RÊVES D'HIVER

Une journée dans le monde parfait

Claude Ferrandeix

Roman intimiste

Roman intimiste - Association livagora - 2012 -
ISBN 978-2-9541391-0-4 - Licence Creative Common CC-BY-ND


PRÉSENTATION


AVERTISSEMENT


PROLOGUE

LA CHAMBRE

LE DÉJEUNER

DES PAS DANS LA NEIGE

LE DÎNER

INTERMEZZO PRIMO

LES APPARTEMENTS

INTERMEZZO SECUNDO

LA VISITE DE NATALIA

LA CAVE

INTERMEZZO TERZO

LA RÉCEPTION

AU COIN DU FEU

INTERMEZZO QUARTO

LA GALERIE SOUTERRAINE

MARCHE NOCTURNE

ÉPILOGUE


 
PRÉSENTATION

Ce phantasme d’une journée idéale dans un manoir de montagne vous révèlera mille sensations intimes vécues avec la délectation d’un gourmet, qu’il s’agisse de l’éveil dans une chambre inconnue, d’une promenade à travers la neige et le brouillard, de la consommation d’un repas campagnard servie par une délicieuse servante. Celle-ci, par ailleurs, vous invite à visiter les caves... Faux roman, respectant les trois unités du théâtre classique, et roman faussement érotique, Rêves d’hiver vous convie à un itinéraire initiatique sous le signe de la Musique, suivant l'esthétique debusséenne. L’auteur a tenté de porter la logique du roman descriptif jusqu'à son extrême limite. L’action, fausse elle aussi naturellement, comme les personnages, se dilue dans un discours littéraire au second degré. Un roman qui constitue simultanément sa propre analyse.


 

AVERTISSEMENT

Ce texte en écriture euphonique (prose poétique à vocation esthétisante) est conçu spécialement pour une lecture orale ou subvocalisante. Il présente une didascalie à cet effet, surajoutée selon la pratique des acteurs et déclamateurs.

Le signe ' directement après un mot (réduction du signe / ) signale traditionnellement une coupe en analyse prosodique. Il facilite la compréhension du texte et signifie pour le lecteur un marquage tonique sans pause. De même, le signe " (réduction du signe de césure // ) signifie un marquage tonique sans pause.

Par ailleurs, tous les autres signes de ponctuation signifient une pause. Précisons également que, comme en poésie, toute liaison possible est préconisée, de même que toute élision.

Naturellement, comme dans l'interprétation d'une partition musicale, le lecteur conserve tout loisir de lire selon sa convenance et en particulier d’introduire à la déclamation des effets spécifiques ne correspondant pas à la ponctuation proposée.

Pour terminer, signalons que l'accord du mot "tel" suit l'ancienne règle orthographique. Il n'est pas possible d'actualiser l'application de la règle en raison des contraintes prosodiques.




 
PROLOGUE

Je ne savais plus qui j'étais' où j'étais. Soudainement s'évanouissait tout repère humain, béquille insignifiante accompagnant nos mouvements quotidiens. J'étais moi-même assurément, cependant j'étais réification' concrétisation, d'une individualité qui n'avait rien vécu' rien vu. Néanmoins' sans pouvoir me remémorer mon passé, j'avais le sentiment d'avoir jadis vécu' vu' mille évènements. De la réalité' je ne retenais qu'information vague. Simultanément, je ne savais rien' je savais tout. Je savais ce qu'étaient le printemps, l'hiver' un arbre' un oiseau, mais j'en avais une idée réduite à leur essence. J'étais incarné dans un corps' sans nul doute. Ma cénesthésie diffuse atteignait une intensité rare. Jamais dans ma vie normale' à ce point' je ne l'aurais soupçonnée. Je demeurai dans une euphorie que n'entachait nul sentiment chagrin. De quel sexe étais-je? Quel était mon nom? Je ne parvenais plus même à définir les notions d'homme ou femme. Les maux appesantissant notre âme au long du jour se dissipaient. Honte' angoisse' inquiétude avaient disparu. Si loin se trouvaient les conceptions de mon état mental précédent, résorbées mystérieusement, que j'en avais perdu le souvenir. Le destin, pareil au fleuve agité qui s'écoule entraînant son flot de soucis' de passions, m'avait échoué sur un inconnu rivage. Lors' je me sentais miraculeusement délivré. Le changement qui s'opérait en moi, pareillement s'était produit sur l'environnement. De ce nouvel univers me parvenait une impression de paix, d'harmonie' d'équilibre. Nul désagrément' nul tourment' semblait-il' ne pouvaient me blesser, ni ternir le sentiment que me procurait l'existence. De surcroît, je n'imaginais pas que ce merveilleux état pût un jour cesser. L'attente inassouvie des plaisirs futurs' souvent, provoque un plus vif bonheur que ceux prodigués par l'instantanéité. Le pire inconvénient d'un malheur actuel' parfois, se trouve annihilé par l'espoir d'un changement favorable. Son heureux avènement au contraire en amoindrit les bienfaits.

Cet univers que mes yeux n'avaient jamais vu, je le pressentais inconsciemment. Je savais que les objets réels s'étaient fondus' pulvérisés, pour se reconstituer en un monde émanant beauté' volupté. La matière était subtilisée, reflétant la pensée. Les éléments livreraient à mes sens le secret de leur âme. Silencieusement' ils se révéleraient dans leur vie latente. Je pressentais que je rencontrerais un être unique' idéal' parfait, créature éclipsant la Nature en ses plus élevées magnificences. Que serait-elle? Je ne pouvais encor me la représenter, mais je savais qu'elle apparaîtrait. J'étais prêt. Je m'éveillai.


 
LA CHAMBRE

Mon esprit baignait dans une absolue quiétude. Je ressentais mon corps' léger, repu de sommeil après avoir été recru de fatigue. Je vivais le moment délicieux' voluptueux, transition du songe à l'éveil. Je devais atteindre en ce nouveau monde une infinie béatitude. Combien de jours pourrai-je alors demeurer selon cet immutable état? Le pressentiment de sa dissolution dans le futur l'aurait flétri. La question ne revêtait pour moi nulle importance. L'idée même en paraissait impossible' inimaginable.

J'ouvris les yeux. Bien que je ne pusse en distinguer les parties, ma pensée fut envahie par une image exquise. Je me trouvais dans une alcôve éclairée doucement. Préservant l'endormissement latent qui m'imprégnait, l'aspect de la pièce à ma vue se révéla. Sur la gauche au fond, se devinait une ouverture oblitérée par sa tenture épaisse. Près du lit' je distinguais un guéridon qu'ornait un napperon. Sur le mur luisait une applique à l'abat-jour en étoffe iridescente. Brillance unique en ces matités, ce rayon paraissait un bienveillant souris afin de m'accueillir. J'imaginais que tout le mobilier de la chambre attendait mon réveil. L'ensemble ainsi m'évoquait une impression de gracieuse intimité, s'accordant merveilleusement au repos. Je n'esquissai nul geste afin de prolonger ce moment. J'envisageai l'idée simple' ingénue' d'explorer la pièce. Je désirais y vaquer durant la journée, m'enfoncer dans le fauteuil' m'abandonner aux coussins du canapé, m'étirer sur la couette. Puis afin de varier ma flânerie, je laisserais mon regard se glisser par la tenture... J'ignorais où je me trouvais, mais je ne ressentais nullement le besoin d'éclaircir un tel mystère. Comme un secret dont mon bonheur eût dépendu, je l'entretenais complaisamment. Pendant qu'ainsi je méditais, mon corps me parut de plus en plus aérien' léger. C'est alors que j'éprouvai le désir de me lever. Ce mouvement ne m'apparaissait nullement ennuyeux' contraignant. C'était plutôt la satisfaction de mon souhait immédiat, l'accomplissement spontané de ma volonté.

Mon pied nu s'enfonça dans un tapis moelleux. Je sentais ses poils caresser ma cheville' amortir mes talons. J'avançai jusqu'au milieu de la pièce en direction du guéridon. Ce déplacement insignifiant' limité, me produisit une impression de liberté sans frein, plus que si j'eusse ardemment ascensionné les monts rocheux, plus que si j'eusse infatigablement sillonné l'immensité marine. Par la pensée, mon corps se mouvait dans une impesanteur abolissant inertie, m'affranchissant du moindre effort' gommant tout potentiel obstacle. Cet effet provenait de l'amortissement engendré par le tapis. Je ressentais sous ma plante imperceptiblement le sol uni, ce qui me procurait une impression de lévitation. J'enfilai machinalement un ample habit, tunique ou peignoir' qui traînait là sur le fauteuil. Les mouvements que j'exécutais, naturellement' s'intégraient au lieu comme au temps. Pareillement' il me paraissait normal que chaque objet fût à sa place. Tout me semblait en cet univers justifié par cette harmonie suprême. Les éléments s'y fondaient, supprimant contingence et hasard. La moindre action que j'accomplissais devenait inévitable. Nulle incertaine alternative ainsi ne se posait, ni décision ne s'imposait. Nul événement n'était fortuit. Je devais me réveiller, me lever' me vêtir' en un moment précis. Nulle interrogation n'assaillait mon esprit, ni sur le passé ni sur l'avenir. Le destin me paraissait prédéterminé' préétabli, ce qui me dispensait de questionnement.

De nouveau' je considérai les éléments de la pièce. Lentement, je m'avançai jusqu'à la tenture en tâtonnant dans la pénombre. Je l'écartai. Ce que je découvris me saisit d'un ravissement hypnotique. L'on devinait dans le brouillard des sapins aux rameaux surchargés de neige. L'espace était masqué par la confusion de leur multitude. Gardiens circonspects' ils protégeaient le bâtiment, renforçant ainsi l'intimité que la chambre évoquait. Dans ce nouvel univers' tel vaporeux songe immergé, l'on ne distinguait ni ciel ni terre. Durant quel indéfini laps demeurai-je alors' pétrifié, dans la contemplation de ce tableau? Je n'aurais pu l'évaluer. Pendant mon extase ininterrompue, l'écoulement temporel semblait avoir cessé. Tant que je le fixais, le paysage apparaissait figé sous mes yeux, transfiguré par l'effet d'un fluide. Pour bien persuader mon esprit de leur matérialité, l'un après l'autre ainsi' je détaillai les conifères. J'imaginai par la pensée de les toucher, mais j'abandonnai cette impossible intention. L'écrin givré me laissait une impression de virtualité. Mon regard se reporta sur la tenture et le rideau, le canapé' l'édredon' le tapis. La contemplation de ces moellosités non loin de ces frilosités, se mêlant' se juxtaposant, me plongeait dans la fascination. Le froid de l'extérieur mieux amplifiait le confort de l'intérieur. Cet hivernal tableau produisait en mon for un sentiment de gaieté, vive extraordinairement et pourtant sereine. Longuement, je sentais le silence imprégner mon corps jusqu'à l'enivrement. Je vivais l'harmonie de ce décor' m'anéantissant en sa vision. Je ne me distinguais pas des éléments fusionnés. Concrètement comme abstraitement' ils s'annihilaient en moi, je me perdais en eux. Le temps semblait évacué par ma volition.

Tout s'ordonnait pour un séjour que rien ne pouvait troubler. Je ressentis la nécessité soudainement de quitter la pièce. Pour aller où? pour quel motif? Je l'ignorais. Je n'avais nul souci de cet avenir. Son irruption devait signifier l'accès vers des joies nouvelles. Je m'apprêtais à découvrir sans tarder la créature idéale. Dès mon arrivée dans cet univers' je l'avais entrevue. Chacun de mes pieds trouva par hasard un chausson fourré. C'est alors que je sortis.


 
LE DÉJEUNER

Je me trouvai dans un couloir aux dimensions respectables. Si profond me semblait-il que je n'en sondais l'improbable extrémité. Son aspect s'harmonisait au confort de la chambre exiguë, sans néanmoins atteindre une égale intimité. J'eus une impression de changement qui ne heurtait pas ma vision, mais lui signifiait subtilement un passage imperceptible et graduel. Certainement' il me conduirait vers un lieu différent, salle aménagée' de nature et fonction dissemblables. Mon cheminement suivit un long dédale aux murs tapissés de lin grège. Sur les côtés' s'ouvrait une indéfinie succession de portes. Je descendis un escalier aux degrés pourvus de carpette écrue. La balustrade en marbre et la main courante en ormeau le délimitaient. Ce lieu' par ces revêtements' induisait un aspect majestueux, se conformant à sa destination mondaine. Je conjecturai que l'édifice était probablement un manoir. Ma réflexion' néanmoins, n'outrepassait pas ce minimal raisonnement. Je parvins dans le vestibule au niveau de l'étage inférieur. Là' je vis se dessiner une embrasure élevée. Lors' un bourdonnement, fusionnant tintement de vaisselle et bribe atténuée de conversation, frappa mes tympans indistinctement. Puis une odeur mêlant café' lait, thé' chicorée, flatta ma narine épanouie. Je présumai qu'il s'agissait du restaurant. J'y pénétrai. Malgré l'animation, je constatai que la pièce était vide. Ces bruits divers que je percevais n'avaient pas de matérielle origine. Leur manifestation participait à la création d'une harmonie, sceau qui signait ce lieu spécifique.

Bientôt' la pièce immense apparut à mon regard. Devant moi s'alignait une indéfinie série d'immaculées tables. J'optai pour la première immédiatement à ma droite. Sa nappe en cotonnade albuginée m'éblouissait, m'induisant un sentiment de propreté, pureté' gaieté. Je m'assis, puis j'attendis. C'est ainsi que j'eus tout loisir d'observer l'environnement. Les murs se trouvaient agrémentés par des boiseries et tapisseries, se renvoyant luisance et nitescence. Leurs tons variaient du carmélite au sépia: latte ajustée, pavage en tomette alignée, solive et chevêtre encastrés, cimaise et lambris emboîtés, plinthe appliquée. S'y joignaient marqueteries des buffets, panneaux de la crédence et dosserets du vaisselier. Chaque essence arborine ainsi constituant ces parties, surajoutait sa touche à l'ensemble harmonieux, sa texture et son grain' son vernis, son maillage et veinage' en un subtil jeu d'aspect, couleur' motif' schéma' forme. Devant moi se trouvaient accrochés de rutilants ferrats, fontaine au sein replet' chaudrons au corps ventru. Sur la teinte humble' effacée' des plans unis, leur peau cuivrique aux reflets roux flamboyait orgueilleusement. Je scrutai plus attentivement les parois. Des objets suspendus s'y présentaient: raquette en mélèze et cuir de caribou, ski d'hickory couvert en peau de chamois, luge en treillis de coudriers. Ces témoins de la vie montagnarde évoquaient l'extérieur hivernal. Par contraste ainsi' l'espace intérieur' jalousement, paraissait protégé de la rigueur hiémale. Sans que je sortisse effectivement, je ressentis l'enivrement des randonnées, la griserie des plateaux neigeux, le vertige inconnu des pitons rocheux.

Soudain, je sursautai. J'avais aperçu' là sur la paroi, hideuse autant qu'hirsute une ossue tête. C'était le trophée du chasseur' un sanglier naturalisé. Quand j'eus repris conscience après ce moment de consternation, je promenai mon regard indécemment sur la hure. J'en mesurai la rudesse et la bestialité. Sans pudeur' j'en considérai les parties: l'oreille échancrée' pointue, le front bas villeux, le groin large et camus d'où saillaient les crocs étincelants. Confortablement assis, je me délectais en détaillant la dépouille inoffensive. Si brusquement elle avait surgi devant moi dans la forêt, bien vivante au croisement d'un layon, son apparition m'eût épouvanté. «Si terrible hier' te voilà dérisoire aujourd'hui» C'était ce que signifiaient mes pensées. J'eus vaguement honte ainsi de jouir cyniquement, contemplant cet animal humilié. Cependant' l'orgueilleux trophée me semblait magnifique. Je ne parvenais à résoudre en moi ce paradoxe.

Mon attention fut alors captée' sur le mur adjacent, par un panneau de chêne exposant au long des saisons la vie pastorale. Sur la gauche au-dessus, le gai laboureur' serrant les mancherons, conduit la charrue que meut un attelage obstiné de bœufs puissants. Plus bas, d'un geste auguste' au creux des sillons, la semeuse ingénue répand les grains féconds, futurs levains de la prospérité. Sur la droite ici' faucille à la main, le moissonneur actif rompt les épis dorés qu'il rassemble en javelles. Non loin, de son œil vigilant et bienveillant' dans un pâtis, le pastoureau surveille un troupeau de brebis laiteuses. Plus bas encor au-dessous, le joyeux vendangeur amasse en chantant les dons vermeils de Bacchus. Vers le bord inférieur' enfin, les fayards dépouillés sur les guérets nus se détachent. Quel travail admirable! C'était l'œuvre accomplie d'un génial artiste.

Puis' sur le mur opposé, la tapisserie' magnifique ouvrage' à mon regard s'imposa. Chiens courant' faons s'ébattant, cerfs caracolant' chevreuils bondissant, de scène en scène' identiquement se répétaient, mêlés aux nues végétales. Dans ce labyrinthe inextricable' emprisonné, mon œil errait d'un motif à l'autre. Je m'absorbais involontairement dans ce jeu mental fastidieux, vérifiant l'analogie d'éléments infinitésimaux, sinon tentant secrètement de révéler son défaut. Tyranniquement, la fascination perfide' hypnotique' enlisait mon esprit. Néanmoins' par un effort de volonté, je parvins à m'en délivrer.

C'est alors que mon regard au plafond s'arrêta, considérant la roue d'un char convertie superbement en lustre énorme. Sa majesté, sa position dominante' à l'entour semblait inspirer le respect. Bien avant que' levant les yeux' je ne la découvrisse enfin, présomptususe' elle observait ma présence indigne. Cependant' pâlie par les rayons matutinaux victorieux, chaque ampoule en verre' à l'imitation de bougies, paraissait vainement imposer un éclat falot. Dans les baies au fond' simulant un vitrail serti, se détachait le dessin de croisillons qui découpaient le paysage. Parfois émergeant de la brume au loin, se dressait la silhouette émaciée d'un sapin dont chatoyaient les aiguilles. Je me trouvais au moment fugace' indécis, l'instant merveilleux où le jour se dégageait de ses limbes.

Il me sembla qu'au fond s'attablait un groupe. Cependant' je percevais indistinctement ces convives. Certainement' ne devaient-ils pas intervenir dans mon parfait séjour. C'est alors qu'un serveur muet vint m'apporter mon déjeuner, bol de café' pain bis dans sa corbeille en osier, tronçon de beurre. Ce dernier' comme un estoc en un corps abattu, se trouvait transpercé par un couteau court à lame oblongue. Religieusement, je pris le bol qui fumait tel un encensoir. Devançant le contact' il me procurait sa chaleur. Je demeurai longuement dans la pause idéale où j'étais plongé. Sans que j'eusse ingéré le moindre aliment, je ressentais en l'imaginant la satiété future. Puis' sans m'interroger sur les ingrédients qui le constituaient, j'absorbai réellement ce liquide onctueux. Je pris la tranche au sommet de la corbeille. J'étalai sur la mie tendre un soupçon de beurre. Je la goûtai. La tartine ainsi me semblait dépasser encore sa flaveur spécifique. Le moindre aliment dans ce monde exceptionnel simulait ambroisie, le breuvage imitait nectar. La matérialité me paraissait changée. Forme et relief' teinte' ombre' aspects' offraient une apparence entière' homogène. L'on aurait pu croire ainsi qu'ils s'étaient virtualisés' transcendés, s'identifiant à leur concept originaire. Plus que dans le monde ancien, la cuillère était cuillère et le bol était bol' véritable' authentique. Les objets semblaient exempts des accidents qui dénaturaient leur essence.

Des bruits familiers' rassurants' me parvenaient. Je ne voyais personne en ce lieu, mais je sentais confusément des présences. Mon esprit concevait ce que j'allais vivre. Dans le monde' un humain privé de ses relations, curieux, se fût posé les questions suivantes «Pourquoi me trouvè-je ici? Que va-t-il m'arriver?» Je les éludais, me bornant à recevoir les mille impressions de l'instant. L'évolution de mes désirs naissait en mon psychisme imperceptiblement. J'écoutais mon inconscient plutôt que les sujétions de ma volition.

