LA SAGA DE L'UNIVERS
TOME 1 - LE DÉBUT DES TEMPS

SOMMAIRE

LE DÉBUT DES TEMPS

LA NAISSANCE DES MONDES
L'UNIVERS
LA TERRE
LA VIE
L'HOMME
L'ÉVEIL
LE SACRIFICE
AURORE
LE PREMIER TEMPLE


La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007

LE DÉBUT DES TEMPS

LA NAISSANCE DES MONDES

L'UNIVERS

Rien ne vit - Rien ne luit - Rien ne semble exister
Dans l'immobilité, du cosmos immuable.
Rien ne semble animer, le gouffre impénétrable.
Vacuité continue... fascinante, effrayante
Vertigineuse, incommensurable, uniforme.
L'on ne distinguait haut, ni bas, ni droite et gauche.
Passé, présent, futur, sont confondus, unis.
De vagues points chatoient... pâles et minuscules
Tels d'infimes flocons, d'intangibles grêlons
D'énigmatiques yeux, de mystérieux foyers
Glaciale fixation, minérale, impassible
Reflets de l'Irréel, apparition du Songe
Maturations de l'Être, au milieu du Néant
Germes luminescents, de l'antre obscur, opaque
Vision, mirage, image, éternelle, obsédante
D'un monde pétrifié, dans un profond sommeil
Gelé, figé, noyé, par l'infinie Durée
Monotone torpeur, d'une absence ineffable.

C'était l'Instant premier, de l'Espace et du Temps.

La primaire explosion, dispersait la Matière.
Le vide était rempli, de radiations diffuses
La rumeur affaiblie, du premier Cataclysme.

Tout pourtant s'édifie, se meut, se modifie
Dans cette léthargie, faussement permanente.
L'essaim des galaxies, poursuivait son voyage
Fantastiques vaisseaux, qui vont sans mât, sans voile
Spirales et bâtons, lentilles et ellipses
Flottes d'amas, de superamas, d'escadrons
Qui sillonnent sans fin, l'espace ténébreux
D'une grève inconnue, vers un port incertain
Cyclopéennes roues, dans la Nuit projetées
Lovant, courbant leur jante, en moyeu d'étincelles
Trismégistes armées, de grandioses navires
Piquant les cieux de clous, céphéides intenses.
Disséminées partout, les vagues nébuleuses
Dans cet océan noir, écume galactique
Magiquement couvaient, la semence des astres
Milliards, trilliards, quintilliards, centilliards de mondes
Toujours apparaissant, toujours disparaissant.
Des étoiles dardaient, leurs puissants faisceaux bleus
Soleils qui faiblissaient, vieillissaient, devenant
Géante rouge, orange, et bientôt naine blanche.
Clignotant, vacillant, de pâles seyférides
Se consumaient encor, en blafardes lueurs
Quand approchait leur mort, transmutations finales
Du carburant stellaire, épuisé lentement.
D'autres pendant ce temps, n'étaient que froids débris.
Les systèmes lointains, recevaient les rayons
De tels spectres éteints, depuis des millénaires.
Quelquefois d'un sursaut, à l'agonie, l'un d'eux
S'échauffe et se dilate, en formidable masse.
Les magnétiques champs, craquèlent son écorce
Lignes opposées, brisées, croisées, décroisées.
Les brusques éruptions, disloquent la couronne
Loops, surges se gonflant, s'éployant, s'élevant
Tentacules dressées, langues incandescentes.
Les taches brusquement, s'accolent et s'unissent
Gouffres béants, mouvants, dans la surface en feu
Grenelée de points noirs, tavelée de facules.
Des crevasses bientôt, pulvérisent la graine.
Les atomes partout, jaillissent dans l'espace.
Les neutrons et gluons, d'un coup se dissocient
Puis les quarks libérés, violemment se dispersent.
Dans le dernier accès, d'une ardente pulsion
Le cœur, trou noir sans fond, sur lui-même s'effondre.
Le voilà qui parcourt, la jungle du cosmos
Féroce prédateur, avide, impitoyable
Par sa gueule happant, la matière incendiée
Sitôt broyée, détruite, en rayons photoniques.
Puis à bout d'énergie, le monstre se disperse.

Les ouragans furieux, des étendues spatiales
Galactiques maelströms, simouns, balaient au loin
Ces restes calcinés, d'une étoile défunte.

Imperturbablement, sans fin, les amas d'astres
Poursuivent leur chemin, cycliques girations
Dans leur trace éclairant, l'escorte des planètes
Fécondes oasis, désertiques îlots
Torrides ou glaciaux, calmes ou turbulents.
Certains étaient couverts, d'une tiède atmosphère.
La Vie soudain croissait, fantastique étincelle
Dans leur sein déployant, une immense richesse
Végétaux, animaux, hideux ou merveilleux
Fugitives splendeurs... qui d'un coup périssaient
Brisées, pulvérisées, par un fortuit séisme.
Les êtres qui régnaient, depuis des millénaires
Brusquement avortaient, pour bientôt s'évanouir.
D'autres pendant ce temps, finissant leur carrière
Lentement s'épuisaient, puis se décomposaient
Dans l'éternel oubli, de la Mort, de l'Absence.

Au milieu du cosmos, plongé dans le silence
De monstrueux objets, quelquefois paraissaient.
La démente comète, hippogriffe hystérique
Décrivant son ellipse, effroyable, irradie
Sa crinière enflammée, son toupet d'étincelles
Vision de cauchemar, spectre luminescent
Chimère en iridium, et neige galactique.
Parfois surgit de l'ombre, un informe rocher.
C'est le noir météor, c'est la sinistre épave
Dérivant dans l'éther, sans pouvoir accoster
Le môle hospitalier, où finir son périple.
Rien jusque-là n'a pu, le soumettre à sa loi.
Depuis sa création, vagabond, solitaire
Jamais il n'a connu, le joug de l'attraction.
Mais voilà que grossit, l'incandescente sphère
D'une étoile en gésine, interceptant sa course.
N'est-ce le sémaphore, annonçant le port calme?
C'est un récif, horreur, enfer, bouillant écueil.
Malgré lui, sûrement, il se trouve entraîné
Forcé, happé, tiré, par un fil invisible.
Dans leurs solides rets, les gravitons le tiennent.
Sa puissante énergie, formidable inertie
Lentement amplifiée, de parsec en parsec
Ne peut neutraliser, la masse qui l'attire.
Le voici capturé, dans le réseau des ondes
Voilà qu'il est pris, englouti... désintégré.
Tout bientôt disparaît - Le soleil gigantesque
N'est plus au fond des cieux, qu'un minuscule point
Rejoignant pour toujours, sa destinée fatale.

Pendant ce temps, là-bas, à travers les ténèbres
Les pulsars tournoyant, tels de cosmiques phares
Propagent leurs faisceaux, dans l'archipel astral.
Perdus vers les confins, de l'invisible rive
S'enfoncent les quasars, fantastiques vigies
Nous lançant leurs signaux, des Temps originels
Dont le message dit «Nous fixons l'extrême aire
Du Royaume éternel, ineffable, indicible
Qu'on ne peut concevoir, qu'on ne peut évoquer»
Là-bas, rien n'a de nom, de forme ni de sens
Là-bas sur l'horizon, virtuel, fantomatique
Gigantesque miroir, sans bord, immatériel
Se dessine l'image, identique et inverse
Du concret univers, accessible à nos sens
Comme un pâle reflet, vaguement perceptible
Qu'engendrent les photons, épuisés du voyage
Suivant dans leur trajet, l'inconnue dimension.

Espace fascinant, sublime, où tout se mute.
Sans répit, sans repos, tout se perd, tout se crée.
Particule ou quantum, corpuscule ou rayon
L'Énergie multiforme, impalpable, intangible
De son double aspect montre, un différent profil
Janus énigmatique, ambigu, ténébreux.
Le Temps se précipite, ou ralentit sa course.
La droite s'arrondit, en restant rectiligne.
Déformé dans les rets, de ses champs gravifiques
Le vide se distend, se détend, se rétracte
Modifiant, transformant, la masse et la vitesse.

D'où provient tout ceci? Pour quel but? quelle fin?
Comment put du Néant, émerger l'Existence?
N'est-ce une déité, par-delà ces prodiges
Suprême volonté, supérieure, idéale
Qui jadis alluma, la première étincelle
Qui tire à son désir, les fils mêlés des Parques
Dirige les rayons, mobilise les sphères
Dans son antre divin, forge soleils, planètes?
Plutôt ne s'agit-il, du cycle perpétuel
Dépourvu de tout sens, de signification?
N'est-ce pas, rigoureux, le pur déterminisme
Qui dévide le fil, de l'Effet, de la Cause
Lui-même Fondement, Origine et Moyen?
Vers quelle arche s'en vont, ces pâles armadas
Voguant sur l'océan, du cosmos immuable?
Fuiront-elles toujours, le gouffre indéfini?
Dans leur giron natal, ne retourneront-elles
Quand se dissipera, l'Énergie primitive
Quand ces deux entités, l'Espace et la Matière
Positif, négatif, séparés, désunis
Pour la suprême fin, le dernier Crépuscule
S'annihilant d'un coup, se résoudront enfin?
Qui tout là-bas ira, vers la frontière ultime
Dilatant le cosmos, créant les nébuleuses?
Qui jamais rejoindra, la barrière infrangible
Ce Néant où n'existe, atome ni photon
Ce désert d'où ne vient, nul être et nul message?
Qui jamais pourra voir, tirant le voile immense
Fasciné, foudroyé, par la Vérité pure
La quiddité de l'Être, et la mystique dyade
La monade suprême, et l'essentiel Principe
L'union du Substantiel, et de l'Incorporel?
Qui s'exclamant dira, le final Euréka?
C'est l'étroite borne où, mariage hallucinant
Sont unies la Physique, et la Métaphysique
Le fil ténu joignant, l'Invisible au Visible.
C'est l'opaque paroi, l'immuable mystère
Que ne peuvent percer, philosophies, doctrines
Qui détruit confondus, les systèmes et gnoses
Révélations, Pensées, Théologies, Morales
Qui désarme l'esprit, déconcerté, vaincu
Jetant son dernier mot, son ultime raison
Dégonfle rhétorique, algèbre et dialectique.
C'est l'imprenable fort, l'irréductible seuil
Que ne peut expliquer, l'équation, le santon
Qui soumet le savant, le pontife, égarés
Sur les chemins douteux, les sentiers fallacieux
Du trompeur syllogisme, et de l'abstrait sophisme
Le dédale sans fin, le traître labyrinthe
Des anagogies, spéculations, conversions
Qui dément les Zénon, Pythagore, Heidegger
Qui réduit l'essai vain, des classifications
Les douze prédicats, les dix catégories
Qui fustige, insensées, les déités fantoches
Les Yaweh, Mazdé, les Allah, Bramha, Vishnou
L'orgueil inconséquent, des théogonies, dogmes
Cultes et religions, paravents dérisoires
Déguisant Ignorance, et Contingence humaines.

Ainsi l'obscure Énigme, aux questions de l'Esprit
N'oppose qu'un visage, obsédant, impassible
Divinité voilée, de sa résille noire
Qui de ses millions d'yeux, nous fixe intensément.

Univers, morne sphinx, qui n'aura son œdipe.

Mais les hommes bientôt, dans le champ des lunettes
Par la grandeur spatiale, effrayés, éblouis
Leurs frémissantes mains, aux vis des micromètres
Voient un soir merveilleux, les galaxies qui fuient.
Télescope et radar, lunette et cœlostat
Prunelles de cristal, oreilles de métal
Rétines et cochlées, trismégistes organes
Dirigeant vers les cieux, leurs miroirs et leurs grilles
Photographient les raies, décalées vers le rouge
Détectent dans leurs fils, message énigmatique
Rayonnement primaire, et fluctuantes ondes
Fragiles éléments, pour la Raison perplexe
Qui pareille à l'aveugle, avance puis recule
Vers l'Incommensurable, et vers l'Inconcevable.
Parut l'Astronomie, cet immense labeur.
Galilée, Kepler, Newton, Copernic, Halley
Prévoient les conjonctions, puis les éphémérides
Par triangulations, prédisent les éclipses.
Bientôt les théories, s'opposent et se choquent
Timée contre Almagète, Épitome et Diascome
Ptolémée contre Eudoxe, Einstein et Rutherford.
Brandissant leurs calculs, en fonctions numériques
Mécaniciens du ciel, Physiciens de l'atome
Cosmologues nouveaux, de la Pensée moderne
S'avancent et nous disent «Voici l'explication.
Voici comment hier, sont apparus les mondes
Quand Néant fut Matière, et le vide Infini
Dès l'unique moment, le fatidique instant
Par lequel tout naquit, par lequel tout jaillit.
Découvrez le récit, du premier Cataclysme.

Temps zéro... cent milliards de kelvins. Tout d'un coup
Dans l'énorme explosion, les photons s'éparpillent
Traversant en plasmas, négatons, neutrinos.
Passe un quart de seconde... les muons s'annihilent.
Hadrons, mésons, leptons, positons se transmutent
Par scissions d'éléments, par transition de phase.
Passe une seconde... prodige, un proton paraît
La nucléosynthèse, enfante les noyaux.
Trois secondes... lors hélium, deutérium sont formés.
Des étoiles groupées, naissent les galaxies.
L'expansion devant elle, agrandit le cosmos
Dès ce moment suprême, et pour l'Éternité
S'est à jamais fixé, le sort de l'Univers»

Est-ce réalité, vérité? N'est-ce erreur?
Tout cela n'est-il pas, qu'une illusion du Chiffre
Le rêve extravagant, de la mathématique
La captieuse invention, d'esprits naïfs, crédules
Qui se prennent sans fin, dans les contradictions?
Le temple dont les murs, les pignons, architraves
Sont en moellons de lois, briques de théorèmes
Que joignent tel ciment, implications logiques
Par le branlant Axiome, est-il bien étayé?
Les apories, les antilogies, larges fentes
Démantèlent déjà, le monolithe vain.
La Science modifiée, redéfinit ses bases
Telle une Pénélope, inlassable, opiniâtre
Qui défait et refait, son laborieux ouvrage.
L'Apparence à nos yeux, cache la prime Essence
Mirage vaporeux, s'effaçant devant nous.

Depuis l'événement, qui généra les Mondes
Sans trêve continuait, la morne récession.

Ainsi le temps passait, inexorablement
Seconde par seconde, année, siècle par siècle
Pour toujours emportant, galaxies, nébuleuses
Dans le grand tourbillon, de l'espace infini.

