Rêves d'hiver
Une journée dans le monde parfait

Rêves d'hiver - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2011


PROLOGUE
LA CHAMBRE
LE DÉJEUNER
DES PAS SUR LA NEIGE
LE DÎNER
INTERMEZZO
LES APPARTEMENTS
INTERMEZZO
LA VISITE DE NATALIA
LA CAVE
INTERMEZZO
LA RÉCEPTION
AU COIN DU FEU
INTERMEZZO
LA GALERIE SOUTERRAINE
MARCHE NOCTURNE
ÉPILOGUE
 

PROLOGUE


Je ne savais plus qui j'étais, ni où j'étais. Les repères humains, ces béquilles dérisoires qui guident nos actes quotidiens, s'étaient soudainement évanouis. J'étais toujours moi-même, mais je m'étais mué en une individualité incertaine qui n'avait rien vécu, ou plutôt qui avait tout vécu et ne se souvenait pas de sa vie antérieure. J'en retenais une connaissance implicite de la réalité. Ainsi, je savais tout et rien. Je savais ce qu'était le printemps, l'hiver, un arbre, un oiseau, un chat, un chien, mais j'en avais une idée générale réduite à l'essence de ces catégories sémantiques. J'étais incarné en un corps, sans nul doute. La sensation de mon être atteignait une qualité que je n'aurais jamais soupçonnée dans ma vie normale. C'était une béatitude, une ataraxie, que n'entachait nulle pensée attristante ou dysharmonieuse. De quel sexe étais-je? Quel était mon nom? Je ne parvenais plus même à concevoir ce que pussent être un homme ou une femme. Toutes les pensées honteuses, toutes les angoisses qui appesantissent continûment notre âme s'étaient évaporées. Elles étaient si éloignées de mon nouvel état mental que je n'en avais nul souvenir. La destinée, qui s'écoule tel un fleuve nous entraînant dans le flot des sarcasmes et des passions, m'avait échoué sur une rive inconnue. Je me sentais délivré. Le même changement qui se produisait dans mon esprit s'était opéré sur la réalité tangible. Une sensation de perfection, d'équilibre, de paix me parvenait déjà de ce monde que j'allais découvrir. Je savais que nul désagrément, nul tourment ne pouvaient me blesser ou ternir le sentiment que me procurait l'existence. En outre, je n'imaginais pas que cet état miraculeux pût cesser un jour. Or, le sentiment du bonheur se trouve déterminé autant et plus encore par l'attente des plaisirs futurs que par ceux dont on jouit dans l'instant. Il arrive même que les pires désagréments d'une situation présente soient dissipés par la perspective d'un changement favorable et que sa survenue au contraire en amoindrisse aussitôt les bienfaits.
Cet univers que mes yeux n'avaient jamais vu, je le pressentais car il me pénétrait déjà dans mon inconscience. Je savais que les êtres et les objets réels s'étaient déstructurés, désagrégés, pour se reconstituer au gré de ma fantaisie, de mes désirs, en un monde où tout est beauté, volupté. La dureté de la matière y était émoussée pour épouser la pensée dont ce monde était l'émanation. Les éléments me livreraient le secret de leur âme, la vérité de leur essence. Ils se révéleraient dans toute la vie latente qu'ils expriment silencieusement. Je pressentais également que je rencontrerais une créature surpassant toutes les splendeurs de la Nature. Que serait-elle? Je ne pouvais encore me la représenter, mais je savais qu'elle apparaîtrait. J'étais prêt. Je m'éveillai.

 

LA CHAMBRE


Mon esprit baignait dans une quiétude absolue. Je ressentais mon corps, léger, repu de sommeil comme il pouvait l'être après qu'il a été recru de fatigue. Je vivais le moment délicieux qui représente le passage de la volupté du songe à la volupté de l'éveil. Il me semblait que je devais atteindre en ce nouveau monde une perpétuelle béatitude. Les événements y seraient les métamorphoses du bien-être en une évolution nécessaire pour conjurer l'ennui. Combien de temps pourrai-je demeurer en cet état? La simple perspective de sa cessation future aurait constitué une pensée qui l'eût flétri. La question ne revêtait pour moi aucune signification. L'idée en était impossible, inimaginable.
J'ouvris les yeux. Une image délicieuse pénétra dans ma pupille avant même que je pusse distinguer les parties la constituant. Je me trouvais dans une chambre confortable éclairée par une lumière douce. Les éléments de la pièce m'apparurent graduellement, préservant ainsi l'état d'endormissement latent qui m'imprégnait encore. À gauche, de lourdes tentures masquaient une baie. Au centre, je distinguais vaguement une tablette recouverte d'un napperon. Devant la tapisserie à l'aspect velouté scintillait un lustre à l'abat-jour d'étoffe satinée. Cette luisance parmi toutes ces matités me semblait un sourire bienveillant qui m'accueillait. J'eusse pu croire que tout le mobilier de la chambre attendait silencieusement mon réveil. L'ensemble me communiquait une impression d'intimité gracieuse qui s'accordait merveilleusement au repos comme s'il fût la concrétisation même de cet état. Je n'esquissai nul mouvement, désireux de prolonger ce moment extatique. L'idée de découvrir cette pièce, d'y vaquer toute la journée, de m'asseoir sur le canapé, de m'étendre sur le lit, de regarder par la baie, environné par une réconfortante chaleur, me procurait par la seule pensée un plaisir intense. Je ne savais où j'étais, mais loin de ressentir la nécessité d'éclaircir ce mystère, je me complaisais à l'entretenir comme si mon bonheur en eût dépendu. Pendant que je méditais ainsi, mon corps me parut de plus en plus léger. C'est alors que me vint naturellement le désir de me lever. Cet acte ne m'apparaissait nullement comme une contrainte obligatoire, mais plutôt comme la satisfaction de mon besoin immédiat tout autant que l'accomplissement d'un événement consécutif à mon éveil selon une logique satisfaisante pour l'esprit
Mes pieds nus s'enfoncèrent dans un tapis moelleux aux longs poils qui caressaient mes chevilles. J'avançai jusqu'au centre de la pièce, vers la tablette. Ce simple déplacement me procura une impression de liberté totale, plus que si j'eusse parcouru les déserts les plus vastes ou gravi les montagnes les plus hautes. Mes membres se mouvaient à l'image de mon esprit dans un état évoquant une apesanteur dénuée de toute inertie. Cette sensation provenait de l'amortissement engendré par le tapis, de sorte que je sentais à peine la présence du sol sous mes talons comme si j'étais en lévitation. J'enfilai un ample vêtement qui traînait là sur un fauteuil. Les gestes que j'accomplissais me semblaient naturels, s'accordant avec une parfaite adéquation au lieu et au temps. Il me paraissait normal que les choses fussent comme elles étaient, où elles étaient. Tout en ce monde me semblait justifié par la suprême harmonie qui liait les éléments entre eux, supprimant ainsi toute contingence. Mes actes, également, me semblaient inévitables. Nulle alternative ne se posait, nulle décision ne s'imposait, nul événement n'était fortuit. Je devais me réveiller à cet instant précis, à cet autre instant me lever, me vêtir. Aucune question n'assaillait mon esprit, ni sur mon passé, ni sur mon devenir. Tout me paraissait prédéterminé, préétabli, supprimant ainsi la moindre interrogation. De nouveau, je considérai autour de moi tous les éléments de la pièce. Lentement, je m'avançai dans la pénombre jusqu'à la tenture. Je l'écartai. Ce que je découvris au dehors par la baie me saisit d'un ravissement hypnotique. Dans la brume, l'on devinait vaguement des sapins aux rameaux surchargés de neige. Seules apparaissaient leurs silhouettes estompées occupant tout l'espace. Ils semblaient envelopper l'édifice comme un écran protecteur, contribuant ainsi à renforcer l'impression d'intimité qui régnait dans la chambre. L'on ne distinguait ni le ciel ni la terre comme s'ils n'existaient plus dans ce nouvel univers. L'on eût dit un songe vaporeux noyé dans le silence. Combien de temps restais-je dans la contemplation de ce spectacle? Je n'aurais pu le dire. Pendant mon extase, l'écoulement du temps semblait avoir cessé. Tant que je le fixais, le paysage paraissait figé sous mon regard comme sous l'effet du gel. Pour bien me persuader de leur existence, je détaillai longuement les conifères. Leur immobilité dans cet écrin de givre me laissait une obsédante impression d'immatérialité. Un instant, j'envisageai de les toucher, mais j'abandonnai cette idée incongrue, non seulement à cause de la baie vitrée me séparant d'eux, mais parce que tout contact m'apparut incompatible avec l'aspect irréel de ces arbres. Mon regard se reporta sur la tenture veloutée, le canapé, l'édredon, le tapis duveteux. La contemplation de toutes ces moellosités près des frilosités que j'apercevais dehors achevait de m'envoûter. J'appréciais d'autant plus la bonne tiédeur de la pièce que mon esprit par suggestion ressentait le froid de l'extérieur. Outre cette sensation purement organique, le paysage induisait en moi une impression de gaieté extraordinairement vive et pourtant calme, sereine, douce. Je sentais le silence longuement pénétrer en moi, me saisir, m'envahir jusqu'à l'ivresse. Je vivais l'harmonie du décor, je m'anéantissais en elle. Je ne me distinguais pas des éléments, ils se perdaient en moi, je me perdais en eux. Et le temps me paraissait arrêté, uniquement soumis à ma seule volonté, assujetti au cours de mes pensées.
Tout semblait s'éveiller avec moi pour la perspective d'une journée merveilleuse que rien ne pouvait troubler. Je sentis soudain la nécessité de descendre. Descendre où, pour quelle raison? Je ne le savais. Je n'avais nul souci de cet avenir puisqu'il signifiait l'accès à de nouvelles joies, toujours plus intenses. Peut-être verrai-je sans tarder la créature que mon intuition avait entrevue lors de mon arrivée en ce monde. Je me chaussai de mules en fourrure brune qui se trouvaient là et je sortis de la chambre.

 

LE DÉJEUNER


Je me trouvai dans un couloir dont l'aspect s'accordait avec le confort de la pièce que je venais de quitter sans en atteindre le degré d'intimité. J'eus l'impression d'une transition qui ne heurtait pas mes sens, mais leur signifiait subtilement le passage graduel vers un lieu de nature différente. Mes pas suivirent un dédale aux murs tapissés de lin grège sur lesquels s'ouvraient de multiples portes. Je descendis un escalier monumental aux degrés couverts d'une carpette grise. Une rampe à balustres de stuc et une main courante de chêne le limitaient de part et d'autre. Ce nouveau lieu revêtait un aspect majestueux, grandiose, en accord avec sa fonction mondaine. Il paraissait constituer volontairement un contraste démonstratif avec l'intimité de la chambre, rehaussant ainsi l'effet esthétique engendré par ces styles contraires. Je conjecturai que l'édifice devait être un manoir, cependant ma réflexion n'outrepassait pas cette conclusion sommaire. Parvenu dans le vestibule de l'étage inférieur, je vis se dessiner l'embrasure d'une vaste pièce. Une vague rumeur confondant bribes de conversations indistinctes et tintements de vaisselle parvint à mes oreilles cependant qu'une odeur de café s'insinua en mes narines. Ce devait être la salle de restaurant. J'y pénétrai. Je constatai alors que la pièce était vide malgré l'animation qui paraissait y régner. Ces bruits divers que j'avais perçus n'avaient pour fonction que de participer à l'élaboration d'une harmonie en rapport avec le lieu.
Un regard circulaire me dévoila une immense pièce rustique agrémentée de boiseries. Je choisis une des tables recouverte par une nappe en cotonnade blanche. Je m'y assis, puis j'attendis. J'étais environné de surfaces vernies qui se renvoyaient leurs luisances variant du brun clair au sépia foncé: les solives et chevêtres du plafond, les cimaises, lambris et plinthes sur les cloisons, les huisseries, les panneaux des buffets, de la crédence, les colonnettes des vaisseliers, les lattes séparant les pavages de tomette. Chaque essence arborine, dont ces parties étaient constituées, ajoutait sa touche spécifique à l'harmonie de l'ensemble: son veinage, sa texture, son grain, son maillage, sa couleur en un jeu subtil de tons, d'aspects, de dessins, de motifs. Sur le mur face à moi étaient accrochés des ferrats, des chaudrons, une fontaine, dont les cuivres aux reflets roux flamboyaient orgueilleusement sur les teintes humbles des boiseries. J'observai plus attentivement les autres parois où se trouvaient suspendus quelques objets typiques de la vie montagnarde: des raquettes cordées en boyau, des skis recouverts en peau de chamois, une luge en treillis de coudriers. Par ces divers instruments, le décor extérieur se reflétait en cet intérieur jalousement protégé des hiémales rigueurs. Sans que je quittasse la bonne chaleur du manoir, leur présence m'évoquait les longues randonnées sur les pistes, l'enivrement des cimes, l'ivresse des étendues immaculées. Soudain, je sursautai. J'avais aperçu - hideuse, hirsute - contre la paroi, la tête d'un sanglier naturalisé. Après ce bref moment de stupeur, mon regard s'attarda sur cette hure dont je mesurai toute la rudesse et toute la bestialité. Impudiquement, j'en détaillai les parties: les oreilles pointues, le front velu, le groin épaté, d'où dépassaient les crocs vrillés. Installé confortablement en ce manoir, je me délectai dans la contemplation de cette gueule inoffensive qui m'eût épouvantée si je l'avais vu surgir, bien vivante, dans la forêt au détour d'une laize. «Tu étais effrayante. Regarde maintenant comme tu es devenue dérisoire» voilà ce que signifiaient mes pensées. J'eus vaguement honte de pousser ainsi l'humiliation de cette pauvre bête dont la dépouille se trouvait exhibée à l'état de trophée. Mon attention fut ensuite attirée, sur la droite, par un panneau de chêne sculpté représentant différentes scènes de la vie pastorale pendant les quatre saisons. En haut, le laboureur courbé sur les mancherons conduit la charrue que tire un attelage de bœufs puissants. Au centre, une semeuse, d'un geste auguste, disperse au creux des sillons la promesse de la récolte future. Plus bas, faucille à la main, les moissonneurs coupent les épis blonds qu'ils rassemblent en javelles. Non loin d'eux, une pastourelle, gardant son troupeau de brebis à la dense toison, les contemple d'un œil bienveillant. Plus bas encore, le joyeux vendangeur amasse dans sa hotte les grappes vermeilles. Enfin, tout en bas, des arbres dépouillés se détachent sur la campagne nue. Quel travail admirable! C'était manifestement l'œuvre d'un grand artiste. Puis ce fut, sur la gauche, une magnifique tapisserie qui suscita mon intérêt. Au milieu de nuées végétales, chiens courant, lièvres sautant, chevreuils bondissant, biches caracolant, se répétaient en scènes identiques. Mon regard errait d'un motif à l'autre comme s'il fût prisonnier d'un labyrinthe sans issue. Je me complaisais à constater la similarité des moindres détails, à moins que secrètement, je ne cherchasse à la mettre en défaut. Un effort de ma volonté parvint à me délivrer de cette fascination hypnotique. C'est alors que mes yeux s'arrêtèrent au centre du plafond sur une énorme roue de char transformée en lustre qui dominait toute la salle. De leur clarté diffuse, les lampes verrines à l'imitation de bougies, paraissaient vainement lutter contre la lumière victorieuse de l'aube qui les pâlissait lentement. Au fond s'ouvraient des fenêtres à croisillons, découpant le décor extérieur comme les cloisons d'un vitrail. De la brume qui enveloppait tout l'édifice, émergeait parfois la silhouette d'un sapin dont chatoyaient les aiguilles givrées. Je me trouvais à l'instant indécis, merveilleux, où le jour se dégageait de ses limbes.
Il me sembla que quelques personnes s'installaient sur une table vers l'entrée, mais elles m'apparaissaient indistinctement. Sans doute ne devaient-elles pas intervenir dans mon univers, de même que les autres convives dans cette salle. C'est alors qu'un serveur - ou une serveuse, je ne sais - vint m'apporter mon déjeuner: un bol rempli de café, quelques tranches de pain bis dans une corbeille d'osier, un cylindre de beurre dans lequel était planté un couteau à lame courte arrondie. Je pris avec mes deux mains le bol qui fumait devant moi. Il me procurait avant même le contact avec ma bouche une sensation de chaleur qui envahissait mon corps. Je ne bougeai pas et demeurai longuement dans cette pause idéale. Sans que j'eusse consommé, je ressentais en l'imaginant la satiété future. J'absorbai enfin le liquide onctueux sans m'interroger sur sa nature. Je pris une tranche de pain sur laquelle j'étalai un peu de beurre. Je la goûtai. De même que le café, cette tartine me semblait outrepasser sa propre saveur comme si dans ce monde tous les aliments présentaient le goût du nectar et de l'ambroisie. La matérialité des objets me paraissait différente de ce qu'elle était dans la réalité. Les formes, les couleurs, les reflets revêtaient un aspect plus homogène, plus entier. On aurait pu dire qu'ils s'étaient virtualisés, adhérant ainsi mieux au concept qu'ils représentaient. Plus que dans l'existence ordinaire, une cuillère me semblait une vraie cuillère, une tasse une vraie tasse, débarrassés des accidents qui altéraient leur essence.
Des bruits familiers, rassurants, m'entouraient. Je ne voyais pas les personnes autour de moi car il n'était pas nécessaire sans doute que je les visse, mais je sentais confusément leur présence. Tout se passait comme si mon esprit concevait lui-même ce que je devais vivre. Dans le monde normal, tout individu en une telle situation se fût posé les questions suivantes: «Où suis-je? Que va-t-il arriver? Pourquoi suis-je là?» Je ne me les posais justement pas, limitant l'activité de ma conscience à saisir les mille impressions de l'instant. Je laissais s'accomplir en moi la lente évolution de mes désirs d'où résulteraient mes actions. J'écoutais mon être intérieur au lieu de céder aux sujétions extérieures ou aux habitudes qui gouvernent nos conduites.
La créature que je devais rencontrer ne s'était pas encore manifestée. Quand la verrai-je? Il me parut vain de m'interroger. Sans doute une maturation de mon être était nécessaire avant qu'elle ne m'apparût. C'est alors que je me levai. Je ne sais si ma pensée avait commandé cet acte, mais je constatai que je l'avais exécuté. Que pouvais-je désirer? J'avais envie de pénombre, de clarté, de silence, de paix, de froid, de chaleur, de solitude. Je trouvai dans le grand vestibule un manteau de fourrure, des bottes, des moufles, un bonnet, une écharpe. Je m'en équipai, puis m'engageai vers la sortie.

