devancent le soleil, en sa course éthérée.
Leurs vaisseaux calfatés, sillonnent l'océan
Mieux qu'au sein des courants, le rapide espadon.
Vous n'avez d'autre choix, qu'en cette alternative
Partir ou vous soumettre, au pouvoir du calife.
Vous aurez la vie sauve, en devenant vassaux
Mais si vous n'acceptez, de recevoir le joug
Fuyez, fuyez au loin, sans jamais revenir
Passez les Pyrénées, délaissez l'Hispanie
Fuyez tous, fuyez tous, aux confins de la Terre»

Alors que la stupeur, s'inscrit sur les visages
Le moine se rassied. Pélage alors se lève.
Grand, immense, il paraît, au milieu des bergers.

«Espagnols, vous tous, ô, Wisigoths, Latins, Celtes
Ne formant aujourd'hui, qu'un seul et même peuple
Ne constituant dès lors, qu'unique et même race
Joignons nos volontés, groupons nos énergies.
Nous sommes les enfants, de Rome triomphante
Nous devons regagner, nos provinces perdues.
Nous devons refouler, tous les mahométans.
J'invite les guerriers, seigneurs, paysans, serfs
Chassés de leur patrie, par les armées des Maures
Tous à venir me joindre, où qu'ils soient, d'où qu'ils viennent
Pour sauver notre honneur, et laver nos affronts.
Dans tous les campements, dans toutes les cités
Vous clamerez l'appel, que je lance aujourd'hui.
L'Espagne un jour sera, l'Espagne un jour vaincra.
Bientôt va commencer, pour nous la Résistance
Bientôt va commencer, pour nous la Reconquête»

Les guerriers subjugués, tous en chœur applaudissent.

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007

LE PETIT ROI DE GRENADE


Après qu'il eut remis, à Ferdinand vainqueur
La précieuse clé d'or, gardienne de la ville
Boabdil humilié, quitta sa forteresse.
Lors, suivi par sa mère, Aïxa Fatima
Sur la route d'exil, gagnant l'Alpujarra
Le petit roi vaincu, devant le mont Padul
Contempla tristement, pour une ultime fois
Sa Grenade chérie, qu'il ne reverrait plus.

«Grenade, ô ma cité, je te perds aujourd'hui.
Je te perds, ô ma fille, ô toi, ma seule amante.
C'est l'éternel été, sous ton ciel azuré
C'est l'éternel hiver, en mon âme accablée.
Pauvre corps léthargique, usé, paralysé
Pourrai-je encor trouver, l'énergie de survivre?
Je n'ai plus de sang vif, en mes veines vieillies
Pareilles au Génil, où ne flue nulle goutte.
Plus je ne reverrai, ma cité favorite.
Plus je ne reverrai, par les créneaux du fort
Le rouge Albaïcin, écrasé de lumière.
Maudit sera toujours, celui qui dut céder
Tant de beauté sublime, et de splendeur auguste.

L'Alhambra merveilleux, m'offrait tous ses délices.
J'aimais la poésie, des jardins enchanteurs.
Les étiques cyprès, à la haute silhouette
M'interpellaient en chœur, tels imams solennels
"Prends garde aux tentations, de ce lieu trop charmant"
Pourtant j'y succombais, malgré leur prévention.
Mon âme s'épurait, en franchissant les seuils
Porte du Vin, d'Ayub, Porte de l'Esplanade.
Mon âme s'élevait, en gravissant les marches
L'Escalier du Mechouar, l'Escalier des Cascades.
Palais, je contemplais, dans le miroir des vasques
Vos chapiteaux massus, vos fines colonnettes
Comme en un puits magique, un fugace mirage.
Bassins changeants, mouvants, j'admirais tout le jour
Votre aqueuse harmonie, de tons céruléens.

Generalife, ô lieu, d'infinies voluptés.
Comme une courtisane, enjôle un fier guerrier
Ta câline douceur, tempérait mon ardeur.
Ma jolie Marayma, possédait moins d'attrait
Que tes sentiers secrets, tes mystérieuses cours.
Mon esprit s'enivrait, se délectait, grisé
Par les senteurs des thyms, les effluves des myrtes
Plus que par les parfums, des catins effrontées.
Les tiges des jasmins, sont plus souples et lisses
Que les cheveux lustrés, des andalouses prudes.
La fontaine élégante, au limpide courant
Mieux qu'un perfide iris, parvient à me séduire.
Son ruisselis susurre, au fond de mon oreille
Des propos consolants, des confidences tendres
Que ne prononceraient, des lèvres carminées
"Demeure, ô, mon amant, tout le jour avec moi.
Fuis les tracas mondains, fuis les soucis vulgaires"
Les tertres gazonnés, sont plus doux que des seins.
Les recoins ombrageux, dans la fraîcheur des mousses
Dispensent à mon corps, plus d'intime jouissance
Que l'impudent appât, d'un broussailleux pubis.
Les jets se déversant, au bord du long canal
Comme cérémoniants, d'un cortège nuptial
Prodiguent sans répit, leurs dragées scintillantes.
Ne célèbrent-ils pas, la perpétuelle union
De Grenade éternelle, et de son roi fidèle?

