La gitane d'Auzon
Les aventures d'un dandy cynique

La gitane d'Auzon - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2010


PRÉAMBULE
PROLOGUE
L'APPARTEMENT
LA BROCANTE
L'ÉPICERIE
PREMIER INTERMÈDE
AUZON
LE CHÂTEAU
DEUXIÈME INTERMÈDE
LA COLLÉGIALE
LA JASSERIE
TROISIÈME INTERMÈDE
LA GARGOTTE
ÉPILOGUE

AVERTISSEMENT


Les personnes évoquées dans cet ouvrage sont purement fictives et ne représentent en aucun cas la population d'Auzon. Seul le cadre architectural et géologique concerne la ville.
 

PRÉAMBULE


Je conserve encore un doute sur la curieuse expérience dont je fus le sujet dans le petit village d'Auvergne où je séjournai durant ma convalescence. Les objets, les êtres que nous voyons, que nous côtoyons quotidiennement ne sont-ils pas pour notre conscience le résultat d'une alchimie complexe de l'imagination et de la perception brute? Qu'est-ce que la réalité? Qu'est-ce que la fiction? Qu'est-ce qui est le plus véridique, un fait ignoré de tous ou une affabulation crue de tous? Les pensées des individus les plus raisonnables, leurs tendances les plus anodines ne dépassent-elles dans leurs intentions inavouées, leurs ambiguïtés insaisissables, le délire de la paranoïa la plus aiguë?
Je ne puis dire si cette aventure a représenté les instants les plus exaltants de mon existence ou les plus angoissants. Ce dont je puis témoigner, c'est que je vécus intensément ces quelques jours hors du temps normal et de l'espace ordinaire. Les lieux, l'époque étaient devenus méconnaissables, métamorphosés. Pourtant nulle intervention divine ou démoniaque n'était la cause de cette mutation. Elle s'était opérée dans les esprits par la volonté d'une communauté, attestant le pouvoir de l'interprétation psychique capable de changer le spectacle de la fausseté en image fallacieuse de l'authenticité. C'était une duperie grotesque, une parodie risible, une manipulation outrancière qui m'avaient suggéré mon rêve le plus enivrant. Cette ambivalence de la comédie, magnifiant la trivialité la plus basse en sublimité la plus élevée, devait m'obséder longtemps et dépouiller à mes yeux toute scène vécue de sa crédibilité.
N'était-ce le goût du jeu théâtral pour lui-même comme vérité première, qui constituait la clé de cette énigme? La représentation n'avait-elle atteint la perfection esthétique en gommant ses éléments erratiques, en accusant ses caractères spécifiques et en la condensant pour constituer une quintessence? Si les objets, les êtres, ainsi se diluaient insidieusement autour de nous dans un tourbillon diffluent, que devenaient les sentiments que nous leur témoignions? Des chimères de chimères, encore plus inconsistantes, encore plus insignifiantes, des épiphénomènes cérébraux engendrés par l'ambivalence des discours et le simulacre des situations. Je sombrais dans le solipsisme et simultanément je doutais de mon ipséité. J'adhérais de moins en moins à la matérialité de ce monde, auquel je substituais la vision d'un Empyrée exprimant l'éternelle beauté des Idées.

 

PROLOGUE


«Maître, vous serez bien aise de prendre quelque repos dans le cadre agreste de notre Auvergne profonde.» Ainsi, Jean-Octave Aydat, par une recherche d'emphase conventionnelle qui lui était propre, me présentait sous les meilleurs auspices mon séjour à Auzon. Possédant une villa inoccupée dans ce petit hameau du brivadois, mon confrère s'était proposé amicalement de la mettre à ma disposition afin que je reprisse goût à l'existence. Il est vrai que l'évolution de mon état de santé devenait inquiétante.
Nous roulions à vive allure vers cette destination dans son confortable coupé. Autour de nous, par une belle après-midi, les rayons du soleil estival doraient les plateaux limanais.
Comme moi, Jean-Octave Aydat était un auteur d'une honorable réputation, quoique son renom fût moins prestigieux, surtout à l'étranger. Un mois auparavant, lors d'une signature, je lui avais avoué mon manque d'inspiration avec une absence totale d'impudeur - bien qu'il représentât pour moi un concurrent, et non des moindres. Mon dernier manuscrit avait été refusé par le Comité de Lecture de mon éditeur, pourtant avide habituellement de toutes les nullités que j'avais pu commettre. Pas dans l'esprit de l'époque m'avait-on répondu froidement. J'avais pourtant mis dans cet ouvrage, me semblait-il, toute mon âme, tout ce dont j'étais capable. C'est de ce revers qu'avait débuté ma crise. J'étais nerveusement à bout, étouffé dans ce tunnel de l'impuissance littéraire dont je ne voyais pas l'issue. Malgré cela, depuis plusieurs années, je cachais soigneusement cette déchéance à mes lecteurs en entretenant l'illusion d'un renouvellement euphorique. Je signais mes titres comme un automate. Impressionné par ma notoriété, le public m'imaginait écrivant sans répit sous l'effet d'une transe incoercible. En réalité, je passais le plus clair de mon temps dans les bars à boire des cafés-crème. Le soir, je m'alitais très tôt et je dormais ou bien, ne trouvant pas le sommeil, mon esprit s'égarait en d'étranges méditations que je n'aurais jamais avouées dans un quelconque roman. C'est dans l'effort de la volonté que disparaissent les pensées monstrueuses s'emparant de notre esprit, disait Socrate, mais la volonté chez moi devenait de plus en plus déficiente. Mon public, cependant, commençait à s'interroger sur mon silence littéraire. L'addiction à l'alcool ou à la drogue aurait pu aux yeux de l'opinion redorer mon blason, mais je ne me complaisais que dans la consommation d'une boisson sans lustre. Sexuellement, je me révélais tout autant incapable de la moindre performance, nourrissant une parfaite indifférence aux attraits de la gente féminine. Je songeais que des mœurs homosexuelles auraient pu sauver ma réputation, cependant, malgré de louables efforts en ce sens, je ne parvenais à concevoir la moindre attirance pour les invertis. Je devais me l'avouer honteusement, j'étais incapable de la moindre soûlerie, de la moindre débauche qui pût relever mon prestige. Ainsi s'enlisait mon existence dans la dérive du confort bourgeois pendant que j'étais payé grassement par mon éditeur grâce à mes succès passés. Je n'avais pas produit le moindre ouvrage depuis dix ans, moi qui me vantais autrefois d'honorer la célèbre maxime Nulla dies sine linea.
Si l'atmosphère bucolique me procurera le repos» répondis-je enfin à Jean-Octave «je doute qu'elle me fournisse de l'inspiration. Il me faudrait de l'action pour constituer la matière d'un roman. Ces villages sont généralement des trous perdus où il ne se passe rien.» Qu'en savez-vous? Si je vous ai proposé Auzon, ce n'est pas seulement pour vous offrir une villégiature agréable à votre convalescence. Mais nous en reparlerons.»
Le soleil déclinant dardait encore implacablement ses feux. Le macadam que recouvrait un halo trouble d'air surchauffé semblait çà et là fondu en flaques miroitantes. Ainsi, la chaussée présentait à nos yeux de perfides syrtes dans lesquelles les roues de notre véhicule paraissaient devoir s'engluer, mais nous traversions avec une insouciance arrogante ces mirages diaboliques générés par la magie hallucinatoire de la canicule. La souplesse des suspensions et l'amortissement des pneumatiques nous communiquaient une impression grisante de portance aérodynamique, à moins qu'il ne s'agît d'une lévitation surnaturelle.
Comment écrire un roman quand on n'a pas d'inspiration, pis, quand on ne croit plus au roman?» continuai-je. Écrivez un faux roman.» Qu'est-ce qu'un faux roman?» Jean-Octave attendit quelques secondes avant de me répondre. Homme d'une agréable aménité, disert sans être hâbleur, il savait ménager ses effets, prolonger le suspens de ses propos avec une lenteur calculée. En outre, il affectait - nul ne sut jamais pourquoi - une pointe d'accent méridional qui ajoutait une bonhomie particulière à son personnage si pittoresque. Un faux roman, c'est un roman dans lequel les personnages sont faux, les lieux sont faux, l'action est fausse puisque c'est un faux roman.»
Naturellement. La définition procédait d'une logique incontestable. Mais...» dis-je, me reprenant «dans un roman, par définition même, tout est faux.» Bien sûr, vous avez raison» répondit Jean-Octave, perplexe «mais... dans le vrai roman, pour le lecteur, comme pour l'auteur par ailleurs, tout est censé être vrai - même si tout est faux - tandis que dans le faux roman, tout est faux, mais en plus tout est censé être faux.» Si je vous suis, nous aboutissons à un paradoxe: le faux roman serait plus vrai que le vrai roman car il traite la fiction comme telle et ne prétend pas la présenter comme véridique.» Si vous voulez» convint-il. «Mais le faux roman n'est-il pas une forme décadente du roman?» ...Ou une forme de roman plus authentique? Le roman traditionnel ne représente-t-il pas une évolution dégénérescente de la pensée, un substitut malsain à la vie réelle? J'ajouterais que c'est un genre littéraire par lequel le lecteur assouvit ses vices et se conforte dans son étroitesse d'esprit».
Cependant, nous atteignions déjà les gorges de l'Allier. L'autoroute s'engageait entre de hautes parois rocheuses, la déclivité augmentait. La voiture au moteur bien huilé ronronnait comme un chat et rugissait comme un tigre en colère à chaque accélération. L'autoroute avec ses ballasts en blocaille, ses buses de fibrociment, ses canalisations, ses remblais, ses poutrelles de précontraint, ses panneaux, ses barrières, aux surfaces lisses, aux angles agressifs, aux lignes arrogantes semblait le fer de lance jeté par le monde fonctionnel de la modernité technique dans l'univers poétique des prairies et des bosquets, des fleurs et des papillons, des coteaux et des vallons, aux contours adoucis, aux formes gracieuses, aux tons harmonieux. Sans vergogne, elle égratignait les cimes, tailladait les éminences, enjambait impunément de ses viaducs, de ses ponts, les ravins, les précipices, imposant la grisaille triste du béton aux teintes verdoyantes de la nature épanouie.
«Un faux roman, c'est aussi un roman qui est son propre sujet» poursuivit Jean-Octave. «Je connais l'art du roman selon Flaubert ou Stendhal, mais que pourrait être l'art du faux roman?» L'art du faux roman, c'est de suggérer au lecteur la survenue d'événements qui ne se produiront jamais, se jouer de lui dans une perpétuelle illusion, c'est accorder au décor le rôle primordial que tiennent les personnages dans le roman traditionnel et réciproquement pour ces derniers. L'art du faux roman, c'est d'enliser le récit dans un interminable cheminement afin de provoquer chez le lecteur une exaspération grandissante, à moins qu'il n'atteigne une insidieuse délectation. Vous connaissez la musique de Wagner, c'est le même principe, exploiter la lenteur comme un effet. L'art du faux roman, c'est d'utiliser délibérément les clichés les plus éculés, c'est de casser au moment le plus inopportun - ou plutôt le plus opportun - l'enthousiasme du lecteur pour l'intrigue par l'irruption d'incidents anodins, c'est encore s'appesantir avec minutie sur des détails inintéressants. L'art du faux roman, c'est, finalement, en le détruisant, atteindre son essence la plus intime.»
Nous ralentîmes car un flot anormal d'automobiles s'amoncelait devant nous. Bientôt, nous dûmes engager notre véhicule dans une voie balisée par des plots. Sur la chaussée adjacente s'activaient dans un assourdissant brouhaha bouteurs, excavateurs et camions tels des monstres métalliques, des insectes géants à la carapace d'acier. Ils semblaient mus par leur mécanique insensible de rouages, de pistons, de leviers, de manettes, sans qu'aucun humain ne les actionnât. Puis soudain, à travers un nuage fuligineux, apparurent devant nous quelques hommes hâlés près d'une cuve bitumineuse comme des Lucifers martyrisant de leur fourches les âmes damnées dans le magma incandescent. Cette vision infernale s'évanouit brusquement, la route s'élargit.
Mais ne risque-t-on pas de déplaire au lecteur?» objectai-je. «Selon Hegel, la lecture est un combat dialectique entre l'auteur et le lecteur. Le premier triomphe quand il parvient à produire le dépit du second, le forçant à considérer sa propre limitation, ridiculisant ses idéaux primaires. La stratégie de l'auteur consiste à entrer dans le jeu du lecteur, puis à le trahir brusquement. La jouissance victorieuse de l'auteur, ce sera d'avoir humilié le lecteur, de l'avoir blessé dans son amour-propre.» Mais le lecteur ne réagit-il pas?» Bien sûr, il possède le recours d'interpréter à sa convenance le discours de l'auteur, et cela en toute ingénuité - du moins apparemment - sans que ce dernier ne puisse intervenir. Ainsi, le lecteur va élaborer – plus ou moins consciemment – une stratégie de la résistance, ou plutôt de la fuite. Sa méthode: la mauvaise foi, une mauvaise foi odieuse, insupportable. Il peut même pousser le vice jusqu'à louer l'auteur en s'appuyant sur une lecture déformée de l'ouvrage. Un moyen commode pour le lecteur d'esquiver les vérités dérangeantes que l'auteur lui exhibe, c'est la dérive humoristique. Ce dernier doit donc prendre le plus extrême soin d'éliminer cette interprétation de ses pages.» Mais le poète, contrairement au romancier, demeure inaccessible dans la grandeur tragique de ses épopées ou la mélancolie de ses églogues.» Pensez-vous. À son égard, le lecteur utilisera – toujours inconsciemment - la technique de l'isolement. Il l'ignorera, le laissera croupir sur son nuage. Et, suprême raffinement, il pourra même le couvrir d'éloges excessifs, des éloges totalement inopérants.» Que faire alors?» Nous ne devons manifester aucune pitié à l'égard de cet ennemi, le lecteur. Il faut lui asséner les vérités qu'il refuse de voir avec la plus extrême brutalité» répliqua Jean-Octave.
Insensiblement, le discours de mon ami prenait le ton ostentatoire d'une déclamation. Nous abordions une série de virages imposés par l'étroitesse de la vallée, ce qui entraîna un ballottement de notre véhicule nous procurant l'impression de voler dans la carlingue d'un avion.
Il n'y avait que Jean-Octave pour développer des théories aussi farfelues. Évidemment, je n'entrai pas dans le jeu de provocation qu'il entretenait. «Pourquoi pas» répondis-je d'un ton dédaigneux, afin qu'il ne pût se rengorger d'une réaction scandalisée de ma part. Ne faut-il pas rechercher la véracité, la justesse du ton?» ajoutai-je. Je me trouvai un peu honteux d'avoir proféré cette banalité, mais j'étais si las. Jean-Octave n'y prit pas garde. À moins de cultiver intentionnellement l'inauthenticité.» Je sursautai. Jean-Octave me soupçonnait-il d'une telle infamie littéraire ou voulait-il m'y inciter? Mais qu'est-ce que l'authenticité? répondis-je sur un ton détaché. L'authenticité absolue n'existe pas, même dans la vie réelle. Il ne reste qu'une solution pour briser la fausseté consubstantielle au genre romanesque, l'assumer.» Mon ami, dont la passion montait, commençait à braquer de droite et de gauche, mordant parfois dangereusement sur le bas-côté, aussi jugeai-je plus prudent de dévier la conversation par une habile transition. Quoi qu'il en soit, je n'ai d'idée ni pour un vrai ni pour un faux roman.» Pour l'instant, attendez.»
Nous quittâmes bientôt l'autoroute par une bretelle pour nous retrouver sur une voie qui s'enfilait entre les dernières terrasses de la Limagne. La nuit tombait, l'on ne distinguait plus les monts du Livradois, se confondant avec l'horizon plombé. La route elle-même s'était métamorphosée, comme si elle se fût conformée au caractère plus rustique de l'environnement. La régularité du macadam autoroutier avait laissé place à une surface chaotique rainée, cisaillée, déformée par les bosselages, les crevasses comme autant d'estafilades et de callosités sur une peau scrofuleuse. Des plaques bitumineuses granitées, grisées, brunâtres, noirâtres - emplâtres nécessaires à panser les plaies incessantes causées par les intempéries ainsi que par le trafic des véhicules - la couvraient par endroits, lui prêtant l'aspect d'un patchwork misérable.
Nous parlions de nouveau bas comme si ces propos devaient être une parenthèse de notre existence que nous dussions oublier. Je prêtais une ouïe acérée aux paroles de Jean-Octave qui se confondaient avec le bruit du moteur. À ce moment, un tracteur traînant laborieusement un chargement de foin nous força de rétrograder. Le conducteur, juché sur un siège en fer, tressautait comme s'il se trouvait sur des charbons ardents. La précarité de son installation contrastait avec le confort de nos luxueux fauteuils en velours capitonnés. Après plusieurs longues minutes pendant lesquelles nous fûmes contraints de fixer l'attelage cahotant, la chaussée s'élargit et une longue ligne droite apparut. Nous pouvions doubler, j'étais soulagé de cette opportunité. Le tressautement ridicule du conducteur sur son siège commençait véritablement à me devenir insupportable. Cependant, Jean-Octave, inexplicablement, continua de suivre le véhicule. J'étais prêt à lui manifester ma surprise, néanmoins, je me ravisai. N'était-ce pas de sa part un acte intentionnel? Puis au moment où je commençais à désespérer, Jean-Octave doubla brusquement le véhicule et nous reprîmes notre vitesse de croisière. Lorsque le conducteur apparut par la vitre à ma droite, je vis sa face défigurée par un rictus tragique, violentée par le vent comme s'il subissait toutes les douleurs du monde. L'homme nous considéra un instant d'un air vaguement interrogateur, indéfinissable... puis mon champ de vision s'obscurcit. À droite et à gauche de la route, les montagnes s'étaient rapprochées, la plaine limanaise en ce lieu se rétrécissait comme une peau de chagrin.
Après ce long moment de silence, mon ami lui-même changea de sujet. «J'espère que nous ne tomberons pas dans une embuscade. Un certain José-Maria, un bandit dangereux, erre dans les parages...» J'étais interloqué. Ce devait être - je le sus plus tard - le début des invraisemblances qui allaient émailler mon séjour. Nous ne sommes pas au dix-neuvième siècle tout de même» dis-je en riant. Au lieu de répondre à ma répartie de bonne humeur, mon ami demeura coi. Puis, sur le même ton sérieux, je l'entendis poursuivre: L'air de l'Océan vous vivifiera, vous ne serez pas très loin de la côte.» L'air de l'Océan à Auzon, c'était étrange. S'agissait-il d'une de ces provocations que Jean-Octave présentait avec le ton le plus naturel comme si elles étaient des truismes? Peut-être avais-je mal interprété car il avait pris - comme par hasard - la précaution de baisser encore plus la voix. Mais» répondis-je enfin «l'Océan se trouve à près de cinq cents kilomètres.» Un temps silencieux s'établit. Je considérai Jean-Octave à la dérobée, mais l'ombre m'empêchait de surprendre en son visage le moindre signe qui m'eût renseigné sur la raison de ces incongruités. Je l'entendis entamer une nouvelle phrase lorsqu'une voiture nous doubla dans un vrombissement, je ne pus saisir la suite. «Sans doute» émis-je à tout hasard, le plus bas possible.
Notre conversation se traînait lamentablement, nous n'avions plus d'enthousiasme pour la poursuivre. La campagne était maintenant ténébreuse. Chaque véhicule qui nous croisait illuminait notre habitacle, puis nous retombions dans l'obscurité. Cet échange bizarre imposé par les caprices de Jean-Octave, les brusques éclairs dans la nuit, contribuaient à créer une atmosphère surréaliste. Je me crus dans une soucoupe volante égarée à mille parsecs de la Terre. Dehors, les panonceaux, les phares, les lampadaires brillaient tels planètes, galaxies, constellations dans l'espace intersidéral. Plus rien ne semblait nous lier à la vie humaine. J'aurais voulu que le trajet ne finît jamais. Les voyages représentent les moments morts de notre existence nous permettant de vaincre la fatalité du temps et de briser notre aliénation aux contraintes de la civilisation. Nous avons cessé d'habiter dans notre ancienne demeure et n'occupons pas encore notre nouvelle résidence.
Nous traversâmes un étroit pont suspendu jeté comme une arche entre deux continents, le vieux monde que je connaissais, me disais-je, et l'univers ignoré que j'allais découvrir. Dans le gouffre où je risquai un regard, je crus voir une onde glauque, silencieuse, la Loire ou l’Allier, je ne savais… à moins que ce ne fût le Léthé. Allais-je perdre ici le souvenir de ma vie antérieure? Il me sembla que ce franchissement prenait l'importance d'une transition psychologique fondamentale comme si nous avions traversé la barrière d'un invisible vortex. À la lueur de feux mal réglés nous aveuglant, je discernai le visage contracté de mon ami comme un spectre fantastique surgi du néant. Le faisceau frappant de biais accusait ses traits jusqu'à les rendre inquiétants. Je crus ne pas le reconnaître.
Soudain, une plaque apparut sur la droite. Je lus le nom de ce hameau qui devait prendre dans ma vie une si grande importance, Auzon. Nous arrivions. «Voilà la ville basse» dit Jean-Octave. Le timbre de sa voix sonnait étrangement.
Après avoir apparemment contourné le village, nous empruntâmes une bifurcation en épingle à cheveux sur la gauche. Il me sembla que l'automobile montait une ruelle étroite fortement pentue. Le moteur en surmultiplication renâclait comme un cheval fourbu auquel on demande un dernier effort avant de rejoindre l'écurie réconfortante de l'étape. Nous bifurquâmes encore à gauche. La voiture s'engagea dans un trou noir, je ne vis plus rien, puis les phares illuminèrent une façade en pierre. «Nous y sommes» déclara laconiquement Jean-Octave.