 

DES PAS SUR LA NEIGE


Près du seuil s'étalait un chemin. Je l'empruntai. La neige le recouvrait d'une pellicule si fine qu'on aurait cru la glèbe elle-même changée en nacre sous l'effet du gel. Chacun de mes pas produisait un craquement à peine audible qui s'amortissait dans le silence, permettant ainsi mieux à l'oreille d'en sonder la profondeur. Après avoir franchi quelques mètres, je me retournai pour contempler le manoir. C'était un édifice trapu, lourdement ancré dans le sol. Ses murs bas, couverts de plaques losangiques, disparaissaient sous une immense toiture dans laquelle s'ouvraient deux chiens-assis comme des yeux clairs en un visage masqué. Des lucarnes y apparaissaient ainsi que des pupilles noires. Le faîte aigu semblait indéfiniment s'élever, confondant les teintes bleuâtres de ses ardoises aux nuances grisâtres de la brume. Par une souche surmontée d'un tapadour s'élevait la fumée pareille à une colonne mouvante qui soutiendrait la voûte des nues. La bâtisse ressemblait à une protubérance massive de la terre, une extrusion que le caprice d'un volcan aurait érigée, ou bien l'on aurait dit une énorme bête amorphe se protégeant du froid sous sa carapace écailleuse et libérant par la cheminée sa tiède haleine.
De tous côtés, l'horizon était obturé par la forêt. Ça et là s'élevaient des escarpements rocheux, s'ouvraient des ravins limoneux, selon une harmonie dont l'architecte était le seul hasard, mais qui dépassait en diversité de formes et d'aspects l'imagination la plus féconde. Je me trouvai bientôt environné par le brouillard comme s'il eût dissous les éléments du paysage. Constituant lui-même sa propre limite, il semblait n'avoir aucune étendue tel un monde clos que nulle barrière pourtant ne circonscrit, que nul espace ne prolonge. Il s'évanouissait à chaque pas, reculant progressivement la portée de ma vision à mesure que j'avançais. Il était plénitude et vacuité, matière dense et rayonnement diffus. Il était ombre et lumière, offrant toutes les variations de la ténébrosité à la clarté. Diluant en lui l'astre solaire, il adoucissait l'énergie dévorante des rayons pour la rendre mielleuse et moelleuse. Il était impalpable, intangible. Mon corps le traversait, ma main le caressait, mes poumons le respiraient sans que sa compacité fût amoindrie, comme s'il raccommodait incessamment ses déchirures, ses blessures. Vainement, on eût tenté de l'emprisonner. Il était partout et nulle part, omniprésent, protéiforme et multiforme. Il apparaissait, disparaissait comme un fantôme insaisissable tendant son voile opaque, transparent, translucide. Océan sans vague ni remous que nul souffle ne peut atteindre, il pénétrait tout, noyait tout, s'insinuait dans les interstices des brindilles, se coulait dans les fentes des troncs, s'épanchait dans les fissures des rocs, s'étendait sur les plateaux, remplissait les combes, enserrait les pitons. Comme l'essence même du rêve, il métamorphosait toute dureté, toute réalité trop discordante pour l'intégrer dans son univers évanescent. Il gommait toute difformité, adoucissait tout contraste, changeait les aspérités anguleuses en sinuosités gracieuses. Il rendait le visible invisible et l'indiscernable perceptible. Ainsi, je me mouvais en lui comme au sein d'un être inerte.
La créature que je devais rencontrer allait-elle se matérialiser en ce lieu? Je croyais à tout instant apercevoir une ombre, un visage. Les éléments semblaient se jouer de moi. Un arbuste devenait silhouette, son rameau un bras, sa cime une chevelure. Cependant je compris que nul être vivant n'aurait pu habiter ce paysage minéral et végétal éternellement voué au silence, à l'immobilité.
Après m'être avancé de quelques pas, j'aperçus de nouveau la lisière de la forêt comme si elle se fût magiquement concrétionnée dans l'air. Ce n'étaient que diaphanéités blanchâtres d'où émergeaient des scintillations, des nitescences parmi les grisés, les cendrés comme les dégradés chromatiques d'un camaïeu. Le froid me revigorait, me revitalisait comme une source d'énergie. Ses aiguilles piquaient mon visage sans que je n'en ressentisse la moindre douleur. Il semblait communiquer à toute la Nature une éternelle immuabilité, en figeant toute velléité de transformation. Il était puissance victorieuse enrayant toute dégradation. Il était pureté s'opposant à tout affaissement, tout délabrement. Son invisible influence paralysait toute vie, tout mouvement qui eussent déplacé les lignes, modifié les volumes, détruit la stabilité. Je jouissais de contempler ainsi ces merveilles inaltérables qui m'environnaient car je les savais pour toujours pétrifiées dans leur idéalité, même si mon esprit se révélait incapable de les fixer longtemps, ni toutes simultanément. D'un pas hésitant, j'avançai encore sur le chemin et je considérai le sous-bois dans lequel mon regard s'enfilait. Il me semblait impossible que j'y pénétrasse. Je croyais voir devant moi une image virtuelle plus qu'une réalité. Je dus lutter contre cette illusion avant d'oser accomplir les quelques pas me séparant de l'orée. Je les réalisai cependant, mesurant le caractère miraculeux de chacun de mes gestes. Maintenant, je me trouvais en ce lieu qui me paraissait quelques secondes auparavant un espace inaccessible comme un Éden interdit. J'étais parmi ces arbres. Ils existaient. Je voyais leurs troncs, le lichen de leurs troncs, leurs branches, les aiguilles de leurs branches. Je voyais la litière, les souches, les racines des souches. J'aurais pu les effleurer, les toucher, mais je n'osais altérer ces fragiles éléments, briser cet équilibre instable de matière. Chaque seconde me paraissait exceptionnelle, et la succession des instants devenait une nécessité qui sans cesse renouvelait ce moment extraordinaire. Le spectacle de cette sublimité me ravissait, mais elle me semblait tellement irréelle que ma pensée se perdait en vains égarements. Mon esprit était traversé d'éblouissements dont la cause n'était pas la lumière, mais la beauté qui m'imprégnait. Ma sensation d'existence augmentait d'autant plus que je demeurais immobile et que mes pensées se cristallisaient sur ce paysage irréel. J'atteignais un état d'ivresse mentale indéfinissable. Je vivais le rêve. Quel rêve? Être là, dans ce décor féerique. Être là simplement, sentir, contempler, méditer. Mon âme se remplissait de toutes ces splendeurs algides, muettes, qui m'entouraient. J'eus l'impression alors d'embrasser l'espace au-delà de cette portion de nature bornée. Je voyais la totalité de l'univers circonscrit par la forêt. Le manoir m'apparaissait comme le gardien du monde parfait, le pôle vers lequel convergeaient tous mes désirs, l'assise de mon bonheur. Quelque objet que par ailleurs considérassent mes yeux, cette thébaïde représentait pour moi l'idée d'une sécurité à l'épreuve de tous les dangers, de toutes les occurrences. Tout me paraissait ordonné autour de ce lieu restreint pour constituer un îlot car l'infini est antithétique à l'harmonie. Tout s'intégrait en ce monde sans qu'il y eût la moindre souffrance, le moindre ennui, la moindre incongruité. Tout obéissait à ce que l'esprit pouvait concevoir de plus élevé, de plus élaboré. Tout se conformait à ce que les sens pouvaient ressentir de plus agréable, de plus voluptueux. La conscience de mon état de béatitude absolue, comme s'il se nourrissait de sa propre substance, contribuait à se décupler plus encore. L'idée de la solitude ne m'effleurait pas car j'étais simultanément l'œil et la vision, l'Être et la perception. J'étais l'arbre, j'étais le rocher, j'étais la brume, j'étais la terre, j'étais le ciel, j'étais la Nature entière. Je ne sais combien de temps dura cette méditation et surtout comment j'en pus sortir car elle ne pouvait trouver en elle-même sa fin, ne concourant qu'à sa perpétuation et à son approfondissement. Je constatai simplement ma présence sur la lisière opposée du bosquet sans que j'eusse le souvenir de l'avoir parcouru.
C'est alors qu'un autre spectacle devait m'être offert. Devant moi, une trouée s'élargit au sein des frondaisons givrées. Une lande s'étendait dont l'extrémité se désagrégeait dans la brume. Au centre se détachait un bouleau élevant la dentelle de ses ramures dépouillées. Ses fines brindilles dessinaient des linéaments dont la grâce, la richesse, eussent épuisé le génie le plus débordant, le plus délirant. Sur la droite se dressait une rocheuse paroi d'où pendait une cascatelle muée en glaçons, pareils à des colonnettes verrines, des piliers calcitiques, des draperies cristallines. Elle avait été saisie dans sa chute par l'hiver et semblait attendre le souffle vernal comme le baiser d'une fée afin de recouvrer son mouvement et sa vitalité. Sur la gauche, un étang présentait sa surface telle un miroir comme s'il eût été poli par d'interminables tourmentes neigeuses. Ses berges étaient hérissées de roseaux tels des javelines enfichées dans le sol. Toutes ces merveilles glacées paraissaient suspendues, oubliées là depuis la primitive aurore, sans qu'aucun regard avant le mien ne les eût découvertes. Le sentiment de surprendre ainsi la Nature en sa virginité secrète me paralysait. J'avais peur de ternir cette fourrure immaculée qui recouvrait la Terre. Ces splendeurs gelées me semblaient plus vulnérables que ma propre existence. Je me crus un élément erratique au milieu de ces perfections. Ma présence me parut impie et je m'efforçai de ne laisser nulle trace de mon passage.
Lorsque je revins sur le chemin, j'eus l'impression que tout s'était transformé. Pourtant, les sapins n'avaient pas changé, la neige qui les recouvrait demeurait, les glaçons n'avaient pas fondu, le brouillard ne s'était pas dissipé. Rien n'avait bougé, mais une infime variation dans l'atmosphère, une légère luminosité supplémentaire sur les arbres me signifiait que le moment miraculeux du matin s'était écoulé. Je vivais un autre moment de la journée dans lequel je me trouvais plongé sans transition. J'avais franchi une marche du temps. Le soleil, évanoui ce matin dans la mer des nébulosités, parvenait maintenant à émerger de son engloutissement. Ses pâles rayons emplissaient l'espace d'une imperceptible irradiation. Autour de moi, tout souriait malgré le brouillard. Ce sourire, on ne pouvait dire d'où il émanait. Il provenait de tout et de rien. Peut-être était-ce une potentialité de signification projetée par mon esprit sur les éléments, me procurant l'illusion qu'ils en étaient l'origine.
Je m'apprêtai à retourner en direction du manoir lorsque non loin, sur le bord du chemin, j'aperçus la trace d'un pas. Je m'approchai. J'en vis une seconde, une troisième... Elles paraissaient plus petites que les miennes. Leur profondeur était moindre comme si la créature qui les avait imprimées possédait une légèreté extraordinaire. Ces traces n'avaient-elles pas été laissées par l'être que je devais rencontrer? Je les suivis. Elles s'engageaient dans un sentier au milieu de la forêt, puis elles atteignaient une clairière, bifurquaient vers l'orée pour se perdre en un champ. Parfois, je devais deviner leur marque à peine inscrite sur la surface givrée. Elles grimpaient ensuite sur une petite éminence. De là, je sondai l'horizon, mais mon regard ne rencontra que la barrière opaque du brouillard. Je les suivis sur l'autre versant. Jusqu'où allaient-elles me conduire? Je ne savais, mais tant que je les suivrais, me semblait-il, je ne risquais pas de m'égarer. De nouveau, elles pénétraient dans une sapinière, puis descendaient en un ravin non loin d'un ruisselet dont le flot semblait geindre, prisonnier dans sa galerie d'embâcle. C'est alors qu'au détour de la sentine, je fus stupéfait de me retrouver près du manoir. En ses murs, donc, résidait la créature que je devais rencontrer. Je compris que cette promenade matinale ne constituait qu'une préparation mentale pour la suite de mon séjour. Je franchis allègrement la double porte qui me conduisit dans le grand vestibule.

 

LE DÎNER


Dans l'édifice régnait une animation tranquille qui ne rompait pas la sérénité de l'extérieur. Des échos, des bruits feutrés me parvenaient sans que je pusse les identifier, ce que je n'essayais en aucun cas. Je compris la signification de ce phénomène que j'avais observé déjà ce matin. Cette activité ne m'importait pas dans le détail, mais uniquement par l'ambiance qu'elle créait. De même, les personnes qui en étaient à l'origine m'apparaissaient d'une manière elliptique et diffuse. Je ne devais justement pas les connaître pour qu'elles remplissent exactement leur fonction par rapport à ma perception, c'est-à-dire de représenter une atmosphère.
Je déposai mon équipement dans le vestibule désert. Sans m'attarder, je pénétrai dans la salle à manger, puis m'assis à la même table que le matin. Je ne vis personne. Pour tromper mon impatience, je considérai les couverts: un couteau, une fourchette en vieil argent patiné, deux verres à pied scintillants autour d'une épaisse assiette blanche décorée d'astragales en relief. Tout était propre et clair, d'une netteté qui attisait l'appétence, mais n'engendrait pas une faim outrancière susceptible de détruire l'harmonie de mon être. Quelqu'un vint, mais à mon grand désappointement, il ne s'agissait pas de la créature que je devais rencontrer car je vis à peine la silhouette de cette personne. On me proposa une multitude de mets que j'imaginai au fur et à mesure de leur énumération. J'en choisis un grand nombre malgré l'impossibilité évidente de les honorer tous. Le plaisir de les voir sur ma table autant que de les goûter me fit allonger démesurément la liste de commande. Puis je choisis quelques vins, bien que l'atmosphère hivernale ne m'incitât pas à cette boisson. J'attachai plus d'importance aux eaux minérales. On me cita les noms de diverses sources évoquant en moi une irrésistible envie de les sentir sur mon palais: eaux plates, eaux pétillantes, qui toutes me semblaient apaisantes ou vivifiantes. Elles me paraissaient particulièrement s'accorder au brouillard et à la neige. La multiplicité des plats me procurait l'illusion, plus que leur consommation, d'une agape munificente, d'un délire orgiaque sans mesure où la dilapidation ajoutait une dimension supplémentaire.
Puis j'attendis. Alors, un léger frémissement dans tout mon corps m'avertit que l'événement extraordinaire allait s'accomplir. Elle apparut. C'était la serveuse, la première personne que je visse véritablement depuis mon arrivée dans le manoir. Elle m'apporta le premier plat en m'adressant un sourire. Je ne pourrais pas la décrire, ni même suggérer l'impression fugace que j'en reçus. L'apparition d'un ange, d'une elfe, d'une sylphide ne m'aurait pas impressionné plus vivement. Mes yeux ne perçurent qu'une harmonie d'yeux clairs, de cheveux blonds et de peau lumineusement blanche incarnés dans un corps d'une sveltesse indicible. Elle portait une longue robe mauve pastel qui suggérait ses courbes sans que nulle partie n'en fût pourtant dévoilée. À peine eus-je le temps de recevoir ce faisceau de sensations étourdissantes qu'elle était déjà près de moi, qu'elle me parlait. Sa sollicitude à mon égard me paraissait tellement inconcevable, tellement miraculeuse que je ne pus concentrer mon attention sur le sens de ses paroles. «Bonjour, vous n'êtes pas dans le manoir depuis longtemps?» Bonjour, heu, je ne sais pas, en fait, je ne crois pas.» Je vis un sourire de connivence éclairer son visage. Sans doute signifiait-il un léger amusement bienveillant devant ma confusion.
Quel est votre prénom?» dit-elle. Je ne sais pas, je n'en ai pas» me semble-t-il. Vous êtes comme moi, je n'en ai pas non plus.» C'est curieux!» Mais nous pouvons justement en choisir un, si vous voulez?» Bonne idée.» Selon vous, quel prénom pourrait me convenir?» Heu... vous pourriez vous appeler par exemple Sophia, Natalia, Milena, Angelika.» Ils sont tous magnifiques, ces prénoms. Vous en connaissez d'autres?» Je vais essayer d'en trouver: Ornella, Virginia, Elena, Soniouchka...» Oui! Vous voyez que vous en trouvez. Encore, encore.» Marina, Monica, Natacha, Nelia... Je n'en trouve plus.» Je crois que je vais choisir Angelika. Oh, et puis non, plutôt Natalia.» Natalia, oui, cela vous ira très bien.» Et vous? Quel prénom voulez-vous avoir?» Cette question me surprit car je n'imaginais même pas que je pusse porter un prénom dans ce monde et qu'une personne voulût bien me nommer. Je répondis en hésitant: «Je ne vois vraiment pas. Et puis, je ne sais pas si je suis un garçon ou une fille.» Il me semble que vous n'êtes pas un garçon, mais vous n'êtes pas non plus une fille. Moi au contraire, je suis absolument certaine d'être une fille.» Ah oui! Écoutez, pour mon prénom, tant pis» répondis-je un peu embarrassé, je crois que je vais rester sans prénom.» Si vous voulez.» Natalia - puisque désormais c'était son prénom - déposa deux plats devant moi. «Attendez, je reviens» ajouta-t-elle, puis elle disparut. Pendant les quelques minutes qui précédèrent sa réapparition, je ne pus qu'avidement guetter son retour sans esquisser la moindre pensée. Elle m'apporta deux autres plats qu'elle déposa, puis reprit la conversation.
«Qu'est-ce que vous faites ici?» Rien. Et vous, vous êtes serveuse depuis longtemps?» Je ne sais pas. Je suis serveuse, c'est tout ce que je peux dire.» Et cela vous plaît?» Oui, bien sûr. Si cela m'ennuyait, je ne ne le ferais pas. Quand je me lève le matin, je suis heureuse de penser à ma journée. J'aime surtout le rangement des assiettes et des verres propres. N'est-ce pas la plus belle besogne?» Mais quand ils sont sales, il faut bien les laver, c'est moins agréable.» Non, dans le manoir, il n'y a que de la vaisselle propre. Elle ne se salit jamais.» Même quand on l'a utilisée pour consommer?» Oui.» Comment cela est-il possible?» Ici, nous sommes dans le monde parfait, vous le savez sans doute.» Vous ne faites pas cette activité toute la journée, je suppose.» Bien sûr que non. Certains jours, je reste la matinée entière dans ma salle de bains ou dans mon lit.» Ah, et qu'est-ce que vous faites pendant tout ce temps dans votre salle de bains?» Oh, rien, je me délasse dans la baignoire, je me coiffe, je me regarde dans les miroirs...» Vous auriez pu exercer peut-être un métier plus intéressant. Vous avez fait des études?» Non, je ne crois pas.» Alors, vous vous plaisez comme cela.» Oui. Vous savez, ici, dans le manoir, c'est très agréable. J'aime surtout les caves, si vous les voyiez, elles sont... très curieuses! Bon, je vous laisse manger. Je reviens dans un moment.»
Quelqu'un m'apporta une seconde série de plats, mais je l'aperçus sous l'aspect d'une ombre sans visage. Natalia devait revenir, j'en étais certain. Je vivais l'attente de son retour avec une frénésie dont l'intensité pourtant n'entraînait aucune angoisse, aucune douleur. Cette attente devenait même un prélude nécessaire à maintenir mon état de quiétude parfaite. Je devais plus tard expérimenter ce plaisir au point qu'il pût représenter l'objet même du désir. La jouissance de l'instant se trouvait amplifiée par la perspective du suivant qui constituait un bien-être latent. Je pouvais y ajouter aussi la satisfaction d'avoir vécu le précédent. Ainsi, passé, présent, futur en ce monde se mêlaient-ils pour créer l'état de bonheur, lequel résulte de l'accès à la volupté absolue dans les trois modes temporels de l'existence.
Bien que Natalia continuât d'absorber toujours ma pensée par intermittence, je tâchai de fixer mon attention sur les mets. Dans une assiette en porcelaine bleue au marli émaillé, deux tranches de jambon crû compartimentées par des nervures en graisse blanche montraient leur chair qui variait du rose au carmin. Un plat de terre déteint, qui semblait avoir été mille et mille fois recuit dans la chaleur des fours, présentait un énorme gigot de chevreuil longuement rissolé. Trois énormes oignons l'encadraient, si gorgés de jus que leurs côtes concentriques paraissaient prêtes à se rompre sous l'effet de leur turgescence. Dans une cocotte, un coq au vin était noyé dans une sauce tellement épaisse et noire qu'on n'aurait pu y reconnaître le cou de la cuisse. Dans un autre plat ovale, deux grives ligotées bombaient leur bréchet. Leur tête, où l'on pouvait lire encore les affres de l'agonie, trempaient dans un assaisonnement de thym, de laurier, de sarriette et ciboulette. Enfin, dans une poêle, une truite émergeait au milieu du beurre fondu où nageaient les émondures d'amande. Sa peau grillée, où l'on devinait encore quelques points outremer et vermillon, s'était durcie comme une carapace. Un assortiment de légumes variés accompagnait ces viandes: poireaux dont la base est de nacre et la pointe d'émeraude, raves à la tranche grumeleuse, choux aux lames gaufrées bleuâtres. Et les carottes semaient leurs taches rouges comme des bâtons trempés dans le cinabre. Avec avidité, j'essayai tous ces mets, cependant je ne parvenais pas à réaliser le lien entre le plaisir oculaire que me procurait leur vue et la jouissance gustative consécutive de leur ingestion. Une troisième sensation également s'ajoutait peu à peu aux précédentes, celle de mon estomac qui se distendait progressivement. Après avoir goûté sans les terminer le jarret du chevreuil, le dos de la truite, une aile du coq, un poireau, trois feuilles de choux, je cessai bientôt de manger. Un demi-verre de vin, gouleyant, finement bouqueté, liquoreux avec un léger goût de grenache, étancha ma soif.
C'est alors que Natalia revint pour me servir les fromages, mais elle me parut quelque peu changée. Sa natte pendait, à demi défaite, ses yeux jetaient des regards langoureux. Elle me dit, presque en chuchotant: «Vous voulez visiter les caves avec moi?» Oui, bien sûr.» Je monterai vous chercher dans l'après-midi.» À peine pus-je esquisser un acquiescement inaudible qu'elle avait déjà disparu dans le tourbillon de la salle.
Je considérai attentivement les fromages bien que je fusse rassasié par les plats précédents. Un bleu, un gruyère, un camembert, une fourme, un savaron paraissaient vouloir se disputer ma préférence. Ils me présentaient leur croûte lisse ou ridée, envahie de moisissures, leur pâte ferme ou affaissée comme s'ils avaient atteint l'ultime état de leur dégradation. Le mystère du long endormissement nécessaire à leur affinage dans l'obscurité de la cave semblait encore les imprégner. Je les goûtai tous. Le roquefort emplit ma bouche d'une saveur si puissante, si intense que seule une gorgée de bourgogne parvint à m'en délivrer. Puis une ombre sans visage me débarrassa la table avant les desserts. Cet intermède me parut indispensable afin de réaliser la transition entre ces deux types de plats si opposés. J'occupai ce moment à essayer plusieurs eaux pétillantes. L'une d'elle me produisit un fourmillement sur les gencives, une autre laissa sur mes papilles un léger goût de salure. On m'apporta une corbeille d'osier qui m'offrait un échafaudage de pommes aux formes généreuses et à la peau ocre pointillée de taches flavescentes comme des visages aux joues rebondies tavelées d'éphélides. Accompagnant ces fruits, une pompe me livrait sa surface luisante et gondolée. Je choisis cette dernière. Dès que je l'eus terminée, on me servit un café, complément indispensable à cette suite copieuse de mets. Un demi-sucre de canne que j'y ajoutai, en se dissolvant, vainquit son amertume pour me révéler son arôme subtil. Sa profonde couleur noire et sa chaleur concouraient au réconfort qu'il m'apportait. Cette boisson me parut aussi nécessaire à l'harmonie du repas que le point d'orgue terminant une cadence musicale.
Je m'attardai encore quelques minutes à considérer la salle à manger, les boiseries, les cuivres, la hure naturalisée, les skis, la luge, le lustre, la tomette... pour bien me pénétrer de ce décor campagnard dont la rusticité me paraissait si bien s'accorder avec les mets que j'avais ingérés. Non sans mal, j'évitai le piège de la tapisserie. Comme pour les narguer, je souris aux chiens, cerfs et lièvres qui prétendaient capter mon regard. Enfin je me levai. J'avais senti qu'insensiblement était survenu le moment où ma place n'était plus dans le restaurant, mais dans ma chambre. Je me demandai soudain si le repas tout entier, les plats, les boissons n'avaient eu pour unique fonction de permettre l'événement extraordinaire qui s'était accompli: ma rencontre avec Natalia. De légers vertiges m'étourdirent, prémisses d'une somnolence engendrée par mon activité digestive. Je ne sentais presque plus mon corps. J'avais peine à me diriger. Mon organisme me parut se mouvoir seul sans que je commandasse mes membres. Je constatai cependant mon déplacement bien que je n'eusse pas concentré ma pensée sur les gestes nécessaires à l'accomplissement de cet acte. Mon changement de lieu réalisait une réharmonisation nécessaire à la conservation de mon état permanent de bonheur. Je savais que ma chambre m'attendait comme je l'imaginais. Je voyais le lit, les draps moelleux, les couvertures sur lesquels je m'assoupirais. Je vivais ce que j'allais vivre. Cependant, une pensée surtout m'occupait. Elle n'allait plus me quitter pendant mon séjour en ce monde: Natalia. Elle constituait le fond même de mon esprit que son image imprégnait.