Tour de Comares, l'Alcazaba, Cour des Myrtes
Le variant Alhambra, de l'aube jusqu'au soir
Me livrait lentement, ses multiples visages.
Le voici triomphant, qui s'éveille à l'aurore.
Le jardin s'abandonne, aux baisers matinaux
Des rosâtres lueurs, pénétrant les rameaux.
Les torrides faisceaux, l'incendient à midi.
C'est le combat terrible, impitoyable joute
De l'eau contre le feu, du froid contre le chaud.
Tout semble pétrifié. Les fontaines projettent
Leurs perles irisées, dans le quartz des bassins.
Le crépuscule obscur, vient apporter la trêve.
Le soleil se retire, en son glauque fortin.
Lors, ténébreuse, opaque, immobile en son lit
Sereinement bercée, par une haleine tiède
L'onde fourbue s'endort, pesante comme plomb.
Du sombre firmament, la pacifique lune
Pose un pâle rayon, sur les rameaux brûlés
Comme un ductile onguent, calmant les meurtrissures.

Je venais chaque jour, visiter mes amis
Les douze lions de pierre, aux naseaux ruisselants.
Je caressais leur dos, en marbre opalescent
Que je sentais frémir, sous mes doigts émollients.
Ne vont-ils pas rugir, pour m'appeler demain
Déliant subitement, leurs muscles minéraux?
Las, que ne peuvent-ils, me suivre en ma retraite?»

Alors que Boabdil, songeait à son malheur
Dans son œil douloureux, une larme apparut.
Sans pitié, Fatima, sévèrement lui dit
«Mon fils, ô petit roi, pleure ainsi qu'une femme
Ce que tu ne sus, las, défendre comme un homme»

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007

L'EXPULSION DES MAURES


Le dernier rejeton, des souverains nasrides
Venait d'abandonner, le bastion de Grenade.
Méprisés, rejetés, les Morisques vaincus
Par les routes d'Espagne, erraient sans lendemain.
Jadis ils paradaient, triomphants, arrogants
Les voici maintenant, implorants, suppliants.
Parqués tels du bétail, ils sont vilipendés.
Le décret d'expulsion, les oblige à partir
Vers le sol des aïeux, qu'ils n'auraient dû quitter.

Les voici démunis, loqueteux, pitoyables
Mais dans leurs yeux profonds, subsistait le reflet
Des palais merveilleux, qu'autrefois ils bâtirent.

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007

YUSTE


Murs nus aux moellons bruts, galerie monotone
Cour désolée, jardinet jauni, puits tari.
Pavements qu'ont usés, les pas des pénitents
Dalles qu'ont élimées, les genoux des priants.
C'est Yuste, monastère, au fond de Cacérès.
Calme et sérénité, solitude et quiétude.
L'atmosphère en ce cloître, est l'image du moine
Qui hante ses couloirs, mine austère et sévère.

Quel est cet esprit las, cet ermite anonyme
Récemment retiré, du monde tapageur?
Quel est cet homme pieux, accablé par la vie?

Le tourbillon du Siècle, à travers lui passa.

Jadis il ordonnait, ce jour il obéit.
Lui qui fut craint de tous, n'a plus même pouvoir
Sur le modeste orant, partageant avec lui
Repas frugal, pain sec, diètes et pénitences.
Jadis les courtisans, vêtus de soieries fines
Les princesses parées, de pent-à-col, rubis
Maintenant, tonsuré, pieds nus et tête nue
Le frère en blanche robe, à la capuche brune.
Jadis, laquais, valets, pages et majordomes
Nulle suite aujourd'hui, pour escorter ses pas.
Jadis, le cliquetis, des armes se heurtant
La fureur des combats, le choc des bataillons
Traités et procès, déclarations, réunions
Les psaumes aujourd'hui, chants de la Paix divine.
Désormais, il n'a plus, ni richesse et ni bien
Lors qu'hier le soleil, ne pouvait de ses feux
Briller sur une terre, où ne règne son nom.
Tapisseries, orfèvreries, tableaux, dorures
Lassaient hier son œil, indifférent, blasé
Maintenant il admire, aux cieux les créations
Que Dieu seul engendra, l'éternel firmament.
Celui que redoutaient, les peuples et les princes
Le voici démuni, le voici diminué.

C'est lui, c'est Charles-Quint, roi d'Espagne, empereur.

Maître des Pays-Bas, souverain d'Allemagne
C'est l'absolu monarque, étendant sa puissance
De l'Autriche au Brabant, d'Amsterdam à Catane.
C'est le seul détenteur, de pays innombrables
Sur tous les continents, l'Afrique et l'Amérique
L'unique possesseur, dont les fiefs avoisinent
Sur tous les horizons, le tropique et le pôle.

Mais l'empereur n'est plus, et l'homme seul demeure
L'homme nu, dépouillé, l'homme tel qu'en lui-même
L'homme avec sa conscience, intraitable miroir
L'homme avec sa douleur, sa grandeur, ses rancœurs
L'homme devant la Mort, et l'homme devant Dieu.
Le tragique passé, déroule en sa mémoire
Sa toile bigarrée, d'opprobres et de gloires.