La créature idéale ici ne s'était pas encor manifestée. Quand la verrai-je? Lors' je compris que je m'interrogeais en vain. Certainement' avant que son insigne apparition ne se produisît, la maturation de mon esprit s'avérait encore insuffisante. Là-dessus' je me levai. Je ne savais si ma pensée pouvait avoir commandé ce geste. Pourtant' je constatai que je l'avais effectivement exécuté. Que désirai-je à ce moment? J'avais envie de silence et de paix' de froid, de chaleur' d'ombre et lumière' apaisement, solitude et quiétude. Je trouvai dans le grand vestibule un manteau que j'enfilai, puis un bonnet' une écharpe et des bottes. Je complétai par des gants. Lors' des pieds à la tête équipé, je m'engageai vers la sortie.


 
DES PAS SUR LA NEIGE

Près du seuil' un chemin s'étalait. Je l'empruntai. La neige immaculée partout le recouvrait. L'on eût cru la terre' en nacre étincelant changée' sous l'effet du gel. Mes pas lents produisaient un craquement qui rompait le silence ouaté, permettant mieux d'en sonder la profondeur. C'est alors qu'interrompant ma progression, curieux, je me retournai pour découvrir l'aspect du manoir. Massivement' lourdement, le bâtiment trapu dans le sol paraissait ancré par ses fondations. Les murs dévoilaient un parement losangique. Leur hauteur se trouvait absorbée par la toiture imposante. Rompant son oblicité, s'ouvrait un chien-assis, tel œil clair en un visage embruni. Profond' noir' ainsi que pupille' y béait son lucarneau rond. Le faîte aigu se haussait, fondant sa grise ardoise à la brume opalescente. La fumée s'élevait par le tapadour épais surmontant la souche. Tel semble un pilier soutenant le nuageux plafond des cieux. Le manoir ainsi paraissait mamelon gibbeux, l'extrusion qu'un volcan jadis eût érigée par caprice. L'on aurait pu croire aussi qu'il fût bête amorphe' impassible' énorme. Son dos le protégeait du froid tel écailleux caparaçon. La cheminée' telle aquilin nez' libérait sa tiède haleine.

Préservant le parfait univers ainsi qu'un bataillon, partout' la forêt bornait l'horizon bas. Deci delà s'élevaient escarpements rocheux, s'approfondissaient ravins limoneux, déterminant une harmonie dont le créateur était le hasard ubéreux, mais qui dépassait l'imagination du plus fécond génie. Je me trouvai brusquement environné par le brouillard. Sa densité semblait avoir dissout les éléments du paysage. Sans limite' il paraissait n'avoir étendue ni profondeur. L'on eût dit' que tel monde étréci, nul espace au loin ne le prolongeait, nulle enceinte à son flanc ne le cernait. Fugace et vague' il s'évanouissait lors que j'avançais, reculant progressivement à chacun de mes pas. Vainement ainsi' le félin poursuit un endurant cervidé. Son inconsistance était plénitude et vacuité, matière aussi bien que rayonnement. De même' il était pénombre et clarté, modifiant' déclinant, ténébrosité' luminosité. Mouvant' il était vaporeux' impalpable' intangible. Dense et diffus' il diluait en sa flaccidité le soleil ardent, modérait les rayons dévorants. Magicien' devin, son pouvoir dulcifiait le puissant flux en lueur mielleuse et laiteuse. Mon corps le traversait, mes doigts le caressaient' mes poumons le respiraient. Je le pénétrais sans que sa compacité fût amoindrie, comme un flot raccommodant sitôt blessure et déchirure. Vainement' on eût essayé de l'emprisonner. Se fusionnant au paysage' il était partout' lointain, proche' omniprésent, multiforme et protéiforme. Sans que l'on s'en aperçût' il apparaissait' disparaissait. Comme un fantôme aérien' nébuleux, son voile opaque et pellucide enveloppait la Terre. Comme un océan que nul aquilon ne peut troubler, son onde insaisissable envahissait tout, noyait tout. Son effluence infiltrait chaque interstice et lacune. Sans résistance' il imprégnait le fétu, se coulait dans les sillons des rameaux, se répandait par les fissurations des rochers, s'étendait sur les vallées, remplissait la combe' enserrait la crête. Comme une essence onirique' il métamorphosait la dureté, lénifiait le Réel dans son évanescente exhalaison. Purifiant' décapant' il gommait difformités, réduisait aspérités' atténuait disparités. Je mouvais en lui mon corps allégé comme au sein d'un être inerte. C'est ainsi que dans l'onde un lourd cachalot se meut aisément.

La créature idéale en ce lieu devait-elle apparaître? Je croyais à tout moment apercevoir une ombre' un visage. Les éléments semblaient exaspérer mon espoir' déjouer mon attente. Parfois' un arbuste au loin se muait en silhouette. Son rameau devenait bras, son houppier chevelure. Cependant, nul humain n'eût habité ce minéral et végétal paysage. Tel se maintenait-il éternellement, voué dans sa froideur au silence' à l'immobilité.

Après m'être avancé d'un pas, j'aperçus l'orée de la forêt' concrétionnée miraculeusement. Ce n'étaient que diaphanéités chatoyant d'irisations, lueurs' scintillations, parmi les grisés' les cendrés. Le froid me revigorait, me revitalisait comme un philtre énergétique. Ma peau' sans que je n'en ressentisse effet douloureux, s'abandonnait délibérément à ses milliers d'aiguilles. Dissipant transformation' modification' changement, son atonie figeait la Nature en éternelle immuabilité. Son intensité lui prêtait puissance invincible. C'est ainsi qu'il enrayait avilissement, délabrement' abaissement. Son invisibilité lui communiquait pureté, neutralisant décomposition' corruption' dégradation. Par son influence' il paralysait tout mouvement. Rien n'aurait pu déplacer contours' changer volume' aspect. Bien que mon esprit' ni longtemps' ni simultanément, ne pût fixer en lui ces beautés, je me délectais, les contemplant fugacement' partiellement. J'avançai d'un pas indécis' hors du chemin, puis je considérai le sous-bois où mon regard se coulait. Pourtant libre' il me semblait impossible assurément que j'y pénétrasse. Devant moi' je croyais que ce fût là' confondues, représentation virtuelle et réelle image. Pour m'approcher de l'orée, je dus vaincre' en me concentrant' cette illusion. J'y parvins cependant, mesurant le caractère inconcevable et miraculeux de mes gestes. Maintenant' je me trouvais là, dans ce lieu qui me paraissait un espace inaccessible. N'avais-je atteint l'Empyrée? J'étais parmi ces végétaux. Je voyais le raboteux lichen' les rugueux troncs, les rameaux dichotomés, la feuille aciculée. Je voyais la souche et la racine émergeant de la tourbe humide. Je voyais les stries, linéaments' veinures. Je pouvais les effleurer' les toucher, mais je n'osais de mes doigts altérer ces fragilités. Je voulais épargner leur éphémère et fugitif équilibre. Chaque instant me paraissait exceptionnel' extraordinaire. L'écoulement temporel devenait irréductible impériosité, renouvelant ce moment unique. J'étais envoûté' fasciné, par le spectacle incessant des sublimités qui m'environnaient. Mon esprit incrédule en égarements vains se perdait' confus, tant ce dévoilement paraissait irréel. Ma pensée demeurait assaillie d'éblouissements. Le rayonnement n'en constituait la cause' afférente à ma perception. Plus je concentrais mon intérêt sur les éléments, plus augmentait ma sensation d'existence. J'atteignais une ivresse indéfinissable. Je vivais le rêve. Quel rêve? Simplement se trouver là dans ce décor féerique. Simplement contempler' méditer. Cette infinie beauté muette' algide' absorbait mon âme. J'eus l'impression d'embrasser l'espace au-delà de ma vision. Je voyais la forêt dans sa totalité' sa globalité, sa quintessence. Le manoir m'apparaissait tel un gardien protégeant le parfait monde. C'était l'assise et le sommet de mon bonheur. C'était le pôle où convergeaient tous mes désirs. Quelque objet que mon œil considérât, cet univers induisait absolue sécurité, supprimant occurrence et contingence. Tout me paraissait ordonné dans le giron de ce lieu restreint. L'infini par lui-même est contraire' antithétique à l'harmonie. Sans qu'il en résultât le moindre ennui, tout s'intégrait dans ce monde isolé. Tout se fondait sans qu'apparût minime incongruité' ni discordance. Tout fusionnait à l'unisson de l'esprit, générant un songe éveillé. Tout concourait à combler de sensations voluptueuses. La conscience aiguë de ma béatitude alimentait cet effet, contribuant à son décuplement. L'angoissante impression de ma solitude en nul instant ne m'effleurait. J'étais simultanément l'œil et la vision, l'observateur et l'objet, l'Être et la perception. J'étais l'arbre et le rocher, la brume et le hallier. J'étais le ciel' j'étais la Terre. J'étais la Nature entière. Je ne sais la durée de ma réflexion, ni comment j'en pus émerger. Son déroulement en augmentait l'approfondissement. Sa fin ne pouvait survenir de sa propre évolution. Néanmoins, sans que j'eusse en nul instant souvenir de l'avoir ainsi parcouru, j'atteignis l'opposite orée du bosquet.

C'est alors qu'un spectacle unique allait m'être offert. Voici devant moi que se dissout le brouillard épais, dévoilant un paysage infini de monts, de pics' sommets, vallées, panorama sublime au sein des frondaisons givrées. Là-bas' à l'horizon, plongeait un plateau se désagrégeant dans les nuées. Devant, se détachait un bouleau dressant la dentelle irisée de ses rameaux. Sa délicatesse et richesse auraient ébloui l'esthète exigeant. Sa complication d'un artiste aurait épuisé le génie délirant. Sur la droite au fond' se dressait un rocheux aplomb. Tel rempart calcitique hyalin' péristyle ou draperie, de son bord pendait' vertical' un mur opalin, cascade en glaçons muée. L'hiver soudainement l'avait saisie dans sa chute. Pour que son flot pût recouvrer mouvement' vitalité, quiète' elle attendait le vernal zéphyr pareil au baiser de la fée. Sur la gauche' un étang montrait son étendue brillante ainsi qu'un miroir. Tant paraissait-il uni' lustré, qu'on l'eût dit poli par de continuels ouragans neigeux. Tels javelots enfichés, des roseaux drus hérissaient la berge. Ces beautés semblaient depuis la prime aurore oubliées' suspendues, sans qu'un regard avant le mien ne les eût découvertes. Surprendre ainsi la Nature en sa virginité me paralysait. Je craignais de souiller cette immaculée fourrure épousant la Terre. Je ressentais en moi la perfection de ces magnificences. J'en éprouvais la vulnérabilité' la fragilité. Je me crus un élément erratique au milieu de ces merveilles. Ma présence en leur sein me parut impie. Lors' je m'efforçai de ne laisser trace après mon passage.

Quand je revins sur le chemin, j'eus l'impression que tout s'était brusquement transformé. Pourtant' les sapins n'avaient pas changé, les duveteux flocons demeuraient, le brouillard ne s'était pas dissipé' l'eau n'avait pas dégelé. Rien n'avait bougé, mais je ressentais l'avertissement de la variation, le rehaussement léger du rayonnement dans l'atmosphère. Là' partout, le chemin' la futaie' les buissons, me signifiaient que le matin s'était soudainement écoulé. Sans transition, je me trouvais plongé dans un moment différent de la journée. Je venais de franchir le degré temporel d'un invisible escalier, de palier en palier menant vers le futur. Le soleil' évanoui dans la mer des nébulosités, maintenant émergeait de son engloutissement. Le rayonnement emplissait les cieux d'une imperceptible irradiation, pâle' incertaine' indécise. Tout souriait malgré le brouillard encor diffus. Ce léger sourire' on ne pouvait savoir de quel objet il émanait. Sans doute' il ne provenait d'aucun lieu sinon de partout. Ne serait-il projection de mon esprit sur les éléments, procurant illusion qu'ils en étaient la cause?

Je m'apprêtais à retourner vers le manoir quand, sur le bord du chemin, j'aperçus la trace effacée d'un pas. Surpris' intrigué, je m'approchai. Là' j'en vis une autre' une autre encore... La profondeur en était peu marquée. L'on eût dit la foulée d'un être évoluant dans l'impesanteur. N'étais-ce invitation, manifestation' de la créature idéale? Je les suivis. Successivement, je les vis s'engager dans la sentine en direction de la forêt, puis atteindre un belvédère élevé, bifurquer enfin pour se perdre au milieu d'un champ. Parfois' il me fallait deviner la marque imprimant un glacis. Lors' je les vis grimper à l'assaut d'une éminence. De là' je sondai l'horizon. Mon regard ne rencontra que le mur opaque érigé par le brouillard. Je les accompagnai sur le versant opposé. Jusqu'où me conduiraient-elles? Je l'ignorais, mais tant que je les suivrais' je ne risquais de m'égarer. De nouveau, je les vis s'enfoncer dans la sapinière et descendre au fond d'un ravin, non loin d'un ruisselet dont l'apathique onde oppressée geignait. C'est alors qu'au détour inopiné d'un sentier, je fus stupéfait de me retrouver près du manoir. J'en déduisis qu'en ses murs devait résider la créature insigne. Ma promenade ainsi n'avait pour dessein de la rencontrer. Ce n'était qu'un mental préliminaire à mon séjour dans le parfait monde. Je franchis allègrement l'entrée pour me retrouver dans le vestibule.


 
LE DÎNER

Une intense animation' me semblait-il' régnait dans le manoir. L'impression procurée ne rompait toutefois pas l'harmonie de ce lieu calme. Probablement' il était midi. Cette effervescence évoquait le rayonnement à la méridienne. Des échos me parvenaient sans que je pusse en leur fusion les discerner. Je compris la signification de ce phénomène. L'activité que je percevais simulait une ambiance. J'imaginai les humains' les objets' qui les occasionnaient. Je ne devais pas les connaître. L'atmosphère engendrée' seule importait.

Je déposai mon équipement dans le vestibule. Sans m'attarder' je rejoignis le restaurant, puis longuement' je me décidai pour le choix de ma table. Finalement, je me déterminai pour la même où j'avais déjeuné ce matin. Je ne vis personne. Pour dissiper mon impatience avant le repas, je considérai les couverts: couteau' fourchette' en vieil argent patiné, verre à pied scintillant, large assiette en porcelaine adornée d'astragales. Sa blancheur' loin de constituer un simple état pigmenté, me semblait revêtir le sens d'un apprêt mental symbolique. Tout paraissait en effet pur' immaculé, suscitant mon appétit. C'est ainsi que se trouvait préservée l'harmonie de mon être. Quelqu'un vint. Ce n'était pas la créature attendue, j'en ressentis un grand désappointement. Je ne vis en effet de cette apparition que silhouette évanescente. L'on me proposa kyrielle ininterrompue de mets. Je les imaginai par le seul truchement de leur énumération. Bien que je ne pusse évidemment tous les honorer, j'optai pour un nombre assez conséquent: jambon' chevreuil' coq' truite et grive. La satisfaction de les contempler m'importait plus que les consommer. Puis attentivement' je me plongeai dans la carte imagée des vins. J'admirai la présentation des crûs, leur dénomination pompeuse et le chatoiement des bouteilles. Je finis par en choisir au hasard quelques-uns. Pour compléter la commande' on me suggéra des eaux minérales. Mon envie de les tester fut irrésistible. Chacune' à l'énoncé de son appellation, plate ou pétillante' ainsi me semblait apaisante ou vivifiante. Leur aspect évoquait la brume et la neige. Les vins inversement' créaient un revigorant contraste. Le nombre imposant des mets' plus que leur consommation, me procurait illusion de munificente agape. La dilapidation, de surcroît en constituait l'ingrédient corollaire.

Puis j'attendis. Soudainement, je ressentis un léger frisson parcourir tout mon corps. L'extraordinaire événement allait s'accomplir. C’est alors qu’elle apparut. C'était la serveuse' unique humain que je voyais depuis mon arrivée. M'adressant un sourire' elle apporta le premier plat. Je ne pourrais suggérer l'effet que j'en reçus. L'irruption d'un ange ainsi ne m'aurait plus vivement impressionné. Mon œil ébloui ne saisit qu'une harmonie de cheveux blonds, de peau lumineusement blanche. Son corps' élégant suprêmement' gracile extraordinairement, paraissait en lévitation' flottant' virevoltant. Sa robe entremêlant rose et mauve entièrement la revêtait. Cet habit' sans les dévoiler aucunement, suggérait sa ligne et ses formes. Je me sentis envahi par un étourdissant faisceau de pensées. Tel insinuant ruisselet' sa voix s'épanchait en moi. Je ne pus me concentrer sur le sens de ses propos, tant sa douce attention me parut inconcevable et miraculeuse. «Bonjour. Vous habitez récemment le manoir' me semble-t-il?» -«Bonjour' en vérité je l'ignore» Je vis un nouveau sourire éclairer son visage. Devant ma confusion, probablement voulait-il signifier un bienveillant amusement.

-«Par quel prénom peut-on vous nommer?» s'enquit-elle. -«Je ne sais pas, je ne crois pas en avoir» -«Moi non plus' je n'ai pas de prénom» -«C'est curieux!» -«Mais nous pouvons en choisir un?» suggéra-t-elle -«Bonne idée» -«Selon vous' quel prénom pourrait me convenir?» -«Vous pourriez adopter par exemple Angelica, Sophia' Natalia' Milena» -«Tous ces prénoms sont magnifiques. Vous pouvez en trouver encore?» -«Je vais tenter: Soniouchka, Virginia' Svetlana...» -«Vous y parvenez bien. Continuez encore' encore» -«Marina' Monica, Natacha' Nelia... Je n'en connais plus» -«Je vais choisir Angelica... Non, plutôt Natalia.» -«Natalia' cela vous siéra» -«Mais vous? Quel prénom vous conviendrait?» La question me surprit. Je n'imaginais pas qu'en ce lieu je fusse affublé d'un prénom. Surtout' je m'étonnais qu'on voulût bien l'utiliser pour me nommer. Je répondis en hésitant: «Vraiment' je ne vois pas. Je ne sais par ailleurs si je suis fille ou garçon» Là-dessus, Natalia réfléchit profondément en me considérant. -«J'ai l'impression... qu'on ne peut vous définir. Moi' c'est le contraire' assurément. Je sais que je suis fille et j'en ai certitude» -«Finalement...» répondis-je embarrassé «...je préfère éviter mon appellation» -«Bien!» convint-elle. Natalia - car désormais c'est ainsi que je devais la nommer - déposa deux plats sur ma table. «Ce n'est pas tout. Je reviens» précisa-t-elle. Pendant le moment précédant sa réapparition, dans mon incapacité mentale à me concentrer, je ne pus qu'avidement guetter son retour. C'est alors qu'elle arriva pour me servir deux mets nouveaux, diligemment déposés par sa main preste. Puis la conversation reprit.