Parmi les univers, qui s'enfuient sans répit
Lentement se dévoile, une immense traînée
La Voie lactée, nue de soleils, poussière astrale
Vaste sublimité, dont augmente l'image
Dans la brumeuse aura, des amas globulaires
Monument fantastique, aux parois de cristal
Brillant par ses rivets, d'électrum et d'argent
Sidérale cité, merveilleuse, incroyable
Féerique palais, bâtisse illuminée
De prodigieux flambeaux, colossaux réverbères.
L'édifice grandiose, étage ses façades
Pyramides et tours, murailles et redans
Rayés par les canaux, vers les pôles charriant
Leurs électriques flux, dans les champs magnétiques.
Lentement, lentement, la girandole énorme
Gravite en entraînant, ses milliards de torchères
Découvrant son treillis, de voies, de croisements
Dans le réseau confus, de ses constellations
Le Verseau, les Gémeaux, Pégase, Aldebaran
Vega, Beltégeuse, Orion, Céphée, les Pléiades.
Là-bas, dans le brouillard, des nébulosités
Dans les confins lointains, des spirales diffuses
Bellatrix, Éridan, Sirius, Arcturus, l'Hydre
Silhouettes éthérées, de villes formidables
Spectacle fabuleux, que ne supporterait
Brusquement aveuglé, par son intense éclat
Tel Sémélé devant, le Cronide glorieux
Le sordide regard, des mortels misérables
Mais que la déité, l'ayant seule engendré
Peut alors contempler, solitaire et jalouse.

Des éclairs brusquement, de la Galaxie fusent.
Que vient-il d'arriver? Quel violent cataclysme
Vient troubler à nouveau, le mouvement des mondes?
Les atomes diffus, en noyau s'agglomèrent
Le premier embryon, d'un astre qui s'enfante
Comme un pâle falot, informe, imperceptible.
Puis il grandit, s'étend, devient lumineux phare
Gigantesque nova, fulgurante, irradiante
Pour l'immense univers, bluette insignifiante.

Ainsi naît le Soleil, merveilleuse éclosion.

Près de lui cependant, en masses planétaires
Se poursuit l'accrétion, des célestes débris.
Là, Mercure écrasé, de canicule ardente
Là, bijou sidéral, Saturne ceint d'anneaux
Puis la verte Uranus, puis encor Mars la rouge
Là, Neptune gelée, sur le bord du système
Pluton, pâle vigie, sur le gouffre penchée
Vénus la mystérieuse, embrumée de panaches
L'énorme Jupiter, mouvant magma de gaz.
Mais voici que paraît, au sein d'une atmosphère
Ni brûlé de chaleur, ni pétrifié de froid
Noir, solitaire, un astre, et son clair satellite.

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007

LA TERRE

Tout semblait ténébreux, et l'on ne distinguait...
Ni l'aube du couchant, ni le jour de la nuit.
Les couches de nuées, formidables chaos
S'entassaient, déferlaient, sur d'orageux amas
Fantastique édifice, ébranlé, secoué
Brisé par le tonnerre, en terrible fracas
Tailladé par la foudre, en lézardes brillantes.
Puis les célestes pans, s'étiraient, s'écroulaient
S'épanchaient brusquement, en gigantesques trombes.
De partout surgissaient, des boules enflammées
Qui tombaient dans la mer, s'éteignaient, bouillonnantes.
Les éclairs sans répit, irradiaient les cieux noirs
D'une lumière intense, épouvantable, étrange.

La diluvienne ondée, s'abattait sur la Terre.

L'on ne distinguait pas, le roc du flot, de l'air.
Tout semblait diffus, confus, mobile et mouvant.
La Matière évoluait, multiforme Protée.
Les éléments fondus, n'étaient pas séparés.
Les brouillards saturés, de méthane et propane
Se mêlaient aux vapeurs, d'ammoniaque et d'azote.
Les cyclones furieux, fendaient la stratosphère.
Les ioniques maelströms, ceinturaient l'atmosphère
Flux intersidéraux, jaillissements solaires
Par le champ magnétique, attirés vers les pôles
Comme des moucherons, pour toujours prisonniers
Dans le piège spatial, d'une toile invisible.
Sur le morne désert, de l'océan sans bord
Des chatoiements, irisations, fluorescences
Reluisent vaguement, s'irradient, resplendissent
Rocheuses concrétions, de la nuit sans rayons
Cristaux de grenats, zircons, d'augite, épidote
Filons illuminant, la Terre imbibée d'eau.

C'est ainsi qu'émergeait, le premier continent.

Mais à peine exondée, la croûte se fragmente.
Les volcans éveillés, s'épanchent sur le sol
Tels furoncles enflés, d'une peau scrofuleuse
De tous côtés versant, en guise de sanie
Leurs cônes de scories, et leurs fleuves de lave.
Sans répit ils grondaient, ainsi que des cyclopes
Rageaient, vociféraient, tonnaient, tonitruaient
Menaçant les cieux noirs, de leur œil cramoisi.
Tour à tour ils broyaient, dans leur gueule béante
Les magmas cinéfiés, de verre et microlithes
Déversaient longuement, de leur gorge flambante
La basanite noire, ou la grise andésite.
Roche désagrégée, de ces bouches en transe
Crachant, soufflant, éructant, météorisant
La ponce égratignait, leurs écumeuses lèvres.
Dans les antres secrets, de la Terre en démence
Les minéraux fondaient, puis se cristallisaient
Quartz, hornblende, olivine et feldspaths, anorthite
Muscovite et baryte, amphibole et biotite
Projetés violemment, au fond des cheminées.
L'astre s'époumonait, transpirait, vomissait.
Les fentes s'ouvraient, s'allongeaient, s'élargissaient
Plaies d'où sourdait, hideuse, une humeur bouillonnante
Qui s'écoulait, coagulait, se pétrifiait.
Les horsts, les necks aigus, hérissaient une aigrette.
Les dômes élevaient, leur masse trachytique
Se volatilisant, en ardentes nuées...
Cependant qu'avortaient, de profonds laccolithes.
Partout, l'onde et le feu, s'épanchaient, s'imprégnaient.
Le froid glacier croisait, l'incandescente cheire.
Des cascades sombraient, au fond des caldeiras
S'évaporaient, giclaient, sur la roche en fusion.
Des vapeurs, des geysers, brassaient l'émanation
Des mofettes soufrées, des fumerolles brunes.
La bruine s'abattait, sur la cendre fumante.
La brume se mêlait, aux jets des solfatares.
La cinérite blanche, en neige volcanique
S'accumulait au sol, des laviques planèzes.
Tels grêlons embrasés, pleuvaient les ignimbrites.
Bombes et lapillis, éjectés brusquement
Dessinaient dans le ciel, de vives paraboles.
De limoneux lahars, et des brèches clastiques
Se frayaient un chemin, parmi les pouzzolanes.
Versant leur pépérite, en lourds pillow-lavas
De lentes éruptions, perforaient les abysses
Déclenchant des marées, qui s'attaquaient aux rives.
La croûte s'émiettait, ainsi qu'une coquille
Se brisait en fragments, gigantesques radeaux
Qui glissaient lentement, sur la mer du magma
Sur les bords écartés, par les tapis des rifts
Désagrégés de l'autre, en fluide asthénosphère.
Le tectonique effort, le choc des batholithes
Rompaient les continents, en déchirant le sol.
Tout d'un coup surgissaient, puis sombraient les massifs.
Les sierras dentelées, éployaient leur échine
Dardant aux cieux leurs pics, apophyses géantes.
Les failles s'allongeaient, cisaillaient le rocher
Rehaussant un plateau, surbaissant une plaine.
Puis déclenchés au fond, du sial et du sima
Par discontinuités, réfléchissant leurs ondes
Les séismes brutaux, propageaient leurs secousses.

Le déluge sans fin, submergeait la surface.
Là naissait une source, et là mourait un fleuve
D'un mont surgi soudain, le jour suivant détruit
Disparu pour toujours, dans l'insondable gouffre.
L'érosion lente et sûre, exécutait sa tâche
Vermine implacable, infatigable, insatiable
Par sa loi soumettant, les géants granitiques.
L'eau scindait patiemment, les réseaux cristallins
Dissolvait la silice, et clivait les micas.
L'infiltration forait, les dolines et combes.
Les cascades et rus, déboulaient dans les vaux
Découpaient des lapiez, écartaient les diaclases
Perforaient les canyons, creusaient vallées et cluses.
Des torrents déchaînés, sombraient dans les avens
Serpentaient sous le sol, en des boyaux étroits.
De leur fin carbonate, ils construisaient ainsi
De fabuleux palais, aux fantastiques salles
Parées de hauts piliers, draperies calcitiques.
Le hasard engendrait, sans nulle utilité
Ces merveilles enfouies, jusqu'à la fin des temps.
Grain par grain, dépôt sur dépôt, strate par strate
Les sédiments tombaient, dans les fosses profondes
Superposés, lités, en épaisseurs multiples
Qu'à nouveau soulevait, l'orogénèse intense.
Les terrains lentement, s'étiraient, se bossuaient.
Par hasard naît un pli... qui se tord en flexure.
Puis là s'affaisse un môle, en nappe de charriage.
La croûte se pliait, sous le poids minéral
Se brisait en graben, s'élargissait en mer.
Le calcaire enserré, par la chaleur fondu
Plongeait dans le magma, puis affleurait en marbre.
Lors, métamorphisée, l'argile sous pression
Devenait schiste et gneiss, pour finir migmatite.

Ainsi le temps passait, inexorablement
Seconde par seconde, année, siècle par siècle
Détruisant, construisant, les chaînes et massifs
Reconstitués cent fois, cent fois décomposés.

Furieuse et déchaînée, la force tellurique
Manifestait sans frein, sa vigueur formidable
Sans limite créait, ses formes innombrables
Triomphe souverain, de l'Énergie première
Du jaillissement brut, violent et primitif
Pouvoir des éléments, puissance naturelle
Qui sans raison forgeaient, leur grande œuvre inutile
Dans l'Absence infinie, de l'Espace immuable.

Et partout le désert, partout la nudité
Qui recouvrait le sol, du globe désolé.
Ni ver et ni ciron, nul arbre et nul herbage.
Pas une algue ondoyant, au sein des mers limpides.
Pas un lichen fixé, dans les rocs encor vierges.
Nul être là pour voir, ce fabuleux spectacle
Grandiose apocalypse, immense cataclysme.
Nulle oreille pour ouïr, l'assourdissant vacarme
Le choc des continents, l'éruption des volcans.
Nul regard pour sonder, obscurité, lumière
Le fond noir de l'abîme, et le sommet du mont
Les ténèbres des nues, le rougeoiement des laves.

Mais là dans l'onde glauque, au sein de l'océan
Dans la vase et la boue, les écueils et le sable
Dans les condensations, dans les émanations
Dans l'acide et les sels, parmi les anhydrides
Par les vapeurs nourrie, la foudre fécondée
Formant coacervats, générant sphéroplastes
La graine de la Vie, palpitait, silencieuse.

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007

LA VIE

Le globe s'épuisait, comme un corps disloqué
Dans sa triste agonie, que parfois secouait
L'érection d'un massif, ou d'une cordillère.
Sous l'incessante pluie, fouettant le sol gorgé
La nuit toujours durait, nuit profonde et féconde.
L'humidité baignait, un sol fumant de laves.
D'étouffantes moiteurs, imprégnaient l'atmosphère.
La planète enfermée, dans sa bogue de nues
Germait telle une graine, au souffle du printemps.
La vaste mer brassait, le bouillon primitif
Couvait le vitellus, de sa fertile humeur
Géant turbidostat, sublime génitrice
Qui porterait bientôt, les êtres du futur.

Depuis longtemps déjà, tâtonnait la Matière
Par essais hasardeux, fortuites réactions.
Les électrons changeants, sautaient dans les atomes
Descendaient, remontaient, de couche ou d'orbitale.
Radicaux, substituants, s'arrachaient, se fixaient.
De puissantes liaisons, parfois s'établissaient
Ponts qui réunissaient, des macromolécules.
Des chaînes accrochaient, divers nucléotides
Qui bientôt s'enroulaient, pour apparier leurs bases.
L'enzyme laborieux, patiemment, sans répit
Saisissait les substrats, orientait les fonctions
Lysant un polymère, ou liant monomères
Par la nitrilation, la carboxylation.
Des ligases forgeaient, de chimiques bâtisses
Qu'effondrait aussitôt, l'effort d'une estérase.
Des peptides naissants, longuement réunis
Se brisaient, dégradés, par une protéase.

Dans les fonds s'amassaient, des boues gélatineuses.
Les mers, purée fertile, épaississaient leur onde.
Le collagène épais, se massait en plasma.
L'oside et le stérol, cristallisaient en fibres
Sur les récifs battus, par des lames visqueuses.
Les graisses rutilaient, sur les bancs de granite.
Lipidiques torrents, et rus saccharidiques
Réunissaient leur cours, en couches écumeuses
Formaient des émulsions, fusionnaient en micelles
Feuillets adhérant, s'agrégeant, se déchirant.

Lors, des coacervats, concentrés par myriades
Naquit le premier être, insignifiant monère.
Puis les voilà bientôt, des millions, des milliards
Tordant leurs frêles corps, flexueux, sinueux
Tels vivante poussière, éphémère et infime.
Les voici des monas, de mobiles cellules
Coques et vibrions, spirilles et bacilles.
D'éparses colonies, disséminées en taches
Que pigmentaient déjà, les vifs chromatophores
Comme constellations, brillaient sur les rocs noirs
Scintillaient dans l'eau trouble, en résilles mouvantes.

Et la vie microbienne, envahit la planète.

Ainsi les bactéries, se divisaient, croissaient
Dans l'air évaporant, de violents anhydrides.
L'âpre lutte opposait, des clones concurrents.
Chacun se défendait, cernant son territoire
D'un virulent poison, létal antibiotique.
Les ferments corrosifs, dégradaient les substances.
Les champignons poussaient, en infiltrant leurs hyphes
Qui recouvraient le sol, d'un feutrage soyeux.
Les marais d'eau croupie, se chargeaient d'exsudats
Mucosité visqueuse, et mucilage infect.
Les germes s'engluaient, dans ces déliquescences.
La Vie nouvelle à peine, éclosait de ses limbes
Qu'elle entraînait déjà, sa propre destruction.

Mais un événement, se préparait dans l'ombre.
Voici qu'une lueur, éclaircit les ténèbres.
Les ondées faiblissaient, en ultimes averses.
L'ouragan s'épuisait, en caressante brise.
Comme touchée, saisie, d'un mystique frisson
La planète apaisée, retenait son haleine.

Soudain... les nues s'entr'ouvrirent - L'azur apparut.

