QUAND LES HUMAINS SE VIRTUALISÈRENT

ou

La Révolution de l'Immobile

Récit science-fiction

Claude Ferrandeix


PRÉSENTATION


Quelles improbables ou inévitables limites le phénomène de virtualisation pourrait-il atteindre? La visio-conférence et le casque à réalité virtuelle augmentée nous en suggèrent aujourd'hui l'ébauche. Descente au fond de l'enfer cybernétique ou bien élévation vers le Monde pur de l'Essence? Chacun peut prêter une signification, négative ou positive, à cette évolution. L'auteur en illustre ici les principaux aspects au travers d'un récit alternant description et réflexion: l'évocation d'une étudiante et d'un lycéen dans quelques décennies. Au-delà de l'anticipation, ce récit tente une réflexion sur la Matière, l'Essence et l'Existence.

Science-fiction, récit, prospective, virtualisation, informatique



AVERTISSEMENT SUR LA PONCTUATION


Cette version est conçue spécialement pour la lecture orale selon les préconisations suivantes:

- . ? ! ... ( tiret, points) préconisent une pause longue

, (virgule) préconise un arrêt très court.

' (signe de coupe dérivé du signe / utilisé pour l'écriture analytique de la poésie) Ce signe, placé directement après un mot, préconise une absence de pause et un changement d'inflexion vocale.

Précisons également que toute liaison possible est préconisée, de même que toute élision.

Naturellement, le lecteur conserve tout loisir de lire selon sa convenance et en particulier d’introduire à la déclamation des effets spécifiques ne correspondant pas à la ponctuation proposée.




Ainsi que tout potache' Evguénia, (*) distraitement' tapotait sa phablette au fond de l'autobus. Le véhicule en sillonnant les avenues, la ramenait chez elle après sa journée de classe. Par la vitre ici' là-bas, sur les trottoirs' la voie, dans chaque automobile ou magasin, bar' agence ou restaurant, l'on pouvait surprendre un citadin, l'œil fixant un appareil connecté. L'un communiquait par message SMS' MMS' vocalement. L'autre évaluait par GPS un itinéraire. L'autre encor d'un clic payait un achat... La ville entière ainsi paraissait conditionnée par cet objet, plus miraculeux que l'attribut d'Aladin, sa lampe exauçant tous les désirs. Tel Protée polyvalent, tour à tour' il devenait téléphone ou chéquier, pièce identitaire ou bancaire' annuaire ou calendrier, torche et calculette ou scrutateur choroïdien, grimoire ou miroir' photographieur ou calepin, chronomètre' analyseur physiologique... Rien' semblait-il aujourd'hui, n'aurait pu freiner l'envahissement par ces médiums conquérants. Leur puissance infinie signait progrès, modernité' consécration, de la génération nouvelle' irrésistiblement dynamique. Les humains' depuis cet avènement, s'étaient libérés de l'ordinateur encombrant, ce lourd mastodonte. Le mobile ainsi, représentait la finesse éliminant l'obésité, la souplesse éradiquant la rigidité, la petitesse écrasant l'énormité. C'était le futur balayant le passé.

Evguénia consultait sa boîte électronique. C'est alors qu'un bandeau l'apostropha «Profitez bien de vos adulés portables. Tous bientôt seront démodés, smartphone autant que bracelet connecté, montre ou lunettes... Bientôt' le mobile invaincu sera devenu ringard. L'avenir' c'est la station domestique» L'icône exhibait le portrait singulier du vidéaste. Nul jeune influençeur monnayant ses recommandations, mais un grand-père à l'expression relâchée, vaguement cynique et sardonique. Sans doute' il jubilait de sa provocation, jouissait de sa bravade oratoire. «Quel ouf!» pensait Evguénia, puis elle éteignit l'appareil si précieux, le fourra dans sa bauge avachie car l'autobus arrivait.