Flux, reflux des armées, guerre et paix, armistices
Madrid, Augsbourg, Crespy, Cambrai, Passau, Vaucelles...
Pavie, Metz, Biagrasso, défaites et victoires.
François, puis Barberousse... puis à nouveau François
L'odieux François, toujours, en travers de ma route
Le perfide François, abjurant ses promesses
François le prétentieux, l'orgueilleux, le pouilleux
François, le traître, ami, du Sultan Soliman
François, l'homme sans loi, François, l'homme sans foi
Qui protège les Turcs, et leur ouvre ses ports.
Tel est mon bon plaisir, dit-il insolemment...
François qui se prévaut, de chérir les artistes
Mais se fût-il courbé, devant le Primatice?
Moi, n'ai-je ramassé, le pinceau du Titien?
Le combat sans répit, le combat sans merci...
Puis la nouvelle inouïe, l'incroyable nouvelle
François, disparu, mort, l'ennemi de toujours
Devenu brusquement, néant, scorie, poussière.
François, François, François, n'est plus qu'ossements blancs.
Mais bientôt les Valois, renaissent de leurs cendres...
Pourquoi l'acharnement, de la Fatalité?
N'ai-je pas accompli, mon devoir de chrétien?
N'ai-je pas réuni, les couronnes d'Europe
Lutté contre le Maure, et défendu le Christ?
Celle qui me donna, le jour et le malheur
Ne l'ai-je pas aimée, visitée, respectée?
La Folle, ainsi crûment, la nomment-ils sans honte.
N'ai-je été digne fils, de cette indigne mère?
Pourquoi cette plaie vive, en mon âme abattue?

Comme est triste à mon cœur, la rayonnante Espagne
Le dur soleil tannant, les oliviers trapus
La steppe calcinée, le Tage caillouteux.
Gand autrefois, Gand, ville, érigée sur les eaux.
Jadis, le vent du Nord, le brouillard bas, la neige
La neige, autrefois, la neige sur Gand, la neige.
Là-bas, là-bas, l'Escaut, sous les nuages gris
Tout là-bas, les canaux, sous l'horizon blafard.

C'est le temps révolu, dont plus rien ne subsiste
Mais au terme fatal, c'est ainsi que s'unit
La naissance lointaine, avec la mort prochaine.

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007

LA VIERGE DE KOSJORIC


L'aube sur Istanbul - Rayons blafards, blancheurs
Dispersant le brouillard, dissipant les ténèbres.
La Mer de Marmara, vers l'horizon diffus
Le continent abrupt, les grèves sablonneuses
Caps, ultimes saillies, de l'Asie, de l'Europe
Se joignant, fusionnant, se choquant, se heurtant.
Nul vaisseau, nul esquif, sur l'immensité vide
Mais là, dans le courant, une forme apparaît.
Qu'est-ce? Tronc déraciné? Chaloupe renversée?
Ne dirait-on plutôt, quelqu'objet encombrant
La nuit précipité, par-dessus les remparts?
Non, c'est un corps, un corps, de frêle adolescente.
Peau claire, immaculée, cheveux blonds, profil droit.
N'est-elle un accident, erratique élément
Flocon de neige fraîche, au sein de l'erg brûlant?
D'où viennent ces traits purs, d'où vient cette blancheur?
Comment put échouer, cette beauté nordique
Dans ce pays sudique, où l'on ne peut trouver
Que filles au teint mat, aux cheveux noirs bouclés
Menton, lourd, nez épaté, busqué, lèvre épaisse.
La Corne d'Or au loin, scintille de ses feux.
Dans les allées des parcs, les brasiers des torchères
Finissent par s'éteindre, en épuisant leur huile.
Dans les yalïs, palais, sis au long du Bosphore
Les fanaux allumés, pâlissent lentement.
Sur la rive asiatique, étagés dans les rocs
Les manoirs luxueux, découpent leurs oriels
Tels d'énormes diamants, aux rayons miroitant.

Istanbul dort encor, silencieuse, engourdie.
La tour de Beyazit, comme un canon dressé
D'immatériels boulets, s'apprête à bombarder
Les nébuleux châteaux, bâtis dans les nuages.
Les minarets pointus, gigantesques stylets
Sur la page du ciel, indéfiniment tracent
Leur mystique message, en lettres invisibles.
Vers l'Est et vers le Sud, brasillent les mosquées
Cependant que vers l'Ouest, aux remparts s'agglutine
Le morne entassement, des quartiers miséreux.
L'ensemble palatial, vers la pointe s'élève
Topkapi déployant, ses difformes splendeurs
Son harmonie barbare, aux agressives teintes
Ses volumes ventrus, allongés, étirés
Ses rectangles barlongs, rotondités oblongues.
Topkapi somptueux, Topkapi monstrueux
Topkapi, Topkapi, formidable, effrayant.
Le palais paraissait, une bête assoupie
Figée, paralysée, dans sa vie minérale.
Ses coupoles dorées, semblent seins dilatés
Les énormes voûtains, des croupes rebondies
Les colonnes arquées, des cuisses galbées
Les dômes aplatis, de hideuses pustules.
Ses fenêtres sont yeux, ses portes sont des gueules
Ses carreaux émaillés, sont écailles cornées
Ses fontaines dressées, pénis en érection
De spermatiques jets, fécondant l'atmosphère.
Ses kiosques boursouflus, aux prismatiques toits
Sont verrues, champignons, parasitant sa peau.
Ses cheminées de brique, ainsi que langues rouges
Happent dans les nuées, leurs chimériques proies.

La dépouille flottant, continue sa dérive
Bonheur, douleur, malheur, tout pour elle est fini.
Quel destin l'emporta, dans son cours agité?
Quel périple inconnu, suivit-elle en sa vie?
Quel drame transforma, sublime ou bien sordide
Cette chair odorante, en fétide cadavre?
Quelle image hier vit, son œil bleu chaviré?
Quelle souffrance atroce, a-t-elle dû subir
Lors du suprême instant, douloureux, pathétique?
Le répugnant limon, recouvre son visage
La boue grise du fleuve, en sa bouche s'infiltre.
Son corps pourtant demeure, inviolé, virginal
Car l'Homme de sa main, jamais ne la toucha.
Les froids goémons, seuls, caresseront sa peau
L'onde pénètrera, son corps abandonné.
L'abysse deviendra, son éternel époux.
Le sable micacé, lui sera lit nuptial.
Puis au long des saisons, l'insensible Nature
Qui la créa jadis, bientôt la dissoudra.

