L'ÉCRITURE EUPHONIQUE


INTRODUCTION AU CONCEPT D'ÉCRITURE
EUPHONIQUE

Le concept d'écriture euphonique propose des préconisations tendant à hausser la qualité des textes littéraires de sorte que leur lecture apparaisse la plus congruente possible à l'oreille et à l'esprit. Ce concept concerne particulièrement les textes poétiques, mais aussi les textes littéraires en prose (roman, nouvelle...).

Je m’appuie sur une réflexion et une pratique conjointes menées durant de nombreuses années, précisément par l'écriture de plus de 30.000 vers de poésie épique, d'autres textes poétiques de mètres variés ainsi que de prose poétique, roman, textes courts... À cela, j'ajoute une expérience de déclamation, notamment sur fond musical.

Cet exposé représente, de la part d'un auteur, un témoignage à l’attention de tous ceux qui pourraient s'intéresser à l'aspect euphonique de l'écriture et voudraient évenutellement à leur tour s'y essayer. Les notions d'analyse phonique qu'il implique sont uniquement d'ordre pratique et orientées vers la création littéraire. Pour une véritable analyse phonique de la langue, on se reportera aux ouvrages spécialisés sur le sujet.

Le concept d'écriture euphonique présenté ici s'articule fondamentalement sur deux parties, l'euphonie non liée au rythme et l'euphonie liée au rythme. Une partie additive considèrera les exigences associées à une meilleure qualité littéraire, l'orthodoxie syntaxique et le registre de vocabulaire qui se conçoivent comme un complément logique de la recherche euphonique. La démarche suivie sera un essai d'analyse préalable, puis un exposé des préconisations destinées à répondre au concept proposé. Les lecteurs désireux de connaître directement les éléments d'écriture euphonique sans passer par la démarche d'analyse et de justification peuvent se rendre directement à la partie:

Résumé des préconisations.

REMARQUE GÉNÉRALE SUR L’EUPHONIE DANS LA LANGUE FRANÇAISE

La langue française présente sur le plan euphonique des inconvénients majeurs dans son traitement au niveau des interfaces entre mots par la présence des "e" labiles (nommés improprement muets ou caducs) et des liaisons.
Afin de mieux correspondre à la réalité phonique, nous avons désigné sous le terme e labile non accentué le e nommé le plus souvent et improprement e muet ou encore e caduc. Il est vrai que certains e internes aux mots peuvent être apocopés comme les e labiles, mais, dans l'optique d'une écriture littéraire, nous considérons que ces cas ne sont pas valides et que tous les e internes doivent se prononcer. Ex: renouveler doit pas se prononcer selon ses 4 syllabes et non renouv'ler en 3 syllabes. Nous considérons également, dans cette même optique littéraire, que les e labiles de monosyllabes (par exemple les articles, déterminants... le, ce...) ne peuvent jamais être apocopés.

Il s’ensuit parfois une indétermination de la prononciation. Ces difficultés peuvent disparaître dans l'écriture littéraire, néanmoins par suite d’un travail sur l’euphonie générateur de contraintes. En revanche, la langue française possède un avantage incomparable pour la recherche d’euphonie en raison de sa très grande diversité de phonèmes (surtout vocaliques). Ces phonèmes, distribués selon une proportion entre sons vocaliques et consonantiques favorable, se caractérisent par leur extrême netteté, leur absence de rudesse (pas de sons gutturaux marqués, r à prononciation très douce...) ainsi que par leur fluidité, toutefois si l’on se livre à l’élimination des dysphonies de contact. La langue française n’occasionne pas d’occurrences insistantes sur certaines phonèmes qui risqueraient d’engendrer une trop grande monotonie, si toutefois l’on parvient à gérer la présence des "e" labiles. De surcroît, l’absence d’accents toniques marqués contribue à la valorisation des homophonies car elles évitent ainsi d’être relativement masqués par la scansion. Sur un plan plus général, c'est également cette quasi-absence de scansion qui permet de mieux focaliser l'attention de l'auditeur sur le sens du texte au contraire des langues à musicalité ou scansion plus affirmées. Sur le plan visuel - auquel la poésie n’est pas insensible - on doit cependant regretter une certaine complication scripturale. Et consécutivement sur le plan oral, on peut déplorer de nombreuses ambiguïtés qui nuisent parfois à la compréhension.

Dans la mesure où l’on parvient par des choix judicieux à supprimer ses inconvénients - et c’est précisément l’objet du travail littéraire, notamment poétique - la langue française, pensons-nous, peut prétendre au titre de langue privilégiée pour la déclamation à l’instar de l’italien pour le chant.

SENSIBILITÉ DIFFÉRENTIELLE À L’ÉGARD DE L’EUPHONIE

La sensibilité à l’égard des qualités euphoniques dans un texte littéraire n’est pas partagée par tous les lecteurs, qu’il s’agisse de l’effet désagréable induit par les dysphonies ou de l’effet produit par les homophonies positives. Certaines personnes ne soupçonnent même pas la présence de certaines cacophonies quasiment imprononçables. S’agit-il de modalités différentes de la lecture intérieure ou de perception différente, moins musicale, plus cérébrale? D'autre part, il est difficile d'établir si la lecture intérieure repose sur la même sensibilité à l'euphonie que la lecture déclamatoire. La notion elle-même de lecture intérieure est-elle appréhendée identiquement par tous les lecteurs?

Les mêmes différences peuvent apparaître au niveau de l'écriture de la part des auteurs. Certains travailleront leur texte en fonction de l’euphonie, d’autres ignoreront totalement cet aspect. La recherche de l’euphonie implique particulièrement une attitude d’artiste et une sensibilité musicale. Elle exige en outre un effort de distanciation par rapport au contenu sémantique, ce qui doit être le propre du créateur. Certains auteurs sont tellement impliqués, imprégnés par leur pensée, par leur idéalisme que la considération de leur texte sous un angle extérieur, et particulièrement sur le plan matériel des effets phoniques, leur paraît une impossibilité incongrue ou même un sacrilège. Ils considèrent l’activité littéraire comme une sorte de catharsis psychique irréductible à toute analyse et fixée dans sa forme définitive dès sa révélation. D’autres auteurs centreront leurs corrections uniquement sur le contenu sémantique ou la syntaxe car ils ont une conception purement sémiotique du langage plutôt qu'une conception musicale. Les créations des uns et des autres pour cela ne sont sans doute ni plus ni moins profondes ou superficielles, ni plus ni moins authentiques, ni plus ni moins justifiées, elle sont simplement différentes. Chaque auteur comme chaque lecteur choisit ce qu'il écrit, ce qu'il lit en fonction de sa conception, de sa perception individuelle. Il est néanmoins difficile en cas de déclamation d'éliminer l'aspect phonique. En effet, intervient dans ce cas une exigence minimale d'aisance élocutoire pour le déclamateur et de clarté sonore pour l'auditeur.

Enfin, les différentes langues, au niveau scriptural, lexical et grammatical, ont pu témoigner d'une sensibilisation variable à l'euphonie. Le grec ancien nous fournit l'exemple d'une langue où l'euphonie apparaît comme une préoccupation majeure notamment par les formes contractes, les crases, élisions, la règle de limitation concernant l'accent, la règle des enclitiques...). On aurait sans doute tort de considérer que le désintérêt à l'égard de l'aspect phonique sur le plan théorique dans la plupart des langues fût significatif d'une absence de sensibilité phonique. Le primat de l'oralité pendant l'Antiquité et jusqu'à l'invention de l'imprimerie implique une grande importance de l'aspect phonique. C'est particulièrement le cas pour la poésie largement associée à la pratique déclamatoire.

RÔLE PHONIQUE DES E LABILES DANS LA LANGUE FRANÇAISE

Considérons d'abord les différents types de e aigu à partir de l'exemple suviant:

Le destin maleureux des humains comme un flot meurt en un silence qui engloutit la vie labile. Puis tout s'évanouit pour se renouveler.

-Le: e labile de monosyllabe non suivi de temps d'arrêt (pause ou respiration)
-malheureux: e interne au mot ("intralexical", non susceptible d'être apocopé.
-malheureux: e accent tonique
-comme un: e élidé
-silence: e labile de polysyllabe non suivi de temps d'arrêt (pause ou respiration)
-labile: e labile de polysyllabe suivi d'une pause (ici le point final)
-renouvelere "intralexical" susceptible d'être apocopé en langage non soutenu (renouv'ler)

En déclamation littéraire, ces différents e subissent généralement le traitement suivant:

-e de monosyllabe: toujours prononcé. il peut cependant être considéré comme l'accent tonique du mot. Un phénomène comparable de report à l'accent tonique du mot suivant se produit (comparable à un proclitique du grec ancien)

-e labile non suivi de temps d'arrêt important (point ou simple respiration): apocopé ou non selon les cas. Il apparaît que ces e, selon les syllabes qui les suivents sont apocopés à 60 pour cent environ dans la prose déclamée. leur intensité sonore est quasiment identique à celle d'un e interne au mot, mais leur durée peut être très réduite. Plus le registre de langage est relâché, plus ce taux augmente, comme dans la chanson, la parole courante ou l'argot.

-e labile de polysyllabe suivi de pause ou respiration (e asthénotonique; très faiblement prononcé). Ce e est toujours apocopé (en poésie à la fin d'un vers), en prose après un pont-virgule, un point, une virgule...
La prononciatin d'une consonne pure étant une impossiblité phonique, le e apocopé avant une pause ou respiration se trouve suivi d'un résidus phonique rappelant un e (ou parfois un é dont l'intensité sonore atteint au maximum un quart du e normal. Il ne peut être considéré comme un e effectif, de sorte que par exemple la différence entre bal et balle est négligeable.

Il apparaît que les apocopes - ou non - des e labiles, varient selon les loculteurs suivant le lieu où ils placent les respirations. Celles-ci sont souvent intuitivement placées de manière à éviter les cacophonies. Lorsqu'ils sont prononcés, les e labiles agissent comme un système tampon permettant d'obtenir naturellement le discours le plus euphonique possible (par intercalation d'une voyelle neutre entre des consonnes incompatibles). Quand ils sont apocopés, ils peuvent éviter une dysphonie vocalique du son e. Considérons le premier exemple suivant en comparant la lecture d'un e apocopé ou non:

la parole d'un homme (e prononcé)
la parol' d'un homme (e apocopé)

La lecture apparaît beaucoup plus adoucie lorsque le e de parole n'est pas apocopé (évitant ainsi un enchaînement consonnantique).

En revanche, dans le fragment suivant:

le mariage de ma sœur (e prononcé)

L'acopocope du e de mariage n'introduit aucune dysaharmonie (car la succession gd est moins abrupte que la succession ld de l'exemple précédent) et même évite la cacophonie vocalique ge, de.