 

L'APPARTEMENT


Jean-Octave me fit visiter l'appartement sans le moindre commentaire. Nous entrâmes par la porte du garage, lequel n'en était pas un. Tout le rez-de-chaussée se trouvait occupé par une bouquinerie, vaste pièce dont les parois, du sol au plafond, étaient meublées d'étagères débordantes d'ouvrages. L'un des murs cependant était tapissé par des affiches intéressant les manifestations littéraires et artistiques: Train du Livre, 72 heures du Livre, Fête du Livre à Luzillat, Rencontres des Écrivains à Giat... Le plancher, de même, se trouvait presqu'entièrement couvert par un étalage de revues, journaux, maquettes d'imprimerie, cromalins et bromures, plaques d'impression, lettres dactylographiées, publicités... Des dossiers s'entassaient en un empilement dont le désordre semblait un défi posé à quiconque aurait eu l'audace d'y retrouver un quelconque document. Tous ces ouvrages et toute cette paperasse envahissaient si bien l'espace qu'on entrevoyait difficilement dans les interstices quelques parties de tapisserie déteinte et de moquette décollée.
Une foule de souvenirs me revint à l'esprit en considérant ces témoignages de notre ancienne activité. C'était la grande époque, avant que nous fussions devenus célèbres, Jean-Octave et moi-même. Nous bricolions, éditant des livres bourrés de malfaçons, nous unissant à des partenaires douteux par des contrats devenus caducs à peine signés. Nous organisions une fête du livre en milieu rural où le meilleur était surtout la bonne chère plus que le rapport financier. Nous diffusions dans les bibliothèques municipales administrées généralement par de vieilles demoiselles acariâtres, ventes héroïques qui nous valaient maintes rebuffades et maintes déceptions. Nous déclamions nos vers lors de soirées confidentielles où venaient une dizaine de personnes. Mais, disions-nous, c'est comme pour le vin, s'il n'y avait pas la quantité, il y avait la qualité. Lire, c'est vivre était notre devise. Nos factures n'étaient pas toujours honorées... de même que celles de nos créanciers. Notre association, bâtie sur le zèle de quelques membres dévoués, ressemblait à une de ces constructions surréalistes dont on ne sait par quel miracle elles se maintiennent en équilibre. Comme tout cela me paraissait loin! Quel contraste avec le présent! Autrefois, nous arrivions dans de petites manifestations dès l'aube et repartions au crépuscule après un long trajet en vieille guimbarde. Aujourd'hui, je rejoignais les salons par avion ou par TGV première classe en fin de matinée. En arrivant, je jetais un regard condescendant vers les locaux, cette piétaille écrivassière sans renom reléguée sur des tables pliantes à même le gravillon alors que le gratin littéraire - dont j'étais assurément l'un des meilleurs représentants - se pavanait sur moquette premier choix dans des stands au faste arrogant. Au cours de ces brèves apparitions où je daignais accorder au public l'insigne honneur de ma présence, je jouissais des sourires mielleux, des regards intimidés par ma notoriété. J'affichais un rictus hautain, sévère, digne des pensées enflammées traversant mon cerveau génial, afin de renforcer sur le profane le respect à l'égard de ceux qui possèdent la science de l'écriture. Ainsi, je signais flegmatiquement pendant une petite heure et je remontais pour le reste de la journée dans ma chambre où m'attendait une de mes innombrables admiratrices qui se traînaient à mes pieds pour bénéficier de mes irrésistibles attraits de dandy cynique. Ces filles m'ignoraient hier quand j'étais inconnu, maintenant que j'étais célèbre, elles s'accrochaient à moi telles des sangsues voraces. J'exigeais de cette heureuse élue parmi la cohorte de mes soupirantes, qu'elles arrivât munie de sa garde-robe - robes de soirées uniquement - et qu'elle présentât pour ma seule intention un défilé de mode. En outre, elle devait prendre bien soin de se déshabiller à l'abri de mes regards, masquée par un paravent, car j'avais toujours abhorré la nudité. Pour moi, une fille n'était belle que vêtue d'une robe longue et parée de tous ses bijoux, le visage couvert de fard et les yeux soulignés de mascara. Un individu privé de ses vêtements me paraissait comme un écorché dévoilant l'anatomie disgracieuse de ses organes internes. Naturellement, chaque soir, je congédiais la fille en prenant bien soin que personne ne surprît sa sortie. Tout le monde devait impérativement croire que je passais la nuit avec elle, ma réputation de dandy cynique en dépendait. Lors des réceptions mondaines, je me targuais de suivre un dicton de mon invention personnelle, pendant de ma prolixité littéraire: Nulla nox sine mulier.
Plus que les palaces fastueux ou les cafés branchés qui me lassaient, j'adorais fréquenter les estaminets de campagne, ces bistrots bruyants, populaciers, aux tables recouvertes d'une nappe cirée où traîne un cendrier à la marque Cinzano ou Ricard. Méprisant les scotchs, gin et autres cocktails prestigieux, je commandais un verre de gros rouge que l'on me servait dans un vulgaire verre de cuisine. Là, quand je m'installais, un silence respectueux s'établissait au comptoir parmi les épais buveur de rosé-limonade. Et, intimidés par l'air doctoral que je ne manquais pas d'affecter en feignant de ne pas les voir, je les entendais chuchoter tout bas entre eux «Regardez, c'est *, l'écrivain célèbre, comme il est simple.» L'instant était savoureux.
Aujourd'hui, depuis ma position de grand auteur, je considérais avec suffisance, mais aussi nostalgie, ces années de misère et d'anonymat. Tout le luxe des grands salons à Genève, Paris, Brive, Bruxelles... où les éditeurs me suppliaient de me rendre, les hôtels grand chic, les files de lecteurs attendant un autographe... ne m'apporteraient jamais la sympathie de ces petites manifestations rurales où l'on buvait parfois un canon de saint-pourçain ou de corent.
Je feignis d'être insensible devant ces vestiges de notre passé qui nous interpellaient tant et demeurai coi. Nous montâmes à l'étage par un étroit escalier, puis nous aboutîmes directement dans le bureau, un capharnaüm du même style que la bouquinerie.
Au centre de la pièce, une table était occupée par un immense plumier contenant une quantité invraisemblable d'objets hétéroclites: une copule de stylo démonté, un critérium, des mines HB, B, 3B, H, un tube de colle ratatiné, un rotring, une équerre écornée, une gomme blanche, un pinceau, un réglet, un compas sans pointe, un feutre bleu, un rouge, des agrafes dispersées, des punaises, un porte-clé, des étiquettes autocollantes, une bobine de cordonnet, un rouleau de scotch, des trombones, une rondelle, un écrou, un ressort, une allumette... Devant ce fouillis se détachait majestueusement un fauteuil amputé d'un bras, que son style fastueux, contrastant avec son état de décrépitude, rendait pitoyable et risible.
Pour accéder aux autres pièces, cuisine et salon, il fallait contourner une cuvette d'aisances scellée dans le passage. Le voisinage de cet objet obscène avec les livres, témoins de nos aspirations spirituelles les plus nobles, révélait en ces murs un esprit tellement préoccupé par le génie littéraire pur qu'il ne daignait pas même camoufler les instruments triviaux susceptibles de l'en détourner. J'en fus admiratif. Jean-Octave naturellement ne prêta aucune attention à cette incongruité qui eût scandalisé tout individu commun. En cela, il manifestait ostensiblement son mépris à l'égard du vulgum pecus. Je lui en sus gré, aussi je lui signifiai indirectement en considérant la cuvette d'un air absent, goguenard, vaguement dédaigneux.
Quoique la seconde partie de l'appartement, surtout le salon, fût d'un aspect conventionnellement confortable, l'ensemble me parut charmant. J'étais enchanté. Une telle opposition entre les deux parties de cette villa, l'une délabrée, l'autre cossue, me suggéra l'esprit d'un homme double capable de montrer une respectabilité extérieure tandis que son âme sombrait dans le plus extrême trouble psychologique. Peut-être le symbole de ma propre personnalité m'était-il présenté là par un hasard extraordinaire. Étais-je bicéphale comme les anciennes divinités celtiques? «Maître, vous agréerait-il que je vous offrisse une coupe de cette eau cristalline issue des fluentes sources au flanc des monts vermeils» proposai-je à mon ami, désignant d'un geste ample le robinet de l'évier. C'était une répartie dans le plus pur style baroque dont nous usions habituellement entre nous sans que l'un ou l'autre ne s'en étonnât. Jean-Octave refusa la libation par un signe négatif de la main, réponse laconique qui contrastait avec la redondance littéraire de mon discours. Lorsqu'il sortit, un rictus énigmatique s'imprima sur son visage ordinairement sans mystère. Je n'y prêtai pas attention, mais j'allais comprendre par la suite la signification de ce signe imperceptible.
Un étrange silence régnait. Je restai un moment les bras ballants. C'était une curieuse situation que de se retrouver en pleine nuit dans un lieu inconnu. J'en ressentais une impression simultanément délicieuse et angoissante. Je n'avais pas encore vu le village, mais je sentais sa présence obsédante, prémisse des plus extravagantes découvertes. Il me sembla que des événements se tramaient autour de la maison. Était-ce l'attitude bizarre de Jean-Octave qui avait induit en moi cette sensation?
Je tentai de sonder l'espace nocturne par les vitres du salon, mais je ne parvenais à rien percevoir. La baie s'orientait sans doute vers une cour intérieure. L'autre fenêtre, présumai-je, devait s'ouvrir largement sur la campagne. Je distinguai le firmament, légèrement plus clair que le sol impénétrable. N'allais-je pas y découvrir l'Océan demain matin? Cette pensée absurde m'amusa un instant. Je poussai le vantail, le meneau gémit. Personne depuis longtemps ne devait avoir tourné cette espagnolette. L'air grisant de la nuit caressa mon visage et pénétra mes poumons. Je demeurai un long moment en cette pose comme si je fusse pris d'un nouvel accès hypnotique, puis refermai enfin le battant. Je décidai de me coucher. Allongé dans mon lit, je restai encore quelques minutes avant d'éteindre la veilleuse. Il me semblait entendre le léger bruit du vent errant sur les collines, à moins que ce ne fût le ressac de vagues lointaines se brisant sur les écueils. Cependant, je tâchai d'oublier les facéties de Jean-Octave, je pressai la poire et parvins finalement à m'endormir.

 

LA BROCANTE


Dès mon lever, je m'empressai d'ouvrir les volets afin de découvrir le lieu de mon séjour. Je fus au moins rassuré de constater l'absence d'océan à l'horizon, seules quelques collines boisées s'étendaient au-dessus d'un pâturage. Après un rapide déjeuner, je décidai d'une balade matinale dans le village.
En chemisette et bermuda, je me sentais léger. Il me semblait que s'était simultanément évanoui le poids physique de mes vêtements citadins comme le fardeau mental de mes soucis. Tout m'apparaissait d'une solidité inébranlable qui contrastait avec la fragile instabilité de la veille. Les bruits familiers, l'animation des rues, la clarté de ce jour ensoleillé, les bigarrures de la foule estivale, tout concourait à dissiper l'angoisse que l'ombre et le silence nocturnes avaient éveillée en moi, renforcée il est vrai, par le discours bizarre de Jean-Octave. Un sentiment de jovialité semblait émaner de toute chose, baigner l'atmosphère, imprégner les habitations, traverser les êtres. Je me sentais assailli, saisi par la réalité de cette vie débordante dont les images, les clameurs, les effluves, impressionnaient ma rétine, frappaient mes tympans, emplissaient mes narines de sensations si intenses.
Auzon était un village pittoresque. Les hautes maisons se pressaient, juxtaposant leurs pans de moellons rugueux ou de crépi lisse. Des escaliers irréguliers aux marches de grès montaient le long des façades. Les murs, parfois penchés dangereusement en faux aplomb et reliés par des tirants, semblaient se maintenir par le seul prodige de leur ancienneté, la force que leur prêtait une histoire pluriséculaire. Les incohérences de cette fruste architecture paysanne lui communiquaient un charme vieillot, une rusticité désuète. La précarité de l'existence, les rigueurs du climat, le souci de l'économie se trouvaient inscrits en chaque partie de ces logis, reflets d'une mentalité besogneuse, mesquine, dénuée de toute intention artistique, de toute inclination poétique, cependant une touche de fantaisie parfois apparaissait: un balcon de fer forgé, une génoise, comme un lointain écho de la séduction méridionale tempérant cette rudesse montagnarde. Les arkoses aux chaudes nuances mordorées animaient d'une palpitation les massives bâtisses. Les ondées de tuiles rouges rutilant au soleil égayaient d'un sensuel frémissement les plates surfaces des toitures. Et les pots de bégonias, dons peu coûteux de la nature, décoraient les fenêtres étroites de leurs inflorescences incarnadines.
Ainsi, je promenais mon ennui de dandy cynique dans ce village que d'industrieux mineurs avaient bâti dans la sueur et le sang.
Comme honteux de leurs habits austères de coutil bleu et de leurs casquettes grises inélégantes, les autochtones semblaient s'être reclus chez eux pour abandonner, l'espace d'une saison, leur village à une marée de touristes en lunettes noires et claquettes. Seuls, sur les bancs, leurs mains gourdes serrant leur canne, les épaules voûtées, l'œil trouble, des vieillards cacochymes devisaient de leur voix éteinte, cependant qu'auprès d'eux des enfants turbulents dépensaient une énergie superflue en criaillements et gambadements incessants.
Après avoir erré dans le dédale des ruelles, j'atteignis dans la ville basse une grande place où régnait une intense activité. Une brocante s'y tenait. Les exposants déballaient leur matériel. Certains les étalaient sur des couvertures à même le sol, d'autres les disposaient sur des stands rudimentaires. L'on y découvrait, éparpillés, les objets les plus hétéroclites, des plus communs aux plus rares, de toutes matières, de toutes formes, de toutes couleurs: une toupie d'enfant, des gourmettes, une corde à sauter, un bougeoir, des boutons en nacre, un chapelet, un dé à coudre, un laguiole à cran d'arrêt, des coupons en dentelle du Puy, des lampes à pétrole, un poêle, une chocolatière... La ferblanterie voisinait l'argenterie, les émaux se mêlaient au plastique, la corne à l'ivoire...
Je contemplai ces vieilleries, témoins d'une culture et d'une époque révolues, avec une curiosité de néophyte. Je remarquai particulièrement une ribambelle d'outils dont je n'aurais pu imaginer la fonction. Ils étaient ici sacrifiés pour un maigre gain, dernier espoir d'une survie hasardeuse avant d'être livrés sans scrupule à la décharge publique. Pourtant, des mains expertes les avaient utilisés durant des années. Jugés obsolètes, un jour ils avaient impitoyablement été relégués dans une remise, sans égard pour les loyaux services qu'ils avaient jadis humblement rendus. Attendant qu'un amateur bienveillant restituât leur lustre et leur splendeur, ils semblaient pitoyables, comme si le délaissement dont ils étaient victimes transparaissait dans leur aspect misérable. Les cuivres avaient perdu leur éclat, les verres leur transparence, les bois leur vernis. La patine avait usé les manches, déformé les manettes, les crans, les leviers, désajusté les rouages, grippé les engrenages, raidi les courroies. Ternes, rouillés, ébréchés, dépareillés, déteints, ils gisaient sous la couche poussiéreuse qui les recouvrait comme une gangue déposée par le Temps. Ils semblaient supporter cette déchéance, résignés, sans rancune pour ceux qui les avaient ainsi lâchement abandonnés après les avoir manœuvrés durant de longues décennies.
Continuant ma promenade parmi ces antiquités, j'en vis une, totalement incongrue, qui m'interpella. Je ne sais si j'étais victime d'une fatigue chronique ou de l'éblouissement que me causait le soleil. Il s'agissait d'une ancienne roulotte à brancards et roues de bois, peinte de couleurs vives. Je demeurai d'abord incrédule, m'interrogeant. Était-ce une pièce de brocante mise en vente ou bien le véhicule utilisé réellement par des bohémiens? Que des romanichels eussent participé à une telle manifestation, il n'y avait là rien d'étonnant. Qu'ils habitassent encore une de ces vieilles roulottes tirées par un attelage de préférence aux caravanes modernes tractées par de puissantes automobiles, c'était chose moins courante. J'étais déjà intrigué par cette vision lorsque se produisit une autre apparition. Elle devait me marquer jusqu'à la fin de mon séjour.
Parmi la foule des visiteurs, habillée d'une longue robe à volants rouges et les épaules recouvertes d'une mantille noire, marchait une superbe gitane. Parcourant les allées entre les stands, elle prenait tour à tour des poses nonchalantes, alanguies ou défiantes, provocantes, les deux mains posées sur les hanches ou jointes devant elle. Sa petitesse, sa forte cambrure, ses longs cheveux d'ébène encadrant son visage au teint cuivré, lui prêtaient une irrésistible séduction. Tantôt se raidissant, tantôt se détendant, son allure féline présentait des brusqueries inattendues, des relâchements imprévisibles. Je remarquai une fleur blanche dans ses mèches au reflet bleuté, comme une étoile en un ciel nocturne. Son regard parcourait la foule avec une moue dédaigneuse, mais parfois elle dardait sa prunelle de braise comme pour y débusquer la proie humaine que son caprice avait choisie. Ainsi, le misérable, privé de volonté, viendrait s'agenouiller à ses pieds et demeurerait pour toujours enchaîné sous l'effet de son charme ensorceleur. Insensiblement, elle se rapprochait de moi, sans que je pusse discerner si la guidait une intention réelle ou si c'était le hasard de son cheminement. Mon cœur cognait de plus en plus fort en ma poitrine. Soudain, ses deux pupilles noires, pour mon malheur, me fixèrent. Un vertige me traversa. Tout vacilla dans mon esprit, étalages, ruelles, place, bâtisses, montagnes, soleil. En un instant, je me sentis possédé, annihilé. D'un geste rapide comme l'éclair, elle jeta au sol vers moi un objet que je ne pus distinguer, puis elle s'évanouit dans la foule. Je m'élançai aussitôt à travers les stands, mais quelles que fussent ma promptitude et mes tentatives désespérées pour la rejoindre, elle demeurait introuvable. Je m'aperçus également que la roulotte avait disparu. La tribu prophétique aux prunelles ardentes était-elle repartie déjà sur les chemins du monde? J'avais pu cependant recueillir l'objet mystérieux que ma gitane avait abandonné. C'était une fleur de cassie, celle probablement que j'avais vue dans sa chevelure. Désemparé, je rentrai chez moi comme un automate, sourd et aveugle à tout ce qui m'entourait. Ç'en était fait. Le pouvoir de la belle m'avait envoûté.
Je m'interrogeai. Cet épisode n'était-il pas le produit de mon imagination? Étais-je victime d'hallucinations, ou bien de fortuites circonstances avaient-elles créé cet enchaînement de faits exceptionnels? Jean-Octave avait-il un quelconque rapport avec ces événements? Je contemplai la fleur comme le témoin concret susceptible de prouver la réalité de cette aventure. Désormais, ma pensée ne se détournait pas de l'être énigmatique qui l'avait serrée dans ses mains.

 

L'ÉPICERIE


L'après-midi, je fus victime d'un autre incident qui finit de subjuguer ma raison. Après avoir épuisé - vainement - diverses occupations impuissantes à chasser l'image de ma gitane, j'avais décidé de sortir pour effectuer quelques achats.
J'entrai dans une vieille épicerie.
La porte, quand je l'ouvris, émit un tintinnabulement qui résonna dans toute la pièce. La boutique était vide, mais l'épicière apparut bientôt. C'était une petite dame à l'air futé qui me semblait idéalement une commerçante et surtout une colporteuse de commérages, rôles indissociables et complémentaires. Je demandai quelques primeurs, une botte de radis et un kilo de carottes. L'épicière saisit une bacholle hémisphérique de fer-blanc toute bosselée, puis sortit vers les cageots à l'extérieur. Elle pesa soigneusement ces denrées sur sa balance à cadran triangulaire puis les enveloppa dans du papier journal. J'observai qu'elle manifestait une grande curiosité à mon égard. Je feignis de ne point m'en apercevoir et gardai l'attitude la plus naturelle possible.
Une voix forte retentit dans le bar adjacent: «Gisèle, deux mominettes et une Suze.»
L'épicière m'abandonna en s'excusant. Un raffut invraisemblable provenait du bistrot. Immisçant mon regard par l'ouverture, je vis la patronne, sans cesser de bavarder, saisir une bouteille, l'incliner afin de remplir la dosette abouchée au goulot et verser le contenu dans un verre avec une dextérité qui semblait être le fruit d'une longue expérience. Devant le bar se pressaient des hommes en bleu qui échangeaient d'incessantes plaisanteries, l'œil rigolard et la bouche fendue. La salle, presque vide, était occupée par des tables rectangulaires couvertes de nappes en plastique aux motifs de tartans écossais, où traînaient des cendriers présentant les enseignes de Pastis 51, Avèze, Pernod 45, Martini. Autour d'un billard se trouvaient deux joueurs. L'un d'eux, se cambrant au maximum, tentait d'ajuster une boule en passant la queue par derrière ses reins. Il prenait un air sérieux d'une telle concentration qu'il en était presque effrayant. L'on eût dit que son sort se jouait sur la réussite de ce coup. L'autre joueur, les yeux plissés, frottait un cube de poudre bleue à l'extrémité de sa queue avec une expression de connaisseur averti. Tout d'un coup, un choc sec s'éleva suivi d'un bruit sourd. Après une bande, deux boules avaient été projetées dans les entrailles du billard par les écoutilles s'ouvrant aux quatre coins. Une exclamation générale s'ensuivit: «Roger, tu fais des exploits!»
Ramenant mon attention sur l'épicerie, je profitai de ces quelques minutes pour mieux observer le fouillis indescriptible qui s'étalait autour de moi. Ouverte tous les jours et toute l'année depuis les premiers rougeoiements de l'aurore jusqu'aux dernières lueurs vespérales, la boutique remplissait simultanément les fonctions de bistrot, quincaillerie, mercerie, bureau de tabac, restaurant, droguerie, crémerie et naturellement épicerie. Les marchandises diverses qui s'entassaient pêle-mêle dans les rayonnages évoquaient une abondance chaleureuse et sympathique. Les victuailles rassemblées en ce local eussent permis de soutenir un siège d'une année. Les étagères, véritables cornes d'abondance, regorgeaient d'articles variés, boîtes rectangulaires de sucre, boîtes plates de sardines et de maquereaux, savons de Marseille, tablettes de chocolat Suchard, Nestlé, Lanvin, Cémoi, Milka, Lindt, paquets de Bonux et d'Omo, conserves de choucroute, cassoulet, tripoux, pâtes de fruits, paquets de petits Lu, chocos BN, biscuits Brossard, speculos, gaufrettes fourrées à la vanille, à la fraise, à l'abricot, langues de chat... Le sol était envahi par les bouteilles de vin, de soda, d'eau minérale, Saint-Yorre, Célestins, Châteauneuf, Volvic... Près de la banque s'ouvraient des bacs à friandises pour les enfants, sachets de dragibus, rouleaux de réglisse, malabars, carambars, ours en guimauve blanche, bonbons acidulés... En face, dans le grand réfrigérateur mural, s'amassaient berlingots de lait, plaquettes de beurre, yaourts, pots de crème, fourmes d'Ambert et fourmes du Cantal, bleus d'Auvergne, saint-nectaires, gruyères, camemberts avec les carrés Gervais et les boîtes rondes de Vache qui rit. Émanant de tous ces articles, il régnait dans l'établissement une odeur indéfinissable de légumes, de confiserie et de lessive. Sur la droite, pour les touristes, scintillait toute une bimbeloterie de plastique: un bougnat de porcelaine à la mine hilare et aux larges bacchantes, un Puy de Dôme en plastique, une poupée au visage de celluloïd et aux cheveux d'acrylique, une tire-lire en forme de tonneau... Près de la porte se dressait un portoir de cartes postales qui affichait un kaléidoscope multicolore de paysages, de plats régionaux, de chapelles romanes, de vaches Salers, de vierges noires et de pin-up en string. L'on n'avait pas oublié, sur un rayon supérieur, les nourritures spirituelles sous la forme de quelques bons gros romans qui étalaient leur couverture bleu-vert aux couleurs du ciel et de la campagne. Enfin, sur tout ce fatras, au plafond pendait, tel un lustre superbe, un papier tue-mouche luisant de colle, tout piqueté par les cadavres des diptères.
J'étais perdu dans l'inventaire de cet amoncellement digne d'une peinture de Bosch ou d'un poème de Prévert quand l'épicière revint enfin et finit de peser mes légumes. C'est alors que, se penchant pour me tendre le sac de mes achats, elle me chuchota d'un ton mystérieux: «Je puis vous fournir des cigarillos à des prix très intéressants, si vous le désirez.» Interloqué, je m'apprêtai à refuser cette offre pour le moins bizarre, je me ravisai cependant. «Pourquoi pas» répondis-je d'un ton neutre, feignant de masquer ma surprise «mais comment cela est-il possible?» Moins fort, s'il vous plaît. Contrebande, Monsieur, je ne puis vous en dire plus.» De la contrebande à notre époque ici en pleine Auvergne, loin de toute frontière! Qu'est-ce que cela signifiait? Bien que je ne fumasse pas et détestasse absolument les cigares, je décidai d'en commander une boîte par curiosité. Ces cigares finiraient ainsi leur carrière dans ma poubelle plutôt qu'en fumée sur les lèvres d'un amateur distingué. Quelle importance! «Vous me certifiez qu'ils sont de bonne qualité?» dis-je cependant avec un air de suspicion. Ah, Monsieur» répondit-elle d'un ton scandalisé «je vous le garantis.» Comme si je fusse un grand connaisseur par devant l'Éternel, j'exigeai des précisions sur le papier utilisé, la texture, la provenance du tabac, ce dont je me moquais cordialement. Vous avez un échantillon?» Mais bien sûr, Monsieur.»
D'une cache ménagée sous le comptoir, elle sortit un cigare, le dégagea de la pochette en papier translucide qui le protégeait, puis me le tendit. Je le saisis avec délicatesse, le humai, les yeux mi-clos, en le passant lentement selon toute sa longueur sous mes narines. Au cours de cette opération que je prolongeai le plus possible, l'épicière me considérait attentivement. Elle demeurait suspendue au moindre signe d'acquiescement ou de doute que je pusse émettre. Je ne laissai rien transparaître et poursuivis encore d'un air grave l'examen de l'objet. Combien?» dis-je, d'une voix étouffée presqu'inaudible pour bien signifier que je négligeais cette considération bassement pécuniaire en regard de la délectation supérieure attachée à ce produit noble. Vingt et un euros, Monsieur.»
Elle avait eu le tact de prononcer le prix d'un ton anodin en évitant tout appesantissement qui eût été du plus mauvais goût. Je ménageai un nouveau silence. Affaire conclue» dis-je subitement, signifiant par cette inattendue brusquerie la puissance de ma détermination nourrie par la longue réflexion dont elle était l'aboutissement. Mon épicière réagit identiquement, s'activant pour empaqueter la boîte avec une vive satisfaction comme si elle venait de remporter un marché d'une valeur financière considérable. Elle me tendit l'objet cérémonieusement, non sans avoir jeté un coup d'œil soupçonneux à l'entour.
Je m'acquittai du paiement d'un air détaché, presque subrepticement, détournant aussitôt les yeux.
C'est alors que se produisit un événement incroyable. La clochette de l'entrée tinta bruyamment en même temps que surgirent deux hommes en uniforme. La porte, ouverte brusquement avec une brutalité inouïe, buta violemment contre les étagères comme si elle allait se disloquer. Je m'empressai de fourrer le colis dans mon sac à provisions. «Douane, ordre du corregidor, nous avons pour mission de fouiller votre boutique.»
Les deux carabiniers marchaient pesamment, claquant ostensiblement sur le plancher les talons de leurs bottes et parfois posant la main sur l'espingole qui pendait à leur taille. Je remarquai un insigne brodé sur leur uniforme jaune canari: Guardia civil. J'étais glacé sur place. Je tâchai d'affecter l'air le plus honnête du monde, et me dirigeai vers la porte d'une démarche nonchalante.
Lâchement, j'abandonnai ainsi mon épicière à son triste sort après avoir profité de ses services. Par le dernier regard que je jetai dans la boutique en refermant la porte, je vis la patronne atterrée derrière son comptoir. Sans oser me retourner, je traversai la place et m'enfilai dans un passage, puis je me perdis volontairement dans le labyrinthe des venelles. Enfin, certain d'être loin des carabiniers, je me débarrassai de la boîte compromettante en la jetant dans le précipice qui limitait la ville haute.