***

Cependant, parvenue dans sa chambre' invinciblement, la collégienne empressée de la bauge extirpa son portable. C'est alors qu'elle écouta la vidéo si bizarre. L'aïeul se profila sur l'écran plat. Quoiqu'il arborât son ébouriffée perruque aux cheveux roux, qu'il se fût habillé d'un sur-polo magenta flashy, ses mains tremblotant, son port chancelant et sa voix chevrotant, sans peine identifiaient un grand âge. Signe accusé de ce décalage' il triturait, manie de lycéenne aujourd'hui, le pendillant ourlet de sa manche excessivement longue. Son visage apparaissait botoxé, déformé par des liftings multiples. Ces lipoaspirations' blépharoplasties, plutôt que le rajeunir' l'avaient amoché. L'essentiel était pour lui de camoufler sa vieillesse avancée, fût-ce en occasionnant un surcroît de laideur. Sa lèvre inférieure enflée, vultueuse' atrocement turgescente' appendait. Chacun de ses mouvements semblait devoir la détacher du menton. Sans même en éprouver de confusion' fier' il exhibait ce ravalement destructeur. N'était-ce un attrait supplémentaire à sa verve oratoire? Son teint blafard ne permettait qu'on le confondît, lui, rabat-joie, trouble-fête' avec un joyeux drille à la trogne écarlate. Moins encor on l'eût cru baroudeur halé sous le soleil tropical. Sa vue demeurait floue malgré le recours de lentille et d'implant. C'est ainsi qu'au lieu d'humains près de lui, son regard discernait confus ectoplasmes. Dans le déni de ce défaut, jamais il n'eût voulu s'affubler de lunettes. L'usage avoué de cet objet l'aurait humilié, signant sa décrépitude. Lors ainsi contrefait sinon défiguré, ce personnage extravagant paraissait chimère indéfinie, fusion d'opposés caractères. L'un semblait dandy revenu du grand siècle incidemment, l'autre évoquait un zombie téléporté fortuitement du futur. Cet assemblage étonnant' sinon détonnant, se doublait d'un amalgame abject et pourtant perpétré, celui du vieillard et de l'éternel adolescent. Pour finir' parachevant cette ambiguïté, le conférencier farfelu pratiquait l'indétermination du genre. Le résultat semblait un mélange éhonté, scandaleux, de l'androgyne ou' pire encor' de l'asexué. L'on ne savait d'où sortait cet énergumène improbable. Sa complexion défiait les marqueurs sociétaux, moraux, générationnels' civilisationnels. Crânement' il s'affirmait comme un visionnaire inspiré. N'aurait-il pas dû' considérant son âge et son état, vouer modestement sa dévotion nostalgique à l'ancien temps?

Arborant un air d'ufologue azimuté, le grand-père apostrophait son auditoire ébahi. Tel Bouddha par la révélation frappé devant rishis et gourous, c'est ainsi qu'il posait des questions incongrues, formulait des propos inattendus. «Pourquoi déplacez-vous du soir au matin vos corps encombrants? Pourquoi translatez-vous tout le jour vos chairs embarrassantes? Pour suivre assidûment cours, symposions' réunions, travailler au sein d'un cabinet, d'une étude' agence' officine? Vous le ferez mieux d'un appartement connecté. Pour bâtir un immeuble aménagé de bureaux, pourvu d'amphithéâtres? Mais que faire ainsi de locaux s'ils n'ont plus aucune utilité? Pour implanter une autoroute' ériger un pont, mais si l'on ne devait plus se déplacer, pourquoi tracer autoroute' élever pont? Vous désirez visiter un musée? Mieux vous en profiterez sur internet. Là' vous pourrez visionner, grossir' amenuir, clichés' stéréographies' traités par le rayonnement X... Vous désirez voyager, toiser le Grand Sphinx élevant son visage au-dessus de l'erg saharien? Vous souhaitez admirer' béats, l'écroulement tumultueux du Niagara dans son gouffre amer? Point ne faut que vous traversiez le désert étouffant, ni que vous affrontiez l'Océan mouvant. Mieux vous contemplerez ces curiosités par le moyen de vidéos. C'est ainsi que vous les découvrirez depuis un drone' un satellite. Bien sûr' me répondrez-vous, senteurs' odeurs' sensations du milieu réel sont irremplaçables. Mais vous pouvez les éprouver chez vous mieux qu'à des méga-kilomètres. Simoun' ouragan, moelstrom et typhon, seront évoqués par un ventilateur que règle anémomètre. Pluie' trombe ou crachin, seront suggérés par humidificateur insufflant vapeur. Neige ou grêlons seront mimés par duveteux coton, résine' éjectés au moyen d'un canon. Parfums de rose ou de jasmin seront phényléthanol et benzylate. De surcroît, vous éviterez les relents au profit de bouquets bénéolents. Conscientisez vos contradictions. Pourquoi vaquez-vous de lieux en lieux si votre œil est rivé sur un écran?»