Alors juvénile astre, à l'éclat vif, intense
Le soleil en flots d'or, incendia l'atmosphère.
Les rayons inondaient, les humides rochers
Dégringolaient du ciel, en cascades flambantes.
Les radiations fusaient, giclaient, s'éparpillaient
Se jouant, se réfractant, se réfléchissant
Par les prismes courbés, des fines gouttelettes
Que déversaient encor, les urnes des orages.
D'un coup surgit dans l'air, une profusion d'arcs
Mêlant de tous côtés, leurs bandes colorées
Vaste et prodigieuse aube, hallucinante aurore
Sublime apparition, magique et féerique
Sourire étincelant, victorieux et radieux
Fantastique harmonie, prodigieuse illusion
Voûtes dans l'air jetées, arches miraculeuses
Triomphales auras, nimbes glorieux du Jour
Superbe et merveilleux, splendide et magnifique.
C'est ainsi que se noue, le mariage éternel
Pathétique hyménée, virginal, innocent
De la chaste Lumière, épousant la Matière
Pour engendrer la Vie, mystérieuse éclosion.

Les stratus élampés, les sombres cumulus
Fondaient comme l'écume, au sein d'une onde calme.
Les miasmes s'échappaient, dans les cieux transparents.
La boue se desséchait, en poudre éparpillée.
Les déchets putréfiés, se dissolvaient dans l'eau.
Subtil éther nouveau, l'oxygène léger
Se dispersa bientôt, dans l'azote limpide.
Le brouillard lentement, dissipait ses panaches
Que le vent sublimait, en diaphanes vapeurs.
L'astre ainsi délivré, du Chaos primitif
Dévoila brusquement, un grandiose décor.

Jusqu'à perte de vue, s'étalaient des lagunes
Plaques d'argent frangées, par l'or brillant des plages.
Vers l'horizon lointain, l'aridité des flots
Poursuivait le désert, des vastes pénéplaines.
Continent, océan, partout se pénétraient
Damier du sol, de l'eau, pavage inextricable.
Dans les écueils mouvants, des cordons littoraux
Les tombolos arqués, fermaient des baies immenses.
Bras de terre et de mer, se mêlaient, s'intriquaient
Formaient caps et lagons, péninsules et golfes.
Lambeaux s'effilochant, de la côte arrachée
Des îles s'étiraient, en amas d'archipels.
Sans repos alternaient, transgressions, régressions
Recouvrant, découvrant, de larges étendues.
Les monts s'aplanissaient, les vallées s'emplissaient.
Puis le gohr devenait, sable, arène et limon
Par lente diagenèse, amalgamés en grès.

Dans l'onde frémissaient, les milliards de protistes
Qui remplaçaient déjà, bactéries, champignons.
Sous les rayons vibrants, les vives créatures
Vers le soleil tournaient, des plastes granuleux
Transformant l'énergie, des quanta lumineux
Dans les piles serrées, des lames stromatiques.
Puis des mitochondries, symbiontes intégrés
Dans leur double membrane, activaient leurs synthèses
Chimiques batteries, de l'usine vitale.
Parmi les verts gonii, forêt microscopique
Nageaient paramécies, diatomées, opalines
Retirant, allongeant, leurs diffus pseudopodes
Battant l'eau de leurs cils, agitant leurs flagelles
Pendant que des coleps, terribles prédateurs
Dévaginaient sur eux, leurs aigus trichocystes
Pour les phagocyter, au sein des vacuoles.
Sur la faune effrénée, de cette jungle infime
Le virus menaçant, ainsi qu'une torpille
Perforait les parois, des cibles organiques.
Pour ainsi résister, aux conditions létales
Des microbes groupés, bientôt s'organisèrent.
Des phytoflagellés, volvocales grégaires
Constituant des tissus, par cœnobes s'unirent.
Minuscule, invisible, une cyanophycée
Construisit dans les fonds, des cônes gigantesques
De minérales tours, de hautes pyramides
Que, miraculeux corps, la chlorophylle verte
Pointillait ou rayait, de franges et rubans
Forts où l'onde irritée, s'écrasait impuissante
Marines mastabas, dans les eaux cambriennes.
Lentement, sûrement, les coraux, zonatelles
Près de ces monuments, à leur tour édifièrent
Des remparts colossaux, des barrages énormes
Tapissés par les fleurs, des rubescents polypes
Couverts par les bourgeons, des pâles zoécies
Bâtiments orgueilleux, qui défiaient l'Océan
Qui domptaient les courants, contrariaient les marées
Dans leur étau solide, enserraient des lagons
Bastions, Babels de chair, de calcaire, élevant
Des lamelles pour murs, des palis pour colonnes
Trabécules pour joints, pour blocs synapticules
Pour crépis et enduits, pour chevêtre et longrine
Croûte du périsarc, tubes du cœnosarc
Formidables palais, dédales aquatiques
Dont les dissépiments, les redans, les parois
Dressaient leurs unités, sur les coteaux benthiques.

La Vie... multiple, unique, abondante et mouvante
S'épanouissait, grouillait, se métamorphosait
Dans sa diversité, sa multiplicité
Faste, inépuisable, insondable, intarissable
Principe et Fluide, Énergie, Souffle et Vibration.
Les prêles recouvraient, l'abyssale étendue.
La surface abritait, d'étranges animaux
Filtrant l'eau, broyant les débris, fouillant la boue.
Des Mollusques et Vers, Cœlentérés, Spongiaires
Des Crustacés, Mérostomiens, des Annélides
Qui se diversifiaient, au fil des variations
Dans la mer silurienne, ainsi bientôt naquirent.
Les sangsues, néréis, tordaient leurs métamères.
Les rotateurs ouvraient, leur couronne ciliée.
Des lingules ancraient, leur coque sur le fond.
Les nuées infinies, des pesants trilobites
Redoutables seigneurs, du maritime empire
Traînaient leur carapace, à leur front orientaient
Des yeux pédonculés, tels de longs périscopes.
De lourds mérostomiens, blindés et armurés
Par de profonds sabords, pointaient vers l'ennemi
Leur aiguillon, leur patte, amarre ou bien foène
De ces chars sous-marins, tout-puissants, formidables.
Par la sole accrochée, de grêles crinoïdes
Battaient dans les courants, leurs filamenteux cirres
Qui s'emmêlaient aux bras, des méduses flottant.
Dans un test enfermé, l'épineux échinide
Sur les môles rocheux, déplaçait puis tendait
Son ambulacre souple, et son dur pédicelle.
Pour éviter la mort, des rudistes fragiles
Pour toujours s'abritaient, dans le creux de leurs valves
Refoulant, aspirant, par leur double siphon
L'eau chargée de plancton, manne des mers vivante.
Les grêles actinies, lançaient leurs cnidoblastes.
Projetés brusquement, les filins urticants
Harponnaient les syllis, qui vaguaient sans méfiance.
Des céphalons pompaient, régurgitaient le sable.
Des palpes ravissaient, des antennes guettaient
Des fouets se déroulaient, des ventouses captaient.
Parapodes rampant, appendices ramant
Frappaient l'eau, fouaillaient la vase, agrippaient la pierre.

Mais des êtres subtils, bientôt s'élaborèrent
Des poissons cuirassés, par d'écailleuses plaques.
Dressant des ailerons, leurs corps souples ondoient
Pour happer les débris, par leur bouche cornée.
Lors, des euryptériens, les traquaient de leurs pinces
Qu'ils pouvaient éviter, de leur nage rapide.
Voilà qu'ils sont bientôt, rois des temps dévoniens
Cependant que mouraient, les trilobites lents.

Ainsi le temps passait, inexorablement
Seconde par seconde, année, siècle par siècle
Dans son flux intari, confondant, unissant
Les vaincus, les vainqueurs, le passé, l'avenir.

*

Sur la côte éloignée, du milieu pélagique
Sûrement s'amorçait, la conquête des terres.

Contre les rochers noirs, battus par les embruns
Malgré vent, pluies, marées, patiemment s'agrippaient
De vigoureux lichens, et de vivaces mousses
Qui montaient, progressaient, vers le continent vierge
Des sphaignes en rosette, et bientôt des fougères
Des buissons, des arbustes clairs, des bois épars
Semant leurs troncs chétifs, leurs branchages fluets.
Certains, nus, dépouillés, ployaient leurs fins rameaux
Tels spectres végétaux, comme étranges squelettes
Mais d'autres arboraient, à leur faîte un bouquet.
D'autres aux nues pointant, de rigides stigmaires
Se recouvraient déjà, de minuscules feuilles
Qui s'allongeaient, se ramifiaient, s'élargissaient
Formes dentées, digitées, lobées, laciniées.
Protégeant une graine, un conifère alors
S'accrocha sur le sol, des zones désertiques.
La forêt déploya, sa vigueur prodigieuse
Tapissant monts, plateaux, envahissant les vaux.
Courts lépidodendrons, élancées calamites
Parmi la sigillaire, imposant cryptogame
Tendaient leurs fûts géants, rayés de cannelures.
Des sphérophytes drus, tordaient leurs verticilles.
Des rachis luxuriants, des frondes épanouies
Croisant et recroisant, leurs pinnules charnues
Masquaient la voûte bleue, de verdoyants nuages.
L'on ne distinguait pas, la racine et la tige.
Le stipule en stolon, devenait un drageon.
Rhyzoïdes velus, racines pivotantes
S'étalaient, s'intriquaient, se nouaient en lacis.
Les thalles s'emmêlaient, dans l'épaisse litière.
Des lianes s'agrippaient, aux piliers arborins.
L'on eût cru des boas, de végétales guivres
Des hydres balançant, leurs têtes dans le ciel
Prêtes à ravir, déchirer, mordre, étouffer.

Les végétaux, sans frein, perpétuaient leurs germes.
Dans les tièdes sous-bois, où pourrissaient les feuilles
Les myceliums diffus, développaient leurs hyphes.
Par leur voile fendu, les gluants carpophores
Surgissaient de l'humus, tels d'obscènes phallus
Qui fécondaient l'éther, d'effluves méphitiques.
Les cônes mûrs tombaient, s'entassaient dans les fonds.
Les frondes se couvraient, de taches orangées.
Le saure en explosant, libérait la semence.
Par le vent emportées, par milliards, des spores
Dans les vierges contrées, en giboulées chutaient
Colorant le sol noir, d'une couche ocracée.
Puis la germination, commençait aussitôt.
Dans le sol pénétrait, la forte radicule
Pompant les sucs vitaux, comme une gueule avide.
La tigelle robuste, éventrait ses tuniques.
Les crosses libérées, d'un coup se dépliaient.
Voici glossoptéris, voici neuroptéris
Le trapu lycopode, ou la sélaginelle.

Remontant, descendant, par xylème et phloème
La sève bouillonnait, dans les vaisseaux gainés
Par les cribles étroits, des minces trachéides
Baignant le phelloderme, infiltrant les nervures.
Les flexibles rameaux, rigidifiaient leurs nœuds
Qu'imprégnaient lentement, subérine et lignine.
Sang doré, nutritif, la résine montait
Sous la rugueuse peau, des troncs et des lambourdes
Se liait, se fixait, dans le tissu des limbes
Puis suintant, s'échappant, aux ligules fendues
Se figeait, durcissait, en grains d'ambre pâteuse.
Gibbéréline, auxine, élixir des blastèmes
Différenciaient bourgeons, radicelles et tiges.
Les pigments retenaient, le céleste nectar
Que le soleil ardent, versait en pluie de feu.
Les sylves prospéraient, sans barrière et sans frein
De leur manteau houleux, enveloppant la Terre
Comme un océan vert, de vagues pétrifiées.

C'est alors qu'armurée, de cerques et de rostres
Bardée par des tergums, des labres et glabelles
S'éleva puissamment, une immense légion.

Sur les forêts fondaient, les bataillons d'insectes.

Des blattes par milliards, sillonnaient les herbages
Découpaient, sectionnaient, racines et rhyzomes
Grâce aux pics redentés, des maxilles aiguës.
Les futaies s'emplissaient, d'un bourdonnement grave.
Les nuées de cafards, traversaient l'air humide
Froissant leur diaphane aile, aux élytres cornées.
Dans l'atroce curée, tels des chancres têtus
Leurs têtes perforaient, les frondes vulnérables
Croquaient la tendre chair, des feuilles épanouies
Transperçaient les tissus, de leurs stylets tranchants
Pour sucer goulûment, par un pharynx pointu
Les organiques sucs, des plantes en lambeaux.

Les végétaux meurtris, bientôt se protégèrent
De pièges effrayants, terribles et perfides
Camouflés pour guetter, l'insecte phytophage.
Certains élaboraient, de monstrueux organes
Dégoulinants carniers, de cadavres dissous.
Leur mobile clapet, mâchoire acuminée
Se refermant d'un coup, sur les grêles victimes
Fracassait les poitrails, désagrégeait les muscles.
D'autres se recouvraient, de cuticule épaisse
Qui sans peine ébréchait, les pics des mandibules.
D'énormes araignées, dans les rameaux tissèrent
Des toiles plus serrées, que des grilles en fer.
La rynielle captive, en s'agitant brisait
La chitine indurée, de ses vains appendices.
Ligotée, ficelée, par l'infrangible rets
La proie se fatiguait, en efforts pitoyables.
Soudain fondait sur elle, un monstre épouvantable
Qui la décapitait, par ses deux chélicères.

Mais des œufs dispersés, l'insecte renaissait.
Le délicat leptide, à la taille gracieuse
Plus fin que le cristal, frêle comme un brin d'herbe
Saillissant de la pupe, affrontait la vie rude.
Levées par le zéphyr, tremblant, des éphémères
Dont aurore est naissance, et crépuscule mort
Découvraient l'Existence, abîme de terreur.
Lors elles s'envolaient, se battaient, copulaient
Sur la rive pondaient, l'espoir du renouveau
Saoules de leur vie courte, ainsi qu'un vif éclair.
Puis au fond des étangs, leur berceau, leur tombeau
Chutait leur corps vieilli, raidi, repu... rompu
Larves encor à l'aube, à la brune cadavres.
Certaines par hasard, évitaient ce destin...
Pour terminer broyées, par le masque d'une æschne
Dont elles ne voyaient, que la forme fatale
Dans les ommatidies, qui tapissaient leurs yeux.

Mais un être nouveau, sur la rive déserte
Vient affronter le sol, ingrat et dangereux.
Dilatant ses poumons, par de fines choanes
Puis rampant lentement, sur de piètres nageoires
Hors de l'onde il maintient, son corps lourd et pataud.
Brusquement ébloui, par les rayons solaires
Son œil s'accommodant, contemple avec stupeur
Le dôme azuréen, l'horizon, les montagnes.
L'hôte du continent, vit bientôt se changer
Ses branchies atrophiées, en bronches épanouies.
Sa ptérygie grossière, alors fut adroit membre.