 

INTERMEZZO


Ma chambre m'apparut exactement semblable à l'image que mon souvenir avait conservée. Une des caractéristiques de ce monde résidait dans l'adéquation entre les événements attendus et ceux vécus effectivement, à moins que la réalité ne surpassât encore en harmonie la conception de l'esprit. Je demeurai un long moment à contempler de nouveau la pièce noyée dans la pénombre. Par les tentures s'infiltrait un liseré brillant qui ne parvenait cependant pas à vaincre l'obscurité. Ce rayon lumineux renforçait encore l'impression d'intimité en l'agrémentant légèrement par une touche de gaieté discrète. Je délaissai aussitôt mes mules afin que mes pieds ressentissent le contact soyeux du tapis. Je m'avançai lentement vers le lit et m'allongeai voluptueusement pour me livrer à l'unique pensée de mon esprit: Natalia.
Je revoyais toutes les images de son apparition, images qui n'étaient pas simplement une représentation physique de sa personne, mais qui s'identifiaient à son être dans toute sa profondeur insondable. Je ne distinguais pas son corps, son esprit, je voyais la fusion de ces entités indiscernables que l'analyse, artificiellement, prétend séparer. J'en reconstituais l'unité indissociable, c'est-à-dire l'âme de Natalia. Cette âme, elle vibrait en ses yeux, en ses cheveux, ses mains, ses chevilles, ses jambes, elle vibrait en ses paroles, en son sourire, en sa démarche, pourtant elle n'était ni les yeux, ni les mains, ni les cheveux, elle n'était ni les paroles, ni le sourire, ni la démarche. Je ne pouvais non plus concevoir individuellement chaque partie de son corps qui m'apparaissait comme une entité. L'harmonie qui s'en dégageait me semblait indestructible. L'on eût dit qu'un nimbe la protégeait tel une armure invisible. Je compris que Natalia commençait à devenir pour moi une véritable obsession. L'idée associée à son image dépassait l'individu réel de chair et d'esprit. Elle s'identifiait à une idée abstraite, un archétype de la beauté absolue, matérielle et spirituelle. Après avoir épuisé les impressions de la scène que j'avais si fortement vécue, j'en imaginai de nouvelles dans d'autres situations, d'autres lieux. Je voyais Natalia sous une autre parure, dans une autre toilette. Je produisais à mon gré ses paroles, son rire ou son étonnement. Quand mon esprit parvenait le mieux à la reconstituer, je débordais d'un tel enthousiasme que des phosphènes brouillaient ma vue, des éclairs emplissaient mon cerveau. Elle m'élevait, me transcendait. Je me dissolvais, je m'annihilais totalement en elle. Cette méditation dura longtemps, longtemps. Je m'y perdais, m'y engloutissais tout en jouissant simultanément de l'atmosphère intime émanant de ma chambre. J'avais l'impression de me dédoubler, de vivre simultanément plusieurs scènes. J'obtenais l'illusion de cette apparente ubiquité en passant alternativement et rapidement de ce que mes yeux voyaient à ce que mon imagination concevait. Ainsi, le temps s'écoulait sans que nul appesantissement vînt altérer mon bonheur. J'accédais par la suggestion à une frénésie mentale d'une extrême intensité. Je ne parvenais plus à maîtriser cette euphorie qui m'emportait en électrisant tout mon corps. À l'acmé de cet état, je me levai, puis parcourus la chambre inconsciemment comme pour apaiser le flot des évocations pourtant délicieuses qui naissaient en moi. Mais c'était trop, trop. Mes visions intérieures me transportaient, m'illuminaient, m'irradiaient. Natalia, Natalia. J'avais une amie. Je me répétais incessamment cette idée en mesurant la chance extraordinaire qui m'était échue. J'avais une amie. Rien ne me paraissait pouvoir atteindre ce miracle. J'avais une amie, j'avais une amie. C'était mon amie. Nous n'allions plus nous séparer. Je me le répétai encore et encore sans parvenir à le croire, sans pouvoir m'en convaincre. Je tâchai de me représenter notre prochaine rencontre. Ce serait dans cette chambre même. Natalia entrerait. Je la verrai, là, je la verrai. Ses pieds fouleront ce tapis, sa main touchera la poignée de cette porte, le poids de son corps fléchira les bourrelures de ce canapé, sa robe s'étalera sur les capitons. Malgré mes efforts, mon imagination restait vaine tant cette apparition me semblait prodigieuse, impossible. Et pourtant elle se produirait, j'en étais sûr, puisque nous étions dans le monde parfait.
Cependant, mes pensées, insensiblement, s'épuisèrent, impuissantes à combler l'ardeur qui m'habitait. Je résolus de m'adonner à une activité qui me permît d'attendre plus sereinement la venue de Natalia. Mais que faire en ce début d'après-midi? Je ne désirais pas sortir dehors, je ne désirais non plus demeurer dans ma chambre. Je décidai alors d'explorer les appartements du manoir.

 

LES APPARTEMENTS


Je m'avançai lentement dans le corridor. L'étage paraissait désert. Je présumai que j'étais la seule personne y résidant. Cette constatation m'enchanta car l'occupation des lieux les eût privés de leur mystère. L'intérêt de mon exploration me semblait indissociable de la solitude dans laquelle je la réalisais. Le manoir, à mon sens, ne pouvait exprimer sa vie secrète si elle était troublée par la présence d'hôtes insensibles à son langage, réfractaires aux signes discrets de ses éléments. Trop d'agitation l'eût détruite. Quelques bruits étouffés me parvenaient de l'étage inférieur, des voix dénaturés, assourdies, déstructurés, des chocs indistincts comme s'ils venaient d'un monde lointain. Ils paraissaient bizarres, inconsistants, évanescents. L'on s'interrogeait vainement sur les objets ou les êtres qui avaient pu les produire.
De part et d'autre dans le couloir, les huisseries des chambres alignaient leurs moulurations. Je n'avais nulle envie d'y pénétrer. La multiplicité de ces pièces identiques à la mienne aurait terni, pensai-je, le plaisir d'en posséder une que je pouvais croire unique et originale. Plus loin sur la droite, j'aperçus une porte étroite dont l'entrebaîllement laissait entrevoir un liseré ténébreux. Elle semblait irrésistiblement m'attirer comme si elle avait été ouverte subrepticement par un esprit malin chargé de guider ma visite sans que je m'en aperçusse. Parvenu à sa hauteur, je la poussai. Mon regard découvrit dans l'obscurité un vestibule exigu sur lequel s'ouvraient plusieurs autres portes. Je posai ma main sur la poignée de la première à ma gauche. J'attendis quelques instants avant de l'ouvrir, prêtant l'oreille. Tout demeurait silencieux. J'imaginais que ce battant pouvait cacher un secret extraordinaire. Enfin, terminant mon geste, je tirai lentement la poignée.
Mes yeux découvrirent un réduit où s'entassaient pêle-mêle balais, balais-brosses, flacons, chiffons, éponges, seaux, pelles et balayettes. Je les observai un long moment. C'était un bric-à-brac de manches enchevêtrés, de récipients renversés. Ils paraissaient dormir ici, attendant qu'on les tirât de leur léthargie temporaire pour déclencher leur activité mécanique. Mon action de les dévoiler inopportunément au grand jour me parut plus sacrilège que l'exhumation de momies enfouies au fond d'une syringe depuis des millénaires. Il me sembla impudique d'avoir ainsi révélé leur existence qu'ils cachaient honteusement. J'eus l'impression de les avoir dérangés comme les cloportes et les vers d'une pierre que l'on retourne. Au premier regard, ils m'avaient paru morts, mais peu à peu, je sentais s'éveiller en eux leur âme comme un être évanoui reprend conscience et récupère lentement ses facultés. L'on eût dit qu'un bourreau les avait violemment enfermés là pour les punir de leur triviale fonction utilitaire et que silencieusement ils se lamentassent du mépris dont ils étaient l'objet. Ainsi humiliés, ils attendaient qu'on les délivrât de leur pénitence injuste. Les serpillières semblaient sèches d'avoir épuisé toutes leurs larmes. Les balais-brosses, tels des freluquets aux cheveux drus, les balais franges pareils à des demoiselles revêches à la tignasse tombante, paraissaient indignés, scandalisés d'avoir été de la sorte éconduits. Leur fonctionnement dans son caractère bassement matériel transparaissait malgré leur immobilité, comme une mystérieuse rémanence qui sourdait d'eux-mêmes. Ils demeuraient en suspend, comme si un fluide subtil, soudain, les avait immobilisés pour l'éternité dans leur gesticulation ridicule. Leur aspect suggérait le déséquilibre, l'incohérence, la discordance à laquelle s'ajoutait une vague idée désagréable de bastonnade. Cette image, s'approfondissant dans mon cerveau, se muait en une jouissance indéfinissable. J'éprouvais presque l'envie de les brutaliser, de les repousser plus encore dans leur encoignure avec sévérité. Je ne me serais pas livré à cette maltraitance, mais l'idée en avait germé dans mon esprit et sa seule évocation me suffisait sans que j'eusse besoin de la traduire en acte. Malgré mes efforts, je ne parvenais pas à me délivrer de leur contemplation. Le réduit émanait une écœurante odeur de lessive, de cire et d'encaustique pareille à celle d'un cadavre dont on a soulevé le linceul. Je refermai le placard, non pour permettre à ces objets la continuation de leur sommeil que j'avais dérangé quelques minutes, mais plutôt pour les condamner une seconde fois sans appel: «Tenez, vous méritez bien ce qu'on vous fait subir.»
Mon regard se porta sur la seconde porte. Je l'ouvris sans plus attendre. Une vaste pièce carrelée du sol au plafond m'apparut. Elle me communiqua immédiatement une indicible sensation de fraîcheur, d'espace, de vacuité. C'était une salle de bains commune comprenant une succession de douches, de baignoires et de vasques. Toutes ces excroissances porcelaniques m'évoquaient le contact aqueux ainsi que la nudité des corps. Elles semblaient s'étaler presque effrontément, offrant leurs formes lourdes, opulentes, presque embarrassées d'elles-mêmes comme de gros vers blancs repus. Je m'approchai d'une vasque et observai la robinetterie dont les chromes surenchérissaient encore cette impression de luxe et de faste. J'aurais voulu voir l'eau remplir la baignoire, mais je ne désirai pas tourner le robinet car il me semblait que le bruit du liquide circulant dans la conduite et celui de sa chute au fond du récipient eussent détruit ce beau rêve minéral de paresse et de volupté oisive. Au sommet des murs, les vasistas en verre translucide tamisaient une lumière diffuse, protégeant ainsi ce lieu des regards indiscrets. Je m'avançai pieds nus sous les récepteurs de douche en abandonnant sur le bord mes mules fourrées. Une bouche d'aération devant laquelle je passai m'envoya dans les jambes un souffle d'air glacial comme si ce fût la brise par le hublot d'un paquebot. J'atteignis une baignoire où je me coulai, imaginant mes membres abandonnés dans un bain moussant tiède, puis je m'assis contre la margelle et demeurai immobile. Je contemplai de nouveau la pièce pour jouir encore une fois de toutes les impressions que m'envoyaient, sous un angle différent, les vasques et les bidets. Ils m'apparurent métamorphosés. L'on eût dit des icebergs échoués, détachés d'un inlandsis dérivant sur la mer du carrelage aux reflets glauques. Puis une autre image à son tour s'imposa dans mon esprit. Je voyais, ancrés dans un lagon, des vaisseaux surréalistes dont les gouvernails géants devenaient les robinets à ailettes. De la pièce émanait une atmosphère marine de grand large si bien que je me crus sur l'océan dans un esquif bercé par la houle. L'idée me vint de me dénuder. J'y renonçai cependant, me contentant d'imaginer cette action, quoique j'y parvinsse difficilement, car je connaissais mal mon corps depuis mon séjour en ce monde.
Tous les objets semblaient m'assiéger, m'envahir de leurs signifiances. Ils prenaient pour moi un sens évident, puissant. Où se situait-il? Je n'aurais pu le dire. Peut-être émanait-il de leur simple forme ou d'une subtile relation entre leur fonction, leur aspect, leur volume, leurs proportions, leurs couleurs? Plus que les personnes, les choses me parlaient, m'apostrophaient. Elles suscitaient en mon esprit des sentiments secrets, des sympathies, des antipathies. Ainsi s'instaurait entre elles et moi un pur échange de pensées, un dialogue sans mots, sans concepts, qui ne rompait pas l'immobilité caractérisant leur univers comme si je m'étais conformé à leur langage muet.
Après m'être abîmé dans une méditation dont je ne saurais préciser le contenu ni la durée, je repris soudain conscience. Je m'aperçus que la clarté à travers les vasistas avait baissé. L'après-midi avait franchi une limite invisible situant notre monde en un autre moment de la journée, sans qu'il y eût d'intermédiaire. Tout s'était modifié comparablement à ce que j'avais observé ce matin lors de la transition entre l'aube et la matinée. Il était impossible pour l'œil de saisir la moindre variation d'intensité qui objectivât le phénomène. C'était comme un accomplissement suspendu, la potentialité d'une résolution dont l'extrême lenteur n'entamait pas cependant la certitude qu'elle se réaliserait, mais renforçait au contraire son inexorabilité. Je ressentais le caractère obsédant de tous ces changements infinitésimaux, infraliminaires, qui dépassaient chacun le seuil de notre acuité sensorielle, mais dont la sommation engendrait une transformation irréversible et considérable. En outre, ils se déroulaient dans un profond silence qui achevait de leur communiquer un mystère ineffable.
Je quittai la salle de bain, puis errai un moment dans le manoir comme en un labyrinthe protecteur. Je remarquai, au fond du couloir principal, une petite baie qui s'ouvrait sur les sapins emmantelés de neige. Un pan de ciel embrumé apparaissait au-dessus. Je m'aperçus alors combien la pénombre baignant l'aurore était différente de celle qui enveloppait le crépuscule. La première, prémonition de l'irradiation méridienne, est promesse de lumière, de joie. Elle semble éclairée par la perspective de son inéluctable victoire sur les ténèbres vaincues. La seconde au contraire est morose, figée, nostalgique, angoissante comme si elle exprimait l'irrémédiable agonie du jour englouti par la nuit.
Alors que je me perdais en ces réflexions, une pensée resurgit en moi: Natalia. Je regagnai ma chambre afin de l'attendre. Elle ne devait plus tarder.

 

INTERMEZZO


Le moment qui devait précéder la venue prochaine de Natalia revêtait pour moi une importance exceptionnelle. Je sentis ma tête tourner comme si j'allais m'évanouir. Mes mains tremblaient. Malgré la certitude de sa venue, je ne parvenais toujours pas à imaginer qu'elle serait là dans quelques minutes. Qu'allait-elle dire? Qu'allait-il se passer? Je sentais mon cœur battre de plus en plus fort. Allais-je pouvoir entendre sans confusion le cognement de son doigt contre ma porte? Il pouvait se produire d'un moment à l'autre. Maintenant ou dans une seconde. C'était pour moi qu'elle allait monter, pour venir me voir. J'existais pour elle. Je tâchais d'assimiler cette idée, mais je ne parvenais pas à m'en persuader. Elle me semblait impossible, inconcevable en même temps que miraculeuse. Ma frénésie s'alimentait d'elle-même pour atteindre un paroxysme, puis elle retombait, m'abandonnant dans un état presque désespéré. Pourtant j'étais sûr que Natalia viendrait puisque je me trouvais dans le monde parfait. L'évocation mentale de la douleur me permettait au contraire de mieux mesurer mon bonheur extraordinaire comme on se réjouit de la bonne chaleur de la maison lors que souffle au dehors la bise hivernale. J'étais dans l'état où l'excès de plaisir engendre un sentiment proche de la souffrance, une souffrance irradiée par la félicité. L'imminence de l'instant précis où Natalia se trouverait là, derrière la porte, et s'apprêterait à frapper décuplait mon impatience. Mes pensées ardentes s'épuisaient en une succession d'images et d'idées incohérentes à force d'exaltation quand je perçus trois coups feutrés comme un effleurement d'une douceur infinie. Je sentis mon corps se vider, mes jambes flageoler. Je me mus vers la porte comme si je fus devenu un automate. Un pauvre hère découvrant un trésor, un voyageur égaré rejoignant sa patrie, une mère abandonnée retrouvant son fils, n'auraient éprouvé plus de joie. Je pensais que toute mon existence devait être déterminée par cette unique seconde comme si ma naissance avait eu pour seul but sa réalisation, comme si tout autre événement de ma vie se réduisait à l'insignifiance.

 