 

PREMIER INTERMÈDE


Arrivé chez moi, je tremblais encore sous la violence de cette inexplicable irruption. Je l'avais échappé belle. Au bout d'un moment qui me permit de retrouver mon calme, je m'avisai d'une décision. Devais-je immédiatement me rendre au poste de gendarmerie pour témoigner de cet incident? J'écartai cette solution. Qui voudrait me croire en effet? Je passerais pour un psychopathe ou un sinistre plaisantin. Et puis, si tout cela n'était qu'une création de mon esprit. Je regrettai d'avoir abandonné la boîte de cigares, elle aurait constitué une preuve que je n'étais pas sujet à des hallucinations. Mais je ne l'avais pas. Si sa présence aurait pu signifier indubitablement que l'incident s'était réellement produit, son absence ne montrait-elle pas au contraire qu'il était imaginaire? Cette incertitude sur mon état psychique engendrait en moi un malaise supplémentaire qui agissait comme un adjuvant. Je tentai d'appeler Jean-Octave à plusieurs reprises. Lui, qui habituellement ne quittait pas son bureau pendant la matinée, demeurait ce jour-là étrangement injoignable. Après un ultime essai, rageur, je raccrochai au nez du répondeur, cet automate psitassique qui me semblait avoir été déclenché uniquement pour me narguer. Je me souvins alors que mon ami m'avait laissé la carte d'un médecin local pour le cas où ma déprime persisterait. J'obtins un rendez-vous d'urgence et m'y rendis immédiatement.
Quand je pénétrai dans son cabinet, le médecin releva son front docte, rajusta ses verres et me considéra posément avec toute la commisération raisonnable qui sied à l'homme de science et au guérisseur des âmes devant le patient ignorant accablé par toutes les maladies de la Terre. N'accordant nulle importance aux événements invraisemblables que je lui retraçai, il fit appel à ma conscience avec une rudesse généreuse: «Reprenez-vous, que diable! Quelques hallucinations provoquées par la fatigue auraient-elles prise sur un homme comme vous?» Je vous assure, docteur, la réalité de ces scènes était tellement frappante.» Là-dessus, il me prescrivit quelques calmants et me renvoya.
Si mes doutes étaient dissipés concernant mes visions, je ne parvins pas mieux, pendant la soirée, à oublier la belle. Il me semblait que toute ma vie je demeurerais soumis à sa volonté, que je n'aurais jamais osé enfreindre ses objurgations, si rigoureuses fussent-elles. J'eusse traversé les déserts pour lui ramener l'unique Rose des Sables concrétisée sous les feux aveuglants du soleil, j'eusse plongé dans les plus profonds abysses pour lui offrir la perle rarissime de la méléagrine, j'eusse gravi les pics alpins pour lui cueillir la solitaire edelweiss croissant sous la neige éternelle, j'eusse creusé la terre sans répit pour lui extraire le diamant pur de sa gangue. Prince, j'eusse répudié sans regret ma reine à la céleste beauté pour son charme satanique. Sultan, nabab, je fusse devenu miséreux, mendigot, pour voir éclore en son visage un éclair de pitié. J'étais à l'évidence victime d'un envoûtement car mon goût naturel me portait exclusivement vers les beautés aristocratiques au teint nivéen, dignes de moi, plutôt que vers les métèques à la peau basanée. Ma fascination se nourrissait de sa propre substance, et l'absence physique de l'être désiré contribuait à renforcer sa présence virtuelle en mes pensées. Je revoyais interminablement toutes les images de la scène inoubliable que j'avais vécue, la robe à volants, la chevelure d'ébène, les yeux de braise, la fleur de cassie, la robe à volants, les yeux de braise, la chevelure d'ébène, la fleur de cassie... J'imaginais ma gitanilla dans un tournoiement de flamenco ensorcelant qui me communiquait le vertige, tétanisait mon désir, décuplait ma souffrance. Je tâchais de reconstituer mentalement toute son anatomie à partir de ce qu'il m'avait été permis d'en découvrir, ses avant-bras, ses épaules, ses chevilles. À juger par l'effet que produisaient sur moi ces infimes parties, que serait-ce, me disais-je, si je pouvais un jour considérer cette merveille dans toute sa splendeur? N'en serais-je foudroyé tel Sémélé devant le Cronide? Je ne dormis pas, uniquement possédé par la vision de la créature diabolique.
Le lendemain, malgré cette mauvaise nuit, je me levai à l'aube. J'avais décidé d'utiliser une autre posologie que celle prescrite par mon praticien: éliminer le mal en le consommant. Il me fallait boire le poison jusqu'à la lie afin d'en être dégoûté. Le problème m'était ainsi posé. Comment rencontrer cette créature dont je n'étais même pas sûr qu'elle existât dans la vie réelle? Je ne doutais pas qu'une telle beauté susceptible d'attirer les convoitises, ne fût jalousement gardée. En conséquence, il me faudrait utiliser toutes les ressources de la ruse, de la rouerie, de la fourberie, de la malignité, de la roublardise, de la matoiserie pour parvenir à cette fin. Une idée me vint. Mes revenus confortables en droits d'auteur me permettaient toutes les excentricités. Après avoir jeté sans vergogne dans la poubelle l'ordonnance du médecin et les calmants que j'avais eu la faiblesse d'acheter chez le pharmacien, je pris une feuille de papier blanche, je la pliai, la découpai de manière à obtenir la valeur d'un huitième. Je choisis un stylo à la bille très fine et j'écrivis méticuleusement en plus petits caractères possibles:

Proposition d'emploi
Cherche homme habile pour services très particuliers.
S'adresser rue Servières à partir de 14 h.

Je contemplai mon œuvre avec une certaine satisfaction. La formule produisait un bel effet. Cette enseigne devrait m'attirer toute la faune la moins recommandable de la région, justement celle qui me permettrait d'atteindre mon but.
Je sortis immédiatement afin de placarder ma petite annonce dans la boulangerie de la ville basse sur la route de Saint-Martin d'Ollières. J'entrai dans la boutique. La boulangère, une énorme femme au visage bouffi, s'entretenait avec une matrone non moins plantureuse qui avait posé son cabas sur la banque afin de converser plus commodément. J'en profitai pour passer inaperçu. «Je peux poser une annonce, s'il vous plaît?» Allez-y, allez-y» me répondit la boulangère, uniquement préoccupée par le cancan qu'elle débitait.
Je me dirigeai aussitôt vers le tableau prévu à cet effet. Il présentait un fouillis incroyable de papillons qui s'enchevêtraient dans tous les sens... «Le Lucien, vous savez, il ne sort plus tellement.» Bonnes gens... Ah, c'est bien triste...» ...feuilles de cahier scolaire aux lignes bleutées où l'on voyait parfois la ligne rouge de la marge, feuilles à petits carreaux noirs, fragments de papier glacé blanc ou de papier recyclé grisâtre. Certaines annonces présentaient des bandelettes verticales découpées où se trouvait inscrit un numéro téléphonique. Quelques-unes avaient été arrachées, si bien que ces billets amputés ressemblaient à des peignes ébréchés ou à des râteaux édentés. Tous ces papillons étaient fixés de manière aussi diverse, soit par des punaises en cuivre, soit par des épingles à extrémité de plastique tronchoïdale, conique, plate ou triangulaire. «...Vous croyez... vous croyez...» Des gens bien comme ça, on l'aurait jamais cru. Vous pouvez pas savoir ce que ça m'a fait quand elle m'a dit ça...» Bonnes gens.» Les écritures n'étaient pas moins variées, certaines en grosses lettres majuscules irrégulières, d'autres en fines cursives, d'autres maladroitement tapées à la machine, et les nombreuses fautes qu'elles comportaient se trouvaient couvertes d'une refrappe de x.

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Étudiant licence donnerait cours mathématiques niveau sixième à terminale.

Vends motoculteur, bon état, prix à débattre

Vends 5 brasses fayard bien sec

«Je vous l'avais pas dit, je crois, mon petit-fils a été reçu à son diplôme d'ingénieur.» Ah... peut-être bien que vous me l'aviez dit.»
Je fixai ma petite annonce en utilisant une punaise restée dans un coin du tableau, de manière assez peu visible afin que seul un œil expert pût l'apercevoir. La clientèle de la matinée affluant déjà ne manquerait sans doute pas de rabattre vers mon domicile, cette après-midi, le gibier qui m'intéressait.
Comme je m'apprêtai à quitter la place, je fus interpellé par un soudain silence. Prêtant mieux l'oreille, je compris que les deux péronnelles avaient modifié leur registre vocal, habituellement plutôt déclamatoire. Elles avaient adopté celui du chuchotement, ceci afin d'éviter que leurs propos ne tombassent dans une oreille indiscrète, la mienne en l'occurrence. Alléché, je m'empressai de saisir cette aubaine inattendue, le souffle coupé, attentif afin de ne perdre aucun mot de ces paroles précieuses. «Répétez surtout pas ça. L'autre jour, j'ai surpris la Louise, vous savez la Louise de Fressange, figurez-vous, j'ose à peine le dire... Je l'ai vue s'enfermer dans la tonne de son jardin avec un homme...» Ooooh, c'est-y pas honteux, Jésus Marie.» J'ai pas bien vu qui ça pouvait être, mais j'ai mon idée...»
Là-dessus, la clochette enrhumée de la porte grésilla désagréablement. Un client était entré. La commère changea immédiatement de ton et de sujet. Bon, ma nièce m'attend, il ne faut pas que je tarde trop.»
Maudit soit le quidam qui me privait ainsi d'une révélation aussi extraordinaire, pensai-je en moi-même, vivement contrarié. La commère, avant de partir, s'avisa d'accomplir enfin la tâche accessoire qui avait motivé sa venue dans la boulangerie: acheter son pain. «Donnez-moi deux pains d'Alcala, Ursule.»
Je sursautai à cette répartie. Deux pains d'Alcala. Que pouvait signifier encore cette bizarrerie? Je connaissais le pain bi, le pain campagnard, le pain boulangot, le pain maya, la pain bagnat, le pain crestou, le pain ciabatta, mais je ne connaissais pas le pain d'Alcala et n'avais même jamais entendu ce nom dans toute l'Auvergne d'Aigueperse à Laroquebrou, de Saint-Anthème à Pontaumur. Je commençais à me demander si tout le monde ne se liguait pas contre moi pour me pousser à la psychose. Je ne pus apercevoir les fameux pains car un présentoir de pâtisseries me masquait la banque où se trouvaient les deux matrones. Je pris conscience alors que la manie de la persécution était un symptôme supplémentaire corroborant l'hypothèse d'une origine pathologique de mes visions.
En sortant de la boulangerie, une autre idée me tourmenta. Qu'était-il advenu de l'épicière depuis l'incident d'hier? Si j'avais été victime d'une hallucination, la commerçante continuerait son activité normalement et je retrouverais le magasin ouvert aujourd'hui. Si au contraire la scène s'était réellement produite, les douaniers auraient découvert le stock de cigarillos et auraient incarcéré la prévenue, l'établissement serait fermé. Le raisonnement me paraissait d'une rigueur sans faille. Après quelques minutes de tergiversation, je m'armai de courage et résolus d'aller jusqu'à la boutique. Lorsque je fus en vue de la devanture, j'aperçus un large écriteau qui barrait la porte d'entrée: Fermé pour cause de déménagement. Une sueur froide me parcourut l'échine.
Cependant, je tâchai d'oublier ces incidents, et occupai le restant de la matinée à organiser mon projet. Tout d'abord, j'étudiai minutieusement un plan du village. Manifestement, Jean-Octave avait laissé ce document dans un tiroir à mon intention. Une connaissance détaillée de la topographie locale pouvait toujours m'être utile pour mes pérégrinations à travers le hameau, véritable Labyrinthe où se serait perdue Ariane elle-même. Je parvins à retrouver quelques rues dont j'avais aperçu le nom lors de mes sorties: rue Saint-Verny, rue du Pavé, rue du Brugelet, rue des Figuiers, rue du Moulin, rue Longue, rue des Ruisseaux... Par hasard, j'en remarquai une qui portait un nom curieux: rue du Candilejo, toponyme à mon sens fort peu auvergnat. Je n'accordai cependant aucune importance à cette curiosité.
En début d'après-midi, je décidai de préparer la réception des prétendants avec une décence digne de l'emploi très particulier que je leur proposais. Je commençai par fixer une affiche en lettres capitales sur la porte d'entrée:

Recrutement.
Sonnez et entrez sans frapper.

Je disposai quelques chaises et des prospectus dans le vestibule qui deviendrait ainsi une salle d'attente. Sur la porte du salon, je collai un écriteau bien visible portant l'inscription ronflante: Bureau de réception. Je dispersai sur la table quelques liasses de papier afin de montrer que j'étais très occupé à des affaires importantes. Je masquai les bibelots, les napperons et autres babioles pour communiquer à la pièce le caractère sévère et fonctionnel d'un bureau administratif. Néanmoins, par un mélange savant, je m'arrangeai pour que ces témoins d'un environnement familial et campagnard, mal camouflés, se mêlassent avec le plus de contraste possible aux marques de froide respectabilité. Je voulais que l'agencement trahît la volonté faussement naïve et maladroite d'un esprit rural, engoncé dans sa rusticité, mais honteux d'ignorer les us de la vie citadine. Il me restait à m'habiller afin que ma présentation fût en adéquation avec les lieux ainsi modifiés. Je m'affublai de lunettes noires très opaques pour rendre mon regard impénétrable, puis je m'aplatis la chevelure au maximum avec de la gomina. J'avais également - suprême raffinement - évité de me raser le matin afin de parfaire ce portrait idéal de promoteur corrompu ou de policier véreux. J'ajoutai à cela une cravate violette du plus mauvais effet que j'avais pris soin de friper précautionneusement avant de la nouer le plus mal possible. Enfin, je vérifiai dans le miroir si ma mine avait un aspect patibulaire suffisant. Le résultat me parut correct. L'heure approchait. Je trompai mon impatience en continuant d'étudier le plan du village.
Les minutes me parurent longues, mon anxiété s'amplifiait. Soudain, la sonnerie retentit, puis j'entendis la porte s'ouvrir, le candidat pénétrer dans le vestibule, après quoi tout se tut. Je n'eus guère à patienter longtemps avant qu'un second, puis un troisième, enfin un quatrième coup de sonnette, retentissent. J'attendis un moment avant de recevoir le premier candidat. Une attente obligatoire, attestant la lourdeur des tâches qui m'accaparaient, me paraissait indispensable afin de me prêter une image de sérieux et de conforter mon ascendance hiérarchique à l'égard d'un futur employé. Naturellement, je passai ces minutes confortablement allongé sur le canapé à lire une bande dessinée quelconque. Enfin, l'instant me parut propice. L'air hautain, je pénétrai dans le vestibule - ou plutôt la salle d'attente - esquissant un imperceptible salut de la tête, froid et conventionnel. Un silence profond régnait. Le premier homme se leva et me suivit...
Je sondai successivement les candidats, exigeant qu'ils exposassent eux-mêmes leurs capacités. Quant au service que j'attendais d'eux, je demeurai très évasif, désirant le révéler uniquement après avoir effectué mon choix. Les deux premières personnes me parurent dans leur malhonnêteté d'une trop grande intégrité. Le troisième homme, au lieu d'étaler les escroqueries de sa carrière, qu'il jugeait honteuses, me les insinua subrepticement comme pour les oblitérer. Cela me parut inadmissible. Je le renvoyai sans ménagement. Je cherchais un candidat dont la fausseté ne fût pas bassement assujettie à l'intérêt, mais qui trouvât dans la pratique de la malversation un plaisir élevé de gourmet délicat. Bref, il fallait une personne qui manifestât véritablement de l'amour pour la malhonnêteté au point de la pratiquer avec un plaisir d'esthète. Dès que je fis entrer le quatrième candidat, je compris immédiatement que j'avais trouvé mon homme.
Un inextricable lacis de plis sillonnait sa face en tous sens, de la commissure des lèvres à ses tempes, des narines à ses arcades, comme un rébus insoluble afin d'égarer l'œil averti qui eût osé sonder son indéchiffrable signification. Sa peau râpeuse hérissée de poils drus présentait une microcosmique topographie d’éruptions cutanées, de boutons, de crevasses, évoquant les mille et une vicissitudes d'une existence précaire et incertaine. Loin d’en être éprouvé, il en tirait manifestement une insigne jouissance si j’en jugeai par l’expression de satisfaction qui imprégnait cette physionomie. Son crâne fuyant, ses pommettes aplaties, son menton effacé promettaient toutes les trahisons, tous les accommodements, toutes les combinaisons. Sa chevelure, d'un ton indéterminé, variable, entre le brun clair et le châtain foncé, aurait découragé tout effort de définition qui pût établir un signalement. Les mèches en étaient si désordonnées que le drôle semblait réchappé de quelque sordide algarade consécutive de ses incessantes forfaitures. Sa pupille vive sans cesse agitée paraissait sonder les âmes afin d'y déterminer les faiblesses, les points d'achoppements qui lui permettraient de les soumettre à sa volonté. L'on eût dit que son nez immense tel une parabole déployée pouvait subodorer tous les pièges, flairer toutes les aubaines. Ses longs bras étiques semblaient capables de subtiliser tout objet à sa portée, sa tête engoncée dans ses épaules prête à esquiver les éventuels coups résultant de ses tentatives frauduleuses. Son sourire édenté, son regard malicieux, dissimulateur, sous ses paupières fendues, achevèrent de me convaincre. Après dix minutes seulement d'interrogatoire, j'étais fixé définitivement sur son absence de moralité, condition naturellement indispensable pour que je l'engageasse. De plus, l'homme semblait posséder dans la région un impressionnant réseau d'accointances et de connaissances louches, relations précieuses pour le service que j'attendais de lui. «Je vous prends à mon service» déclarai-je solennellement.
J'exigeai d'abord qu'il m'appelât Maître et nous convînmes des conditions selon lesquelles il pourrait remplir son rôle. Après une enchère ponctuée par de nombreux rebondissements, coups d'éclat, menaces de rupture, nous fûmes d'accord sur trente-deux euros soixante et un centimes pour retrouver la fille, quatorze euros vingt-six centimes pour obtenir d'elle un rendez-vous galant, sommes que je considérais comme exorbitantes et lui comme ridicules. La moitié devait être réglée avant le travail, l'autre moitié à l'issue en cas seulement de réussite. Je signai un contrat en bonne et due forme et apposai cérémonieusement un sceau quelconque, totalement illisible, que j'avais récupéré chez un antiquaire. Mon homme était intronisé dans sa nouvelle fonction d'intrigant.
Je lui communiquai le signalement de la créature. Il ne restait qu'à trouver un prétexte pour occasionner un rendez-vous. «Que proposez-vous?» l’interrogeai-je. Dites-lui que vous envisagez d'écrire un roman sur les romanichels ambulants. Ainsi vous désirez des renseignements sur leur existence itinérante.» L'argument me parut assez peu idoine. Je n'aurais certainement guère estimé un romancier qui n'eût pas trouvé meilleur prétexte pour la rencontre de son héros et son héroïne. Trouve autre chose si tu veux tes quatorze euros vingt-six centimes.» Peu importe le prétexte, Maître, ce qui va l'accompagner sera déterminant. Quelque monnaie sonnante et trébuchante le rendra totalement crédible. Votre belle, toute créature de rêve qu'elle est, n'y sera pas insensible.» C'était un argument raisonnable. Je lui donnai donc pour corrompre la créature le prix supplémentaire, qu'il évalua de lui-même à douze euros. «Mais ce n'est pas tout, Maître.» Et pourquoi, vaurien?» Et le prétexte. Mes quatorze euros vingt-six centimes.» Ce prix me paraît un peu excessif pour un prétexte aussi mince. Il prit un air faussement scandalisé, mais si habilement imité que je dus m'incliner.
Dès la première entrevue, le drôle m'avait soustrait seize euros trente et un centimes auxquels il fallait ajouter quatorze euros vingt-six centimes et douze euros, soit une somme totale de quarante-deux euros cinquante sept centimes. C'était la preuve de son efficacité, ce qui me rassura sur le succès de l'opération.