«Quelle est votre occupation dans ce manoir?» me questionna-t-elle. -«Je ne fais rien. Mais vous-même ici' vous travaillez depuis longtemps?» -«Je l'ignore absolument. Je suis la serveuse. Voilà tout ce que je puis dire» -«Cela vous plaît?» -«Beaucoup. Si j'en étais ennuyée' je ne tiendrais pas ce rôle. Depuis le matin, je suis continûment heureuse en pensant à ma journée. J'aime ainsi ranger la vaisselle immaculée. N'est-ce une activité belle et pure?» -«Mais il faut bien laver' quand s'est achevé le repas, ces monceaux gluants de porcelaine. C'est moins agréable» -«Non' dans le manoir' la vaisselle est toujours nette. Jamais aucun objet ne devient sale» -«Même après l'avoir utilisée pour consommer?» -«Bien évidemment» -«Comment cela se peut-il?» -«Certainement vous le savez, ce monde est parfait» -«Vous n'accomplissez pas cette occupation continûment' je suppose?» -«Non. Parfois durant la journée' je reste en ma salle aquatique ou dans mon lit» -«Mais comment ces lieux communs sont-ils pour vous si passionnants?» -«Je me délasse en ma baignoire ou bien je me coiffe. Plus souvent encor' je me contemple indéfiniment devant les miroirs...» -«Mais dans un lit?» -«Je rêve' et j'atteins la volupté supérieure» -«Vous avez suivi des études?» -«Non' je ne crois pas» -«Vous n'envisagez pas de changer?» -«Nullement. La vie dans le manoir est agréable. Surtout' j'adore explorer les caves. Leur visite assurément vous enchanterait car c'est un lieu... très attirant! Je vous laisse. Je reviens dans un moment»

Un serveur apporta les vins, puis les eaux. Je ne l'aperçus que sous l'aspect d'une ombre au visage insaisissable. Natalia devait revenir' j'en étais certain. J'attendais son retour. Malgré son intensité, ma frénésie n'entraînait aucune angoisse' aucun désagrément. L'expectation devenait préparation, prélude essentiel pour maintenir mon état permanent de quiétude. C'est alors qu'il put représenter l'objet de mon désir. La jouissance éprouvée sur le moment' de surcroît, se trouvait amplifiée par la perspective imaginée du suivant. J'y rajoutais la satisfaction d'avoir conçu le précédent. Passé' présent' futur' en ce monde unissaient leur contenu, créant l'état permanent de bonheur. Celui-ci provenait de la volupté, simultanément ressentie suivant les trois successions temporelles.

Bien que Natalia par intermittence occupât ma pensée, je tâchai de fixer mon attention distraite' un instant sur les mets: poisson' gibier' légumes. Dans son assiette au marli vermeil' luisait la tranche étalée d'un jambon cru. Sa chair variait du rose au carmin, compartimentée par un blanc nervage en graisse opaline. Dans un plat gréseux, qui semblait avoir été cent et cent fois recuit aux fourneaux, reposait un gigot de chevreuil longuement rissolé. Trois volumineux oignons l'encadraient, si turgescents de jus qu'ils paraissaient prêts d'exploser. Dans sa cocotte' un coq vineux émergeait, submergé de sauce au point qu'on n'en pouvait distinguer le cou de la cuisse. Là' dans sa marmite apparaissait un bréchet musculeux de grive. L'animal ainsi ligoté' gisait, prisonnier en son lit de chanterelles. Sa tête' où l'on pouvait lire encor les tourments de l'agonie, trempait dans un assaisonnement de ciboulette et sarriette. Là' dans sa poêle enfin, reposait la truite au milieu du beurre où nageaient les copeaux d'amandes. Sa peau grillée sur le dos' où l'on devinait les points bleutés' vermillon, s'était raffermie comme un blindage. Pour accompagnement se trouvait un légumier oblong, me livrant la profusion de son assortiment. Là' se mêlaient' grumeleux' filamenteux' choux, poireaux et raves. Dans ce nuancier verdâtre et jaunâtre ainsi contrastaient' parsemés, lambeaux de cramoisis poivrons' érubescents tronçons de carottes. J'essayai tous ces nutriments en fin gourmet, fusionnant l'agrément oculaire et la délectation gustative. S'additionnait encor à ces voluptés, la sensation de mon estomac qui se distendait progressivement. Quand j'eus goûté' sans les terminer, jarret du chevreuil' flanc de la truite' aileron du coq et blanc du poireau, je cessai de consommer. Le verre à demi rempli d'un vin gouleyant, finement bouqueté' liquoreux, par un léger soupçon de grenache' étancha ma soif.

Là-dessus' Natalia revint pour me servir le fromage. Cependant' je la trouvai changée. Sa natte ébouriffée pendait, sa pupille irradiée s'épanchait en regards langoureux. Sa voix chuchotait presque «Vous désirez visiter les caves? Je peux vous y conduire» -«Vous me combleriez» -«Je monterai vous chercher dans l'après-midi» J'émis un acquiescement inaudible. Sans prévenir' elle avait disparu dans le tourbillon de la salle.

Bien que je fusse au maximum rassasié par les précédents plats, je considérai minutieusement les fromages. Tous paraissaient vouloir se disputer ma préférence. Bleu, gruyère et camembert' gaperon, fourme et savaron' chevillon, présentaient leur aspect singulier, croûte épaisse et ridée, pâte affaissée' ferme' onctueuse ou persillée. La moisissure en maints endroits les teignaient de panachure indigo. Chacun' selon sa propre évolution, de sa dégradation paraissait avoir atteint l'extrême état. La magie de leur affinage encor les imprégnait, témoin de l'endormissement prolongé qu'ils avaient subi. J'en éprouvais un religieux respect. Je les goûtai l'un après l'autre ainsi jusqu'au dernier. Le roquefort emplit mon palais par son intense agrément. Seul m'en délivra la gorgée d'un bourgogne au fumet tannique. Puis une ombre avant les desserts débarrassa ma table. Pour ménager la transition que requéraient ces plats opposés, l'intermède obligé d'un laps me parut absolue nécessité. J'occupai ce moment à me verser des eaux pétillantes. L'une occasionna sur ma langue un fourmillement vif. L'autre' insinuante' imprégna d'un léger goût salé mes papilles. Là-dessus, dans sa corbeille en osier' l'on me présenta l'assortiment des fruits. Leur végétal échafaudage' instable en sa profusion, débordait généreusement sur la table. Poire et pomme offraient leur peau rêche aux flavescents points, simulant un visage envahi d'éphélides. Pruneaux safranés' abricots vermeils' brugnons grenat, rivalisaient d'aspects afin d'exciter mon appétence. Pour accompagner ces présents du verger, la pompe au dos luisant et gondolé me livrait un croustillant régal. Je n'y résistai pas' agréant sa muette avance. Dès que je l'eus terminée' l'on me servit un café, complément approprié de ce repas copieux. Le demi-sucre au teint caraméleux que j'y dissolus, sans peine absorba l'amertume afin de me révéler son arôme. Sa couleur noire et sa chaleur' additionnant leur effet, concouraient au réconfort qu'il me procurait. Tel un point d'orgue achevant un concert mélodieux, ce breuvage apparaissait nécessaire à l'harmonie du repas.

Ainsi rassasié, je m'attardais un moment à considérer l'environnement, les boiseries' les ferrats, la hure et les skis, la tomette et la cheminée. J'intégrais mentalement ce parfait décor. Sa rusticité s'accordait si bien aux mets. Non sans mal' j'évitai le traquenard de la tapisserie. Pour les narguer, je souris aux chiens' coursiers' chevreuils' qui prétendaient capter mon regard. «Ne vous contorsionnez pas afin de m'attirer, je connais trop bien votre insidieux piège» leur conseillais-je en moi-même. Lors' ils me semblaient se renfrogner, dépités qu'on eût déjoué leur manège. Puis je me levai. Je n'étais plus à ma place idoine en ce restaurant. J'éprouvais un léger vertige étourdissant mon esprit, somnolence engendrée par ma digestion. Je ne sentais plus mon corps. J'avais peine à me diriger. Mon organisme entier se mouvait sans que je le commandasse. Je constatai cependant mon déplacement, bien qu'il ne fût agi par la volonté. Ma translation réharmonisait le rapport topique et temporel. Cet ajustement permettait mon état continuel de bonheur. Je savais que ma chambre attendait mon arrivée. Je voyais par anticipation l'accueillant lit, je sentais les draps moelleux où je m'assoupirais. Je vivais mentalement ce que j'allais vivre. Cependant' la pensée de Natalia prédominait en mon esprit. Mon séjour en était le but unique et la réalisation. Désormais' la serveuse aux blonds cheveux imprégnait ma vie, m'absorbait en mon intimité' mon intériorité.


 
INTERMEZZO PRIMO

Ma chambre apparut conforme au souvenir que j'en avais conservé. Le parfait monde ainsi fonctionnait selon ce fondement: la correspondance entre événements prévus et vécus, mais la réalisation dépassait la conception. Durant un long moment' je considérai la pièce envahie de pénombre. Le faisceau d'un rayon s'infiltrait par la tenture unie. Dilué dans l'obscurité, ce pinceau lumineux renforçait l'intimité, l'agrémentant par sa gaieté subtile. Je délaissai les chaussons pour que mon pied ressentît le tapis soyeux. Lors' je m'avançai lentement jusqu’au lit, puis m'allongeai. Là, je m'abandonnais à la remembrance unique en mon esprit, Natalia.

Je la revoyais. Je ressentais les émotions qui m'avaient impressionné. Ce n'était miroir de son extériorité, mais reflet de son intériorité. Je ne distinguais la corporéité' la spiritualité. Plutôt' j'appréhendais l'unité s'identifiant à son âme. Cette âme imprégnait la prunelle aussi bien que les cheveux, les mains' les chevilles. De même' elle émanait de la voix' de la démarche. Sa constitution pourtant n'était les mains, ni les cheveux, ni la prunelle. Son réel substrat n'était ni la voix' ni la démarche. L'ensemble à mon intuition paraissait comme une indivisible entité. L'harmonie qui s'en dégageait me semblait inaltérable' indestructible. Son image outrepassait la copule organique et la charnelle enveloppe. Son être évoquait la beauté pure' absolue, virtuelle archétype. Quand j'eus épuisé le souvenir' ma fantaisie créa des fictions. Je voyais Natalia parée de mille atours en un décor estival. Je lui prêtais ses propos, son rire ou son étonnement, son enjouement. Son absence autant que sa présence élevait' transcendait mes pensées. Je me dissolvais' m'annihilais en elle. Ma rêverie dura longtemps. Je m'y perdais' m'y résorbais, sans pour cela cesser de percevoir l'environnement de ma chambre. J'avais la sensation de me dédoubler, simultanément de vivre en deux univers différents. Le temps s'écoulait sans que nul affaiblissement vînt ternir ma félicité. Par la suggestion' j'atteignais une exaltation mentale extrême. Je ne maîtrisais pas l'épanouissement de cette euphorie. Des éclairs jaillissaient en mon cerveau, ma vue se brouillait en phosphènes. Lors' à l'acmé de la frénésie, je me levai' puis arpentai compulsivement la chambre. C'est ainsi que je tâchai d'apaiser le torrent de mes évocations. Les visions me transportaient' m'illuminaient' m'irradiaient. Natalia' Natalia! J'avais une amie. Je répétais cette unique idée sans discontinuer, mesurant la chance inouïe qui m'était miraculeusement échue. Rien' me semblait-il' ne pouvait surpasser un tel évènement. J'avais une amie' j'avais une amie. C'était mon amie. Désormais' rien ne devait nous séparer. Je le répétais sans que je m'en convainquisse. Je tâchais de me représenter l'instant qui nous réunirait. Cela se produirait en ma chambre' ici même. Natalia frapperait' puis entrerait. Je la verrai' là' je la verrai. Ses pieds fouleront ce tapis, sa main touchera la poignée de cette huisserie, le poids de son corps fléchira les bourrèlements de ce canapé, sa robe en retombant s'étalera sur les capitons. Malgré la mentale évocation, l'apparition de Natalia me semblait prodigieuse' impossible. Tout cela pourtant s'accomplirait, j'en étais sûr. N'étions-nous pas dans le parfait monde?

Cependant' ne parvenant à calmer l'ardeur qui m'habitait, mes pensées' graduellement' insensiblement' s'épuisaient. Jusqu'à l'arrivée de Natalia, quelle activité me distrairait? Que faire en ce début d'après-midi? Je ne désirais sortir à nouveau, non plus demeurer dans ma chambre. Je résolus d'explorer les appartements du manoir.


 
LES APPARTEMENTS

Je m'avançai lentement dans le corridor. L'étage ici paraissait désert. Je présumai que j'en étais le seul hôte. Cette inattendue constatation m'enchanta. L'occupation des lieux' en effet' les eût privés de leur mystère. L'intérêt de mon exploration découlait de ma solitude. Si d'inattentifs résidents' affairés' turbulents, de leur omniprésence en perturbaient l'expression, le manoir' à mon sens' ne pouvait manifester son intimité. C'est ainsi que l'eût détruite une agitation parasitaire. Seuls' des bruits confus me parvenaient du salon, dénaturées' déstructurées, tels rumeur émanant d'un lointain monde. Ces curieux échos semblaient inconsistants' évanescents. Vainement, l'on s'interrogeait sur les objets' les humains' qui les avaient provoqués.

Huisseries' potelets' alignaient leurs moulurations. Je n'avais nulle envie de visiter les chambres. La multiplication de logements pareils au mien, pensai-je' eût terni la satisfaction d'en posséder un original. Je remarquai sur la droite un étroit battant. Son entrebaîllement ne trahissait qu'un liseré ténébreux. Cette ouverture ainsi m'attirait. Certainement' un malin esprit me l'avait présentée subrepticement, guidant ma flânerie sans que je m'en aperçusse. Parvenu jusqu'à sa hauteur' je le poussai. Dans l'obscurité, je découvris un vestibule exigu sur lequel s'ouvraient deux portes. Je posai la main sur la poignée de la première à ma droite. J'attendis un moment avant de l'actionner, tendant l'oreille. Tout restait silencieux. J'imaginais que cet accès pût cacher un secret fabuleux. Terminant enfin mon geste amorcé, je tirai lentement la poignée.

Mon œil découvrit un réduit. Là' s'entassait un fouillis de balais accompagnés de brocs, seaux' flacons' bidons, chiffons' éponges. Longuement, je contemplai ce bric-à-brac d'instruments enchevêtrés' mêlés, de récipients renversés' retournés. Reclus dans ce placard' ils sommeillaient, languissant qu'on les tirât de leur temporaire apathie. C'est alors que se déclencherait leur activité mécanique. Ma décision de les dévoiler au jour inopportunément, plus que l'exhumation de momies enfouies dans leur hypogée, me parut sacrilège' impie. N'était-ce irrespect de révéler ainsi leur état si disgracieux? J'eus l'impression de les avoir dérangés. Tels voit-on sur un galet retourné vers et cloportes. Sous mon premier regard' ils m'avaient paru ankylosés, mais lentement je sentais s'éveiller en eux leur âme. Récupérant ses facultés, c'est ainsi qu'un être évanoui reprend conscience. L'on eût dit qu'un bourreau violemment les avait enfermés là. Sans doute' ils étaient punis, dédaignés en raison de leur fonction triviale' utilitaire. Silencieusement' ils enduraient le mépris qu'on leur vouait. Mortifiés' humiliés, tristement' ils attendaient qu'on les délivrât de leur pénitence injuste. Secouée de sanglots douloureux, la serpillière avait épuisé l'épanchement de ses pleurs. Tel un freluquet aux cheveux drus, le balai-brosse indigné protestait silencieusement. Le balai-frange' ainsi que bellâtre à la toison touffue, vitupérait de se trouver sans le moindre égard éconduit. Malgré la contrainte immobilité, leur fonctionnement transparaissait comme une imprégnation rémanente. Figés par un subtil ensorcellement, l'on eût dit qu'ils demeuraient en suspens dans leur gesticulation. Leur aspect dégageait une impression d'incohérence et discordance. Plus encor s'additionnait un sentiment vague évoquant désagrément, ressentiment' heurts' coups' bastonnade. S'approfondissant dans mon cerveau, cette obscure idée se muait en jouissance indéfinissable. J'éprouvais presqu'une envie de les brutaliser, de les repousser plus encor sévèrement dans leur encoignure. Naturellement, je n'aurais perpétré cette inconcevable indignité, mais la conception négative en avait germé dans mon esprit. Sans que j'eusse à la traduire en action, la mentale évocation me suffisait. Malgré mes efforts' je ne pouvais me délivrer de leur contemplation. Du réduit s'exhalait une émanation de lessive et détergent, pareille au relent d'un cadavre en sa bière. Je refermai ce placard sans ménagement, non que je consentisse à protéger le sommeil de ces vils objets, mais plutôt pour les condamner définitivement «Croupissez!» les apostrophai-je âprement «vous méritez bien ce que vous subissez!»

Je me tournai vers la porte opposée que j'ouvris sans plus attendre. Mon regard découvrit un espace éblouissant, pièce entièrement carrelée du sol jusqu'au plafond. Ce balnearium était constitué de successions, douche imbriquée' baignoire encastrée, vasque ajustée, hérissant leurs saillies. Je ressentis une indicible impression d'humidité, fraîcheur' vacuité. Le porcelanique ensemble évoquait nudité' contact aqueux. Ces luxueux appareils semblaient presque effrontément s'étaler. Chacun d'eux offrait sa protubérance opulente ainsi qu'un être informe. La robinetterie cuivrée: mélangeurs' obturateurs' boutons chromés, surenchérissait encor la dimension de faste et somptuosité. J'aurais voulu voir l'eau remplir ces cavités miroitant, cependant le bruit du liquide en son conduit, celui de sa chute au fond du récipient, me dis-je' anéantirait mon rêve idéal de paresse et volupté. Près du plafond, les vasistas en verre opalescent tamisaient les rayons diffus, protégeant ce lieu des regards indiscrets. Je quittai mes chaussons fourrés, puis m'avançai pieds nus sous le récepteur face à moi. Lors' une aération m'envoya sur la cheville un courant d'air algide. L'on eût dit la brise à travers le hublot d'un paquebot. Plutôt n'était-ce un gnome hivernal qui me l'eût soufflé malicieusement. Je me coulai jusqu'au fond de la baignoire. Là, j'imaginai mon corps abandonné dans une immersion délicieuse. Puis je me blottis sur la margelle et demeurai longuement immobile. Je réitérai ma contemplation de la salle aquatique. C'est ainsi que je désirai jouir encor d'impressions nouvelles. Suivant la perspective en des points différents, je recevais les reflets moirés des bidets et des vasques. Je les vis métamorphosés. De leur inlandsis détachés, l'on eût cru chapelets d'icebergs dérivant sur la mer du carrelage. Puis une autre image à son tour s'imposa dans mon esprit. Je voyais' ancrés dans un lagon, de curieux vaisseaux dont les gouvernails géants étaient robinets, mélangeurs. La pièce émanait une atmosphère évoquant le grand large et la marée. Je me crus dans un esquif bercé par la houle océane. L'idée me vint de me dévêtir. Cependant' je me satisfis d'imaginer cette action, bien que difficilement j'y parvinsse. Je connaissais peu mon corps depuis que j'habitais le manoir.

Tous les objets semblaient m'assiéger' m'envahir de leurs signifiances. Familiers' ils prenaient en mon esprit un sens évident' puissant. Mais où pouvait-il se trouver? Je n'aurais pu le déterminer. Possiblement' il s'agissait d'un rapport subtil reliant forme' aspect, couleurs' fonction, volume ou proportions? Plus qu'animaux' humains, les minéraux' végétaux me parlaient' m'apostrophaient. Dans mon esprit' ils suscitaient sentiments secrets, sympathies' antipathies. Lors s'établissait un pur échange entre eux et moi, sans mot ni lemme. Ce dialogue abstrait ne violait pas leur immobile univers. Miraculeusement, je m'étais immergé dans leur monde et je partageais leur muet langage.

Après m'être abîmé dans ces pensées, méditation dont je n'aurais su préciser durée ni contenu, je repris soudain conscience. Lors' il m'apparut par les vasistas que le jour avait décliné. Sans qu'on y pût discerner de fluctuation, l'après-midi venait de franchir un palier, borne invisible arrimant le monde en un moment du nyctémère. Tout s'était modifié. Lors de ma promenade ainsi, j'avais constaté la transition ténue séparant aube et matinée. L'œil n'eût saisi la variation qui pût objectiver le phénomène. C'était comme un accomplissement suspendu. Cependant' sa lenteur n'entamait pas sa réalisation, mais au contraire attestait son implacabilité. Je ressentais l'obsession créée par ces modifications, changements infraliminaires. Chacun n'atteignait pas le seuil de mon acuité sensorielle émoussée, mais leur sommation produisait une irréversible évolution. De surcroît' ces transformations' continûment, se déroulaient dans la discrétion' l'immobilité, ce qui leur communiquait un mystère ineffable.