Usant' abusant de sa tautologie vicieuse' indue, le grand-père' ainsi, développait abstrus et corrompus syllogismes. Tel un virtuose' il en nourrissait le contenu de leur substantialité. Comme un judoka matois' il retournait le discours de ses détracteurs. Semblable au rétiaire' il emprisonnait, ligotait le belligérant dans son filet d'apories inextricables. Selon ses prévisions, la Révolution de l'Immobile étoufferait le mobile. Ce destin maudit, bientôt' s'abattrait sur les humains désespérés. Les trémolos de sa voix suggéraient l'effroi de cette apocalypse indolore. Son éventualité glaçait, bien qu'il n'en résultât la moindre écorchure. «Circulez, marchez, courez, voyagez, naviguez, volez' en voiture' en TGV, train magnétique ou paquebot, caravelle' avion, propulsez-vous jusqu'à la stratosphère' en capsule' en module' en station. Montez, montez, montez encor' un temps viendra, lointain mais cependant proche' où vous n'aurez ni pieds, ni mains' ni bras' ni jambes. Vous serez un algorithme enfermé dans un ordinateur quantique. Pourtant vous pourrez voyager, loin, loin, sans que ne vous déplace aucun membre. Vous pourrez voir' contempler, sans que nul œil ne vous transmette aucune image. Vous parlerez sans qu'un larynx n'émette un son. Tel un devin, n'avait-il entrevu le Démiurge en son antre obscur? C'est ainsi qu'il avait décrypté le dessein de la Divinité. L'Ordinateur quantique' un jour ne deviendrait-il Palladion, la Toison d'Or' Vérité cardinale' absolue, Graal' Microcosme et Condensation du grand Tout, le prime Alpha, le fatal Oméga de la Création, le Sort final du Réel? C'est ainsi que la Divinité parachèverait son œuvre. Tel un trou noir galactique' un soleil défunt, dans sa gueule immonde il avalerait la Matière. De cette ingestion résulteraient les octets' virtuelle émanation, manne épurée du cosmos. Le grand-père exalté vociférait, tonitruait' s'étranglait' s'étouffait. L'on eût dit qu'il voulût' déclamant sa tirade ampoulée, condamner les humains par sa prospective anathème. Son iris fuligineux pourtant n'eût envoyé la foudre. Nul vif éclair n'eût pu jaillir de sa pupille éteinte. Son expression blasée, goguenarde' équivoque' intriguait l'auditeur. Cette emphase' affectée manifestement, n'était qu'empreinte amphibolique' ambiguë' de second degré. Sa cauchemardesque évocation paraissait le réjouir' l'épanouir. La déchéance avancée de la pauvre humanité, l'égayait' l'ébaudissait. L'effondrement dans la spirale involutive ainsi le grisait, le divertissait. Paradoxalement, cet avilissant destin' pour lui, représentait le supérieur degré de Perfection, le Paradis entrevu par les mystagogues. Cependant' ce qui plus encor l'enchantait, c'était son pouvoir de scandaliser la caste imbue des progressistes. Levant les bras en conclusif défi de sa tirade enflammée, le grand-père alors déclama «Bientôt, je n'habiterai plus cet univers moribond, mais tandis que je côtoierai le Seigneur environné de séraphins, vous reviendra le souvenir d'un certain aïeul prédisant l'avenir» Son religieux transport' son eschatologique allusion, naturellement, n'étaient que mascarade' ironie' d'un athée convaincu.

Evguénia demeurait en aporétique. C'est alors qu'un frisson la parcourut. Que deviendraient ses beaux cheveux blonds transformés en code? Coquetterie féminine ou bien humour détaché, sinon philosophique interrogation? Pouvait-elle imaginer que sa chair fût contenue dans un ordinateur? Ce destin lui parut plus affreux' plus cruel, que celui de la Méliade enfermée dans son frêne. Que seraient alors ses mains, ses bras, son visage et ses prunelles? Pourtant ses mains' ses bras' signaient son identité, son ipséité. Pouvait-elle envisager que fût anéantie sa matérialité? Son esprit sans l'incarnation pourrait-il cogiter' s'interroger, s'émouvoir' sous le soleil concret de la réalité?