Les Batraciens naissaient, parangons du Futur.

Leurs corps fluets, menus, à la peau lisse et nue
Bondissaient lestement, dans les étangs permiens
Sur la vase imprimant, une empreinte palmée.
Recouvrant les nymphées, aquatiques prairies
Leurs bruyantes cohues, pullulaient et grouillaient
Sautaient dans les jonchaies, ondoyaient dans les mares
Comme des fouets partout, résonnaient sur les berges
Les aigus claquements, de leurs bifides langues
Happant les vermisseaux, dans leur gorge tendue.
Leurs pontes s'agrégeaient, en radeaux transparents
Qui dérivaient sans but, sur les rives des lacs.
Plus hardis, quelques-uns, des berges s'éloignèrent.
Puis afin de survivre, en ces lieux désertiques
L'un d'eux élabora, d'imperméables œufs
D'où sortiraient un jour, les Maîtres de la Terre.

Ainsi le temps passait, inexorablement
Seconde par seconde, année, siècle par siècle
Détruisant, transformant, générant les espèces
Les Taxons, les Tribus, les Ordres et les Genres.

*

L'intense activité, bouillonnait en chaque être
Fabuleux édifice, en moellons organiques
Millions, trillions, milliards, de cellules infimes
Réunies, cimentées, par leurs fins desmosomes
Formant épithéliums, et tissus conjonctifs.

Au sein des ganglions, dans la voie des neurones
Venant des récepteurs, joignant les effecteurs
Les influx par l'axone, à travers les synapses
Migraient pour exciter, les fibreux sarcolemmes.
Chaque hormone augmentait, diminuait les synthèses.
Dans les diffus îlots, formant le pancréas
Le glucagon, l'insuline, humeurs opposées
Dosaient la glycémie, par leur antagonisme.
La tyroxine active, induisait la croissance
Puis la métamorphose, et l'ostéogénèse.
L'hypothalamus, omnipotent, souverain
Gouvernait les fonctions, des glandes endocrines
Freinant, accélérant, les voies métaboliques.
Dans les villosités, des gastriques séreuses
Les cryptes et canaux, déversaient leurs diastases
Chymosine et trypsine, ou lipase, invertase
Qui dégradaient le chyme, en nourricière humeur.
L'air, suivant les trachées, parcourait les bronchioles
Plissait et déplissait, les souples alvéoles
Pour fixer l'oxygène, à l'hème des globines.
Les cavités du cœur, se gonflaient, se vidaient
Par le rythme incessant, des systoles rapides.
Le plasma diffusait, dans les anastomoses
Pour céder aux tissus, par le van des membranes
La chimique énergie, glucose et phosphagène.
Les néphridies filtraient, le sang des glomérules
Puis concentraient l'urée, des tubes collecteurs.
Cependant l'ovocyte, et le spermatocyte
Mûrissaient lentement, dans les voies des gonades.
Par les copulations, qui suivaient les pariades
Les gamètes parfois, s'unissaient, fusionnaient
Fécondation fortuite, élaborant un œuf
Protégé d'un chorion, dans l'utérus profond
Sinon livré lui-même, au destin périlleux.

Le zygote bientôt, formait deux blastomères
Puis se développant, de mitose en mitose
Devenait morula, gastrula, neurula.
Mue par un inducteur, chaque polymérase
Fixait un opéron, générait les codons
Que lentement lisaient, les grains des ribosomes
Constituant sans répit, de longues protéines.
Les feuillets se tendaient, se gonflaient en organes.
Les fossettes s'ouvraient, s'invaginaient en poches.
Les arcs branchiaux soudés, se changeaient en ébauches.
La papille dermique, avec l'odontoblaste
Constituait la phanère, et déposait l'ivoire.
Le fragile embryon, devenait bientôt larve
Pluteus, phyllosome, ou ciliée trochophore
Nymphe puis chrysalide, ou bien pupe, imago.

La vie croissait toujours, multipliait ses formes
Hideuse et monstrueuse, horrible et fabuleuse
Vile, abjecte et sublime, effrayante et superbe.

Il n'était pas de lieu, qui ne fût habité
De moindre nutriment, qui ne fût absorbé.
La terre était percée, de galeries, terriers
L'air et l'eau surchargés, de kystes et de spores.
Dans le sol pullulaient, d'avides nécrophages.
Les cirons attaquaient, les êtres sénescents
Dévoraient le fœtus, comme le moribond.
Les prédateurs chassaient, ruisselants de flots rouges
Tels des apparitions, des spectres maléfiques.
Les dents coupaient, broyaient, les griffes lacéraient.
Les fauves sans répit, se repaissaient des proies
Dans un délire intense, impensable, incroyable.
Des géants s'abattaient, minés par des microbes.
La Mort frappait l'adulte, et le jeune immature.
Séchés par le soleil, ou brisés par le gel
Disparaissaient les œufs, terminant leur carrière.
Les violentes pulsions, gouvernaient toute bête
Qui sans fin s'épuisaient, de souffrance et jouissance.
Pour la survie chacun, mange le corps de l'autre.
Victorieux sans partage, Éros et Thanatos
Régnaient en dispensant, par la même fureur
Génitrice caresse, et criminelle étreinte
Convulsions du coït, et spasmes du trépas.
Le venin s'infiltrait, dans les chairs transpercées.
Le sperme libéré, giclait dans l'utérus.
Le gasp au son lugubre, et le vagissement
Se mêlaient en clameur, cruelle symphonie.
Pour une ultime fois, des bouches et des becs
Vers la face du ciel, amèrement jetaient
L'abominable cri, de l'éternelle peur.
Mais la roue de la Vie, tournait à l'infini
Récoltant sa moisson, d'embryons et cadavres
Dispersant au Futur, la semence des germes
Dans l'incertain sillon, de l'avenir précaire
Gigantesque effort, insensé, désespéré
Qui toujours prolongeait, pour le mystérieux terme
L'interminable fil, du plaisir et des maux.
Les êtres se battaient, s'étranglaient, s'égorgeaient
Comme les guerriers nés, par les magiques dents
Que Jason de sa main, sur le sol dispersa.
L'âpre compétition, gouvernait chaque espèce.
Dieu morne, aveugle et sourd, le Hasard capricieux
Présidait aux Destins, sans raison ni principe
Désignait sans pitié, condamnés comme élus
Que joyeuse et goulue, fauchait Nécessité
Son implacable sœur, insensible, insouciante
Brandissant en sa main, la serpe Sélection.
Chaque arme produisait, la parade efficace
Toxine antitoxine, antigène anticorps.
Les animaux créaient, de redoutables pièges
Des toiles et filets, des appâts et des leurres
Que l'avisée victime, évitait, déjouait
Par un camouflage, un simulacre, un écran
Mimant le roc, le tronc, la brindille ou la feuille
Se murant en des trous, s'enfermant en des valves.
Certains qui refusaient, une existence libre
S'accrochaient sur un hôte, ainsi durant leur vie
Dégénéraient, s'atrophiaient... puis disparaissaient.
Des prédateurs moins sûrs, devenaient le repas
De carnassiers nouveaux, plus rusés, plus féroces.
Chacun perfectionnait, l'attaque et la défense
Les uns plus audacieux, les autres plus discrets.
La rétine appréciait, de mieux en mieux l'espace
Distinguait mieux encor, les teintes chromatiques.
L'oreille enregistrait, les vibrations plus fines.
Les membres devenaient, plus forts, plus endurants
Les os plus résistants, les tendons plus serrés
Les mouvements plus fins, les réflexes plus vifs.

Mystérieux, silencieux, pendant ce temps, les gènes
Suprêmes potentats, des cellules soumises
Programmaient, ségrégaient, les futurs caractères.
Les allèles mêlés, par la caryogamie
Transmettaient, façonnaient, les nouveaux phénotypes.
La méïose précise, en étapes subtiles
Se déroulait au sein, des fécondes gamètes
Prophase, apparition, des ténus filaments.
Voici la métaphase, où les bras se disposent
L'anaphase où l'on voit, migrer les chromatides.
La télophase enfin, clive les deux cellules.
Merveilleux, fascinant, ballet moléculaire
Qui sans faille animait, le gel des hyaloplasmes.
Les cistrons dupliqués, modifiaient leurs séquences
Par translocations, inversions, délétions
Pendant que s'échangeaient, épisome et plasmide
Grâce à la transduction, la recombinaison.

Ainsi de plus en plus, se modifiaient les formes.
D'apodes néréis, acquéraient des moignons
Qui devenaient bientôt, pattes ou bien nageoires.
D'autres bénéficiaient, d'un palpe ou d'une ocelle
Perdaient leurs anneaux, leur telson, leurs paragnathes.
Certains même un beau jour, se découvraient des ailes
Fascinés, éblouis, par ce nouvel organe.
Des ordres s'éteignaient, d'autres apparaissaient
Qui se diversifiaient, en clades et taxons.
La Vie semblait un arbre, aux millions de rameaux
Dans les temps évanouis, prolongeant ses racines
Vers l'inconnu futur, déployant ses bourgeons.
Des phylums s'étendaient, puis se multipliaient
Pendant que des lignées, avortaient, s'atrophiaient
Troncs morts, branches pourries, s'enlisant dans le Temps.

Mais la Terre asséchée, devenait inféconde.
L'eau, source de la vie, ne tombait plus des nues.
Les rus se tarissaient, les cieux devenaient vides.
Sur l'aride coteau, flétrissait la fougère.
Tombant sur le sol dur, succombait la semence.
Les végétaux jaunis, mouraient, dépérissaient.
Toujours s'agrandissaient, les contrées désertiques.
La Nature en péril, aussitôt réagit.
Chaque plante en danger, sclérifie ses tissus.
Des vernis cutineux, couvrent les épidermes.
Les feuilles s'enroulant, deviennent des épines.
C'est alors qu'un bourgeon, fut un nouvel organe.
Sur le bout d'une tige, au milieu des bractées
Parut un bouton clair, enveloppé de lames
Calice délicat, écartant des sépales.
De sa corolle ouverte, ainsi la prime fleur
Qui brusquement frémit, au vent mésozoïque
Dévoila ses couleurs, dégagea son parfum.
Puis des formes variées, lentement s'épanouirent
Cyme bipare, unipare, ombelle, ombellule
Qui piquaient la pâleur, des vertes étendues
Par les tons coruscants, des intenses pétales
Corymbe et pannicule, épis et calicule
Jaunes et violets, rouges et blancs, grenat, mauves.
Des papillons légers, sur eux s'agglutinaient
Pour butiner les sucs, des odorants nectaires.
Leurs pattes s'empêtraient, sur un huileux stigmate
Secouaient l'étamine, et déhisçaient l'anthère
De pollen saupoudrant, leurs ailes veloutées.
Colossaux parasols, d'immenses capitules
Sur les champs projetaient, leurs grands cercles d'ombrage
Providentiel abri, pour les termites las
Poursuivant leur chemin, sous le soleil ardent.
Les périanthes d'un coup, s'étiolaient, se fanaient
Montrant la graine mure, issue de son carpelle.
Dès lors, drupes et baies, se gonflaient, s'emplissaient
De substance mielleuse, amère, acide ou sure
Qu'avidement suçaient, de voraces diptères.
Les écorces craquaient, suintant le jus épais
De leur vermeille chair, turgescente et pulpeuse.
Les rameaux se rompaient, sous le poids de leurs grappes.
Les siliques d'un coup, séparaient leurs tuniques.
Les akènes planaient, comme un duvet neigeux.
Tels hannetons ligneux, les tournantes samares
Dégringolaient des cieux, pour se répandre au sol.
De tous côtés volaient, pyxides et caryopses.
Les pépons crépitaient, comme une giboulée.
Dans l'éther se heurtaient, capsules et cabosses
Qui traversaient les mers, pour de nouvelles terres.
La robuste plantule, éventrait la semence.
Bientôt se détachaient, cotylédons et bulbes.
Le roc se fissurait, quand pointaient les apex.
La fine graminée, de chaumes siliceux
Revêtit la planète, ainsi qu'une fourrure.
Puis l'on vit prospérer, tulipiers, cycadales
Près des ginkgos séchés, des caytonias mourants.
Sur les marais vaseux, la mangrove établit
Ses hauts palétuviers, aux jambes racinaires
Végétales armées, se dressant hors de l'eau.
Dès lors, mouvant magma, l'inextricable jungle
Parvint à recouvrir, la sèche latérite
Sous la mer des palmiers, et des liriodendrons.

Mais tandis qu'à nouveau, ces plantes prospéraient
D'étranges animaux, grandissaient et grouillaient
Pullulaient brusquement, en formes innombrables.
Dans les verts sassafras, pointaient d'immondes têtes
Les pustuleuses queues, roulaient dans les zamites.

Sur le sol, dans les airs, les reptiles régnaient.

Leur corps était garni, d'acicules aigus
D'éperons sagittaux, d'éventails lamellaires
S'éployant sur leur dos, se gonflant à leur croupe.
De longs replis squameux, appendaient à leur ventre.
Leur cou se protégeait, de collerettes vives
De boucliers arqués, d'épines recourbées.
Leur échine et leurs flancs, se caparaçonnaient
D'écailles et plastrons, de plaques et de crêtes.
Leur peau se hérissait, de saillies verruqueuses
De glandes répandant, un musc fielleux, fétide.
Brutalité, difformité, hideur, laideur
Se trouvaient réunies, dans leurs yeux phosphorés.
Leurs cornes paraissaient, pieux, piques ou massues.
Leurs dents pointues semblaient, des poignards, des couteaux
Dont l'éclat fulgurait, sur leurs gencives noires.
D'abominables cris, sortaient de leurs gosiers
Grognements, grondements, sifflements, hurlements.
Leurs sinistres ébats, résonnaient dans les bois.
Leur haleine empestait, végétaux, animaux.
Leur forte exhalaison, repoussait la vermine
Leurs vireux excréments, décomposaient la terre.