Néanmoins, une grande densité de e labiles peut entraîner des difficultés de prononciation, une gêne phonique et implique l'apocope obligée de certains d'entre eux. Considérons l'exemple suivant:

Une toute petite chose

La diction strictement conforme à la langue de ce syntagme (en prononçant donc tous les e labiles à la lecture) apparaît laborieuse, hachée. Observons qu'elle serait obligatoire en poésie. La diction prononcée naturellement par une personne lors d'une déclamation de texte en prose serait apocopée en évacuant un ou plusieurs e labiles. Un grand nombre de combinaisons hasardeuses sont possibles, dont voici quelques-unes

Une' tout' petit' chose
L'apocope du e labile de une a été écrite une' au lieu de un' pour éviter la confusion avec la voyelle nasale un

ou

Une tout' petit' chose

ou encore

Une toute petit' chose

ou encore

Une tout' petite chose

Si maintenant nous considérons le syntagme suivant, en remplaçant l'article indéfini pour l'article démonstratif:

cette toute petite chose

On remarque dans ce cas que l'apocope du e labile de cette entraîne une cacophonie quasiment imprononçable qui amènera à éviter naturellement cette lecture.

L'introduction de polysyllabes au lieu de monosyllabe rend une lecture encore plus impossible à prononcer si l'on veut respecter la prononciation des e labiles:

Une pareille bénigne chose

En résumé, l'apocope systématique des e labiles multiplie à chaque occurrence les enchaînements consonnantiques entre les mots. La prononciation des e labiles, permet d'amortir les rencontres trop abruptes entre les mots, et donc d'obtenir une langue plus douce, plus fluide. Cependant, si le nombre de e labiles prononcé effectivement est élevé, cette disposition produit aussi un inconvénient en hachant le discours. Par ailleurs, elle peut être génératrice de dysphonies vocaliques supplémentaires. Dans la réalité de l'écriture, les e labiles sont statistiquement en nombre trop élevé et très souvent malpositionnés, de sorte que la prose serait impraticable si on voulait les prononcer tous. L'apocope, réalisée de manière instinctive par le lecteur, est la règle. L'avantage du e labile comme voyelle séparatrice en français est sa légèreté. Cette caractéristique supprime la nécessité d'une syllabe précédente très tonique et surtout elle permet ce miracle de l'euphonie que représente l'élision (souvent impossible avec les voyelles tampons trop appuyées dans les autres langues romanes). Son inconvénient provient de cette même légèreté qui peut entraîner facilement l'abus de l'apocope et tendre ainsi vers un discours relâché, moins euphonique. Par ailleurs, l'uniformisation de la voyelle en e (au lieu de o, a, é, i... dans les autres langues romanes) est respnsable d'une disparition des désinences possibles en fin de mot et peut générer de nombreuses ambiguités sémantiques et grammaticales (en particulier l'absence de prononciation des terminaisons désignant le pluriel (exemple rose, roses, en italien: singulier: rosa, pluriel: rose avec prononciation é du e, en espagnol: singulier: rosa pluriel: rosas, avec prononciation du s labile).

AMBIGUÏTÉS PHONIQUES DE LA LANGUE FRANÇAISE

La lecture de textes littéraires révèle de nombreuses indéterminations, notamment en prose. Nous considérerons successivement les cas suivants:

-e labiles non élidés
-e labiles élidés
-e surajoutés
-liaisons
-soupirs ou respirations

e labile non suivi de pause ou respiration

L'ambiguïté provient du e labile non suivi de pause ou respiration: e suivi d'un mot commençant par un son consonnantique (ex: cette fleur), dont la prononciation peut, selon les cas, être apocopée ou non

La lecture naturelle entraîne, comme nous l'avons vu, l'apocope ou non afin de lisser le langage en éliminant les dysphonies, mais souvent l'apocope ou la prononciation peut se réaliser de manière hasardeuse variant selon les locuteurs comme nous l'avons vu précédemment. Considérons un autre exemple particulièrement significatif:

La tunique laineuse que je porte me procure une délicate sensation.

ce qui peut conduire à la lecture par exemple:

La tuniqu' laineuse que je porte me procure une délicat' sensation.

ou

La tuniqu' laineus' que je porte me procure un' délicat' sensation.

En général, ce sont les e labiles sur la fin des polysillabes qui sont apocopés car leur prononciation est plus difficile que sur les monosyllabes. On peut également signaler le cas du e labile associé à certaines consonnes, en particulier la consonne r (et dans une moindre mesure l et m) conduisant presque toujours à l'apocoper (ce qui est à l'origine de la licence du mot encore écrit encor en poésie).

Statistiquement, l'on rencontre environ 3,5 e labiles par phrase de longueur moyenne (soit 1 tous les 6 mots), 0,57 élisions par phrase, mais il faut considérer un écart-moyen important pour ce type de statistique. Les cas d'accumulation ponctuelle de e labiles peuvent donc être relativement importants. Il s'avère que c'est surtout le positionnement de ces e plus que leur densité globale qui va déterminer la gène qu'ils occasionnent, le risque d'apocope et l'indétermination consécutive de la lecture. Il apparaît également dans cette statistique une faible fréquence de la combinaison la plus euphonique, l'élision (5,7 fois plus de e labiles que d'élisions).

e labile élidé

Le e élidé ne pose en lui-même aucune difficulté dans la mesure où il n'est pas prononcé, cependant la présence d'une ponctuation à ce niveau pose un problème épineux. Si la ponctuation est un point ou un point-virgule (pause), il est évident que l'élision ne peut se concevoir. En revanche, s'il s'agit d'une virgule, apparaît alors une contradiction insoluble entre l'arrêt momentané et l'élision. La règle en poésie et la pratique semblent plaider pour une élision en réduisant le temps d'arrêt au minimum car l'absence d'élision entraînerait souvent un hiatus insoutenable. En déclamation de la prose, il n'est cependant pas rare que l'épocope et l'arrêt priment sur l'élision (ce qui occasionne inévitablement un hiatus en raison du e asthnotonique résultant).

Selon sa variété, cette fleur est mauve, écarlate, incarnadine, indigo.
La prononciation réelle de mauve, écarlate, indigo correspond à mau vécarlate, tincarnadi, nindigo

Il apostrophe, insulte, injurie.
De même, la prononciation de apostrophe, insulte, injurie correspond à apostro o grave), phinsul, tinjurie

La règle de la primauté de l'élision sur la virgule s'impose donc obligatoirement, bien qu'elle entraîne une déformation des mots contestable.

Si l'on voulait éviter cet inconvénient, il faudrait limiter l'emploi des virgules aux finales de mots constituées par un son vocalique et le mot suivant devrait commencer par une consonne (on éliminerait ainsi l'hiatus et l'existence d'élision au niveau de la virgule):

Le soleil brilait sur les près, les bois, les fourrés.

Et l'on remarquera qu'un mot se terminant par un son consonnantique sans e final est également impropre à l'établissement d'une virgule car on ne peut éviter dans ce cas le e asthénotinique suivant la consonne.

Dans les ports, dans les chenaux voguaient des barges

(ports induit un e asthénotonique)

L'autre solution consisterait à ne pas indiquer de virgule dans le cas d'une élision, ce qui n'est pas conforme à l'habitude.

e surajouté

L'erratique adjonction d'un e labile prononcé à la lecture lorsque l'interface entre deux mots concerne des consonnes peut se rencontrer.

le vent d'est (e) soufflait.

Une fois de plus, le e labile surajouté instinctivement par le locuteur agit de manière à éviter une cacophonie. Il s'agit d'une adaptation en contradiction avec la scripturalité, donc erratique, mais justifiée par l'exigence d'euphonie.

liaisons

Le traitement oral des liaisons occasionne une indétermination très préjudiciable à la langue littéraire en raison de l'opportunité laissée au lecteur de la réaliser ou de l'éviter. Ce choix dépend généralement du degré d'incongruité phonique de la liaison, mais également du registre plus ou moins élevé du texte sur le plan littéraire. La poésie clasisque, en principe, rend obligatoire toute liaison possible pour éviter un hiatus. c'est à l'auteur d'éviter certaines rencontres générant de telles liaisons dysharmonieuses. Les liaisons en s occasionnées par les pluriels apparaissent obligatoires dans un langage soutenu car ne pas les respecter entraînerait une confusion avec le singulier. De même, les liaisons en t, en r, relativement discrètes, sont respectées. Elles ont l'avantage de communiquer au discours une discrète élégance et de distinguer ainsi le texte littéraire du texte courant. En revanche, tous les autres types de liaisons, notamment en p, déterminent des associations plus ou moins bizarres qui rendent souvent l'hiatus préférable, du moins en prose.

L'exemple suivant présente ces différent cas de liaisons susceptibles d'engendrer des indéterminations et une lecture erronnée.

Des zinnias éteints se fanaient en s'effeuillant d’un coup ainsi dans la boue, des résédas rouges et bleus doucement attendaient leur décomposition

-Des zinias: liaison normale en s
-zinias éteints: liaison en s sur une syllabe tonique indiquant un pluriel ou hiatus
-fanaient en:: liaison en t indiquant un pluriel ou hiatus
-coup ainsi: liaison incongrue ou hiatus
-rouges et: liaison en s indiquant un pluriel devant un e labile, risque de lecture incorrecte par apocope
-doucement attendaient:: cacophonies de liaison en t ou hiatus

place des respirations

Les respirations (ou soupirs) sont des temps d'arrêt intermédiaires à l'intérieur d'un syntagme. Ils ne sont déterminés par aucune ponctuation, ce qui est une source d'indétermination du texte. Ces cas sont avérés lorsqu'un syntagme atteint une certaine dimension critique, mais également lorsque ces respirations permettent naturellement d'amortir l'effet négatif d'une cacophonie. En poésie, les respirations correspondent à certains cas de césures, lesquelles en poésie classique, obéissent à une distribution régulière. Cette indétermination des respirations dans la prose pourrait paraître de prime abord sans incidence. En réalité, leur place interagit avec les e labiles. En effet, plus un e labile est éloigné d'une respiration, moins il apparaît supportable et induira plus facilement son apocope. L'exemple suivant est significatif:

La prudente parade parfois s'impose quand les causes majeures d'un accident surviennent.

On peut définir pour cet exemple les possibilités de respiration suivantes:

La prudente parade parfois s'impose / quand les causes majeures d'un accident endémique surviennent.

ou

La prudente parade / parfois s'impose quand les causes majeures d'un accident endémique surviennent. (1)

ou encore

La prudente parade / parfois s'impose / quand les causes majeures d'un accident endémique surviennent. (2)

La prudente parade / parfois / s'impose / quand les causes majeures d'un accident endémiquesurviennent. (3)

ou encore

La prudente parade / parfois / s'impose quand les causes majeures d'un accident endémique surviennent. (4)

ou encore

La prudente parade / parfois s'impose quand les causes majeures / d'un accident endémique surviennent. (5)

En théorie, on pourrait considérer qu'une telle phrase, ne comportant pas de virgule, devrait être prononcée in extenso sans respiration, mais sa longueur excessive apparaît gênante aussi bien pour le locuteur que pour l'auditeur. On pourrait aussi considérer que la phrase est insuffisamment ponctuée par l'auteur, ce qui se concevrait pour la séparation de parfois par des virgules dans les versions (3) et (4), mais l'emploi de la virgule, eu égard à sa signification grammaticale, ne se concevrait pas pour écrire les versions (1) (2) et (5). Ce serait également insuffisant pour briser le dernier syntage, trop long. La réalité phonique montre que de nombreuses respiration, hors ponctuation, sont surajoutées par les récitants de texte littéraire en cas de longueur excessive des syntagmes.