***

Evguénia jusqu'à souper n'y pensa plus. Cependant' lors du journal télévisé, comme un diablotin hors de sa boîte' à nouveau surgit l'odieux grand-père. Suite à sa conférence' il était questionné. L'on enregistra les réactions parmi les invités. Certains se gaussaient, jugeant ces prédictions démentes. Nul individu ne souhaiterait s'enfermer plutôt que vivre à l'extérieur. Le futur' c'était l'épanouissement des humains dans l'espace et le temps, l'absolue satiété' réplétion de sensations, plénitude' engageant le corps et l'esprit. L'avenir' c'était voyager sans que fût rompue sa connexion. Des objets diversifiés' performants, de plus en plus' de mieux en mieux' y pourvoiraient. La mobilité' c'était la Vie' la modernité. L'immobilisme était léthargie, stagnation' Mort. Comment tolérer' comment accepter, cette occlusion volontaire en un cachot fictif? Qui refuserait d'éprouver sa liberté? Les moins acharnés dédaignaient cet hurluberlu. Pour eux, l'idée que le progrès pût tendre à l'immobilité, les indignait' les outrait'jusqu'au degré suprême. Cette impossible antinomie' dans son fondement, condamnait le concept aliénant de l'orateur. Mais certains' qui sentaient s'effriter leur conviction, vitupéraient, se déchaînaient' sur le petit vieux, proférant sifflet, brocard' insulte... Certains même' excités, projetaient sur lui peau de banane' œuf pourri, tomate... Sous l'immonde avalanche' il se rengorgeait, triomphant. «N'est-il pas dégradant, honteux» proclamaient tous ces conservateurs aigris «d'occuper son temps in extenso devant un écran chez soi, de jouir' en visionnant les fallacieux reflets d'objets réels? C'était pur simulacre et mensonge intolérable. C'était vivre une imposture. L'ersatz' l'imitation' ne remplacerait jamais l'authenticité».

Le télescopage imprévu de ces réactions valait son pesant. Les partisans de la technophilie rageaient. Ne se voyaient-ils confondus, suprême insulte' avec les technophobes? Le grand-père adolescent paradait comme un torero. Sa rhétorique assertive exaspérait, scandalisait' encolérait. De sa banderille argumentaire' il excitait ses contradicteurs. C'est ainsi qu'ils s'annihilaient dans le marais de la dialectique arène.

***

L'une après l'autre avaient passé les années. La potache' hier enfant, s'était muée ce jour en nubile étudiante. Comme autrefois sans doute elle usait de son portable. Cet objet satisfaisait encor tous ses vœux, pourtant, le magique ustensile était supplanté par un dangereux concurrent. La fille aux blonds cheveux devait se l'avouer, son existence avait bien changé depuis le collège.

Son programme exigeait' cette après-midi, sa présence au cours de psychologie cognitive. Cependant' plutôt que d'agripper sa bauge avachie, rejoindre un amphithéâtre éloigné, la fille au sein de la villa se dirigea vers la vidéosphère. C'était l'espace obligé, primordial' essentiel' où tous gravitaient, lieu miraculeux de la virtualité, caverne emplie de fabuleux trésors. L'étudiante' au profit de cet insigne endroit, bien souvent délaissait le smartphone. Les inconditionnels du mobile évincé, désormais' n'étaient plus que ringards soumis à leur ancienne usance.

Lors' un souvenir oublié resurgit en son esprit: l'odieux grand-père. N'avait-il pas raison?

Là-dessus' la jouvencelle intégra la vidéosphère. Le monolithique élément, confiné, se trouvait percé d'une ouverture unique. L'intérieur' au maximum dépouillé, présentait simplement un reposoir exigu, rompant la périphérie curviligne. Le siège' un sofa commun, constituait le seul confortable ameublement. L'ensemble apparaissait uniformément blanc, désespérément blafard. L'animation qui succéderait s'opposait à ce dénuement spartiate. La grisaille engendrerait luminosité, silence éclaterait en sons, l'exiguïté s'élargirait en vastitude. La paroi' telle écran pixélisé, diffusait le rayonnement des images. Devant le reposoir' le système assurait fonction de caméscope. Lentille et prisme intégrés, dans chaque élément dioptrique' entraînaient réflexion, réfraction' diffraction, filtrage. L'ensemble ainsi créait l'ambiance imagée, perfectissime et sublimissime. Depuis longtemps prospéraient ces terminaux, mais ils ne concernaient qu'administratifs centraux. Ce concept' en s'améliorant, s‘était largement démocratisé. Le film autrefois discontinu' se figeant en flux saccadé, n'était plus que remembrance éloignée. Le visionnement' de qualité supérieure' unie, s'avérait maintenant fluide et fidèle.

Détectant la présence immédiatement, le photorécepteur activa le système. Le revêtement gris fut remplacé par un enduit lumineux. L'enseignant se dessina, drapé de grège à la mode universitaire. Comme Evguénia, les étudiants réunis se trouvaient disposés devant un pupitre. Comme elle' aucun n'avait quitté son foyer. Reconnaissant une amie chinoise' Evguénia, d'un geste' en souriant la salua. Les participants résidaient sur divers continents, de Pétersbourg à Milan' de Grenade à Varsovie, de Paris à Pékin, de Birmingham à Perth. L'enseignant débuta la réunion. Pour chacun selon sa langue appropriée, son propos' suivant le débit' apparaissait dans un phylactère.