Pour finir l'après-midi, j'errai dans le manoir comme en un protecteur labyrinthe. Je remarquai dans le fond du couloir un chien-assis tel un œil ouvert. Sa vitre opalescente offrait la vue sur les sapins blancs emmantelés. Par-dessus' l'on voyait un pan de ciel embrumé. Je m'aperçus combien' malgré leur analogie, l'aurorale obscurité se distinguait du crépuscule enténébré. La première' extatique' annonçait l'irradiation vainquant l’extinction. Le second au contraire' angoissant, présageait l'agonie du jour englouti par la nuit.

Je m'enlisais dans ces réflexions... quand le souvenir de Natalia magiquement les évapora, Je regagnai ma chambre afin de l'attendre. Maintenant, son arrivée ne devait plus tarder.


 
INTERMEZZO SECUNDO

L'arrivée de Natalia m'apparaissait exceptionnelle' unique. Le moment précédent son arrivée me plongeait dans un trouble indicible. Je ressentis un vacillement comme un prémisse à l'évanouissement. Bien que sa venue fût certitude absolue, je ne réussissais toujours pas à m'en persuader. Quels seraient ses propos? Qu'allait-il se passer? Je sentais mon cœur de plus en plus fort battre et s'épuiser. Pourrais-je écouter sans confusion le cognement de son doigt sur ma porte? Cet anodin bruit se produirait ici dans un instant. C'était pour me voir' moi, que ses pas la dirigeraient en ce lieu. J'existais pour elle. Je tâchais vainement de concevoir cette impensable idée. Mon délire atteignait un paroxysme et retombait, m'abandonnant dans un état quasiment désespéré. Pourtant' nul désagrément ne m'attristerait au sein du parfait monde. J'étais sûr ainsi que Natalia me rejoindrait. Cet excès de plaisir" en moi, générait un sentiment voisinant la souffrance. La douleur évoquée, sans que je la ressentisse' intensifiait mon bonheur. L'accablement qui m'assaillait se muait en contentement. J'imaginai la seconde où Natalia se trouverait là, devant la porte. Son doigt s'apprêterait à frapper... Cette évocation décuplait mon impatience. Les pensées tourbillonnaient en mon esprit. Leur incontinent flux s'épuisait en suite incohérente' excitant mon exaltation. Lors' dans mon attente angoissée, je perçus trois coups feutrés comme un effleurement d'une infinie douceur. Je sentis mon corps se vider et flageoler mes jambes. Néanmoins' je me translatai vers le chambranle ainsi qu'un automate. L'indigent hère en découvrant un magot, l'aventurier perdu rejoignant sa patrie, la mère affligée retrouvant son enfant, n'auraient éprouvé plus de félicité. Je pensais que ma vie serait déterminée par ce moment unique. Ma naissance avait eu pour seul but sa réalisation. Mon existence antérieure alors devenait insignifiante.


 
LA VISITE DE NATALIA

Au moment où je tirai l'huis, mon esprit ne put discerner qu'un radieux sourire. Ce lumineux sourire' il me parlait «Je suis merveille et je suis beauté. Je possède en moi tout sublime agrément que puisse incarner un être. Je suis de même empathie' sympathie. Je suis dilection' générosité» Si bien je comprenais ce langage exprimé par les yeux... que j'en négligeai celui des lèvres «Bonjour' vous m'attendiez. Je vois que vous n'avez pas oublié» Ces mots devaient signifier une idée qui m'échappait. «Je ne pensais qu'à vous» pus-je en balbutiant répondre. Son rire ailé résonna comme un grelot. Je demeurai confus d'avoir émis propos si banal.

Natalia posa doucement sur moi son profond regard. Possiblement' il représentait, bien que ne l'exprimât la parole énoncée, le sens d'un remerciement à mon propos. Lors qu'une élocution directe eût blessé la pudeur' ainsi, la pensée quelquefois peut elliptiquement s'épancher.

Natalia s'introduisit dans la chambre. Son apparition m'impressionna plus que je ne l'avais imaginée. Je sentais mon cœur s'agiter, ne concevant quel miracle avait permis sa présence auprès de moi. Je vivais ce que j'avais rêvé. Si véhémente' excessive était mon émotion que je lui confiai «Natalia' je ne puis réaliser que vous soyez là» Son visage à nouveau s'illumina d'un sourire angélique. -«Je suis bien ici pourtant. Ne vous troublez pas. Vivez pleinement le moment présent» -«Je vais tenter. Venez jusqu'au sofa»

Natalia s'abandonna sans réserve aux coussins moelleux, puis me sourit de nouveau. J'occupai le fauteuil' n'osant m'asseoir aussi près d'elle. C'est alors qu'à loisir' je pus l'observer.

Dans ses blonds cheveux scintillait un nœud vif en satin nacarat. Tel peut-on voir un coquelicot dans une emblavure. Sa robe en tissu cotonneux mauve était prolongée par un passement, frange à la dentelle imitant vaguement un jupon. De lactescents bas en motifs à croisillons recouvraient ses jambes. Masquant la peau, leur teinte immaculée semblait vouloir en surenchérir la pâleur. Généreusement échancré, son châle en nid d'abeille iridescent' l'enveloppait. Le corsage en guipure invitait le regard. Son fin lacet l'enceignant par un entrelacs dénoué, permettait que l'on aperçût la chair de sa poitrine. C'est ainsi que se découvre un jardin merveilleux au travers d’un grillage. L'on ne pouvait savoir ce que signifiait le dénouement de ce lacet. N'était-ce oubli négligent ou bien dessein résolu? Cette ambiguïté' qui s'avérait impossible à trancher, finissait de m'envoûter. Sa tenue se complétait par des chaussons gris souris. Les talons compensés qui les rehaussaient, mimant lévitation, pouvaient signifier son désir de s'élever au-dessus du sol impur. Dans sa parure' elle apparaissait à mon œil ébloui, pulpeuse et plantureuse' affectueuse et tendre.

À nouveau' je rencontrai son regard. «L'on est bien' là' dans votre alcôve» me confia-t-elle -«C'est vrai' l'on pourrait y rester la journée» -«Pourquoi pas!»

Brusquement' je la vis se renverser en fermant les yeux. Je remarquai par hasard' à ce moment-là, que sa robe était fripée. L'on pouvait supposer' pour expliquer ce défaut, cent folies qu'elle eût pu commettre emportée par un intense émoi. L'activité qui l'avait accaparée me resterait impénétrable. Sous les rayons séléniens' avait-elle escaladé les rocs d'un piton? Comme un lynx avait-elle ainsi dormi dans un refuge abandonné? Lors que je me perdais en conjecture afin d'élucider, sans l'espoir d'y parvenir' l'origine inconnue de la friperie, Natalia s'étira. Je hasardai ce propos.

«L'après-midi vous a divertie?» -«Beaucoup' j'ai rangé de la vaisselle et j'ai préparé des plats. Ce que j'adore avant tout, c'est toucher de beaux légumes. J'apprécie de les recueillir et de les nettoyer. Nulle impureté ne saurait les souiller. Je n'ai jamais de mes doigts pressé de chose ignoble et visqueuse. Jamais cela ne m'arrivera. J'apprécie la tomate ou le radis, la rave et la betterave aussi bien qu'endive et choux, pois' artichaut. De même encor' j'aime oignon' poivron, doucette et cresson, courge et courgette' échalotte et laitue. Je ne suis jamais lassée de les sécher, de les peler' de les éplucher, de les disposer' de les contempler» C'est alors que me vint cette inattendue pensée. J'en fis part à Natalia. -«Dans l'ancien monde il est' je crois' un jardin merveilleux. Pendant la journée, de même une attentionnée main féminine époussette épis, fleurs' nœuds, frondaisons' bourgeons, rameaux' surgeons' drageons...» -«Mais vous' aujourd'hui, quelle occupation vous accapara?» m'interrogea-t-elle. -«Ce matin' je me suis promené» -«Mais où donc vos pas ont-ils vagué?» -«J'ai franchi la forêt jusqu'au bout du chemin. Là' j'ai traversé les sillons d'un guéret. Je suis monté sur un vallon' j'en suis redescendu, puis j'ai suivi le cours d'un ruisselet durant un moment. Lors' j'ai longé l'orée de la sapinière et j'ai retrouvé le manoir» -«Vous avez pu voir des panoramas sublimes!» Détachant lentement ces mots, Natalia me considéra de manière insistante. Puis elle ajouta, presqu'en chuchotant «Vous avez rencontré quelqu'un?» -«Non' personne... mais j'ai vu des empreintes...» -«C'est curieux! Serait-ce un craintif lagopède' un loup cruel?» Pour évoquer chacun de ces deux animaux, l'expression de Natalia s'était changée, reflétant la timidité' puis la frayeur. -«Non... des pas.»-«Des pas! Quelqu'un pouvait-il rôder en ces parages? Qui pouvait-ce être?» Je poursuivis. -«La marque en était légère et l'on eût dit... qu'un ange immatériel avait pu les provoquer» -«Serait-ce un ange? N'est-ce incroyable' extraordinaire?» -«Mais ne pourrait-ce être aussi...» -«Ne pourrait-ce être?...» Natalia maintenant me pressait de lui dévoiler ma pensée. -«Croyez-vous' un pas de...» -«de?...» réitéra-t-elle. -«...de fille» finis-je enfin par avouer. -«de fille... légère' immatérielle ainsi qu'un ange?» murmura-t-elle en traînant langoureusement la voix.

Je ne savais si Natalia considérait que ces pas étaient les siens. Rien ne pouvait lever ce doute. Cependant, rien ne lui permettait non plus de connaître en cela ma pensée. Décontenancé' je ne sus que répondre. Lors' aussi promptement qu'un éclair' elle avait changé de position. Je la vis se lever' secouant sa chevelure. «Si l'on reste ici' bientôt l'on s'endormira. Nous avons prévu' je crois' une autre occupation»

Instantanément' subitement, Natalia pouvait modifier sa disposition mentale et physique. Cette inattendue capacité me stupéfiait. S'approchant de la fenêtre' elle écarta la tenture. Cependant' rêveuse' elle interrompit son mouvement, puis demeura durant un long moment immobile. Pendant que le paysage occupait sa pensée, je contemplais sa chevelure opulente et resplendissante. La natte aux lourds anneaux descendait' séparant deux faisceaux libres. Flux mellifique' elle ondoyait au long de son épaule et de son dos. Parfois' mèche égarée, l'un des filins se perdait sur les bras en linéaments gracieux. Mon regard plongeait dans ce champ lumineux. J'y discernais le ton clair du sablon marin, le teint profond de la jonquille. Ces cheveux' scintillant' chatoyant, paraissaient composés de grains' de paillettes. Le tout' cependant' représentait plus que la sommation des éléments. De cet ensemble épars naissait une harmonie comme en un tableau tachiste. Séparément, chacun des points apparaît dépourvu de signification, mais leur juxtaposition dévoile à notre œil un évident motif. Je fus émerveillé par sa blondeur satinée, couleur qui me parut la représentation de Natalia, son expression, miroir' quintessence et reflet de ses qualités: beauté' grâce' élégance et raffinement.

«C'est dommage...» l'entendis-je en hésitant murmurer. -«Dommage à quel sujet?» -«Qu'il ne... qu'on ne voie pas tomber la neige» poursuivit Natalia -«C'est déjà très beau» renchéris-je. -«Mais quand il neige... c'est... c'est...» -«Comment est-ce?» me permis-je ainsi d'insister, l'engageant à la résolution de son propos. -«C'est magique. Mais vous avez raison' les sapins givrés sont magnifiques. Rien de plus merveilleux ne peut sans doute exister en ce monde» -«Rien, pensez-vous? L'on pourrait imaginer...» suggérai-je en suspendant ma phrase. -«L'on pourrait imaginer?...» -«...que les surpassât un être...» -«Cela vous paraît possible?...» continua-t-elle. -«Certainement. L'absolue beauté que seul peut évoquer le rêve» Ma voix défaillit presqu'en émettant ces mots. Natalia n'y prêta nulle attention, me sembla-t-il. Puis subitement' elle émit' rompant l'hésitation de ma réponse -«Le rêve uniquement?» -«Non pas uniquement» dus-je avouer tandis que son regard me considérait.

Après un long moment' aussi brusquement' son humeur se modifia. Ses pas - hasard ou bien préméditation - devant moi l'amenèrent. De si près, je n'osai croiser les feux de ses prunelles. Cependant' je m'avisai de lui rappeler «Vous m'aviez promis... que nous visiterions la cave» -«Bien évidemment» susurra-t-elle.

Par un jeu subtil' inavoué, Natalia semblait susciter mon embarras' puis sitôt l'apaiser, dissipant toute affliction que je ressentisse. Chacun de ses propos se métamorphosait en invitation.

Elle approcha de nouveau près de moi, se dirigeant vers la porte. Je ne savais si Natalia provoquait délibérément ces proximités. Voulait-elle ainsi m'impressionner? J'observai son œil à la dérobée. L'on y découvrait' unis, vert' marron, violet' gris. Le peintre en sa palette épand de même un polychrome assortiment. Ces tons' plutôt que s'imposer' rivalisaient d'humilité. Chacun dans son regard épanchait une infinie suavité. Ce que recelait cet iris n'était ni le vert' ni le marron, ni le violet' ni le gris. Ce n'était ni forme et ni couleur. C'était son âme.


 
LA CAVE

Du grand vestibule où nous étions parvenus, sans frayeur' Natalia m'entraîna dans un escalier vertigineux. Les degrés interminablement s'engouffraient jusqu'au tréfonds du manoir. Je ne pourrais définir mon état psychique. Je me sentais privé de la moindre initiative. Nous étions silencieux. La descente au fil des paliers' degrés, se prolongeait' se précipitait. Souplement' agilement, les mouvements déliés de Natalia s'enchaînaient. Mon corps maladroit s'embarrassait. J'avais peine à la suivre. Sa chevelure ondoyait comme un halo de lumière entourant sa tête. Nous atteignions le dernier niveau. Mon guide alors se figea. Devant nous se dressait la porte aboutissant à la cave. Malgré sa dimension modeste' on l'imaginait d'une épaisseur énorme. Notre effort conjugué parvint à la pousser.

Froid' noir' un béant espace apparut. Natalia tourna le commutateur. Vacillant, comme à regret tiré de son engourdissement, clignota le filament des lampes. Jusqu'au fond' l'on apercevait leur abat-jour de guingois, leur câble affaissé qui pendait grossièrement. Les diffus rayons mouraient sur de volumineux objets, masse émergeant de l'atmosphère empoussiérée. Nous étions pétrifiés. Lentement, Natalia s'avança dans la grande allée. De la voûte appendait' chatoyant' un argentin réseau d'arantelles. Sur le sol reposait le cylindre oblong, ventru' massu' des barriques. Leur dimension colossale outrepassait toute analogie. Leur alignement s'évanouissait dans la profondeur enténébrée. L'on eût dit ces corps monstrueux gonflés, congestionnés' enflés, jusqu'à se disloquer sous la pression de leur contenu. Je craignais qu'à tout moment l'un d'eux ne rompît sa douelle ajustée. L'ébriescent flot nous eût alors engloutis, mais les anneaux ferreux qui les cerclaient, puissants' résistants, paraissaient pouvoir endiguer des pressions formidables. Chacun de ces récipients monstrueux évoquait un gigantal cocon, tique hypertrophiée conservant sa réserve hématique. De même' il aurait pu s'agir' hibernant, d'holothuries démesurées au fond d'un antre abyssal.

Je suivais Natalia. Parcourant les travées, nous côtoyions ce terrifiant essaim tel bétail placide asservi. L'on eût dit que nous fussions les bergers de ce troupeau fantastique. Notre insolite' irrévérencieuse intrusion, l'inopinée lueur chassant l'obscurité, ne semblaient déranger leur ensommeillement. Des conteneurs se profilaient devant nous, tonneaux au volume impressionnant, mais lilliputiens près de ces barriques. Dans l'air ambiant' partout, s'épanchait un remugle associant exhalaisons des récipients, bouquets des crus' émanations de la chancissure et de la moisissure. Les relents' qui séparément auraient suscité l'écœurement, se neutralisant' composaient un arôme à l'étrange agrément.

«Regarde ici tout ce vin!» remarqua Natalia. Sa main preste alors me conduisit dans la salle adjacente. Là' nous apparut' de la base au voûtain, par étagements alignées, milliers et milliers de bouteilles.

L'obscurité semblait avoir déteint sur la couleur de leur verre épais, foncé plus que les ténèbres. Si dense était leur poussiéreux dépôt, tel sédiment persistant, qu'on l'eût cru durant un millénaire accumulé. Mais alors que sur tout commun objet' cet amas fût jugé fâcheux, pour ce contenant rare il devenait respectueux dépôt. L'action de l'essuyer nous aurait paru sacrilège' impie. N'aurait-on pas éventé les bienfaits de la vinification, mûrie depuis les temps immémoriaux? L'apparent aspect terne et terreux de ces flacons' paradoxalement, cachait l'exaltation convulsive et la frénésie dionysiaque. Leur contenu s'imprégnait d'un caractère éminemment précieux' religieux. Telle apparaît la relique adorée' sanctifiée, dans sa châsse hyaline au fond d'une église. Patiemment, chacune attendait l'instant magique où la main d'un convive épanoui, parmi vivats' applaudissements, la sortirait de sa léthargie, ce laps unique où giclerait son fluide alcoolique. Lors se muerait en joie la morne attente élaborant le fumet. Son existence engourdie n'avait de but que ce moment suprême. Sous les feux des lampions elle apparaîtrait... puis serait abandonnée telle insignifiant débris. La durée de la maturation, l'immobilité silencieuse au long des années, par ce télescopage hallucinant, se résolvaient dans l'instantanéité. L'on demeurait envoûté par cette invisible évolution, par la mystérieuse alchimie que produisaient lentement' sûrement, les réactifs' adjuvants' catalyseurs' dissolvant le tannin, synthétisant l'ester.

Nul en ce moment ne soupçonnait que nous fussions là. Tous les gens devaient se trouver au bar ou dans le restaurant. Certainement' ils ignoraient l'attrait mystérieux de la cave.

Soudain, Natalia me signala sur le sol un objet luisant. Elle avait ployé le genou, se baissant précautionneusement pour examiner l'objet bizarre. Je m'approchai de même. Jamais je n'avais été si près de Natalia. Je sentais cette inattendue proximité, son visage et ses cheveux'. L'air qui l'environnait semblait invisible émanation de son corps. De l'étoffe et de sa chair se dégageait un parfum subtil' aérien, senteur n'évoquant nulle essence odoriférante en ce monde. Rien que la Nature en sa profusion n'eût égalé. Je retenais ma respiration, je demeurais immobile.

«Ce n'est qu'un morceau de verre» susurra Natalia de sa voix sensuelle. Puis' s'étant relevée, lentement' elle avait repris son cheminement, précaution consentie' je le présumai, pour ne pas briser le charme induit par cet épisode. «Si l'on revenait à la salle où sont les barriques?» proposa-t-elle. -«Volontiers»

Alors que nous longions dans le sens opposé la théorie des fûts, j'interrogeais Natalia. «D'où peut venir tout ce vin?» -«Là, c'est un mystère» -«Sûrement pas de ce pays couvert de neige. L'on n'y pourrait cultiver que sorbiers et fougères» fis-je observer.

Après un temps silencieux, Natalia se résolut à me livrer cette origine. «Je me suis longtemps posé la question... Lors' un jour que parmi les barils' je me trouvais dissimulée... par hasard j'ai surpris la conversation des cavistes. Laconiquement' ils évoquaient à mi-voix une île ensoleillée, lointaine. Là-bas, la Nature au long de l'année dispense en dons merveilleux ses productions. Mirabelle' abricot, prune' olive' ainsi que rubis' jade' améthyste et jais, sur une herbe émeraude en chutant se répandent... Là-bas, la mellifique abeille ailée volette au sein des rayons. La cigale amoureuse emplit de cymbalisations l'air torride... C'est là-bas' sur les coteaux brûlants' parmi garrigue et pâtis, que mûrit la treille aux grains vermeils. De l'aube à la brune ainsi, le joyeux vendangeur cueille assidûment le juteux raisin. Le jouvenceau vide au sein des pressoirs le trésor chatoyant des comportes. Les enfants dans le moût trépignent. Puis' dans les chais de vieillissement, le fût se remplit de breuvage à l'odorant fumet...»