LA VISITE DE NATALIA


À l'instant où j'ouvris l'huis, mon esprit ne put discerner d'autre image qu'un radieux sourire. Ce sourire, il me parlait, il me disait: «Je suis beauté, je suis merveille, je possède toutes les qualités qui se puissent concevoir en une créature. Je suis sympathie, je suis empathie, dilection, générosité, amour.» Je comprenais si bien le langage des yeux que je ne perçus presque pas celui des lèvres: «Bonjour, vous m'attendiez, je vois. Vous n'aviez pas oublié.» Elle prononça ces mots sur un ton qui voulait indiquer une signification convenue, mais je ne parvins pas à la saisir. Je me sentais fouillé jusque dans mes pensées les plus intimes par son regard pénétrant. Il me semblait que je ne pouvais rien lui cacher de moi-même et devais lui avouer tous mes sentiments, toutes mes pensées. «Je vous ai attendue toute l'après-midi. Je ne pensais qu'à votre venue.»
Natalia posa doucement ses yeux sur moi comme pour me remercier de ce propos sans qu'elle eût la nécessité d'y répondre. Ainsi certaines pensées, détruites lorsqu'elles sont prononcées, s'expriment d'une manière elliptique ou indirecte évitant d'offenser la pudeur. Elle entra. Sa présence dans ma chambre me fit un effet plus extraordinaire encore que je ne l'avais imaginé. Je vivais ce que j'avais rêvé. Natalia ici. Oui, elle était bien là. L'émotion que je ressentais à cet instant était tellement forte que je ne pus m'empêcher de lui confier: «Natalia, Je n'arrive pas à croire que vous êtes là.» De nouveau, son visage s'illumina d'un sourire séraphique. Je suis bien là pourtant. Ne vous troublez pas, vivez plutôt pleinement le moment présent.» Je vais essayer. Venez jusqu'au sofa.»
Natalia s'assit avec beaucoup de délicatesse comme si sa fragilité, à la mesure de sa beauté, nécessitait cette précaution indispensable, puis elle me sourit à nouveau. N'osant m'asseoir près d'elle, j'occupai le fauteuil en face. C'est alors que, pour la première fois, je pus l'observer à loisir.
Elle était vêtue d'une belle robe cotonneuse bouffante mauve à liseré rouge dont la frange était prolongée par un ruban de dentelle blanc se confondant vaguement avec un jupon. Ses jambes étaient recouvertes de bas crème dont la couleur semblait vouloir se substituer à celle de la peau et ainsi surenchérir leur blancheur qu'on imaginait. Un châle noir à motif gaufré enveloppait son buste, laissant découvrir cependant la naissance de sa poitrine. Un lacet maintenait fermé son corsage entre ses deux seins, mais il n'était pas serré, ce qui permettait d'apercevoir leur chair immaculée par l'entrecroisement des cordons comme on voit un jardin merveilleux à travers un enchevêtrement de lianes. L'on ne pouvait savoir si le dénouement de ce lacet n'était qu'un oubli ou s'il avait été laissé ainsi volontairement. Cette interrogation, à laquelle il était absolument impossible de répondre, achevait de m'envoûter, de me plonger dans la confusion. Sa parure se complétait de mocassins en feutrine beige dont les talons hauts semblaient signifier sa volonté de s'élever au-dessus des choses matérielles et triviales. Elle paraissait ainsi tout entière pulpeuse, plantureuse, comme un fruit mûr, une fleur épanouie.
De nouveau, je rencontrai son regard: «On est bien, là, dans votre chambre» dit-elle Oui» répondis-je «on pourrait y rester toute la journée.» Oh, oui, pourquoi pas.»
Brusquement, elle se renversa en arrière, fermant les yeux. À ce moment là, je remarquai que sa robe était fripée. L'on pouvait imaginer mille folies commises sous l'emprise d'un intense émoi, susceptible d'engendrer cette négligence de la toilette. Je ne saurais jamais à quelle occupation elle s'était livrée, comme si ce fut un impénétrable secret. Avait-elle couru dans les buissons sous la lune? Avait-elle dormi toute habillée dans la paille d'un refuge abandonné? Comme je me perdais en conjectures sur l'origine de cette friperie, Natalia s'étira. Je hasardai une question.
«C'était bien, ce que vous avez fait, cette après-midi?» Oui, j'ai rangé de la vaisselle, mais j'ai aussi préparé des légumes. Je ne touche que des choses belles, agréables, de belles assiettes, de beaux verres, de belles fourchettes... Je n'ai jamais touché de choses sales, visqueuses ou laides et je n'en toucherai jamais. J'aime tous les légumes, les tomates, les bettes, les betteraves, les radis, les choux, les choux-fleurs, les aubergines, les courgettes, les pois chiches, les salades: la laitue, la scarole... Je ne me lasse pas de les regarder, de les nettoyer, de les sécher, de les éplucher. Cela vous est arrivé de regarder une pomme de terre?» Oui, naturellement.» Mais je veux dire, bien regarder.» Alors peut-être pas.» Tout dépend si on la considère avec la peau ou sans la peau, ce n'est pas du tout pareil. Et c'est encore différent si elle est sèche ou mouillée.» Ah, et quelle est la différence?» Le jaune n'est pas le même. Et il n'y a pas que cela...» C'est ce que vous préférez, la pomme de terre?» Le mieux, ce sont les choux, quand ils sont à peine ouverts. C'est vraiment...» Et les viandes?» Quand elles sont crues, c'est dégoûtant. Je ne peux même pas supporter de les voir, mais ici dans le manoir, elles existent uniquement toutes préparées.» Quand elles sont cuites, vous les trouvez appétissantes?» Oui. Dans ce cas, j'aime bien les servir.» Vous avez de la chance d'apprécier tout cela au point que vous pouvez y occuper toute votre journée.» Et vous, qu'avez- vous fait aujourd'hui?». «Je suis resté ici, j'ai visité l'étage. Ce matin, j'ai fait une promenade.» Où êtes-vous allé?» J'ai franchi la forêt jusqu'à une clairière, ensuite j'ai traversé un champ, je suis monté sur une petite colline, je suis redescendu et j'ai suivi un ruisselet pendant un moment. Après cela, j'ai longé une sapinière et je me suis retrouvé juste devant le manoir.» Ah, vous en avez vu des choses!» En prononçant ces mots, Natalia me regarda d'une manière insistante. Elle poursuivit «Et vous avez rencontré quelqu'un?» Non, c'était désert... mais j'ai aperçu quelques traces de pas.» C'est curieux, cela.» Elles étaient un peu plus petites que les miennes.» Plus petites?» Oui, mais très légèrement.» Tiens!» À ce moment, Natalia me considéra d'une telle manière que je ne sus quoi faire ni dire. Comme je me taisais, un peu décontenancé, elle se leva d'un bond en secouant sa chevelure. «Si on reste comme cela, on va s'endormir. On a autre chose à faire.»
La facilité avec laquelle instantanément elle pouvait passer d'un état psychique à un autre, me stupéfiait. Elle s'approcha de la tenture pour l'écarter de sa main et demeura ainsi pendant un long moment. Mon cœur battait, je ne parvenais toujours pas à croire que je me trouvais aussi près d'elle. Pendant qu'elle regardait par la baie, je contemplais sa chevelure. La partie centrale formait une natte qui séparait des mèches libres de part et d'autre. On eût dit une gerbe de pure lumière, une onde mielleuse qui cascadait sur ses épaules et son dos. Quelques mèches égarées se perdaient sur les bras en linéaments gracieux. Mon regard plongeait à l'intérieur de cette splendeur dorée où je discernais des plages plus claires dont la teinte approchait celle du sable marin et des plages plus foncées imitant la couleur des blés mûrs. Chaque cheveu semblait constitué par une multitude de paillettes et de grains scintillants, cependant, le tout représentait plus que la somme des parties. De l'ensemble naissait une harmonie comme en ces tableaux pointillistes où chaque touche séparément apparaît dépourvue de signification, mais dont la juxtaposition répétée dévoile à nos yeux éblouis le sujet. Je fus émerveillé par cette blondeur satinée qui me parut l'essence même de Natalia comme si toutes ses qualités, toute sa beauté, toute sa grâce, tout son charme, tout son raffinement, s'étaient reflétés en elle. Ma pensée demeurait confondue par ce faisceau de perfections que je ne pouvais caractériser. C'était l'abandon, la souplesse, la puissance, la finesse, la rigueur...
«C'est dommage...» dit-elle avec une hésitation. Qu'est-ce qui est dommage?» Qu'il ne...» Oui.» Qu'il ne neige pas.» C'est déjà très beau comme cela.» Oui, mais quand la neige tombe, c'est... c'est...» Vous voulez dire...» Cela ne s'explique pas. Mais c'est vrai, les sapins givrés, c'est une chose merveilleuse. Je ne crois pas qu'il puisse exister de spectacle plus sublime.» Ah, peut-être, si, mais ce n'est pas une chose.» Aaaah... et quoi?» Une créature, peut-être.» Ah, vous croyez?» Oui, une beauté telle qu'on en voit dans les rêves.» Ma voix sembla défaillir en prononçant ces mots. Natalia n'y prit pas garde, ou bien elle feignit l'indifférence, mais soudain elle me fixa en prononçant ces mots: Dans les rêves uniquement?» Je ne sais pas» dus-je avouer cependant qu'elle me considérait toujours, dubitative.
Après un long moment, tout aussi brusquement, elle se retourna. De si près, je n'osai croiser son regard et je la laissai s'éloigner un peu dans la pièce avant de lui rappeler, d'une voix hésitante: «Vous m'aviez dit... que vous me feriez visiter la cave. Bien sûr» dit-elle en baissant la voix «on va y aller.»
Je remarquai que Natalia s'efforçait toujours de dissiper la moindre angoisse, le moindre embarras que je pusse ressentir. Chacune de ses paroles était une invitation.
Elle revint vers le canapé afin de reprendre ses mocassins. Je m'aperçus alors qu'elle était restée tout ce temps pieds nus. J'étais ravi de la familiarité qu'elle se permettait. Elle passa encore une fois très près de moi en se dirigeant vers la porte. Je ne savais si Natalia provoquait volontairement cette proximité pour m'impressionner ou bien si elle était purement fortuite. Je regardai ses yeux à la dérobée. On y voyait du vert, du gris, du bleu, du marron. Aucune de ces couleurs ne semblait vouloir s'imposer sur l'autre comme si elles rivalisaient d'humilité, ce qui communiquait à son regard une impression de douceur indéfinissable. Ce qu'ils contenaient surtout, ces yeux, ce n'était ni le bleu, ni le gris, ni le marron, ni le vert, ce n'était ni une forme, ni une couleur, c'était l'âme. L'âme de Natalia.
J'avais envie de lui dire: «Natalia, vous êtes une fille d'une beauté telle que je ne parviens à l'imaginer, à le concevoir.» Cependant je ne dis rien et nous sortîmes de la chambre.

 

LA CAVE


Nous rejoignîmes le grand vestibule du restaurant. De là, Natalia m'entraîna vers un escalier sombre qui semblait descendre dans les entrailles du manoir. Nous étions silencieux. Je ne pourrais définir mon état d'esprit. La confusion de mes sens et de mes facultés me rendait incapable de la moindre initiative. Mon cœur battait très fort, ma respiration était presque anhélante. Notre descente devenait de plus en plus rapide, mais les gestes de Natalia se succédaient avec une telle souplesse qu'elle ne paraissait pas se hâter. Je ne voyais que sa chevelure blonde ondoyant autour de ses épaules comme un halo de lumière. Nous atteignîmes le palier inférieur quand soudain, Natalia se figea comme si elle avait été saisie par un fluide. Nous étions devant la porte de la cave. Malgré sa dimension modeste, elle paraissait d'une épaisseur et d'une lourdeur peu communes. Nous la poussâmes ensemble. Un espace béant, noir et froid, s'ouvrit à nous. Natalia tourna un commutateur. Comme par de successives hésitations, les lampes clignotèrent puis s'allumèrent l'une après l'autre, versant leurs pâles clartés sur de confuses masses qui émergeaient de l'atmosphère empoussiérée. Nous restâmes figés pendant quelques secondes. Lentement, Natalia s'avança dans l'allée principale. Sous la voûte, d'où pendaient les arantèles luisant aux faibles rayons comme des résilles argentines, reposaient des cylindres oblongs, corps d'immenses barriques. Leur taille colossale défiait les limites de la raison. Leur alignement se perdait dans la profondeur de la pièce jusqu'à se confondre aux ténèbres. On les eût dites gonflées, enflées jusqu'à craquer sous la pression de leur contenu. Je craignais qu'à tout moment les douelles ne se rompissent pour nous engloutir sous un flot alcoolique, mais les anneaux de fer les cerclant paraissaient capables de supporter les plus formidables poussées. Elles semblaient d'énormes cocons attendant indéfiniment leur métamorphose en une maturation mystérieuse ou bien des tiques géantes, hypertrophiées, qui eussent accumulé dans leur estomac distendu des réserves pour un séjour interminable. L'on eût encore imaginé des holothuries démesurées hibernant au fond d'un antre abyssal.
Je suivais Natalia. Empruntant les travées, nous côtoyions ces monstres inoffensifs, immobiles, comme si nous les eussions domestiqués, puis que nous fussions désormais les gardiens de ce troupeau fantastique. Notre présence ne semblait pas troubler leur engourdissement, ni déranger leur sommeil léthargique. Près de ces barriques, des tonneaux, des futailles, des foudres, aux dimensions pourtant respectables, paraissaient dérisoires et presque pitoyables. Dans la salle s'épanchait un remugle mêlant l'odeur de la moisissure à celle du vin et des spiritueux. Ces exhalaisons, qui séparément eussent provoqué sans doute l'écœurement, comme si elles se neutralisaient, constituaient ensemble une senteur d'un agrément étrange, indéfinissable.
«Regarde tout ce vin, dit Natalia.» Puis elle me conduisit dans une seconde salle où par milliers s'alignaient des bouteilles jusqu'à la base de la voûte. «Regarde toutes ces bouteilles.» poursuivit-elle.
L'on eût dit que l'obscurité de la cave peu à peu avait déteint sur la couleur de leur verre, plus sombre que les ténèbres. La poussière les recouvrait d'une couche si épaisse qu'elle semblait s'être ainsi accumulée pendant des siècles. Alors que sur tout autre objet en un autre lieu, celle-ci eût été considérée comme une regrettable marque de saleté, repoussante et déplaisante, elle représentait au contraire ici une marque supérieure de noblesse inspirant le respect. À mes yeux, elle paraissait tellement vénérable qu'il m'aurait paru presque sacrilège de l'essuyer, comme si cet acte eut immédiatement dissipé tous les bienfaits de l'entrepôt depuis des temps immémoriaux. Ces innombrables bouteilles, ternes, terreuses, grisâtres, cachaient sous leur apparence trompeuse les promesses du délire dionysiaque et de l'ébriété convulsive. Leur contenu revêtait un caractère précieux qui intimidait. Elles semblaient chacune dans l'attente de l'instant fatidique où une main allait les tirer de leur léthargie d'outre-tombe et où giclerait le liquide alcoolisé, concrétisant ainsi au milieu du festin joyeux les longues années d'attente morne pendant lesquelles lentement leur flaveur s'était développée. Leur existence paraissait n'avoir d'autre but que cet instant suprême où, tirées de leur solitude, elles seraient projetées au milieu des rires et des cris sous les lumières des lampions pour être aussitôt abandonnées loin des regards comme de viles ordures. C'était la différence considérable entre l'interminable latence de la préparation et l'instantanéité fulgurante de la résolution qui leur communiquait cette puissance obsédante, encore accrue par le contraste entre l'immobilité silencieuse de la première et l'animation subite de la seconde. À cet effet s'ajoutait le mystère de la maturation invisible qu'accomplissaient en leur occulte alchimie, sûrement et lentement, les réactifs et catalyseurs, synthétisant les esters, dissolvant les tannins.
«Tu en bois, du vin, toi?» me dit Natalia. «Rarement, je suis plutôt un amateur d'eaux minérales. Et vous?» Moi aussi, mais j'aime bien voir les bouteilles sur la table, et aussi le vin dans les verres. Celui que je préfère, c'est le rouge, le bourgogne, il est très foncé, très pâteux. J'aime bien aussi le bruit quand on le verse.» Vous voulez dire le bruit dans la bouteille ou dans le verre?» Dans la bouteille, bien sûr. Le bruit dans le verre n'est pas très subtil. J'aime aussi quand on ouvre les robinets des tonneaux, cela fait un autre bruit intéressant, surtout à la fin. Pour bien l'apprécier, il ne faut pas qu'il y ait de monde autour. La cave, c'est bien si on y est seul. Et encore mieux quand on sait que, par contraste, l'étage supérieur est bondé. On essaye?» Quoi?» Le bruit...» Ah oui. Attention! c'est très délicat.»
Natalia se retourna pour chercher une bouteille vide au fond d'un rayonnage. Elle choisit longuement un tonneau en se ravisant plusieurs fois, d'après des critères qui m'échappèrent. Enfin, elle introduisit le robinet dans le goulot. Un bruit léger, sourd et feutré, emplit l'atmosphère, puis il devint de plus en plus aigu au fur et à mesure que le récipient se remplissait. À la fin, il devint suraigu, cristallin. C'est alors que d'un mouvement sec, Natalia referma le robinet. «Il faut bien savoir tourner juste à temps. Si c'est trop tôt, on n'entend pas la fin du bruit, et on perd le meilleur. En plus, la bouteille n'est pas pleine. Si c'est trop tard, la bouteille déborde, c'est une catastrophe, cela détruit tout. Et le bruit du vin qui se répand par terre, c'est vraiment désagréable. En plus, on a les doigts mouillés, c'est dégoûtant - et même les jambes car il y a des gouttes qui giclent. Voilà. Je vais mettre un bouchon, elle sera prête pour demain.» On recommence, proposai-je?» Oui, tu veux essayer?» Euh, je préfère que ce soit vous.» D'accord.»
Natalia saisit une seconde bouteille vide qu'elle appliqua de même au bec du robinet. Nous réécoutâmes le bruit une seconde fois. Il m'apparut encore plus aigu et le geste de Natalia fut encore plus vif. «C'est encore mieux» me dit-elle en me montrant le résultat. Effectivement, le liquide arrivait presque jusqu'à ras bord.
Je songeai que personne dans le manoir ne soupçonnait que nous étions là. Tous les gens devaient se trouver au bar ou dans la salle à manger. Ils ne se doutaient pas que la cave était plus intéressante. La voix de Natalia me tira de ma réflexion: «Quand on est ivre, paraît-il, on ne sait plus ce qu'on dit ni ce qu'on fait.» Oui, cela ne m'est jamais arrivé.» Moi non plus. Et cela ne m'arrivera jamais.»
Soudain, Natalia me fit remarquer sur le sol à notre gauche un objet luisant. «Qu'est-ce que c'est?» dit-elle à voix basse.
Elle se baissa précautionneusement pour examiner l'objet. Je m'approchai moi aussi. C'était la première fois que j'étais aussi près de Natalia. Je sentais la proximité de ses cheveux, de sa bouche, de ses yeux. Toutes ces parties me paraissaient les aspects différents de son être qui se fondaient avec son esprit, son âme, en une parfaite unité indissociable. Des étoffes comme de sa chair se dégageait un parfum aérien et subtil n'évoquant aucune essence odoriférante, ni rien que pût produire la nature. Et je vis de nouveau par l'entrebaîllement de son corsage, que permettait le lacet dénoué, une rondeur généreuse. Je retenais ma respiration, j'évitai le moindre geste. Lorsque Natalia fit un léger mouvement, en l'espace d'un éclair, je vis un bouton rose granuleux qui dépassait légèrement comme une fleur purpurine et délicate.
«Ce n'est qu'un bout de verre» dit Natalia d'une voix murmurante et sensuelle comme s'il s'agissait d'une confidence. Puis elle se releva lentement pour éviter de rompre le charme qu'avait provoqué en moi cet instant de proximité intime, du moins le présumai-je. «On revient à la salle des futailles?» proposa-t-elle, songeuse. Oui, si vous voulez.»
Comme nous longions en sens inverse l'interminable théorie des fûts, je m'interrogeais sur l'origine de leur contenu. J'en fis part à Natalia. «D'où peut venir tout ce vin?» Là, c'est le mystère» chuchota-t-elle songeusement. Certainement pas de ce pays enneigé où ne poussent que des sapins et des fougères.» fis-je observer.
Après un temps silencieux, elle se résolut enfin à me livrer ce qu'elle semblait considérer comme un secret. «Je me suis longtemps posé la question. Un jour, alors que j'étais dissimulée derrière les fûts... j'ai surpris les cavistes évoquer à voix basse une lointaine île toujours ensoleillée. Là-bas, la Nature généreuse dispense continûment ses dons merveilleux. Les abricots, les olives, les mirabelles, les prunes, tels jades, jaizes, améthystes, rubis, se répandent sur le gazon émeraude... Là-bas, les abeilles volettent dans la lumière dorée, les cigales de leur stridulation emplissent l'air torride... Et c'est là-bas, sur les coteaux brûlants, parmi la garrigue, que mûrissent les pampres vermeils. De l'aube à la brune, les femmes cueillent les grappes juteuses, les hommes vident les comportes dans les pressoirs, les enfants piétinent le moût. Puis, dans les chais de vieillissement, les foudres et les fûts se remplissent de breuvage aux arômes délicieux...»
«Et comment se nomme ce pays» demandai-je par hasard, ne soupçonnant pas l'importance de cette appellation? Les cavistes le nomment rarement car son nom est secret.» Natalia ménagea un nouveau temps silencieux, puis elle poursuivit: «J'ai pu le savoir cependant...» Et ce nom, c'est...» Soudain, le visage de Natalia s'empreint de sévérité, cependant malgré la dureté qu'elle voulait prêter à sa physionomie en déformant ses traits, ne transparaissait que sa généreuse tendresse. Jure que jamais de ta vie tu ne prononceras ce nom devant une autre personne que moi.» Je le jure.» Elle attendit quelques instants comme pour affermir solennellement ce serment, puis se décida brusquement.» C'est bon, viens.» J'approchai mon oreille où Natalia y glissa avec une suavité infinie ces mots: «Terra vinea». Terra vinea» répétai-je à mi-voix, songeur, afin de prolonger l'irrésistible illumination que ce nom avait immédiatement induit en mon esprit.
C'était comme si par miracle j'avais vu les coteaux, les vignes, les ruches, comme si j'avais goûté les olives, les prunes, le miel, entendu les cigales et que se fût insinué dans ma gorge la liqueur des treilles. J'étais également tout étourdi par le souffle de Natalia dans mon conduit auditif et par le contact de sa main qu'elle avait plaqué contre mon pavillon pour préserver la discrétion de cette confidence.
Nous reprîmes notre marche silencieusement. Comme nous atteignions l'extrémité de la rangée, je remarquai une large ouverture sur la gauche, dans la paroi. «Qu'y a-t-il ici, dis-je?» C'est une vieille remise où l'on dépose le matériel au rebut. On n'y va presque jamais.» Si on allait voir?» Pourquoi pas.» Nous approchâmes de l'ouverture. La pièce n'était pas éclairée. Natalia pénétra dans le noir, les mains en avant. Je fis de même. «On ne voit rien.» dit-elle
L'on devinait autour de nous un amas hétéroclite de douelles dispersées, de cerclages arrachés, de barriques éventrées, de fûts disloqués. Résignés, ils paraissaient supporter stoïquement leur disgrâce, à l'écart de leurs semblables respectés qui trônaient dans la salle principale.
«Oh attention!» s'écria Natalia. Je sentis sur mes mains un contact soyeux et lisse comme si une matière impalpable y glissait. Je compris ce qui se produisait. Un obstacle avait arrêté la progression de Natalia, ainsi j'avais dû heurter son dos et sa chevelure. «Ça s'arrête ici, de ce côté.» dit-elle.
Natalia se retourna pour explorer la remise vers la droite. Je sentis contre ma main un contact d'une douceur infinie comme si j'avais rencontré l'aile d'un ange invisible flotant dans l'air. C'était le bras de Natalia. J'en fus plus impressionné que s'il se fût agi réellement d'une créature séraphique. Nous poursuivîmes notre avance dans le noir vers la paroi opposée. «Je sens quelque chose, là. On dirait une sorte de poignée. Attends, j'ai gardé une boîte d'allumette dans ma poche, je vais en craquer une.» Un laps de temps s'écoula pendant lequel je n'entendis qu'un froissement d'étoffe. Tout à coup, un grésillement traversa le silence tandis qu'une lueur vacillante nous éclaira. «C'est une espèce de levier» dit Natalia. Elle tenta de baisser la poignée rouillée qui dépassait du mur. Celle-ci semblait n'avoir pas été actionnée depuis des temps reculés. C'est alors qu'un grincement retentit. «Tiens, craque une autre allumette pendant que je retiens la poignée» me dit Natalia en me tendant la boîte. Non sans mal, j'en retirai un bâtonnet soufré que je frottai sur la bande phosphorée. Nous vîmes qu'une brèche s'était ouverte dans le mur par le pivotement d'un monolithe. L'on eût dit qu'il nous avait livré à regret son secret. Cette béance apparaissait comme la promesse des trésors les plus fabuleux.
«C'est incroyable!» dit-je, pétrifié. Nous restâmes muets pendant quelques secondes. Natalia s'approcha de l'ouverture, mais je lâchai l'allumette qui s'était presqu'entièrement consumée. Elle ne forma plus qu'un point lumineux sur le sol comme un ver luisant, puis s'éteignit.
«Attention!» dis-je. Une galerie.» Sait-on où elle va?» On ne peut pas s'attarder, je n'ai plus d'allumettes. Et puis, les cavistes vont bientôt redescendre.» Oui, remontons.» On va refermer la brèche. Si tu veux, cette nuit on reviendra explorer ce boyau.» D'accord. On se donne rendez-vous dans le grand vestibule à deux heures du matin précises. Souviens-t-en bien. Je ne le redirai pas là-haut, on pourrait nous entendre.» Je n'oublierai pas, n'ayez aucune crainte.» Je sais, je sais» me répondit Natalia sur un ton entendu.
Elle remonta la poignée. La brèche se referma dans un grondement sourd. Nous remontâmes rapidement après avoir traversé les deux salles. Bientôt, nous fûmes dans le bar, environnés de monde et de lumière. Naturellement, ces personnes n'étaient que des ombres indistinctes destinées à nous procurer l'impression de foule.
«Ah, ce soir, il n'y a pas de repas, c'est vrai, il y a réception» me dit Natalia «Nous aurons des tartinettes et du champagne.» Et qui reçoit-on?» Personne, mais il y a réception. Nous sommes seuls dans le manoir, vous le savez bien. Les autres personnes que nous rencontrons ne représentent qu'un décor.» Oui, je l'ai remarqué.» «Cela commence dans une heure. Il faut qu'on monte s'habiller. Alors, à bientôt, on se retrouve dans la salle à manger.» À bientôt.»