Cependant la cité, s'éveille lentement.
L'appel clair des muezzins, résonne sur les toits.
Les fidèles d'Allah, remplissent les mosquées.
Les derniers Grecs restés, dans l'exigu Phanar
Disposent leurs étals, pour les premiers clients.
Les dépôts concédés, aux marchands Vénitiens
Commencent à grouiller, d'acheteurs et vendeurs.
Les galiotes à quai, sur les débarcadères
Leurs cales débordant, vers la mer appareillent.
Topkapi, Topkapi, s'anime lentement.
Dans les murs du birun, les vaillants janissaires
Barbus et moustachus, vernissent en chantant
Leurs panaches plumeux, leurs képis blancs et rouges.
Les deux cents cuisiniers, les cent vingt tournebroches
Près des vides chaudrons, fébrilement s'activent.
Les porteurs courageux, plongent aux puits leurs seaux
Les fumistes noircis, par la suie des foyers
Débarrassent les fours, des braises rougeoyantes.
L'intendant au cellier, choisit la venaison
Les cuissots beaux et gras, les savoureux légumes.
Pâtissiers, confiseurs, broient sucres et amandes.
Les adroits faïenciers, choisissent leurs pointeaux.
Puis bottiers, relieurs, tisseurs, joailliers, orfèvres
Saisissent leurs outils, puis entament leur tâche.
L'habile naklbendân, commence à façonner
Les arbustes de cire, et les fleurs en papier.
Soignants et médecins, mélangent leurs potions.
Le gardien consacré, des six queues chevalines
Hisse les étendards, jusqu'au sommet des mâts.
Les cinq mille chevaux, piaffent dans l'écurie
Pendant qu'éperonniers, selliers, palefreniers
Les savonnent d'eau tiède, et les oignent d'onguents.
Les fauconniers royaux, dans la haute volière
De carne desséchée, nourrissent les rapaces
Gerfauts de Roumélie, éperviers de Russie.
Dans les cent vingt chambrées, au fond de l'enderun
Les aghas caucasiens, vont secouer les pages.
Le sérail que défend, les portiers soudaniens
Bruit de chuchotements, et de cris suraigus.
L'astrologue étudiant, la conjonction des astres
Marque sur le takvîm, jours fastes et néfastes.
Sous l'œil inquisiteur, du kâss oda bachï
Pour assister l'éveil, du Maître universel
Déjà le silâdhar, fourbit le royal sabre
Le rikâbdâr prépare, un étalon princier
Le tchukadâr choisit, un manteau damassé
Le sïrkâtibi prescrit, les ordres quotidiens.

Au centre du palais, nombril de son royaume
Dans son lit d'or massif, un homme s'éveillant
Découvrira bientôt, furieux, fou de colère
Que la Mort lui ravit, l'objet de son désir.

*

Kosjoric, hameau serbe, aux pentes des Balkans.
Logis de sapin clair, aux toits pentus d'ardoise.
L'hiver à Kosjovic, le vent, le froid, la neige.
Paisiblement la vie, s'écoule en ce lieu calme
Que rythme au long des mois, le dur travail des champs
Ramasser le bois mort, sous la bise glaciale
Faner les épis mûrs, sous le soleil brûlant
Semer le grain doré, pendant la giboulée
Vendanger le vignoble, aux précoces frimas.
L'on parle un vieux slavon, langue aux triples consonnes.
Pour la saint Nicolas, des cierges illuminent
La crèche décorée, d'argentines paillettes.
Les enfants égayés, visitent les foyers
Brandissant une étoile, au sommet d'une perche.
Pour la Pâque on suspend, des œufs peints et vernis.
L'on allume un foyer, de verts genévriers
Pour chasser les démons, détruisant les récoltes.
Là, dans un profond val, une ferme isolée.
Dans ces quatre murs vit, une famille heureuse
Le père, homme zélé, cultive son domaine.
La mère active, aimante, élève les enfants.
L'aïeul montre la voie, de l'antique sagesse.
Le turbulent garçon, promet force, énergie
La fillette aux yeux bleus, aux nattes mordorées
Dans la maisonnée rude, apporte sa Beauté.
C'est le soleil sublime, éclairant la misère
L'absolue transcendance, ineffable génie
Que ne peut égaler, nulle œuvre de l'esprit.
La belle enfant du peuple, en bure et sans chaussures
Dépasse en élégance, en noblesse et prestance
L'aristocrate fier, portant canne et gants blancs.

Soudainement, dehors, des ordres sont clamés.
Par la fenêtre on voit, des ombres menaçantes.
Cris perçants, pleurs, appels, gémissements résonnent.
Les Turcs ont investi, le paisible hameau.
Le sultan vient lui-même, ordonner la tuerie.
La porte du logis, d'un coup vole en éclats.
Massacre sans pitié. Carnage, atrocité
Monstrueuse, inimaginable, inconcevable.
Sur le sol du logis, s'entassent les cadavres.
C'est maintenant le tour, de la fillette blonde.
Sous le choc évanouie, la voici, révulsée
Telle victime offerte, au sanglant holocauste.
La mère émet un cri "Maria Ivanovna"
Dans sa gorge une épée, lui ravit la parole.
Mais l'officier retient, le poignet du bourreau.
L'on saisit la fillette, yeux bandés, ligotée.
La voici transportée, loin du village en ruines
Pendant un court instant, elle reprend conscience.
L'enfant blonde entrevoit, comme en un rêve étrange
Le visage vainqueur, d'un homme en habit pourpre.
De nouveau dans son œil, passe une épaisse brume.
La Mort à Kosjovic. L'horreur à Kosjovic.
Les Turcs sont passés là. Tout devient ruine et cendre.
Tout devient sous leurs pas, deuil et désolation.
Les Turcs sont passés là. De ténébreuses nues
S'élèvent tristement, dans le ciel des Balkans.