On remarquera que le e labile de prudente ou celui de parade risque dd'être apocopé ou non selon la place de la respiration.


EFFETS PHONIQUES NON LIÉS AU RYTHME

LES DYSPHONIES CONTIGUËS: DIFFÉRENTS DEGRÉS

Les dysphonies de contiguïté ou de contact concernent les phonèmes impliquées par la syllabe directement à l’interface entre les mots. En ce cas, ces dysphonies se distinguent des dysphonies disjointes (ou dispersées) produites par la présence de phonèmes éloignés.

Parmi ces dysphonies contiguës, on peut distinguer celles qui sont engendrées par les consonnes (cacophonies) et celles qui sont engendrées par les voyelles (dont les hiatus sont une catégorie). La contiguïté peut être directe ou non (séparation par une voyelle)... Plutôt que de dresser une typologie sans grand intérêt, nous nous limiterons à fournir des exemples, de la dysphonie la plus accusée à la moins sensible.

Il lui dit  (l de il et lui)
le granit des Vosges  (t de granit et d de des)
ma mallette  (ma de ma et de malette)
Il a abandonné  (a et a et de abandonné)
il faut venir  (f de faut et v de venir)
ton traitement  (t de ton et de traitement)
tout est parti  (1er t de tout et 2e t par liaison)
Il a émis  (a et é de émis)
Le souffle de la vie  (e de souffle et e de)

Les consonnes, pensons-nous, génèrent plus facilement des dysphonies que les voyelles. Quasiment toutes les homophonies consonantiques sur des syllabes en contact sont concernées. En revanche, plus rares sont les dysphonies vocaliques de contact indirect qui engendrent un effet négatif perceptible. Par exemple:

ta mallette  (a de ta et de mallette: pas d’effet perceptible)
tu lus  (u de tu et de lus: effet perceptible)
les raisons  (é de les et de raisons: pas d’effet perceptible)
Le souffle de la vie  (e de souffle et de de: effet assez net)

Il est important de discuter le degré de dysphonie que l’on peut tolérer dans un texte littéraire sans nuire à son euphonie générale. À proscrire absolument, les cas quasiment imprononçables de consonnes se heurtant directement, en particulier les homoconsonantismes directs (il lui dit). Malheureusement, ces cas sont relativement courants et surtout il est difficile de trouver des solutions permettant de les éviter. De même, les hiatus homoconsonnantiques (il a abandonné) et les dysphonies syllabiques (ma malette) ne peuvent être tolérés. Moins sévères apparaissent les hiatus hétéroconsonantiques (il a émis) et le cas très particulier du e labile suivi d’une syllabe comportant le son e (souffle de). Il s’agit, à notre connaissance d’un cas non reconnu par la tradition et qui, apparemment, n’a pas alerté les auteurs soucieux d’euphonie. Le seul cas qui nous paraît devoir échapper à une exclusion si l’on veut obtenir un texte d’une appréciable euphonie est le dernier, celui de la dysphonie vocalique indirecte (ta mallette) qui s’apparente à une dysphonie disjointe.

D'une manière générale, nous définirions - sans absolu - la cacophonie comme la présence d'une même consonne dans les deux syllabes qui séparent deux mots consécutifs. La formulation correspondante pour définir l'hiatus nous paraîtrait exagérée.

Contrairement à la tradition qui semble, pensons-nous, avoir réalisé une fixation exagérée sur les hiatus, nous considérons que les hiatus hétérovocaliques ne sont pas les dysphonies contiguës les plus rédhibitoires. S’il est vrai que les langues répugnent naturellement aux hiatus, ce qui se traduit par des modifications convenues selon la présence de voyelle ou de consonne (par exemple vieux devant une consonne, vieil devant une voyelle), il paraît difficile d’en tirer une conclusion systématique car ces palliatifs sont limités. D’autre part, l’on imagine difficilement la possibilité de telles modifications pour éviter les autres dysphonies.

En dernier lieu, signalons que la position des dysphonies contiguës par rapport aux éléments du vers à l’intérieur d’un syntagme, au niveau d’une césure, entre la fin d’un vers et le vers suivant, ne nous paraît nullement influer sur leur effet.

Quelquefois d’un effort majestueux et lent
Le cygne alors s’envole et retombe aussitôt

l de lent et de le: dysphonie consonantique indirecte entre 2 vers)

Quand par un effort lent, le cygne alors s’envole
l de lent et de le: dysphonie consonantique indirecte au niveau d’une césure)

Quelquefois d’un effort pour émerger de l’eau
On peut voir se débattre, un cygne aux blanches ailes

eau et on dysphonie vocalique directe entre 2 vers)

Quelquefois hors de l’eau, on peut voir un blanc cygne
eau et on dysphonie vocalique directe au niveau d’une césure)


DISCUSSION SUR L’EFFET DES DYSPHONIES PAR RAPPORT À LA STRUCTURE INTERNE DES MOTS

L’impression de dysphonie qu’engendrent certaines rencontres de phonèmes (notamment les dysphonies de contiguïté) pose un problème théorique dans la mesure où les mots, dans leur structure interne, peuvent comporter les mêmes rencontres de phonèmes sans que cela nous choque. Comment expliquer ce paradoxe?

On remarquera en premier lieu que les cacophonies les plus rudes (homoconsonantiques) internes aux mots existent très rarement et que les hiatus internes sont rares, cependant ce n’est là qu’une conformation spécifique à la langue française. On peut alléguer que les mots d’une langue ont été sélectionnés au cours du temps et que se sont imposées des rencontres particulièrement heureuses alors que les cacophonies sont des rencontres fortuites ne correspondant à aucune logique phonologique. Ce sont même ces rencontres internes qui communiquent aux mots leur charme spécifique. En second lieu, les mots nous sont connus de sorte que les rencontres phoniques dont ils sont constitués nous paraissent normales. En troisième lieu, il est possible que nous considérions intuitivement l’interface entre les mots comme des points spécifiques du discours pour lesquels les rencontres phoniques sont ressenties différemment. Quoi qu’il en soit, l’effet dysphonique des interfaces entre mots ne paraît pas devoir être contesté.

Le problème apparaît plus délicat encore si l’on compare la langue française à d’autres langues. Les mots des langues slaves, par exemple, présentent couramment des polyconsonantismes (jusqu’à 4 consonnes notamment en tchèque comme smr: la mort ou smrk: le sapin) quasiment imprononçables pour un organe vocal éduqué à une langue romane. Et ces associations consonantiques leur prêtent justement un charme spécifique. À l’inverse, certaines langues océaniennes accumulent les associations de voyelles. D’autres langues encore se complaisent dans le recours quasi-systématique aux diphtongues alors que nous considérons la netteté des phonèmes comme une qualité majeure dans notre langue. La notion de dysphonie ne peut donc se concevoir indépendamment de l’écosystème phonique que constitue la langue.

LES DYSPHONIES DISJOINTES OU ÉCHOS INCONGRUS

Nous nous intéresserons ici aux dysphonies dispersées (ou échos incongrus) dans le texte poétique par opposition aux dysphonies de contiguïté qui sont des dysphonies de contact. Contrairement aux précédentes, les dysphonies dispersées sont typiquement toutes des homophonies.

Il est difficile d’exclure totalement de telles homophonies parasites, mais la plupart passent inaperçues. Leur effet négatif n’est sensible que si elles occupent des positions non correspondantes et stratégiques dans le vers, comme le montre l’exemple suivant:

L’on vit alors aux cieux, briller l’homme de Rome
omme et ome dysphonie disjointe)

L'automne dans ces corps, paralysés, rongés
Verse la féerie, de ses tons fulgurants.
Quand le soleil couchant, de rayons illumine


Homophonie: an de fulgurants et couchant, en discordance sur le plan sémantique, syntaxique et positionnel. En revanche an dans Quand passe relativement inaperçu et les 2 a de paralysés n’interfèrent pas du tout avec le a de la féérie.)

Au chapitre des homophonies incongrues disjointes peuvent être rattachées les liaisons successives sur une même consonne, la multiplicité des e labiles dans un syntagme.

DISCUSSION SUR LES DYSPHONIES AU NIVEAU HISTORIQUE

Très tôt les théoriciens, Malherbe, puis la Bruyère notamment, signalent l’inconvénient des cacophonies au même titre que les hiatus. Néanmoins, il apparaît que les classiques s'appuient sur une définition à notre avis très restrictive des cacophonies. Au lieu de considérer comme définition les cas où une même consonne est présente dans les deux syllabes séparant deux mots consécutifs, ils considèrent uniquement les cas extrêmes où s'agrègent plusieurs cacophonies. D'autre part, les cacophonies (même dans leur conception restrictive) ne nous paraissent pas avoir été l'objet d'une proscription aussi prononcée que les hiatus. Peut-on alléguer l'existence d'une moindre sensibilité à l'égard des cacophonies qu'à l'égard des hiatus aux 16e ou 17e siècles? La différence entre la sévérité à l'égard des hiatus et la tolérance à l'égard des cacophonies peut étonner.

Nous soupçonnons que l’importance des contraintes nécessaires à supprimer les cacophonies (se surajoutant à celles de la rime) a détourné les théoriciens autant que les praticiens à proscrire les cacophonies alors que le bannissement des hiatus, moins fréquents, demeurait possible. Il s’agit naturellement d’une hypothèse. Des effets circonstanciels d’ordre historique que nous ignorons peuvent être à l’origine de cette différence de traitement entre cacophonies et hiatus.

Étonnante apparaît aussi à nos yeux chez les classiques l’ignorance totale des hiatus lrosqu’ils séparent des vers consécutifs, ce que nous interprétons comme une discordance entre la théorie et la réalité phonique. Là encore, l’élimination de ces cas permet de réduire les contraintes déjà lourdes qui pèsent sur le vers classique. Le passage d’un vers à un autre pourrait être le prétexte commode pour ignorer l’effet négatif du hiatus en cette circonstance. La considération selon laquelle les vers seraient indépendants sur le plan phonique s’oppose à l’emploi de la rime qui postule justement du contraire.