Partout se déroulaient, de terrifiantes scènes.
Quelquefois bouillonnait, la surface d'un lac.
Hors de l'onde soudain, l'on croyait voir surgir
De sinueux faisceaux, qui branlaient pesamment
Sans frein satisfaisant, leur insatiable faim
Dans la coupe sans fond, des forêts luxuriantes.
Les grands dinosauriens, s'avançaient vers la rive.
Leurs gigantesques pieds, s'enlisaient dans la vase.
Leur tête se perdait, au sommet des branchages.
Crotales et pythons, grouillaient dans les pierrailles
S'enroulaient sur les troncs, s'agrippaient sur les tiges
Se lovaient, s'emmêlaient, en étreintes gluantes
Déboulaient sur les rocs, en pelotons vibrants
Dégringolaient sur l'herbe, où leurs anneaux visqueux
S'étiraient, s'allongeaient, se balançaient dans l'air
Tels des vrilles crispées, des lianes animées.
Les archéoptéryx, de leurs ailes sans plumes
Tordant leur queue noueuse, ouvrant leur bec denté
Sillonnaient l'atmosphère, épouvantables stryges.
Brusquement ils plongeaient, puis remontaient de l'onde
Ramenant en leur bec, de monstrueux poissons.
Les fauves sans bouger, se tenaient aux aguets
Tels des statues figées, par un fluide subtil.
Puis d'un saut foudroyant, ils s'élançaient alors
Fichaient leurs crocs aigus, dans la proie terrifée
Cependant que des jets, s'élevaient dans l'éther
Salves de la mêlée, sanguinaire, insensée.
La vie toujours croissait, en dépit du carnage.
Les œufs dans les fossés, par milliers s'entassaient.
Mais à peine couvés, les voilà craquelés
Sous le fébrile effort, d'un être pitoyable.
C'est alors que paraît, dans l'amas des brisures
L'appendice griffu, le crâne pustuleux
D'un nouveau-né débile, aux membres disgracieux.
Puis maladroitement, de la coque il s'extrait.
Sans perdre un seul moment, il dégage son corps
Broie la ponte meurtrie, qui jamais n'éclora
Sachant déjà qu'il doit, tuer ses propres frères
Pour n'être un jour prochain, dévoré par eux-mêmes.

A l'orée d'un bosquet, lors que le soleil monte
Profitant des rayons, sous les palmes légères
Là, Platéosaurus, broute les cornouillers.
Ses deux lèvres cornées, saisissent les bourgeons
Que lentement il broie, de ses dents palatines.
Soudain par la feuillée, s'allument deux yeux noirs.
Malheur à l'herbivore - Comme un ressort tendu
Gryponix rugissant, de son fourré bondit.
La proie se cabre alors. Mais c'en est fait - Trop tard.
L'inévitable dent, se fiche en son échine.
L'immense cou tranché, se tord dans la poussière.
La gueule écumant siffle, et mord une racine.
Le corps privé de tête, ainsi qu'un automate
Simule quelques pas, de plein fouet heurte un fût
Se renverse d'un bloc, jetant partout ses membres.
Carnage abominable, aussitôt le grand fauve
Détache un lambeau rouge, et goulûment l'avale.
Cependant près de là, bardé par son armure
Tricératops béat, regarde la tuerie.
Mais d'un pleuromeïa, surgit la tête horrible
D'un grand Allosaurus, alerté par le bruit.
D'un regard circonspect, les deux monstres se toisent.
Joute de titans, de géants, le duel s'engage.
Malheur au moins rapide, au moins fort, au moins vif
Qui tombera vaincu, dans un flot d'âcre sang.
L'un d'eux soudain se rue, sur l'autre qui l'esquive.
Ce dernier aussitôt, le pénètre à la nuque.
Mais soudain le sol tremble, un nuage au loin monte.
Les prédateurs s'enfuient, en laissant le cadavre
Car voici là-devant, les pesants brontosaures.
Leurs corps noueux, massus, disloquent les houppiers.
L'on croirait s'élevant, sur la déserte plaine
Des bâtisses portées, par des colonnes torses.
Les frissons parcouraient, leurs gigantesques flancs
Séismes ébranlant, ces montagnes de chair.
Dans leur poudreux sillage, apparaît une voie
Jonchée par un tapis, de branches et de feuilles.
Tout disparaît enfin, dans le couchant obscur.
Dans l'ombre un charognard, s'avance prudemment.
Surveillant le bosquet, de son œil soupçonneux
Le voici qui s'approche, et saisit la dépouille.

Ainsi passe la vie, des plaines jurassiques.

Et la Terre infestée, paraissait un Erèbe
Chaque fleuve un Cocyte, enlaçant les marais
Lernes où pullulaient, des Gyès, des Briarès.
Les milliers de serpents, semblaient des Ægéons
Gigantomachie noire, entachant la Nature
Sombre pandémonium, de monstruosités.
L'Évolution tendait, vers la difformité.
La hideur, la fureur, le meurtre et le carnage
Sur la face du jour, s'étalaient sans remords
Comme si la Matière, en sa folie sans borne
Prétendait surpasser, le sommet de l'horreur.
Mais leurs têtes repues, qui triomphaient déjà
Devaient bientôt subir, la Mort inéluctable.

*

Dans le ciel azuré, malgré l'astre du jour
Lentement s'agrandit, une traînée flambante.
C'est un aérolithe, énorme bloc rocheux
Q'une fronde invisible, envoie contre la Terre.
Le choc brutal meurtrit, la croûte fragmentée
Pulvérisant la Vie, détruisant les espèces.
Les débris lumineux, jaillissent violemment.

Pour la seconde fois, l'Apocalypse éclate
Sur la Terre apaisée, depuis des millénaires.
L'atmosphère échauffée, par la pénétration
De part en part se troue, se distend, se déchire.
Les Géants qui régnaient, dans les sylves humides
Brusquement foudroyés, s'effondrent en poussière.
Leur chair décomposée, par lambeaux se détache.
Leurs os désagrégés, se répandent en cendre
Parmi les arbres noirs, devenus anthracite
Qui lancent en sifflant, des nues fuligineuses.
Frappés d'un coup, certains, en fumée s'évaporent.
Certains dressent encor, leurs membres calcinés.
D'autres dissimulés, dans leurs galeries sombres
Tournant leurs yeux peureux, vers le trou lumineux
Demeuraient aveuglés, avant même de voir
Tandis que l'air, soudain, grillait leurs poumons secs.
Les couches de vapeur, s'ébranlent en cyclones
Formant d'épais brouillards, qui s'élèvent dans l'air.
Contre ce mur épais, impénétrable, opaque
Les traits vifs du soleil, se brisent impuissants.

Ainsi le temps passait, inexorablement
Seconde par seconde, années, siècles par siècles
Formant, pansant les maux, offrant comme pâture
Les corps au prédateur, et la Mort à la Vie.

*

Sur un morne décor, se lève le rideau.
Tout sur Terre a changé - Plus de bois, la toundra
Plus de chaud, mais le froid, glace au lieu d'eau liquide.
Le dur pergélisol, a remplacé l'humus.
Le rigoureux hiver, succède au tiède été.
L'infertile banquise, au lieu des prés s'étend.
Fleuves et rus, torrents, ont arrêté leur onde.
Les mornes inlandsis, avancent leurs fronts blancs.
Des cieux gris embrumés, s'abattent sans répit
Flocons engourdissant, plus que gouttes fécondes.

Tout semble avoir péri - Plus rien ne paraît vivre.
Le continent est vide, aride et silencieux.
Partout, de place en place, un fémur, un tibia
De colossaux débris, jonchent le sol désert.
Des monstres il ne reste, en ces funèbres lieux
Que des squelettes blancs, dont la vague se joue
Recouverts pour toujours, par les strates des âges.
Pas un mouvement, pas un bruit, pas une haleine.
De temps en temps l'on voit... des animaux timides
Furtivement errer, menus, chétifs, craintifs.
Les voilà moins peureux, qui bientôt s'aventurent.
Le poil sur la peau souple, a remplacé l'écaille.
Les farouches regards, sont devenus inquiets.
Des cris ont remplacé, les stridents sifflements.
Des trilles mélodieux, s'élèvent des bosquets
Dans lesquels résonnaient, les grondements sauvages.
La femelle aux petits, qui de son flanc naquirent
Tend sa lourde mamelle, au nourricier nectar
Les protège du froid, puis leur apprend la chasse.
Dans les fissurations, des rochers, non loin d'eux
Se cachent humiliés, d'infimes créatures
De leurs membres patauds, se dandinant, risibles
Frêles fils des vainqueurs, autrefois terrifiants.
Dans l'immobilité, de leur pupille en fente
Se lisait le regret, d'un rêve inassouvi. (*)

Continûment, sans fin, les générations passent
L'anagénèse active, et la catagénèse
Créant et détruisant, les espèces nouvelles
Multiples diasporas, de lignées divergentes.
Certaines acquérant, des crocs, des carnassières
Bientôt sont des canins, viverridés, félins
D'autres épaississant, leurs griffes effilées
Deviennent des ovins, des bovins, des caprins.
Des êtres se mouvant, par souple brachiation
Virent leurs mains s'agrandir, s'allonger leurs phalanges.
Voilà qu'ils sont tarsiens, gibbons ou pongidés.
L'on en trouvait certains, dont la taille augmentait
Qui se nourrissaient d'herbe, ou de fruits, ou de feuilles.
Lors, se diversifiant, leur bunodonte dent
Lentement devenait, lophodonte, hypsodonte
Soudait en un pavé, ses primitifs cuspides.
Parfois ils consommaient, graines ou bien racines
Que rongeaient patiemment, leur incisive courbe.
D'autres encor se muent, en insolite forme.
Voici Mœritherium, qui décuple son poids.
Sa lèvre se prolonge, en musculeuse trompe.
Ses dents s'hypertrophient, en robustes défenses.
Maintenant le voici, mastodonte et mammouth
Pendant que d'autres voient, leur queue, leur nez, pousser
Pour devenir enfin, pangolin, tamanoir.

Ainsi la vie croissait, implacable, insensible
Confrontant sans pitié, les nouveaux organismes.
L'affamé créodonte, au fond des taïgas
Poursuivait sans répit, les troupeaux d'hipparions.
Là, Mégacéros fuit, devant Machairodus
Qui le traque en pointant, ses canines aiguës.
Mais le singe Adapis, agrippe un rameau proche
Car dans le noir sous-bois, férocement flamboient
Les deux yeux rougeoyants, de la hyène vorace.

Le primitif instinct, gouvernait chaque bête.
Pourtant l'intelligence, en elles balbutiait.
Le courage et la peur, l'angoisse et la frayeur
S'emparaient des cerveaux, où mûrissait une âme.
Le tremblant éléphant, quittait sa harde chère
Comme s'il entendait, un signe mystérieux
Puis rejoignait un lieu, recouvert d'ossements.
Pour ne plus se lever, il se couchait sans bruit
Ses compagnons en vain, cherchaient le frère aimé
Qui vécut avec eux, leurs peines et leurs joies.
Lors, de vagues sanglots, secouaient leur poitrail.
De grands lions regagnaient, l'antre de leur naissance.
Moribonds, ils voyaient, au fond de leur mémoire
Le souvenir lointain, de leur ancienne mère.
Des aigles qui sentaient, confusément en eux
Face à l'immensité, l'infinie solitude
Sur les monts désolés, jetaient leur cri lugubre.

Les bêtes n'enviaient pas, et ne méprisaient pas.
Le tigre sans passion, tuait le gnou timide
Qui n'avait de rancune, envers le prédateur
Dont le croc meurtrier, lui ravissait le souffle.
Des louves sacrifiaient, leur vie pour leurs petits
Souffraient de faim, de soif, pour qu'ils soient rassasiés.
Tous vivaient dignement, sous les feux du soleil.
Rivalité, combat, n'attisaient pas la haine.
Jamais aucun vainqueur, n'abaissait le vaincu.
L'impitoyable duel, n'était pas déloyal.
Mais dans cet Élysée, dénué de bassesse
Le singe et le serpent, abjectes créatures
Seuls, d'une ombre tachaient, l'innocente Nature.

Parmi les animaux, qui noblement luttaient
Parut un simien laid, ricaneur, impudent.
L'astre ne voulait-il, après la mort des monstres
Pour une ultime fois, imaginer encor
L'inconcevable horreur, qui les surpassât toutes?
Déjà cupide, avide, il convoitait le Monde.
L'orgueil mesquin, pervers, habitait sa vile âme.
Son visage arrogant, son regard insolent
Semblaient dire alentour, contemplant sur la Terre
L'éternelle douleur, des êtres vulnérables
«Je serai pire encor, je ferai pire encor»

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007

L'HOMME


Sombre histoire - sordide, épouvantable... dérisoire
Sans beauté, sans joie, sans majesté, sans noblesse
Dont le héros féroce, est un vague simien
Grotesque, énigmatique, ondoyant, ridicule.

Dans la forêt miocène, au bord d'une clairière
Les arbustes s'écartent... le voici brusquement.
Ses jambes avachies, poilues, tortues et courtes
Soutiennent son poitrail, colossal, musculeux.
Ses bras démesurés, tombent à ses genoux.
De son ventre pendille, un morceau de chair flasque.
Par touffes clairsemées, sa maigre chevelure
Dévoile un crâne étroit, que les croûtes recouvrent.
Son occiput gibbeux, est flanqué d'une crête.
Vers sa tempe se dresse, un pavillon sans lobe.
Son front bas se termine, en saillies orbitaires
Protégeant des yeux durs, petits, méchants, fuyants.
Son prognathe museau, projette vers l'avant
Sa bouche avide et large, aux lèvres boursouflues
Comme s'il désirait, tout manger, tout broyer.
Sa narine épatée, se retourne et s'évase.
Le rictus imbécile, entr'ouvrant sa mâchoire
Montre ses canins crocs, ses bovines molaires.
De petits crissements, sortent de son gosier
Langage primitif, n'exprimant nulle idée
Hors la faim, le désir, la haine et la colère.
Bien qu'il soit jeune encor, on le croirait vieillard
Tant ses plis sont gravés, dans sa terreuse peau
Semblable au cuir séché, d'un rugueux pachyderme.
L'on ne pourrait savoir, son genre ou son espèce.
Mais sait-on s'il est homme, ou s'il est animal?
N'a-t-il pour nez, pour mâchoire, un mufle, une gueule?
C'est l'Australopithèque, intermédiaire étape
Charnelle mutation, menant de l'un à l'autre.
Si le singe et la guivre, un jour pouvaient s'unir
Du monstrueux hymen, il serait le témoin
Car de l'un il tient vice, et de l'autre hideur.
Son esprit est rampant, sa langue est venimeuse.

Toute la horde arrive, en groupes dispersés.
Les mâles en leurs mains, serrant de lourds galets
Débusquent le gibier, tapi dans les broussailles.
Les femmes sur les haies, cueillent des baies charnues
Fruits blets ou bien pulpeux, sucrés ou vénéneux
Pour les offrir ensuite, à leurs niais compagnons.
Les nourrissons peureux, s'agrippent à leur mère
Fardeaux vivants de chair, perpétuant la race.
Les enfants égaillés, près d'elles caracolent.

Puis disparaît la troupe - Les herbes se referment.
Quel sera leur destin? Vont-ils un jour prochain
Succomber sous les coups, d'une tribu rivale
Mourir de soif, de faim, dans la savane sèche?
Ne vont-ils si par chance, au malheur ils survivent
Pour enfanter demain, l'Humanité future
Sans répit supporter, de terribles tourments?