 

AUZON


Il était midi pile. Je me tenais immobile devant la Halle entre deux pots de bégonias suspendus, les yeux rivés sur le bâtiment de la Mairie en contrebas, une main contre un pilier, l'autre derrière le dos. Les pots, qui venaient d'être arrosés, laissaient échapper des gouttes m'éclaboussant les jambes et le visage. C'est dans cette pose inconfortable que je devais me présenter en ne me retournant sous aucun prétexte, sinon répondre à la visiteuse attendue. Elle seule pouvait me délivrer de cette pétrification imposée par sa propre volonté comme un maléfice. Mon homme de confiance - quoique ce titre lui convînt assez mal - avait rondement mené l'entremise. Il était parvenu d'abord à retrouver la trace de la fille en utilisant son réseau de relations. Comme je l'avais présumé, la belle était particulièrement inaccessible. Il n'avait réussi à l'approcher qu'après avoir usé des stratagèmes les plus audacieux. Il avait rendu inoffensifs, en les soudoyant, plusieurs proches, éloigné par la ruse un amant, deux prétendants, et avait endormi la confiance de la mère par une série de boniments habilement imaginés. Après ces exploits, il avait obtenu de ma gitane le rendez-vous escompté selon des indications très précises qu'il m'avait retransmises. Je les respectais donc, mais je me jurai, s'il s'était moqué de moi, de le rosser copieusement.
Je demeurais dans cette posture depuis un quart d'heure lorsque j'entendis une voix de femme assez grave et vaguement rauque, mais au charme irrésistible, m'interpeller: «Vous êtes l'auteur?»
Cette voix était semblable à l'image que j'avais eue de ma gitane, une voix sensuelle, étrange, prenante, capable d'éveiller les désirs les plus violents. Je me retournai lentement et la découvris dans toute sa splendeur, parée de la même robe écarlate à volants, les deux poings sur les hanches selon cette attitude provocante que je lui connaissais déjà. Mon intrigant n'avait pas menti, cependant il ne m'avait pas précisé s'il s'agissait d'un être en chair et en os ou d'un fantôme. Les esprits et autres spectres, me disais-je, avaient plus de propension à se dévoiler dans l'ombre nocturne que sous la lumière diurne de l'heure méridienne. Je ne doutai donc pas que la créature de rêve en face de moi ne fût réelle. Bonjour» dis-je arborant un beau sourire «c'est bien moi, l'auteur. Vous êtes la gitane... enfin la fille.» Je suis la gitane» répéta-t-elle d'une voix ferme en accentuant ce dernier mot. Elle avait immédiatement perçu ma légère hésitation à la nommer par ce terme. Mon intrigant vous a dit...» J'ai vu votre intrigant.» Elle avait répondu selon le même jeu. C'était la seconde erreur que je commettais en reconnaissant ainsi le rôle réel de mon homme de confiance à son égard. Je tâchai néanmoins de poursuivre: J'entreprends un ouvrage...» Vas-y, interroge-moi» me coupa-t-elle abruptement.
En une seconde, elle était passée de l'opposition la plus farouche à une sorte d'abandon masochiste par lequel passivement elle s'offrait pour subir toutes mes volontés. Je lui posai une série de questions, toutes aussi banales et sans intérêt les unes que les autres, sur l'existence itinérante des gitans. Elle me répondait laconiquement, ce qui achevait d'augmenter ma confusion. Cependant, elle s'affranchit bien vite de cette attitude fort peu compatible avec son tempérament et ne tarda pas à outrepasser les sujets que j'abordais pour me narrer ses origines. Ainsi, elle m'expliqua qu'elle était en réalité une Andalouse abandonnée à sa naissance et qu'elle avait été recueillie par des bohémiens. Je ne croyais pas un mot de cette fausse révélation car il était visible que ma belle n'avait ni les traits ni le teint clair d'une Espagnole. Comme une provocation supplémentaire, elle développait ce mensonge sans sourciller avec un aplomb extraordinaire malgré son invraisemblance totale et l'évidence que je ne le crusse pas. Naturellement, je me gardai d'émettre le moindre doute.
Tout en conversant, nous entamâmes une divagation à travers le village. De l'autre côté de la place, nous descendîmes la rue Mange-Prunes. Ce nom lui fut donné, paraît-il, en souvenir des enfants pauvres dont le repas n'était constitué que de ces fruits. Les arbres, plus charitables que les humains, leur dispensaient généreusement cette aumône. Des roses trémières sur les bords dressaient leurs corolles écarlates comme des appariteurs brandissant leurs flambeaux pour cortéger notre marche. En bas, soudain, une trouée d'azur et de verdure s'ouvrit devant nous par la rue de Sinzelle, jusque vers le quartier des Colombes, sur l'autre rive de l'Auzon. Délaissant cette voie, nous empruntâmes la rue Mignard sur la gauche. Enfin, nous rejoignîmes la rue Longue en passant sous une arche profonde qui nous fournit quelques instants de bénéfique ombrage. Là, sous les remparts, nous suivîmes le chemin de ronde qui longeait les fortifications. Il se réduisait parfois à un rebord dont l'étroitesse laissait à peine l'emplacement de nos pas et parfois s'élargissait en un glacis suspendu dans le vide. Par-dessus l'antique muraille, les plantes rupestres pendaient telles des chevelures sur des visages crevassés par les ans. Maintes pierres en déséquilibre ne semblaient se maintenir que par l'effet d'une grâce mystérieuse les affranchissant de la gravité. Sur la pente de la citadelle s'ouvraient des caches, des abris, des porches, des réduits, des appentis, des auvents dont on ne pouvait comprendre pour quelle raison obscure ils avaient été un jour aménagés: repaires de brigands, ultimes refuges en cas d'attaque subite, asiles d'ermite protégeant la méditation mystique ou retraites d'amoureux préservant leurs étreintes jalouses. Nos regards, s’immisçant à travers la vigne vierge ou la glycine des barrières, des clôtures, découvraient des courtils terreux, poussiéreux, des jardinets essartés, des recoins humides, moussus, comme les parties honteuses d’un être dont nous aurions violé l’intimité secrète. De ci de là, parmi l’ortie et le plantain, gisaient des gamelles rouillées, des planches vermoulues, des tonneaux éventrés, des tuiles écaillées, des outils démanchés... Les capucines, les œillets, les gueules de loup glissaient leurs corolles par les déchirures des grillages, le lichen recouvrait les éboulis, la capillaire colmatait les fentes, comme si la Nature avait voulu verser le baume de ses couleurs et de ses senteurs sur les blessures des maisons abandonnées.
Tout paraissait désert. L'on eût dit que les habitants s'étaient miraculeusement évanouis et que nous étions les seuls maîtres du village. Notre promenade en cet étrange labyrinthe n'était troublée que par le passage silencieux de quelques chats noirs ou blancs, comme de mauvais esprits nous attirant dans un funeste passage ou de bons génies nous guidant vers la sortie libératrice.
Ces étagements de maisons, d'enceintes, de murets, de promontoires, de redans formaient un fouillis inextricable, une complication merveilleuse et mystérieuse qui envoûtait l'esprit. Partout, sur la pierre, volubilis, lierre, liseron, agrippés aux anfractuosités, projetaient leurs orbes végétaux, couvraient mâchicoulis, tourelles de guet, meurtrières, imprégnant d'une pacifique poésie ces témoins de la martiale violence rendus inoffensifs. Cependant, quelques ateliers modernes mêlaient indécemment la hideur fonctionnelle de leurs panneaux de novopan, de leurs tôles ondulées à cette harmonie enchanteresse du minéral et du végétal comme une tache erratique dans un tableau pittoresque ou une fausse note dans une mélodie sublime.
J'aurais été incapable de savoir où aboutissait ce dédale qui semblait toujours nous ramener au même lieu en une itinérance indéfinie. Nous avions descendu d'abord la rue des Anglais, puis la rue des Figuiers, remonté à gauche le chemin des Treilles, puis nous avions suivi la rue Saint Verny, la rue du Pavé pour nous retrouver Place de la Halle d'où nous étions partis. De là, nous redescendîmes la rue de la Berche bordée par deux hauts murs, puis nous traversâmes la cour Chadude. Nous rejoignîmes alors la rue de l'Enfer, tortueuse et sinueuse, qui s'enfonçait comme un serpent dans le cœur du village. À mi-hauteur, nous nous engageâmes dans une étroite venelle nommée Passage du Diable. Là, sous nos pas, les grossiers degrés taillés dans le roc brut paraissaient le résultat de la magie méphistophélique plutôt que l'œuvre d'un mortel. J'imaginai qu'en ce lieu exigu protégé de tout regard indiscret, brusquement ma gitane allait se retourner, me fixer effrontément de ses prunelles brillantes. J'aurais alors pressé violemment ma bouche sur ses lèvres pulpeuses en un baiser fiévreux. Mais rien ne se produisit. Je saisis alors toute la distance qui séparait le roman de la réalité. Après avoir emprunté la rue du Sol, la rue Servières et la venelle des Âmes, nous reprîmes la rue de l'Enfer en sens inverse. Nous redescendîmes jusqu'à la porte du Brugelet, flanquée de son échauguette. La dénivellation était si accusée qu'au-dessous de nos pas béaient les lucarnes des toits donnant sur une rue inférieure et que nos têtes voisinaient les soupiraux des caves dépendant d'une voie supérieure. Poursuivant notre déambulation hasardeuse, nous atteignîmes la route de Champagnac-le-Vieux. Nous la remontâmes jusqu'à la place Chambon en longeant le Gaudarel. Silencieux, le ruisseau glissant au fond de sa gorge envahie de frondaisons nous gratifia d'une émanation vaporeuse. Cette algide sensation nous délivra de la chaleur étouffante qui nous accablait. En face, nous gravîmes un sentier qui serpentait parmi les genêts et les chaos granitiques sans nous soucier de savoir où il pouvait bien nous mener. J'imaginai que nous étions transportés dans un Orient fabuleux. Les chênes qui nous ombrageaient devenaient des térébinthes, les vulgaires fétuques foulés par nos pieds se changeaient en myrtes odorants.
Cependant, notre conversation se poursuivait sans sujet précis comme si elle mimait le cheminement de nos pas. Je faisais mine de m'intéresser avec le plus grand scrupule à cet ensemble de divagations que ma gitane tirait de son imagination. J'étais plus attentif à ses inflexions de voix, à ses interjections volontaires ou involontaires qu'au contenu de ses paroles. Elle parlait de tout et de rien, émaillant ses propos de ruptures osées, d'intonations modulantes, d'exclamations soudaines. Le fil de ses idées se diluait en d'interminables parenthèses qui prêtaient à l'ensemble de son discours une incohérence charmante à l'image de ces vieilles roulottes composées de bric et de broc, dont on ne savait comment elles pouvaient se mouvoir sans se disloquer. Son esprit volubile, exalté par une tendance fantasmatique invasive, passait d'un sujet à l'autre avec une singulière aisance, gommant toute dysharmonie qu'eût pu engendrer une telle absence de transition. Le cours diffluent de ses pensées ignorait les contraintes élémentaires de la vraisemblance et de la raison. Par une étonnante versatilité contrastant avec mon équanimité, elle affectait les manières d'une enjôleuse qui succédaient aux réactions d'une virago. Ainsi, au fil de notre entretien révélant insensiblement nos tempéraments, je constatais une divergence de plus en plus manifeste entre ses goûts naturels et mes préférences. Elle paraissait se plaire dans le tumulte, l'agitation, la fournaise des rayons, les espaces réverbérant de feux, incendiés de lumière alors qu'ami de l'ombre, j'affectionnais les arbres aux ramures éployées, les sources jasant dans les futaies silencieuses, la quiétude des retraites abandonnées. Après une heure de vagabondage, nous fûmes bientôt environnés par les lavandins et les bruyères qui caressaient nos jambes. Je présumai que nous approchions de Rizolles dont on apercevait les premières fermes. L'air, qui semblait avoir balayé le désert, brûlait notre peau. Le soleil à son zénith, suscitant une sueur intarissable sur nos membres, paraissait vouloir nous annihiler, nous désubstantialiser. Comme si la Nature avait voulu nous réconforter de cette écrasante oppression, les rameaux des buissons nous tendaient leurs mûres, leurs framboises, leurs prunelles. Je n'osais cueillir ces offrandes, mais ma compagne les saisissait à pleines mains pour les engloutir goulûment.
Au sommet de l'éminence, le sentier déboucha sur un replat qui formait un belvédère comme si cette destination fût l'aboutissement inévitable et prémédité de notre pérégrination. Nous pouvions croire que notre escapade était gouvernée par un esprit supérieur contrôlant tous nos actes et nous menant à sa guise. Là, un grand châtaignier penché sur le ravin nous invitait généreusement à jouir de son ombre bienfaisante. À son pied, sur un moelleux tapis d’herbelette, un banc de pierre grossièrement taillé proposait un délassement opportun à nos membres fourbus. Il gisait tel un monolithe qu'aucune volonté humaine n'aurait érigé, mais qui eût été l'œuvre lointaine d'un fortuit cataclysme au début des temps géologiques. Non loin, fondue dans le décor champêtre, se dressait une humble croix moussue émergeant imperceptiblement des genêts. Nous demeurâmes silencieux en admirant le panorama. Au devant s'élevaient des collines où ça et là, couronnées d'un pigeonnier, saillissaient quelques parois rocheuses qui rompaient le moutonnement des hautes grèzes. Vers l'ouest s'étendait le long plateau du Cézallier se prolongeant au sud par les planèzes basaltiques du Cantal. Et plus loin, là-bas, là-bas, aux confins de l'horizon, minuscules, indistincts, à perte de vue, des vallées, des monts, des crêtes, des plateaux, des massifs, confondant leur incertaine topographie avec les nébuleuses architectures de l'éther.
De l'autre côté, au nord, apparaissait Auzon. L'on eût dit que la roche gneissique de la butte sommitale sur laquelle était sis le hameau, lors de son extrusion, avait percé le manteau vert des forêts en formant un accroc gigantesque. Les anciennes habitations de sa citadelle se pressaient entre les remparts tandis que les pavillons modernes se disséminaient dans la campagne environnante. Les fenêtres montrant leur béance ténébreuse révélaient ses entrailles où vivaient les huit cents âmes de son humble peuple. De leur douce rotondité, les alignements d'arcades s'ouvrant d'un étage à l'autre, de la basilique à la collégiale, des murailles au château, contrastaient avec la stricte rectitude des ouvertures quadrangulaires. Quelques arbres au milieu des quartiers dressaient leurs houppiers comme un reliquat épargné des antiques sylves recouvrant la Terre. Les autans, l'écir, la burle, arrachant ses parements, ses enduits, avaient découvert l'ossature de son squelette blanchi, le ruissellement avait sapé ses soubassements, le gel fendu ses piliers, ses linteaux. Les moellons équarris alternant avec le crépi parmi les couvertures de tuiles composaient une marqueterie ocre, blanche et rouge qui se détachait sur le camaïeu vert du paysage. Les vestiges de toutes les époques, pavements gallo-romains, tourelles médiévales, anses renaissantes, pavillons contemporains, selon une extraordinaire superposition, créaient l'illusion de contempler en une simultanéité saisissante le déroulement du temps depuis les mystères de sa lente fondation immémoriale jusqu'à son expansion dans le tourbillon effréné du présent. L'on ne pouvait comprendre, ébahi, comment les hasards et les nécessités les plus dures de l'histoire, involontairement, avaient pu engendrer cette harmonie. L'arbitraire des décrets royaux, les attaques des pillards, les déprédations des révolutions, des jacqueries, l'abondance, la disette, les prolixités et les avarices des baillis, des intendants, les bienfaits et les méfaits de la Nature l'avaient marqué dans sa chair minérale, adjoignant de nouveaux édifices, défigurant, soustrayant d'anciennes bâtisses, ouvrant et pansant les blessures de son grand corps qui subissait passivement les outrages des hommes et des éléments. Le village allongé entre l'Auzon et le Gaudarel apparaissait comme un immense vaisseau avec pour cales les catacombes et les caves, pour passerelles, coursives, les ruelles, venelles, passages, pour bouches d'air les puits, les buses d’écoulement, pour galeries les chemins de ronde, pour hublots les baies, lucarnes, soupiraux. La terrasse du château était sa proue, le clocher son gaillard, le cimetière sa poupe, les remparts ses pavois, ses bastingages, les fondations sa quille, sa carène, les antennes ses mats, ses vergues. Ainsi, tendant ses voiles pétrifiées, d'un passé lointain pour un avenir incertain, il semblait voguer sur l'océan des âges.
Sans doute impatientée par ma trop longue contemplation, ma gitane me rappela sa présence en toussotant légèrement. Elle s'avança, puis s'assit sur le banc. Je fis de même. Tout demeurait silencieux autour de nous. L'atmosphère était biblique. Cette thébaïde paraissait avoir été aménagée par le seul caprice des éléments pour la méditation du sage ou le rêve du myste. L'on aurait pu se croire ici dans les vallées du Moab à l'ère antédiluvienne hors de la Civilisation corruptrice, au temps où l'Homme était candide et la Création vierge. Il semblait que s'allégeait le terrible poids de la Matière et qu'allait se dévoiler à nous le visage ineffable de la Divinité. Je contemplais tour à tour la croix et ma compagne. «Paix, Renoncement» disait le calvaire, «Beauté, Volupté» répondait le visage de la Femme. Et mon esprit, confondu en ces pensées contraires, s'interrogeait, irrésolu, tantôt inclinant vers le premier, tantôt vers la seconde.
Pour la première fois, j'examinai plus attentivement ma gitane. Que je pusse observer de près cette apparition presque irréelle, objet de toutes les pensées m'agitant nuit et jour, me sembla soudainement incroyable. Son corps évoquait un violent désir de possession physique, l'assouvissement frénétique des pulsions, l'exultation sensuelle débridée. Je remarquai - détail qui ne m'était pas apparu auparavant - que sa robe présentait à mi-hauteur, un liseré de dentelle blanche, laissant à peine entrevoir ses cuisses brunes. Cette imperceptible interruption de l'étoffe provoquait en moi plus d'effet que si elles fussent entièrement dénudées. Son parfum capiteux semblait une émanation naturelle de sa chair enivrante. Son visage possédait un charme sauvage, éloigné de tous les canons de l'esthétique traditionnelle et irréductible à tout critère formel. En l'observant, je ne parvenais à comprendre d'où émanait cette beauté car chaque partie considérée isolément ne présentait aucune perfection qui pût l'expliquer. L'on ne pouvait dissocier l'effet que produisaient sa bouche trop charnue, son menton trop étroit, ses yeux trop larges, son front trop court. En outre, la provocation qui émanait naturellement de ses traits se trouvait amplifiée par les ressources artificielles du maquillage sous la forme d'un rimmel noir comme la nuit allongeant ses cils et d'une pâte rouge comme la cerise enduisant ses lèvres. Ainsi, selon une concordance remarquable, elle accentuait par la volonté propre de son esprit les caractéristiques naturelles de son physique. De cet ensemble naissait une étrange harmonie qui envoûtait l'âme. Quelques détails cependant, si l'on approfondissait l'investigation de cette physionomie: la plissure accusée de ses paupières, une étrange flamme dans sa prunelle, avertissaient de quelque danger qui incitait à la prudence.
«J'ai faim» dit-elle subitement «allons acheter à manger.» Avant même que je n'eusse réagi, elle s'était levée pour amorcer le retour. Nous redescendîmes presque sans un mot jusqu'au Gaudarel et suivîmes la route de Champagnac. Arrivés dans la ville basse, rue des Faubourgs, nous entrâmes dans une épicerie. Tout de go, ma gitane commença d'entasser en vrac des victuailles sans réfléchir visiblement à la perspective de leur consommation réelle. Il s'agissait pêle-mêle de friandises, de charcuterie sous cellophane, de sorbets, de glaces, de gaufrettes fourrées, de crème Chantilly, de chocolat, de nougatine, tout cela comme si ces consommations n'eussent aucun coût et fussent présentées dans les rayonnages à sa seule intention. Cette emplette immodérée me prenait au dépourvu. En raison de sa silhouette étique, je n'imaginais pas que ma gitane voulût se livrer à un gobichonnage digne du vorace Gargantua et de son fils Pantagruel. Quant à moi, je me serais plutôt satisfait d'une frugale collation comme celle que Don Quichotte partageait avec Sancho Pança entre deux exploits chevaleresques sur les chemins désertiques de l'Andalousie. Le sac fut bientôt plein, je payai. Elle ne prêta aucune attention à cette formalité qui lui paraissait normale de ma part. Dans le regard de l'épicière, je lisais une réprobation butée. Il me tardait de sortir. J'étais partagé entre le besoin de respectabilité qui sied à mon tempérament aristocratique et mon impérieux désir de posséder cette beauté vénéneuse. «Où va-t-on manger?» interrogeai-je. Je ne sais pas, on verra.»
Quoi qu'elle dît, quoi qu'elle fît, je me pliais passivement à toutes ses initiatives, sans même penser à émettre le moindre avis contraire. Nous remontâmes la rue Longue, rejoignîmes la Place de la Collégiale par le sentier de la Virade, puis, après de multiples détours qu'elle m'imposait résolument comme si une nécessité impérieuse nous y obligeait, nous aboutîmes rue de l'Enfer. Là, tout à coup, je demeurai glacé sur place. Près de nous se tordait en sifflant un corps écailleux, sinueux. Reprenant mes esprits, je reculai, mais ma compagne s'avança crânement, saisit d'un geste vif par la tête le reptile qu'elle projeta quelques pas plus loin où il disparut dans une anfractuosité. Je ne doutai pas qu'il eût rejoint par là les espaces infernaux dont il était issu. L'apparition de cet être satanique, sorti de nulle part, semblait avoir été suscité par ma gitane pour éprouver mon courage. Humilié par ce nouvel incident, je tâchai cependant de poursuivre notre conversation comme si rien ne se fût produit. Lorsque nous fûmes dans la cour Chadude, elle sembla juger l'endroit propice pour un repas improvisé. Aussitôt, elle s'assit sur le muret, puis déballa sans barguigner le contenu du panier. Nous étions installés de la manière la plus inconfortable et la plus incommode qui fût. Les victuailles tenaient en équilibre instable sur les moellons anguleux avec une précarité qui tenait du prodige. Ma gitane commença par ouvrir un paquet de cacahuètes, en avala quelques-unes puis sans plus de manière, jeta le reste du paquet à peine entamé dans le précipice. Elle y envoya également deux ou trois sachets sans même les ouvrir, ni même considérer ce qu'ils pouvaient contenir. En quelques minutes, elle avala une tranche de cervelas, grignota une tomate, croqua une pomme puis la lança aussi à demi-dévorée comme font les rongeurs, dans le précipice, sans se soucier de savoir s'il y avait âme qui vive au-dessous risquant de recevoir ces immondices. Pour ma part, je parvins au maximum à ingurgiter une tranche de melon qu'elle avait abandonnée. Je me plaisais à mordre dans la trace qu'avaient imprimée ses dents et qui restait encore imprégnée de sa salive. Il me semblait qu'elle devait avoir la suavité d'une liqueur délicieuse à moins qu'elle ne fût un philtre dangereux. Je m'aperçus que les glaces et les sorbets, qui avaient rapidement fondu, s'égouttaient sur le gravillon en un jus pâteux inappêtissant. Elle n'y prêta nulle attention, considérant comme naturelle cette outrageuse dilapidation.
Dès qu'elle eut fini, elle sortit par un repli de sa robe un poudrier doré, l'ouvrit et s'observa dans le minuscule miroir rond constituant le couvercle. Comme si j'étais absent, elle se para sans gêne avec la plus extrême impudeur. Je pouvais supposer qu'elle ravivait ses appâts à l'intention d'un autre galant plus digne que moi de les admirer. Il aurait pu s'agir simplement d'un incoercible instinct, d'une manie compulsive qui la poussât à cette coquetterie gratuite. Cette dernière hypothèse possédait l'avantage de ne pas blesser mon amour-propre, aussi je la considérai comme la plus probable. «On va au château?» dit-elle en remettant brusquement le poudrier dans le repli d'où elle l'avait extrait. Mais... je croyais qu'il n'était pas ouvert à la visite, certaines pièces sont habitées par les propriétaires.» Peu importe, ils sont partis.»
J'étais interloqué par sa réponse. Là-dessus, elle se dirigea résolument vers le château sans même considérer si j'approuvais ou non cette initiative. Toutes ses propositions étaient en réalité des injonctions auxquelles j'obtempérais sans opposition.