***

Abandonnons l'étudiante assidue pour établir un tableau du monde. Suivons ce glissement vers l'immobilisme. Sondons le déroulement de la virtualisation planétaire. Mesurons les effets de la régression. Tout sociétal agent, syndicat' parti' fédération, tentait vainement de freiner le phénomène. Cependant, l'involution devint bientôt fulgurante. Notre Evgenia précisément vivait en ce bouleversement.

La déplétion drastique affecta les transports. Le secteur fut impacté prioritairement. Qu'un négociant prît l'avion serait apparu choquant, son client fût-il émir pétrolier, banquier' magnat de l'industrie. L'entretien cybernétique offrait meilleur confort. L'échange y gagnait en rapidité comme en efficacité. L'imagerie' fidèlement ou bien traîtreusement, reconstituait le message émis par chaque humeur. Dans son authenticité, la virtualisation supprimait la promiscuité, la confrontation des corps. La communication gagnait à cette épuration, feinte ou franche. Ce rapport était jugé supérieurement bienséant, noble' idoinement aseptique et suprêmement poli. Quel irrespect de présenter son faciès ravagé par les ans, meurtri par les épreuves! Le rapprochement physique en sa brutalité, pour tous' eût paru choquant. Ce fût là mœurs d'un Ostrogoth, d'un Néanderthalien. Quelle indécence! Rapidement' la relation professionnelle évolua vers l'entretien vidéo. Cet aménagement semblait moins intrusif' plus respectueux, sans mentionner l'évident gain de productivité.

Par effet démultiplicateur' l'économie s'effritait, s'étiolait. C'était l'objectivation de l'argument formulé par le grand-père. Défaut d'opérations' transactions, donc plus de bureaux à construire' équiper, meubler' maintenir... Lycées comme athénées' universités, ne réunissaient plus d'apprenants, sauf pour les travaux manuels communs, ce qui libérait par milliers studios et chambres. Plus aucun enseignement ne fut dispensé dans un amphithéâtre. Gestion' comptabilité' largement centralisées, ne concernaient que des serveurs. Nul transfert d'information ne générait déplacement, n'entraînait migration de matière ou personne. Le même effet se répercuta sur les nécessités énergétiques. Bien que l'on diminuât sa production, nulle assez dispendieuse industrie n'éliminait son excédent. La boucle autrefois vicieuse était maintenant vertueuse. L'effet de rétroactivité, par contrecoup s'amplifiait' s'étendait. Le phénomène encor s'accroissait, fulgurant, par un autre aspect de la technicité, celui des robots qui réparaient, construisaient la substruction, l'infrastructure. Sans repos' sans fatigue' ils acheminaient matériels' matériaux, minerais' denrées. Le transit empruntait les voies maritime' aérienne et terrestre. Mieux que le troupeau d'ovins par le chien du pastoureau, leur besogne était suivie par de vigilants drones. Les humains ne se déplaçaient que pour la satisfaction de leurs désirs. Chacun pouvait à son gré contracter liens personnalisés, partager avec autrui corporéité, sinon virtualité.

***

Mais revenons à la chère étudiante. Le cours de psychologie parvenait à son terme. De son pensum libérée, la fille ainsi put quitter l'habitacle. C'était l'occasion choisie de s'offrir un moment récréatif. Dans le séjour' elle écala des noix, puis grignota les cerneaux.

Exceptée la vidéosphère' ici' dans la villa, rien ne semblait changé depuis deux générations. Pourtant' nul objet n'échappait à la connexion, tel un esclave attaché par sa chaîne invisible. Partout' sur les murs' le tableau permanent' désuet' démodé, s'effaçait devant le vidéo-cadre au fluctuant contenu. Tout subjectile était couvert de pixels' remplaçant peinture' enduit. Les robots effectuaient l'entretien journalier, cependant l'engouement pour le rétro s'imposait. L'on avait enlevé pour du vrai gazon la pelouse artificielle. Verger' potager' produisaient fruits pulpeux et délicieux légumes. L'on avait restauré l'arbre en cellulose et lignine. Ce végétal s'avérait plus résistant, plus seyant qu'imitation de polypropylène et polycarbonate. Les convecteurs caducs se trouvaient remplacés par la cheminée rustique. Flamme et braise illuminaient l'âtre où se consumaient bouleau, pin' sapin. La chaleur était répartie par l'hypocauste en céramique. Zeus' par l'antique impluvium' apportait potable ondée. Phoebus fournissait électricité par le panneau photovoltaïque. C'est ainsi qu'harmonieusement, domotique amalgamait tradition, technologie rejoignait écologie, progrès s'appropriait coutume.