«Savez-vous le nom de ce pays?» demandai-je. -«Ce nom rarement est prononcé car il doit rester secret» Natalia de nouveau se tut. Puis' sur un ton mystérieux' elle épancha ce propos «J'ai pu le savoir cependant...» Soudainement' le regard de Natalia s'emprégnit de sévérité. «Jure immédiatement que jamais tu ne le répéteras» m'intima-t-elle. -«Je le jure» Lors' elle attendit pour affermir solennellement le serment, puis se décida brusquement» -«C'est bon' viens» J'approchai mon oreille où Natalia coula ces mots «Terra vinea» -«Terra vinea» chuchotai-je en traînant la voix, prolongeant l'irradiation que j'avais ressentie.

Miraculeusement, j'avais soudain vu coteau' rucher' vignoble et verger, goûté mirabelle et prune' olive et miel' entendu cigale et criquet, merle et chardonneret. La treille en ma gorge insinuait le nectar exquis de ses pampres. J'étais plus encore étourdi cependant, malgré la mentale évocation, par le souffle aérien de Natalia dans mon auditif conduit. L'attouchement de sa main sur mon pavillon, préservant ainsi la discrétion de l'entretien, renforçait l'émoi que j'en éprouvais.

Silencieusement se poursuivait la marche à travers la cave. Lors que nous en atteignions l'extrémité, je discernai dans le mur une incongrue béance. «Que peut contenir ce diverticule?» m'enquis-je. -«C'est la remise' un rebut pour le matériel dégradé. Jamais l'on n'y va» -«Pourquoi ne pas la visiter?» -«Pourquoi pas» Circonspects' nous approchâmes. Natalia s'engouffra dans le noir' les mains en avant. Je fis de même.

Autour' l'on devinait un hétéroclite amas, douelle usagée' cerclage arraché, barrique éventrée' fût disloqué, douzil fissuré' chantepleure écachée, fausset fêlé... Bannis loin de leurs compagnons respectés, ces débris semblaient tristement supporter leur disgrâce.

«Attention!» cria Natalia. Je sentis sous mes doigts un effleurement soyeux' évanescent. Je compris ce qui se produisait. Devant' un obstacle avait arrêté la progression de mon guide. J'avais dû heurter sa chevelure. «C'est le mur' on ne peut aller au-delà» conclua-t-elle.

Natalia se retourna pour explorer la remise. Je sentis sur ma paume une infinie douceur. N'avais-je accroché, planant dans l'espace' une aile invisible' ainsi qu'en sont pourvus les anges? C'était le bras de Natalia. «Tâte ainsi, m'encouragea-t-elle en conduisant mes doigts» Notre avance au long du mur opposé progressait. «Je sens...» continua-t-elle en chuchotant «...l'on dirait un levier. Patiente un instant. J'ai conservé deux ou trois allumettes. Je vais en craquer une» Le grésillement traversa le silence. Durant un laps' un point lumineux vacillant nous éclaira. «C'est bien un levier» confirma Natalia. «Poussons tous les deux» poursuivit-elle. Sous la pression, le fer qui dépassait de la paroi s'abaissa lentement. Celui-ci paraissait n'avoir pas été manié depuis une époque immémoriale. C'est alors qu'un long grincement aigu tel un cri soudain retentit. «Je retiens la poignée. Craque une autre allumette. Vite» m'intima Natalia. Non sans mal' je retirai de la boîte un bâtonnet soufré. Je le frottai sur le bandeau phosphoré. Par le pivotement d'un monolithe encastré, s'était brusquement ouvert un orifice au milieu du panneau. Sans doute' il nous livrerait un secret jalousement gardé. La béance apparaissait comme une invitation vers l'inconnu, hasardeuse aventure annonçant trésors fabuleux, mais qui pouvait aussi receler traquenards dangereux.

«C'est incroyable!» m'étonnai-je. Nous étions cois. Natalia s'approcha de l'ouverture. Malheureusement, je lâchai l'extrémité calcinée de mon flambeau minuscule. Bientôt' sur la terre' il apparut tel un ver luisant, puis disparut.

«Attention!» prévins-je. -«C'est un souterrain» -«Mais où peut-il mener?» -«Bientôt vont arriver les cavistes. L'on ne doit pas s'attarder, refermons la brèche et remontons. Si tu veux' l'on reviendra nuitamment pour explorer ce boyau. Fixons l'entrevue dans le grand vestibule à deux heures. Souviens-t-en bien. Je ne pourrai le répéter là-haut, l'on risquerait de nous entendre» -«Je n'oublierai pas' n'ayez de crainte» -«Je sais' je sais» répondit Natalia sur un air de connivence.

Puis sa main prestement rajusta la poignée. La brèche ainsi lourdement se referma dans un grondement. Rapidement' nous remontâmes. Nous étions maintenant dans le bar' environnés de monde. Naturellement, tous ces gens n'apparaissaient que sous l'aspect d'ombre indistincte. Leur fonction ne consistait qu'à nous procurer l'impression de multitude.

«J'allais oublier. Pour le soir' aucun repas ne sera servi. C'est réception» me précisa Natalia. «Nous aurons champagne et tartinettes» -«Qui reçoit-on?» -«Personne. Mais cela n'empêche absolument pas qu'il y ait réception. Nous habitons seuls dans ce manoir. Les gens nous entourant ne sont qu'un décor' vous le savez» -«Je l'ai remarqué» -«Cela va commencer prochainement. Nous devons monter nous préparer. Lors' à bientôt. L'on se rejoint au restaurant» -«J'y serai»


 
INTERMEZZO TERZO

J'avais regagné ma chambre et m'étais allongé. C'est ainsi que je tâchai de retrouver mes facultés mentales. Dans mon psychisme encor étourdi se pressait un flot d'impressions, de sensations. Natalia depuis lors était mon amie' définitivement. Je n'imaginais plus ma vie sans l'enchantement de sa présence. Je ne concevais plus ma personne indépendamment de la sienne. Je vivais à travers elle. Ne croyant par moi-même exister, je reflétais passivement son être. Mon ego se transcendait, s'identifiait à son image et se dissolvait en elle. C'est ainsi que je voulais demeurer sous le pouvoir de son charisme. Cependant, quel intérêt Natalia trouvait-elle à cette union dissymétrique? Sa gentillesse envers moi ne signifiait que son penchant naturel. Que recherchait-elle?

Sous le motif apparent d'observer au sol un brimborion, n'avait-elle occasionné l'intimité naissante en nous? C'était la conclusion qui s'imposait à mon esprit, mais aucun argument absolu n'affermissait ma conviction.

Je compris mon rôle essentiel. Natalia dévoilait sa beauté pour que je l'admirasse et qu'elle en jouît. C'est la fonction qui m'était par cela dévolue. Sans que l'avouât sa bouche en aucun moment, son attitude ainsi m'interpellait «Vois combien je suis belle et combien je suis merveilleuse!» Nul différent but ne signifiait sa capricieuse humeur. Sans toutefois l'exprimer par mes propos, je devais admettre aussi que je me prêtais volontiers à ce jeu. Ne le favorisais-je en lui réitérant d'incessants compliments? «Ton être est beauté' merveille» Le secret amplifiait plus encor ce comportement. Nous y trouvions l'un et l'autre un indicible enivrement.

Je n'oubliai pas non plus ce projet de l'entrevue nocturne. Probablement' il actait la promesse inespérée d'un moment éminent, mais représentait par lui-même un lien de connivence. Plus que l'aventure' il devait m'enthousiasmer. Sans que sa réalité fût accomplie, ne constituait-il pas la finalité?

Quand se fut épuisée la réflexion que m'inspirait Natalia, s'imposa dans mon esprit un nom, Terra vinea. Rien n'aurait en moi dissipé ce persistant souvenir. Soudain' ma pensée fut envahie par un flux éblouissant. Je revis à nouveau les coteaux' les guérets, les pruniers' oliviers, les ruchers' les vignobles...

Pourquoi Terra vinea? Pourquoi ce monde ensoleillé dans ce milieu de brouillard et de neige? Pourquoi ce mystère entièrement gratuit, concernant ces vins que Natalia ne buvait jamais? J'eus une intuition fulgurante. Ce pays' Terra vinea' n'existait pas. L'évocation n'était là que pour susciter en nous un merveilleux rêve. Son rôle était purement d'ordre esthétique. L'estivale euphorie s'opposait à la hiémale harmonie. C'était l'antithèse audacieuse à l'unité sacrée du lieu. D'un côté chaleur' sensualité, pureté' froid de l'autre. Se télescopaient ainsi deux entités contraires. Dans le déroulement de l'action' la succession des parties, cet amalgame exigeait une exceptionnelle habileté. C'était la condition pour que l'ensemble apparût cohérent. «Lequel était le supérieur état, celui des splendeurs figées' celui de l'éblouissement palpitant?» m'interrogeais-je' irrésolu. Nous vivions le premier, le second se révélait par l'imaginaire. Terra vinea' plus que s'il fût réel pays, virtuellement existait. Son lieu siégeait en nos cerveaux tel mentale évocation, mirage incertain' phantasme inaccessible. Dès qu'on l'atteignait' il s'évanouissait. «Terra vinea» me répétai-je encore. Ce nom' par sa résonance incantatoire' induisait magie, mystère...

Un œil furtif sur le réveil me tira de mes pensées. La réception ne devait plus tarder. Je me levai. M'avançant vers le sofa, je vis la tenue prête à mon intention. Je l'enfilai' puis descendis, pressé de retrouver Natalia.


 
LA RÉCEPTION

Quand j'arrivai dans la salle où se tenait la restauration, je constatai qu'un buffet déjà présentait les mets. Sa disposition labyrinthique en était hasardeuse et capricieuse. Pourrais-je après que je m'y fusse engagé m'en échapper? Néanmoins' j'en franchis l'entrée sans la moindre hésitation. Je savais que me sauverait une Ariane. Là' sur la gauche étaient préparées des coupelles. Dans leur émail vif' reposaient bretzels pointillés de cristaux salins, triglions aux grains poivrés' oléagineux fruits, cajous et pistaches. La table apparaissait au centre en imitation d'un autel grandiose. N'était-ce un don promis, récompense après l'errance au milieu de ce dédale indéfini? La nappe immaculée qui la parait se trouvait chargée de nutriments: biscotins' craquelins' tartinettes. Certains' oblongs' présentaient fragments de saumon rose et négrescente olive. Certains supportaient lamelle effilée de hareng sur tapis tomateux grenat, guacamole ocracé, portion de fromage à pâte ivoirine. L’écorce étalée d’un bouleau, rustiquement' offrait son choix de charcuterie: salami' galantine et cervelas, saucisson' rillettes. Leur aspect gras se trouvait compensé par des condiments: cornichons verts pustuleux' oignons nains vitreux, capres. Les desserts' copieux de même' occupaient l'adjacent côté. Là' de leur contour glacé' brillaient pâtisseries: nanans' biscuits et tartelettes. Chacune en sa cavité contenait fraise ou myrtille' abricot' pruneau, prisonniers de leur gelée pareille à de l'ambre. L'affriandant chou gonflait orgueilleusement sa crête en chantilly, l'appétissant éclair exhibait ses raies vanille et chocolat.

Ces mets ravissaient le regard autant qu'ils pourraient flatter la papille. Même avant que ne se produisît contact' effleurement, le palais par suggestion visuelle éprouvait la suavité, l'acidité, le sucré' le suré, l'âpreté' l'onctuosité, la moellosité' le salé. Ces différents goûts' sapidités, se mêlaient en harmonie culinaire. L'on regrettait presque' admirant ce choix de préparations raffinées, qu'il fût bientôt broyé sous l'émail de la dent, puis avalé' dégluti, malaxé par un estomac pour devenir bouillie nutritive.

Les invités se pressaient dans leur tenue cérémonieuse. La mienne' enfilée hâtivement' se conformait à la même apparence. De surcroît' je m'aperçus que j'avais à mon col un nœud papillon. Ce costume étriqué signait un habit d'homme. Cela me contraria. Certainement' l'on attendait que j'adoptasse un maintien masculin, disposition peu valorisante à mon goût.

Je ne vis partout qu'invités passablement guindés' compassés. Je n'entendis que propos dans le style emphatique' ampoulé. «Pourquoi dans le parfait monde existait cette agape aussi collé monté?» m'interrogeais-je. Depuis un moment, je m'efforçais vainement de chercher Natalia.

Je la vis enfin' mais ne crus pas la reconnaître. Sa robe entièrement noire et satinée la revêtait, ne laissant apercevoir que ses bas gris perle. Dans sa chevelure en palmier se détachait un nœud crème. Son éclat relevait la couleur de ce monochrome habit, lui communiquant une élégance épurée' sinon provocante. La bague enchâssée d'émeraude' à son doigt resplendissait. Le bracelet d'or à son poignet fulgurait. Sa lèvre' épaissie de brillant incarnadin, renforçait la pâleur de sa peau. Le rimmel noir de ses longs cils magnifiait le teint clair de son iris. Le khôl azulin soulignant l'arcade avivait son œil. Ses brodequins en taffetas argentin, parcourus de changeants étincellements, rehaussaient plus encor sa tenue. L'on eût dit que son habit strict signifiait «Vos regards impurs de ma beauté ne sont point dignes» Je fus intimidé par sa parure éblouissante. Comment' une heure auparavant, la fille ici présente avait pu m'offrir un moment d'échange intime? De son être' il se dégageait une impression de noblesse et dédain. L'on eût dit qu'elle avait rejoint la divinité, voisinant l'idéale essence. Je me sentais confus de sa faveur. J'éprouvais envers elle une infinie gratitude. Recevoir de sa part un seul regard semblait privilège inconcevable. Je fus surpris lorsqu'elle avança le bras pour un baise-main. Je croyais suranné cet ancien us aristocratique. M'inclinant' je découvris son ongle imprégné de vernis carmin, long' fin' comme un indéfini prolongement de ses doigts.

Retirant sa main, Natalia' sur un ton précieux' me tança «Vous avez bien tardé' mon ami» -«Je ne pensais qu'à vous...» -«Justement non car je ne vous aperçus point en arrivant» -«Je songeais à la galerie...» -«Je ne connais pas de galerie? Que voulez-vous dire? Mon ami' l'imagination vous égare» -«Mais...» Je ressentais maintenant un malaise. Natalia semblait nier la proximité qui nous liait. Comment pouvait-il en être ainsi dans le parfait monde? Je m'interrogeais vainement. Ne trouvant d'explication, je me résolus d'avouer ma perplexité «Vous me paraissez terrifique. Je ne connais toilette aussi raffinée que la vôtre...» Son rire éclata. -«Serais-je effrayante?» -«Cette après-midi' vous étiez cotonneuse et douce. Vous semblez maintenant somptueuse et dure» -«Je ne m'en souviens pas. Venez plutôt par ici. Voyons ces léchettes» J'étais fortement décontenancé par ces propos, néanmoins je suivis Natalia.

Parvenu près du buffet' je pris la tartinette à ma portée. Sur la mie brillait un morceau de pâté granuleux. Je la mordis. Sans manifester le désir de l'honorer, Natalia détaillait la gastronomique offrande. «Vous... vous n'en prenez pas?» m'étonnais-je. -«Pourquoi? Je ne crois pas cela nécessaire» J'absorbai la bouchée suivante. Ma faim s'en trouva rassasiée. Probablement, Natalia par sa présence avait suscité ma précoce inappétence. Je le compris, la manducation' trivial acte obscène et honteux, ne pouvait s'accorder à la contemplation de la Beauté. Je posai le reliquat de ma consommation. L'empreinte en creux de mon incisive apparaissait dans la mie. Le pâté rompu se morcelait en grumeaux. Le mets perdait son pouvoir de séduction. Je le considérai désormais comme un déchet vulgaire. Je n'aurais décemment laissé là ce relief gênant. Lors' je résolus de l'ingurgiter pour qu'il disparût. Les propos de Natalia s'avéraient justes. Ma nutrition n'aboutissait qu'à saccager l'aspect de ces préparations.

«Mon ami' si nous prenions du champagne?» suggéra Natalia. -«C'est une excellente initiative»

Sur un guéridon reposait la bouteille au fond d'un grand seau métallique. Deux anneaux lourds nickelés servant de poignée l'affublaient sur les côtés. Le sommelier' gnome à face écarlate' obséquieusement se prosterna. «Mon bon ami, pouvons-nous goûter celui-ci?» lui demanda Natalia. -«Mais bien volontiers' Mademoiselle. Voici»

L'homme ainsi' d'un geste éminemment solennel et grandiloquent, s'empara d'un chiffon blanc pour soulever la bouteille. Cette opération fut accomplie dans un religieux silence. De surcroît, sa minutie fut respectée selon ce que requérait son importance. Le sommelier remplit un fond de flûte accompagné d'une emphase identique. Sacrifiant à l'étiquette' il prit soin de bien tourner le goulot. Son geste enlevé traduisait en cet art compétence et dextérité. Puis il présenta la consommation, figeant un sourire éteint' convenu' dans sa face au teint vultueux.

«Ce champagne est engageant, qu'en pensez-vous, mon ami?» s'enquit Natalia. -«Robe or pâle' agréable' en effet» confirmai-je. Cependant' sa main reposa la coupe avant de l'avoir goûté. -«Voyons celui-ci» poursuivit-elle aussitôt. Le sommelier, révérencieux' les yeux baissés, diligemment s'empressa de nous satisfaire. Pareillement, Natalia rapprocha sa flûte au niveau de sa narine et la huma, puis enfin l'effleura de ses lèvres. «Celui-ci ne m'agrée point» trancha-t-elle. Subitement, les traits figés du sommelier se décomposèrent. L'on eût dit qu'il en éprouvait une affliction profonde. Certainement' il jugeait seyant de se navrer, marquant là son infini zèle. «J'opterais pour le premier. Qu'en pensez-vous, mon ami?» -«Vous avez raison» convins-je. -«Mon bon ami, s'il vous plaît, servez-nous le précédent» -«Bien' Mademoiselle» répondit le sommelier, complétant cet assentiment d'une expression déférente. Lors' il versa le breuvage et présenta la coupe. Sa trogne à nouveau s'emprégnit d'un sourire excessif déformant ses traits. Natalia prit délicatement sa flûte et la considéra, plissant les yeux longuement. «De près' maintenant' il me déçoit un peu. Finalement' je préfère aussi bien l'autre. Mon ami' qu'en pensez-vous?» -«Sans doute' il pourrait nous ravir' mais si vous inclinez différemment...» -«C'est convenu. Mon bon ami, débarrassez-nous de ces deux coupes. Versez-nous-en de la cuvée précédente» Le sommelier acquiesça, complétant cette approbation par un air de soumission confuse -«Comme il vous plaira' Mademoiselle» convint-il' s'empressant d'exécuter l'injonction. Non moins cérémonieusement, chacun de nos récipients fut alors empli du précédent breuvage -«Merci' mon bon ami» conclut Natalia.

Durant un long moment nous trinquâmes. Transfigurés, nous éprouvions la sensation d'animer un festin somptueux, panégyrie glorieuse épanchant l'ivresse et la joie. Cette impression communicative émanait de la boisson dorée, des reflets jetés par la cristallerie, de l'agitation régnante en ce lieu. Chacun leva sa coupe en l'approchant de sa lèvre. Puis après la répétition de ce manège ainsi que liturgie, sans l'avoir bue' nous la reposâmes.