 

INTERMEZZO


Je retrouvai mes facultés d'introspection lorsque j'eus regagné ma chambre et que je me fus allongé sur mon lit. Trop d'images se pressaient dans mon cerveau, qui étourdissaient encore mes sens. Natalia était mon amie, c'était définitif. Je ne pouvais plus imaginer la vie sans elle, sans sa présence. Je ne pouvais plus même concevoir ma personnalité détachée de la sienne. Je vivais à travers elle. Je jouissais passivement de son être, de sa féminité au point que je croyais presque ne plus exister moi-même. Mon ego se transcendait à son image. C'était ainsi que je voulais demeurer pour toujours. Cependant, quel intérêt particulier Natalia trouvait-elle à notre fréquentation? Sans doute sa gentillesse envers moi n'était que la manifestation naturelle de son caractère. Que recherchait-elle? J'étais quasiment sûr que sous le prétexte de ramasser un morceau de verre elle avait volontairement crée entre nous un moment de rapprochement intime. C'était la conclusion qui s'imposait à mon esprit, mais je n'en avais pas la preuve absolue. Tant qu'elle ne me le confirmerait pas de sa propre voix, un doute obsédant subsisterait. Je devais bien me garder naturellement de lui poser la moindre question concernant son intention. Il était nécessaire que je me comportasse comme si rien ne s'était produit. Je compris mon rôle essentiel. Natalia m'avait montré la beauté de son corps pour que je l'admirasse et pour qu'elle en jouît elle-même. C'est à cette fonction que je me conformais. Voilà ce qu'elle me disait incessamment sans que sa bouche l'avouât jamais: «Vois comme je suis belle, comme je suis merveilleuse, vois comme je suis divine.» Ses caprices aussi n'avaient pas d'autre but. Je devais remarquer que je me prêtais naturellement à ce jeu sans toutefois l'exprimer par mes paroles. Toute mon attitude lui disait -«Oui, tu es belle, oui, tu es merveilleuse, oui, tu es divine.» Le plaisir que nous trouvions l'un et l'autre dans ce dialogue muet que disaient nos regards, nos attitudes, nos réactions, était amplifié par le secret.
Je n'oubliai pas non plus notre rendez-vous nocturne. Il ne représentait pas seulement la promesse d'un moment exceptionnel que nous vivrions ensemble, c'était aussi une connivence qui nous liait. Cette idée m'enthousiasmait autant que la perspective de l'aventure elle-même.
Le désir de parler à Natalia me brûlait. Je savais maintenant exactement ce que je voulais lui dire, mais comment pourrais-je introduire mes propos pour qu'ils s'harmonisassent avec la situation? Dans le monde parfait, il me paraissait impossible qu'une parole ne s'intégrât pas dans l'ensemble de notre conversation selon une logique nécessaire. Je ne savais si je serais capable de susciter cette occasion, d'en préparer la lente approche, à moins que je choisisse de créer une rupture brutale selon une toute autre esthétique psychologique. Peut-être était-il préférable de laisser lentement mûrir l'état de notre relation. Je comprenais également que le succès ne serait dû qu'à une longue patience. La précipitation au contraire ne pourrait engendrer qu'incohérence et disgrâce.
Lorsque se furent épuisées les réflexions que m'inspirait Natalia, revint à ma pensée le nom de Terra vinea, comme l'inévitable rémanence d'un souvenir enfoui. Nul dérivatif, nul cause externe ne semblaient pouvoir désormais l'amoindrir, l'annihiler. Immédiatement, un flot d'images lumineuses envahit mon esprit. Je revis à nouveau les coteaux, la garrigue, les vignobles , les oliviers, les amandiers, les ruches, les abeilles...
Qu'était-ce que Terra vinea? Pourquoi ce monde ensoleillé au milieu de la neige et du brouillard? Et pourquoi tout ce mystère gratuit sur la provenance des vins, ces vins que Natalia ne goûtait jamais, qu'elle utilisait uniquement pour entendre le bruit de leur chute dans les bouteilles. J'eus une intuition fulgurante. Terra vinea n'existait pas. Cette mystérieuse évocation n'était là que pour susciter un merveilleux rêve dans notre imagination. Elle n'avait qu'un rôle esthétique de contraste avec le monde froid où nous séjournions. C'était une antithèse à la conception audacieuse d'un univers parfait représenté par la saison hiémale, difficilement conciliable avec l'idée de sensualité. La coexistence de ces deux modalités expressives divergentes exigeait certainement le recours à une virtuosité exceptionnelle dans le déroulement de l'action et la succession des parties pour que l'ensemble constituât une harmonie. Lequel de ces deux mondes était le monde parfait, m'interrogeai-je? celui des splendeurs figées ou bien celui des merveilles palpitantes? Si le second terme de l'alternative correspondait à la vérité, en ce cas le monde parfait ne pouvait être entrevu qu'au travers de l'imaginaire? Je compris alors finalement que Terra vinea existait bel et bien, plus que s'il fût réel. Ce lieu siégeait dans nos cerveaux à l'état d'évocation psychique, de phantasme inaccessible comme un mirage sublime s'évanouissant dès qu'on croyait l'atteindre. Terra vinea, me répétai-je encore. La magie incantatoire de ce nom me parut à la mesure du mystère dont il était enveloppé...
Un regard vers le réveil me montra que l'heure de la réception approchait. Je me levai. En m'avançant vers le canapé, je vis une tenue toute prête à mon intention. Je l'enfilai puis descendis, pressé de retrouver Natalia, bien que je l'eusse quittée depuis quelques minutes seulement.

 

LA RÉCEPTION


Lorsque j'arrivai dans la salle à manger, je découvris que les tables étaient disposées selon la forme capricieuse et hasardeuse d'un labyrinthe. Je m'avançai pour découvrir les mets. À gauche se trouvaient les gâteaux d'apéritifs. Les bretzels pointillés de grains salés voisinaient les triglions piquetés de taches poivrines parmi les cacahuètes et les pistaches. Au centre, comme un trésor magnifique, récompense promise après une recherche tâtonnante en ce dédale fictif, trônait un immense buffet. La nappe immaculée qui le parait se trouvait surchargée de tartinettes aux formes et aux couleurs variées. Certaines, oblongues, étaient recouvertes de beurre jaune sur lequel s'étalait un disque de saumon rose. D'autres supportaient un morceau de fromage persillé de moisissures bleues. D'autres encore proposaient une lame effilée de hareng brun en un tapis de tomates grenat. Sur une planchette se superposaient tranches de salami à la peau enfarinée, carrés de rillettes filandreuses et rectangles de pâté granuleux. L'aspect gras de cette charcuterie se trouvait compensé par la présence d'oignons nains aux téguments vitreux et de cornichons verts à la pulpe translucide. Les desserts occupaient les tables de droite. Les tartelettes, dans la corbeille frangée de leur pâte, contenaient cerises, prunes, myrtilles, fraises, framboises enrobées par de la gelée. Des éclairs minuscules aux rayures vanille et chocolat étalaient leur surface de sucre glaçuré tandis que des religieuses gonflaient leurs crêtes éblouissantes de crème chantilly.
Tous ces mets ravissaient le regard autant qu'ils allaient dans quelques minutes flatter les papilles et rassasier la faim. Ils communiquaient la sensation de fondre sur la langue. Avant même qu'il y eût aucun contact, le palais, par suggestion visuelle, ressentait la suavité, l'acidité, le salé, le sucré, le suré, l'âpreté, l'onctuosité, la moellosité. Toutes ces sapidités se mêlaient sans pourtant se confondre en une véritable harmonie gustative. L'on regrettait presque en admirant leur éclat, leur fraîcheur, que ces préparations savantes fussent destinées à être broyées par des mâchoires, dégluties par des gorges, malaxées par des estomacs pour devenir une informe bouillie nutritive.
Les invités se pressaient dans leurs tenues cérémonieuses. La mienne, que j'avais enfilée à la hâte sans véritablement l'observer, se conformait au même style. Je m'aperçus en outre que j'avais accroché sans y prendre garde un nœud papillon à mon col. Ce costume, notamment pour ce détail, ressemblait plus à celui d'un homme que d'une femme. Cela me contraria quelque peu, surtout dans la perspective d'apparaître devant Natalia. L'on attendait sans doute de moi que je jouasse le rôle d'un personnage masculin durant cette soirée, ce qui ne m'enthousiasma pas spécialement. Les convives me semblèrent passablement guindés, raides, et leur langage, d'après les bribes qui m'en parvenaient, me parut quelque peu ampoulé. Je ne pensais pas que cette soirée fût aussi collet monté. Depuis quelques instants, je cherchais vainement Natalia. Je la vis enfin, mais ne crus pas la reconnaître. Elle était vêtue d'une longue robe de soirée noire satinée qui descendait à ses chevilles, ne laissant entrevoir que ses bas gris perle. Un nœud rouge enserrant sa chevelure en queue de cheval relevait la couleur de cet ensemble monochrome pour lui communiquer une touche d'élégance raffinée presque provocante. À ses oreilles luisaient un grand cercle d'or cependant qu'une émeraude brillait à son doigt. Ses lèvres enduites d'une pâte incarnate intensifiaient par contraste la blancheur de sa peau. Le rimmel noir de ses longs cils éclaircissait la teinte de ses prunelles tandis que le khôl d'azuline au fond de son arcade approfondissait son regard mystérieux. Ses brodequins de taffetas doré achevaient de rehausser encore le faste et la richesse de sa tenue. À l'inverse de ce matin, l'on eût dit que son habit strict signifiait: Je ne daigne me dévoiler devant vos yeux indignes. La somptuosité de sa parure m'intimida. J'avoue n'avoir jamais été aussi impressionné qu'à ce moment-là. Je ne parvenais pas à croire que la même fille, une heure auparavant, m'avait conduit à la cave et m'avait laissé entrevoir sa poitrine . Il se dégageait de tout son être une impression de noblesse indéfinissable comme si, atteignant la beauté absolue, elle se fût confondue avec une divinité. J'étais presque confus de la faveur insigne qu'elle m'accordait en m'acceptant comme son ami. Je ressentais envers elle une reconnaissance infinie de vouloir bien m'adresser un regard. Il me semblait que ses qualités suprêmes justifiaient l'attitude hautaine qu'elle manifestait à mon égard. Je fus plus étonné encore lorsqu'elle me tendit le bras pour un baise-main. Je croyais cette coutume désuète ou réservée uniquement à la société aristocratique. En me penchant, je vis ses ongles carminés, longs et fins, démesurés comme s'ils voulaient prolonger indéfiniment la longueur des doigts.
Retirant sa main, Natalia me dit, d'un ton précieux: «Vous avez bien tardé, mon ami.» C'est parce que je pensais à vous.» Justement non puisque vous n'êtes pas à l'heure de notre rendez-vous.» Je pensais aussi à cette galerie...» Quelle galerie? Que voulez-vous dire? Vous vous égarez, mon ami.» Mais...» Je commençais à ressentir un certain malaise. Natalia voulait-elle oublier notre intimité déjà naissante? Ce ne devait pourtant pas être possible puisque nous étions dans le monde parfait. Je m'interrogeai vainement et ne trouvai d'autre solution que de lui avouer mon trouble. «Vous me paraissez terrible, ce soir, vous me faites peur. Et votre toilette...» Elle se mit à rire. Qu'a-t-elle de si extraordinaire, ma toilette?» Cette après-midi, vous étiez toute cotonneuse et douce, maintenant, vous êtes toute étincelante et dure.» Ah, je ne m'en souviens pas. Venez plutôt, allons voir un peu ces tartinettes.»
Nous avançâmes vers les tables. C'est alors que Natalia, profitant de notre proximité, me glissa dans l'oreille à voix basse: «Fais attention, enfin, on nous écoute.» Non seulement cette confidence dissipa immédiatement toutes mes inquiétudes, mais elle augmenta plus encore ma reconnaissance envers Natalia. J'eus presque envie de pleurer tant la chaleur de ces mots chuchotés me pénétra jusqu'au cœur. Désormais, sa froideur affectée m'apparaissait comme un jeu subtil qui entretenait notre connivence. Natalia reprit alors, d'un ton presque déclamatoire, comme si elle voulût être entendue par les personnes environnantes: «Vous me disiez qu'il existe souvent des galeries dans les caves des vieux châteaux.» Euh, oui, sans doute.» Quelle aventure ce serait d'en découvrir une!» Je le crois, oui.» Malheureusement, cela ne nous arrivera pas.» Sait-on jamais!»
Tout en poursuivant cette conversation, je saisis une tartinette de pâté. Je la mordis pendant que Natalia continuait de détailler les mets. «Vous... vous n'en prenez pas?» lui dis-je. Pourquoi? Je ne crois pas que ce soit nécessaire.» Ah bon.» Je mangeai une nouvelle bouchée de ma tartinette. Ma faim s'en trouva rassasiée. Mon inappétence s'expliquait sans nul doute par la présence de Natalia qui accaparait entièrement mon esprit comme si l'ingestion de nourriture ne pouvait s'accorder avec la contemplation supérieure de la Beauté. Je posai le reste de la tartinette sur la table. La trace de mes incisives demeurait imprimée dans le pain de seigle, le pâté déchiré s'émiettait en granules. À demi dévorée, la tartinette avait perdu son pouvoir attractif initial pour ne devenir à mes yeux qu'un déchet vulgaire. Je ne pouvais décemment laisser ici ce relief gênant, aussi je résolus de l'engloutir pour qu'il disparût. Je devais me rendre à l'évidence. N'était-ce pas Natalia qui avait raison? Mon action nutritive n'aboutissait qu'au saccage de la matière noble dont étaient constitués ces aliments.
«Si nous prenions une coupe de champagne, mon ami?» C'est une excellente idée.»
Nous approchâmes d'une table où reposaient les bouteilles au fond de grands seaux argentés munis d'énormes cercles métalliques en guise de poignée. Le sommelier, un petit homme à la face rouge comme une crête de coq, se prosterna obséquieusement devant nous. «Mon bon ami, faites-nous goûter celui-ci» lui demanda Natalia. Mais bien volontiers, Mademoiselle.»
L'homme, d'un geste solennel, s'empara d'un chiffon blanc dont il usa pour soulever délicatement la bouteille ruisselante. Cette opération s'effectua dans un silence religieux, nécessaire sans doute à la minutie qu'elle requérait ainsi qu'à son importance. Il remplit une flûte à demi avec la même emphase, prenant bien soin de tourner le goulot d'un geste enlevé qui traduisait toute sa compétence et sa dextérité dans cette opération. Puis il présenta la consommation, figeant un sourire convenu sur sa face cramoisie.
«Ah, il n'a pas l'air mal, qu'en pensez-vous mon ami?» dit Natalia en élevant le verre à la hauteur de ses yeux. Oui, belle couleur.» Elle reposa le verre sans l'avoir goûté. Voyons celui-ci cependant.» Le sommelier, toujours silencieux, les yeux baissés, remplit une autre flûte avec la seconde bouteille. De la même manière, Natalia rapprocha son verre jusqu'à ses narines, le huma et fit mine simplement d'y poser ses lèvres. «Je préfère le premier. Qu'en pensez-vous mon ami?» Vous avez raison.» Bon, allez-y, mon bon ami, remplissez-nous deux flûtes, s'il vous plaît.» Bien, Mademoiselle» répondit le sommelier, accompagnant cet assentiment d'un geste déférent. Il versa le breuvage et nous présenta les deux coupes avec un sourire nouveau qui déformait excessivement les traits de sa trogne vultueuse. Natalia prit délicatement un verre par le pied, puis considéra longuement la boisson par transparence en plissant légèrement les yeux. «Il me déçoit un peu, maintenant que je le vois de plus près. Finalement, je préfère l'autre. Qu'en pensez-vous, mon ami?» Oh, il pourrait convenir, mais si vous voulez choisir l'autre, ma chère.» Oui. Mon bon ami, débarrassez-nous de ces deux coupes et versez-nous-en deux autres de la bouteille précédente.» Comme il vous plaira, Mademoiselle» acquiesça le sommelier en s'empressant d'exécuter l'ordre qui lui était intimé comme si sa vie en eût dépendu. Les deux nouvelles flûtes furent emplies avec autant d'application et de cérémonie. Merci, mon bon ami.»
Nous trinquâmes et demeurâmes ainsi quelques minutes. La pose dans laquelle nous demeurions nous communiquait la sensation de participer à une panégyrie somptueuse où régnait une joie sans frein. Cette impression émanait autant de la belle couleur dorée du liquide que des éclats cristallins jetés par les verres et de toute l'agitation qui régnait. Puis nous portâmes notre coupe à la bouche en l'effleurant de nos lèvres. Après nous être livrés trois ou quatre fois à ce manège, nous reposâmes les flûtes sans les avoir bues.
À ce moment, Natalia se rapprocha de moi et nous pûmes échanger quelques mots sans être entendus. Ce qu'elle me dit me déconcerta: «Vous avez vu, il y a de belles filles dans cette réception. Quand je vous ferai signe avec ma coupe, comme cela, vous regarderez.» Mais je ne pense qu'à vous regarder.» Vous avez tort, il y a d'autres belles filles» reprit-elle en appuyant son regard intense au fond de mes yeux. Les propos de Natalia m'étonnaient vraiment, mais nous étions dans le monde parfait où tout pouvait être différent du monde normal. Je m'efforçai alors d'observer autour de moi. «Vous avez remarqué, mon ami, la bague sur ma main gauche.» Celle qui porte l'émeraude?» Oui, c'est mon plus beau joyau. Mais savez-vous qu'il existe d'autres joyaux dans cette salle?» Ne croyez-vous pas qu'il me suffise d'admirer celui-ci?» Elle éclata d'un rire sonore comme si elle eût voulu que toute l'assemblée se joignît à sa gaieté.
C'est alors qu'elle me fit le petit signe convenu avec sa flûte. Je me tournai dans la direction indiquée. Je vis une fille brune aux yeux bleu-vert, assurément belle. Je savais naturellement qu'il s'agissait d'un décor. Alors, que pensez-vous de ce bijou?» Pardonnez-moi, mais je suis tellement ébloui par votre émeraude que je n'ai point remarqué l'éclat de cet autre joyau. Par ailleurs, je crois que c'était une fine et non pas une pierre précieuse.» Vous mentez, mon ami» dit-elle en dressant un doigt «aussi votre compliment ne me touche pas. Sachez-le, je n'aime pas la galanterie. J'aurais préféré que vous m'eussiez dit: C'est un beau diamant que je vois là-basOh, je suis désolé.»
Natalia remarqua sans doute que mon regard s'était assombri en entendant ce reproche, aussi elle ajouta, changeant de ton: Oh, je vous ai blessé, pardonnez-moi.» Je sondai ses beaux yeux gris et je vis qu'elle était prête à pleurer. Ce n'est rien, Natalia. Je voudrais demeurer toujours auprès de vous.» Même si parfois je suis dure?» Oui, vous le savez.» Je prononçai ces mots comme si j'étais au bout de mon souffle et que je fusse incapable d'en proférer un de plus tel un moribond dont le dernier soupir emporte la vie. Mais je ne serai plus jamais dure avec vous.»
Je sentis à mon tour une larme perler au bord de mes paupières. «Natalia, vous m'êtes indispensable pour que j'accède à de belles pensées. Quand vous n'êtes pas là, mon esprit se perd en de vains égarements. Vos paroles sèment des fleurs dans le jardin noir de mon cœur.» N'ayez crainte, je resterai toujours là pour vous guider.» Vous me comblez, Natalia, mais une idée me tourmente.» Que voulez-vous dire?» Quelquefois il me semble...» Oh, n'hésitez pas à me confier votre âme.» J'ai l'impression que c'est votre caprice uniquement de m'accepter en votre compagnie. C'est cela, dites-le moi.» Ne vous tourmentez pas. Nous sommes liés pour la vie entière, vous le savez bien.» Que pourrais-je vous apporter puisque vous possédez tout?» Ne pensez pas à ce que je puis ressentir.» Natalia, que vous faut-il pour atteindre le bonheur?» Un miroir, tout simplement un miroir.»
Natalia s'était détournée pour m'apporter cette réponse. Brusquement, elle me fit face. Je vis que ses yeux s'étaient agrandi. Je la contemplai. Je ne pus supporter de voir la beauté aussi intense de son regard. Il me semblait qu'en la considérant ainsi dans toute sa splendeur, je ne pouvais m'empêcher de crier, crier d'un cri aigu ou bien m'évanouir, pleurer...
Elle me dit alors: «Ô, je sens en moi une langueur s'épancher. J'ai besoin soudain de sérénité, d'intimité. Voyez, là-bas, ce sofa au fond du salon, près de la cheminée. Qu'il serait doux, je crois, d'y aller rêver en contemplant les flammes sur l'âtre vermeil. Voulez-vous m'y accompagner?» Allons-y, oui. Où que vous alliez, je ne puis que vous suivre.»
Nous traversâmes la salle à manger en nous frayant un chemin parmi les groupes de convives. Nous passâmes devant un cercle de bambins entourant un gros général russe qui leur contait des histoires. Il parlait d'une voix lente en roulant les rrr comme si son esprit trébuchait sur chaque mot cependant que son monocle dansait comiquement à son œil et que ses épaulettes se soulevaient. En revanche, sans doute par compensation, il accélérait la fin des phrases, de sorte que son discours ressemblait à une incessante suite de ritardendi et d'accelerandi comme un rubato. Une fréquentation assidue de la vie mondaine plus que des casernes lui avait apparemment permis d'acquérir une grande expérience de ces nuances verbales dont il usait en virtuose, les accompagnant d'une mimique légèrement ironique: «Au temps de la vieille Rrrussie, autrefois, il y avait une tsarrrine et un tsarrrevitch qui dérrrivaient un jour dans un tonneau sur les flots...»
Les bambins agitaient leurs têtes blondes cependant que leurs yeux pétillaient de joie. L'on n'aurait pu dire s'ils riaient des anecdotes que racontait le bon général ou bien d'entendre ses rrr interminables ou bien encore de voir son monocle et ses épaulettes tressauter à chaque accent. L'on ne savait non plus si le conteur en était dupe ou s'il entretenait ce jeu, bernant ainsi en lui-même ses railleurs qui croyaient le persifler. Comme il était plaisant à voir au milieu de ces chérubins en culotte.
Près d'eux, un jeune homme gominé qui arborait un plastron étincelant, semblait vouloir s'attirer les bons offices d'un personnage important, passablement gâteux. Ce dernier ne paraissait point insensible aux avances du dandy, mais n'en voulait rien laisser paraître. Il branlait du chef d'un air faussement indifférent pendant que son flagorneur, à grand renfort de gestes, l'assaillait de compliments. «Monsieur de Carus, vous me feriez un grand honneur de me recevoir en vos appartements.»
Au fond, un autre jeune homme s'obligeait visiblement à garder bonne contenance auprès d'une vieille dame acariâtre, sans doute une tante, qui dodelinait du buste. Un troisième, cependant, vêtu d'un gibus écarlate, s'épanchait en un discours grandiloquent parmi un groupe de demoiselles précieuses. Ses traits feignaient l'étonnement ou l'impavidité avec une vérité déconcertante. Parfois il s'efforçait de rire d'une manière tellement bien simulée que son enjouement paraissait naturel. Parfois, l'une des filles, avec un accent passablement affecté, prodiguait à l'envi des réflexions qu'elle accompagnait par un gloussement de bécasse. À chacune de ses interventions, l'assistance riait sous cape. Les jeunes gens arboraient des mines réjouies déformées par un rictus dont on ne pouvait savoir s'il manifestait le simple contentement ou la moquerie.
Dans un autre coin retiré, une belle blonde habillée en bergère tenait la main d'une autre blonde, non moins belle, travestie en nymphe des bois. Sous le moindre prétexte, cette dernière se plaisait visiblement à nommer délicieusement sa compagne par le nom de Callirohé, laquelle souriait non moins délicieusement de s'entendre ainsi désignée.
Enfin, une dernière bribe de conversation, dans le ton de cette soirée vraiment très snob, nous parvint d'un couple qui s'entretenait en aparté. «Figurez-vous, ma chère, que dans son magasin, sur le tableau destiné à la Comtesse, il a écrit Bermonte au lieu de Madame la Comtesse de Bermonte, comme il se doit naturellement. Je l'ai vu. C'est un mufle, je vous dis, un mufle» répétait le confident, les lèvres méprisantes, en scandant ses mots par les mouvements de ses bras comme s'il ne trouvait pas de manifestation suffisamment éloquente pour marquer sa réprobation.
Mais bientôt, tous ces convives, et d'autres, s'évanouirent à nos regards. Je pensai à notre conversation. L'omniprésence de Natalia m'avait empêché de lui déclarer les propos que j'avais préparés. Je n'avais proféré que des paroles vides, des compliments creux bien à l'opposé de ce que j'avais imaginé. La soirée s'avançait, je désespérais déjà de parler à Natalia.
Enfin, nous atteignîmes l'embrasure.