 

LE CHÂTEAU


La nuit tombait lorsque nous arrivâmes au grand portail du château. L'épaisse grille en damier losangique semblait opposer une résistance infrangible à notre intrusion. Le plus naturellement du monde et sans manifester la moindre décontenance, ma gitane sortit par l'entrebâillement de sa robe une minuscule tringle dont elle usa d'une manière si rapide que seul m'apparut le résultat de l'opération. L'énorme serrure au pêne d'acier avait cédé lamentablement. Tournant sur ses gonds, le battant grinça comme s'il émettait le dernier râle de sa triste agonie. Le spectacle de ce lourd portail aux ferrements solides neutralisé en un tournemain par cette faible fille me sembla représenter une allégorie de la puissance vaincue par l'habileté, le triomphe de la profanation sur la protection. L'on eût dit que rien ne pouvait briser la détermination de cette femme, que tous les êtres, tous les éléments se trouvaient soumis à son charme et sa rouerie dévastateurs. Face à elle, ma volonté m'apparut semblable à cette serrure qui capitulait sous ses doigts experts.
Sa conduite dépassait les préceptes des philosophes cyrénaïques les plus radicaux. Une conscience habitait-elle réellement son crâne? Il semblait que pour elle, seul importât l'instant présent. Elle paraissait incapable d'imaginer rétrospectivement le passé comme de se représenter une projection du futur. Cette tendance était accentuée par une hantise du silence, une mobilité incessante de la pensée, un abandon à toute impulsion naissant de la moindre sollicitation, une inaptitude apparente à poursuivre un dessein défini. Face à elle, je ne savais quel comportement adopter. Devais-je répondre à ses provocations ou tenter de l'apprivoiser par la douceur? Mon attitude, peu lisible en raison d'une perpétuelle indécision, contribuait à me prêter l'image d'un esprit inconsistant et médiocre. Je ne parvenais à me dégager de sa personnalité envahissante, quoique superficielle. Exploitant ce qui constituait ma faiblesse, je résolus de demeurer insaisissable. J'accentuai le laconisme de mes propos, en réalité forcé. Je multipliai les ambiguïtés, les allusions sibyllines et tâchai de convertir mon incapacité à infléchir la moindre de ses décisions en une suprême impavidité. Quelles que fussent ses excentricités, je demeurais de marbre comme si rien ne pouvait m'étonner ni m'offusquer. Le flegmatisme que je simulais face à son audace dépourvue du moindre scrupule m'évitait d'être assimilé à un risible moraliste ou à un poltron et me prêtait de surcroît l'avantage d'apparaître comme un esprit fort. Il me semblait, pour sa part, qu'elle me considérait comme un être inexistant, à moins que son égocentrisme induisît cet effet à mes yeux. Véritablement, je ne savais dans quelle mesure sa désinvolture était feinte ou naturelle. Tout dans ses actes heurtait mon tempérament spartiate et disciplinaire. Je tentais de conjurer l'envoûtement qu'elle exerçait sur mon esprit par un froid cynisme allié à un donjuanisme arrogant. J'attendais le moment où, saoule de son propre babillage, elle se tairait, comme ces torrents des régions désertiques gonflés après une subite averse finissent par se tarir, vaincus sous l'ardeur d'une canicule prolongée.
Cependant, nous approchions du bâtiment. Devant l'allée, deux angelots porphyriques jouant du violon nous accueillirent avec un sourire de connivence comme pour nous inviter à la sérénade enchanteresse des senteurs et des couleurs qui nous attendait.
Le jardin était composé de boulingrins et de troènes nains selon un damier irrégulier. De lieu en lieu, des ifs cylindriques en occupaient le centre comme les pièces d'un échiquier géant. Plus loin s'élevaient des sorbiers aux longs folioles découpés. Vers le fond, l'on devinait imperceptiblement des tamaris au feuillage clair, tellement léger qu'il simulait des nuages livides flottant entre ciel et terre. Sur une immense pergola, émergeant des rameaux smaragdins, s'épanouissait une multitude de roses, pastels, mauves, céruléennes, ivoirines ou incarnates. Les faisceaux des projecteurs scellés dans le sol, selon l'angle d'incidence, modifiaient insensiblement le ton des pétales, leur prêtant une apparence versicolore. À cette magie chromatique s'ajoutait celle des parfums émanant de toutes ces corolles. Sous nos pas crissait un sable dont les grains aux rayons lunaires brillaient comme des verroteries. Mon pied buta sur une forme ovoïde qui roula devant nous avec un bruit sourd. Intrigué, je ramassai l'objet. C'était une orange. Bientôt, j'en vis une multitude dont la peau grumeleuse luisait à la clarté nocturne. Je ne distinguai cependant nul oranger d'où eussent pu provenir ces mystérieux fruits et je doutais fort que les sorbiers aperçus précédemment pussent les avoir engendrés. Le spectacle de tous ces agrumes coruscants, abandonnés dispendieusement, communiquait une atmosphère de féerie à cette vision. Errant dans les allées, nous découvrîmes de tous côtés la présence d'un précipice. Ainsi nous étions sur un jardin suspendu. Nous approchâmes du mur. Les ténèbres nous interdisaient de distinguer le fond de cet abîme qui nous parut illimité. L'on apercevait cependant, sous les feux des réverbères, la rampe en brique rouge du pont enjambant l'Auzon. La route d'Escolges, balisée par les luminaires, apparaissait comme une constellation serpentine qui s'évanouissait dans l'obscurité, là-bas, près de la Rivière Haute. Au loin sur la montagne, vers la Croix-des-Abris, scintillait la première ferme de Boussac où les veilladous, devant l'âtre, contaient de vieilles légendes. Ma gitane se penchait imprudemment, sans frayeur aucune, par-dessus le bord du muret, comme pour jouer avec le danger, défier le gouffre et ainsi m'impressionner. Assurément, c'était la main du démon qui la retenait.
Enfin, après avoir épuisé les délices de ce lieu paradisiaque, nous nous dirigeâmes vers l'entrée principale du château. Une double porte verrouillée en interdisait l'accès, obstacle qui n'offrit pas à la dextérité de mon mentor plus d'opposition que la grille. Nous franchîmes un vestibule obscur, puis pénétrâmes dans une pièce faiblement éclairée par des lueurs chatoyantes. Sous un plafond au lourd solivage de chêne, une vaste salle à manger apparut à nos yeux. Au centre de la pièce, une table imposante était entourée de hautes chaises sculptées. En face, rutilant de cire, s'étirait un long buffet de noyer dont la crédence présentait une collection de quatre assiettes porcelaniques. Leur éclat captiva irrésistiblement mon regard malgré le malaise que j'éprouvai de m'appesantir sur les détails de la décoration au cours de cette incursion illicite dans la demeure d'autrui.
Diverses scènes de la vie quotidienne aristocratique au long du jour y étaient représentées dans le même cadre d'une terrasse bordée par une balustrade marmoréenne tandis que s'étendait vers l'horizon la gloire d'un vaste parc. Sur la première assiette, aux lueurs de l'aube, le déjeuner réunissait la famille heureuse, le père, grave, majestueux, dans son plastron pourpre amidonné, ses hauts de chausses bouffants, la mère, humble et attentive, en sa jupe de soie grège. Entre eux, les deux enfants, têtes blondes ingénues, frottaient de leurs menottes une frimousse encore ensommeillée. À droite veillait un chien fidèle, humant l'air du matin, cependant qu'à gauche, sur un coussin moelleux, se prélassait un chat noir dont luisaient les prunelles matoises. Sur la seconde assiette, lors que l'astre du jour s'élevait au zénith, les deux enfants jouaient gaiement. Le garçonnet, l'air bravache et conquérant, en habit de cavalier tel un Bellérophon, domptait de son fouet quelque surnaturel Pégase issu de son imagination. La fillette, parée d'une fausse coiffe orientale à résille, trop grande pour elle, s'imaginait devenue la Schéhérazade séduisant un calife. La troisième assiette représentait, sous le soleil déclinant, l'épouse en compagnie d'une amie chère, marquise ou comtesse, pendant que leurs maris, figurés dans les frondaisons lointaines sur de fringants coursiers, s'adonnaient au plaisir cynégétique. Les nobles dames étaient magnifiquement vêtues de longues robes en mousseline tandis qu'à leurs pieds reposait une ombrelle de cotonnade, négligemment abandonnée. Sur la quatrième assiette enfin, sous le clair de lune versant ses pâles rayons, seule veillait une chouette immobile, perchée au sommet d'un pot-à-feu. Le maître porcelainier, mariant convention et singularité, alliant norme et nouveauté, semblait avoir voulu réunir en ces émaux le poncif et l'originalité, la tradition et l'invention, haussant par la magie de l'art la fruste réalité au monde supérieur des essences. Un marli doré, comme le cadre d'un tableau, renforçait cette intention en isolant ces miniatures du monde extérieur.
Le salon, vaguement éclairé par les rougeoiements d'une cheminée, s'articulait directement à la salle à manger. Dans l'âtre, un dernier tison luisait, comme pour veiller fidèlement ces lieux vides abandonnés par leurs occupants. Des tapis aux motifs persans couvraient la tomette grenat. Le mur adjacent était occupé par un divan bas sur lequel, pêle-mêle, s'entassaient des coussins polychromes. Accrochés sur les murs couleur de chaux, des épées, des rapières, des sabres scintillaient faiblement comme un avertissement dérisoire à notre intrusion. Tous ces trésors jaloux paraissaient livrés sans défense à la cupidité de nos regards. Ma gitane s'assit sur un imposant fauteuil à pieds torsadés. Ses doigts entr'écartés sur l'extrémité des accoudoirs en tête de dragon emprisonnaient ces redoutables monstres comme s'ils se trouvaient annihilés par le pouvoir de son charme. Elle posa ainsi quelques minutes comme si elle fût la châtelaine de ces lieux.
Après cet intermède, nous explorâmes au fond du salon un couloir obscur qui semblait se prolonger indéfiniment. Nous entrâmes par mille portes, traversâmes une multitude de salles, de chambres et d'antichambres. Parfois, à la faveur d'une baie qui s'ouvrait sur la nuit, apparaissait le croissant magique de la lune. Le château se muait à mes yeux en un décor psychédélique évoquant tous les phantasmes, prometteur de toutes les voluptés, mais aussi de tous les dangers. L'ombre, l'imprécision des lieux, l'exiguïté des passages occasionnaient maints affleurements, maintes rencontres fortuites ou volontaires entre nos mains, nos bras. D'ordinaire si loquace, ma gitane avait brusquement cessé son bavardage. Dans le silence, je n'entendais que le bruissement de sa respiration légère se mêlant au froufroutement de sa robe. Parfois, nous tâchions de retrouver notre chemin, recherchant notre orientation comme si nous étions perdus au centre d'un labyrinthe et que notre situation fût désespérée. Il semblait que tout pouvait arriver. Attention aux oubliettes, regardez devant vos pas, disais-je en chuchotant pour n'être pas entendu par d'éventuels ennemis tapis dans l'ombre. N'y a-t-il pas un dogue énorme derrière cette porte? Cette statue n'a-t-elle pas bougé? Ma compagne avait quitté ses mocassins qu'elle tenait à la main. Parfois, à la faveur d'un rayon qui s'infiltrait par une meurtrière - seul complice de notre intimité - j'entrevoyais la forme de son épaule, la rondeur de son sein ou le galbe de sa jambe. Les volants de sa robe, qu'elle soulevait pour mieux franchir à l'aise quelque obstacle, s'accrochaient à mes vêtements. Je sentais son corps tour à tour s'abandonner, s'esquiver, sans que je pusse jamais savoir si c'était l'œuvre de son caprice ou celui du hasard. La résolution de ce jeu érotique, entretenu implicitement bien qu'il ne fût jamais avoué ouvertement, devait être, me semblait-il, un débordement subit de nos pulsions libidineuses. J'aurais brusquement saisi cette fille, je l'aurais plaquée sur le sol sous l'effet d'une soudaine impulsion de mon désir. J'aurais retroussé sa robe, arraché ses dessous. Après quelques gestes d'une fausse résistance, dernier rempart afin d'entretenir l'illusion d'une pudeur simulée, elle se serait offerte. J'aurais collé mes lèvres fiévreuses contre les siennes, pétri ses seins turgescents, pénétré son sexe dans l'ivresse orgastique de la possession. Ensuite, nous nous serions relevés, feignant d'ignorer cet épisode comme si nous ne l'avions jamais vécu. Seule cette violence aurait pu transcender le caractère primaire de l'acte copulatoire, gommer la déchéance honteuse que constituait pour notre fierté la pauvreté mécanique de son accomplissement, contrastant avec la subtilité psychologique de la pariade dont il était l'aboutissement. Malheureusement, mon tempérament ne s'accordait pas avec cette manière impétueuse, indispensable pourtant à satisfaire la logique romanesque, aussi je me décidai pour une tentative plus persuasive. J'étais prêt à lui saisir la main quand, apercevant une lueur sur la droite, elle s'exclama: «De la lumière! Allons voir par ici.»
Devant nos pas, une ouverture réverbérante de feux se dessina, contrastant avec ce domaine de pâles clartés, de nitescences diffuses et de reflets blafards où nous divaguions. Nous avançâmes, intrigués.
Une immense entrée apparut, surmontée d'une figure léonine et d'une rangée de faux merlons à pointe pyramidale. La majesté de cette porte monumentale, en totale opposition avec le caractère fruste du château, m'étonna quelque peu. Ce ne fut rien comparé à la stupéfaction qui s'empara de moi quand nous en franchîmes le seuil. Nous fûmes plongés en un nouvel univers comme si nous avions changé de civilisation, d'époque et de continent. La salle d'une hauteur prodigieuse se trouvait entièrement recouverte de la base jusqu'au plafond par des arabesques se déployant en une frise ininterrompue. Cette fresque s'étendait à l'image d'une damasquinerie ou d'un gigantesque filet minéral. Par le milieu se superposaient deux galeries de fausses ogives à l'arc outrepassé dans un fond mauve imitant le firmament. Le fond de chaque ouverture fictive présentait un canevas original de denticules, sphérules, chaînettes, bâtonnets, gouttes, pendentifs selon la même harmonie, de sorte que chacune apparaissait unique et différente, semblable sans être identique, similaire sans être superposable. Des oves miniatures couvraient la surface supérieure comme les rayons d'une énorme ruche à moins qu'une araignée trismégiste eût tissé cette splendeur. Plus haut, des prismes dorés aux facettes alternativement concaves et convexes limitaient une vaste coupole parcourue par un réseau de lignes brisées qui présentaient successivement leurs angles rentrants et sortants. Un lanterneau, par où s'infiltraient les rayons séléniens, en éclairait faiblement le sommet. Sur chaque mur, un balcon en trompe-l'œil, soutenu par une simulation de modillons aux formes tourmentées, surplombait le vide. Autour de la salle courait une cimaise, composée d'émaux multicolores bleu lapis, turquoise, orangés, verts, jaunes, outremer, jaize, dont les bandes s'entremêlaient, se croisaient, se décroisaient, se torsadaient, s'enroulaient, se déroulaient, se lovaient en multiples galbes et brisures, courbures, flexures selon le caprice d'une virtuosité prodigieuse. La vue se perdait à suivre cet inextricable lacis développant ses méandres, ses replis, épousant la symétrie et la dissymétrie en un jeu subtil sans but ni raison sinon la beauté elle-même, la fantaisie, la délicatesse, l'élégance. L'on ne pouvait discerner une partie de cet espace qui ne fût occupée par un trait, une ligne, un volume, une facette, un point. C'était la prestidigitation, l'illusion devenues forme, l'artifice mué en style, la répétitivité constituée en canon, formule, procédé, la profusion érigée en dogme, la complication, la densité converties en esthétique. Les motifs de cette vaste décoration obéissaient à un algorithme pictural indéfini. L'esprit géométrique en son orgueil, refusant les splendeurs naturelles, niant la création minérale, végétale, animale, évacuant toute figuration, toute représentation, omniprésent, omnipotent, omniscient, puisait sa richesse dans son absolue recherche de pureté abstraite.
Ma lampe, que j'orientais en tous sens afin de saisir toutes les parcelles de cette merveille, me paraissait irrespectueuse. Ces beautés anciennes, pensais-je, devaient être révélées par la flamme d'une torchère ou d'un candélabre émettant un feu purificateur plutôt que par le faisceau mort et désacralisateur d'une ampoule électrique.
Émergeant de l'extase où elle m'avait plongé, je m'avisai que cette œuvre de l'art islamique ne pût se trouver logiquement ici sous des cieux auvergnats. S'agissait-il d'un nouveau caprice de mon imagination ou bien d'une reconstitution savamment réalisée de stuc et de carton-pâte? Était-ce mon cerveau ou la main d'un malin faussaire qui se jouait de moi? Mais alors pourquoi, dans quel but? Bien que je m'interrogeasse sur la présence de cette incongruité, je crus bon devant ma gitane de n'en rien laisser paraître et de me comporter comme si tout ceci était normal. Elle n'y accordait apparemment aucune attention, soit qu'elle trouvât naturelle cette fantasmagorie, soit qu'elle n'y fût pas sensible. Comment la beauté elle-même pouvait-elle être imperméable à l'essence de ce qui la constitue? me disais-je.
À ce moment, nous entendîmes indistinctement la cloche du beffroi sonner. La lente succession des coups résonnait comme un lointain écho assourdi par les galeries et les voussures. Il était minuit. «Déjà, quel malheur, je suis en retard, adieu» s'exclama ma gitane, surprise ou feignant la surprise. Là-dessus, elle rechaussa ses mocassins et fonça vers la sortie du château. Je suivis sa trace, mais ne parvins à la rattraper avant qu'elle ne disparût dans une ruelle. La dernière image que je vis d'elle fut sa longue chevelure ondulant sur sa croupe dans la pénombre nocturne.
S'agissait-il d'un stratagème destiné à me fausser compagnie, l'urgence d'un rendez-vous l'obligeait-elle à une séparation si soudaine? Mais avec quelle personne, où et pourquoi? Pourrais-je le savoir jamais? Je remarquai que ma gitane était apparue à midi et qu'elle avait disparu à minuit. Était-ce une coïncidence? Obéissait-elle à un jeu gratuit ou aux impératifs d'une superstition?
En rentrant à la maison, je m'aperçus que je n'avais plus ma montre en or, pourtant solidement attachée à mon poignet. La belle menteuse avait aussi d'autres dons insoupçonnés dont j'aurais dû me méfier.

 

DEUXIÈME INTERMÈDE


Une journée entière en présence de ma gitane, plutôt que d'apaiser mes désirs, avait contribué à les attiser. Je ne parvenais à trouver mieux l'appétit que le sommeil. Je me languissais, incapable de m'adonner à une quelconque activité sans que son image revînt à ma pensée. Que je lise, que j'écrivisse, que je me promenasse, je demeurais en proie sans répit à ma passion obsessionnelle pour la créature. Mon intrigant me fournissait des rendez-vous, mais aucune fille n'apparaissait à l'heure et au lieu dits. J'en étais quitte à chaque fois pour un inutile dérangement et pour délester mon porte-feuille de quelques coupures supplémentaires. Pour une raison inconnue, ma gitane demeurait obstinément invisible.
Cependant, un jour que j'errais à travers le village, après avoir abandonné tout espoir de revoir ma belle, rue Longue, je vis une baie s'ouvrir dans la façade d'une maison bourgeoise. Une femme apparut, vêtue d'une robe en damas et coiffée d'un catogan. J'observai plus attentivement la jouvencelle quand je fus stupéfait de découvrir qu'il s’agissait de ma gitane. À ce moment, un homme roux - probablement un Anglais si j'en jugeai à son costume - s'approcha d'elle et l'enserra tendrement par les épaules. Elle répondit à cette invitation par un geste lascif. Je détournai les yeux et m'enfuis. J'étais dans un état d'excitation indescriptible. Au tourment du désir qui me minait s'ajoutait la torture de la jalousie. N'aurais-je pas dû, si j'avais été muni d'un estoc, monter jusqu'à l'appartement et provoquer mon rival en duel?
Ce ne fut pas tout. Le lendemain, alors que je descendais la rue de la Ganivelle, je l'aperçus de nouveau, tenant la main d'un homme en habit de militaire espagnol. À ce nouvel affront se superposait l'incongruité d'une hallucination supplémentaire. J'accusai un second coup et décidai de rester confiné en mon appartement. Je ne voulais plus la voir. Invisible quand je la recherchais, elle se montrait partout quand je tentais de l'éviter.
Que signifiait tout ceci? J'étais hébété, dans un trouble mental qui ne me permettait plus d'évaluer consciemment ma situation. Comme pour achever de me plonger dans la dépression, je découvris sur la page locale du journal Centre-France une étrange nouvelle qui ne me sembla pas étrangère à ma gitane:

Le cadavre d'un homme borgne par suite d'un accident antérieur, a été découvert derrière la Giralda, sur la commune d'Auzon. Le meurtre a été commis à l'arme vive. Un suspect a été aperçu dans les environs, un homme blond aux yeux bleus parlant avec un fort accent basque. L'individu, déjà fiché par les services de la police judiciaire, a échappé aux gardes civils. Bien qu'aucune hypothèse précise ne puisse être avancée concernant le mobile du meurtre, il pourrait s'agir d'un crime passionnel.