Les Balkans, désorganisation, confusion
Juxtaposition, conglomérat, agrégat
De nations, de pays, principautés, provinces
Marqueterie d'ethnie, mosaïque de races
Patchwork de religions, de cultes et croyances
Pareilles au relief, des monts bouleversés
Des plateaux cisaillés, des pics et vaux faillés.
Les hordes et tribus, populations, peuplades
Se confrontaient, s'amalgamaient, se morcelaient
Se heurtant, s'alliant, s'entraidant, se trahissant.
Les Balkans, proie, lambeaux, qu'âprement se disputent
L'agressif aigle Autriche, et l'épervier Turquie.
Serbie, Croatie, Bosnie, lilliputiens, nains
Que broient les deux géants, la Porte et les Habsbourg.
Les Balkans, formidable, énorme poudrière
Que la moindre étincelle, un jour peut embraser
Théâtre permanent, de fratricides luttes
Sanglante plaie taillée, dans la chair de l'Europe
Creuset de réactifs, bouillonnant, débordant.
L'infime événement, l'accident anodin
Peut dissiper soudain, l'énergie des tensions
D'un coup pulvériser, le précaire équilibre
Dans la déflagration, d'un conflit général.

Depuis Memhed, les Turcs, durcissaient leur présence
Ravageant les cités, dévastant les campagnes.
Voïvodes ligués, boyards coalisés
Pour secouer leur joug, vainement se rebellent.
Jagellon transpercé, par un sabre ottoman
Continue d'exhorter, ses preux à la bataille
Mais bientôt doit cesser, la révolte avortée.
La défaite succède, à l'échec, au désastre
Livrant à l'abjection, les peuplades soumises
La Hongrie dépeuplée, désertée, dépecée
La Podolie réduite, en sandjak, en timar
Smederevo pillée, détruite pierre à pierre
Krusevac incendiée, Nicopolis rasée
Les armées de Mourad, saccageant la Serbie
Lazare abandonné, seul à Kosovo Polié
Lazare exécuté, par l'Ottoman vainqueur.
Les conversions forcées, d'Albanie, de Bosnie
Puis les raids meurtriers, des akïndji féroces
Finissent d'enfoncer, les Balkans dans l'horreur.
Partout, partout sévit, l'ignoble spoliation
Des moissons, des humains, réduits à du bétail.
De logis en logis, le devchirme progresse
L'exécrable, horrible, odieux, atroce devchirme
Déportant les enfants, vers la Turquie lointaine.
Quand fera-t-on cesser, l'ignoble humiliation
Des rapts, enlèvements, des affronts, vexations?
Quand pourra-t-on fléchir, l'ogre turc déchaîné?
Quand restaurera-t-on, l'honneur bafoué des Slaves?

*

La fillette aux yeux bleus, aux mèches mordorés
Se trouve maintenant, loin du pays natal
Dans un lieu flamboyant, de vives céramiques
Dédale indéfini, de chambres et couloirs.
Des femmes revêtues, de soieries chatoyantes
La prennent par la main, l'accueillent en leur groupe
Mais elle ne comprend, leurs câlines paroles.
Bientôt les djâriye, vers un bassin l'emmènent.
La vierge est dénudée, frottée, massée, lustrée.
Bain chaud, puis douche froide, aspersion vivifiante.
La vapeur la pénètre, extirpant de sa peau
Toute senteur issue, de son ancien hameau.
Le moindre souvenir, que recèle son âme
Paraît s'être dissout, dans le bain du hammam
Pénétrant jusqu'au fond, de sa mémoire intime.
Son tablier de lin, se trouve remplacé
Par un caftan de soie, parsemé de saphirs.
Le parfum du santal, embaume ses cheveux
Que jadis imprégnaient, l'odeur fraîche des prés.
Dès lors elle subit, l'enseignement forcé.
La djâiye patiente, inculque en son esprit
De nouvelles notions, et représentations
Comme un scribe remplit, un vierge parchemin.
Le docile cerveau, de l'enfant malléable
S'immerge lentement, dans un monde inconnu.
Ses lèvres habituées, au parler maternel
Sont contraintes d'apprendre, une langue étrangère.
Son mentor la châtie, dès lors qu'elle prononce
Par mégarde un seul mot, de l'antique slavon.
La voici répétant, les versets du Coran.
La voici récitant, les mots de la ch'eria.

«Ton nom sera Güzel, tu seras ottomane
Ton père est inconnu, jamais tu ne le vis.
Ta mère à ta naissance, indifférente, indigne
Dans un khan de Syrie, t'abandonna sans honte.
Le sultan généreux, t'accueillit au sérail.
Tu dois le vénérer, le remercier, chanter
Chaque jour sa louange, et sa bénédiction.
Grâce à lui tu survis, grâce à lui tu peux jouir
Du merveilleux séjour, que t'offre le harem.
Ton seul Dieu, c'est Allah, Mahomet son Prophète
Chaque jour tu devras, baissant au sol ton front
Le prier longuement, à l'appel du muezzin»

Sa bouche répond oui, mais son âme dit non.