Sur le sol africain, depuis des millénaires
Des êtres erraient, velus, courbés, misérables
Se dressant par moment, sur de fragiles jambes
Cependant que leur bras, saisit l'os ou la branche.
Mais un jour en son poing, l'un d'eux serre un galet
Qu'il jette lâchement, à son frère étonné.
Dès lors fut créée l'arme, et fut commis le crime
Transformant la Nature, en immense charnier.

Les tribus d'hominiens, passaient dans les ténèbres.
Violents, hagards, la haine au cœur, le Mal dans l'œil
Sans pays, sans patrie, sans foyer, sans demeure.
Les peuples régressaient, ou croissaient, pullulaient
Se découvraient amis, devenaient ennemis
Se combattaient, se massacraient, se détruisaient
Parfois se métissaient, en de nouvelles races.
Les cris aigus sortaient, des gorges transpercées.
L'on buvait le sang chaud, dans les crânes brisés.
Malheur au faible, au vieillard, malheur à l'enfant.
La Femme n'était pas, seule était la femelle
Dont le ventre enfermait, l'Avenir inconnu.
Les forts qui dominaient, capturaient le gibier
Que de plus malicieux, pouvaient s'approprier
Les uns cruels, brutaux, les autres cauteleux
Confrontant leurs défauts... se pardonnaient sans peine.
Dès lors ils apprenaient, roueries et perversions
Que la vie des tribus, fermente et développe
S'initiaient aux orgies, s'adonnaient aux débauches
Corruption, dérision, lubricité, sadisme.

C'est un soir de printemps. Là, dans un campement
Les chasseurs las, fourbus, se repaissent de chair.
Loin d'eux, formant un clan, des combattants pubères
Jettent d'envieux regards, sur les filles nubiles.
Deux jeunes prétendants, maintenant se confrontent.
L'un prend une massue, l'autre lance un galet.
D'un choc le projectile, enfonce la poitrine
Brusquement suspendant, le souffle du guerrier
Cependant que le bois, rebondit sur le crâne.
Puis l'hésitation fige, un instant les guerriers
Mais la haine soudain, ranime leur courage.
L'un hardiment saisit, le cou de son rival.
Ce dernier pantelant, s'écroule à ses genoux.
Du plus vil, arrogant, n'est-ce pas la victoire?
L'haïssable fierté, relève son front bas.
Déjà son viril membre, avec hideur se dresse.
Le mâle empoigne alors, une vierge effrayée
La jette sur le sol, et se vautre sur elle.
Bavant, suant, râlant, comme une immonde bête
De son pénis il fouaille, au fond de la chair vive
Pendant qu'elle se tord, se crispe et se relâche
Qu'elle hurle et gémit, de souffrance et plaisir.
Leurs fessiers nus, poilus, se joignent et s'écartent
Dans un rythme effréné, saccadé, frénétique.
Puis l'œil vide et blafard, maintenant il repousse
L'inutile témoin, de son désir abject
Retourne à ses combats, duels, querelles et guerres.

Mais passent les saisons... quand un matin d'hiver
La tribu se retire, au fond d'une caverne
Première habitation, naturelle demeure
Qu'a formée pour ses fils, la généreuse Terre.
Les voici tous inquiets, attentifs, silencieux
Retenant leur haleine, écarquillant les yeux.
Que va-t-il se produire? - Quel rite prodigieux
Pourrait ainsi briser, le cours uni du temps?
Dans un rai lumineux, tombant d'une fissure
L'on voit une femelle, écartelée, hagarde.
Va-t-on la torturer, l'égorger? Pourtant non
Car pas un homme ici, n'oserait l'approcher.
La souffrance l'étreint, des spasmes la secouent.
Tour à tour elle crie, pleure et supplie, gémit
Pour appeler en vain, sa mère et ses compagnes.

Son tourment commença, lorsqu'à peine pubère
D'un jeune mâle en rut, elle subit l'attaque.
L'acte laid, monstrueux, passait en sa mémoire
La pression du corps lourd, de la bouche visqueuse.
Puis elle avait senti, qu'une chair la perçait
L'entachait, la souillait, jusqu'au fond de son être.
Dès lors au mois suivant, comme l'aube approchait
Des vomissements clairs, soudain la réveillèrent
Puis d'atroces douleurs, tiraient son estomac.
Des crampes tout le jour, l'avaient paralysée.
De subites lancées, la brûlaient dans les hanches.
Des tremblements violents, secouaient sa poitrine.
Ses mamelons enflés, brunissaient lentement.
Son ventre se couvrait, de sombres vergetures.
Ne sachant quel désordre, avait troublé son corps
Suprême cauchemar, elle avait ressenti
Son flanc qui remuait, d'une inconnue présence
Diabolique dragon, parasitant sa chair.
Puis elle s'effondra, sur le roc un matin.
Ses jambes reluisaient, d'une humeur inconnue.
Dans la grotte voisine, alors on la porta.

Les contractions depuis, l'étreignaient sans répit.
Ses membres en tous sens, violemment s'agitaient
Comme pour éloigner, repousser de son corps
Les féroces démons, suscitant la souffrance.
Les hurlements violents, qui fusaient de sa bouche
Pour ces divinités, paraissaient des injures.
Les spasmes augmentaient, les cris s'intensifiaient.
Brutale et saccadée, sa respiration rauque
S'arrêtait par instant, puis se précipitait.
La terrible douleur, intense, intolérable
Dans sa chair enfonçait, des aiguilles tranchantes
Dans son humeur versait, un poison virulent
Qui partout diffusait, dans ses muscles raidis
Qui soulevait ses reins, contractait sa poitrine
Tétanisait la face, et distendait la vulve.
Puis on vit s'entrouvrir, son pubis fissuré.
Dans la pilosité, lentement apparut
La rondeur compressée, d'un minuscule crâne.
Les râles diminuant, subitement devinrent
De courts gémissements, alternés de silence.

Toujours l'on entendait, le souffle de la bise
Rythme éternel du temps, qui passe, inéluctable
Ridant les monts rocheux, comme un front de vieillard
Sans répit emportant, dans son noir tourbillon
L'Homme et le ver, le torrent, le massif, l'étoile.

Et tous avec effroi, contemplaient, fascinés
Le mystère éternel, de la procréation.
Pourtant l'un d'eux songeur, fixant la parturiente
Scrutait honteusement, la sombre fleur du sexe.
Puis il baissa les yeux, pensant à l'acte ignoble
Qu'il osa perpétrer, sous l'instinct génésique.
Saisi par la vergogne, il ne pouvait comprendre
Comment cette abjection, put créer un humain.

Par un suprême effort, de la mère exténuée
Le fœtus écarta, la filière utérine
Puis du vagin béant, soudain se dégagea.
Ses poumons collabés, d'un coup s'emplissent d'air.

Et sa bouche libère, un long cri douloureux.

L'affre de la naissance, enlaidit son visage.
Surgissant du Néant, il découvre le Monde.
La diffuse clarté, qui pénètre en son œil
Sur la rétine vierge, inscrit sa vive image
Silhouettes inconnues, vagues et monstrueuses
Traumatisant déjà, son fragile cerveau.
Puis il ouvre ses mains, imprégnées de vernix
Comme s'il embrassait, la vie qui s'offre à lui.
Ses jambes simulant, un premier pas timide
Commencent leur chemin, de souffrance et malheur.
Son profil est celui, des races mongoliques.
Sa peau n'a pas le teint, des aïeux basanés
Pourtant le noir stigmate, à son cou transparaît
De sa prime origine, indélébile marque.
Le passé, le futur, sont gravés dans sa chair
Ce miroir du génome, écrivant par son code
La destinée de l'Homme, issu de l'animal.

Aussitôt le sorcier, prenant le nouveau-né
D'une pierre acérée, sectionne le cordon.
Le cercle de famille, à grands cris vocifère.
L'on ne devinerait, ce que tisse l'instinct
Dans les nœuds intriqués, de leur grossier esprit
Dévidant l'écheveau, des pensées, des idées
Ce que mêlent pulsions, raisonnement, logique
Par l'incertain réseau, de leurs fibres nerveuses.

Pendant ce temps dans l'ombre, au fond de la caverne
Malgré l'événement, un vieillard se tient coi.
C'est l'ancêtre chenu, celui qui vit jadis
Les premiers fondateurs, des époques lointaines.
Son tragique regard, paraît impressionné
Par le dur souvenir, d'horreurs et de terreurs.
Seul un sourire amer, déride son front pâle
Car il sait que bientôt, sur l'aride chemin
Son genou se pliera, sans plus se relever
Son œil se fermera, sans jamais plus s'ouvrir.
Puis la troupe attristée, priant les démons noirs
Couvrira de galets, son corps inerte et froid.

Ainsi naissaient, mouraient, les premiers hominiens
Croissant et prospérant, vers l'avenir sans but.

Et le temps passait, inexorablement
Seconde par seconde, année, siècle par siècle
Pour le futur léguant, par les générations
La haine et le désir, la passion, la pensée.

Un jour lors que marchait, une tribu sauvage
Dans un bosquet touffu, l'incendie se déclare.
N'osant le regarder, tous par le même élan
Fuient ces tragiques lieux, où le démon sévit.
Tous curieux, apeurés, tentent d'épier la bête
Dont les gueules flambant, dans les crépitements
Broient les coriaces troncs, sucent les rameaux tendres.
Pourtant l'un d'eux malgré, le danger, la frayeur
S'avance lentement, vers le terrible monstre.
N'est-il hypnotisé, par un magique appel
Magnétique influence, aveuglant son esprit?
Voilà qu'il est cerné, par le Génie mouvant.
Maintenant il se fige, et demeure immobile.
Va-t-il s'arrêter là, poursuivre sa folie?
Paniqués, étonnés, criant, gesticulant
Ses frères vainement, tentent de l'appeler
Mais rien qui soit humain, ne l'atteint désormais.
L'on attend que l'Esprit, excédé par l'affront
Décoche sur l'impie, ses flèches rougeoyantes.
C'est alors que l'on vit, son bras confiant se tendre
Puis, horreur, s'emparer, d'une bûche embrasée.
La dévorante flamme, obéit à sa poigne.
La fulgurante ardeur, est alors chaleur douce.
La voilà devenue, son esclave docile.
Brandissant le trophée, qu'au monstre il a ravi
Comme un géant démiurge, impassible, insensible
Dans la horde surprise, il revient aussitôt.
L'on regarde effrayé, l'impie blasphémateur
Qui parvint à mater, le démon redoutable.
Tous fuient devant ses pas, tous le huent, le conspuent
Les uns terrorisés, d'autres haineux, envieux.
Lors il est saisi, bientôt jugé, condamné.
Le voici ligoté, sur un mont désertique.
Les vautours de leur bec, lui dépècent le foie.
Mais l'esprit des bourreaux, voulant oublier l'acte
Que nul assurément, ne recommencerait
Gardait le souvenir, du Feu soumis à l'Homme.

Puis là-dessus passa, l'ouragan de l'Histoire
Soufflant meurtres et viols, massacres et carnages
Dans son giron fatal, entraînant sans répit
Les hordes et tribus, les peuples et les races.

*

Plus rien du temps passé, ne semble subsister.

Au flanc d'une éminence, un homme se promène
Vêtu de son complet, au col amidonné
Le haut front dégarni, l'air docte et pondéré.
De sa canne vernie, que surmonte un pommeau
Le voilà perforant, le sédiment friable.
Que peut-il bien chercher, aussi loin de la ville
Dans ce paisible val, du Naender oublié?
Brusquement le voici, qui se fige, intrigué.
Son regard entrevoit, un informe débris.
Sa main saisit l'objet... l'approche de ses verres.
C'est un crâne brisé, dont on ne pourrait dire
S'il peut être celui, d'un humain, d'un simien.

Et le savant comprend, l'ignoble vérité.

Il reste abasourdi, saisi par le vertige.
Dans son esprit choqué, les pensées tourbillonnent.
Lors il se dit en lui «Mon Dieu, cela fut-il?
Mais comment l'accepter? Cependant cela fut»
Rêveur il imagine, au-delà de l'Histoire
Contemplant ce témoin, du passé mystérieux
Ce que jadis était, la vie de ce primate
Car un jour lointain fut, où cette mandibule
Portait la vive chair, de lèvres palpitantes.
L'œil un jour scintilla, dans cette orbite vide.
Contre ce bourrelet, s'ouvrit une paupière.
Comment l'imaginer? Cependant cela fut
Cela fut, cela fut, indubitablement
Cela fut, cela fut, irrémédiablement.

Lors il se remémore, Haeckel, Darwin, Lamarck.
Son esprit effaré, sonde le temps sans borne
Ce fantasque artisan, prodigue autant qu'avare
Tel un savant démiurge, organisant le Monde
Sans répit tâtonnant, progressant, régressant
Triant et remaniant, les Ordres et les Genres.
Puis il vit croître l'œuf, d'étapes en étapes
L'ontogénie, témoin, de la phyllogénie.
Le zygote initial, devient amibe, éponge
Lentement se transforme, en hydre, en ver, cordé
Nage comme un poisson, dans la poche amniotique
Vestige originel, de la Mer primitive
Patiemment édifie, puis soudainement perd
Son caudal appendice, et les derniers somites
Remanie ses vaisseaux, mue ses fentes branchiales
Parcours miraculeux, raccourci prodigieux
De son évolution, durant des millénaires.
De leurs affinités, les animaux sans nombre
Du plus rudimentaire, au plus organisé
De leurs os, de leur forme, anatomique langue
Muets, mais entêtés, l'apostrophaient en chœur
«Nous sommes tes cousins, oui, nous sommes tes frères»
«Mais peut-on concevoir, que remontant les âges
Par les générations, toujours de père en père
L'on puisse revenir, au microbe, au ciron?
Peut-il être admissible... que nous fit la Matière
Que l'Âme et que l'Esprit, viennent de cette Nuit?
Quoi, Virgile et Vinci, Gœthe et Newton, Descartes
Fils de cette poussière, émergée de la fange?»

En ce fertile siècle, où balbutiait la Science
Les nouvelles idées, qui lentement naissaient
N'avaient pas entamé, les dogmes reconnus.
Les fossiles gênants, pour l'Église irritée
Ne sont assurément, qu'un jeu de la nature.
L'incrédule Voltaire, en haussant les épaules
Se masque le regard, devant ces coquillages
Qu'ont sans doute laissés, d'étourdis pèlerins.
Mais nul devant la preuve, à partir de ce jour
N'osera plus nier, l'absolue vérité.
Lors, Dieu, les deux Testaments, ces mensonges pieux
Sur l'autel Ignorance, inventés par le prêtre
Seront pulvérisés, tels contes enfantins.
Désuètes la Genèse, et les cosmogonies
La Généalogie, l'universel Déluge
Réduit tout simplement, aux crues du fleuve Euphrate.
Caduques les Écrits, ce plat roman, la Bible.
Démythifiés Enfer, Paradis, Purgatoire.
Déchus les saints, messies, prophètes et Apôtres
Cet illuminé, Jésus, Jean, ce fanatique
Brisés, pulvérisés, l'orgueil, la vanité
Par l'infini pouvoir, des sciences triomphantes.