Qu'était la Giralda? J'étais sûr que ce lieu n'existait pas à Auzon. Le nom pourtant ne me paraissait pas totalement inconnu. Où avais-je pu le rencontrer? Peut-être s'agissait-il simplement d'une coquille, à moins que mon syndrome hallucinatoire concernât non seulement les images, mais aussi les écritures. J'envisageai une seconde de contacter la direction du journal. Une confirmation téléphonique aurait pu constituer une preuve de ma bonne santé morale, à moins que ne s'ajoutasse un trouble sonore aux précédentes anomalies visuelles. J'eus cependant peur d'en être fixé, aussi préférai-je demeurer dans une incertitude neutre qui présentait au moins l'avantage d'entretenir le doute sur mon affection. En revanche, je jugeai plus prudent de consulter à nouveau mon médecin.
Il m'apparut d'une curieuse prévention, convenant sans objection que toutes mes visions étaient d'incontestables réalités. Plus même, il était aussi enclin à m'en persuader qu'il l'avait été la visite précédente à m'en dissuader. Il semblait vouloir me ménager comme s'il eût été dangereux de contredire mon délire. Ses acquiescements outranciers à mes affirmations, simulés à l'évidence, me désespéraient encore plus de parvenir à le convaincre. «Cette créature existe, docteur, je l'ai vue, je l'ai touchée.» Mais bien sûr, bien sûr.» Je suis resté en sa compagnie une journée entière.» Mais bien sûr, calmez-vous, elle existe, elle existe. Cela ne fait aucun doute. Rentrez chez vous, reposez-vous.»
Il me prescrivit une nouvelle série de calmants et me raccompagna vers la sortie avec une attention protectrice qui m'enrageait.
Après cette entrevue, je me demandais si je ne devais pas pratiquer un examen de conscience approfondi. Puisque mon esprit créait ce monstre, le mal ne se trouvait-il pas en moi? N'étais-je pas seul coupable de mon inclination vers la créature? À moins que je ne fusse manipulé par un esprit maléfique.
Démoralisé, vaincu, je décidai de m'en remettre à la religion, la grande salvatrice des âmes damnées. À cette fin, je convoquai mon intrigant par téléphone, méthode qui ne me semblait pas la plus élégante, mais la plus pratique. J'eusse aimé qu'il fût en permanence à ma disposition et qu'il apparût immédiatement dès le tintement d'une clochette prévue à cet effet afin de satisfaire le moindre de mes caprices. C'était une canaille, mais au moins avec lui, je pouvais évoquer les apparitions qui me tourmentaient comme si elles étaient réelles. «Je suis à bout» lui dis-je «ne pourrais-tu pas trouver un bon prêtre qui acceptât de me confesser?» Certainement, Maître, quoique j'aie une meilleure idée, mais enfin...» Quelle autre idée?» Jurez de ne point vous emporter contre moi lorsque je vous l'aurai confiée.» Bon, je le jure.»
Il s'approcha de mon oreille... Je fus tellement scandalisé par ses propos que je m'emportai malgré ma promesse. Maître, vous m'aviez juré....» Le prêtre, j'ai dit, le prêtre, nous verrons après pour ton idée si la médecine spirituelle ne produit aucun effet.» Soit, je m'en vais solliciter une entrevue pour vous auprès de lui. Ne devez-vous pas, cependant, me rétribuer la moitié pour mon idée au cas où elle vous serait utile ultérieurement?» Scélérat, vaurien» m'indignai-je, non que je ne pusse me permettre de telles largesses, mais parce que je mettais un point d'honneur à ne pas m'incliner sans résistance sur ce chapitre. Je finis cependant par acquiescer, puis réglai mon filou. «Bien joué» me disais-je en moi-même. Décidément, mon intrigant possédait des ressources inestimables. Il méritait bien l'argent qu'il m'extorquait.

 

LA COLLÉGIALE


Dès que je franchis le seuil de la collégiale, je me crus transporté dans l'antichambre du Paradis. Le mystère de la Divinité imprégnait la chapelle. Près de l'entrée, un large bénitier en forme de tridacne s'ouvrait comme pour offrir à l'âme inquiète du mécréant qui pénétrait ces lieux son onde purificatrice. La flamme immobile d'un cierge se consumant paraissait une lueur du ciel descendue pour éclairer les humains. L'ombre était sacrée, la lumière magique. Une vapeur d'encens mêlée au parfum des bouquets printaniers s'épanouissant sur le chœur flottait comme si elle était l'haleine même des séraphins. Un ciboire de cuivre, un calice de cristal scintillaient sur l'autel, prêts à inviter le pécheur pour l'oblation rédemptrice de l'Eucharistie. Et les baies versaient leurs clartés à travers le filtre polychrome de leurs vitraux comme une irréelle irradiation. Il semblait que nul bruit n'aurait pu troubler cette ambiance de recueillement s'étendant sur toute chose. Partout, ce n'étaient qu'anges ailés, saints pensifs, saintes émues, Christs éplorés. Une crèche habitée de santons dans un recoin offrait l'éternel émerveillement de la Nativité. Jésus lui-même gisait sur la croix en une attitude plus sereine que douloureuse comme si les affres de l'agonie n'avaient pu s'accorder avec cette atmosphère édénique. Des moulurations en clair cipolin rehaussé par les luisances chaleureuses des dorures, se superposaient dans les chapelles rayonnantes. Sur les peintures, les corps nacrés des chérubins échappant à la pesanteur voletaient dans les nues tandis que les Bienheureux se mouvaient dans les frondaisons et les floraisons d'un décor bucolique. C'était une harmonie d'attitudes gracieuses, orbes majestueuses, gestes d'apitoiement, mouvements de compassion. C'était une symphonie de tons crème, laiteux, de beiges, de verts amande, de roses évoquant l'orgeat, la neige, le lis, la jacinthe. La transparence de ces coloris, édulcorés jusqu'à l'évanescence, rendait les représentations désincarnées comme si elles étaient des hypostases dépourvues de matérialité. Chaque teinte, comme pour éviter la moindre arrogance, la moindre offense, humblement s'estompait, s'effaçait près de sa voisine. Une touche trop vive de jais ou d'incarnat serait apparue comme une insupportable injure au milieu de ces pigmentations discrètes, de même qu'une intempestive interjection de timbale dans le chant mélodieux d'un violon. Toutes ces blondeurs, toutes ces blancheurs, toutes ces pâleurs, évoquaient la pureté, l'ingénuité, la candeur virginale. La collégiale baignait dans l'innocence comme si cette parcelle divine, isolée du monde, ignorait même l'existence de la géhenne. On distinguait imperceptiblement dans le coin opposé, obscur, la tenture lourde et noire du confessionnal, dressée comme un paravent qui s'opposait à l'intrusion des péchés. Belzébuth lui-même, attendri par ce havre d'amour, n'aurait osé poser l'empreinte de son pied fourchu sur ce sol et souiller cet air de son souffle vicié. La simple évocation du diable, le simple énoncé de son nom auraient ici paru un blasphème intolérable.
Impressionné, je me déplaçai le plus discrètement possible comme si le moindre mouvement brusque risquait de troubler cette pacifique assemblée d'angelots et d'augustes figures. Je parvins cependant à me mouvoir de quelques pas.
C'est alors qu'une lente psalmodie s'éleva par degrés. Ses insensibles inflexions, d'une envoûtante expressivité, au-delà des espaces intersidéraux, évoquaient le monde spirituel que seule peut atteindre la pensée. Je savais que depuis bien longtemps, le chapitre avait ordonné la dispersion du collège monacal. Ainsi je pus croire que ces voix provenaient d'un chœur céleste hors de notre monde inférieur. La mélodie s'interrompait par périodes, cédant la place au silence nécessaire pour la méditation qu'elle avait engendrée. Je demeurais fasciné, m'imaginant à mille lieues de toute présence humaine. Je crus atteindre le moment de ma vie où se révélait ma vérité intérieure. L'idée me vint de tout abandonner sur-le-champ, mes ouvrages, mes biens, mes amis et de rejoindre ces moines, de vivre leur vie de renoncement et de soumission dans l'obéissance du Seigneur. Les passions humaines, les préoccupations matérielles m'apparaissaient risibles, futiles, dérisoires. J'aurais voulu m'affranchir de mes attaches terrestres, oublier l'indignité de mon état. J'aurais voulu traverser cet espace qui me séparait de cette mélodie, rejoindre le domaine éthéré d'où elle émanait pour me confondre avec l'inanimé, m'annihiler pour l'éternité dans la béatitude.
Peu à peu, le cantique s'évanouit comme s'il s'était évaporé dans les régions supérieures d'où il était issu. Reprenant mes esprits, je me tournai vers la chapelle située à ma gauche.
Sur le mur étaient accrochées des plaques marmoréennes où des remerciements envers Dieu, Jésus et Marie se trouvaient gravés en lettres d'or:


Ô bonne Dame du Portail, soyez à jamais mon refuge et mon appui

Sainte Mère de Dieu, ne rejetez pas les prières que nous vous adressons

Ô Marie, mère du Perpétuel-Secours, priez pour moi

Vierge-du-Portail, mille fois merci à toi d'avoir sauvé petit Pierre

Mon Dieu, verse ta bénédiction sur ce lieu et sur ceux qui en franchissent le seuil

Grâces soient rendues à toi, bonne Marie

À Marie, mère du doux Jésus

À toi Jésus miséricordieux pour nous avoir lavés de nos péchés.

Au-devant, sur une crédence, reposaient des missels présentant leurs feuillets jaunis. Le premier proposait au réconfort des âmes frappées par le deuil la consolation de ses oraisons funèbres, un autre offrait aux fiancés convolant vers leur union ses épithalames nuptiaux cependant qu'un troisième dictait au pénitent ses préceptes édifiants. Près d'eux, une collection d'images pieuses se trouvait étalée. C'était une succession de visages féminins et enfantins qu'auréolaient nimbes ou mandorles, une réunion de frimousses poupines aux boucles argentines dont les carnations claires se mêlaient aux draperies pastel. Ainsi, leur présence virtuelle induisait une douce harmonie qui aurait attendri l'âme de la créature la plus brutale et converti l'esprit le plus mécréant. Ému, je saisis une image avec déférence en me signant. C'était une sainte Bernadette en pastourelle entourée par les têtes bêlantes de ses brebis. Je remarquai son visage empreint de noblesse et de bonté. Ce visage, il me parlait, il me disait: «je suis beauté, beauté, beauté pure, beauté lumineuse, radieuse...» Une prière accompagnait l'image.

Ô toi, Bernadette, qui fis revivre en sa miséricorde la foi de Jésus notre Sauveur envers Dieu notre Père et Marie, la sainte mère de Jésus, sois assurée de demeurer en notre cœur pour toujours le guide céleste et vénéré. Tu es la souveraine de mon âme, laisse-moi déposer à tes pieds mon orgueil afin qu'il devienne humilité dans la lumière de ton adoration...

Prolongeant ma visite, je m'avançai jusqu'à une sorte de crypte aménagée dans la paroi. Je m'attendais à y trouver une de ces vierges noires, frustes et rigides, ornant habituellement ces chapelles montagnardes. Quelle ne fut pas ma stupéfaction de découvrir une magnifique représentation de Marie en majesté digne des plus grands sanctuaires! Il me paraissait impossible qu'une telle merveille se rencontrât dans un village d'Auvergne. J'étais interloqué. Comment ce miracle avait-il pu s'accomplir? Une nouvelle fois, je crus avoir traversé une barrière spatio-temporelle comme si une fracture cosmologique m'avait soudain transporté en un autre lieu du globe. Ces stucs, ces étoffes, ces joyaux que je voyais étaient-ils matériels ou spirituels? Je n'aurais pu le dire et me laissais transporter dans la fascination de cette image sublime sans plus m'interroger sur sa réalité.
Son visage modelé dans la cire blanche resplendissait dans un nuage de guipures, de dentelles, de mousselines. Un diadème d'or enchâssé de pierreries laissait retomber des pendentifs argentins contre ses tempes nacrées. Sur sa tunique, une rosace d'émeraudes étincelait de tous ses feux parmi le ruissellement des escarboucles et des rubis cependant qu'un collier à huit rangs de perles se perdait dans les replis de la soierie. Les éclats opalins croisaient les feux diamantaires parmi les chatoiements des topazes. Malgré son teint pâle, une rougeur violente teignait son front comme pour signifier le caractère irrémédiable de la douleur muette l'étreignant cependant que deux larmes cristallines demeuraient figées sur ses joues. Ses yeux démesurément agrandis semblaient exprimer toutes les souffrances du monde et compatir à toutes les peines. L'artiste en cette oeuvre atteignait un génie qui dépassait les préceptes de la morale élémentaire pour se mouvoir dans la dimension supérieure de l'idéal, dans les arcanes de la pensée transcendante. Elle était la résolution des essences opposées. Son expression d'immense désespoir exaltait sa beauté. En un paradoxe incompréhensible qui défiait la raison et eût désarçonné tout esprit cartésien, la débauche de sensualité, le luxe renforçaient l'idée de virginité, de pureté. L'excès, l'outrance qui s'étalaient exprimaient la générosité, la spontanéité. L'humilité chrétienne se joignait à l'ostentation en une audace inconcevable. Cette apothéose triomphale du culte marial souleva en moi un irrésistible élan d'enthousiasme et d'apitoiement étourdissant jusqu'au vertige.
C'est à ce moment qu'un bruit de pas parvint à mes oreilles. Ce devait être l'ecclésiastique chargé de me confesser. Les pas s'arrêtèrent derrière la porte face à moi, communiquant probablement avec la sacristie. Puis il y eut un moment de silence. J'entendis un raclement de gorge, un toussotement, un grattement sur la serrure, puis le tintement d'un objet métallique tombant sur le sol. Apparemment, le Père éprouvait des difficultés à introduire la clé. Il y parvint cependant et finit par ouvrir la porte après plusieurs rotations infructueuses du panneton en tous sens. Enfin, il apparut et s'avança dans l'allée centrale, cillant des yeux. Sa face portait la marque d'une sieste réparatrice dont il venait de s'éveiller. Il se déplaçait presque gauchement, comme inapte à toute habileté susceptible d'engendrer la moindre fausseté, la moindre duplicité. Il était habillé d'une soutane brune aux formes amples que ceignait une cordelette beige, les pieds chaussés de sandales en bois aux lanières de cuir. L'on n'aurait pu imaginer plus simple port, ni plus ordinaire vêture. Sa corpulence, n'évoquant ni l'obésité, ni la maigreur, montrait qu'il était aussi éloigné de la concupiscence malsaine que de l'austérité fanatique. Sa probité rayonnait en sa face, sa bonhomie, sa jovialité discrète transparaissaient en ses traits. Son visage rond, éclairé par deux prunelles d'un bleu pâle, reflétait la candeur. Son regard franc, débonnaire, semblait dévoiler son âme nue comme la peau glabre de son crâne. La régularité de sa tonsure signifiait l'humble soumission, le renoncement aux plaisirs mondains pour une vie contemplative de prières ignorant le débordement des sens et les charnelles voluptés.
«Mon fils» me dit-il d'un ton paternel en joignant les mains «vous désirez confier votre âme à Dieu, m'a-t-on dit.» Oui, mon Père» acquiesçai-je en baissant les yeux. Je suis heureux de vous accueillir en notre collégiale où règne l'esprit du Seigneur. Hélas, elle porte la trace de déprédations commises pendant la guerre. Après l'occupation, lors de la Reconquête en mil deux cent quarante-huit, les Infidèles, prenant la fuite, ont détruit l'ancien chœur.» Le Père voulait très certainement prononcer la date de mil-neuf cent quarante-quatre. Il confondait les Infidèles avec les Allemands, la Reconquête avec la Résistance. Je ne pris pas la peine de relever ces lapsus anodins. «Jeune homme, depuis combien de temps n'avez-vous pas communié avec Dieu?» Mon père. heu... pardonnez-moi, je n'en ai plus souvenir» répondis-je, honteux de cet aveu.
À ces paroles, il prit un air consterné, puis plissa les yeux fortement tout en se signant, comme s'il était abasourdi par la déréliction qui me frappait. Il baissa la tête, médita un moment, puis dit d'un ton résolu Bien» comme si cet instant de réflexion lui avait permis de surmonter la souffrance engendrée par cette constatation inconcevable et avait tendu sa volonté pour y remédier. Sans doute sous l'effet de mon trouble, il me sembla soudain que les anges étaient effarouchés de mes révélations. Je crus voir leurs lèvres tressaillir, leurs cheveux se hérisser. Ils ne me témoignaient point de rigueur, étant incapables de la moindre sévérité, mais me considéraient avec un air de contrition qui fendait l'âme. Je fus désolé d'avoir introduit une note aussi discordante dans ce concert séraphique, un tel désarroi dans cette atmosphère de béatitude.
Étendant lentement un bras qu'il maintint figé, le Père ajouta sur un ton de commisération: «Il vient un temps où l'homme, ayant erré loin de la protection divine, éprouve le désir de rejoindre le Seigneur. Venez, mon fils, vous serez bientôt délivré. Ne craignez rien, vous voici sous l'aile protectrice du Sauveur.»
Le bon Père m'invita jusqu'au confessionnal. Tremblant d'appréhension, je tirai le rideau et pris place dans l'habitacle, mais je dus attendre une minute entière au moins que l'ecclésiastique se fût installé commodément. Il tentait apparemment de replier les pans de sa soutane dans laquelle il s'empêtrait, car j'entendis force coups d’épaule et de genoux contre les parois. Enfin, à travers la grille qui nous séparait, je perçus sa voix étouffée: «Mon fils, je vous en prie, soulagez votre âme accablée par le poids de ses péchés. Souvenez-vous que vous êtes devant le Créateur.» Mon père...» Je n'osais poursuivre. Mon fils» répéta-t-il «ne craignez rien, vous êtes sous l'aile du Seigneur. Il vous contemple, apitoyé. Soyez assuré de sa clémence.» Enfin, d'une voix contristée presque inaudible, j'entamai le récit de mes aventures: Mon esprit a été subjugué par une fille.» Ô, doux Jésus» s'exclama le bon Père, interloqué «comment est la créature?» Voluptueuse, excitante...» Ô, miséricorde. Sanctus, sanctus, sanctus Dóminus, Deus Sábaoth.» Sensuelle, lascive...» Pleni sunt cæli et terra glória tua. Hosánna in excelsis.» Délurée, provocante...» Benedíctus qui venit in nómine Dómini. Hosánna in excelsis.» J'entendais le bon Père incessamment se tourner, se retourner. «Comment l'avez-vous rencontrée?» Par hasard. Je l'ai aperçue lors d'une brocante un matin.» Mais comment l'avez-vous retrouvée?» J'hésitai un moment, puis me résolus à tout avouer. J'ai engagé un intrigant. Il a obtenu pour moi une entrevue auprès de la belle.»
À ce moment, j'entendis l'ecclésiastique débiter toute une liturgie à mots précipités, puis il reprit: Êtes-vous allé à ce rendez-vous avec le diable?» Oui, mon Père» dis-je dans un dernier souffle. Je le sentis de nouveau se tourner sur son séant. J'entendis un bruit plus fort et craignis que dans son trouble il ne se fût cogné la tête contre les parois. Je m'inquiétai. Ne se serait-il pas évanoui? «Mon père, vous allez bien?» me décidai-je à demander. Le diable, le diable... Et... avez-vous touché ce démon?» Je m'en suis gardé» affirmai-je, ce qui n'était pas vraiment exact, mais je songeais surtout à épargner le bon Père. Il semblait souffrir plus que moi-même de mes péchés. Je n'osais lui avouer les attouchements coupables dans les galeries du château. Je n'éprouvais pas la honte, ni la douleur qu'aurait pu me provoquer mon abandon à cette luxure, mais j'étais mû par un mouvement de sincère compassion à son égard. Il parut quelque peu rasséréné, puis soupira profondément. J'étais moi-même soulagé qu'il se fût remis.
Lorsque nous sortîmes du confessionnal, le bon Père m'apparut bouleversé, les traits tirés. Mes péchés devaient être bien horribles pour avoir engendré en son visage une telle révolution. Le pauvre saint homme n'avait sans doute jamais été en contact aussi intime avec les puissances maléfiques. Avant de m'adresser le moindre mot, il courut vers la crédence pour saisir son goupillon, le trempa dans l'eau bénite et m'en aspergea tout le corps, exercice qu'il accompagna copieusement d'anathèmes contre les démons. Il suait, les gouttes dégoulinaient de sa tonsure. Il se dépensa tellement en frénétiques aspersions que sa face en devint cramoisie et que sa respiration fut bientôt anhélante.

«Vade retro satanas. Te implor Doamne, nu ignora accasta rugamente! Nici morte nici al flinçtei! Lasa orbita sa fie vasul crei va transporta sufletul la el! Este scris, aceasta putere este dreptul poporuil meu de a conduce. Asa sa fie! Asa sa fie! Acum! Amen. Amen.»

Je sentais cette lutte âpre qu'il menait pour vaincre l'engeance effroyable des ténèbres. Combat bien inégal. Que pouvait le bon Père, cet esprit candide, contre les fourberies et l'habileté du Malin? «Mon fils» me dit-il, se calmant progressivement après cette sarabande qu'il avait accomplie autour de moi «il m'est impossible de vous cacher la gravité de votre faute. Voici venu pour moi le terrible moment de vous infliger le châtiment exigé par Dieu. Vous devrez réciter dix Ave et vingt Pater chaque matin.» Je baissai la tête en m'entendant signifier ma peine comme si j'étais par cette sentence condamné à la potence. Le bon Père lui-même semblait effarouché par la dureté du verdict qu'il avait prononcé. Malgré le caractère abominable de mes péchés, en son ingénuité foncière, il n'en avait pu imaginer de plus sévère, quelqu'effort qu'il fît. «Maintenant» poursuivit-il «vous devez me jurer que vous ne reverrez pas le monstre. Dites Au nom de la Vierge Marie, au nom de Jésus notre Sauveur, je le jure.» Je jurai, la voix hésitante, les yeux baissés. «Mon fils, allez en paix» dit-il en se signant pour clore l'entretien.
Je me dirigeai déjà vers le parvis quand le père me rattrapa, me prit doucement par l'épaule et me dit, comme un ultime message pour tempérer la rudesse du châtiment: «Mon fils, ne désespérez pas, je dirai une prière chaque jour pour vous.» Merci» murmurai-je comme par l'énergie d'un ultime souffle.
Nous nous quittâmes sur cet échange poignant.