 

AU COIN DU FEU


Bien que le salon ne fût pas réellement séparé de la salle à manger, je me sentis plongé immédiatement dans une autre atmosphère. Autant la première pièce, avec ses lustres aux éclats diamantaires, ses tables aux nappes satinées, son carrelage de céramique luisante, communiquait une impression de fête et d'animation, autant la seconde évoquait la paix et l'intimité. Le tapis déroulait ses motifs indigo et mauves, promettant à nos pieds le délassement de sa moellosité. La tenture aux teintes cobalt et brune incitait à la rêverie. Les sofas d'un vert amande proposaient la mollesse de leurs coussins, nous invitant au repos et à la décontraction. Et là, au centre, protégé par une vitre opalescente, l'âtre flamboyait en silence comme un brasier magique. Tous les éléments, baignés par sa diffuse clarté, semblaient magnifiés, comme un coin de sous-bois sous les rayons du soleil couchant. La hotte de crépi clair légèrement hâlé par la fumée reposait sur un puissant bloc dioritique aux fines mouchetures de mica. Sur le côté, à l'intérieur d'une niche, s'entassaient des sarments, des dosses, d'énormes bûches dont on apercevait l'aubier ou le cœur blanchâtre, chair végétale sous la peau rugueuse de l'écorce. Résignés, ils paraissaient attendre que l'aubergiste, tel un impitoyable haruspice, les jetât en pâture au feu purificateur. Comme des spectateurs arrivant en retard au théâtre se glissent discrètement dans les travées pour ne gêner personne, nous avançâmes vers un sofa et nous assîmes sans bruit. Nous contemplions les flammes, fascinés, hypnotisés par ces jets mystérieux pareils à l'haleine d'un dragon prisonnier dans une cage de fer. Elles s'élevaient, jaillissaient, se hérissaient, s'étalaient, s'écrasaient, s'étiraient, s'incurvaient, se raccourcissaient, s'allongeaient. Continuellement, incessamment, semblables à des phénix, elles mouraient, puis renaissaient comme si elles ne devaient jamais épuiser leur énergie, comme si jamais les brandons d'où elles émanaient ne se consumeraient malgré les morsures ardentes qui les pénétraient. En avant, deux chenets à tête léonine, tels des génies bienveillants insensibles à la chaleur, semblaient se rire des langues rougeoyantes qui léchaient leurs joues de bronze. Le noir de la suie, le pourpre des braises composaient une sourde harmonie, ténébreuse et lumineuse. Le feu déployait sa gamme chromatique dont les nuances, en se superposant, s'amalgamant, se mariant, variaient du jaune à l'ocre, du vermillon au carmin, si rapidement que l'œil émerveillé n'en pouvait saisir la succession. L'on eût dit qu'il accomplissait un processus énigmatique. En dépit de ses métamorphoses répétées, il demeurait identique à lui-même comme si son changement perpétuel était la nécessité de sa pérennité. Il attirait nos regards, accaparait nos pensées, comme pour dissoudre en lui notre esprit par un inconnu magnétisme. Une aura de douceur, un nimbe de clarté mystique, entouraient la cheminée. Elle semblait concentrer l'âme du manoir en toutes ses parties depuis les moellons des fondations jusqu'aux panes de la toiture. L'on eût dit qu'elle contenait une relique précieusement conservée dans le saint des saints au fond d'un temple, un objet vénérable de dévotion protégé par la châsse inviolable de sa vitre comme une barrière invisible, infrangible. Sa flamme paraissait sacrée comme si elle avait été allumée pour une divinité tutélaire depuis le début des mondes et nous devions ainsi la veiller afin qu'elle ne s'éteignît jamais. Parfois, comme s'il était mu par un occulte décret des Puissances chthoniennes, un brusque embrasement s'enflait, dispersant une gerbe de bluettes dans un pétillement subit. Le silence était religieux. Sur le mur, au fond, seule une pendulette, dont le balancier luisait à chaque oscillation, égrenait son tic-tac inflexible, immuable comme l'écoulement du Temps lui-même. Par la baie qui s'ouvrait au fond, l'on apercevait les sapins givrés sous le firmament. Ce paysage, évoquant la froideur intense, avivait la sensation réconfortante que nous procurait le foyer. La chaleur de l'âtre paraissait nous couver, nous maintenir en un cocon invisible, nous envelopper comme un châle impalpable. La pénombre qui nous entourait communiquait à l'espace l'intimité d'une alcôve. Au plafond se déployait un jeu subtil d'ombres et de clartés fondues qui se mouvaient tel un combat de guivres ou de vampires furieux issus d'un monde fantastique.
Nous demeurions cois comme si aucun de nous deux par une parole sacrilège ne voulût briser la magie de ce moment merveilleux qui demeurerait éternellement inscrit dans notre mémoire. Enfin, Natalia, d'un geste lent, leva les yeux vers moi et me sourit. Je me tournai vers elle pour l'interroger de mon regard sur l'opportunité d'entamer une conversation. Elle me fit «Chut» en posant un doigt devant ses lèvres, geste qu'elle accompagna d'un nouveau sourire tendre comme pour adoucir l'interdiction qu'elle m'intimait et s'en excuser. Nous restâmes encore un long moment ainsi. Natalia, rêveuse, demeurait plongée dans un songe profond. Je me gardai naturellement de troubler sa méditation. Je comprenais également que seul un mot prononcé par ses lèvres pouvait harmonieusement succéder au silence alors que ma voix, plus grave et plus rauque, l'eût détruit comme un son vulgaire effarouche un concert d'ange.
C'est alors qu'elle murmura: «Savez-vous...» mais son discours demeura en suspend comme si elle eût voulu prolonger encore la magie du silence et mieux ainsi la rendre perceptible par cette interruption. «...Savez-vous qu'aux temps très anciens, à la veillée, les villageois contaient de vieilles légendes.» Oui, je sais.» ...de très très vieilles légendes.» Natalia marqua un nouveau silence. «On dit...» Oui...» On dit qu'une nuit... les loups-garous ululaient sous la bise hivernale. Dans la forêt profonde, un chevalier frappa de son épée un rocher maudit...» Aaah... et que se passa-t-il?» Alors, il se produisit une chose merveilleuse...» Une chose merveilleuse, laquelle?» Je ne sais pas. Cela n'a aucune importance. On dit aussi...» Oui, que dit-on encore?» ...qu'une bête horrible soulevait les dalles des tombes pour dévorer l'âme des morts.» En prononçant ces mots, Natalia, brusquement, avait levé les bras et recourbé les doigts pour simuler des griffes. Ses yeux s'étaient agrandi pour mieux évoquer l'horreur, mais au lieu d'imaginer un visage épouvantable, je ne voyais que la métamorphose d'un mode de beauté en un autre. «Ce devait être un lutin, hasardai-je?» Certainement» répondit Natalia, prenant un air sérieux.
Puis elle me regarda furtivement, et, changeant de ton: «Vous ne savez pas de légende?» Je ne crois pas.» Essayez d'en trouver une, allez-y, essayez.» En vain, je réfléchis quelques instants et crus devoir capituler, mais le regard interrogateur de Natalia fixé sur moi me signifiait qu'elle exigeait absolument une réponse. Alors, saisissant une idée banale qui me traversait l'esprit, je me lançai résolument: Il était une fois dans un vieux château...» Vous voyez, c'est bien, continuez.» ...une princesse qui se lamentait dans sa tour...» Votre voix, votre voix, plus... enfin vous voyez. Recommencez.» ...une princesse qui se lamentait dans sa tour...» Oui, c'est presque cela, encore une fois. Plus grave au milieu de la phrase et diminuendo, diminuendo.» ...une princesse qui se lamentait dans sa tour...» Oui, oui, c'est cela. Encore, encore.»
Natalia m'implorait presque d'une voix langoureuse, les yeux à demi fermés d'aise. ...une princesse qui se lamentait dans sa tour...» Aaaah.»
Alors qu'elle était abandonnée, les yeux clos, Natalia sursauta: Mais... est-ce qu'elle jouait de la harpe?» Je fis mine de réfléchir un moment et répondis d'un air assuré: Elle jouait de la harpe, effectivement.» Une harpe à clavier?» Certainement» m'empressai-je d'ajouter, cependant je n'imaginais guère ce que pût être un tel instrument. Cette idée parut la rassurer comme si le fait que cette harpe, hypothétique pourtant, fût à clavier revêtait une importance capitale.
Très bien, continuez.» C'est alors...» À peine avais-je poursuivi que Natalia sursauta de nouveau et me dit d'une voix impérieuse, le regard inquisiteur: Et... comment était-elle cette princesse?» Heu, blonde, très blonde avec des yeux bleu-gris, je crois» lui répondis-je en la considérant. Vous croyez ou vous en êtes sûr?» Heu, j'en suis sûr.» Oui, mais de quelle longueur étaient ses cheveux?» ajouta-t-elle en fronçant les sourcils. «Heu, très longs.» Oui, mais, de quelle longueur - exactement?» Heu, exactement?» dis-je, espérant échapper à sa question. Oui, très exactement» souligna-t-elle. Hésitant, je dus montrer la longueur avec ma main sur ma poitrine tout en considérant la pointe de ses mèches qui épousaient ses seins. Là, jusqu'ici.» Jusqu'ici?» répéta-t-elle d'un ton étonné comme si elle ne pouvait concevoir que des cheveux fussent aussi longs. C'était pourtant bien la longueur des siens que j'avais montrée. «Oui, bredouillai-je» décontenancé.
Et cette princesse... elle était belle?» Belle, oui, extraordinairement belle» murmurais-je d'un ton rêveur comme un aveu, en feignant de contempler l'âtre. Aaah» dit Natalia en fermant les paupières de volupté, mais elle détourna vite la tête pour éviter sans doute que je ne lise en son visage l'effet produit par ma réponse. J'eus l'impression qu'elle atteignait une sorte d'état orgastique. Je continuai: C'est alors qu'une fée apparut à son carreau...» Maintenant, Natalia demeurait les paupières closes comme si elle se fût endormie. Interdit, je décidai de poursuivre l'histoire, ou du moins d'essayer. «La fée lui dit: "Pourquoi pleures-tu, belle princesse?"» Je m'arrêtai un moment. Natalia demeurait toujours dans un état extatique. «-"Mon cœur est triste, triste à mourir..."» Soudain, elle sursauta, et moi aussi par effet de surprise. Legato, legato, legato» scandait-elle avec ses avant-bras contre le sofa cependant que sa chevelure était toute parcourue de tressaillements. «Là, reprenez à partir de Pourquoi, et morendo, morendo poco a poco.» Elle avait débuté sa phrase sur un ton ferme et l'avait achevée sur une nuance d'une douceur infinie comme si en un instant son humeur se fût transformée mystérieusement. -"Pourquoi pleures-tu, belle princesse?" -"Mon cœur est triste..."» Reprenez à Mon cœur et pianissimo, con malinconia.» -«"-Mon cœur est triste, triste à mourir..."»
Faute d'inspiration, je ne parvins pas à poursuivre et demeurai silencieux, un peu embarrassé. Natalia se taisait toujours. Je ne savais si elle songeait, si elle était assoupie ou bien si elle avait atteint un nouvel état orgastique. Au bout d'un moment, elle rouvrit les yeux comme si elle s'éveillait d'un songe profond. C'était bien, c'était bien, votre histoire. Mais il se fait tard. Je suis toute engourdie. Je sens que le sommeil commence à clore ma paupière. Il est temps, je crois, que nous allions rejoindre notre couche afin de sacrifier au sommeil bienfaisant.»
Nous quittâmes le sofa comme si nous fûmes restés une éternité dans le salon. Encore une fois, nous avions franchi un palier dans l'écoulement du temps. La réception était terminée. Elle appartenait au passé comme si elle s'était déroulée il y a plus d'un siècle.
Lorsque nous retraversâmes la salle à manger, nous découvrîmes qu'elle était déjà vide. L'on eût dit que la fête s'était évanouie d'un coup et que les convives s'étaient volatilisés soudainement sous l'effet d'une subtile magie. Des paillettes multicolores traînaient sur les nappes. Les confettis qui tourbillonnaient gaiement dans l'air quelques minutes auparavant, maintenant piétinés sans égard, salis, défraîchis, s'étalaient comme une vile poussière. Les bouteilles à demi vidées, lamentablement, se morfondaient près des verres à l'éclat terni. Toute cette cristallerie abandonnée paraissait amèrement regretter la lumière des lampions éteints. Les restes festifs, désormais figés dans l'immobilité, semblaient pitoyables et dérisoires. Où étaient ces mains qui avaient froissé les serviettes, ces poignes qui avaient serré les goulots, ces lèvres qui avaient touché les flûtes?
Somnolents, nous gravîmes les escaliers. Je pensais que la soirée se terminait alors que je n'avais rien pu déclarer à Natalia. C'était l'ultime instant. Je ne devais pas céder à la peur qui s'emparait de moi. Je me décidai. Ce serait sur le palier avant de nous séparer. Il fallait absolument que je lui parlasse. Je pensais aux marches que je gravissais une à une. Mon cœur battait très fort, je tremblais. Je faillis renoncer car le propos que j'avais préparé me parut trop incongru. Le moment le plus difficile serait lorsque son regard croiserait le mien. Parviendrais-je à le supporter? Plus que quelques marches. Plus que deux, plus qu'une. Le moment était arrivé. Je crus expirer. «Natalia...» dis-je en hésitant. Pardonnez-moi, je suis très fatiguée. Je ne vous entends presque pas, je somnole. Bonne nuit, à demain, à demain.» Bonne nuit, à demain.»
Je fus en même temps déçu et rassuré par ce contre-temps. Peut-être était-il prévu que je tinsse mes propos dans la galerie. Je me demandais si Natalia n'avait pas oublié notre rendez-vous nocturne. J'aurais voulu lui rappeler, mais je me souvins de son interdiction formelle, aussi je me tus, et nous nous quittâmes là-dessus.