*

Les années ont passé. Güzel est maintenant
Gracieuse adolescente, avenante, élégante
Charmante, humble, effacée, discrète, aimante, aimable
Toujours prête à servir, toujours prête à sourire.
La voici devenue, jouvencelle nubile
Mais elle va toujours, mélancolique et triste.
Luxueuses tenues, somptueuses parures
Ne peuvent raviver, de flamme en ses prunelles.
Pas une distraction, pas une occupation
Ne peuvent dissiper, son inconnue langueur.
La voici gravissant, les degrés hiérarchiques.
Sa beauté la promeut, au niveau de châgird
Puis elle est gedikli, pour devenir usta.

Et voici le grand jour, où le Maître des lieux
Vient choisir une vierge, au sein du gynécée.

*

Dans le salon de jais, aux faïences d'Izmir
Se trouvent réunies, les belles prétendantes.
Chacune s'est parée, s'est fardée, parfumée
Chacune a revêtu, sa plus belle tenue
Pour tenter d'attirer, l'attention du monarque
Mais Güzel au contraire, en sa tunique simple
N'arbore aucun bijou, trop luisant, trop voyant.
Sans doute elle voudrait, qu'on ne la distinguât
Que ses beaux cheveux blonds, fussent moins éclatants
Moins satinée sa peau, moins élégant son port.
Les aghas vigilants, surveillaient chaque issue
Nègres sélectionnés, pour leur hideur insigne.
Lorsqu'ils apparaissaient, auprès des vierges pures
L'on ne pouvait comprendre, ainsi comment Nature
Défiant toute raison, pouvait tant concentrer
De laideur chez les uns, de beauté chez les autres.
L'on croirait que le Maître, est absent de ce lieu
Cependant il épie, considérant les vierges
Scrutant, jaugeant, jugeant, chaque geste et propos
Car au fond de la pièce, un grillage le masque
Résille métallique, enveloppant sa face.

Par le treillis de fer, c'est lui qu'on entrevoit
L'absolu souverain, de la Sublime Porte
Que redoute le Nord, et que le Sud révère
Que l'Orient divinise, et que l'Occident craint
Padichah des trois mers, et des trois continents
L'héritier du Calife, et le maître des cheiks
Le grand Distributeur, des Titres et Brevets
Maître du Kurdistan, de l'Azerbaïdjan
De la Perse et Damas, du Caire et de la Mecque
D'Alep, de la Morée, d'Arabie, du Yemen
D'Anatolie, Roumélie, Diarbekr, Zulkadir
L'unique possesseur, de l'Imamat Suprême
L'ombre d'Allah sur Terre, et le Chef des Croyants
Protecteur du Sanctuaire, et des Saintes Reliques.
Ne peut-il pas gracier, ou plutôt condamner
Selon sa fantaisie, révoquer, promouvoir
Ministres et vizir, oulémas et kadis?
Ne peut-il d'un firman, destituer ou nommer?
N'a-t-il pas été ceint, du grand sabre d'Osmân
Sur le tombeau d'Eyubb, compagnon du Prophète?
Malheur sur qui s'abat, son ire inassouvie.
Dès son avènement, il étouffa ses frères
Qu'il avait usurpés, soudoyant le divan.
Lors d'un banquet, un jour, il fit exécuter
Les vingt-et-un goûteurs, les trente cuisiniers
Lui fournissant un mets, trop fade à son palais.
Jadis il fit jeter, dans les eaux du Bosphore
Ligotées, bâillonnées, deux cent vingt concubines.
Le soir il s'immisçait, dans le sérail obscur
Par la porte sacrée, de la Félicité
Par où n'entre et ne sort, qu'un seul homme fécond
Sur les corps se glissait, tel un reptile froid
Dans leur ventre injectant, comme un venin ses germes
De cruauté, brutalité, de barbarie.
N'est-il monstre de fer, aveugle, impitoyable?
Dans son poitrail a-t-il, une âme qui palpite?

Les vierges cependant, rivalisent de charme.
L'une parade, esquisse, un léger pas dansé
L'autre en se trémoussant, relève son jupon.
La troisième se penche, en découvrant sa gorge.
La quatrième enfin, se dévêt sans pudeur.
Güzel, pendant ce temps, se tient coite, immobile.
D'un coup elle a frémi, car elle a reconnu
Par la grille de fer, l'espace d'un instant
Le visage entrevu, d'un ancien cauchemar.

Le Maître ne dit mot, comme un fauve aux aguets
Le souffle court, haché, les mains suant, tremblantes.
Son lubrique regard, s'étale sur les chairs
Son œil sensuel caresse, un par un tous les corps
Fouille chaque détail, de leur anatomie
Flanc, cuisse et mollet, cou, ventre et dos, seins, pubis.
Le grillage paraît, effrayant, terrifiant
Comme si le désir, de l'exalté sultan
Violent, transparaissait, par les fils du treillage.
Sa prunelle embrasée, fixe une des beautés.
Les autres désormais, lui sont indifférentes.
Dès la prochaine aurore, il étreindra la vierge.
Discret, il fait un signe, au Chef des aghas noirs.
L'eunuque aussitôt note, un nom sur un billet
Que transmet un portier, dans la salle attenante.
Chuchotements discrets, inquiets, silence, attente.
Le billet convoité, passe de mains en mains.
Chacune avec espoir, le saisit, le déchiffre.
L'on peut voir le dépit, se peindre sur la face
De celle qui l'a pris, et ne s'y voit nommer.
Le voici qui parvient, dans la main de Güzel.
Son regard le parcourt, avec appréhension.
La vierge s'évanouit, en découvrant son nom.