 

LA JASSERIE


Bien que j'eusse trouvé dans la ferveur religieuse la même volupté raffinée que dans le vice, la visite chez le brave Père n'avait produit aucun effet positif sur ma santé morale, et j'avais dû en dernier recours accepter la solution infamante de mon intrigant. Ainsi, je me trouvais sur le chemin de ce lieu maudit. À la tombée du jour, précisément, moment le plus propice pour l'entrevue.
C'était bien là, près du ruisseau, la dernière jasserie au fond de la vallée en suivant le sentier de la Souleyre. La masure se trouvait isolée, loin du hameau, comme si aucune autre habitation ne voulait accepter sa proximité. L'endroit était sinistre. Une barrière de sapins fermait l'horizon, quelques rochers de lave noire profilaient leur silhouette inquiétante. Ce serait peu de dire que la bicoque n'avait aucun charme. Elle ne comportait élément qui ne fût ruiné: un mur d'enceinte en pisé dégradé, une façade décrépite aux pierres descellées, une toiture aux lauzes déchaussées. Le portail, désajusté, rouillé, lorsque je le touchai, s'ouvrit de lui-même en émettant un grincement funèbre, comme s'il était mû par les puissances infernales. Je découvris une vieille roue à aubes disloquée que mouvait autrefois un bief aujourd'hui tari. La jasserie devait être un ancien moulin désaffecté. Cette roue figée, après avoir tourné des milliers et des milliers de fois, semblait une représentation de la mort qui anéantissait irrémédiablement tout mouvement, toute énergie vitale. J'avançai sur le seuil envahi par l'ortie et les chardons lorsqu'une déclamation suraiguë me fit sursauter. «Qui que vous soyez, pape ou malandrin, entrez dans ma demeure, vous aurez besoin de moi.»
Peu rassuré, je poussai néanmoins la porte branlante. Quatre ou cinq chauves-souris s'élancèrent alors de leur vol zigzaguant vers une ouverture où elles s'évanouirent tandis qu'un chat noir étique aux prunelles flamboyantes comme un brasier s'échappa d'un bond par la fenêtre pour s'évaporer lui aussi dans la nature. Je ne vis d'abord personne avant que la vieille ne m'interpelle à nouveau d'une voix rauque: «Je vous attendais.»
Je n'eus qu'une envie: me retourner et fuir le plus loin possible, mais, comme par hasard, un courant d'air violent referma bruyamment la porte. Je me sentis pris tel un rat dans un piège. Après une investigation infructueuse de mon regard dans la pièce pendant plusieurs minutes, j'aperçus enfin le visage ridé de mon hôtesse émergeant d'un coin sombre, près d'un entassement hétéroclite dont je ne pouvais discerner les composants. À sa gauche se trouvait un grimoire près d'une boule verrine que les derniers rais du soleil pénétrant la chaumière par le fenestrau semblaient animer de lueurs phosphorescentes. Je voyais réellement pour la première fois ces instruments typiques de l'art divinatoire et de la sorcellerie, dont je pensais qu'ils existaient uniquement dans les contes et légendes.
«Ne craignez rien, approchez» me dit-elle, d'une voix éraillée qui n'inspirait guère la confiance. Je m'avançai cependant. Elle m'examina d'un air perplexe avec une attention excessive qui finit de me décontenancer. Je me sentis fouillé jusque dans mes pensées les plus intimes. Sans cesser de me fixer, d'un geste elle m'intima l'ordre de m'asseoir. Je m'exécutai, non sans m'être auparavant assuré que le siège ne se trouvait déjà occupé par un chat noir assis ou un serpent enroulé. «Quel démon vous poursuit?» Une femme d'une insidieuse beauté.»
Elle émit alors un rire inextinguible qui la secoua tout entière. «Et comment se nomme cette charmante créature?» Je ne sais.» Première grave erreur, le nom, c'est la personne. Et lui avez-vous donné le vôtre?» Oui.» Seconde grave erreur. Le nom permet de nuire à la personne.» Avez-vous un cheveu, une étoffe qui lui appartienne?» Non, rien de tout cela, mais attendez... si» dis-je, me souvenant de la fleur que j'avais recueillie le premier jour lors de la brocante «je possède une fleur de cassie qu'elle arborait dans sa chevelure.» Faites voir cette pièce» dit-elle en sortant de l'ombre sa main ossue. Je l'examinai, tout en cherchant la fleur dans le revers de mon veston. L'on eût dit une patte d'aigle ou de panthère. Les rides, les sillons, les verrues, les crevasses y traçaient une topographie tourmentée, déformée, tandis que les ongles, étroits et crochus, simulaient des serres ou des griffes. Ses doigts se refermèrent sur l'objet comme si elle se fût emparée d'une proie. Elle examina la fleur, puis étendit ses mains entr'ouvertes sur la boule. Celle-ci parut s'éclairer d'une lueur surnaturelle. «Ô boule magique, toi qui vois les êtres au sein des mers immenses et des vastes continents, toi qui perces les secrets enfouis dans la profondeur muette des âmes, montre-moi, montre-moi la créature qui porta cette fleur. Montre-moi son corps, son visage, ses cheveux, ses yeux, sa bouche, montre-moi les méandres de sa pensée, dévoile-moi ses désirs, ses craintes, ses espoirs...»
Pendant que la sorcière scrutait les reflets de l'objet, j'en profitai pour considérer plus attentivement la pièce. Face à moi s'ouvrait l'antre noir de la cheminée. Une flamme dansait sur l'âtre comme si elle fût l'esprit maléfique de Lucifer au fond de Dité. Au-dessus, sur une vague étagère d'où pendaient les arantèles, s'alignaient des pots, flacons, fioles portant des inscriptions en caractères gothiques: bave de crapaud, venin de cobra, liqueur de limace, purée d'Épeire diadème. Je pâlis à l'idée de devoir ingurgiter pareilles potions. Le plafond incertain, maculé par la suie, s'évanouissait dans les ténèbres. Dans l'air flottaient les panaches d'une fumée à l'odeur de mofette soufrée que l'on aurait cru remontée des espaces infernaux. Sur le carrelage inégal, irrégulier, traînaient ça et là des ramassis, des immondices parmi toute une vermine de cancrelats, carabes dont je devinais dans l'ombre les corps luisants. Promenant mon regard, je discernai de curieuses traces imprimées en creux dans le grès. Sans doute s'agissait-il de pattes lupines destinées à écarter les démons. Bien que je les susse artificielles, je m'attendais, inquiet, à voir surgir la tête monstrueuse de l'animal par une embrasure. Cette pièce paraissait n'avoir jamais été nettoyée, si j'en jugeais par les gravats qui la jonchaient, cependant, une demi-douzaine de balais se pressaient debout contre le mur. Ils m'effrayaient. J'avais peur qu'à tout instant ils ne s'animassent pour entamer une danse ensorcelante et ne déclenchassent quelque catastrophe irrémédiable.
Je fus tiré de mon observation par un cri strident. «Je la vois, je la vois... Son apparence est aguichante, attrayante comme les pétales de cette fleur, mais son âme est aussi laide qu'un fruit pourri.» Nous verrons cela plus tard» ajouta-t-elle brusquement «il est plus urgent de considérer votre cas. J'espère au moins que vous n'avez pas consulté le Père de la collégiale.» C'est-à-dire...» Vous êtes donc allé chez cet incapable, cette vermine, ce froussard...»
Un autre rire inextinguible la secoua. J'étais scandalisé qu'elle usât de termes aussi grossiers à l'égard d'un homme aussi pieux. Je pris un air outré, mais toutefois me gardai d'exprimer le moindre propos de réprobation.
«Approchez-vous un peu et regardez-moi dans les yeux.» Je m'avançai quelque peu sur mon séant et la fixai, malgré le malaise que j'éprouvai à croiser son regard torve. Elle fronça ses sourcils broussailleux: «Il me semble...» poursuivit-elle d'un ton inquisiteur. Là-dessus, elle se leva brusquement pour s'emparer d'un pot parmi ceux qui se trouvaient alignés sur la cheminée. Une sueur froide me parcourut le dos. «Ouvrez votre main, nous allons procéder au test.» Je lus sur le flacon l'inscription latine sale, ce qui me rassura quelque peu. Elle extraignit quelques pincées de la substance cristalline qu'elle versa au creux de ma paume. «Refermez la main, serrez fort.»
La vieille amorça une péroraison dont je ne compris que quelques bribes: «Arrière, Lilith, Reine des démons, femelle en rut...» Je me sentis entrer alors dans un état de transe indescriptible. Je tremblais, la sueur coulait à flots sur mon front. «Ouvrez la main» dit-elle. De mes doigts s'échappa un liquide qui dégoutta sur le sol. «C'est bien ce que je pensais.» Elle apposa sa main droite sur mon front. Je sentis sa peau me brûler plus que si l'on m'avait appliqué une barre chauffée à blanc.

Nous t'exorcisons, qui que tu sois
Esprit immonde, puissance satanique
Horde infernale, ennemie, légions
Assemblée, secte diabolique

Puis, soudain, dans un bond formidable, elle gueula, collant brusquement sa face contre mon visage:» Combien êtes-vous dans le corps de cet homme?» Je fus tellement surpris et terrorisé que j'émis involontairement un grognement. «Sept» s'exclama-t-elle «bon Dieu!» Elle se mit alors à débiter d'une voix saccadée une série d'injures dont la verdeur aurait empourpré le front du Cornu lui-même: «Vomissure, putréfaction de jument, excrément de putois. Tu vas le dire ton nom, tu vas le dire? Tu vas sortir, fiente de porc. Ah, c'est toi, Asmodée. Tiens, comme on se retrouve. Tu sais ce que tu es, Asmodée, tu le sais? un fielleux, un bâtard, voilà ce que tu es. Sors, allez, sors de là. Tu m'entends. Tu vas sortir de là, déjection de fouine, prurit, rinçure, vomissure, miasme déliquescent. Asmodée, sors de là, raclure de goret. Tiens, toi aussi, Belzébuth. Non mais dis donc, ce n'est pas toi qui vas m'impressionner...»
Je mouvais mes bras, mes jambes. Les traits de mon visage se contractaient en tous sens. Je ne pouvais plus contrôler mes gestes, mes paroles. J'émettais des râles, des sons incompréhensibles comme si cette agitation fût l'effet des monstres qui tentaient de se rebiffer. Le déluge d'injures se poursuivait de plus en plus violent, de plus en plus saccadé. Ma sorcière fit tant et si bien par les vertus de ce langage raffiné que les obscurs démons terrés dans les profondeurs de mon esprit un à un s'échappèrent honteusement. Sans doute étaient-ils écœurés, dépités d'avoir été découverts et que fût dévoilée au grand jour la noirceur de leur âme. Certains s'accrochaient encore vainement, mais bientôt desserraient leur étreinte pour disparaître dans les fosses infernales d'où ils étaient remontés. Puis la vieille prit un grimoire et lut d'un ton emphatique:

Je t'exorcise par la Vérité, la Vie, l'Éternité, par la Création sortie du Néant afin que rien ne soit en ma possession sinon la Pureté et la Vertu. Ô Adonaï, Ieve, Tsébaoth, ô Père suprême, Créateur du Ciel et de la Terre, par tes puissances et tes dominations, repousse de son esprit la horde maléfique.

Je dus glisser insensiblement dans un état cataleptique. Ainsi, je crus entendre le chant lointain d'un cantique ou d'un psaume comme l'haleine apaisée des vents succédant au déchaînement de la tempête. Après un temps indéterminé, je fus brusquement tiré de cette béatitude par une voix au ton de cruauté sadique: «Occupons-nous maintenant de la créature. Voulez-vous qu'elle trépasse par le feu ou par le poignard?» J'étais interloqué. Mais... je ne souhaite point la voir mourir» m'écriai-je «ce serait un crime.» Ah, ah, ah, ah. Ce sera le poignard.»
Elle retourna vers sa boule, et, horreur, je la vis saisir une aiguille. «Fais périr ainsi celle qui a porté cet objet, transperce son cœur comme je transperce celui de cette fleur.» Non» criai-je horrifié tandis que s'élevait son rire sardonique. C'était trop tard.
Je me levai, reculant d'horreur jusqu'à la porte, et m'enfuis dans la campagne.

 

TROISIÈME INTERMÈDE


Le lendemain, après une nuit agitée par les cauchemars où surgissaient démons et autres créatures monstrueuses, je tâchai de me raisonner. J'avais subi un exorcisme digne des plus mauvais romans. Si j'avais pu lire une telle scène dans un ouvrage, j'aurais franchement pensé que l'auteur se moquait de son lecteur. En y songeant, j'étais presque tenté de rire aux éclats. C'était de la bouffonnerie pure. Comment ai-je pu m'y laisser prendre? Grotesque. J'y avais rencontré les lieux communs les plus ridicules: les potions, les chats noirs, les chauves-souris, la boule magique... Rien ne manquait à cette véritable anthologie de la possession et de la sorcellerie. Dans cette scène trop parfaite, tout paraissait truqué, manipulé, mais ne m'étais-je pas moi-même conformé à cette comédie? N'étais-je pas complice de cette manigance? Ces fioles que j'avais vues, m'interrogeais-je, contenaient-elles réellement des philtres et des élixirs? N'étaient-elles pas fictives? Les chauves-souris n'avaient-elles pas été lâchées exprès de quelque volière par un habile entremetteur? Tout était en même temps tellement faux et tellement vrai, tellement faux car tout y était étudié avec minutie et tellement vrai pour la même raison. La véracité résultait de la fausseté même et réciproquement. Je poursuivis ma réflexion plus loin. La collégiale et le bon Père n'étaient-ils pas de la même essence? Cette idée me scandalisait et m'obsédait. Quoi, le bon Père lui-même jouerait un rôle? Je fus un instant honteux de cette pensée en raison de l'amitié qui me liait si profondément à lui. Un paradoxe m'apparut. Si le bon Père feignait la candeur, n'était-il pas moralement plus condamnable que la sorcière? Ainsi, le premier était moins candide qu'il ne laissait paraître et la seconde moins maléfique qu'elle ne le montrait. Il est sans doute plus méprisable de simuler la bonté que la méchanceté. Une idée me vint. Tout cela n'était-il pas une machination de mon intrigant? Je décidai de le convoquer pour en avoir le cœur net.
Dès qu'il entra, je le pris par le collet: «Gredin, maroufle, je vais t'apprendre à te payer ma tête. Combien l'as-tu soudoyée cette vieille pour qu'elle joue la comédie? Avoue, Avoue.» Il afficha le plus extrême étonnement, se débattit en dénégations d'une voix sifflante et implorante. Ne pouvant rien en tirer, au bout de cinq minutes, je le congédiai.
Je demeurai trois jours sans le voir lorsqu'une nuit je fus réveillé par des crépitements contre les volets de ma chambre. Intrigué, je les entrouvris. C'était lui qui m'alertait discrètement au moyen de petits cailloux projetés sur ma fenêtre. Je lui sus tellement gré d'utiliser cette procédure romanesque au lieu d'un vulgaire coup de téléphone que je lui pardonnai cette atteinte intolérable à mon sommeil. «Voulez-vous revoir votre monstre favori?» Va au diable.» Demain, après le coucher du soleil, dans la gargote place de la Barreyre, vous l'y trouverez. Mais prenez garde à vous.» Va au diable, va au diable, répétai-je en claquant le volet.» La fréquentation de cette gitane n'était apparemment pas exempte de tout danger. C'était une raison supplémentaire pour ne jamais me rendre à cette adresse.
Cependant, une nouvelle volée de cailloux crépita. Je rouvris le volet, puis hurlai: «Quoi encore!» Et mon salaire pour ce renseignement?» Excédé par son effronterie, je décidai de lui signifier le mépris auquel je vouai sa cupidité en lui opposant la désinvolture de mon désintéressement. Je cherchai ma bourse, j'en tirai tous les billets et toutes les pièces que je pus et lui jetai à la figure.
Sous cette manne miraculeuse, je vis son visage incrédule s'irradier comme s'il vivait le plus beau jour de son existence. Il se mit en quête des espèces dispersées sur le sol avec une frénésie du plus grand comique. Je devais avouer que le spectacle savoureux dont il me gratifiait valait bien la somme dilapidée.

 

LA GARGOTE


Auzon la nuit me fit l'effet d'une ville surnaturelle. Mieux que le compas de l'architecte ou la truelle du maçon, l'imprécision des ombres édifiait partout de fabuleuses bâtisses. Là où se dressaient le jour de paternes maisons, d'ordinaires villas, mon imagination - ou ma folie hallucinatoire? - créait en un instant palais mauresques, minarets, campaniles, tours mudéjars, fontaines baroques. J'étais dans un état d'excitation psychique tel que je ne pris même plus garde à ces fantasmagories.
Je remontai la rue de la Croix et poursuivis jusqu'à la Halle. En passant près de la collégiale, j'eus une pensée à l'égard du bon Père qui peut-être en ce moment même priait pour mon salut. Je le trouvais bien brave de s'infliger pour moi de telles pénitences. J'empruntai le sentier de la Virade pour déboucher sur la rue Longue. Je suivis cette dernière jusqu'à la place de la Barreyre. Parvenu au bas de la citadelle, je tâchai d'identifier l'établissement. Sur la droite, dans un diverticule de la place, je remarquai un bâtiment de brique masqué en partie par la vigne vierge qui le recouvrait. Non sans m'assurer qu'elle ne dissimulait aucun piège, je franchis prudemment une étroite passerelle sur l'Auzon. Puis je m'avançai devant la façade... Une porte en fer forgé surmontée d'un ove se devinait au fond d'un porche sombre. Je lus assez distinctement sur l'enseigne au-dessus: Chez Lillas Pastia. Ce nom ne m'était pas inconnu, mais c'est en vain que je tentai de me remémorer où j'avais pu le rencontrer.
De la gargote, quelques accords de guitare parvinrent à mes oreilles. Je reconnus un air de flamenco qui se mêlait, dans l'atmosphère moite de cette nuit estivale, à la symphonie stridulante des grillons sur les collines proches. Soudain, une voix s'éleva, rauque, passionnée, comme suspendue en inflexions interminables. Je fermai les yeux, m'abandonnant à la griserie de cette musique comme si je fusse transporté en une Andalousie de rêve, une Andalousie n'appartenant qu'à moi, hors du Temps et de l'Espace. Je compris à ce moment la signification - sinon l'explication - de toutes mes visions. Elles se référaient toutes à cette province, pourtant si lointaine de l'Auvergne.
Je m'avisai cependant de pénétrer dans l'établissement. C'était probablement un lieu mal famé. Me souvenant de l'avertissement formulé par mon intrigant, je m'approchai avec circonspection. La porte était entr'ouverte, je la poussai. Un vestibule désert m'apparut, lugubrement éclairé par un bougeoir à la flamme vacillante. Devant moi, un long corridor s'allongeait. Un éclat de voix me parvint du sous-sol. Je poursuivis donc mes investigations vers l'escalier dont la rampe s'enfonçait jusqu'à l'étage inférieur. N'étant pas un client habituel, je ne pouvais manifestement surgir dans la salle principale sans éveiller l'attention. Comment observer ce qui s'y passait sans être vu? Après avoir descendu précautionneusement une volée de marches aboutissant à un palier intermédiaire, je découvris un soupirail qui résolut mon problème. Le grillage ajouré me dissimulait. Le cœur battant, je glissai mon regard dans la pièce.
La salle était obscure. De la fumée qui stagnait çà et là émergeaient quelques lampes à huile comme des sémaphores dans un brouillard épais. Je distinguai, dispersées, des tables sphériques rouges à bordure noire et pied unique, se dressant telles ces champignons dont les couleurs agressives veulent signifier par elles-mêmes le caractère vénéneux. Sans doute cet établissement abritait-il une maison close, un repaire de trafiquants et de malfrats. Tout contribuait ici à créer une atmosphère louche dans le style canaille le plus écœurant: la couleur vinasse du mobilier, les chromes du comptoir à l'éclat arrogant, le ton livide du plafond, la teinte fuligineuse du sol. Sur le zinc où reluisaient quelques flaques d'alcool, pêle-mêle, étaient dispersés des bouteilles à long goulot, à corps aplati, des cendriers, des mégots écrasés, de larges verres, débordant, vides ou à demi-pleins. Je parvins à lire, quoique difficilement, les noms sur les étiquettes: Jerez de la frontera, Manzanilla. L'aubergiste, un énorme gaillard affublé d'un tablier à la blancheur douteuse, versait devant un client avachi sur un haut tabouret une liqueur ténébreuse. Ses yeux flamboyaient comme deux brasiers dans sa face mafflue, barrée d'énormes moustaches. Près d'une table, un homme étique au visage blafard, l'œil vitreux, coiffé d'une casquette, la visière sur la nuque, enfourchait une chaise à l'envers, les mains sur le dossier. Un autre, le regard absent, serrait une guitare d'où s'égrenaient quelques accords étouffés. Sur un guéridon vers la droite traînaient quelques dés dans le feutre vert d'un plateau, près de cartes étalées qui évoquaient indissolublement le jeu et la tricherie. Au fond, une prostituée habillée de bas noirs et d'une robe courte retroussée se tenait assise sur la jambe d'un homme somnolent. Elle tenait d'une main un long fume-cigare doré que d'un geste emphatique elle portait de temps en temps à ses lèvres maquillées de vermillon criard. Derrière le comptoir, un miroir au tain écaillé réfléchissait les personnages de la pièce, leur prêtant des allures grotesques et caricaturales, vaguement effrayantes.
Je demeurai tapi contre le soupirail, le souffle court.
Tous regardaient vers la gauche où je vis une femme à la longue chevelure noire dans une robe écarlate. Je n'eus aucune peine à reconnaître en elle ma gitane favorite. Face à elle se trouvait un homme robuste, vaguement blond. Ils échangeaient des propos sur un ton aigre. Leur langage semblait un mélange d'espagnol - dont je saisissais quelques bribes - et d'une langue bizarre qui m'était inconnue. Je compris rapidement que l'individu reprochait à la fille l'inconstance de sa conduite.
Soudain, sur un propos plus vif de part et d'autre, l'homme s’empara d’une chaise et la brisa sur le carrelage, la gitane jeta un verre. Le guitariste cessa de gratter son instrument, la péripatéticienne cria, le patron grommela. Malgré ces protestations, le ton montait insensiblement, les réparties devenaient plus précipitées, plus acerbes, plus venimeuses. La gitane brandissait les bras aux cieux, l'homme serrait les poings, tonitruait. Plutôt que de s'adoucir sous les menaces, la fille se cabrait, vitupérait, haussait les épaules. Son mépris décuplait l'ire de son amant. Malheur, ne comprend-elle pas qu'elle se trouve en danger? Sous une nouvelle harangue de son compagnon, elle fut traversée par un accès de sanglots irraisonnés qui la secoua comme une crise épileptique. L'homme semblait perdre le contrôle de ses paroles, de ses mouvements. Alors, au paroxysme de la tension, la fille jeta au plancher d'un geste rageur un objet qu'elle avait retiré de son doigt - probablement une bague de fiançailles. L'homme, saisi de fureur, dégaina un poignard de son ceinturon. La gitane lança un cri strident, le dernier qu'elle devait jeter à la face du monde pendant sa brève existence. Désormais pour elle, douleur, plaisir, duplicité, probité, se rejoignaient dans la vérité de la mort universelle. Puis elle demeura un instant offerte, figée dans une brusque atonie comme si les forces qui avaient alimenté son hystérie s'étaient soudainement épuisées. Avant qu'une personne de l'assistance pût intervenir, ç'en était fait. Elle s'écroulait sur le sol, tête renversée, chevelure éparpillée, la gorge marquée d'une tache écarlate. J'étais cloué sur place.
Je ne sais comment je pus réagir, comment je pus rassembler suffisamment d'énergie pour remonter l'escalier, traverser le vestibule, sortir de la gargote jusqu'au milieu de la place. Là, je tentai de récupérer mon souffle, j'avalai de grandes bouffées tièdes qui parvinrent quelque peu à calmer le désordre de mes sens. Malgré le drame, tout dormait. Je tentai de parler, de crier, mais aucun son ne sortait de ma gorge. Il me semblait que tout le village aurait dû accourir comme si un cataclysme s'était produit. L'inimaginable, l'incroyable venaient de surgir dans une quotidienneté tranquille que je croyais intangible. Des sentiments contradictoires se bousculaient en mon esprit, partagé entre l'horreur et l'incrédulité. C'était impossible, ma gitane disparue, assassinée.
Malgré mon affolement, je parvins à rejoindre la cabine téléphonique à l'autre extrémité de la place. Tremblant encore, je composai le numéro de la police. Divers bruits de tonalité se produisirent - interminablement - des crépitements brefs, des grésillements, des impulsions courtes, enfin la sonnerie intermittente... Et soudain, cette réponse qui finit de basculer ma conscience dans l'incompréhensible et l'irréel: «Aqui, Guardia civil, Guardia civil. Que pasa?»
Tout vacilla autour de moi, un trou noir s'ouvrit en mon esprit. Je m'écroulai. Pendant mes derniers instants conscients, je vis la forme vague du récepteur qui se balançait dans le vide, égrenant ses mots inutiles dans le silence nocturne du village endormi. «Allo, Guardia civil, que pasa, que pasa? Guardia civil, que pasa, que pasa?...»