Perplexe' Evguénia s'avisa. L'après-midi s'amenuisait. Comment terminer la soirée? Sortir en compagnie d'amis? Quel intérêt' pour chamboler sans dessein, d'affronter froid' chaleur' vent, pollution' virus. La villa confortable offrait son atmosphère hygiénique' aseptique. L'homéostasie régnait jour et nuit, de l'hiver à l'été, qu'il gelât' grêlât, que le soleil dardât ses rayons ardents, que le vent soufflât en algide ouragan. Quelle activité choisir à l'extérieur? Dans le bourg' plus un magasin, plus une échoppe en raison du cyber-commerce. Depuis longtemps' la chalandise avait disparu. Galerie marchande' hypermarchés, n'étaient fréquentés que par vieillards. Qu'aurait-on concrètement désiré? sinon pour s'embarrasser d'un objet inutile. Pourquoi posséder bibelots' peinture' ameublement, si l'on pouvait magiquement les créer, les effacer' les substituer' les moduler, par un jeu de rayonnements dès qu'on s'en lassait. Des imageries par faisceaux laser commençaient même à se répandre. Les objets n'apparaissaient-ils virtuellement plus beaux, plus attractifs' plus harmonieux' que dans leur matérialité sordide?

Evguénia s'interrogeait. Sortir' paradoxalement, c'était s'enfermer dans un véhicule autonome. La conduite en était sécurisée grâce au pilotage informatique. Cependant, l'ennui de ce déplacement la décourageait. C'est ainsi qu'obéissant à la facilité, l'étudiante inclina pour la vidéosphère. Le studieux local précédent se métamorphosa, l'instant même' en lieu de villégiature. Le système avait mué l'austère environnement en plage agréable. Des cocotiers avaient surgi, s'éployant langoureusement sur un lagon saphiréen. La vague océane' en léger clapotis, s'étalait mollement sur le sable. Quittant ses vêtements, l'étudiante à son aise adopta la tenue de prima pandora. Quand Evguénia s'allongea, sur le reposoir' un clignotant s'alluma. C'était l'amie pékinoise. Bientôt s'établit un échange animé. Pourtant' chacune' insouciamment, formulait sa pensée dans son maternel idiome. L'ordinateur instantanément traduisait tout langage. Si jadis l'informatique eut existé, jamais Babel ne se fût détruite. L'une en russe et l'autre en cantonais, sans difficulté' pouvaient converser. Chacune évidemment n'aurait pu se mouvoir si loin, ni si bien maîtriser un étranger dialecte. L'amie semblait désincarnée' puis réincarnée par magie. L'asiatique apparaissait pure et séduisante éminemment. Son avatar iconique évoquait un rêve éthéré. Lin Yao' selon son officielle appellation, dans l'échange introduisit une autre amie. Naturellement' il s'agissait d'une image empruntée. Pareillement' Evguénia se présentait par un tel substitut. Bien qu'elle eût de son physique avantageuse opinion, l'étudiante avait allongé ses cheveux, gommé sa fossette au menton, pigmenté sa lèvre' amoindri la rougeur de sa pommette. Les trois amies pouvaient chacune évoquer la perfection divine. Depuis les cieux descendu, l'on eût cru voir un délicieux concert d'angelettes. Cependant' sous le minois féminin, se cachait possiblement un viril éphèbe. Telle adolescente aux longs cheveux pouvait masquer un vieillard chenu. L'intention de fausseté' néanmoins, n'entachait le recours à ces métasomatoses. Tout moyen qui pût hausser l'harmonie se trouvait justifié, réalisé. Le Monde ainsi redevenait un Éden.

***

Qu'importait le charnel état, cette enveloppe issue de la Nature. Le virtuel aspect reflétait l'intériorité, l'idiosyncrasie. Tous devenaient ainsi beaux, séduisants' jeunes. L'on pouvait choisir' de même à volonté, vêture' habits fictifs en ligne. Pourquoi s'acheter robe élégante ou chapeau? lors qu'internet en offrait des milliers seyant à son avatar. Pareillement, pourquoi se farder en blush et mascara? C'est ainsi qu'au profit d'immatériels octets, sans rémission, disparut l'industrie cosmétique et vestimentaire. Comparablement' déclina la chirurgie corporelle esthétique. Le progrès dans sa marche avait périmé ce qu'il avait créé. Plus sûrement que l'artisanale activité, le modernisme exacerbé se phagocytait, se détruisait en s'enfantant. La virtuelle apparence abolissait la matière. L'authenticité' marqueur du goût raffiné, pourrait-elle éviter cet engloutissement cannibalistique? Du moins' c'était le discours tenu par les technophobes. Réunis en associations, confédérations' communautés, sans trêve' ils s'opposaient à l'involution, défendaient avec acharnement la survie du monde ancien. Néanmoins' au fil des années, sa réalité s'évanouissait, fatalement' inexorablement, telle au vernal rayon la neige himalayenne.