*

Les filles ont quitté, le grand salon de jais.
Chacune a regagné, son alcôve privée.
Ressentiments, rancœurs, agitent leurs pensées.
L'horrible jalousie, l'ignoble jalousie
Niant toute raison, reniant toute pitié
Mesquine et monstrueuse, ardemment les dévore.

Toutes envient le sort, de la première épouse
La nouvelle odalisque, élue du souverain
Toutes envient sa gloire, et son nouveau destin.
Son enfant deviendra, l'héritier légitime
Le monarque futur, maître absolu du Monde.
C'est elle qui bientôt, gouvernera dans l'ombre.
Le vieux sultan berné, dans ses bras sera jouet
Que selon son désir, elle manœuvrera.
Même le grand vizir, tremblera devant elle.
Son pouvoir s'étendra, sur le divan soumis.
Toutes amèrement, redoutent sa vengeance
Car elle humiliera, celles qui l'ont trahie.
Chacune essaie déjà, d'élaborer ses plans
De tisser une intrigue, afin de l'évincer.

Pendant que chaque usta, rumine son dépit
Güzel anéantie, gît au fond de sa couche.
Güzel terrassée, brisée, Güzel hébétée
Seule, abandonnée, seule, au milieu des ténèbres
Dans la nuit de l'horreur, la nuit de l'abjection.
Nulle consolation, dans l'ardente prière
Car Allah misogyne, est acharné contre elle.
Nul secours, nul soutien, dans l'hostile sérail.
Le désespoir l'étreint. Son cœur vide est blessé.
Las, que sont devenus, ceux qui la chérissaient?
Las, que sont devenus, tous ceux de sa fratrie
Les hommes vigoureux, défendant son foyer?
Le traumatisme ancien, ressurgit en son âme.
Soudain, par un effort, de sa mémoire infirme
Tâtonnant et fouillant, ainsi que fait l'aveugle
Revient le souvenir, d'un hameau sous la neige.
Puis un nom, brusquement, émerge en son esprit
Comme remonte au jour, d'un abysse profond
La carcasse engloutie, d'un antique vaisseau
Que la mer a coulé, mais n'a pu résorber
Comme un coffre enterré, depuis un millénaire
Soudainement révèle, un magique secret.
Ce nom que lui donna, sa mère assassinée
Ce nom que lui transmit, la tradition des pères
Ce nom qu'on la força, d'oublier, de nier
Qu'on voulût de son âme, arracher, extirper
Le voici, merveilleux, le voici, magnifique
D'un coup illuminant, la nuit de l'Épouvante
Nom chéri, nom radieux, Maria Ivanovna.

Minuit dans le sérail. Le noir, le noir profond.
L'on entend faiblement, le jet sourd des fontaines
Les foyers du hammam, bourdonnent dans les fours
L'eau des bains se répand, dans les puits des cloaques.
Topkapi, Topkapi, s'engourdit, s'abandonne
Comme un géant fourbu, que le sommeil terrasse.

Maria Ivanovna, résignée, s'interroge.
Pourrait-elle échapper, au bourreau de sa race.
Pourrait-elle tenter, réduite en cette geôle
D'échapper au supplice, avant le point du jour?
Maria Ivanovna, dans sa couche se dresse
La voici qui se lève, enfile sa tunique.
Décidée, volontaire, elle sort de sa chambre
Traverse le couloir, s'engage en un boyau.
D'où lui vient cette force, infusant à ses membres
L'intrépidité, la résolution, l'audace?
Quelle énergie profonde, en son âme s'éveille
Meut son corps, sa pensée, gouverne son esprit?
Quelle hardiesse, incoercible, irréductible
Peut d'un coup la pousser, à défier Topkapi
Démunie, sans flambeau, pieds nus et tête nue?
Quel impérieux appel, essentiel, grand, sublime
Subitement l'emporte, ignorant la frayeur?
Quelle influence en elle, ainsi peut remonter
Du tréfonds mystérieux, de son corps, de son être?
Quelle inconnue magie, transforma brusquement
La vierge obéissante, en héroïne ardente
La faible adolescente, en indomptable femme?
Quel philtre mystérieux, la fit se rebeller
Pour défier le sultan, pour braver même Allah?

Au cœur de Topkapi, la voici qui s'enfonce
Ne songeant qu'à son but, ne songeant qu'à la Mort.
Combat inégal, duel, opposant, inhumain
La frêle jouvencelle, au palais formidable
Topkapi dangereux, Topkapi menaçant
Faux paradis terrestre, illusion pernicieuse
Fastueuse harmonie, blanche et bleue, verte et rouge
De céramique froide, aux reflets métalliques
Topkapi déroulant, sa perfide splendeur
Topkapi dévoilant, sa magnifique horreur
Son factice décor, minéral, végétal
Fruits et fleurs sans relief, sans parfum, sans volume
Feuillages sans fraîcheur, étoiles sans chaleur
Murs, piliers, panneaux durs, comme parois de glace
Fontaines et bassins, conduits, canaux, puisards
Qu'habite une eau perfide, insaisissable et trouble.
Topkapi, cage immense, aux milliers de barreaux
Colonnades serrées, et portes grillagées
Traquenard flamboyant, et prison magnifique.