Pour éviter qu'on nous entendît, Natalia se rapprocha de moi. Son propos me déconcerta «Vous savez' l'on peut voir ici de séduisants mannequins...» -«Mais je n'ai d'yeux que pour vous» -«Comment! vous devriez admirer ces filles!» reprit-elle en appuyant son regard intense. Les propos de Natalia m'étonnaient vraiment, cependant nous séjournions dans le parfait monde. Là, rien ne ressemblait au normal univers. Je m'efforçai d'observer les convives. Sa voix suspendit ma réflexion «Vous avez remarqué la bague à mon doigt?» -«L'émeraude en est superbe' effectivement» -«Ce joyau constitue ma quintessence' il me représente. Mais savez-vous qu'autour' il en est aussi de magnifiques?» -«Ne me suffit-il pas d'aimer celui-ci?» Lors' Natalia me confia dans l'oreille en chuchotant «Regardez sur la droite» Je me tournai. Je vis un visage aux longs cheveux d'ébène' assurément séduisant. Néanmoins' je le savais, ce n'était qu'un fond décoratif. -«Lors' que pensez-vous de ce bijou?» -«Ne s'agit-il pas de fine assez vulgaire et non pas d'un joyau?» -«Mon ami' vous mentez» me blâma-t-elle en dirigeant son doigt vers moi «Ce compliment nullement ne m’agrée. Sachez que la galanterie m'insupporte. J'aurais apprécié que vous m'eussiez déclaré «C'est un beau diamant que je vois là-bas» -«Vraiment' je suis désolé»

Mon regard s'était brusquement embruni, ce que remarqua Natalia. Dès l'émission de son reproche' elle ajouta, changeant d'expression -«Je vous ai blessé' pardonnez-moi» Je sondai ses beaux yeux gris... Lors' je vis qu'elle était prête à pleurer. -«Ce n'est rien' Natalia. Je voudrais que vous fussiez toujours en ma compagnie» -«Mais si parfois je suis défiante?» -«Ma résolution ne peut changer' vous le savez» Je proférai ces mots tel un moribond à son dernier souffle. -«Soyez rassuré. Je ne serai plus jamais sévère à votre égard»

Je sentis à mon tour se mouiller ma paupière. «Natalia' vous suscitez en moi des pensées merveilleuses. Quand je ne puis vous contempler, mon esprit se perd en de vains égarements. Vous semez des fleurs dans le jardin noir de mon cœur» -«N'ayez crainte' ainsi je resterai toujours là pour vous guider» -«Vous me comblez' Natalia' mais une idée me tourmente» -«Que voulez-vous dire?» -«Quelquefois il me semble...» -«N'hésitez pas à me confier votre âme» -«J'ai l'impression que vous appréciez ma présence uniquement par caprice. Qu’en est-il?» -«Ne vous chagrinez pas. Vous le savez bien' nous voici liés pour l'existence» -«Vous possédez en vous tout ce que rêve un être. Que pourrais-je alors vous apporter?» poursuivai-je. -«Ce que je puis ressentir a-t-il une importance?» -«Natalia' que vous est-il nécessaire afin d'accéder au bonheur?» -«Ce qu'il me faut? simplement... c'est un miroir»

Natalia s'était brusquement détournée... puis son regard me fixa. Je vis se dilater sa pupille. Je ne pus supporter la contemplation de sa beauté. La considérant dans son éclat' je n'aurais pu m'empêcher de crier, crier ou bien m'évanouir' pleurer...

Puis elle émit alors ces paroles «Je sens dans mon cœur une inconnue langueur. Soudainement' j'aspire à la sérénité' l'intimité. Voyez là-bas ce moelleux sofa près de la cheminée. Qu'il serait doux' je crois' de s’y reposer devant l'âtre aux vermeils reflets. Voulez-vous m'accompagner?» -«Volontiers. Mon ange' où que vous alliez' je vous suivrai»

Lors que nous traversions la salle' un chœur de bambins nous apparut. Tous miraient un gros général de l'armée russe impériale. Celui-ci' de sa verve inépuisable en rebondissements, déclamait pour son auditoire ébahi des récits frelatés. Loquace' il parlait de sa voix lente en roulant ainsi les rrreus. Sa langue à tous ses mots trébuchait pour ménager un effet comique. Simultanément, ses décorations tressautaient' le monocle à son œil dansait. Par compensation probablement' il brusquait la fin de ses périodes. Son discours fluctuant' comme un perpétuel rubato, simulait un enchaînement de ritardandi' puis d'accelerandi. La zélée fréquentation de la vie mondaine au lieu du casernement, je le supposai' lui permit d'acquérir ces procédés verbaux. C'est ainsi qu'il en usait tel un virtuose aguerri, les accompagnant de mimique ironique «Jadis au temps rrrévolu de la Rrrussie, dans un tonneau sur la merrr dérrrivaient le tsarrrevitch et la tsarrrine...»

Les bambins agitaient leur tête ingénue, leurs yeux pétillaient de joie. L'on n'aurait pu savoir' cependant, s'ils riaient des propos que racontait le bon général. Ne s'ébaudissaient-ils en chœur de ses rrreus interminables. Sans doute' ils se divertissaient plus encor de voir s'agiter son monocle. Possiblement' à la faveur d'une interjection, tous guettaient que chût son épaulette. Pas mieux l'on ne pouvait savoir' dubitatif' incertain, si le conteur en était la dupe ou s'il entretenait ce jeu, bernant ses railleurs qui benoîtement croyaient le persifler. Comme il était plaisant au milieu de ces chérubins en culotte!

Près d'eux' un gommeux jouvenceau' muni d'un plastron, semblait vouloir attirer l'attention d'un personnage important, passablement gâteux. Celui-ci ne dédaignait point la cour du sémillant dandy, mais n'en laissait rien paraître. Suffisant' il branlait du chef' contrefaisait un air indifférent. Son flagorneur l'assaillait de ses démonstrations. «Monsieur de Carus' je serais honoré' sachez-le, que vous m'accueillissiez dans vos appartements»

Vers le fond de la salle' un godelureau mortifié' malcontent, s'obligeait à garder contenance auprès de sa grand-tante. L'aïeule acariâtre en le tançant dodelinait du buste. Près d'eux' un troisième' habillé d'un gibus nacarat, s'épanchait en un pompeux discours. C'est ainsi qu'il pavoisait parmi damoiseaux fortunés' huppées damoiselles. Sa voix feignait l'étonnement ou l'impavidité. Comme un acteur' il mimait hilarité' morosité. Si bien il parodiait chaque affectation' chaque émotion, que son exhibition paraissait naturelle. Parfois' la Précieuse auprès de lui' sur un accent passablement niais, prodiguait à l'envi saugrenues réflexions, puis épanchait un gloussement de bécasse. L'assistance à chacun de ses propos riait sous cape. Certains arboraient physionomies déformées par un continuel rictus. L'on ne pouvait savoir s'il manifestaient ravissement ou moquerie.

Dans un coin retiré' se tenant par la main, l'on voyait' l'un en berger' l'autre en bergère' un pastoral couple. Sur un tempo métronomique' ils se pressaient passionnément, puis se repoussaient violemment. L'on aurait pu savoir si les constituaient chair vive ou subtils rouages. Pouvait-il s'agir d'humains chaleureux ou de froids automates? Que leur manège était ridicule!

Enfin, j'entendis un propos qui traduisait bien le ton snob de la soirée «Figurez-vous que dans son entrepôt, sur le tableau de la Comtesse' il écrivit Bermonte au lieu de Madame la Comtesse de Bermonte. Je l'ai vu. C'est un mufle' ainsi je vous dis' un mufle» répétait le courtisan choqué, brandillant les bras en moulinets. L'on eût dit' pour signifier sa désapprobation, qu'il ne trouvait démonstration de son mépris suffisamment éloquente.

Cependant ces travestis, bouffons' acteurs' comédiens' à nos regards s'évanouirent. Devant nous apparut l'embrasure.


 
AU COIN DU FEU

Bien que nul seuil ne l'isolât du restaurant, soudain' je me sentis plongé dans une autre ambiance. Le précédent lieu' par son lustre aux étincelants cristaux, ses guéridons aux parements satinés' son pavement luisant, nous communiquait une impression d'effervescence et de fête. Par opposition, le nouveau suscitait paix' intimité. Le tapis déroulait ses motifs pastel et turquoise' indigo, promettant pour nos pieds le délassement de sa moellosité. La tenture amarante incitait l'esprit à la rêverie. Le sofa céladon proposait coussins' traversins, conviant nos corps à la décontraction. Là' devant nous' protégé par sa vitre au verre opalescent, l'âtre ainsi qu'un brasier magique en silence illuminait la pièce. Les éléments' par ses rayons diffus' apparaissaient magnifiés. De même en un breuil' la ramée légère atténue la diurne irradiation. Le puissant linteau, bloc dioritique ocellé de mica, soutenait la hôte en laiteux crépi. Dans les adjacents compartiments' s'entassaient dosse à l'écorce écaillée, coursons démasclés, fagot' sarment fins, bûche à l'aubier massif. Résignés' ils paraissaient dans leur mutisme attendre un signal du chauffeur. Comme un victimaire' ainsi les sacrifierait-il impitoyablement, pâture alimentant le feu purificateur. Sans bruit' nous avancions vers le sofa. Pareillement' on voit de confus spectateurs en retard à l'opéra, pour ne pas déranger le public' se glisser dans les travées. Nous contemplions le brasier, fascinés' hypnotisés' par ses jets mystérieux. L'on eût dit l'ignescente haleine émanant d'un cruel dragon, prisonnier de son exiguë geôle. Perpétuellement' ils s'élevaient' s'étalaient, s'étiraient' s'allongeaient, s'incurvaient' s'évanouissaient. Continûment' ils mouraient' puis ressuscitaient, sans que leur énergie ne s'épuisât. Malgré la morsure enflammée les transperçant, l'on eût dit que les brandons ne se consumeraient jamais. Confinés' étouffés dans le foyer, deux chenets léonins' génies indifférents que la chaleur n'émeut, défiaient l'acharnement des crocs mordant leurs joues en bronze. Le grenat de la braise et le noir de la suie, dans la pièce envahie de reflets, composaient par contraste une harmonie ténébreuse et lumineuse. Le feu déployait son chromatique éventail par tons se mêlant, s'amalgamant' se mariant, du jaune au vermillon, de l'ocre à la pourpre et du cinabre au carmin, si rapidement que l'œil émerveillé n'en saisissait la succession. L'on eût dit qu'il accomplissait un processus mystérieux, changement nécessaire à sa pérennité. Par un inconnu magnétisme' il attirait les regards subjugués, dissolvant en lui nos pensées captives. La cheminée générait une aura d'ineffable agrément, religieux nimbe ou mandorle. Son cœur paraissait l'âme imprégnant le manoir' dispensant énergie, depuis les moellons des fondations jusqu'aux pignons de la toiture. L'on eût dit qu'elle était le saint des saints, la cella renfermant ses reliques. Sa flamme à nos yeux déroulait sa liturgie, rite initié jadis pour une inconnue divinité. Nous devions la veiller afin que ne s'éteignît jamais son message. Parfois, comme engendré par un décret des souterrains chthoniens, s'enflait un brusque embrasement' dispersant un poudroiement de bluettes. Sur les rangs de solive au plafond, se déployait un subtil jeu d'ombrage et de clarté, simulant un combat de vampire issu d'un fantastique univers. Puis tout retombait dans la torpeur et l'immobilité. Le silence était mystique. Sur le mur' le balancier de la pendule à chaque oscillation luisait. Lentement s'égrenait son tic-tac inflexible et continu, mesurant l'écoulement des secondes. Par la baie qui s'ouvrait au fond, l'on apercevait les sapins givrés sous le firmament. Ce paysage évoquant froideur avivait la sensation de chaleur. Tissant les fils soyeux d'un affectueux cocon, la douceur de l'âtre amicalement nous couvait, nous enveloppait comme un plaid impalpable' invisible.

Nous restions muets car aucun de nous deux, par un mot sacrilège' incongru, ne voulait briser la magie de ce merveilleux moment. C'est ainsi qu'il demeurerait inscrit dans nos mémoires. Natalia se tourna vers moi pour me sourire. D'un regard indécis, je l'interrogeai sur l'opportunité' céans, d'engager la conversation. «Chut» me fit-elle en posant devant sa lèvre un doigt suspensif. Néanmoins, cet impérieux interdit fut accompagné d'un nouveau sourire. Le visage excusait en l'atténuant la défense intimée par la main. Natalia paraissait plongée dans sa rêverie. Je me gardai naturellement de parler. Comme un son vulgaire effarouche un concert de séraphins, ma rauque intonation désagréablement en eût rompu le cours. Seul mélodieux' harmonieux, pouvait succéder au silence un mot prononcé par sa bouche.

C'est alors que sa voix murmura, lentement' suavement «Savez-vous...» mais son propos s'interrompit. Cette esquive ainsi mieux rehaussait l'effet du silence en le prolongeant. «...Savez-vous qu'aux temps lointains' lors de la veillée... les villageois narraient des légendes» -«Puisque vous l'affirmez...» -«...des récits mystérieux' envoûtants» Natalia suspendit son débit par un nouveau laps inopiné. «L'on dit...» -«L'on dit?...» -«...qu'à minuit des loups-garous ululaient sous la bise hivernale. Dans la forêt sombre' un chevalier frappa de son glaive un rocher maudit...» -«Que se passa-t-il?» -«C'est alors que se produisit un évènement prodigieux...» -«Quel évènement?» -«Je l'ignore. Cela n’a pas d’importance. L’on dit aussi... qu'un démon cruel profanait les tombeaux pour dévorer les morts» Natalia' brusquement' avait levé les bras, puis recourbé les doigts' simulant ainsi des griffes. Pour mieux évoquer l'horreur s'était soudainement dilatée sa pupille. «Probablement' il s'agissait d'un lutin?» hasardai-je -«Certainement» répondit Natalia' sur un air sérieux.

Puis sa voix murmura' changeant de registre «Vous ne savez pas de légende?» -«Je ne crois pas» -«Cherchez bien dans votre imagination» Vainement' je réfléchis un moment et crus devoir capituler, mais le regard de Natalia m'intimait de répondre. Lors' saisissant une idée convenue qui me traversait l'esprit, je me lançai résolument -«Dans un vieux château' jadis...» -«Continuez. C'est bien' c'est bien» -«...l'infante en sa tour se lamentait...» -«La voix' la voix, plus... Vous comprenez. Recommencez» -«...l'infante en sa tour se lamentait...» -«C'est bien' c'est bien' reprenez encore. Plus grave au milieu de la phrase et diminuendo, smorzando' smorzando» -«...l'infante en sa tour se lamentait...» -«C'est bien. Reprenez encore' encore» La paupière à-demi fermée, Natalia murmurait de sa voix langoureuse. Je répétai. -«...l'infante en sa tour se lamentait...» -«Aaaah»

Natalia demeurait abandonnée' les yeux clos... Soudainement' un sursaut la secoua. -«Mais avait-elle en sa tour un psaltérion?» Je fis mine ainsi de réfléchir posément, puis d'un air assuré' je répondis -«Rien de plus certain» -«Pouvait-il s'agir d'un psaltérion pourvu de clavier?» -«Sans nul doute» m'empressai-je immédiatement d'ajouter, cependant je ne savais si pût exister si curieux dispositif. La confirmation que j'affirmais parut la rassurer.

-«C'est bien' continuez» -«C'est alors...» Juste avais-je ainsi poursuivi que Natalia de nouveau sursauta, puis m'apostropha, le regard inquisiteur. -«Mais... décrivez-moi cette infante?» -«Blonde aux yeux bleu-gris' me semble-t-il» répondis-je en la considérant. -«Vous croyez ou bien vous en avez la certitude?» -«Sans nul doute» -«Mais avait-elle aussi des cheveux longs?» -«Très longs» -«Mais quelle était leur dimension précise?» -«Précisément?» répétai-je' espérant échapper à sa question. -«Précisément» souligna-t-elle. Je dus en hésitant montrer la dimension, présentant ma paume au niveau de la poitrine. -«Là' jusqu'ici» -«Jusqu'ici?» réitéra Natalia sur un ton sidéré, signifiant sa perplexité que pût exister chevelure aussi longue. J'avais pourtant bien montré la dimension de la sienne. «Mais certainement» balbutiai-je.

-«Et cette infante... elle était belle?» -«Merveilleusement belle' extraordinairement belle» murmurai-je ainsi qu'un aveu. -«Aaah» soupira Natalia, fermant les yeux de volupté. J'eus l'impression qu'elle atteignait un euphorique état. Je continuai -«C'est alors qu'une inconnue fée parut à son carreau...» Natalia demeurait songeuse' apathique. Pouvait-elle être assoupie? Décontenancé, je décidai néanmoins de poursuivre. «La fée lui dit: Pourquoi pleurer' belle infante?» Je m'arrêtai' considérant Natalia qui demeurait immobile. Je continuai. «Las' triste est mon cœur' las' triste à mourir...» Soudainement' un sursaut la secoua des pieds à la tête. Pareillement' je fus saisi par effet de surprise. -«Legato' legato' legato...» martelait-elle en projetant ses deux avant-bras sur le sofa. Sa chevelure était parcourue de frissonnements. «Là' reprenez à 'Pourquoi' puis morendo' morendo» Son propos' débuté sur un ton véhément, s'achevait sur une intonation d'une infinie douceur. Tel meurt un flot épuisé pour s'étaler sur le sable émollient. -«Pourquoi pleurer' belle infante? Las' triste est mon cœur' las...» -«Reprenez à Las' triste est mon cœur... pianissimo, con malinconia» -«Las' triste est mon cœur' là' triste à mourir...»

Ne trouvant d'inspiration, je ne parvins pas à poursuivre et demeurai coi. Natalia se taisait. Je ne savais si l'avait saisie la rêverie, le sommeil ou l'accès d'un nouvel euphorique état. Puis elle ouvrit les yeux comme éveillée d'un songe intense et profond. -«C'était bien' c'était bien. Mais il est tard. Je sens que la torpeur engourdit mon esprit. N'est-il pas temps maintenant de retrouver chacun sa couche aux draps moelleux? Jusqu'au matin nous emportera le rêve éthéré»

N'étions-nous demeurés dans le salon durant une éternité? Je le présumai lorsqu'enfin je pus m'extraire au confort du sofa. Nous avions franchi sans doute un palier dans l'écoulement temporel. Déjà' la réception mondaine était finie. Le passé pour toujours l'engouffrait.

Le restaurant nous apparut désert. L'on eût dit que brusquement se fût évanoui le symposion festif. Sous l'effet d'un sort paraissaient volatilisés les convives. Mâchés' ternis, sur le sol tristement gisaient filaments et paillettes. Les confettis qui tourbillonnaient gaiement dans l'air auparavant, maintenant piétinés, salis' défraîchis, s'étalaient tels ordure insignifiante. Les carafons et flacons vidés à demi, lamentablement' se morfondaient. La cristallerie' dépourvue de reflets, semblait amèrement regretter le vif éclat des lampions. Les reliefs des mets' dégoûtants' répugnants, désormais figés dans l'immobilité, paraissaient dérisoires. L'on eût en vain cherché' dans les travées, ces mains qui' nerveusement' avaient froissé mouchoir' touaille et torchon, ces poignets qui joyeusement avaient serré les goulots, ces palais qui jovialement avaient touché ces flûtes.

Suivant Natalia' somnolent, je gravis la volée d'escalier. C'est ainsi que chacun rejoignit sa couche aux draps moelleux.


 
INTERMEZZO QUARTO

Passablement fourbu' je parvins à ma chambre. Là' je quittai mon cérémonieux accoutrement, puis me glissai dans un vêtement nocturne. Cet habit moins guindé me paraissait mieux convenir au parfait monde. N'épousait-il pas le corps sans rigidité, facilitant mouvements et déplacement? J'éteignis la veilleuse et m'allongeai dans la pénombre. Malgré mon épuisement' le sommeil refusait de me visiter. Mon esprit vagabondait, parfois évoquant la soirée vécue, parfois envisageant ce que prochainement je vivrais. Cependant, qu'il s'agît du passé récent' du futur immédiat, seule une image occupait mes pensées, Natalia.

Durant un laps' je la voyais en parure éclatante et provocante. L'instant suivant, je me la remémorais en tenue de servante humble et souriante. Comment cela se pouvait-il? Je compris que chaque habit' costume ou travestissement, pareil au mot dont la désinence induit variations, déclinait un aspect de la personnalité. Qu'elle eût à servir un plat ou bien proposer un baise-main, Natalia conservait sa noblesse.