Fondamentalement, tout cela n'était pas nouveau. Sur les forums' depuis longtemps, se multipliaient biographies trafiquées, photos frelatées' identités maquillées, cryptonymes. Krishna lui-même en fût jaloux. Mais au-delà du perfectionnement, c'est le fondement des mœurs qui se modifiait. L'activité relationnelle' aujourd'hui, n'était plus vécue ni considérée comme illusion' tromperie, mais comme exigence éthique. Les avatars gommaient anomalies de la Nature. L'abomination du vieillissement n'était plus que souvenir. La fiction devenait fontaine intarie, pour tous prodiguant son élixir de jouvence. La génétique imperfection' de même éradiquée' disparaissait. L'on avait renversé les valeurs du réel et de l'apparence. Le premier ainsi devenait fausse identité, contingence imposée par la naissance arbitrairement. La deuxième' authentiquement choisie' fut la seule utilisée. L'avatar acquit statut juridique officiel' patent, reconnu par l'administration républicaine. Les citoyens devaient le déposer, puis l'actualiser régulièrement.

***

Les amies s'étaient séparées pour de nouveaux cieux virtuels. Néanmoins' Evguénia, gavée de fictifs rayons sous le bercement d'irréels cocotiers, finit par s'ennuyer. Lors' elle avisa de quitter la vidéosphère. Là-dessus' résonna le timbre avertisseur de l'entrée. C'était son frère encor lycéen, Boris' qui revenait de la gymnastique.

Hâtivement' il gagna sa chambre. Négligeant d'en refermer la porte' il se dévêtit, puis enfila sa combinaison de réalité virtuelle augmentée, se coiffa du casque à fonctions poly-sensori-motrices. Bien qu'il eût avec son attentionnée sœur des rapports chaleureux, la saluer, fâcheusement' eût retardé le moment de se replonger dans le jeu. Ne l'avait-il abandonné pour un laps dépassant deux heures? L'étudiante' habituée, ne s'en offusquait pas. Du reste' ils ne se voyaient plus souvent que sous l'aspect d'avatar.

La combinaison' pour l'adepte averti, simulait une expérience immersive. L'individu se coupait de son environnement, le Réel pour lui disparaissait. Jamais ne s'était créée technologie plus radicale' absolue, rien qui fût plus disruptif et plus effrayant. L'interface intérieure était bardée, partout saturée de capteurs. Les influx se déchargeaient, stimulant statorécepteurs et propriocepteurs... L'excitation provoquait sensation, visuelle' auditive et kinesthésique... La combinaison de réalité virtuelle augmentée, plus que la vidéosphère en sa perfection, représentait la cybernétique évolution.

Boris' de moins en moins' s'adonnait au sport dynamique. Plus souvent' il optait pour un substitut, la prometteuse électro-myo-stimulation, l'EMS' plus efficace et plus agréable. Nul préférerait suer dehors' subir canicule ou vent, plutôt que tranquillement s'allonger dans un transat confortable. Cependant, son corps musclé pourvu de puissants pectoraux' abdominaux, dans l'avenir' lui serait-il nécessaire? L'EMS ne pourrait-elle ainsi disparaître? Pareil au serpent mordant sa queue, le modernisme annihilait ses créations. Boris passait donc son temps libre affublé d'un casque. Sans bouger phalange' orteil' il pratiquait des sports variés, bandy, skateboard' wakeboard' zipfy, rollers' skwal' hockey, bobsleigh' badminton' curling... Virtuellement' il pilotait sa Porsche ou sa Ferrari, s'éclatait sur le macadam prestigieux d'Estoril et Monza, quoiqu'fût irréel. Pourquoi risquer sa vie sur un circuit dangereux? Pourquoi s'activer dans ce monde où l'on pouvait mourir? Le fictif univers' en sa parfaite inocuité, permettait de renaître ainsi qu'un phénix' un Fenghuang?