Maria Ivanovna, parcourt les galeries.
Couloir, palier, couloir, degrés plongeant, montant
Couloir, seuil, palier, couloir, palier, couloir, seuil...
Le sérail sinueux, l'égare en ses détours.
La frise des parois, similaire, uniforme
Par la répétition, des motifs et des mailles
La perd, la désoriente, en brouillant ses repères.
Ses membres alourdis, paraissent ligotés
Par les ondulations, entrelacs, ornements
Comme si leurs anneaux, leurs filaments, leurs vrilles
Se déliant, s'animant, brusquement, l'enserraient
Tels serpents venimeux, végétaux vénéneux.
L'atmosphère embuée, suffocante, oppressante
Prive d'air ses poumons, l'étouffe et l'asphyxie.
Topkapi silencieux, Topkapi muet, sourd
Par sa puissance inerte, écrase, étreint la vierge.
Quelquefois apparaît, au fond d'une encoignure
Hideuse et monstrueuse, horrible et répugnante
La carcasse avachie, d'un portier somnolent
Par l'opium abruti, par l'alcool enivré.
Parfois, d'une lucarne, ouverte sur le parc
La forme d'un cyprès, silhouette filiforme
Comme une sentinelle, effrayante se dresse.
Mais parfois sur les murs, tels des bras secourables
Des mentors attentifs, des guides prévenants
Rayonnent des flambeaux, tendus au bout de tiges
Lumineuses vigies, combattant les ténèbres
Seuls bienveillants, cléments, dans l'hostile sérail.
Leur grésillante flamme, ainsi qu'une voix douce
Paraît lui murmurer «Viens pas là, viens par là.
Vois, nous sommes clarté, vainquant l'obscurantisme
Nous sommes Vérité, nous sommes la victoire
De sublime Beauté, sur infâme Laideur»
Couloir, palier, couloir, degrés plongeant, montant
Galerie, long couloir, couloir interminable...
Qui semble s'élargir, qui semble s'élever
Mais l'on entend soudain, le pas lourd d'un gardien.
Le Chef des aghas noirs, zélé, monte la garde.

Le nègre est charpenté, musclé, râblé, solide.
Rien ne pourrait ployer, sa puissante encolure
Mais la vierge est agile, et ses pas sont légers.
Tandis que lentement, il meut son corps trapu
La fille se faufile, en suivant la paroi.
De même le chat leste, échappe au chien robuste.
Le canin croit l'occire, en sa gueule imparable
Mais déjà le félin, s'esquive en un fourré.
Maria Ivanovna, grisée par sa victoire
S'engage hardiment, dans la voie libérée.

C'est alors qu'apparaît, une immense embrasure.
Par l'ouverture au fond, des lueurs scintillantes.
Maria Ivanovna, le cœur battant, s'avance.
D'un coup, la mer, le continent, les monts, la ville.
D'un coup, l'univers infini, les cieux, l'espace.
Le firmament doré, dévoile à son regard
Sa gigantesque roue, dont la Terre est moyeu.
D'un coup, le but, la fin, d'un coup la délivrance
Pour la vierge recluse, inconcevable spectacle
Préludant à la mort, qu'elle a tant désirée.
Que peuvent évoquer, pour la femme claustrée
Ces bougies scintillant, sur le cosmique dais?
Qu'est ce haut plafond noir, de diamants incrusté?
Que peuvent suggérer, ces fanaux, réverbères
De leurs feux éclairant, la frêle Humanité?
Son œil qui se brisait, aux voûtes du sérail
S'égare, halluciné, dans cette immensité
Plongée vertigineuse, aux confins du Néant.
Maria clôt un instant, sa paupière éblouie.
Son visage apaisé, rayonne de bonheur
Sa poitrine se gonfle, au vent qui la caresse.
L'enfant slave a dompté, le colosse ottoman.
L'immense Topkapi, l'énorme Topkapi
Devant elle paraît, d'un coup s'annihiler.
Topkapi, Topkapi, dominé, terrassé
Lui paraît maintenant, amas vil, pitoyable
Tumeur, excroissance veule, indécente, obscène
Triste amoncellement, débris hétéroclite
Risible épanchement, d'amorphes matériaux
Contre sa volonté, s'épanchant à regret
Bloc, masse embarrassée, honteuse d'elle-même
Lasse d'exister, morne, éreintée, morfondue.
Maria Ivanovna, baisse alors son regard.
L'eau profonde se tord, au bas de la muraille.
La vierge alors, sereine, étendant ses deux bras
Comme pour s'envoler, s'élance dans le vide.

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007

BABER ET LES RADJPOUTES


Après avoir brisé, les armées des Radjpoutes
Baber, le conquérant, Baber, Khan magnifique
Dit à son favori, chef de ses cavaliers
«Qu'on amène à mes pieds, les guerriers prisonniers»
«Point il n'y a, grand Khan, de guerriers prisonniers»
«Qu'on amène à mes pieds, les femmes des vaincus»
«Point il n'y a, grand Khan, de femmes ni d'enfants»
«Qu'on apporte à mes pieds, le butin récolté»
«Point il n'y a, grand Khan, de butin récolté»
«Dis-moi, que trouve-t-on, dans ce pays vaincu»
«Le sol dénudé, terre, où n'émergent que ruines
Cadavres consumés, corps inertes cramés
Pans de maisons brûlées, et forêts calcinées
Car tous ont préféré, mourir dans l'incendie
Plutôt que d'accepter, le joug de l'esclavage»

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007

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