Pendant que le savant, méditait sombrement
Sonna le carillon, d'un village prochain.
Là, ne sachant encor, la triste découverte
Les fidèles confiants, se rendaient à l'office.
L'homme ahuri, songeur, pensait au bon pasteur
Dans la mystique nef, dispensant la prière
Ce cri fervent jeté, vainement dans le vide
Certitude trompeuse, illusion pitoyable
Devant la vérité, douloureuse et tragique.
Lors il dit à voix basse, étranglé de sanglots
«Mon Dieu, ce n'est pas vrai, dites-moi, dites-moi
Que vous avez créé, le premier homme un jour.
Dites-moi , dites-moi, que vous êtes resté
Notre Père adoré. Pitié, ne laissez pas
Vos misérables fils, dans la dériliction»

Mais le visage osseux, dans sa tremblante main
Par ses terreuses dents, paraissait lui répondre
«Tu comprends bien pourtant, que je suis ton ancêtre»

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007

L'ÉVEIL

LE SACRIFICE

Sur la steppe battue, par la bise glaciale
Brille un pâle foyer, perçant l'épaisse brume.
Puis on distingue autour, des squelettes difformes
Vertèbres et fémurs, tibias et mandibules
Crânes d'aurochs brisés... près des crânes humains
Carcasses congelées, d'où pendent les entrailles
De-ci de-là parmi, les tentes de peaux sèches
Fantastique vision, de vaste nécropole
Qui se perpétuait, s'agrandissait toujours
Témoin d'un holocauste, inconcevable, immense
Charnier affreux, hideux, où tels des vautours vaguent
Des êtres violents, grossiers, hagards, inquiétants
Les primordiaux sapiens, au monde s'imposaient.

L'animal primitif, des temps solutréens
Transparaissait chez l'Homme, à ses traits unissant
La silhouette simiesque, héritée du Passé.

Quelques chasseurs courbés, s'occupent de leurs armes
Nodules de silex, à leurs pieds scintillant
Denticulés, foliacés, lamelles et pointes
Dont les côtés aigus, jetaient des éclairs vifs
Tels d'énormes diamants, épars dans l'herbe rase.
De leurs hachereaux plats, ils débitaient des blocs
Puis attachaient les dards, aux hampes des sagaies
Par des chaumes tressés, qu'apportaient les enfants.
Les femmes près des feux, demeuraient accroupies
Rapiéçant les peaux, les apprêtant, les cousant
D'une esquille en ivoire, et d'un perçoir en os.
Par les allaitements, sans répit déformés
Leurs seins flasques et lourds, pendaient comme des outres
Jusqu'aux bourrelets gras, de leur ventre adipeux
Qui supportait le poids, d'incessantes grossesses.
Défenses de mammouths, et de rhinocéros
Gisaient enchevêtrées, comme de gros vers blancs.
Pêle-mêle en avant, les andouillers des rennes
Paraissaient des halliers, aux ramages tortus.
Par-dessus dispersées, de larges omoplates
Quelquefois les couvraient, de monstrueuses feuilles.
L'on n'entendait nul bruit, pas même une clameur.
Les enfants sans comprendre, avaient cessé leurs jeux.
Tous demeuraient soucieux, car les chasseurs tardaient.

On les guettait déjà, depuis deux jours en vain.
L'on scrutait le foyer, pour tenter de savoir
Par les signes secrets, des langues rougeoyantes
L'énigmatique sort, qu'ils subissaient au loin.
Certains les voyaient morts, dans une fondrière
Sinon capturés vifs, par des anthropophages.
D'autres les croyaient pris, dans les rets de la brume.
Le soir on avait ouï, des râles étouffés.
Les mains s'étaient crispées, sur les faces livides.
Puis le silence morne, et toujours la bourrasque
Parcourant sans répit, l'étendue monotone.
De longs rugissements, avaient soudain vibré.
Les visages hagards, avaient encor blêmi.
L'aube enfin les surprit, inquiets, transis, perplexes.

Un guetteur brusquement, lança vers eux un cri.
Soudain comme frappées, les femmes se levèrent.
La face convulsée, toutes en chœur gémirent.
Grimaçant, trépignant, elles battaient leurs cuisses
Brisaient à coups de poings, leurs broches d'osselets.
Décharnés, effarés, les hommes s'avançaient.
Mais à peine le tiers, avait pu revenir.
Quelques-uns cramponnaient, leurs silex inutiles.
D'autres encor traînaient, leurs javelots brisés.
Dans leurs yeux n'était plus, ni tristesse ni joie.
Sans prononcer un mot, d'un bloc ils s'effondrèrent.

L'épreuve de la nuit, qu'ils avaient endurée
Hantaient leur somme anxieux, les réveillaient soudain
Le combat, la forêt, puis le tigre des neiges.
Lors qu'ils traquaient l'auroch, au bord de leur domaine
Des guerriers tatoués, les avaient poursuivis
Chasseurs cruels, rusés, brutaux, impitoyables.
Mangeurs de chair humaine, ils buvaient le sang cru
Soulevant pour trinquer, les crânes renversés.
Dans une grotte obscure, ils parquaient leurs femelles
Qui jamais ne voyaient, le vif éclat du jour.
Leurs seins tendus gavaient, les bourgeons que leur ventre
De période en période, enfantait dans les cris
Germes perpétuant, leur esclavage atroce.
Les hommes attachaient, leurs mâles rejetons.
Seuls pouvaient s'échapper, les meurtriers du père
Qui sangleraient bientôt, leur futur assassin.

L'incertaine mêlée, durait depuis l'aurore.
Les javelots fusaient, les dards aigus sifflaient
Transperçant les poitrails, les gorges et les fronts.
Mais les chasseurs pliaient, sous la ruée farouche.
Dès lors ils avaient fui, dans la taïga sombre
Laissant leur chef blessé, d'un silex dans les côtes
Puis avaient divagué, dans ce dédale étrange.
La panique terreur, les avaient tenaillés
Nœud puissant et solide, étreignant les gosiers
Comme un traître serpent, qui serrait leur cou frêle.
De ses longs crocs aigus, l'Épouvante féroce
Dans leur ventre enfermée, les mordait aux entrailles.
Pétrifiés, ils pensaient, aux foyers près des tentes
Mais en eux revenait, la vision de leurs frères
Blessés, déchiquetés, dans l'atroce bataille.
Leurs têtes maintenant, devaient gésir, brisées
Tandis que résonnaient, moqueries, quolibets.
Frissonnant, ils sentaient, qu'ils étaient vulnérables
Désarmés, démunis, parmi les éléments.
Quelques-uns parlaient haut, ou s'efforçaient de rire
Mais leurs bruyantes voix, prenaient subitement
D'aiguës intonations, comme un babil d'enfant.
Ceux qui ne craignaient pas, le mammouth et l'auroch
Tremblaient d'être au milieu, des ténèbres sans fond
Car même les puissants, de leur peur n'avaient honte
Face aux faibles surpris, de les voir aussi lâches.
Brusquement l'on perçut, un bruit sourd, inquiétant.
Dans le profond sous-bois, à pas souples et lents
Parut une ombre noire, éclairée par deux feux
Qui lentement semblaient, se diriger vers eux.
Dans leur fébrile chair, s'étendit un frisson.
Tout fut rapide, un rugissement... puis un cri.
Sous les regards figés, le fauve épouvantable
S'enfuyait à grands bonds, dans sa gueule emportant
Sa pitoyable proie, loque inerte déjà.
Sans répit ils marchaient, sans repère, au hasard.
Les sapins se dressaient, rigides et trapus
Hérissés de rameaux, qui dardaient leurs épines
Comme les combattants, d'innombrables tribus.
Mais dès l'aube croyant, à jamais égarés
Devant eux vaguement, un rai pâle apparut.
Non loin de là bientôt, leurs oreilles perçurent
Des appels familiers, paroles de bambins.
Certains qui de leur vie, n'avaient jamais pleuré
Malgré l'ignominie, sentaient des larmes naître.

*

Au matin qui suivit, se réunit la horde.
Les faces trahissaient, un profond désarroi.
L'on devait sans tarder, nommer un nouveau chef.
La dure adversité, dissipa les discordes.
L'on choisit un chasseur, autoritaire et fort
Qui fit serment au nom, des infernaux démiurges.
Son orgueil décupla, dès qu'il fut reconnu.
Tous devaient maintenant, se plier à sa loi.
Seul pouvait l'inquiéter, un guerrier courageux
Qui lui sauva la vie, jadis lors d'un combat.
Le tuer à présent, lui deviendrait facile.
Puis à lui s'offriraient, les femelles du clan
Dont il imaginait, sous leur tunique d'ours
Les cuisses rebondies, et les seins plantureux.
Le soir depuis longtemps, il venait les épier
Lorsqu'elles s'allongeaient, sous la clarté des torches.
Mais d'abord s'imposait, une résolution.
L'on devait sans tarder, enterrer le chef mort
Tenter de propitier, les démons favorables
Par une incantation, dans la grotte sacrée.
L'on chercherait ensuite, un nouveau territoire
Dans les rudes contrées, voisinant les montagnes.
Là-bas vivaient encor, des hominiens velus
Que l'on refoulerait, vers les hautes vallées.

En perforant la glaise, avec fémurs et côtes
Dans le sol délavé, l'on creusa donc un trou.
Par des tiges serrées, on lia le cadavre
Qu'alors on déposa, dans la fosse, accroupi.
Le sorcier le couvrit, d'un tuf rouge magique
Pour que sa tendre chair, n'attirât pas les bêtes.
Dessus l'on déposa, de lourds galets gréseux
Pour que l'esprit défunt, ne hantât les vivants.
L'on reprit les silex, puis on plia les tentes.
L'on réunit enfin, la cendre avec les braises
Dans une peau nouée, sur un bâton de pin.

*

La horde cheminait, sur la toundra givrée.
Le vent soufflait toujours, incessant, insidieux
Griffant, mordant la face, engourdissant les membres.
Les tourbillons levaient, les cheveux longs des femmes
Les flocons pailletaient, la moustache des hommes.

Sur les touffes gelées, de l'herbe et de la sphaigne
Les flaches d'eau boueuse, à peine reluisaient.
Mousse et lichen mêlaient, à ces nuances grises
Leurs pâles coloris, verdâtres et brunâtres.
Les nues tachaient le ciel, de livides marbrures
Qui paraissaient un flot, du céleste océan.
Triste épave engloutie, l'astre du jour blafard
Se diluait vaguement, en un halo diffus.
Parfois se profilait, tel un affreux martyr
La forme d'un bouleau, vers les rayons avares
Tordant sa frêle palme, aux branches dénudées.
Sur l'horizon là-bas, émergeait de la brume
La cordillère énorme, aux cimes dentelées
Fantastique mirage, en ce désert glacé.
Nulle vie ne semblait, habiter l'étendue.
Lorsque vers lui venait, la meute des chasseurs
Quelquefois un élan, s'enfuyait dans un val
Comme s'il ressentait, dans sa chair douloureuse
Pénétrer les sagaies, aux pointes silexines.
Quand la troupe franchit, un banc de lœss rocheux
Résonna brusquement, un geignement strident
Suivi d'une clameur, joyeuse et frénétique.
Les hommes se tournant, vaguement distinguèrent
Leurs ennemis d'hier, qui traquaient un mammouth.
Le chef au vent cria, de violentes injures.
Puis la troupe grimpa, les premiers contreforts.
Le brouillard lentement, s'élevait en panaches.
Par les nues dissipées, le soleil apparut.
Dans le chaos des pics, soudainement surgirent
Des glacis lumineux, plaques éblouissantes
Clairs miroirs sillonnés, par les sombres moraines.
Vers les cirques profonds, s'entassaient les névés
Courtines que défend, la douve des rimayes
Falaises diamantées, corniches opalines
Parois lamées, serties, de calcite et de gypse
Brillant au poudroiement, des lourdes avalanches
Magique féerie, de l'eau vive et du froid.
La cordillère ainsi, mamelle gigantesque
Répandait ses glaciers, flots de lait minéral.
Devant eux, le rocher, s'effondrait en poussière.
Leurs puissants, géants fronts, perçaient combes et brèches.
La montagne pliait, sous leurs manteaux pesants.
Les vallées s'affaissaient, les crêtes vacillaient.
Leur immobilité, paraissait effrayante.
Leur inertie pouvait, tout détruire et tout vaincre
Tout briser, tout fracasser, tout pulvériser.
Depuis un millénaire, ils s'étendaient au Sud.
Le Temps à leur contact, lui-même s'arrêtait
Comme si les années, leur étaient des secondes.
Sans trêve, ils avançaient, en rabotant leur base
Patiemment, placidement, insensiblement
Vers les forêts touffues, les rives tropicales
Sans repos, sans répit, lieue par lieue, pied par pied
Sûrs, calmes et confiants, dans leur force indomptable
Milliards de blocs, rochers, galets, cristaux, embâcles
Tels des chars monstrueux, de terribles tonnerres.

Les hommes traversaient, la profonde vallée.
Prudemment ils marchaient, sur l'incertaine glace
Ridée par les séracs, déchirée de fissures
Peau gercée, desquamée, qui s'offrait aux rayons.
La tribu s'engagea, dans une étroite passe.
Le sorcier la menait, car il connaissait bien
La mystérieuse entrée, de la grotte secrète.
Dans un repli du roc, la troupe disparut.

*

Au seuil de la caverne, on retrouva les torches
L'an dernier allumées, pour initier les filles.
Chaque homme en lui revit, les érotiques scènes
Qu'il avait au printemps, si fortement vécues
La ronde ensorcelante, où des bras, où des jambes
Tourbillonnaient, fiévreux, dans l'ombre et les éclairs
Suivant un rythme fou, diabolique et lascif.
Les croupes cambrées, les seins turgescents, les sexes
Brusquement surgissaient, d'un coup s'évanouissaient.
Les cupides regards, buvaient avidement
Ces frémissantes chairs, de femelles offertes.
Dans leur vive mémoire, les chasseurs percevaient
Les halètements sourds, de souffrance et jouissance
Résonnant sur la voûte, en un vacarme inouï.
Leurs mains encor sentaient, le frôlement des corps.
Cet ardent souvenir, illumina les mâles
Cependant que le front, des filles s'empourprait.
Mais pensant au malheur, chacun redevint sombre.