 

ÉPILOGUE


Lorsque je repris conscience, je me trouvais sur un banc, près de Jean-Octave Aydat et d'une personne inconnue. Autour de nous régnait une intense animation. «Ca va, ça va mieux?...» À la bonne heure, ce n'était rien. «Il est vrai qu'à la fin, on y est allé un peu fort.»
Nous étions dans la Halle du village où l'on m'avait transporté. Je compris immédiatement, en découvrant les larges sourires des personnes m'entourant, qu'on me révélait enfin la machination dont j'avais été l'objet. Je bus un verre d'eau qui finit de me requinquer. «Monsieur *» dit Jean-Octave pour me présenter à une personne encravatée qui s'avançait. Monsieur *, Maire d'Auzon. Nous sommes heureux de vous accueillir parmi nous, mais nous vous devons bien quelques explications.» Enchanté, certainement, c'est le moins que l'on puisse dire.» Voilà, l'an dernier, le Comité des Fêtes décida, sous l'impulsion de votre confrère Jean-Octave Aydat, une animation culturelle originale dans notre village. Certains habitants avaient été choisis afin de rejouer dans leur propre vie l'intrigue d'une oeuvre célèbre, Carmen de Mérimée. Des caméras devaient filmer incognito les scènes les plus caractéristiques. Une grande reconstitution de l'intrigue sera diffusée prochainement pour la télévision régionale.»
Carmen de Mérimée. C'était évident. Comment avais-je pu ne pas y songer? Je me jurai dorénavant de relire mes classiques. Mais bien sûr, Carmen de Mérimée» dis-je, un peu honteux de n'avoir pas reconnu l'œuvre pendant le déroulement de l'action. Nous avons également tenté, au moins en partie, de reconstituer certains éléments caractérisant le cadre original de l'œuvre, c'est-à-dire principalement la ville de Séville. C'est ainsi que vous avez pu admirer notamment des éléments sculptés par un de nos artistes dans la collégiale et le château évoquant la Giralda, la cathédrale, et l'Alcazar, le palais mauresque. C'est une opération de promotion presqu'unique dont a bénéficié notre village. Un seul précédent existe à notre connaissance, la tradition d'un petit hameau grec en Asie Mineure qui rejoue tous les sept dans la vie réelle la Passion du Christ. La dernière représentation eut lieu en mil neuf cent vingt, elle finit tragiquement - contrairement à la nôtre.» J'ai tout de même senti un parfum d'Andalousie» dis-je pour me rattraper. Il ne nous manquait plus qu'un personnage, celui de l'écrivain» rajouta Jean-Octave, car, comme vous le savez, Mérimée se met en scène lui-même dans sa nouvelle. Il rencontre Carmen et don José. C'est alors que j'eus l'idée de vous donner son rôle à votre insu. Vous fûtes ainsi le seul à vivre le scénario d'une manière privilégiée, en ignorant la machination. Et vous avez magnifiquement joué - si l'on peut dire.» Lumineux. C'était une formidable idée, Jean-Octave.»
Je savais naturellement la véritable motivation de mon ami à mon égard: me guérir de mon manque d'inspiration. J'ajoutai en aparté: Je crois que vous m'avez rendu un grand service et que l'opération commence à produire les effets escomptés.»
Le Maire poursuivit: Le chœur de moines que vous avez entendu dans la collégiale était un enregistrement. Il se déclenchait automatiquement dès que l'on interrompait un rayon laser devant le transept. Quant aux oranges du château, nous en avions achetées au supermarché quelques kilos et nous les avions dispersées dans le parc afin d'évoquer le fameux Jardin aux Oranges de l'Alcazar. Enfin, pour l'article du journal Centre-France, l'organisatrice était de mèche avec le journaliste local pour qu'il mentionnât la Giralda. Cet article commentait la mort de Garcia, le rom de Carmen, assassiné par don José selon l'intrigue de l'ouvrage. Le meurtre de l'héroïne avait été situé par Mérimée dans un lieu isolé de la montagne, nous l'avons simulé dans la fameuse auberge de Lillas Pastia, une bâtisse dont nous avons aménagé le sous-sol à cet effet. Cet épisode constituait la clôture de la représentation puisque l'ouvrage de Mérimée se termine après l'arrestation du héros. Nous attendons maintenant de vous, si cette aventure vous a inspiré, que vous écriviez un roman et qu'ainsi vous immortalisiez notre village.» Mais sachez que je commence à y songer sérieusement.»
Là-dessus, le Maire s'avança vers un podium pour s'adresser à l'assemblée des personnes invitées.
«Monsieur le Député, Mesdames, Messieurs les délégués à l'Action Culturelle, Monsieur le Représentant du Haut Patronage à la Culture, Monsieur le Représentant des Communautés de Communes, Monsieur le Président adjoint du Conseil Général, Mesdames, Messieurs les conseillers municipaux, Mesdames, Messieurs, c'est avec le plus grand succès que notre opération Carmen à Auzon s'achève. Notre action s'inscrit dans le renouveau culturel du milieu rural en Auvergne. La littérature ne doit pas être négligée dans notre société. Malgré nos préoccupations matérielles, nous devons lutter pour le développement du livre afin que tous accèdent aux chefs-d'œuvre, fleurons de notre civilisation. Nul ne peut se réaliser sans la réflexion apportée par la lecture assidue. Le rythme trépidant du monde moderne ne doit pas annihiler notre sens de la méditation. Si le corps a besoin de nourriture, l'âme a besoin de pensées. Que serait la dignité d'un homme cultivant son champ afin de pourvoir à la survie de ses membres et laissant son esprit en friche? Le devoir de l'élu, c'est de promouvoir l'épanouissement intellectuel aussi bien qu'assurer la gestion de la cité. L'un ne va pas sans l'autre. L'adhésion aux valeurs de l'écrit s'inscrit dans l'effort de citoyenneté qui nous unit tous. Par lui s'expriment la fraternité, la liberté, l'égalité, les principes qui motivent notre action et concourent à communiquer le sens de notre existence. Cette culture qui nous est chère, oui, elle est vivante, oui, nous croyons en elle, je l'affirme ici devant tous. Depuis la plus lointaine préhistoire, l'Homme a exprimé ses peurs, ses joies, ses douleurs, ses doutes, ses interrogations, ses enthousiasmes par la parole, mais c'est l'apparition des premiers signes écrits qui permit à ces témoignages de la pensée naguère évanescents, désormais permanents, d'unir toute l'Humanité, de la porter dans le mouvement ascendant du progrès et de la civilisation. Ainsi s'élaborèrent pictogrammes, idéogrammes, lettres gravés dans la pierre, puis inscrits sur le papyrus, le parchemin, le papier, enfin projetés sur l'écran cathodique de l'ordinateur. Ce sont les grands hommes, les grands écrivains, nos guides qui, abolissant le temps et l'espace par le médium universel et intemporel de l'écriture, ont forgé l'esprit de nos pères, ont pétri le nôtre et demain encore formeront celui de nos enfants, éblouis par les fruits sublimes du génie. Nous devons admirer chez eux le travail acharné de l'écriture qui engendra les chefs-d'œuvre de notre littérature. Ce sont elles, ces oeuvres, qui ont émerveillé notre jeunesse, illuminé notre maturité, qui enchanteront encore nos années de vieillesse. Et le meilleur médiateur de ces chefs-d'œuvre, c'est et ce sera toujours le livre. Certes, le multimédia, les nouvelles technologies sont appelés à un développement considérable pour faciliter notre vie, en aucun cas ils ne doivent remplacer le véhicule privilégié de la culture que représente le livre. Et rien ne restituera pour le lecteur passionné le plaisir de tourner une page, de la palper, de sentir l'odeur de la colle. Oui, le livre, c'est la liberté de la pensée, l'initiateur de toute action. Que deviendrions-nous si instantanément tous les écrits s'effaçaient, si nous ne pouvions plus puiser à cette éternelle source de bienfaits et de bonheur où notre esprit assoiffé s'abreuve?
Qu'il me soit permis de rendre un hommage à Mérimée lui-même, le génie dont nous admirons l'œuvre si originale, si forte et si empreinte de véracité.
En dernier lieu, avant de vous passer la parole, Monsieur le Député, je voudrais associer à cette fête Monsieur *, Président du Conseil Régional, qui nous a fait la faveur de parrainer notre initiative. Je voudrais remercier également l'Attachée à la Culture, Madame *, tous les membres du Conseil Municipal qui m'ont apporté leur compétence et leur soutien chaleureux. Pardonnez-moi pour ceux que j'aurais oubliés.»
Monsieur le Maire, lorsque vous étiez venu me rendre visite dans mon bureau de Clermont-Ferrand - vous savez, ce petit bureau sans moquette et mal chauffé, mais où j'essaie de recevoir avec cordialité tous mes hôtes - lorsque vous étiez venu, donc, pour me proposer l'action de votre commune, souvenez-vous, j'avais immédiatement compris l'intérêt d'un tel projet. L'initiative a porté ses fruits pour nous offrir la plus belle réalisation vivante d'un chef-d'œuvre. Comme l'a déclaré André Malraux: Il me semble indispensable que la culture cesse d'être l'apanage des gens qui ont la chance d'habiter Paris ou d'être riche. Monsieur le Maire, par votre investissement puissamment enraciné dans notre terroir, par votre effort d'associer à votre entreprise tous les habitants de votre commune, qui, sinon vous, pouvait illustrer cette parole de notre ministre?»
Malgré l'appétence qui creusait les estomacs devant les prémisses d'une pantagruélique agape dont les mets étaient déjà disposés sur les nappes blanches comme par provocation, tous étaient suspendus à la vibrante déclamation des discours. Nul n'aurait songé sans doute à se sustenter avant d'en avoir intégré la substantifique moelle. Les nombreuses poignées de main chaleureuses conclurent ce brillant échange. «Permettez-moi maintenant» reprit le Maire, de vous présenter les acteurs de cette animation.
Un tonnerre d'acclamations accueillit les personnages de l'intrigue redevenus de simples citoyens. Bien que je les reconnusse, et en particulier ma gitane, je ne parvenais à croire ces individus si ordinaires capables de jouer leur rôle avec autant de passion et de vérité. Puis l'édile me pria de me joindre à eux pour avoir tenu le rôle de Mérimée. On ne m'applaudit pas moins, ce qui me satisfit particulièrement. Je ne dédaignais pas la considération attachée à ma notoriété d'écrivain et appréciais assez qu'on en montrât ostensiblement de l'égard lors des manifestations mondaines.
Je considérai plus attentivement, dégrimés, ces personnages que j'avais côtoyés au cours de cette aventure. Ils arboraient cet air sérieux, vaguement intimidé, des acteurs lorsqu'ils se présentent devant le public après la pièce, attitude de réserve et de raison contrastant singulièrement avec l'emphase déclamatoire propre à la représentation théâtrale. Ma belle montre en or me fut restituée en grande cérémonie par celle-là même qui me l'avait subtilisée, Carmen - ou plutôt Amélie Monchamp, secrétaire de Mairie. Mon intrigant, un fort brave homme, comptable de son métier, me rendit tout l'argent qu'il m'avait si habilement extorqué. Je fus abasourdi par l'importance de cette somme, ce qui ne me rendit pas fier. Je découvris enfin que la sorcière avait été incarnée par une dame très respectable, la Présidente du Comité des Fêtes. «Je vous invite maintenant à boire le verre de l'amitié» conclut le Maire.»
L'assistance se pressa vers les tables où l'on offrait des kirs, des pizzas et des quiches. J'eus tout le loisir de converser avec les acteurs. J'en fus profondément déçu. Ce n'étaient qu'échanges de banalités sur les considérations les plus prosaïques. J'appris de Carmen qu'elle était en réalité mariée, mère de trois enfants. Sa peau, débarrassée du fard qui lui assombrissait le teint, présentait une couleur de papier mâché. Ses cheveux, d'un châtain qui hésitait entre le blond et le brun, n'avaient pas la splendeur de ses mèches d'ébène teintées pour la représentation. Quant à ses yeux, ils conservaient pourtant la même couleur noire, mais ils n'avaient plus de flamme. Elle me fatigua en me racontant les menus problèmes de maquillage et d'habillage qu'elle avait rencontrés. Au bout de cinq minutes, je la laissai. Même mon intrigant affichait l'air le plus bêtement honnête qui fût. Je fis connaissance avec le décorateur qui avait reconstitué la vierge de Séville et une salle de l'Alcazar, un crève-misère survivant comme nombre de ses confrères grâce à quelques commandes concédées par les communes de la région. C'était un homme en fringues dépareillées, à la barbe hirsute et à l'œil exalté. Je le félicitai pour ses prodigieuses réalisations dans lesquelles j'avais perçu la marque du génie. Insensible au compliment, il haussa les épaules. «De la merde» me confia-il à mi-voix «je fais de l'alimentaire. Que voulez-vous, il faut bien vivre.» Il m'expliqua cependant que sa vierge était une image hybride inspirée de la Vierge Macarena et de la Vierge Belen. En revanche, il me montra quelques photos de ses productions libres, des sculptures contemporaines sans queue ni tête qui me laissèrent sceptiques. Sans doute n'étais-je pas suffisamment averti dans le domaine des arts plastiques pour les apprécier. J'exprimai un compliment poli, puis m'esquivai. Je vis enfin le bon Père. Il m'exhibait en riant sa barbe postiche et son faux crâne tonsuré en caoutchouc. Mais j'eus plutôt envie de pleurer en considérant ces dépouilles qui anéantissaient mon rêve.
Ma gitane avait été faussement assassinée. Elle était vivante alors que je la croyais morte, mais en fait n'était-elle pas morte alors que je la croyais vivante? Ne continuait-t-elle pas d'exister dans un autre monde, celui de la pensée? De même, le bon Père se trouvait quelque part dans les replis de mon cœur, j'en étais sûr. Il existait puisque mon esprit le concevait. Ainsi continuerait-il d'exister tant que son image ne se serait pas effacée de ma mémoire. Le paradoxe pouvait surprendre. Je me demandai si le bon Père, la sorcière, n'existaient pas mieux que les individus qui jouaient un rôle. En effet, les personnages de la nouvelle représentaient des entités cohérentes, de purs archétypes alors que les êtres vivants se réduisaient à des amalgames exprimant successivement diverses essences, et de manière si imparfaite. Ils étaient la réalité, mais pas la Vérité.
Qu'avait pu recéler d'authentique cette comédie? Que signifiait cette dérision dans laquelle on ne pouvait démêler le vrai du faux, l'illusion de la réalité? L'émotion ne se trouvait-elle pas tapie au fond de cette recherche savante, dans ce travail de l'artiste mimant le naturel par un surcroît d'artifice? Alors que j'avais adopté une attitude de fatuité superficielle, n'avais-je pas éprouvé les sentiments les plus intenses de ma vie? Je compris à cet instant que je n'avais jamais aimé Carmen, je devais me l'avouer. L'amour, je l'avais rencontré pourtant lorsque j'avais découvert le visage de sainte Bernadette, ce visage à la beauté si lumineuse. Elle aussi existait, bien qu'elle fût seulement une image, quelques traits à la plume et quelques couleurs délayées sur du papier. Elle m'avait délivré du maléfice mieux que la liturgie ridicule du bon Père et les sortilèges puérils de la sorcière.
Jean-Octave s'approcha de moi. Je l'apostrophai car une idée me tourmentait: «Maître, pourrions-nous poursuivre une petite conversation que nous avions amorcée lors de notre arrivée, s'il vous agrée.» Mais bien volontiers.» Le roman que j'envisage d'écrire en narrant cette petite aventure sera-t-il un vrai ou un faux roman?» Un faux» me semble-t-il, «comme je vous le laissais entendre.» Mais... si je me souviens bien de vos propos, dans le faux roman le lecteur et l'auteur sont censés considérer l'action comme fausse contrairement à ce qu'il en est dans le vrai roman. Or, ce n'était pas mon cas. En effet, j'étais dupe des machinations que je subissais, de même le lecteur car il ne connaîtra pas le trucage avant le dénouement final de l'intrigue.» Jean-Octave réfléchit profondément quelques secondes, prenant une attitude doctorale. Il aimait pontifier. Naturellement, je ne manquais pas une occasion lui permettant de manifester son goût pour l'ostentation et l'érudition. Effectivement, l'action sera censée être vraie, cependant elle est fausse par rapport à la réalité du roman. Par exemple, c'est comme si vous décriviez au cours d'un vrai roman une scène de théâtre, la partie de l'action théâtrale est fausse par rapport au premier niveau de fiction que constitue l'intrigue du roman. Ce que vous allez écrire est donc un vrai faux roman. Dans tout ouvrage peuvent s'encastrer plusieurs niveaux de fiction, cependant il existe un niveau fondamental qui constitue le niveau de base du roman, même si vous parvenez à créer une structure en abîme.»
Quelque peu perdu entre le faux et le vrai dans le discours de mon ami, j'acceptai cependant la dénomination de vrai faux roman. Par ailleurs» dis-je «ce n'était sans doute pas très bon. N'ai-je pas un peu trop joué les dandys cyniques?» Pensez-vous. C'était parfait.» Ma prestation ne méritait probablement pas les éloges de Jean-Octave. J'en voyais les défauts, les outrances, les insuffisances. Aussi, j'exprimai quelques scrupules. J'ai peur que ce ne soit un peu négatif, cette héroïne, une voleuse, une menteuse.» Pensez-vous, notre époque aime cela, justement, c'est ce qui plaît.» Et puis, cette scène à la collégiale, je ne sais pas comment les gens vont l'interpréter.» Justement, comme je vous le disais, le lecteur, subrepticement, ramènera ce passage à une simple critique de l'Église ou de la religion. Vous serez dans le ton.» N'est-ce pas un peu conventionnel ce genre de critique?» Pensez-vous, cela fait deux siècles qu'elle fonctionne. Ce conventionalisme passe toujours pour une originalité.» Avant de me quitter, Jean-Octave se pencha vers moi et me dit à mi-voix: «Rajoutez un peu de fesse, ça passera mieux au Comité de Lecture.»
La réception touchait à sa fin, les invités se raréfiaient. Je saluai les officiels et rentrai chez moi.
En remontant la rue Notre-Dame du Portail, le village me parut triste et sans relief. Plus rien ne subsistait du charme envoûtant qui pour moi l'imprégnait. À mon regard s'étalait l'insipide succession des façades grises. Les fenêtres ouvertes montraient des chambres maussades. Certaines étaient protégées des regards indiscrets par des rideaux pisseux ou par une persienne rouillée comme une lourde paupière. Et certaines, condamnées, se trouvaient obstruées par des planches comme des crêpes étendus sur des yeux aveugles. Au-dessus des porches, les lampes pendaient de guingois, versant sur les seuils les flaques de leurs ternes rayons. Les fils téléphoniques, sur les murs, couraient d'attache en attache, ainsi que des festons dérisoires. Les chenaux où suintaient des fuites souillaient le crépi d'auréoles ferrugineuses ocracées comme des nimbes pitoyables. Aux balcons appendait le linge, alourdi par une poisseuse humidité, maillots, torchons, slips, chaussettes, dégouttant sur l'inégale chaussée. Ici, des gravats s'entassaient dans les recoins d'où montaient les remugles d'urine et de moisissure. Là, de repoussantes déjections canines ornaient le macadam. Par l'embrasure des portes ouvertes, mon regard impudique s'immisçait dans les appartements sordides, découvrant le triste environnement de la vie quotidienne où se complaisaient les habitants: linos percés, parquets usés, tapisseries râpées, reflets d'existences médiocres mues par le joug de l'habitude.
Je m'amusai un instant à examiner le sol tout en marchant. Il était couvert de débris indéfinissables: chewing-gums écrasés, taches d'huile, de graisse, feuilles compressées, martelées par le piétinement, percées de mille pertuis comme des cribles ou réduites à leur nervation telles des résilles. Là, c'était un clou tordu, là, une épingle cassée, un mégot écrasé, un noyau de cerise, un grain d'orge, des brindilles, un papier transparent de bonbon, un bout de laine bleue, un morceau de paille, des pétales, un éclat rouge de tuile ou de brique. Là étaient dispersés de menus papiers comme les confettis misérables d'une triste fête. Là encore gisaient des brisures indéterminables dont on aurait en vain tenté de savoir d'où elles provenaient, comment elles avaient pu échouer en ce lieu. Les gens passaient, ne soupçonnant même pas leur existence. Comment avais-je pu auparavant ne pas remarquer ces disgrâces qui m'assaillissaient aujourd'hui? Notre regard n'est-il pas déterminé par l'orientation préconçue de notre état mental sélectionnant les sensations extérieures selon qu'elles nous agréent ou nous sont importunes?
Comme je relevais les yeux, une plaque, à l'angle de la venelle, attira mon attention: rue du Candilejo. C'était cette fameuse rue que j'avais vu mentionnée sur le plan, le nom d'une artère à Séville où se retrouvaient fréquemment Carmen et Don José dans la nouvelle de Mérimée. Le pourtour de la plaque présentait des bavures blanches, révélant qu'elle avait été provisoirement scellée au plâtre. La supercherie m'apparut avec une évidence criante alors qu'il y a quelques jours les plus grossières contrefaçons m'avaient semblé d'une indubitable authenticité.
Je m'arrêtai un instant dans la cour Chadude. C'était là que ma gitane - ou plutôt, j'oubliais, Amélie Monchamp, secrétaire de mairie - avait consommé son repas si dispendieux. Cet épisode réel me paraissait déjà revêtir le caractère nécessaire d'une scène romanesque se déroulant selon une logique parfaite et inévitable. Elle était grandie, magnifiée dans mon esprit comme un moment exceptionnel que je ne revivrais jamais plus, mais que sans cesse je me remémorerais. Ainsi en est-il de ces mythes qu'un simulacre rituel perpétue d'âge en âge. Par-dessus le muret, je contemplai le village qui s'étalait en contrebas vers la porte du Brugelet. Auzon. N'avais-je pas été l'amant de cette créature tellurique de moellons et de roche? Auzon. J'avais parcouru ses voies, ses places, franchi ses porches, ses arches. J'avais exploré ses monuments, ses caves, ses décombres comme l'on découvre l'anatomie intime d'un corps. Les dômes étaient ses seins, l'éperon sommital sa croupe, les encoignures d'ombre étaient ses aisselles, ses aines, les puits ses vagins, la végétation sa pilosité. La pierre était sa chair d'où s'écoulaient par les chenaux, caniveaux, sa sueur, ses humeurs. Ma pénétration dans les replis de ses venelles avait suscité dans les tréfonds de mon corps un monstrueux orgasme. J'avais ressenti le mystère de son être avec une sensualité sauvage et fiévreuse, érotique et mystique. Auzon, elle allait être, je le savais, la véritable héroïne de mon roman dont Carmen n'était qu'un prétexte accessoire. Mais la cité me paraissait aujourd'hui morte. La lourde masse des maisons d'où filtraient quelques rais pâles semblait une carcasse géante abandonnée sur le sol. Ce panorama, désormais, ne revêtait plus aucune signification pour moi. Je pensais à celui, si intensément chargé de sens et d'affectivité, que j'avais admiré quelques jours auparavant depuis les hauteurs jouxtant Rizolles. Auzon, triste résidu de ma passion trahie, Auzon, prosaïque image de mon illusion poétique évanouie, Auzon, pitoyable témoin de mon aventure avortée... Auzon, funèbre mausolée de mon rêve défunt.
Là-bas, au bout du village, près du cimetière, les chiens se mirent à hurler, tels des Cerbères gardant l'entrée de l'Erèbe où séjournent les morts. Il me semblait qu'en mon âme s'ouvrait un vide sans fond. J'eus envie de fuir. Une idée me vint. Pourquoi ne pas terminer ma villégiature à Séville? N'y retrouverais-je pas la vérité, la réalité correspondant aux trucages d'Auzon? Après un instant de réflexion, j'y renonçai. J'avais compris que mon rêve ne se trouvait plus en nul lieu de ce monde sinon en mon esprit.
Le lendemain à l'aube, je pris congé du village. Arrivé chez moi, je me mis à ma table de travail et entamai l'écriture de mon vrai faux roman... dont vous venez de lire le dernier mot.

FIN


La gitane d'Auzon - Claude Fernandez - Éditions Sol'Air - © Éditions Sol'Air - 2010

LA GITANE D'AUZON