 

INTERMEZZO


Parvenu dans ma chambre, je quittai mon costume de cérémonie afin de revêtir ma tenue nocturne. J'appréciais cet habit moins guindé, moins rigide, plus ample, plus souple, qui me paraissait mieux convenir au monde parfait. N'était-ce pas le plus seyant, celui qui épousait le mieux les courbes du corps et permettait les plus libres mouvements. J'éteignis la veilleuse et m'allongeai dans la pénombre, cependant je n'avais pas sommeil. Mon esprit vagabondait, tantôt se remémorant les scènes que je venais de vivre et tantôt imaginant celles que je vivrais prochainement. Cependant, qu'il s'agît du passé ou du futur, l'image de Natalia occupait toujours mes pensées.
Je la voyais dans sa parure de grande dame et l'instant suivant elle m'apparaissait en tenue de servante. Comment cela se pouvait-il? Je compris que son habillement n'induisait qu'une potentialité de sa personnalité comme les désinences peuvent dévoiler plusieurs aspects phonétiques et sémantiques d'un même mot. Sa beauté supérieure s'accommodait de tout travestissement et nulle situation ne pouvait l'amoindrir. Qu'elle me fît un baise-main ou qu'elle me servît un plat, Natalia conservait toujours la même noblesse.
Je revis les images de la réception: le général russe au milieu des enfants, le dandy plastronné, la vieille tante acariâtre... Je finis par me demander si cette soirée n'était pas une représentation théâtrale de scènes convenues ou une galerie de portraits caricaturaux. Chacun jouait en sachant que l'autre jouait. Natalia semblait s'y mouvoir à l'aise et même s'y conformer avec un zèle qui me remplissait d'admiration. Pourquoi tout cela dans le monde parfait? En considérant cette idée, je m'aperçus que j'avais tiré une jouissance particulière à saisir les subtilités de ce faux naturel, à observer ces attitudes et ces paroles trop policées: le baise-main, les yeux baissés du sommelier, les mimiques du général russe... Tout cela n'était qu'une comédie, pas une comédie dans le sens où l'on dit La vie est une perpétuelle comédie, non, une vraie comédie. Mais alors, l'accès au bonheur, la vérité du bonheur, c'était cela: organiser son existence de manière à ce qu'elle constitue une succession de moments où tout est étudié avec art, où rien n'est laissé au hasard. Voilà peut-être pourquoi ce monde était parfait: il ne laissait aucune place aux disharmonies qu'eussent introduites des événements fortuits. Que devais-je en penser? Tout était faux. L'aventure que nous allions vivre avec Natalia serait parfaite précisément parce qu'elle serait fausse. Mais que représentait cette notion de vérité ou de fausseté? Je revis à nouveau le général avec les enfants, le monocle qui dansait, les épaulettes qui tressautaient, les têtes blondes réjouies. Cette scène m'obsédait. Je m'étais complu à contempler ce poncif. Je trouvais à rebours dans l'évocation des lieux communs une délectation de fin gourmet. Je m'étais diverti de penser: leurs yeux pétillaient de joie. Je me remémorais particulièrement cette phrase: Comme il était plaisant à voir au milieu de tous ces chérubins en culotte. Je n'avais pas craint de penser l'expression dans son sens désuet en culotte, c'est-à-dire un cliché d'un ridicule intolérable, mais n'était-ce pas pour cette raison que je l'avais employé? J'avais la réalité devant moi. Ce que j'avais vu, dit, accompli, ressenti pendant toute la réception, c'était, oui, c'était... une suite d'effets littéraires parfaitement répertoriés et contrefaits. Je ne pouvais pas me le cacher. Tous ces sentiments évoqués n'étaient que de l'affectation. J'eus l'impression que nous étions manipulés. Mais alors, ma conversation avec Natalia présentait la même absence d'authenticité. Pourtant une larme avait perlé à ses paupières. J'avais recueilli les confidences les plus secrètes, les plus brûlantes de mon amie. Comment se pouvait-il que l'émotion la plus intense pût s'exprimer au travers du conventionnalisme le plus étroit?
Et au coin du feu, que s'était-il vraiment produit? Lorsque je lui avais raconté ma légende, Natalia était passé par une succession d'extases. On aurait dit, oui, une suite d'orgasmes psychiques. Quel avait été ma participation exacte dans cet épisode? Avais-je vraiment été nécessaire? C'est l'évocation de la princesse - en fait de Natalia elle-même - qui avait déclenché le phénomène. Il m'apparut que j'avais tenu le rôle d'une soubrette qui divertit sa maîtresse et la met en valeur. C'était Natalia la servante, mais en réalité, par rapport à moi, c'était elle qui tenait la place principale. Je découvrais cette vérité dont j'avais déjà eu l'intuition lors de notre visite de la cave. Elle m'apparaissait maintenant avec évidence. Natalia était amoureuse d'elle-même. Je comprenais maintenant pourquoi elle passait de nombreuses heures dans sa salle de bains.
J'étais absorbé ainsi dans cette méditation quand j'entendis faiblement un chant. Il semblait provenir d'un lieu indéterminé, lointain, se propageant à l'intérieur du manoir par le dédale des appartements, des étages, des vestibules et des couloirs. M'asseyant sur mon séant, je prêtais l'oreille. Un frisson parcourut mon corps dès que je reconnus la voix: c'était celle de Natalia.

Sti-i-le nacht
Sti-i-le nacht

La mélodie semblait indéfiniment se ralentir en syllabes longuement tenues. Je m'interrogeai. Natalia ne connaissait aucune langue. Comment était-ce possible? Tout à coup, la mélodie se tut, comme suspendue dans l'espace nocturne. Le silence à nouveau s'appesantit sur le manoir. Nul bruit ne parvenait plus à mon oreille. Tout dormait.
Un long moment passa.
Je me souvins alors du rendez-vous. L'impatience, l'appréhension se mirent à me torturer. À mesure que l'heure avançait, mon cœur battait de plus en plus. Je crus même ne pouvoir surmonter l'émotion qui s'emparait de moi. Je me levai, puis marchai nerveusement dans la chambre en guettant toujours l'aiguille du réveil qui parcourait imperturbablement son chemin circulaire sur l'émail blanc du cadran. L'image de Natalia ne quittait plus ma pensée. Comment sera-t-elle habillée? Comment me recevra-t-elle? Que se passera-t-il? Je me rappelai toutes ses paroles: Jamais je ne serai dure avec vous, N'ayez crainte, je serai toujours là pour vous guider. Nous étions dans le monde parfait, aucune souffrance ne devait affliger mon âme. Cette pensée me rassura. L'aiguille avait encore progressé. Il me semblait qu'elle avançait trop lentement, puis l'instant suivant son avance m'effrayait. Je souhaitais tour à tour qu'elle accélérât ou qu'elle modérât sa course. Enfin, je décidai de me préparer. Sur le canapé, je trouvai une longue pelisse dont la forme rappelait vaguement celle d'une robe. Cette tenue plus féminine m'enchanta, surtout pour ma rencontre avec Natalia. Sans pouvoir prétendre être une fille comme elle, je pouvais au moins adopter une apparence qui s'en approchât quelque peu. Je me sentirai moins écrasé par la supériorité que lui conférait sa beauté. Un mélange d'angoisse et de désir s'emparait de mes sens, paralysait ma volonté. Maintenant, l'aiguille avait atteint le chiffre fatidique, il était deux heures. Non, il manque encore une minute. Vais-je descendre maintenant? Je décidai d'attendre encore trente secondes. Elle me parurent interminables. Mon cœur cognait dans ma poitrine, je tremblais. C'était le moment le plus difficile. Quand je serai entièrement immergé dans l'action, je ne ressentirai plus aucune peur. L'aiguille parcourait les dernières secondes. Alors, évacuant toutes les pensées de mon esprit, je tirai la porte de ma chambre et je sortis.

 

LA GALERIE SOUTERRAINE


Dans le corridor, le silence était absolu et l'obscurité totale. J'étais dans l'action, je savais maintenant que rien ne m'arrêterait. Je devais rejoindre Natalia, et pour y parvenir, j'eusse franchi les précipices, traversé les déserts, escaladé les montagnes avec une invincible énergie. À tâtons, je parcourus le couloir jusqu'au palier. J'aperçus alors une légère clarté vers l'escalier. Je crus défaillir de joie en découvrant que cette lueur émanait d'une torche que tenait Natalia. J'avançais, je ne pensais plus à rien. C'est alors que je la vis. De la main gauche, elle brandissait un candélabre dont les flammes vacillaient dans les ténèbres. «Venez, je suis là» me dit-elle, à mi-voix. Immédiatement, je me sentis rassuré. Elle semblait une bonne fée venue me sauver d'un danger imminent et m'emporter loin, très loin vers un lieu de bonheur infini. Déjà, j'étais près d'elle. Son regard dans l'ombre atteignait une profondeur mystérieuse encore plus prenante. Sa chevelure, totalement déliée, retombait sur ses épaules et couvrait ses deux seins dont elle épousait la courbe comme pour les couver d'une interminable caresse voluptueuse.
«Doucement, doucement, poursuivit-elle, il ne faut éveiller personne.» Natalia...» m'exclamai-je ne pouvant continuer ma phrase. «Ne soyez pas troublé, sinon comment allez-vous faire dans la galerie. Ce sera bien plus impressionnant.» Oui, je ne crains plus rien. Je vois que vous apportez la lumière pour éclairer notre chemin.» Suis-moi. Je suis ton guide...»
Natalia était vêtue d'une longue pelisse comparable à la mienne, mais d'un style moins fruste, beaucoup plus élégant et raffiné, qui seyait justement à sa beauté. Je fus naturellement enchanté de constater la ressemblance de nos vêtements, mais simultanément je saisis toute la différence qui pouvait séparer la féminité pure d'une approche grossière.
Nous rejoignîmes l'étage inférieur, puis de nouveau descendîmes l'escalier de la cave. Quand nous atteignîmes la salle des barriques, je me rappelai qu'ici Natalia s'était agenouillée pour créer entre nous un moment d'intimité. Je me demandai si elle y pensait. Soudain, elle s'arrêta en tendant l'oreille d'un air interrogateur comme pour capter le moindre frémissement qui habitât l'espace. Le silence était profond, l'on n'entendait que le grésillement des chandelles. «Non, rien, j'avais cru» dit-elle. Nous traversâmes l'entrepôt jusqu'à la paroi opposée. Là, nous découvrîmes de nouveau la poignée de fer. L'apparition soudaine dans la clarté de ce minuscule objet capable par un simple déclic de commander un énorme monolithe me paraissait fantastique. «Tiens le candélabre» me dit Natalia. Elle saisit d'une main la poignée, puis s'immobilisa quelques instants dans cette pose comme si elle eût hésité, frappée par le caractère extraordinaire de l'action qu'elle allait réaliser. Enfin, elle tira. Alors, lentement, la pierre pivota sur elle-même en grinçant. Bien que nous l'eussions déjà contemplée une fois cette après-midi, nous demeurâmes pétrifiés, saisis par le mystère de cette bouche ténébreuse. Natalia reprit le chandelier, puis s'approcha de la brèche. La lueur dessina vaguement la galerie dont le fond plongeait dans l'inconnu. Après un regard circonspect, nous y pénétrâmes. Lorsque nous eûmes franchi le seuil, Natalia se retourna et me dit: «La pierre!» Eh bien?» ne sus-je que répondre dans une expiration.» Est-ce qu'elle ne va pas... se refermer sur nous?»
Cette idée m'effraya subitement. Comme si nous étions hypnotisés, incapables de prendre une résolution, nous fixions tous deux le monolithe. Son immobilité me terrifiait. J'imaginai qu'à chaque seconde il pouvait pivoter pour nous confiner pour toujours en ce lieu. C'est alors que Natalia, me tendant à nouveau le candélabre, se baissa pour s'emparer d'une large dalle à notre droite. D'un geste vif, elle poussa le bloc dans l'entrebâillement, interdisant ainsi à la brèche de s'obturer entièrement. Rassurés, nous commençâmes l'exploration. Naturellement, tout cela n'avait été qu'un jeu puisque nous étions dans le monde parfait. Nul danger ne nous menaçait réellement, et nous avions d'autant plus joui de notre peur qu'elle était illusoire.
Natalia marchait lentement, éclairant la galerie devant elle. Nos pieds s'avançaient en tâtonnant sur le roc patiné. Un murmure, d'abord indistinct, emplit nos oreilles. «Qu'est-ce?» dis-je à Natalia. Vois» me dit-elle en se retournant. L'eau suintait sur les parois pour former un mince filet près de nos pieds. Au plafond, se succédaient des voûtains grossiers, irréguliers, qu'on eût dit façonnés par les titans de l'infra-monde. Nous reprîmes notre marche. Insensiblement, nous descendions comme si nous pénétrions dans les entrailles les plus secrètes de la planète. Je n'avais plus peur. Il me semblait que nous accédions à notre demeure souterraine pour vivre à l'abri des regards humains dans une solitude éternelle. Je n'aurais rien regretté car la seule présence de Natalia m'aurait apporté plus que tout l'univers. Elle représentait plus que la nature, les montagnes, les rivières, les forêts, les déserts, les cieux et les astres roulant dans le cosmos infini. Désormais, il ne m'importait pas de ne plus voir les fleurs, les arbres puisque je pouvais voir Natalia. Il ne m'importait pas de ne plus voir le soleil puisqu'elle était plus que le jour. J'étais heureux, je ne pensais plus que la Terre existait, que les hommes vivaient.
Soudain, Natalia s'arrêta. Je m'avançai jusqu'à sa hauteur. La galerie se divisait en deux couloirs. Nous demeurâmes perplexes. Lequel allions-nous suivre? La voie de gauche paraissait plus large, plus accueillante. Nous l'empruntâmes. Au fur et à mesure que nous avancions, la progression devenait plus facile. Je me félicitai du choix que nous avions fait. Cependant, nous butâmes bientôt sur une muraille impénétrable tandis que l'eau dégoulinant formait sur le sol un marécage boueux. «Retournons, ne perdons pas de temps» me dit Natalia. Nous revînmes à la bifurcation et empruntâmes la galerie de droite. L'eau avait cessé de suinter, un silence morne remplaçait le bruit du ruisselis. Le sol inégal accrochait nos pieds, les aspérités des parois agrippaient nos habits. Nous devions lutter contre le roc pour progresser. Peu à peu, la galerie s'élargit. Nous atteignîmes un seuil couvert d'un immense linteau. Une salle circulaire apparut devant nous. Les parois taillées dans le rocher comportaient des niches selon un ordonnancement incompréhensible et curieux. Certaines, dont on devinait la forme oblongue, étaient murées comme des cénotaphes. Nous pénétrâmes. «Sans doute personne n'a visité ce lieu depuis des temps très lointains» me dit Natalia.» Que s'est-il passé là autrefois?» On ne le saura jamais.» J'imaginai le seigneur ici réfugié, entendant avec horreur au-dessus de lui le sac de son château dans le bruit des éboulements, des combats et de l'incendie. Je songeai aussi à une réunion de partisans masqués préparant un complot.
Nous commençâmes à inspecter les recoins en suivant la paroi. «Rien.» dit Natalia. Rien là non plus.» Nous avançâmes vers un dernier renfoncement obscur. Là, regarde.» Je ne vois rien.» Regarde, regarde ici.» De son doigt, pendant qu'elle rapprochait le chandelier, Natalia me montra une inscription gravée dans la pierre. Des signes aux formes géométriques droites ou sinueuses apparaissaient à demi effacés comme si leur lointaine rémanence remontant aux époques immémoriales fût un miracle fragile.
Qu'est-ce?» dis-je intrigué. Je ne sais pas.» Sans doute un message» Oui» C'est un idiome inconnu.» Il pourrait s'agir de sanskrit.» C'est peut-être l'indication d'un trésor, sans doute faut-il creuser là.» suggérai-je. Non, je ne crois pas, c'est trop simple... ou bien c'est le secret... le secret de la pierre philosophale.» La pierre philosophale, aaah.» Personne au monde ne l'a jamais trouvée. Tous ceux qui l'ont approchée sont morts d'un mal mystérieux ou bien ils ont été assassinés au moment de la découvrir.» Et cela, qu'est-ce?» murmurai-je, désignant une gravure curieuse, une sorte de diagramme constitué d'enveloppes concentriques. Natalia s'approcha. Bizarre en effet... Ça y est, j'ai trouvé» s'exclama-t-elle triomphalement au bout de quelques instants «c'est une mandala.» C'est-à-dire?...» insistai-je impatiemment. Elle attendit encore un laps de temps, puis murmura lentement: C'est la représentation mystique du Monde.» J'étais abasourdi. Nous pénétrions dans les mystères métaphysiques les plus profonds. «Et là, regarde» s'exclama Natalia, me désignant une aspérité à droite de l'épigraphe. Nous eûmes à peine avancé de quelques pas que Natalia s'exclama de nouveau: «Là, regarde.»
Un moellon saillait vaguement dans la surface du mur comme s'il avait voulu par ce signe discret attirer notre attention. Natalia en approcha sa main lentement. Elle saisit la pierre. Celle-ci remua légèrement. Natalia s'immobilisa un instant, puis elle tenta d'extraire le moellon délicatement. Sans la moindre résistance, il nous livra la cache qu'il masquait, comme si depuis toujours il attendait que nous vinssions la visiter. Sans un commentaire, Natalia y glissa la main. «Qu'y a-t-il, dis-je, impatient.» Sans répondre, elle retira précautionneusement un long objet cylindrique. «Un parchemin» m'écriai-je. Autant je me trouvais dans un état d'excitation psychique extrême, autant Natalia demeurait d'une impavidité totale. Un ruban noué enserrait l'objet en son milieu. Elle parvint à le dénouer sans que ses doigts ne trahissent la moindre appréhension. Puis, saisissant à chaque main le bord du document, elle s'immobilisa un instant. «À la grâce de Dieu» dit-elle, fermant les yeux et déroulant brusquement le parchemin. «Miracle!» s'exclama-elle soudain, comme si ses yeux découvraient une chose tellement prodigieuse que son équanimité en avait été irrésistiblement pulvérisée.
J'approchai le flambeau. La carte d'une île s'illumina, et puis ces mots:

Terra vinea

Nous demeurâmes cois, le souffle coupé. Elle était donc là, devant nous, la carte de ce lieu dont le nom représentait le mystère même. Terra vinea. C'était impensable, inimaginable, inconcevable. Terra vinea, l'île mythique dont nul ne devait prononcer le nom. Terra vinea, le pays des vignobles, des oliviers, des ruches, des amandiers, des pruniers. Nous eûmes le sentiment de vivre l'instant le plus pathétique de notre existence, le plus sublime, le plus merveilleux. Nous demeurions incrédules, croyant détenir le secret des secrets, posséder le trésor des trésors que nous seuls au monde avions eu l'heur de contempler avant nul regard humain. Naturellement, je savais que ce secret, ce trésor inestimable ne se trouvait que dans les potentialités de notre imagination. «Terra vinea» répéta encore Natalia, d'une voix murmurante.
Après ce moment de stupéfaction, nous dévorâmes la carte des yeux.
La surface figurant l'île était recouverte de dessins à la plume figurant sa géographie par un symbolisme naïf et charmant: les coteaux, les vaux, les cimes, les falaises, les plages, les forêts, les villages, les ruisseaux, les cultures. Dans la mer, figurée par quelques bribes de lignes sinueuses, émergeaient par endroits des illustrations allégoriques: un Poséidon barbu brandissant un trident, un marsouin aux barbules charnus, un gouvernail, un astrolabe, une armille, une ancre marine, une goélette, une sirène. De ci de là, des génies aux joues gonflées soufflaient furieusement, étarquant les voiles des vaisseaux. Les toponymes étaient gravés en caractère enluminés. Puerta del Vino, Collines d'Anacapri, Rochers d'Éole, Via solara... Dans un cartouche à droite figurait l'inventaire des domaines, des châteaux correspondant aux vignobles comme une interminable litanie attestant l'inépuisable prodigalité d'un sol béni par les dieux.
J'imaginais qu'avec Natalia nous explorions tous ces fabuleux sites. Nous montions les coteaux, nous descendions les vallons, nous divaguions dans les garrigues, nous escaladions les falaises, nous plongions dans les criques, nous goûtions les abricots, le miel des ruches, les grains des pampres. Nos visages s'irradiaient aux rayons, nos cheveux se soulevaient sous la brise marine, les effluves des romarins pénétraient nos narines...
Natalia finit de dérouler le reste du parchemin, ce qui me tira de ma rêverie. Sur la partie inférieure du document figurait une suite de blasons à demi effacés. Nous en comptâmes onze. «Pourquoi onze et non pas douze» dis-je? Nous ne le saurons jamais.»
Encore au-dessous apparaissait un navire où se trouvaient deux jouvencelles se tenant la main. Nous n'en saurions jamais la signification. Tandis que mon regard examinait l'extrémité du rouleau, je remarquai une inscription:

Celui qui aura ouvert ce document devra mourir

«Regarde» dis-je effaré à Natalia. Je me sentis glacé sur place, j'étais prêt à pleurer, pensant que Natalia, la première, avait ouvert le parchemin. Comme elle demeurait sans réaction, j'interrogeai ses yeux de mon regard paniqué. Simple allusion à une pensée de l'Ecclésiaste» observa-t-elle avec dédain. Tout mortel doit mourir. J'en fus rassuré, quoique je n'eusse aucune idée de ce que pût être l'Ecclésiaste. «Remettons ce document dans sa cache où il devra demeurer jusqu'à la fin des temps» dit brusquement Natalia. En un tour de main, elle eut replié le parchemin, renoué le ruban, glissé l'objet dans l'anfractuosité, puis replacé tout aussi promptement la pierre qui la masquait. «Nous n'avons rien vu, tu entends, nous n'avons rien vu» dit-elle avec insistance «Explore ces niches, moi, je regarde par là.»
Nous commençâmes cette nouvelle investigation, mais soudain, Natalia fit signe de me taire: «Écoute...» Quoi?» On dirait un bruit de pas.» Nous écoutâmes, anxieux. En effet, un frôlement indistinct s'amplifiait. Nous étions figés. Tout à coup, une masse noire zigzaguant apparut dans l'air. Elle traversa la salle en battant des ailes comme si elle fût prise d'une soudaine ivresse. Nous entendîmes de petits crissements... et plus rien. «Une chauve-souris» dit Natalia «C'est un mauvais présage. Attention.»
Après un moment d'attente, nous reprîmes l'exploration des parois. Quelques secondes plus tard, j'entendis Natalia pousser un cri strident. Je me précipitai.
À l'encoignure d'un bloc rocheux reposait un crâne. Sa blancheur livide luisait lugubrement sur le roc sombre. Par ses dents extrudées, il paraissait émettre silencieusement un rire sardonique, grinçant, comme s'il se réjouissait de nous montrer ce qu'un jour nous deviendrions inexorablement. L'on eût dit que son muet ricanement se répercutait en échos assourdissants sur les parois de la salle. Ses orbites nous hypnotisaient comme pour nous attirer dans leur puits jusqu'au fond de la géhenne. Son nez tronqué, dont ne subsistait que la racine, paraissait avoir été sauvagement dévoré par les créatures diaboliques de l'enfer en une épouvantable curée. Il semblait nous interpeller, malgré l'immobilité qui le condamnait au silence pour l'éternité. L'on frémissait en pensant aux paroles sinistres qui eussent pu sortir de ces mâchoires sans lèvres. L'esprit ne parvenait à imaginer qu'il fut jadis la tête d'un homme vivant. Pourtant, il avait eu ses joies, ses peines avant que le trépas fatidique ne l'eût dépouillé de sa chair. L'on ne pouvait croire que cette bouche un jour parlât, que ces arcades abritassent un regard, qu'une chevelure opulente recouvrît cet occiput osseux. Mourut-il misérablement sous la dent d'un velte ou héroïquement par la lame d'une épée? L'on n'aurait pu le dire, mais l'on imaginait qu'il avait perdu la vie lors de dramatiques circonstances à la mesure de l'horreur inscrite en sa face. Il semblait une concrétion des espaces infernaux destinée à signifier aux vivants la vanité des plaisirs sensuels et la fugacité de l'existence. Les formes pulpeuses de Natalia contrastaient cruellement avec les volumes anguleux du résidus macabre. La proximité de ces visages si dissemblables me parut une scène allégorique représentant l'inégal combat de la vie contre la mort triomphante.
Comme je levai les yeux, je remarquai une large ouverture dans la roche face à la sépulture. «Là» dis-je «regarde, une autre galerie.» C'est sans doute celle que nous n'avons pas prise, à gauche. Finalement, toutes deux mènent au même lieu, devant ce crâne.»
Natalia demeurait songeuse. «On étouffe ici» dit-elle. Détournant son regard, elle s'avança jusqu'au fond de l'anfractuosité. Une fissure apparut, comme une déchirure de la roche. «Allons-y, quittons cette salle» dit-elle d'un ton décidé. Nous pénétrâmes dans l'anfractuosité. Le candélabre ne pouvait éclairer qu'une mince portion d'espace en raison des protubérances qui saillaient dans le boyau. Nos pieds butaient sur le sol. Je compris que la galerie remontait insensiblement. Soudain, nous perçûmes à nouveau un bruit de suintement. Je respirais mieux. Natalia me jeta un regard et je discernai vaguement son sourire. L'atmosphère s'était subitement transformée. Je me sentais détendu. Sur la droite, une cavité se dessina dans la roche en même temps que parvint à nos oreilles un bruit sonore d'écoulement. Natalia s'approcha. «Une source» clama-t-elle. C'était la première fois qu'elle s'exprimait à voix haute depuis le début de notre aventure. Je m'approchai à mon tour.
Une excavation de la paroi formait une vasque naturelle où s'épanchait un filet d'eau claire. Je me sentis libéré, délivré. Cette découverte nous parut plus extraordinaire, plus inestimable que celle d'un coffre débordant de joyaux, de lingots et d'écus. La source brillait telle une merveille en son écrin minéral. Elle représentait une manifestation vitale, une brusque explosion de gaieté conjurant la mort et les sinistres présages. Elle signifiait la promesse d'une renaissance, d'une régénération pour un monde nouveau. Sa chute créait une myriade éphémère de bulles et de vortex alimentant un tourbillonnement perpétuel à l'image de la frénésie qu'elle provoquait en notre âme. Son onde paraissait purifiée, tamisée longuement par l'épaisseur incommensurable des strates en une mystérieuse filtration, une énigmatique distillation. Elle s'épanchait comme le condensé aqueux d'un lent métamorphisme engendré par les pressions des couches sédimentaires, comme une expansion de cristaux décomposés par l'effet d'une obscure chimie qu'élaborait le globe en ses antres. Sans cesse cascadant, elle semblait ne devoir jamais se tarir, sans que l'on pût expliquer d'où lui venait cette manne fluide inépuisable. Ainsi, pendant des millénaires, secrètement, dispensant pour les ténèbres son trésor liquide, elle avait coulé en un labeur inlassable, inutile, sans que jamais aucun œil ne découvrît sa transparence, qu'aucune lèvre n'effleurât son onde, qu'aucune oreille n'entendît son gargouillis. Sa mélodie aiguë s'insinuait en notre esprit comme pour nous charmer, nous endormir en un nirvana voluptueux, nous consoler des maux et des chagrins. Elle semblait parler, susurrer, chanter, fredonner, gazouiller, babiller en inflexions tendres et plaintives pour nous livrer ses confidences. Elle murmurait «Venez méditer près de mon onde, abandonnez-vous, détendez-vous. Délassez vos membres dans mes bras mouvants...»
Natalia posa le candélabre sur une saillie du rocher. Lentement, elle plongea les mains dans la vasque. Ses doigts parurent se dilater, se gonfler, s'éclater en mille fragments, se dissoudre dans la profondeur limpide pour se reconstituer, se recomposer, se ressouder lorsqu'ils affleurèrent de nouveau la surface. Luisants, ruisselants, ils paraissaient chargés d'énergie. Puis elle s'aspergea le visage, dispersant autour d'elle une pluie cristalline qui s'irisait comme des perles à la clarté des chandelles. «Elle est fraîche» dit-elle entre deux fortes inspirations qui soulevaient sa poitrine. J'imaginai son souffle irradiant ses bronches, ses poumons. Il me semblait que je sentais les battements de son cœur, le flux de son sang qui circulait pour irriguer sa chair. Je sentais tout son corps dans l'équilibre de ses humeurs comme une absolue perfection. L'eau paraissait avoir pénétré par tous les pores de sa peau afin de lui communiquer une vigueur magique.
Je jugeai qu'était arrivé le moment propice me permettant enfin de parler à Natalia. Il était indispensable qu'elle me fît face, que je parvinsse à croiser son regard, que je pusse étudier sa réaction sans qu'elle s'esquivât par aucun moyen. Je la tenais maintenant, elle ne pouvait plus m'échapper. Il fallait en finir. Ces mots que j'allais lui dire, je les avais mille fois répétés, maintenant je n'hésiterai plus. Rien ne pouvait désormais m'en dissuader. Je ne ressentais plus aucune peur, plus aucune appréhension. Je devais absolument la fixer dans les yeux.
Décidé, je m'avançai vers elle et m'exprimai d'une voix claire. «Natalia, j'ai une chose très importante à vous dire.» Chut, il y a peut-être quelqu'un qui vient.» Non, personne, écoutez-moi...» On pourrait nous entendre.» Non, écoutez-moi. Natalia, est-ce que vous savez... que vous êtes une véritable merveille.» Aïïïe.» Soudain, elle avait poussé un cri aigu en se baissant. «Je me suis enfoncé un caillou dans le pied. Aïe, aïe. Continuons, cela me fera moins mal en marchant.»
Natalia reprit le flambeau et s'engagea dans la galerie. Elle avait réussi à détourner son attention, en prétendant ne pas avoir entendu mes propos. Cependant, comme si elle avait regretté sa feinte, elle me dit «Viens» sur un ton langoureux et doux. L'on eût dit que chaque fois qu'elle m'imposait une contrariété, elle voulait immédiatement l'atténuer. Ce jeu augmentait encore l'envoûtement qu'elle exerçait sur mon esprit. Le caillou n'était qu'un prétexte, je n'étais pas dupe. J'avais bien dit à Natalia exactement ce que je voulais, mais il manquait le principal, c'était d'en observer l'effet dans son regard. Natalia pouvait maintenant se comporter comme si elle n'avait rien entendu. Il aurait fallu que je la prisse par les épaules, que je la secouasse avec véhémence pour l'obliger absolument à me fixer pendant que je lui répétai à satiété: «Est-ce que vous réalisez, Natalia, une vraie merveille, une véritable merveille.» Alors, ne pouvant éviter mon regard, elle aurait crié, crié, à perdre haleine, éperdument crié cependant qu'une volupté orgastique l'aurait envahie tout entière comme une lame irrésistible. Naturellement, je n'aurais jamais voulu me permettre une telle brusquerie à son égard.
Nous continuâmes notre progression. La galerie remontait plus nettement encore. Des degrés sculptés dans le roc nous obligèrent à lever les pieds. Nous parvînmes ainsi à un espace étranglé comme un goulot dans lequel nous tînmes à peine ensemble. Je touchais presque Natalia, je sentais le glissement de ses cheveux contre mes bras, son souffle caressait mon visage, son odeur légère pénétrait mes narines. La pointe de ses seins frôla ma poitrine en se dérobant comme une matière subtile, évanescente.
«On ne peut plus avancer?» questionnai-je «pourtant cette galerie doit bien conduire quelque part.» On dirait qu'il y a une cheminée. Attends, tiens le candélabre.» Natalia tâta le fond de ses deux mains. «Je sens quelque chose. Je sens...» Qu'est-ce que c'est?» Attends... oui, je crois que j'ai trouvé.»
Natalia se pencha vers l'avant. Je ne vis pas très bien ce qu'elle pouvait faire. «Éclaire-moi» dit-elle. J'approchai le candélabre. Je compris qu'elle déboutonnait le bas de sa pelisse. Elle y parvenait difficilement dans l'obscurité, de sorte que cette opération semblait s'éterniser. Je découvris la peau de son corps, les formes pulpeuses de ses jambes et je devinais de même la douce rondeur de ses hanches, la gracile courbure de son ventre, la gracieuse cambrure de ses reins qu'épousait le vêtement. Elle m'expliqua: «Il y a des barreaux, je me mets plus à l'aise pour essayer de monter, après je te guiderai.» Bien que je n'eusse aucun contact avec elle, je sentais ses bras, ses mains comme s'ils étaient les miens. Je sentais ses jambes, ses hanches, ses seins, son ventre, comme si mon corps entier se fut dissous pour se métamorphoser à son image. Sa féminité m'imprégnait en un irrésistible délire. J'atteignais un état extatique indicible, inexprimable, comme si en moi eût fusionnée toute la beauté de Natalia pour former une harmonie totale. Après un temps indéfini dont je n'aurais pu apprécier la durée, je vis que Natalia, s'agrippant de ses mains aux barreaux, se trouvait déjà au sommet de la cheminée.
Je l'interrogeai: «Qu'est-ce que vous voyez, là-haut?» Je crois qu'il y a une dalle.» Je sentis que Natalia poussait de toutes ses forces. Je vis la tension parcourir tous ses muscles. J'eus soudain la révélation que malgré sa sveltesse, une puissance extraordinaire, une énergie indomptable l'habitait. Je la sentais vibrer jusque dans ses fibres les plus intimes. Soudain, quelque chose bougea dans un grondement au-dessus de nous. Une bouffée d'air frais parvint jusqu'à mes narines. Un espace clair s'était ouvert. Par l'entrebâillement de la dalle, on voyait briller une étoile.
Quelques minutes plus tard, nous étions à l'air libre.

 

MARCHE NOCTURNE


Je renaissais. Une sensation d'épanouissement parcourut mon corps. Cette brusque irruption me délivrait du confinement comme si je fusse tiré du néant. La nature, les arbres, les champs, les ruisseaux, l'espace, les astres s'offraient à moi. Natalia étendit les bras vers les nues. La bise légère enflait sa robe comme si elle eût voulu la transporter vers les cieux. J'eus l'impression que nous allions nous envoler ensemble sous l'impulsion de notre ivresse.
«Où sommes-nous?» dis-je. Peu importe, je ne sais pas.» Nous regardâmes autour de nous. J'entendis alors Natalia éclater d'un beau rire sonore. «Là, regarde... Nous sommes derrière le manoir.» En effet, je vis la silhouette de la toiture ardoisée qui se profilait non loin. Nous ne nous étions presque pas déplacés, mais j'eus l'impression d'avoir parcouru un immense périple. Tout cela pour aboutir presque au même point» dis-je d'un ton dépité.» Oui, mais ne sommes-nous pas différents? Nous avons réellement accompli un grand voyage plus que si nous eussions vogué sur toutes les mers du monde et traversé les montagnes les plus élevées.»
Natalia continuait de rire. «Nous sommes sauvés» dit-elle comme si nous avions bravé les plus extraordinaires périls. Je me plus à la voir aussi gaie. Qu'elle fût enjouée, triste, songeuse ou sémillante, je ne me lassais jamais de l'observer, de contempler tous ses gestes, d'écouter toutes ses paroles, d'admirer les plus infimes variations de sa beauté multiforme selon ses positions, ses attitudes. Je ne me lassais pas de guetter les mille expressions de ses traits, de ses yeux, selon son humeur, ses caprices. Elle tendait les bras vers moi comme si elle voulait m'embrasser, mais les referma pour enserrer ses deux seins et demeura dans cette pose. «Tu veux prendre le candélabre?» me dit-elle «on va suivre le sentier par la forêt pour rentrer.» Je m'empressai de lui obéir et nous entamâmes notre marche.
La nuit était froide. Les étoiles paraissaient des glaçons figés dans les ténèbres. Nous pénétrâmes dans la profondeur du bois entre les masses ténébreuses des sapins. Ils semblaient s'être ainsi tous rassemblés comme un groupe d'amis. Certains, engloutis sous la congère, simulaient des fantômes, d'autres des statues, d'autres encore des spectres, des mages en étole, des prêtres en chasuble. Une vie calme, sereine, habitait leur tronc, leurs branches, leurs aiguilles. Ils paraissaient plongés dans une méditation sans fin comme des patriarches, des vieillards chenus qui eussent atteint l'âge de la sagesse contemplative après une vie agitée d'errances, de passions, de drames et de joies. Paix murmuraient leurs longs rameaux, Paix murmurait leur écorce, Paix semblaient exprimer leurs brindilles, Paix, sérénité.
Tout à coup, par une échancrure découpant la forêt, la lune apparut. Nous la contemplâmes. Sa couleur hésitait entre le cuivre, l'or et l'argent. Elle paraissait habitée d'une lumière intérieure comme un globe luminescent. L'œil s'épuisait à y discerner une indistincte topographie de cratères et d'océans. L'on ne pouvait croire que ces montagnes, ces cirques, ces étendues fussent les reliefs de paysages véritables, qu'ils se composassent de roc, de minéraux, de poussière. L'on eût dit plutôt l'irréel décor d'un univers fantasmagorique. Comme si les mots, les idées s'étaient changés en éléments, mouvements, l'astre qui flottait dans l'éther impalpable semblait la matérialisation d'un songe poétique. Le monde parfait n'était-il pas une évocation où l'image devenait Être, où le langage se muait en forme, volume, expression, objet? J'entendis alors la voix de Natalia égrener ces mots comme une magique incantation, comme les versets d'une liturgie mystérieuse.

«Ô, laisse-nous rêver, belle nuit, douce nuit»

La clarté se répandant sur les rameaux givrés les adornait de paillettes et de gourmettes satinées. Un léger nuage qui s'élampait parut envelopper l'astre nocturne comme s'il se fût pudiquement voilé sous cette gaze céleste.

«Ô belle voyageuse, égarée dans l'espace»

Bientôt, une trouée s'élargit dans la barrière des sapins. «Regarde...» me dit Natalia. Je ne savais pourquoi, mais ses plus anodines paroles m'apparaissaient parées d'un charme infini, soit par le ton qu'elle adoptât particulièrement pour chaque réplique en fonction de sa signification, soit plus simplement grâce au timbre inimitable de sa voix. «Regarde...» répéta-t-elle, en marquant un nouveau temps d'arrêt «...tous les sapins sont transformés en arbres de Noël.» Mais ce n'est pas Noël.» Si, tu ne le savais pas? C'est Noël, demain il y a une grande fête prévue dans le manoir.» Ah, mais cela pourrait être tous les jours Noël.» Bien sûr, aujourd'hui aussi, c'est Noël, hier aussi, c'était Noël. Tu ne le savais pas?» Non, mais alors, cela ne change rien si c'est tous les jours Noël, puisqu'il n'y a plus de jour exceptionnel.» Si, tous les jours sont exceptionnels. C'est possible, il suffit de se pénétrer fortement de cette idée. À chaque heure, à chaque seconde, il faut se dire: c'est Noël et ce sera Noël...» Ah, mais à quoi peut-on savoir si c'est Noël ou non?» C'est d'y penser. Il suffit de le vouloir pour que cela soit. Essaie. Tu ne le sens pas que c'est Noël?» Peut-être... oui, je crois que j'y parviens.» Ah, tu vois.» Elle avait raison. Il avait suffi que le mot Noël fût prononcé pour que tout se transformât, pour que tout parût féerique. Je m'en apercevais maintenant, je le sentais. c'est Noël disait la lune, c'est Noël disait le chemin, c'est Noël disait la neige, c'est Noël disaient les étoiles. Tous les sapins paraissaient enguirlandés, leurs cônes étaient des bougies électriques, leurs glaçons des pent-à-col. Tout le monde savait que c'était Noël. Comme cela me semblait évident. La transformation s'était opérée dans ma pensée, mais n'était-ce pas une potentialité préexistante de la Nature que je ne saisissais pas auparavant et que ma disposition d'esprit différente m'avait permis de percevoir?
Nous avions repris lentement notre marche quand Natalia se retourna vers moi. «Je crois qu'une chose extraordinaire vient de se produire.» Je ne vois pas.» Ce n'est pas visible, mais on peut déjà la sentir.» Ah.» Concentre-toi bien.» Cette fois je l'avais sentie, cette chose. Et elle était vraiment extraordinaire.» As-tu senti?» Oui, je la vois, même.» Ce que j'avais perçu, c'était un léger effleurement sur ma joue, incroyablement doux. Puis aux rayons de la lune, quelques flocons égarés avaient dansé devant mes yeux. Maintenant ils tombaient plus nombreux. Ils devinrent alors denses, chutant toujours avec la même lenteur, égale, régulière. Certains remontaient, glissaient horizontalement, comme s'ils suivaient un invisible labyrinthe de chemins transparents enchevêtrés dans l'éther. Ils tournoyaient, tourbillonnaient ainsi que des samares, volaient, planaient tels des insectes cherchant dans les ténèbres une lueur incertaine. Ils semblaient se mouvoir dans l'impesanteur, manifestant par une trajectoire hasardeuse leur caprice comme si chacun d'eux eût une âme propre. Bientôt, ce fut un muet déluge dont on aurait pu croire qu'il n'avait aucune cause physique sinon la création d'une beauté constituant elle-même son Moyen et sa Finalité.
Natalia s'immobilisa. Un léger sourire indéfinissable persistait sur son visage comme le reflet de cette magique apparition. Je l'entendis alors chuchoter d'une voix rêveuse: «Il neige.» J'aurais voulu répéter Il neige, mais je craignis que ma voix mal assurée ne brisât ce miracle au lieu de le prolonger, aussi je me tus.
Natalia tendit ses deux mains ouvertes en avant. Les flocons qui touchaient sa peau disparaissaient comme s'ils se fussent volatilisés à ce contact. «Quel effet cela produit-il?» osais-je demander en murmurant. «On dirait des petits picotements, mais très très légers.» Il y eut un moment de silence, puis Natalia murmura, du même ton rêveur «La neige danse.» C'était Noël, Natalia me souriait. J'eus l'impression que c'était le plus beau moment de ma vie, le plus intense, le plus sublime. Cependant, nous reprîmes notre marche.

«Ô, laisse-nous rêver, belle nuit, douce nuit»

Natalia dénoua son châle puis l'étendit sur sa tête.

«Reine des cieux luisant, au sein du firmament...»

Je m'abandonnais aux syllabes qu'égrenait sa bouche comme un enfant au son de la berceuse que lui chante sa mère.

«Ô belle voyageuse, égarée dans l'espace»

Je ne voulais plus vivre d'autres instants que ceux-ci, ne voir d'autre image que Natalia, n'entendre d'autre son que sa voix. J'aurais pu ainsi marcher indéfiniment au rythme de ses pas, mais la silhouette du manoir grandissait devant nous, le sentier s'achèverait bientôt.
Soudain, j'eus l'impression que nous avions traversé une fracture spatio-temporelle imperceptible. Je ne sais quand ce changement s'était opéré, je n'en voyais que le résultat. Tout s'était figé. La lune insensiblement s'était caché, la neige ne tombait plus. Je compris que ce n'était plus Noël. Ce n'était pas seulement une transition entre deux moments différents, c'était une dérive étrange du Temps et de l'Espace que je ne comprenais pas. De quoi pouvait-il s'agir? Je constatai que tous les éléments du paysage avaient perdu leur luminosité comme s'ils s'évanouissaient dans le néant. Je ne distinguai plus les aiguilles des sapins. Le brouillard lui-même semblait s'être opacifié. Que se passait-il? Au devant, le sentier sur lequel nous marchions me parut mouvant, instable. La toiture du manoir s'offrit à notre vue. La cheminée fumante, les chiens-assis, les lucarnes se superposaient, se confondaient comme si la bâtisse lentement se décomposait sous mes yeux. Je ne sais pourquoi, pour la première fois dans ce monde, l'angoisse m'étreignit. Qu'allait-il se passer? Je voulus appeler Natalia, lui demander de l'aide, je m'aperçus que j'en étais incapable. Ma bouche restait muette, aucun son n'en sortait malgré mes efforts. «Natalia, Natalia...» Il me semblait qu'elle ne pouvait plus m'entendre. «Natalia, Natalia...» Devant nous se dressait l'édifice ainsi qu'une masse informe dans laquelle on ne discernait plus aucune ouverture. Je ne savais si je marchais réellement ou si ma pensée seule concevait cet acte, me procurant l'illusion que je l'accomplissais. Que se passait-il? Plus que quelques instants, plus que quelques pas. Nous arrivâmes devant le seuil, mais la grande porte était fermée. Je ne voyais presque plus rien. «Natalia, Natalia...» Je discernais son visage comme s'il s'évaporait dans l'espace. J'entendis sa voix, étouffée par les sanglots. Il me semblait qu'elle provenait d'un autre monde. C'est terminé. Adieu.» Ce furent ses derniers mots. Je ne devais plus jamais la revoir.
 

ÉPILOGUE


Avant même d'ouvrir les yeux, je compris que j'avais déjà quitté le monde parfait. Combien de temps avait duré ma rêverie? Je ne savais. Je sentais mon corps pesant, mon corps d'homme qui devait accomplir sa destinée sur la Terre. Où était Natalia? Nulle part en ce monde ou peut-être partout. L'avais-je un jour rencontrée, peut-être jamais ou peut-être mille fois... Je ne savais.


Rêves d'hiver - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2010


RÊVES D'HIVER