IMPORTANCE ET DENSITÉ DES DYSPHONIES

D'après une statistique succincte, nous évaluons le nombre de dysphonies (plus ou moins graves) à 1 pour 10 mots (environ 2 par ligne). Cette valeur n'est guère améliorée dans la poésie classique par rapport à la prose, bien que les hiatus y soient proscrits. Ce paradoxe s'explique car les redoutables contraintes qu'impose la poésie diminue considérablement la possibilité d'éliminer les autres dysphonies, même les plus criantes.

PRÉCONISATIONS RELATIVES AUX DYSPHONIES

Nous appuyant sur l'analyse réalisée précédemment, nous allons présenter les préconisations qui sont susceptibles de déterminer une écriture plus euphonique.

La primauté de la liaison sur un temps d'arrêt déterminé par une virgule - règle pratique obligatoire que nous avons déjà énoncée - nous conduit, pour éviter les hiatus à la préconisation suivante: tout mot sans e labile qui n'est pas limité par un point doit occasionner une liaison avec le mot suivant.

Des fleurs séchées, éparses.
liaison entre séchées et éparses malgré la virgule)

Il prit des crayons, verts, bleus, orange
(liaison entre bleus et orange malgré la virgule)

Comme dans le cas de la primauté de l'élision, si l'on voulait éviter l'inconvénient de la liaison au niveau d'un temps d'arrêt, il faudrait limiter l'emploi des virgules aux finales de mots constituées par un son vocalique et le mot suivant devrait commencer par une consonne (voir exemples dans note précédente sur la primauté de l'élision).

Afin que ces liaisons n'apparaissent pas forcées, artificielles, il convient de limiter le temps d'arrêt au minimum et de prononcer la consonne liée de la manière la plus douce possible.

Certains cas de liaisons incongrues devront être évitées.

Il bascula d'un coup, afin de s'échapper À ÉVITER
la liaison coup afin est incongrue, si on ne la fait pas il y a hiatus, ce qui est illicite)

Les liaisons consécutives par la même consonne seront évitées.

Des écrans illuminés À ÉVITER
entre Des et écrans, zi entre écrans et illuminés)

Les exemples fournis ci-dessous concernent plus particulièrement la poésie, mais les préconisations sont applicables identiquement à la prose.

Pour simplifier, on nommera cacophonie toute rencontre disgracieuse (consonne ou voyelle) concernant 2 syllabes contiguës de 2 mots différents lorsque le contact ne se réalise pas directement sur des voyelles. Si le contact concerne directement des voyelles, on utilisera le terme d'hiatus. Enfin si les sons en discordance appartiennent à des syllabes qu ne sont pas contigües, donc plus ou moins éloignées, on emploiera le terme d'écho.

il lui prit sa sandale de verre et s'en alla au loin.
il lui: cacophonie, sa san... (cacophonie), ...le de: cacophonie, s'en écho avec san... de sandale, la au: hiatus)

Toute cacophonie devra être évitée, que les mots concernés appartiennent ou non au même paragraphe. Pour la poésie versifiée, cette préconisation vaut aussi bien à l'intérieur du vers qu'entre deux vers. La répétition de certaines consonnes incompatibles sera évitée: sse et ze, f et v, ge et ch..., de même les répétitions de consonnes dues aux liaisons.

Lors il fit au cornac, un signe imperceptible.
L'animal se baissa, puis l'homme descendit
MAUVAIS
imperceptible et L'animal)

L'animal se baissa, cependant il barrit MAUVAIS
baissa, cependant)

L'homme fut vénéré, comme une idole sainte À ÉVITER
fut vénéré)

Il était arrivé, depuis un an déjà À ÉVITER
était arrivé)

Tout hiatus devra être évité, aussi bien à l'intérieur d'un vers qu'entre deux vers pour la poésie versifiée, si ceux-ci appartiennent au même paragraphe. Entre les paragraphes, on évitera les hiatus homosyllabiques.

L'hiver est arrivé, les hirondelles fuient
Un vent glacial pénètre, au fond de la forêt
MAUVAIS
hiatus entre fuient et Un)

L'hiver est arrivé, ainsi fuient les saisons MAUVAIS
hiatus entre arrivé et ainsi)

Il s'ensuit qu'à l'intérieur d'un paragraphe, tout vers en poésie et toute phrase en prose doit commencer par une consonne. En effet, si un vers se termine par un e labile, il y a hiatus avec le vers suivant commençant par une voyelle car aucune élision ne peut être admise entre deux vers ; si le vers se termine par une consonne, on ne peut éviter une liaison illicite avec le vers suivant commençant par une voyelle.

L'hiver est arrivé, l'hirondelle s'envole
Un vent glacial pénètre, au fond de la forêt
MAUVAIS
selon le temps d'arrêt plus ou moins long que l'on respecte à la fin du vers, il y a entre s'envole et Un soit un hiatus, soit une élision illicite)

Les plantes étalaient, un vert luisant ou mat
Un arbre s'éployait, dans le ciel azuré MAUVAIS
une liaison illicite ou un hiatus ne peuvent être évités entre mat et Un)

Notons que le h aspiré, assimilable à une consonne muette, ne peut engendrer d'hiatus.

On évitera les allitérations et assonances incongrues, c'est-à-dire les sons identiques séparés par un ou plusieurs sons lorsqu'aucun effet de symétrie ne le justifie (écho).

Dans mon esprit, soudain, je vis l'Homme de Rome À ÉVITER
Homme et Rome)

Le vide alors s'ouvrit, effrayant, terrifiant BON
allitération licite de effrayant et terrifiant)

On évitera certaines syllabes identiques proches, notamment une syllabe comportant un e sur un temps fort après un e labile

J'entrevis devant moi, le gouffre de la Mort À ÉVITER
ffre de)

On remarquera que les suites de monosyllabes ne sont pas concernés: Je me lève
La malette brisée, le grand pot corrompu.
a de La et ma de malette, o de pot et co de corrompu)

Il convient d'ajouter que la systématisation des dysphonies afin de permettre un cadre pratique pour les éliminer, demeure insuffisante à éradiquer dans un texte toutes les parties dont l'élocution ou la lecture est laborieuse. En dernier recours, c'est l'épreuve du gueuloir - selon les termes propres utilisés par Flaubert - qui permet de les détecter.

RECHERCHE POSITIVE DE L’EUPHONIE

Si nous nous livrons à l’élimination de toutes les dysphonies: cacophonies, hiatus, liaisons incongrues... nous obtenons un texte qui offre un certain degré d’euphonie qu’on pourrait qualifier de neutre. En effet, il résulte de l’exclusion de phonèmes et non pas d’un choix pertinent de phonèmes destinés à créer des effets phoniques spécifiques.

À partir d’un tel texte poétique, il apparaît possible d’y introduire différentes qualités: souplesse, fluidité ou au contraire raucité, comique.... en privilégiant l’emploi des phonèmes les plus pertinents à rendre l’effet désiré. La fluidité s’accorde à un contenu sémantique approprié (scène empreinte de grâce, sujets féminins, évocation du monde aquatique, de musique mélodique, scènes de tendresse...). La rudesse s’accorde au contraire à un contenu sémantique plus heurté: action violente, colère, expression de désagrément... Plusieurs facteurs peuvent concourir à réaliser ces expressions:

-choix des sonorités internes aux mots

On peut augmenter la fluidité du texte en privilégiant les mots dépourvus de syllabes bi ou triconsonnantiques et l’on peut au contraire lui communiquer un caractère heurté en sélectionnant ces phonèmes. Certaines consonnes, dans les syllabes monoconsonnatiques elles-mêmes favorisent la fluidité (n, m, v, d, g) par opposition à des syllabes plus dures (r, t, c, x). La voyelle i évoque la vivacité, la voyelle a évoque la sensualité... Par ailleurs, la longueur des mots intervient. Les mots longs favorisent le balancement langoureux alors que les mots courts favorisent le rythme saccadé. Ces choix se réalisent inconsciemment et résultent également d’une conformité naturelle entre la sonorité des termes et leur signification.

-Choix du type d’interface entre les mots

Il est possible d’augmenter la fluidité du texte et de permettre une articulation plus aboutie des termes dans le discours poétique en privilégiant les élisions et en raréfiant les interfaces en e labile ou les enchaînements consonantiques. L’absence de e labile crée un effet favorable à l’euphonie en privant le discours d’accents toniques - accents peu marqués dans la langue française, mais cependant perceptibles.

Partout l'on voit surgir, dans le faisceau des branches
Sa gentille frimousse, aux longs cheveux d'ébène.
L'éphélide en points roux, tachette sa peau blanche.
Ses prunelles noisette, irradient son visage.


Ces vers présentent 3 e labiles en fin de vers au total sur les 4 vers, 2 élisions au niveau de la césure, néanmoins 6 syllabes biconsonantiques sur 39 syllabes monoconsonantiques, 3 e labiles à l’intérieur des vers

Las, au feu je condamne, ainsi mon vers épique
Dilatant rhétorique et logorrhée futile.
Vainement je m’épuise, en un genre uniforme
Pour éviter l’emphase, et la fade hyperbole
Car l’odieux Musagète, en riant m’abandonne.

Ces 5 vers artificiels composés pour illustrer les facteurs de l’euphonie comportent
-uniquement des césures en élision
-uniquement des e labiles en fin de vers
-aucun e labile à l’intérieur d’un syntagme
-7 élisions au total
-aucun phonème à consonne multiple
-uniquement des phonèmes formant une succession consonne voyelle
-un grand nombre de consonnes douces

Par ailleurs, nous ne devons pas oublier - ce qui hors de notre propos dans ce chapitre - que la fluidité du texte poétique dépend également de la métrique.

L'euphonie positive est également consécutive de la place et de la distribution des homophonies dans le texte, en particulier poétique. La rime en est un exemple.


EFFETS PHONIQUES LIÉS AU RYTHME

ANALYSE PHONOLOGIQUE ET SYNTAXIQUE PRÉALABLE

Les préconisations d'écriture que l'on peut se fixer sont consécutives de certaines caractéristiques pholologiques et syntaxiques de la langue. Nous les considérerons donc en primier lieu.

Elles concernent 3 aspects plus ou moins en relation:

-les liaisons grammaticales
-les arrêts temporels
-les accents toniques

Considérons les liaisons grammaticales. Entre les mots d'un texte, il existe un degré de liaison grammatical plus ou moins fort. Quatre types de liaisons peuvent être définis :

- liaison absolue (A)
- liaison forte (F)
- liaison faible (f)
- liaison nulle (N)

Considérons le texte suivant:

Malgré la douleur, la fatigue, malgré le simoun qui soufflait, l'homme avançait toujours. Le soleil déclinait.

Nous pouvons caractériser chaque succession de mot par un des types de liaison définis précédemment.

Malgré (A) la (A) douleur, (f) la (A) fatigue, (f) malgré (A) le (A) simoun (F) qui (A) soufflait, (F) l'(A)homme (F) avançait (A) toujours. (N) Le (A) soleil (F) déclinait.

Les cas correspondant à chaque type de liaison sont notamment et généralement les suivants:

- liaison absolue
- entre un nom et son article
- entre un nom et son premier adjectif s'il est unique
...