Ainsi' par l'ouverture' Evguénia suivait l'épisode. Boris' inerte au milieu du lit' semblait un cadavre. Ne serait-il cosmonaute égaré dans son étroit scaphandre? Plutôt ne pourrait-il être' ainsi figé, fossile épigénisé? Ne serait-il aussi la chrysalide enfermant sa nymphe? L'esprit d'Evguénia concevait encor mille images. C'était le gisant marmoréen pétrifié dans sa chair. C'était la momie prisonnière en ses bandelettes... Ces visions la perturbaient au point qu'elle en fut glacée. N'était-ce un dévoilement? le morbide envers de la virtualisation, rêve illusoire et dangereux. Cet obscène état se trouvait si loin du paladin, le beau chevalier que Boris avait choisi comme avatar.

C'est alors qu'il se leva' s'agita violemment, projetant ses bras contre un invisible ennemi, hurlant vers le mur d'insensés propos. Qu'il était comique! Dans son fictif monde' il se débattait si bien qu'Evguénia, loin de s'en lamenter' s'émerillonna. Pour interner ce fou, l'on eût jadis convoqué d'urgence une ambulance. Puis soudain, l'adolescent à nouveau s'affala, totalement immobile en travers de son drap, suaire ou bien linceul' étalé sur le matelas, catafalque indigent. Son esprit disparaissait-il par le tunnel d'un multivers?

***

Ce tragi-comique épisode en sa crudité sidérait l'étudiante. N'était-ce une allégorie de nos destins pitoyables? Pourtant qui' parmi les contemporains, quitterait l'univers fictif' merveilleux, pour celui' dangereux' de la réalité? C'était folie pure. Ne devait-on bannir' éliminer, cet infra-monde animé de cruautés' férocités' atrocités, pour le supra-monde éclairé par la Beauté? Ne vivons-nous en un puits ténébreux parmi de falots reflets? Reclus' nous ignorons qu'aux cieux flamboie le Soleil de l'Essence. La matérialité constitue l'horreur odieuse à tous. Nous devons l'abolir. Dans un futur lointain, les avatars lumineux triompheront sur les écrans pixélisés. Mais pendant ce temps, que deviendraient ces corps dégénérés en hideux amas de chair? Le grand-père avait fourni la réponse. L'âme uniquement importait, contenue dans les circonvolutions de l'encéphale. Dès lors' il suffisait de le remplacer, concevoir son équivalent programmé sur un ordinateur quantique. L'autre option consisterait à le séparer, puis le greffer sur la structure informatique. La différence impliquait le mécanisme et le substrat. Les trains successifs d'octets suivaient la fibre optique. L'axone était parcouru par la dépolarisation. D'un côté' condensateur' microprocesseur découpé' gravé, transistor en germanium' silicium' quartz... De l'autre' assemblage en tissu neuronal' microglie, dendrocyte et névroglie. D'un côté, jonction P-N et branchement, bornier' soudure' électrique impulsion. De l'autre à l'opposé, la synapse et le médiateur chimique. D'un côté' conduction, longitudinal déplacement électronique. Migration de l'autre et potentiel d'action, mouvement transversal cationique. D'un côté' connectique USB, sata' light pick. De l'autre' encéphale et cerveau, moelle et faisceaux' nerfs spinaux' trigone et pont calleux. D'un côté' réseau, métal et cristal en phase anhydre. Catalyseur' de l'autre' enzyme et dissolution, réaction de la molécule et de l'ion dispersés dans la phase aqueuse. Lequel assujettirait son concurrent? Lequel primerait par son efficacité, sa rapidité' sa flexibilité?

Evguénia fut traversée par une illumination. Mais oui, l'intuition des pieux théologiens, des religieux starets' (*) évidemment se confirmait. L'on pouvait concevoir l'âme ainsi délivrée de la chair. La Vérité philosophale était le code informatique. La résurrection miraculeuse était la virtualisation. Le Démiurge existait. Le grand-père' en sa conférence autrefois' ne l'avait-il affirmé? La Divinité, c'était l'Ordinateur quantique' omnipotent, multivalent' omniscient, tout-puissant' universel' immortel' souverain... dépourvu de la moindre empathie.

Evguénia' s'éveillant de sa rêverie, commanda l'imprimante' une option 3D culinaire. La vatrouchka vanillée (*) lui parut fade excessivement.


(*) Evguénia (Eugénie): prénom russe d'origine grecque, de εὐγενής : bien né, de noble race" RETOUR

(*) starets: thaumaturge et prophète dans l'ancienne Russie. RETOUR

(*) vatrouchka: briochette garnie de fromage blanc. Dessert commun en Russie. RETOUR


© Claude Ferrandeix
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