Je revis la réception, le gros général au milieu des enfants, le dandy plastronné, l'aïeule acariâtre et son neveu... Rétrospectivement, la soirée m'apparut comme un défilé de portraits caricaturaux. L'on eût dit' sciemment offerte à mes yeux, la représentation théâtrale et convenue de sujets burlesques. Tous jouaient en sachant que l'autre aussi jouait. Natalia semblait s'y mouvoir aisément. Pourquoi tout cela dans le parfait monde? Chaque épisode en mon esprit se déroulait à nouveau, le baise-main, les yeux baissés du sommelier cramoisi, les rrreus du gros général... Songeant à ce faux naturel' ces minauderies, ces propos trop policés, je m'aperçus que j'avais joui de les contempler' de les scruter. Pourtant ce n'était que singerie, comédie. Ne fallait-il pour accéder au bonheur absolu, régler minutieusement' consciemment sa vie, l'organiser en succession de moments définis' planifiés? Ne fallait-il supprimer hasard et contingence? Voilà pourquoi cet univers était parfait. L’on n’y subissait de minime indétermination, de moindre évènement qui pût créer désagréments' dysharmonies. Que devais-je en penser? Toute occurrence advenant se révélait factice et fictive. Par cette illusion, notre aventure au fond de la galerie serait parfaite. Mais que représentaient ces notions de vérité' fausseté? Je revis encor le gros général devant les enfants, le monocle à son œil dansant' les décorations tressautant, la tête enjouée des bambins. Cette image obsédait ma pensée. Je m'étais complu sans vergogne à considérer ce poncif. Dans l'évocation des lieux communs, ne trouvais-je à rebours la délectation d'un fin gourmet? Je m'étais pleinement diverti quand j'avais pensé «leurs yeux pétillaient de joie». Particulièrement, je me remémorais ce propos conçu par mon esprit «Comme il était plaisant au milieu de ces chérubins en culotte!» Je n'avais pas craint de penser l'expression désuète en culotte et le mot chérubin, clichés d'un ridicule absolu, mais pour cela justement' ne les avais-je employés? J'en avais la preuve indubitable. Ce que j'avais au cours de la réception vu' dit' commis' ressenti, c'était l’enchaînement d'effets parfaitement répertoriés' contrefaits. Je ne pouvais en disconvenir. J'eus l'impression vaguement que nous étions manipulés. Mon dialogue impliquant Natalia présentait la même affectation, la même inauthenticité. Pourtant' j'avais surpris un pleur amer à ses paupières. J'avais recueilli ses brûlants aveux. Comment' par le truchement d'un conventionnalisme aussi mesquin, pouvait naître une émotion véritable?

Puis je revis l'épisode au coin du feu. Comment expliquer ce qui s'était produit? Lors de ma narration, Natalia' curieusement' avait ressenti plusieurs moments d'extase. Pouvait-il s'agir d'un processus organique? Cela traduisait-il une euphorisation mentale indirecte? Que fut ma participation dans ce déclenchement? Comment comprendre en quoi je fus nécessaire? La description de l'infante avait occasionné le phénomène. Ce personnage était le substitut qui représentait Natalia. J'avais pour elle assuré la fonction de ménine ou de soubrette. L'admirant incessamment, je lui renvoyais sa propre image au moyen de mon évocation. Natalia se réalisait dans un narcissisme incessant, consubstantiel à sa nature' à son être' à sa beauté, sa féminité. «Pour accéder au bonheur' un miroir me suffit» m'avait-elle avoué. Le miroir' c'était moi. J'avais percé maintenant le secret de Natalia.

J'étais plongé dans ma réflexion quand j'entendis faiblement un chant, provenant d'un lieu vague' incertain' lointain. L'écho se propageait par un dédale indéfini, suivant les appartements, de vestibule en couloir' d'un étage à l'autre. Je prêtai l'oreille. Dès que je reconnus la voix, mon corps fut parcouru d'un frisson. Natalia.

«Sti-i-le nacht

Sti-i-le nacht»

La mélodie semblait se répercuter' ricocher, se prolonger en tenues interminables. Puis subitement s'évanouit la succession des sons, tel un épanchement nébuleux suspendu' se dissipant dans la nuit. Le silence à nouveau s'appesantit sur le manoir paisible. Nul bruit ne parvenait plus à mon oreille. Tout maintenant dormait.

Un long moment passa.

Je me souvins alors de l'entrevue. L'impatience à nouveau me tortura. Je le savais, ces tourments pour moi se muaient en jouissances. L'heure avançait, de plus en plus mon cœur battait. Je crus ne pouvoir dominer l'émotion qui s'emparait de mon esprit. Je me levai, puis marchai nerveusement dans la chambre. Sur le réveil à mon chevet, je guettais l'aiguille argentée grignotant l'émail blanc du cadran. Natalia ne quittait plus ma pensée. Comment la trouverai-je habillée? Que se passera-t-il? Je me rappelai ses propos «N'ayez crainte... Je serai toujours là pour vous guider»

La signification de cette aventure inconnue me fascinait. Que représentait la galerie? Dans quel ténébreux antre allait-elle ainsi nous conduire? Quelle en serait l'issue? Malgré mon appréhension, je savais que dans le parfait monde aucun tourment ne m'affligerait. L'aiguille avait progressé dans son chemin circulaire. Bien trop lent me semblait parfois son périple immobile. Parfois m'effrayait son avance imperturbable. Je souhaitais successivement qu'elle accélérât ou modérât sa course. Venait le moment de me préparer. Sur le canapé' je vis un drapé. Sa forme évoquait vaguement un port de robe. Cet habit féminin m'enchanta. Sans prétendre ainsi m'identifier à Natalia, je pouvais adopter un maintien qui me rapprocherait d'elle. Je me sentirai moins écrasé' moins annihilé, par la supériorité que lui conférait sa beauté. Ce vêtement léger se trouvait complété par un manteau, par un bonnet ainsi que par des bottes. J'étais étonné. Le froid dans la galerie pouvait-il exiger de se couvrir autant?

Surexcitant mes sens' j'étais submergé par un sentiment d'angoisse. Devais-je immédiatement descendre? Je différai pour un laps encor ma décision. La minute amorcée me parut infinie. L'appréhension maximale atteignait son paroxysme. L'aiguille inexorablement terminait sa révolution. Lors' évacuant mes pensées, résolument' je tirai la porte et sortis.


 
LA GALERIE SOUTERRAINE

Dans le corridor' le silence et l'obscurité se conjuguant, me communiquaient l'impression de quitter l'univers audible et visible. J'étais pris dans l'action, je savais que plus rien ne m'arrêterait. Je devais rejoindre absolument Natalia. Pour y parvenir' j'aurais ardemment franchi monts et vallées, traversé mer et désert. Tâtonnant' je parcourus mon chemin vers le palier. J'aperçus' presqu'imperceptible' un faisceau diffus. Je crus défaillir de joie, découvrant que ce rais lumineux émanait de Natalia. C'est alors que je la vis. Sa main brandissait un candélabre en argent dont vacillaient les reflets. «Je suis là» me signala-t-elle à mi-voix sa présence. Je me sentis immédiatement rassuré. Natalia devenait pour moi la fée qui me sauverait, m'emporterait loin' très loin vers un lieu bienheureux. J'étais maintenant près d'elle. Son regard dans l'ombre atteignait une intensité plus mystérieuse encore. Sa chevelure' alors totalement déliée, retombait jusqu'à sa taille en couvrant ses deux seins. Leur mouvement en épousait la courbe ainsi qu'une égide imparable. Telle en son immobilité' brandissant un flambeau victorieux, se profile une effigie marmoréenne.

«Doucement' doucement...» prévint-elle «...n'éveillons personne à cette heure' attention!» -«Natalia...» murmurai-je. Cependant' je n'eus l'énergie de continuer ma phrase. -«Ne sois pas tourmenté, sinon comment feras-tu face à la galerie? Tu seras bien plus troublé» -«Nul danger ne m'effraie. Je vois que vous apportez le divin rayon pour éclairer le chemin» -«Suis-moi. Pour te sauver' je serai ton guide...»

Natalia se trouvait revêtue par un long drapé cotonneux, pelisse analogue à la mienne et cependant plus raffinée, qui seyait justement à sa beauté. Sa fourrure imitant l'astrakan la couvrait. Ses pieds étaient chaussées de bottines. Comparant notre habillement, je fus ravi d'en constater la similarité, cependant m'apparut leur fondamentale antinomie, ce qui différenciait la féminité pure et son imitation grossière.

Déjà' nous avions rejoint l'étage inférieur. Nous descendions maintenant l'escalier de la cave. Nous y pénétrâmes. Là, je me souvins que Natalia s'était volontairement agenouillée, créant un moment de proche intimité. La scène en revenait-elle aussi dans son esprit? Subrepticement' ne l'avait-elle effacée, rayée de sa mémoire? Soudain' Natalia s'arrêta, se concentrant pour saisir le moindre écho dans l'espace. Le silence était profond. L'on n'entendait que le grésillement des chandelles. «Non' rien. J'avais cru» me rassura-t-elle. Nous traversions l'entrepôt jusqu'au fond. Là, de nouveau' la poignée métallique apparut. Le pouvoir que possédait ce minuscule objet' quand on l'actionnait, de commander un monolithe aussi gigantesque était fantastique. «Tiens le candélabre» m'intima Natalia. Sa main saisit la poignée' puis s'immobilisa. L'on eût dit qu'elle hésitait, vivement impressionnée par cette action prodigieuse. Brusquement déterminée, d'un geste' elle appuya. C'est alors que' lentement' lourdement, le puissant bloc pivota sur lui-même en un grondement sourd. Nous restions pétrifiés. Bien que nous l'eussions déjà contemplée, nous demeurions fascinés par la béance énigmatique. Natalia reprit le chandelier' puis s'approcha de la brèche. L'incertain halo de lumière alors dessina la galerie, mais n'en put sonder le fond qui plongeait dans l'inconnu. L'embrasure invitait nos pas. Nous la franchîmes. Dès qu'elle eut dépassé le seuil' Natalia' se retournant' me cria «La pierre!» -«Que se produit-il?» répondis-je interrogatif. -«Ne pourrait-elle... se refermer sur nous?»

L'idée m'effraya subitement. Pareils à la gerboise hypnotisée par le regard d'un cobra, sans bouger' nous fixions le monolithe. Son immobilité me terrifiait. Je redoutais son obturation, nous confinant pour toujours dans ce lieu ténébreux. Mais Natalia s'empara d'un bloc et le poussa dans l'entrebâillement. L'obturation de la brèche ainsi devenait impossible. Rassurés' nous pouvions entamer l'exploration. Naturellement' tout cela n'était qu'un jeu. Nul danger réel n'aurait pu nous menacer dans le parfait monde. Nous avions joui de la peur' la sachant illusoire.

Natalia marchait lentement en éclairant la galerie devant elle. Nos pieds s'avançaient' tâtonnant sur le rocher patiné. Des voûtains grossiers' qu'on eût dit façonnés par les démons infernaux, défilaient sur nos fronts en un rythme inégal et saccadé. Nous descendions imperceptiblement. Je ne ressentais plus aucune angoisse. J'imaginais que définitivement nous quittions le monde humain. Nous devions rejoindre au fond de l'énormité planétaire un antre obscur. Tel était pour nous le destin. Je n'aurais nul regret. Natalia m'eût apporté plus que l'univers entier, plus que la montagne et la forêt, plus que la rose et l'edelweiss' plus que le firmament et ses galaxies. Désormais, je serais son amie sans que rien ne m'en séparât. Plus ne m'importait maintenant de ne voir la montagne et la forêt, la rose et l'edelweiss' le firmament et ses galaxies. Plus ne m'importait ce jour de ne contempler aux cieux le soleil. J'étais heureux, j'ignorais que la Terre existait' que les humains vivaient.

Soudain' Natalia s'arrêta. Je m'avançai jusqu'à sa hauteur. La galerie se divisait devant nous en deux couloirs. Nous étions perplexes. Lequel devions-nous suivre? La voie de gauche au premier abord paraissait accueillante. Nous l'empruntâmes. Lors que nous avancions' la progression devenait plus facile. Nous avions choisi la bonne option' nous semblait-il. Cependant' léger' puis s'amplifiant' un murmure en nos tympans résonna. Ce bruit discret simulait un chant langoureux' voluptueux. «Qu'est-ce?» demandai-je à Natalia. -«Regarde» me signala-t-elle en se retournant. L'eau suintait sur les parois' puis coulait en un filet mince à nos pieds. Mais il devint un impur flot qui s'épaississait, dégoulinant' dégouttant, pour s'épancher sur le sol en boueux marécage. «Rebroussons chemin' ne perdons pas notre énergie dans ce cloaque» décida Natalia résolument.

Après être ainsi revenus vers la bifurcation, la galerie sur la droite apparut à nos yeux. Nous l'empruntâmes. L'eau' se tarissant' avait cessé de suinter. Le silence écrasant' pesant' remplaçait le bruit du ruisselis. Nos pieds accrochaient le sol accidenté, les saillies des parois agrippaient nos habits. Nous devions lutter afin de progresser, mais lentement le boyau s'élargit. C'est alors qu'apparut un seuil étroit surmonté par un puissant linteau. La salle annoncée par ce porche à notre œil s'offrit. La muraille en était circulaire et l'espace intérieur dénudé. Sur la rotondité courait un gradin recouvert de parement. Sa longueur se déroulait tel un serpent joignant tête et queue. Suivant un ordonnancement curieux, des cavités perçaient les parois en tuf. «Probablement, personne au monde un jour n'a visité ce lieu depuis longtemps» remarqua Natalia. -«Nul assurément ne s'est assis là» renchéris-je en montrant le minéral siège incurvé. -«Jadis' que s'est-il passé dans ce repaire?» -«Le saura-t-on jamais?» J'imaginai le seigneur ici réfugié, percevant le sac de son château, le fracas des éboulements' des combats et de l'incendie. Puis je songeai que ce lieu pût abriter aussi, protégée par le secret d'un pacte inconnu, la réunion de comploteurs sinistres.

Natalia commença l'inspection des niches. «Rien ici» prévint-elle. -«Rien là non plus» Nous avancions vers un dernier renfoncement obscur. -«Là' regarde» -«Je ne vois pas d'anomalie» -«Scrute encore» Pendant que sa main rapprochait le chandelier, Natalia désigna de son index une inscription gravée dans la pierre. L'étrange écriture en bâtonnet semblait illisible. Ces témoins paraissaient provenir d'une époque immémoriale.

-«Qu'est-ce?» dis-je' intrigué. -«Ne pourrait-il s'agir de sanskrit?» suggéra Natalia -«Probablement' cela signifie qu'un trésor est caché. Nous devons creuser là» -«Non' c'est trop évident. Je crois plutôt que c'est le secret... le secret du rocher philosophal» -«De quoi s'agit-il?» m'enquis-je' ébahi. -«Nul jamais ne l'a trouvé. Ceux qui l'ont touché sont morts d'un mystérieux mal» -«Vois cela» murmurai-je' indiquant un motif composé d'anneaux concentriques. Natalia s'approcha. -«Bizarre' en effet... Je crois savoir. C'est le mandala» conclua-t-elle assurément. -«Le mandala?» Ménageant encor un laps' Natalia murmura lentement -«C'est la représentation du Monde en graphie mystique» J'étais abasourdi. Nous pénétrions le secret de la connaissance ontologique. «Là' regarde» s'exclama Natalia, me désignant une aspérité qui jouxtait l'épigraphe.

Le moellon saillait comme un signal discret nous indiquant sa présence. Natalia saisit résolument ce bloc en son extrémité. Celui-ci remua' puis se descella sans résister, nous livrant la cache aménagée qu'il masquait. Depuis toujours' elle attendait' semblait-il' que nous la visitassions. Natalia prudemment y glissa la main, puis en retira délicatement un long objet cylindrique. «C'est un parchemin» constatai-je. Tandis que Natalia demeurait d'une intégrale impavidité, j'étais saisi par une extrême excitation. L'objet en son milieu se trouvait enserré par le nœud d'un ruban. Natalia parvint à le détacher sans que ses doigts ne tremblassent. Tirant sur un bord' elle amorça le déroulement. Cependant' circonspecte' elle interrompit son geste ébauché, puis resta figée durant un instant. «Par la grâce éternelle» murmura-t-elle en fermant sa paupière. Le parchemin d'un coup se dévoila sur une impulsion de ses doigts. «Miracle!» proféra-t-elle' ébahie. L'on eût dit qu'à sa vue s'était révélé brusquement un enchantement. Son équanimité s'en trouvait irrésistiblement pulvérisée.

J'approchai le chandelier précautionneusement. La carte illustrée d'une île aux rayons s'illumina... puis ces mots:

Terra vinea

Nous étions cois' interloqués. Là' devant nous, ce lieu fascinant se révélait. Son mystère absolu s'offrait à nos yeux. Terra vinea. N'était-ce incroyable' impensable' inimaginable' inconcevable? Terra vinea, la mythique île inconnue dont nul jamais ne devait prononcer le nom. Terra vinea, le pays des oliviers' des amandiers' ruchers, des pruniers et des vignobles. Pouvions-nous vivre en notre existence un instant plus merveilleux? Nous demeurions abasourdis' croyant détenir le secret des secrets, le trésor qu'avant nul regard humain nous avions l'heur de contempler. Cependant, je savais qu'il se trouvait uniquement dans notre imagination. «Terra vinea» répéta Natalia' de sa voix songeuse.

Après ce moment de consternation, notre œil avidement parcourut la carte.

La portion figurant cet îlot se trouvait ponctuée par des graphies. Le symbolisme en était naïf autant que charmant: cime et vallée' culture et forêt, source et ruisseau' plage et village... Dans la mer' figurée par de saphiréens traits sinueux, se dispersaient de lieux en lieux des représentations mythologiques. Là' se dressait un Poséidon qui serrait son trident, là' surnageait un marsouin dont frémissait le charnu barbule. De même' on découvrait ailleurs gouvernail' armille' ancre et sirène. De ci de là, pour étarquer la voilure aiguillonnant un paresseux vaisseau, des génies aux joues gonflées s'époumonnaient furieusement. Plus bas' se trouvait en écriture enluminée la toponymie: Vallon d'Anacapri' Via solara, Puerta mayor del Vino' Rochers d'Éole... Dans un cartouche apparaissaient les noms dévolus aux vignobles. Ce dénombrement semblait vouloir montrer' s'il était besoin, l'opulence indéfinie d'un sol béni par les dieux.

J'imaginais que nous explorions ces fabuleux sites. Nous descendions les ravins' gravissions les coteaux. Nous divaguions dans les guérets, plongions dans les criques. Nous goûtions les abricots, le miel des ruchers' les grains des pampres. Nos cheveux s'enflaient au zéphyr' notre œil aux rayons s'irradiait, l'effluve odorant des romarins nous enivrait...

Puis Natalia poursuivit le déroulement du parchemin, ce qui me tira de ma rêverie. Terminant le document figuraient des blasons. Nous les comptâmes. Curieusement' il en apparut onze. «Pourquoi pas douze?» m'enquis-je. -«Ce nombre à jamais demeurera mystérieux» déclara Natalia.

Tandis que j'observais le bout du rouleau, je remarquai' difficilement perceptible' une inscription bizarre:

Le premier qui lira ce document devra mourir

«Là' regarde!» m'exclamai-je effaré. Je me sentis glacé. J'étais prêt à pleurer. Cependant' nul trouble et nulle émotion ne s'emparaient de Natalia. Je l'interrogeai de mon regard inquiet. -«Simplement la référence au Livret des Morts» signala-t-elle en affichant son dédain. Nous devons tous un jour disparaître. Je fus rassuré par ces mots. «Remettons ce document dans sa cache afin qu'il y demeure à jamais» poursuivit Natalia. Par un tournemain rapide' elle eut enroulé de nouveau le parchemin, renoué le ruban' glissé l'objet dans l'anfractuosité, puis replacé la pierre aussi promptement. «Rien ne s'est passé' tu m'entends' rien ne s'est passé» martela-t-elle en insistant. «Continuons d'explorer les cavités, moi' je vais par ici, toi' va par là»

Nous commencions notre investigation quand Natalia m'interpella «Chutt' écoute...» -«Quoi?» -«L'on dirait des hurlements» Circonspects' nous restions figés. Diffus' confus' un vrombissement léger s'amplifiait. Soudain, zigzaguant et sinuant' apparut dans l'air un étrange animal. Comme irradié par une ivresse inconnue, d'un vol fantasque' il agitait son aile et poussait des geignements plaintifs... Puis la vision disparut. «Ne pourrait-il s'agir d'une âme incarnée dans un corps de chauve-souris? C'est un mauvais présage' attention!» prévint Natalia.