- liaison forte
- avant une proposition introduite par une conjonction à l'intérieur d'une phrase
- entre le groupe sujet et le verbe
- avant une proposition introduite par un participe
- entre un nom et un complément de nom
- entre un verbe et son complément
...

- liaison faible
- entre tous les termes d'une énumération
- entre deux groupes de termes en apposition

- liaison nulle
- entre des proposition indépendantes
- entre des phrases différentes

La pratique montre qu'il peut exister quelques cas d'indétermination ou d'ambiguïté, néanmoins assez rare.

Intéressons-nous en second lieu aux arrêts temporels. En général, on distingue:

- des pauses correspondant aux liaisons grammaticales nulles (soit fins de phrase et de propositions indépendantes). Elles sont limitées par tous types de points (point, point virgule, point d'exclamation...)

- des soupirs, de durée plus courte, correspondant aux liaisons grammaticales faibles. Ils sont limités généralement par des virgules, tirets...

- des demi-soupirs facultatifs, de faible durée, correspondant aux liaisons grammaticales fortes. Ils sont très rarement marqués par un signe de ponctuation.

Pour simplifier, nous pouvons définir les entités suivantes:

CAS SYNTAGME ARRÊT PONCTUATION LIAISON
1 phrase,
proposition indépendante
pause point,
point-virgule
nulle
2 proposition
relative, apposition...
soupir virgule forte
3 groupe sujet,
verbal, complément...
demi-soupir facultatif aucune faible
4 article-nom
nom-adjectif
aucun aucune absolue

Reprenons l'exemple ci-dessus et indiquons les cas par leur numéro se référant au tableau:

Malgré (4) la (4) douleur, (2) la (4) fatigue, (2) malgré (4) le (4) simoun (3) qui (4) soufflait, (2) l'(4) homme (3) avançait (4) toujours. (1) Le (4) soleil (3) déclinait.

La distinction entre ces temps d'arrêt peut s'avérer plus ou moins souples en pratique. De plus, elle est susceptible d'être modifiée par différents effets spécifiques du rythme en relation avec le sens du texte.

Dans l'exemple ci-dessous, le cas de liaison grammaticale faible suivant n'admet pas de demi-soupir (il se comporte comme une liaison grammaticale absolue sur le plan temporel).

l'(4) homme (3) avançait (3) toujours.

Cependant, si l'on considère la phrase modifiée suivante, le cas de liaision grammaticale faible permet alors la possibilité d'un demi-soupir

l'(4) homme éreinté(3) avançait (4) toujours.

Ce cas revêtira une grande importance en poésie pour permettre l'établissement de césure.

Les accents toniques, très peu marqués en langue française, concernent toujours la dernière syllabe qui n'est pas affectée par un e labile (ex: récits nostalgiques), mais cet accent est surtout marqué lorsque le mot précède un arrêt temporel. Les accents toniques n'interviendront pas directement dans l'étabissement de nos préconisations d'écriture. En revanche, les e labiles (appelés improprement e caducs ou e muets) jouent un rôle important dans la prosodie poétique. Occasionnant un effet de répétition, ils peuvent, selon leur environnement, représenter une gêne manifeste, un effet cassant défavorable à la fluidité du texte. Lorsqu'ils précèdent une pause (un point) ou un soupir (virgule en général), ils sont très atténuées (apocope engendrant le e asthénotonique faiblement prononcé) et peuvent constituer un effet point d'orgue favorable. A contrario, dans certains mètres, ils peuvent, toujours selon leur emplacement, constituer le support d'une scansion proprement poétique. Les e labiles représentent donc une particularité majeure qui affectera profondément l'écriture poétique et la prose.

e élidé et e labile non élidé

La rose est une fleur de couleur variable.

le e de rose est élidé, le e de une, est prononcé, Le e de variable est apocopé, donnant lieu au e asthénotonique.


PRÉCONISATIONS GÉNÉRALES RELATIVES À LA PRÉSENCE DES E LABILES

Primauté de l'élision: l'élision du e au niveau d'un soupir est obligatoire (cas correspondant à une virgule et à une liaison grammaticale faible)

L'œillet livide, écarlate ou jaune.
(liaison grammaticale faible entre livide et écarlate n'empêchant pas l'élision du e de "livide")

La primauté de l'élision en cas de soupir, donc limité généralement par une virgule, peut apparaître comme une contradiction. Appliquée par la tradition, elle apparaît cependant indispensable. Il est impossible d'imaginer l'évitement de cette élision, sous peine de créer une cassure artificielle dans le texte doublée d'un hiatus avec le terme qui suit s'il débute par un son vocalique. En pratique, on tendra dans la déclamation à écourter légèrement le temps d'arrêt du soupir.

Au niveau d'une pause (liaison nulle limitée par un point) le e labile se trouve particulièrement bien toléré, il crée de plus un effet de point d'orgue positif.

La nuit tombait sur le village. Partout régnait le silence.

On remarquera que la pause, qui est un silence relativement prolongé, interdit par sa nature même qu'une élision s'établisse avec le mot de la phrase suivante s'il commence par un son vocalique.

La rivière inonda le village. Ainsi tout fut détruit.

En conséquence, si on ne réalise pas l'élision, il se crée un hiatus car la pause n'est pas suffisante à supprimer l'effet de succession des 2 sons vocaliques. Nous considérerons dans la partie suivante consacrée aux dysphonies que ce type de hiatus est proscrit. En conséquence, aucune phrase dans un paragraphe ne peut commencer par une voyelle.

Dans tous les autres cas, il convient de considérer la présence du e labile avec circonspection.

Un e labile ne peut se trouver au niveau d'un soupir (donc d'une liaison grammaticale limitée par une virgule).

Des fleurs écarlates, grenat. MAUVAIS

Dans la prose, la lecture de cet exemple obligerait soit à une apocope du e labile (donc adopter un registre de langage relâché), soit à ménager une pause, ce qui, dans les 2 cas, n'est pas satisfaisant. Une telle tolérance, qui est pourtant de règle dans la poésie classique, gagne donc à être supprimée pour un texte poétique (prose poétique ou poésie versifiée).

Congruence du e labile ou loi de limitation. Le e labile d'un polysyllabe ne peut être suivi par plus de 3 syllabes avant un arrêt temporel (virgule, point ou césure en poésie), sauf s'il s'agit d'un monosyllabe.

La violette répand son baume. MAUVAIS
4 syllabes après le e labile de violette

La valériane s'épanouit. BON
3 syllabes après le e labile de valériane

La menthe répand son odeur. BON
Il y a plus de 3 syllabes après menthe, mais il s'agit d'un monosyllabe

En prose, la présence du e labile dans les conditions que nous proscrivons ici se traduit purement à l'apocoper, ce qui correspond à un registre de langage moins littéraire, plus proche du langage oral courant. Par exemple, la phrase L'image que l'on veut retenir sera prononcée à la lecture L'imag' que l'on veut retenir. De plus, elle conduit à supprimer les marques du pluriel indiquées par les liaisons. Par exemple Les images obtenues jadis se prononcera Les imag' obtenues jadis, ce qui conduit à une dégradation du regsitre de langage considérable.

Cette préconisation pourrait évoquer les lois de limitation dans certaines langues comme le grec ancien (règle de l'antépénultième) en considérant qu'en français le e labile précède toujours un léger accent tonique, néanmoins elle se définit en grec par rapport à un mot et non un ensemble de mots. Et n'oublions pas que dans la plupart des langues accentuées, l'italien par exemple, il n'existe aucune règle de limitation. La règle d'accentuation des enclitiques, quant à elle, contribue à diminuer le nombre de syllabes entre 2 accents toniques dans le discours, mais elle ne concerne que le cas très circonscrit des enclitiques. Rien n'interdit par ailleurs des suites de 4 à 5 syllabes ou plus sans accent tonique.

Le monosyllabe dispense d'appliquer la préconisation de limitation car il implique un accent tonique plus marqué, lequel absorbe en partie le e labile qui suit.

On n'admettra qu'un seul e labile à l'intérieur d'un syntagme limité par un arrêt (virgule, point ou césure en poésie).

La haine s'éteignit, comme toute rumeur MAUVAIS
e labile de comme et toute

La multiplication des e labiles s'oppose à l'obtention d'un texte fluide. On peut noter que cet effet négatif est d'autant plus marqué que ces e labiles sont proches (cas de l'exemple ci-dessus avec "comme" et "toute").

On évitera dans un vers d'établir un e labile sur la syllabe re, qui le tolère mal, notamment lorsque le mot est un polysyllabe.

La bagarre cessa, faute de combattants À ÉVITER
bagarre

La licence poétique que représente le mot encor privé de son e labile confirme bien l’incompatibilité de cette syllabe dans un vers, comme nous l'avons signalé précédemment. Remarquons qu’elle est mieux tolérée lorsque le mot est un monosyllabe plutôt qu’un polysyllabe car le temps fort, plus appuyé du monosyllabe permet mieux de l’occulter. Elle est considérablement amoindrie si la syllabe terminée par re est polyconsonnantique bre ou gre. Il est curieux que la syllabe re, quasi-imprononçable décemment, n’ait jamais été proscrite par la poésie classique. Il est possible d’établir une échelle de compatibilité des e labiles en fonction des syllabes (notamment pour les cas du l et du m), quoique le cas de la syllabe re se caractérise par une incompatibilité très élevée par rapport à toute autre syllabe. La qualité du r en tant que demi-voyelle (selon la classification grecque ancienne) pourrait expliquer cet effet (quoique le r du grec ancien ne soit pas le même que le r français) puisqu'on obtient le même effet avec la diphtongue "ie" ou "we". On connaît de même en grec ancien l'exception des mots de la première déclinaison dont le radical se termine par la lettre ρ. Ces mots se déclinent comme ceux dont le radical se termine par une voyelle. Ex: ἡ ἡμέρᾱ. Et le ρ est la seule consonne à pouvoir comporter un esprit, comparablement à une voyelle.

Dans les cas, rarissimes, correspondant à un temps de silence suspensif « ... » à l'intérieur d'un syntagme limité par un temps d'arrêt (point, virgule ou césure en poésie), le e labile peut être toléré, mais le terme suivant du syntagme ne peut commencer par une voyelle.

Tout paraît serein, calme... trop calme. et trop serein BON
le e labile de calme est licite dans ce cas

Nul guerrier à sa droite... et l'ennemi partout MAUVAIS
On ne peut réaliser une élision entre droite et et s'il y a temps d'arrêt, s'il n'y a pas élision, il y a hiatus

REGLES SYNTAXIQUES

Les préconisations de syntaxe considérées ici correspondent à un souci d'élégance et de clarté supérieures à ce qu'exigent la simple application des règles grammaticales obligatoires de la grammaire française. Elle s'imposent aussi bien à la prose qu'à la poésie. Ces préconisations, dans l'ensemble, se ramènent à l'évitement de répétitions concernant des conjonctions et prépositions (qui, que, quand, de, dans...).