Puis on ouvrit les peaux, l'on attisa les braises.
L'on recouvrit la torche, avec la graisse d'ours.
Le sorcier le premier, s'enfonça dans la grotte.
L'initié pouvait seul, en permettre l'accès.
Le chef en tâtonnant, suivit dans la pénombre.
La peur le saisissait, pour son premier voyage
Car ses pas le menaient, parmi les déités.

Les images sacrées, devant eux apparurent.
De partout saillissaient, aurochs, mammouths, hémiones.
De gravides juments, portaient les proies futures
Percées par les sagaies, en noir de manganèse.
Leurs corps d'ocre luisant, de sienne rutilant
Paraissaient palpiter, à la diffuse flamme.
De mystérieux dessins, parfois apparaissaient
Traits hachurés, flèches et points, doigts, mains pochées
Langage lapidaire, ésotérie désuète
Qui pour eux n'avait plus, de fonction ni de sens
Pourtant qu'ils répétaient, sans répit d'âge en âge.
Des peuples inconnus, pour toujours disparus
Dans ce temple rocheux, avaient inscrit leur dogme.
Le chef n'osait bouger, retenant son haleine.
Tremblant, il étouffait, sous les occultes forces.
Les démons étaient là, tapis dans les ténèbres
Ceux qui peuvent tout, la mort, la vie, l'abondance.
L'on devinait leurs pas, l'on ressentait leur souffle.
Recueillis, silencieux, les chasseurs percevaient
Les grondements lointains, de volcans inconnus.
Lors ils imaginaient, dans leur mystique esprit
Le véloce galop, de troupeaux innombrables
Qui remontaient beuglant, des terrestres entrailles.
Prosterné, déférent, devant les simulacres
Posément le sorcier, exécuta les signes.
Puis leur groupe revint, auprès de la tribu.

Tous les considéraient, s'écartant devant eux
Comme s'ils n'étaient plus, des hommes en chair vive.
Le doute obstinément, torturait le devin.
Serait-il exaucé? L'on ne pouvait savoir.
Ne faudrait-il un don, pour calmer les démiurges?
Mieux valait exhorter, la horde aux litanies.
Lentement s'amplifiait, un murmure insistant.
De moment en moment, s'élevaient les prières
De plus en plus aiguës, de plus en plus intenses.
Puis les doigts contractés, sur les bras s'enroulèrent
Dans les seins, dans les reins, ardemment se crispèrent
Comme pour extirper, une infernale guivre.
Ce fut dans la caverne, un grondement inouï.
Les hommes de leurs poings, se fracassaient la face.
Les femmes se griffaient, de leurs ongles pointus.
Blafards ou rubiconds, muets ou gémissants
Les nourrissons peureux, cherchaient leur folle mère.
Dès lors se préparait, l'obscur événement.
Son ébauche émergeait, s'amplifiait, grandissait
Vague balbutiement, d'une pensée naissante
Dans les diffuses voies, de leurs cerveaux grossiers.
Le devin brusquement, détendit son bras gauche
Brandissant une lame, en ivoire intaillée
Qu'il baissait, relevait, devant chaque visage
D'un léger mouvement, continuel, uniforme.
La sueur dégouttait, sur les fronts échauffés.
Les cœurs tambourinaient, les thorax oppressés.
La pointe s'arrêta, sur un débile enfant.
Par un fébrile effort, il tenta de crier
Mais la voix inaudible, en sa gorge avorta.
Poussée de tous côtés, par l'hystérique horde
Celle qui l'enfanta, le tendit, éperdue
Tandis qu'il s'agrippait, sanglotant, suppliant.
Ses genoux flageolants, ne le soutenaient plus.
Tenant par les cheveux, l'enfant terrorisé
Le sorcier le chargea, de la malédiction.
Violemment, d'un grand geste, il enfonça la dague
Jusqu'au fond palpitant, du ventre délicat
Puis aux rayons blafards, il brandit l'arme rouge.
L'on aurait dit alors, que le jaunâtre ivoire
S'était changé d'un coup, en cinabre éclatant.
La horde trépignait, jubilait d'euphorie
Dans une immense liesse, attisée par la haine.
Les membres se tordaient, les faces grimaçaient.
Les yeux désorbités, roulaient de tous côtés.
Les uns frappaient l'enfant, les autres l'insultaient
Car tous avaient compris, qu'il devenait leurs vices
Leur cupidité, leur cruauté, leurs péchés.
Sa mort éloignerait, les démons infernaux.
Certains clamaient des mots, de magiques formules
Dans une protolangue, étrange et mystérieuse
Vibrante incantation, pour les déités sombres
Qu'à peine ils concevaient, en leur fébrile esprit.
D'autres encor lançaient, de gutturaux monèmes
Dont ils ne percevaient, le sens énigmatique
Mais qui leur évoquait, de manière intuitive
Les êtres monstrueux, habitant l'Invisible.
Dans l'air dense où nageait, l'âcre effluve du sang
L'étouffante fumée, formait un voile opaque.
Les ombres dilataient, les silhouettes mouvantes.
L'on eût cru sur la voûte, éclairée par les torches
Des spectres colossaux, qui mimaient les humains.
Les puissants hurlements, amplifiés par l'écho
Tonnaient, tonitruaient, comme les cris des bêtes.
Sans même remarquer, l'inconséquente mère
Qui lui baisait les pieds, tragique et douloureuse
Pour toujours accablée, d'un remords infini
Le sorcier gravement, examina le foie.
Son regard s'éclaira. Les démons l'exauçaient.

Non loin de la caverne, au flanc de la montagne
Les néanderthaliens, entendant s'élever
Ces vociférations, terrèque grondement
D'un stupide rictus, ouvraient leur mandibule
Déconcertés, inquiets, vaguement effrayés
Par ces vagissements, de la conscience humaine.

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007

AURORE

Les peuples effarés, s'épuisaient en combats
Cependant que les fruits, que les baies, le gibier
Ne pouvaient plus nourrir, les tribus affamées.
Face au nouveau péril, force devenait vaine.
Dès lors abandonnant, les viriles vertus
L'Homme se découvrit, une efficace alliée
Féconde et modeste, effacée... l'Intelligence.

Avisé, le voici, qui délaisse la chasse
Dirige ses regards, vers les rus poissonneux.
Méthodique, astucieux, il unit par un nœud
L'os courbe avec un fil. Voici faite une ligne
Traquant la truite vive, à son piège invisible.
Sur un bâton ployé, patiemment il attache
Le mince lien d'un jonc. Voici l'arc achevé
Dont le véloce trait, foudroie canards et grèbes.
Puis il crée le harpon, le foëne au dard triple
Capturant le brochet, des courants écumeux.
Plus intrépide encor, il jette dans la mer
Ses rets d'herbes nouées, aux mailles résistantes
Capturant pigels, raies, morues, thons, aiglefins.

D'autres pendant ce temps, plus madrés, plus subtils
Recueillent une vache, au lieu de la tuer
La nourrissent de foin, la protègent des loups
Pour s'étancher au lait, de ses trayons gonflés.
Dès lors au flanc des monts, les troupeaux indolents
Ruminent dans les près, sous l'œil du pastoureau.
Dans ses pas nonchalants, gambade un compagnon
Qui s'arrête à son ordre, ou bien jappe gaiement
Puis ramène au bercail, la brebis égarée.

Les nouvelles tribus, reniant le nomadisme
Bâtissent de leurs mains, des huttes circulaires.
Des cabanes en bois, constructions de rondins
Préservent le foyer, de la froidure intense.
Des villages sans rues, aux baraques sans porte
Bientôt se fortifient, de hautes palissades
Qui repoussent l'assaut, des races primitives.

Une cueilleuse un jour, par son inspiration
Qui devait infléchir, l'humaine destinée
Disperse en un sillon, la graine d'un épi.
Mais voici que la Terre, esclave laborieuse
Lui rend cent fois ce don, qu'elle croyait perdu.
Lors insensiblement, irrésistiblement
La Révolution Verte, au fil des ans progresse.

Le tranchet à la main, les défricheurs avancent
Transformant les forêts, en contrées dénudées.
Les champs du sud au nord, couvrent le sol fertile
Que retourne le soc, de l'araire incurvée.
Blé, seigle, épeautre et mil, tendant leurs fins apex
Grandissent au printemps, mûrissent en été.
La faucille tranchante, à lame d'obsidienne
Coupe les graminées, lacérées par les verges.
Sous la pesante meule, est broyé le froment.
La farine devient, une onctueuse pâte
Que roussit le galet, déposé dans les braises.
L'Homme laissant la viande, et la grasse fressure
Découvre émerveillé, la suavité du pain.
Sur les rameaux vermeils, l'on cueille la cerise
Que l'on jette à la cuve, où fermente le moût.
L'on se délecte au goût, des premiers vins piquants.
L'on ramasse le pois, et la brune lentille
Le salsifis amer, l'aubergine fondante.

La Femme cependant, ne tarit son génie.
La voici qui malaxe, une argile ocracée
La mélange à l'arène, et l'imbibe d'eau claire.
Sa fine main pétrit, la ductile matière
Modèle pots, plats, bols, godets, mortiers, marmites
Que la chaleur des fours, longuement durcira.
La céramique alors, envahit les demeures
Toujours se compliquant, toujours se modifiant
S'adornant de motifs, rubanés, pointillés
D'impression digitale, et d'empreinte unguéale
D'engobe au teint de pourpre, aux inclusions d'albâtre.

Les filles fredonnant, tressent l'osier, l'ajonc.
Voilà des paniers, des claies, des tamis, des couffes
Transportant les denrées, capturant le fretin.

Lorsqu'on tond la brebis, à la dense toison
La patiente fileuse, entre ses doigts agiles
Tisse le fil grossier, des écheveaux laineux.
Sur les mûriers fleuris, la voici qui récolte
Les cocons duveteux, que la chenille exsude.
La voilà préparant, une étoffe soyeuse.
Puis elle taille et coud, pour se confectionner
Châles festonnés, jupes frangées, foulards, gants.
La Femme découvrant, l'attrait de la toilette
Se pare élégamment, de bagues et colliers
Par des boutons sertis, remplace la fibule
Suspend à son oreille, un éclatant joyau
Coiffe sa chevelure, avec un peigne en corne.
Le volcanique verre, est pour elle un miroir.
Coquette et délicate, elle avive son teint
De crèmes et d'onguents, céruse et vermillon.
Séductrice, elle essaie, le pouvoir de son charme
Victorieuse elle enchaîne, à ses pieds son amant
Devient Reine du Monde, et Reine de beauté.

Son compagnon pourtant, ne demeure inactif.
Sur un mont éventré, des sorciers désagrègent
La verte malachite, et l'azuline bleue
Qu'ils déposent au sein, des flammes dévoreuses.
Les cristaux échauffés, bientôt se désagrègent
Par l'action des soufflets, à la magique haleine.
Miraculeuse alors, une inconnue matière
S'échappe lentement, en gouttelettes jaunes.
Solide telle un roc, souple comme une argile
Sans peine elle se courbe, ou s'aplatit, s'étire
Devient baguette ou fil, plaque, aiguille ou bien sphère.
Le cuivre est inventé. Modifiant son destin
L'Homme des temps nouveaux, devient métallurgiste.
Le voici maintenant, Roi de la Création.

Encor insatisfait, le voici qui médite
Recherche, expérimente, essaie les minerais.
Du tellurure ainsi, naît l'or éblouissant
L'argent de la galène, et plomb du séléniure.
Mêlant des ingrédients, il conçoit les alliages.
Voici que l'énargite, et la cassitérite
Fusionnent pour former, le bronze résistant.
Les enclumes tintant, résonnent dans les forges
D'où sortent dards, poignards, javelots et lunules.

Certains pendant ce temps, préférant le bois tendre
Le découpent en pieux, en panneaux, en lambourdes
Qu'ils relient par des fils, des courroies, des tenons
Puis fabriquent des maies, agencent des charpentes
Cerclent des bâtonnets, encastrent des barreaux
Cisèlent un moyeu. Voici créée la roue
Qui désormais promène, au long des chemins creux
Les chariots transportant, les couffes de récolte.
Maintenant armateur, il construit des bateaux
Qui gonflent dans le vent, leur voilure en coton
Nefs dont l'ouaiche d'écume, ouverte par l'étrave
Poursuit les voies de terre, aboutissant aux ports.
Désormais par les mers, et par les continents
Se croisent les chemins, de l'ambre et de l'étain.

Bientôt se regroupant, unissant leurs foyers
Des villages épars, deviennent la Cité.
Sur un coteau voici, qu'elle étage ses toits
Profile ses murs, ses carrefours, ses quartiers
De grès ou de pisé, de brique ou de moellons
Ses remparts, son arsenal, ses ponts, ses tourelles
Ses luxueux palais, aux dalles d'amphibole
Son temple vénérant, le nouveau dieu solaire
Près de l'ancien autel, de la Déesse Mère
Ses tavernes bondées, activant le négoce.
La cohue des passants, dans les rues déambule
Manants, patrons, artisans, vendeurs, acheteurs
Mendiants, voyageurs, vagabonds, serviteurs, maîtres
Sombre flux surveillé, par la milice en armes.
Parmi les habitants, des esprits besogneux
De leur ciseau gravant, sur d'étranges tablettes
Les signes inconnus, d'un langage muet
Tracent discrètement, la voie des Temps nouveaux.

C'est ainsi qu'apparut, la première écriture.
L'Humanité dès lors, émergeant de la nuit
S'éveilla lentement, pour sa nouvelle aurore.

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007

LE PREMIER TEMPLE

La sombre nuit s'étend, sur le continent morne
La nuit immense, infinie, la nuit sidérale
Que le croissant laiteux, de sa lueur féconde.

C'est alors qu'à l'Orient, s'élève une clarté.
Des arches en granit, à l'horizon paraissent
Premier temple construit, de pesants mégalithes.
De lieux en lieux on voit, des torches s'enflammer
Brandies au firmament, par d'immobiles prêtres.
Le mystère éternel, roule au fond de leurs yeux
La cosmique grandeur, empreint leurs faces blêmes.
Dans leur âme inspirée, s'ébauche vaguement
L'épouvante des morts, sous les dolmens énormes
La terreur des vivants, sous la céleste voûte.

Suivant la voie tracée, par les mystiques sages
De menhirs en menhirs, de cromlechs en cromlechs
Ce terrestre miroir, du chemin galactique
Sur les trilithes noirs, monumentales portes
L'astre du jour qui point, jette ses rayons clairs.

La Saga de l'Univers - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2007

Valid HTML 4.01 Transitional