Nous avions repris l'auscultation des parois. J'entendis alors mon amie pousser une exclamation. Je me précipitai vers elle.

Dans un renfoncement du roc gisait un crâne. Sa blancheur luisait lugubrement sur le minéral sombre. L'on eût dit que par ses dents s'échappait un silencieux rire inquiétant, sardonique. Jaloux de la vie pétulante' il se réjouissait de notre épouvante. C'est ainsi qu'il exhibait sans pitié notre avenir inéluctable. Son muet ricanement semblait résonner en échos sinistres. Son orbite hypnotisait nos sens accablés, s'ouvrant comme un puits afin de nous happer dans la géhenne. Son nez' proie des infernaux démons, paraissait avoir été sauvagement dévoré. De son rictus' il nous interpellait cyniquement. L'on tremblait' songeant aux propos qu'eût exprimés sa mâchoire. L'esprit ne pouvait imaginer ce qu'il fut en sa vie, tête et visage avenant d'un homme animé par des émotions. Pourtant' jadis il avait connu ses joies' ses chagrins, puis le trépas fatidique en l'emportant le dépouilla de sa chair. Comment croire ainsi que sa bouche autrefois parlât, que son arcade abritât l'iris d'un œil pétillant, que sa chevelure opulente enveloppât cet occiput osseux? Mourut-il misérablement sous la carnassière acérée d'un veltre? Périt-il héroïquement par le fil d'une épée? L'on eût dit plutôt qu'il était par l'espace infernal concrétionné, signifiant aux mortels orgueilleux le néant de l'existence. Près de ce résidus au contour aigu' pointu, le modelé gracieux' pulpeux' de Natalia' contrastait cruellement. Pour mon esprit effaré, les deux entités se muaient en scène allégorique. N'était-ce à nos yeux' réifié' le vain combat de la Vie devant la Mort?

Non loin' je remarquai sur le roc une inscription: Et ego in Arcadia. Que signifie cette épigraphe?» demandai-je à Natalia. -«Même ici... Je ne sais pas» répondit-elle énigmatiquement.

Levant les yeux, je vis un large orifice entaillé dans la paroi. «Là» dis-je «regarde' un souterrain!» -«C'est probablement la galerie que nous avions prise à gauche. Finalement, ces deux chemins conduisaient devant ce crâne»

Cependant, Natalia demeurait songeuse. «L'on étouffe ici!» déplora-t-elle. Détournant son regard' elle avança vers l'anfractuosité. Là' comme un déchirement éventrant la roche' apparut une ouverture. Sa béance invitait nos pas. «Quittons la salle» proféra Natalia résolument. La fissure à nos yeux paraissait providentielle' inespérée. Sans regret' allègrement' nous la franchîmes. Le candélabre ici ne pouvait éclairer qu'un espace étréci. Le boyau se hérissait de protubérances. Nos pieds butaient sur le sol. Je compris qu'insensiblement la galerie montait. Je respirais mieux. Natalia me regarda, je discernai vaguement son radieux sourire. L'atmosphère en ce lieu s'était subitement transformée. Je me sentais calme et serein. Tel nymphée naturelle au sein du rocher, sur la droite' un renfoncement se dessinait. Simultanément' parvint à nos tympans un bruit d'écoulement. Natalia s'approcha. «De l’eau vive ici!» clama-t-elle' enjouée. Tandis que depuis le début de notre aventure' elle avait chuchoté, j'entendais à nouveau sa voix mélodieuse. Je m'avançai vers la brêche.

Une excavation de la paroi s'élargissait en vasque. Là' s'épanchait un filet d'eau. Je me sentis soulagé' délivré. La source en jaillissant brillait telle un joyau dans son minéral écrin. Son expansion tonique évoquait une explosion de gaieté, conjurant la mort et les mauvais présages. C'était la promesse annonçant régénération' renouveau. Sa chute' éclaboussant la nappe' engendrait vortex irisés, bouillonnement diapré. Cette animation provoquait frénésie dans notre âme envoûtée. Lentement' silencieusement, par filtrations dans l'épaisseur des sédiments' s'était purifié son courant. Surgi brusquement' il se répandait, pareil au condensat aqueux d'un métamorphisme inconnu, tel concrétion de cristaux. C'est ainsi que la procréait en son antre obscur le mystérieux globe. L'on n'eût expliqué d'où lui venait ce fluide inépuisable' intarissable. Prodiguant son trésor' elle accomplissait un labeur inutile et vain, sans que jamais aucun regard ne la découvrît, que jamais aucun palais ne s'y trempât, que nulle oreille un jour n'entendît son clair gazouillis. Dissipant maux et chagrins, sa voix en notre âme insinuait sa douceur' nous charmait, nous berçait de sensuelle euphorie' voluptueuse ataraxie. Nous livrant un confidentiel propos, son ruisselis semblait susurrer' babiller en inflexions mélodieuses. Câlinement' sa bouche invisible ainsi murmurait «Venez méditer près de mon flot, détendez-vous' abandonnez-vous. Dans mes bras' venez vous reposer, venez délasser vos membres...»

Natalia posa le candélabre. Dans la vasque' elle immergea ses mains. L'on eût dit que ses doigts se dilataient, se gonflaient' s'éclataient, s'éparpillaient en mille et cent fragments, se dissolvaient' s'évanouissaient dans la profondeur limpide. Puis inversement ils se reconstituaient' se ressoudaient, se recomposaient en affleurant la surface. Ruisselants' ils paraissaient chargés de puissance' imprégnés d'énergie. Natalia puisa l'hydrique effluence au creux de sa paume. D'un geste' elle en aspergea son visage épanoui. La cristalline ondée s'irisait dans le halo du chandelier. «Que c'est frais!» s'enthousiasma-t-elle après une inspiration qui souleva sa poitrine. J'imaginai le souffle irradiant sa trachée, ses branchies' ses poumons. Je ressentais les battements de son cœur' de son pouls, l'apaisant flux de son humeur sanguine irriguant sa chair. Comme une absolue perfection, je sentais son corps dans l'harmonie de ses fonctions, de ses médiateurs' sécrétions. L'eau paraissait l'avoir pénétrée par tous ses pertuis et canaux, lui communiquant sa vigueur magique.

Natalia reprit le candélabre. Nous continuions la progression. La galerie montait plus nettement. De hauts degrés ciselés dans le roc apparurent. Cette ascension nous conduisit dans un espace étranglé tel un goulot. Nous y tenions recroquevillés. Je touchais quasiment Natalia. Je sentais l'ondoiement de ses cheveux sur mes bras. Son haleine imprégnait et caressait mes joues, son parfum bénéolent emplissait ma narine.

«L'on ne peut avancer?» questionnai-je «pourtant la galerie doit bien aboutir» -«L'on dirait que nous voici confinés au fond d'un boyau. Tiens le candélabre' attends!» Se penchant vers l'avant, Natalia tâta la paroi. Je compris que sa main déboutonnait son manteau, mais elle y parvenait difficilement. Cette approximative opération' ralentie par l'obscurité, se prolongeait. Lors' je découvris la forme élancée de son mollet, de sa jambe. Dans un murmure' elle expliqua son action «J'ai remonté le bas de ma robe afin d'escalader le puits. Je te guiderai» Sans que j'effleurasse aucunement sa peau, j'eus l'impression que mon corps entier se dissolvait dans le sien. Je me crus métamorphosé' transfiguré. Sa féminité m'imprégnait en un délire intense. J'atteignais une extase indicible' inexprimable.

Après un indéfini laps dont je n'aurais déterminé la durée, je constatai que Natalia, par ses mains s'agrippant aux barreaux, touchait le sommet de la cheminée.

Je l'interrogeai «Que voyez-vous là-haut?» -«Je crois discerner une ouverture» Natalia poussait violemment. Je perçus la tension qui parcourait tous ses muscles. J'eus soudain la révélation qu'une indomptable énergie l'habitait. Je la sentais vibrer dans son intimité' son intériorité. Brusquement' un objet se déplaça dans un grondement. La dalle obturant l’orifice avait cédé. Lors' un vent léger me frappa le visage. L'espace illimité s'était soudainement révélé. Par l'entrebâillement' l'on voyait briller le firmament.

C'est ainsi qu'un moment plus tard' nous étions parvenus dans la campagne.


 
MARCHE NOCTURNE

Je renaissais. La sensation d'épanouissement parcourut tout mon corps. Cette irruption vers les cieux me délivrait du confinement. Je me crus affranchi de la matrice où je fus élaboré, la Terre. La forêt' le firmament' s'offraient à mes yeux purifiés. Près de moi, Natalia tendit les bras vers les nues. Le brise enflait sa robe. L'on eût dit qu'il voulût ainsi la transporter au-delà de l'espace. J'eus l'impression que par un envol commun, nous dussions rejoindre un éternel Empyrée.

«Où sommes-nous?» dis-je. -«Peu nous importe. Je l'ignore» Nos regards sondaient l'impénétrable horizon. J'entendis le beau rire enjoué de Natalia. «Vois là-bas... le manoir!» clama-t-elle. J'aperçus le toit gris ardoisé qui se profilait. Bien que nous fussions restés au même emplacement, je crus avoir accompli depuis le départ un périple immense. «Tout cela pour aboutir ici!» dis-je' étonné. -«Mais ne sommes-nous pas différents après cette immobile itinérance? Plus que d'avoir navigué sur les mers et traversé les monts, nous voici transformés' transfigurés»

Natalia continuait de rire. «Sauvés' sauvés, nous voilà délivrés!» se rassura-t-elle' enjouée, feignant de penser que nous avions bravé des périls incroyables. Je me plus à la voir aussi rayonnante. Qu'elle apparût sévère ou bien gaie, je n'étais jamais las de l'observer, de la contempler' d'écouter ses propos, de m'extasier devant les infinies variations de sa beauté. Je n'étais jamais rassasié d'épier' de guetter, les mille expressions de son regard' de ses traits. Lors' elle étendit les bras vers moi comme une intention de m'embrasser, puis les referma pour enserrer ses deux seins. «Tu veux saisir le candélabre?» me proposa-t-elle enfin. «Nous allons suivre ici le sentier par la forêt pour gagner le manoir» Je m'empressai d'obéir à son injonction.

Froide et belle était la nuit. Chaque étoile au firmament luisait comme un glaçon. Nous pénétrions dans la masse épaisse et touffue des sapins. L'on eût dit qu'ils s'étaient réunis en cordiale amicité, composant une assemblée tranquille et pacifique. L'un' recouvert d'un manteau neigeux' devenait fantôme. Son frère en effigie se changeait. Tout près' un autre encore était squelette. Certains simulaient un mage en étole' un prêtre en chasuble' un pasteur en bure. L'on sentait leur vie calme et sereine insufflant écorce' aubier, rameaux' aiguilles. Tous paraissaient plongés dans la méditation tels chenus patriarches. Ces vétérans semblaient avoir atteint l'âge avancé de la sagesse. N'avaient-ils vécu leur existence en passions, joies' afflictions? «Paix» murmurait leur feuillage épais ou clairsemé, «Paix» chuchotait leur écorce et leur aubier, «Paix» répétaient leurs toupillons. «Paix' sérénité» signifiait leur silhouette.

Soudain' par une échancrure au sommet de la canopée, le croissant lunaire apparut. Nous le contemplâmes. Sa couleur changeante oscillait du cuivre à l'argent, de l'or au nickel. Parfois' un reflet animait la surface opalescente. L'on eût cru la faucille abandonnée par un dieu sur un guéret cosmique. L'œil s'épuisait à percevoir sa topographie d'océans confus, d'incertains cratères. L'on ne pouvait imaginer que ce lointain panorama de monts' vallées, fût réelle étendue, qu'il se composât de roc' minéraux' poussière. L'on eût dit plutôt l'irréel décor d'un fantasmagorique univers. Constitué de mots' idées changés en éléments et mouvements, l'astre impalpable au sein de l'éther semblait illusion poétique. Le parfait monde épousait l'évocation fictive. La matière apparaissait image. Relief' surface et volume étaient symbole' archétype. Comme une incantation, j'entendis la voix de Natalia qui lentement égrenait ce chant:

«Ô' laisse-nous rêver" belle nuit' douce nuit»

Les reflets sur les rameaux givrés les adornaient de paillettes. Lors' un léger nuage élampé dans les cieux, comme un voile enveloppe un féminin portrait, parut éclipser le croissant nocturne.

«Ô' belle voyageuse" égarée dans l'espace»

Une échappée s'élargit dans l'épaisseur des sapins. «Regarde...» chuchota Natalia. Je ne savais pourquoi, les propos anodins qu'elle énonçait me charmaient, soit par le timbre infus de sa voix, soit par le ton qu'elle adoptât. «Regarde...» réitéra Natalia, marquant un nouveau laps. «...tous les sapins sont transformés' enguirlandés' pailletés» -«Ce n'est pourtant pas Noël!» -«Si, tu l'ignorais? C'est Noël' un réveillon grandiose est organisé dans le manoir» -«Mais cela pourrait devenir tous les jours Noël» -«Sûrement. C'est Noël aujourd'hui' c'était Noël hier. Demain sera Noël. Tu l'ignorais?» -«Mais rien n’est changé si tous les jours sont Noël. Finalement' plus aucun jour n'est remarquable» -«Si, tous les jours sont remarquables. C'est possible. Ne suffit-il pas de se pénétrer fortement par cette illusion? Chaque heure et seconde' il faut se répéter c'est Noël' c'est Noël...» -«Comment un jour banal peut-il se transformer en jour de Noël?» -«Pour que cela soit' il suffit de l'imaginer» -«Mais c'est difficile...» -«Tâche ainsi de persévérer. Tu ne sens pas que c'est Noël? -«Vous avez raison. j'y parviens» -«Tu vois»

Natalia disait juste. Le mot Noël opérait le changement, tel invocation liturgique. Dès lors' tout me paraissait féerique. Je m'en apercevais maintenant. «C'est Noël» murmurait le croissant lunaire. «C'est Noël!» susurrait le chemin. «C'est Noël!» suggérait la neige. «C'est Noël!» proclamaient les étoiles. Près de nous' les sapins semblaient décorés, le chatoyant cône était bougie, le scintillant glaçon pent-à-col. Tout le monde en ce lieu savait que c'était Noël. C'est ainsi que le commun fragment de plomb, sous l'effet de la transmutation' peut se convertir en or. La métamorphose affectait ma pensée, mais n'était-ce alors potentialité que je ne saisissais pas encore? Ma disposition d'esprit seule avait permis que je la perçusse.

Nous avions repris lentement la progression. Natalia se retourna vers moi. «J'ai l'impression... qu'un merveilleux évènement vient de se produire» -«Lequel» -«Ce n'est pas visible encor' mais on peut déjà le sentir» -«Comment?» -«Concentre ainsi ton regard» C'était vrai' je l'avais perçu... légèrement' subtilement. C'était vraiment un merveilleux évènement» Ce que j'avais saisi' là, c'était sur ma joue tiède' un effleurement, doux' incroyablement doux. Puis aux rais séléniens' des flocons perdus avaient dansé devant mes yeux. Maintenant ils étaient réticule épais' serré, chutant continuellement et lentement. Certains remontaient' glissaient horizontalement' redescendaient. L'on eût dit qu'ils parcouraient un labyrinthe invisible et transparent, qu'ils suivaient un réseau hyalin de chemins sillonnant l'éther. Sans repos' ils tournoyaient, tournillaient' tourbillonnaient ainsi que samares. Sans répit' ils s'élançaient' planaient' volaient, tels moucherons s'enquérant d'un incertain rayon dans les ténèbres. Chacun d'eux, comme un être habité par une âme' ainsi dans l'impesanteur se mouvait, manifestant sa fantasque humeur en un trajet hasardeux. Bientôt' ce fut un muet déluge' un rideau papillotant, qui paraissait n'avoir ni cause et ni fondement, sinon la création de beauté, simultanément Finalité' Moyen.

Natalia s'immobilisa longuement. Son visage était maintenant empreint d'un léger souris, lumineux' resplendissant, tel un reflet de cette apparition magique. Je l'entendis chuchoter rêveusement «La neige aux cieux danse» De même alors' j'aurais voulu répéter son propos. Cependant' je craignis que ma voix, disgracieuse et mal assurée, ne brisât inopportunément ce miraculeux moment. Je me tus.

Natalia tendit ses deux mains ouvertes. Les duveteux flocons' heurtant sa peau' disparaissaient, volatilisés par cet effleurement. «Quel effet cela produit-il?» murmurai-je. «L'on dirait de petits picotements, légers' très légers» Natalia me souriait' c'était Noël. J'eus l'impression que je ne vivrais jamais de moment plus sublime. Cependant' nous avions repris la marche.

«Ô' laisse-nous rêver" belle nuit' douce nuit

Reine des cieux luisant" au sein du firmament...»

Tel un enfant bercé par le chant maternel' apaisant' réconfortant, je m'abandonnais à la poésie que sa bouche égrenait.

«Ô belle voyageuse" égarée dans l'espace»

Je ne désirais plus vivre en mon existence un moment différent. Je ne voulais voir que l'image adorée de Natalia, n'entendre aucun son qui ne fût sa voix. J'aurais pu marcher indéfiniment en suivant ses pas... mais le manoir apparaissait devant nous, le sentier s'achèverait bientôt.

Soudain, j'eus l'impression que nous pénétrions dans un vortex invisible. Je ne sais quand ce changement s'était produit, mais j'en percevais l'effet. Le paysage aux alentours s'était figé. Le croissant lunaire insensiblement s'était masqué, la neige avait cessé de chuter. Je compris que ce n'était plus Noël. Ce changement ne signifiait pas la transition qui reliait deux laps, mais la dérive étrange affectant l'Espace et le Temps. Je m'interrogeai. Quel était ce phénomène? Je constatai que tous les éléments perdaient contour' éclat, préliminaire à leur disparition dans le Néant. Je ne parvenais plus à distinguer les rameaux des sapins. Le brouillard s'opacifiait. Le sentier me parut mouvant' incertain. La toiture enneigée du manoir apparut devant nous. La fumée ne sortait plus de la cheminée, les baies étaient condamnées. La bâtisse à mes yeux lentement se décomposait. L'angoisse alors m'étreignit. Qu'allait-il se passer? Je voulus appeler Natalia. Je m'aperçus que j'en étais incapable. Ma bouche était muette' aucun son n'en sortait malgré mes efforts. «Natalia' Natalia...» Pouvait-elle encor m'entendre? «Natalia' Natalia...» Devant nous 'se dressait le manoir' bloc massif obturé. Je ne savais si je marchais réellement, si je n'en réalisai que la conception, me procurant l'impression de l'accomplir. Que se passait-il? Nous atteignions le seuil' mais un panneau rigide en murait l'ouverture. Mes yeux ne pouvaient percevoir qu'ombre et silhouette imprécise. «Natalia' Natalia... Natalia' Natalia» Je discernai confusément son visage évaporé dans l'espace. J'entendis sa voix' étouffée par les sanglots. «C'est terminé... Pour toujours adieu» Ce fut son dernier propos. Je ne devais plus jamais la revoir.


 
ÉPILOGUE

Avant d'avoir ouvert les yeux, je compris que j'avais déjà quitté le parfait univers. J'ignorais le temps qu'avait duré ma rêverie. Je sentais mon corps pesant, mon corps d'homme imparfait qui devait accomplir son destin sur la Terre. Mais où pouvait se trouver Natalia? Sans doute' en aucun lieu de ce monde ou bien partout. L'avais-je autrefois rencontrée? Jamais ou bien cent fois... Je ne savais.

Rêves d'hiver, roman intimiste - Association livagora - 2012 - ISBN 978-2-9541391-0-4 - Licence Creative Common CC-BY-ND