Les prépositions, les participes présents, les participes passés (en dehors de ceux qui font partie d'un groupe verbal), les conjonctions ne seront admis qu'une seule fois dans une même phrase, sauf dans une structure en cascade ou encore symétrique.

Pour lui notre soleil, qui n'est plus qu'une étoile MAUVAIS
répétition illicite de que et qu' en structure emboîtée


Pendant que les soldats, surveillent les provinces
Que centurions, légats, tribuns ou bien questeurs
BON
répétition licite de que en structure cascade

Le solide rempart, du sol de la patrie MAUVAIS
compléments de nom emboîtés introduits par de

Des colliers de rubis, miroitaient dans la nuit MAUVAIS
La répétition de des et de est illicite même si les deux termes n'ont pas la même fonction

Les étoffes de soie, de linon, de batiste BON
compléments de nom en cascade

Muré dans son église, il avait le teint pâle
D'une momie séchée, qui ne voit point le jour.
MAUVAIS
répétition illicite des participes passés muré et séché, même si le second n'introduit pas une proposition secondaire comme le premier

Les yeux jaunis, cernés, le front couperosé BON
participes passés en position symétrique

La répétition des participes et de leurs noms ou adjectifs dérivés sera évitée lorsqu'ils sont utilisés en structure emboîtée et non en cascade ou en situation symétrique. Cette répétition est mieux tolérée par les participes passés que par les participes présents.

L'on voyait dans le fond, les cadavres sans teint
De temps en temps laissant, des stigmates sanglants
À ÉVITER
répétition de laissant et sanglants

L'on voyait dans le fond, les noirs agonisants
De temps en temps laissant, des gouttes écarlates
À ÉVITER
répétition de agonisant et laissant

REGISTRE DE LANGAGE

Chaque texte utilise un registre de langage correspondant au choix délibéré de l'auteur. Il paraît donc au premier abord illégitime de fixer une quelconque préconisation dans ce domaine. En réalité, il semble que les auteurs, généralement, utilisent des tours, expressions parfois dysharmonieuses, relâchées, terme ambigus... sans qu'il s'agisse d'une volonté manifeste. Ce résultat traduit simplement la manière souvent prosaïque - relativement dénuée de souci littéraire - selon laquelle les termes parviennent à notre esprit. Il convient donc, par un travail a posteriori, de rechercher et remplacer ces expressions traduisant un registre de langage peu littéraire.

Quelques exemples avec leur substitut plus littéraire - qui souvent est très simple - permettront de saisir cett aspect de l'écriture.

il faisait un stage
il suivait un stage

l'utilisation du verbe "faire" gagne à être proscrite. on préférera: "Il suivait un stage"

Il était en train de manger
de même il est plus idoine d'utiliser un imparfait que l'expression être en train de, extrêmement inélégante, en l'occurrence: Il mangeait

L'état de la maison laissait à désirer
exemple d'expression qui n'a guère de signification au sens premier, préférer par exemple: La maison se trouvait dans un état désordonné

Il te faudra seulement venir
l'emploi du terme "seulement" dans le sens de "uniquement" gagne à être évitée, en l'occurrence, préférer: Il te faudra venir uniquement

PRÉCONISATIONS SPÉCIFIQUES RELATIVES À LA PROSE

Toutes les préconisations exposées précédemment concernent particulièrement la prose poétique, dont on attend une exigence spécifique sur le plan phonique, néanmoins elles sont applicables à toute prose dont on veut hausser la qualité littéraire en améliorant sa fluidité - cas du roman, de la nouvelle, du texte court...

Toutefois, la préconisation de limitation des 3 syllabes suivant un e labile jusqu'au prochain arrêt temporel (pause représentée par un point ou soupir représenté par une virgule) gagne à être évitée. En effet, la longueur souvent très importante des syntagmes limités par un point ou virgule en prose rend ces e labiles relativement indésirables en rompant la continuité du flot syllabique. En second lieu, le e labile, tend souvent dans la prose à être très peu marqué, voire apocopé - alors que dans la poésie il peut être prononcé avec une intensité proche des autres sylalbes et créer une scansion spécifique. Pour cette raison, il nous semble que le e labile apparaît moins congruent dans la prose que dans la poésie.

Si l'on veut adopter une préconisation assez souple évitant trop de contraintes pour un résultat relativement correct, on admettra les e labiles à l'intérieur d'une phrase lorsqu'il satisfont à la loi de limitation. On peut également limiter la présence des e labiles aux mnosyllabes (par exemple une, cette), très utile pour introduire les mots de genre féminin.

En revanche, si l'on veut obtenir un texte de prose absolument propre, supprimant la moindre gêne occasionnée par les e labiles, il est préférable d'appliquer la préconisation simple selon laquelle tout e labile doit être évité à l'intérieur d'une phrase. On obtient alors une grande homogénéîté phonique du texte qui renforce l'absence d'accentuation tonique de la langue française.

Un remugle nauséabond pénétra dans ma narine.
le e de remugle n'obéit pas à la loi de limitation car il est suivi de 4 syllabes avant un soupir que l'on peut placer après nauséabond

Un remugle déplaisant pénétra dans ma narine.
dans le premier syntagme, le e labile de remugle obéit à la loi de limitation car il est suivi de 3 syllabes avant le soupir placé après déplaisant

Un déplaisant remugle assaillit ma narine.
phrase ne comportant aucun e labile, sauf en finale

On peut obtenir sans contraintes extrêmes de longues phrases sans e labile en occasionnant les cas d'élision du e permis par les mots commençant par un son vocalique.

Une image idyllique en ma pupille alors pénétra.
4 e sont élidés grâce à des mots commençant par une voyelle: image, idyllique, en, alors

L'éradication des e internes rejoint en partie la règle à laquelle s'était contraint Georges Pérec dans son célèbre roman la Disparitiion. Il s'agissait d'une contrainte purement gratuite visant à la virtuosité de l'écriture dans le cadre de l'oulipo, le refus total d'utiliser la lettre e, justement parce qu'elle était la plus courante de la langue française.. Il est assez symptomatique que l'on ne se soit (à notre connaissance) nullement préoccupé des conséquences phoniques d'une telle règle, ce qui montre au niveau des créateurs l'indigence du débat théorique concernant l'euphonie.

SPÉCIFICITÉ DES FORMES VERSIFIÉES

Par rapport à la prose, la forme versifiée implque la présence d'une unité nouvelle, le vers. il convient d'établir sa correspondance avec les caractéristiques morpho-phonologiques du texte que nous avons établies.

Une fin de vers détermine un arrêt temporel plus ou moins prolongé, en conséquence le vers ne peut correspndre à une liaison grammaticale absolue.
Exception à cette préconisation, certains effets poétiques d'enjambement.

En conséquence, aucun vers ne peut commencer par une voyelle dans un paragraphe, ce qui créerait un hiatus avec le vers précédent.

Le soleil déclina vers l'horizon lointain.
Un homme dans l'ombre apparut sur la voie.
MAUVAIS
cas où le vers précédent se termine par un son vocalique: hiatus entre lointain et un

Le soleil déclina vers la cime lointaine.
Un homme dans l'ombre apparut sur la voie.
MAUVAIS
cas où le vers précédent se termine par un e labile: hiatus également car une élision serait malvenue

Le soleil déclina vers l'horizon blafard.
Un homme dans l'ombre apparut sur la voie. MAUVAIS
cas où le vers précédent se termine par un consonne: liaison illicite impossible à éviter entre blafard et Un

Le soleil déclina vers l'horizon lointain
Quand un homme apparut, dans l'ombre sur la voie.
BON
le 2ème vers commence par une consonne, quel que soit la fin du mot dans le vers précédent, la succession des vers est licite

PRÉCONISATIONS MÉTRIQUES RELATIVES AUX VERS BALANCÉS

Les mètres balancés correspondent à une versification dont un nombre important de vers sont formés de plusieurs hémistiches, séparés par un temps d'arrêt, demi-soupir ou soupir, c'est-à-dire une liaison grammaticale faible.

Nous considérerons en détail l'exemple de l'alexandrin, mais les autres mètres balancés obéissent à la même logique.

Ces mètres correspondent à 2 types: le mètre ternaire (employé en poésie épique au moyen Âge) et le mètre binaire. Les mètres binaires concernant le décasyllabe et l'alexandrin, formés pour la majorité de leurs vers par 2 hémistiches, égaux dans le cas de l'alexandrin (6 et 6 syllabes), inégaux dans le cas du décasyllabe 4 et 6 syllabes), mais rien d'interdit de concevoir des décasyllabes symétriques.

Préconisation d'homoénéité rythmique. Il n'est pas possible de mélanger des vers binaires et des vers ternaires dans un même paragraphe.. Ainsi, lorsqu'un alexandrin comporte une césure faible (établie donc sur une liaison grammaticale forte), elle est la seule césure faible du vers et elle le sépare obligatoirement en deux hémistiches égaux. Ce type de vers est le vers lié caractéristique du mètre balancé.

Cependant les guerriers courageux et hardis BON
vers comportant une seule césure faible entre guerriers et courageux

Des joyaux vifs qui flamboyaient dans leur écrin MAUVAIS
vers ne pouvant pas fournir de liaison grammaticale faible après la 6ème syllabe, donc pas de mètre balancé binaire possible, donc vers mauvais dans le cadre d'un poème en mètre binaire. En revanche, l'établissement possible de deux césures faibles, l'une après vifs, l'autre après flamboyaient permettrait d'obtenir un vers balancé ternaire.

L'alexandrin lié peut comporter éventuellement des césures secondaires fortes en plus de la césure principale faible. La césure faible prime car elle détermine le balancement et détermine le vers lié.

Là se trouve un soldat, voûté, figé, songeur BON
césure faible principale après « soldat », césures secondaires fortes après voûté , figé.

César, maître du Monde, à ses pieds s'agenouille
Dans ce vers lié, la première virgule indique une césure secondaire forte établie sur une liaison grammaticale faible, ce qui est licite, la seconde indique la césure principale faible sur une liaison grammaticale forte.

Cette préconisation d'homogénéité rythmique se justifie par comparaison avec la musique. L'alexandrin, vers lié ou balancé (comportant une seule césure) définit un rythme binaire alors qu'un vers lié à 2 césures correspondrait à un rythme ternaire. Or, il apparaît inconciliable de mêler des vers binaires à des vers ternaires comme en musique un chiffrage en début de section définit un rythme (binaire ou ternaire) pour toutes les mesures de la section.

Contrairement au mètre de la poésie épique médiévale - qui est ternaire, l'alexandrin est binaire. Par cette caractéristique, il gagne sans doute en majesté ce qu'il perd en dynamisme.

Afin de définir la diversité rythmique des alexandrins, il importe de définir différents types de césure. Une césure correspondant à une liaison grammaticale forte sera dite césure faible, une césure correspondant à une liaison grammaticale faible ou nulle sera dite césure forte.

Afin d'aider le lecteur à lire le vers selon son rythme, toutes les césures principales seront ici indiquées. A défaut de signe typographique convenable, la virgule a été choisie. Elle correspond en partie (mais en partie seulement) à sa définition normale en ce sens qu'elle indique un bref arrêt dans la lecture. Cette indication obligatoire, d'autre part, oblige aussi l'auteur a établir correctement les césures. Notons que toutes les autres virgules nécessaires, qui ne correspondent pas à une césure principale, mais à certaines césures secondaires, sont conservées. En dernier lieu, si un autre signe de ponctuation est nécessaire, (guillemets, point d'interrogation, point...) il n'est pas doublé par la virgule et indique une césure obligatoire.

Lorsque les césures sont établies au niveau de liaisons grammaticales faibles (césures fortes), elles peuvent se trouver en nombre et place variable dans le vers. Ce type de vers est le vers brisé. Il correspond généralement à des énumérations ou à plusieurs phrases indépendantes.

Des joyaux vifs, des rubis, des grenats, diamants BON
vers comportant trois césures fortes principales établies sur des liaisons grammaticales faibles

L'Homme réduit, l'Homme détruit, l'Homme assassine
virgules indiquant des césures fortes dans un vers brisé

La caractéristique fondamentale régissant l'écriture de l'alexandrin, selon notre analyse, est la distinction entre 2 types phono-morphologiques: l'alexandrin brisé (mode staccato) et l'alexandrin lié (mode legato) que nous avons définis.

Remarque: la préconisation de limitation concernant le e labile que nous avons établie se trouve automatiquement appliquée dans le cas d'un alexandrin car l'hémistiche comporte au maximum 6 syllabes.

L'homme se tenait là, visage renfrogné BON
visage est un polysyllabe minimum, ce qui entraîne la possibilité de 3 syllabes au maximum après lui

Dans cet extrait, les vers liés sont en gras et les vers brisés sont en maigre.

Nul sommet, nulle crête, en ce lieu désolé
Nul piton, nul escarpement, nulle éminence
Ni faîte, élévation, ni butte, épaulement.
Rien aux troubles confins, de la mer et des cieux
Rien sur l’infime ligne, où sol et nues se mêlent.


PRÉCONISATIONS RELATIVES AUX VERS NON BALANCÉS

La dimension maximale qui puisse atteindre un vers sans respiration liée à une césure, laquelle permet un balancement, paraît être de 10 syllabes. Si nous considérons cette constatation, les vers de moins de 8 syllabes, du monosyllabe à l'octosyllabe, pourront comporter facultativement des césures fortes en un lieu quelconque, mais aucune césure faible.

Je ne puis vivre, en ce palais MAUVAIS
césure faible illicite dans un octosyllabe

Je ne puis vivre en ce palais BON

Je veux partir, je veux sortir. BON
césure forte dans un octosyllabe

Je ne voudrais point, sortir du palais. BON
césure faible centrale dans un décasyllabe


EUPHONIE, INSPIRATION ET TRAVAIL
LITTÉRAIRE

Le développement de cette analyse pourrait laisser penser jusqu’ici que l’euphonie résulte uniquement d’un travail littéraire (éviction des dysphonies, élaboration des homophonies positives), donc d’une opération consciente. Ce serait oublier l’importance de l’inspiration capable de fournir inconsciemment une matière textuelle dont le degré d’euphonie peut varier selon les auteurs, le moment, le type de texte... Sans oublier que l’euphonie au sens large se trouve initialement inscrite dans le tissu de la langue.

Les textes en prose d’un récit sont peu susceptibles d’avoir été corrigés par les auteurs dans le sens de l’euphonie, eu égard à la moindre importance de cet aspect dans ce genre littéraire. Ils peuvent donc être significatifs d’une propension naturelle des auteurs à satisfaire inconsciemment les conditions de l’euphonie. Nous avons ainsi utilisé des récits de différents auteurs (connus ou moins connus) dans le cadre de l’analyse textuelle statistique pour y déceler les marqueurs de la dysphonie et mesurer ainsi la fluidité textuelle. En voici les conclusions générales. On se reportera par le lien qui suit au document original.

Analyse statistique textuelle pour les auteurs

Seuls les cas les plus sévères de dysphonismes ont été considérés: hiatus homovocalismes, cacophonies polyconsonnantiques, homosyllabismes consécutifs, homoconsonantismes consécutifs. La somme de ces dysphonies fait apparaître un rapport de 1 à 2 entre les auteurs, ce qui est considérable. Nous trouvons notamment l’ouvrage Quelques parts dans les ténèbres de Jubert à un niveau de 6,6 dysphonies par page contre 3,17 pour Le diable au corps de Radiguet. Colomba de Mérimée présente un niveau de 5,55. Tous calculs de fiabilité statistique effectués, on peut en déduire qu’il existe effectivement une différence de fluidité dans la production naturelle des auteurs, indépendamment de tout travail littéraire en ce sens.
Les variations par catégories apparaissent également significatives:

hiatus homovocaliques 1,26 à 3,3
Cacophonies polyconsonantiques 0,08 à 0,3
homosyllabismes consécutifs 0,84 à 1,97
Homoconsonantismes consécutifs 0,55 à 1,38

On conçoit assez bien que l’esprit élabore naturellement sa syntaxe en utilisant les termes qui heurtent le moins la sensibilité phonique, ce qui correspond au moindre effort d’énonciation. Et cet aspect apparaît peut-être plus sensible encore en ce qui concerne l’art oratoire improvisé par suite d’une correspondance logique entre la facilité kinesthésique de l’organe vocal et la congruence phonique.

Sur le plan rythmique, l'inspiration a pu exercer naturellement son influence sur la longueur des syntagmes. nous avons déterminé que plus les syntagmes étaient longs, plus ils occasionnaient d'ambiguïté sur la prononciation des e labiles. En définitive, l'écriture de phrases courtes, évitant par ailleurs les anomalies syntaxiques, apparaît comme la préconisation d'écriture la meilleure, au niveau le plus élémentaire comme le plus élevé.

Mis à part l’éviction des hiatus - qui ne représentent pas le plus grand nombre de dysphonies dans un texte - il apparaît que la recherche de l’euphonie a probablement joué un rôle quasiment négligeable dans la composition poétique classique, puis moderne. Cela même si l'on veut bien excepter Musset, Verlaine et quelques rares auteurs férus d’euphonie. Ce serait donc la marque inconsciente de l’euphonie par l’intermédiaire de l’inspiration qui apparaîtrait.


EXEMPLES RÉCAPITULATIFS COMMENTÉS

Nous présenterons ici quelques exemples de texte en version originelle, puis selon un essai de version euphonique. L'intérêt ni même le sens du texte lui-même ne doivent pas être considérés, pas plus que la qualité des rimes en ce qui concerne la poésie.

TEXTE POÉTIQUE

L'enfant au ventre rond, derrière son troupeau
Avance en tapotant dans ses petits sabots.
Afin de soulager ses jambes défaillantes,
Elle tient par la queue, une vache puissante.

Elle serre un ca bas bourré de vêtements;
Chaussettes, pantalons dont les trous sont si grands
Qu'ils se ront rapiécés, chamarrés de reprises,
Pendant que le bétail calme sa gourmandise.

Mais pourquoi le troupeau revient-il prestement?
Le soleil brille encor haut dans le firmament...!
La mouche qui sévit, quand le temps sent l'orage,
Aurait-elle fait fuir les vaches au pacage?

De loin, son homme crie: «As-tu perdu le Nord?»
Les bêtes auraient dû brouter une heure encor...
Et frappant les museaux dirigés vers l'étable,
Il les tourne vers le pâtis. Mais la coupable

Ouvre son devantier, et s'approchant de lui,:
«Vois!, ne me gronde pas, je t'apporte un trouli!.»
L'enfant vagit alors, gêné par la lumière.
«Retourne à la maison» dit simplement le père.

Voici un essai d'écriture euphonique à partir de ce texte:

L'enfant trop corpulente, en menant son troupeau
Marche sur le chemin dans ses petits sabots.
Pour soulager du poids, ses jambes défaillantes,
La fille par la queue, tient sa vache puissante.

Elle serre un bissac empli de vêtements;
Braies, gilet et chandail aux accrocs si béants
Qu'ils seront apiécés, chamarrés de reprises,
Pendant que le bétail calme sa gourmandise.

Mais pourquoi le troupeau revient-il prestement?
Le soleil brille encor haut dans le firmament...!
La mouche qui sévit, quand le temps sent l'orage,
N'a-t-elle détourné les vaches du pacage?

De loin, son homme crie: «As-tu perdu le Nord?»
Les bêtes auraient dû brouter une heure encor...
Lors, tapant les museaux dirigés vers l'étable,
Son bras les en retient. Cependant la coupable

Vers lui s'approche ouvrant, son devantier plié:
«Vois!, ne me gronde pas, je t'apporte un œillet!.»
L'enfant cilla, gêné, par les rais de lumière.
«Viens donc à la maison» dit simplement le père.

Indiquons maintenant les particularités du texte initial ne satisfaisant pas aux critères de l'écriture euphonique.

cacophonie:    
hiatus:    
malpositionnement e labile ou impossibilité d'élision ou liaison incongrue; gras
syllabe re souligné
malpositionnement de la césure    
répétitions et inobservances des préconisations syntaxiques: rouge
registre de langage relâché ou dysharmonieux: vert

L'enfant au ventre   rond, derrière son troupeau   
Avance en tapotant dans ses petits sabots.   
Afin de soulager ses jambes défaillantes,   
Elle tient par la queue,   une vache puissante.

Elle serre un cabas   bourré de vêtements;
Chaussettes, pantalons dont les trous sont   si grands
Qu'ils seront   rapiécés, chamarrés de reprises,
Pendant que le bétail calme sa gourmandise.

Mais pourquoi le troupeau revient-il prestement?
Le soleil brille encor haut dans le firmament...!
La mouche qui sévit, quand le temps sent l'orage,   
Aurait-elle fait    fuir les vaches au pacage?

De loin, son homme crie:   «As-tu perdu le Nord?»
Les bêtes auraient dû brouter une heure encor...
Et
frappant les museaux dirigés vers l'étable,
Il   les tourne vers le pâtis.   Mais la coupable

Ouvre son devantier, et s'approchant de lui,:
«Vois!, ne me gronde pas, je t'apporte un   trouli!.»   
L'enfant vagit alors, gêné par la    lumière.   
«Retourne à la maison» dit simplement le père.

On rencontre dans cet exemple la plupart des caractéristiques propres à l'écriture versifiée classique à partir de l'époque romantique. On remarquera notamment le e labile (muet ou caduc) au niveau d'une césure (entre le mot chaussettes et le mot pantalons), l'impossibilité d'éviter une liaison incongrue ou un hiatus (entre le mot encore et le mot Et au vers suivant), la présence de plusieurs e labiles dans un même hémistiche (e de une et de vache). Les hiatus entre 2 vers sont fréquents (eau de troupeau et A de Avance au vers suivant).

TEXTE EN PROSE

Alors une jeune fille se détacha du groupe, puis elle offrit à Maryse au nom de tous, une jolie robe blanche, bien enveloppée dans une boîte plate transparente ; c’était la surprise! Les convives s’étaient cotisés pour faire le cadeau. Hélas, comme la gentille personne examinait ce présent qui lui était fait, un maladroit qui était tout près renversa sur le devant de la robe quelques gouttes de vin rouge. Cet évènement, pour regrettable qu’il fût, ne laissa aucun participant dans le chagrin, ni Maryse non plus, étant entendu que la remise en état pourrait aisément être faite. On sussura par malice que cet écart avait valeur de symbole pour rappeler l'évènement de la veille. Et tous, choisissant de rester dans la bonne humeur, partirent d’un vibrant éclat de rire.

Voici un essai d'écriture euphonique à partir de ce texte:

Se détachant du groupe, on vit une inconnue jouvencelle apparaître. Souriant, elle offrit à Maryse, en le présentant comme un don commun de tous, une immaculée robe enveloppée dans un paquet plat transparent. C’était la surprise! Pour ce cadeau s’étaient cotisés tous les convives. Las, tandis que la fille admirait son présent, tout près d’elle un maladroit sur la robe au teint laiteux renversa du vin rouge. Cet évènement, bien que regrettable, indifféra les participants. Maryse également n’y prit ombrage en considérant que le dommage en serait facilement réparé. Certains ont alors suggéré malicieusement que cet incident prenait valeur de symbole en évoquant l’évènement survenu la veille. Lors, choisissant de conserver sa bonne humeur, l’assemblée joyeuse émit un sonore éclat de rire.

Indiquons maintenant les particularités du texte initial ne satisfaisant pas aux critères de l'écriture euphonique.

cacophonie:    
hiatus:    
malpositionnement e labile ou impossibilité d'élision ou liaison incongrue; gras
syllabe re souligné
répétitions et inobservances préconisations syntaxiques: rouge
registre de langage relâché ou dysharmonieux ou impropriété: vert

Alors une jeune fille  se détacha du groupe,  puis elle offrit à Maryse au nom de   tous, une jolie robe  blanche, bien enveloppée dans une boîte plate  transparente ; c’était la surprise! Les convives s’étaient cotisés pour faire  le cadeau. Hélas, comme la gentille personne examinait ce présent qui lui  était fait,  un maladroit qui  était  tout près  renversa  sur le devant de la robe quelques gouttes  de vin rouge. Cet évènement, pour  regrettable qu’il fût, ne laissa  aucun participant dans le chagrin, ni Maryse non plus, étant  entendu que la remise en état pourrait aisément  être faite.  On sussura par malice  que cet écart avait  valeur de symbole pour  rappeler  l'évènement de la veille.  Et tous, choisissant de rester dans la bonne humeur,  partirent d’un vibrant éclat de rire.

Par rapport à l'exemple du texte poétique, il apparaît évidemment beaucoup plus de e labiles malpositionnés dans le texte en prose, également beaucoup plus de termes dysharmonieux, mais ce dernier aspect est afférent au registre de langage.


CONSÉQUENCES DE L'ÉCRITURE
EUPHONIQUE

Voici les résultats statistiques obtenus par la comparaison d'un texte en prose courant et d'un texte euphonique (écrit à l'origine (et non traduit) ramené à 1000 mots.

syl: syllabe
cac: cacophonie
hia: hiatus
dysph: dysphonie de contiguité
e int: e labile interne à une phrase
élis: élision
e fin: e labile en fin de phrase
e: e labiles nombre total

variable cac hia e int re dysph élis e fin
non euph 86 22 100 24 208 39 7
euph 0 0 0 0 0 167 21

Il semble difficile de contester que les textes écrits selon le concept d'écriture euphonique apparaissent moins heurtés, moins chaotiques, plus fluides, et de ce fait plus reposant à la lecture, ce qui était l'effet recherché. La structure phonique de la langue se trouve radicalement changée en ce qui concerne la prose. Ainsi, la langue à dépressions toniques qu'est le français devient quasiment une langue à tonicité homogène, ce qu'on pourrait nommer un lissage de la langue. Néanmoins, cette conclusion est atténuée par le fait que ces contraintes elles-mêmes, additionnées aux règles syntaxiques, aboutissent à diminuer la longueur des phrases, ce qui permet de reporter le e labile au niveau d'une pause. L'on peut également remarquer, par ailleurs, que la tendance propre de la langue française, consistant en une égalisation phonique du discours, se trouve renforcée. L'on exprimerait donc par l'écriture euphonique le génie intrinsèque de cette langue.

Au-delà de ce lissage, l'augmentation spectaculaire des élisions (indispensables pour intégrer les mots se terminant par un e muet) communique au discours une soudure organique aboutissant à transformer la phrase en un enchaînement au lieu d'une suite de mots isolés.

Par ailleurs, l'expérience montre que la traduction d'un texte en texte euphonique n'augmente pas le nombre de mots, mais induit une légère augmentation du nombre de syllabes. Comme dans la prosodie poétique classique, la traduction en écriture euphonique entraîne parfois le recours à des développements superflus ainsi qu'à des chevilles (des mots passe-partout commençant par une voyelle et se terminant sans e labile comme ainsi, alors...), mais ceci est compensé par l'augmentation considérable des élisons qui absorbent un nombre important de syllabes. C'est donc un point positif que l'écriture euphonique n'allonge pas inutilement les textes et ne réduit donc pas leur force par dilution parasitaire.

En revanche, d'autres conséquences, plus contestables, apparaissent involontairement sur l'aspect lexical et sémantique par suite des contraintes imposées.

Tout d'abord on constate un choix avantageant les termes masculins par rapport aux termes féminins et l'impossibilité d'utiliser certaines combinaisons de termes majeures de la langue (on ne peut écrire par exemple: une fille ou elle dit...). L'aspect positif des contraintes, comme dans le cas de la poésie classique, consiste en ce qu'elle oblige l'auteur à une analyse plus poussée de son propre texte. Il en résulte, in fine, une amélioration sur tous les plans, indépendamment même du plan phonique. De surcroît, les contraintes peuvent entraîner un style spécifique, original, susceptible d'enrichir le vocabulaire et de rompre avec les habitudes d'écritures communes. C'est ce qui se produit dans la pratique de l'oulipo par suite de contraintes gratuites visant à la pure virtuosité de l'écriture.


RÉSUMÉ DES PRÉCONISATIONS

Avant le listage complet, précisons les 2 préconisations essentielles de l'écriture euphonique:

-aucun hiatus ni cacophonie (pour la prose et la poésie)
-aucun e labile (e muet) dans une phrase, sauf celui qui précède une pause (point, point virgule (pour la prose).

Exemple:

Texte initial

Le laissant ici, j’ouvris un livre sans la moindre image. Rarement, j'ai eu cette occasion dans mon existence.

Texte euphonique modifié

L’abandonnant ici, j’ouvris un livre édité sans la moindre image. Rarement j'eus cette occasion dans mon existence.

Le laissant: cacophonie
livre sans: e labile interne à la phrase.
ai eu: hiatus


Liste complète des préconisations

-Aucun hiatus à l'intérieur d'un paragraphe, même pour la poésie entre la fin d'un vers et le début du suivant
Le jour se leva. Un oiseau chanta.

-Aucune cacophonie (succession de syllabes comportant un son consonnantique identique) entre 2 mots, qu'ils appartiennent ou non au même paragraphe.
Ma montre

-Élimination des cacophonies de liaison
Il était arrivé

-Élimination des liaisons incongrues
La nuit d'un coup arriva

-Élimination des liaisons consécutives par la même consonne
des sujets inconstants, infidèles

-Élimination des assonances incongrues
Je vis l'homme de Rome

-Élimination des échos
L'empereur maintenant, de jour en jour empire.

-Pour la poésie, aucun e labile à plus de 3 syllabes avant la fin de la césure ou de la fin du vers, sauf sur un monosyllabe
La violette répand son baume. La valériane s'épanouit. (3 syllabes après le e labile de valériane, vers valide)
-pour la prose aucun e labile non élidé
La rose est une fleur de couleur variable

-Aucun e labile non élidé avant une virgule
Des zinnias rouges, bleus, violets.

-Aucun e labile non élidé au niveau d'une césure
L'on voyait la montagne tandis que montait l'aube

-Aucune élison devant un point ou un point-virgule
Le soleil monte. Ainsi paraît le jour.

-Pas plus d'un e labile non élidé à l'intérieur d'un hémistiche
Une petite rue qui traversait le bourg

-Dans la poésie, pas de e labile sur la syllabe re
Les festons et fanions, parent les monuments

-prépositions, participes, conjonctions admis une seule fois dans une phrase (sauf structure en cascade)
pour lui notre soleil qui n'est plus qu'une étoile
La nouvelle arriva de la cité du nord

-Idiomatisme, expressisons dysharmonieuses, banales, relâchées proscrites
Il était en train de marcher.

-Dans les vers balancés, césure obligatoire au milieu du vers
L'on avait démantelé, tous les chateaux forts
Tout s'édifie, tout s'intensifie, tout s'écroule
(exemple valide car ce vers n'est pas balancé)


-Élimination des répétitions, sauf effet littéraire


CONCLUSION

L'écriture euphonique appliquée à la poésie génère des règles qui peuvent apparaître compliquées, cependant celles-ci sont, me semble-t-il, très rigoureuses. Il faut préciser que seule est ici concernée la poésie cadencée aux césures bien définies et qu'elle implique un abandon de la rime, laquelle introduirait des contraintes trop fortes. Pour la poésie libre, sans doute faudrait-il appliquer le principe d'écriture que nous avons défini pour la prose.

L'application du concept d'écriture euphonique à la prose apparaît plus problématique en raison de l'absence de structure syntagmatique définie (les vers, les hémistiches). Dans ce cas, nous avons vu qu'une maîtrise des respirations afin de gérer les e labiles apparaît très laborieuse. Leur éradication (à part le e final devant un point ou un point-virgule en plus des élisions) s'avère la seule applicable pratiquement, au prix de contraintes très poussées dont nous avons exposé les conséquences positives et négatives.

L'on ne peut oublier l'importance du lecteur. Selon la théorie sémiotique, le sens d'un message dépend autant de l'émetteur que du récepteur. De ce point de vue, l'écriture euphonique pourrait être susceptible de développer un sens musical de la lecture qui n'est pas obligatoirement inhérent et qui peut apporter un plaisir spécifique. En définitive, c'est le résultat de l'écriture euphonique et l'adhésion des lecteurs - ou pas - qui peuvent plaider ou non pour sa cause.